Pour que demain vienne

Corine Pourtau, Pour que demain vienne, Editions Lunatique, 2017

Par Brigitte Niquet.

Ce recueil de nouvelles est le premier de l’auteure (si l’on excepte une très discrète publication en 2009), plutôt spécialisée jusqu’ici dans la littérature-jeunesse. Osons les grands mots : il s’agit à la fois d’un coup d’essai et d’un coup de maître. Saluons l’exploit, il est rare, surtout dans un genre aussi difficile que la nouvelle. Saluons aussi la toute jeune et toute petite maison d’éditions Lunatique, qui recèle déjà plusieurs pépites.

Curieusement titré Pour que demain vienne,  le livre aurait plutôt dû s’intituler « Dansez, les petites filles », début d’un poème de Victor Hugo mis en exergue et repris par extraits avant chaque nouvelle. Celles-ci ont d’ailleurs pour titres « Valse lente », « Pas de deux », « Pavane », « Bacchanale » et « Séguedille », c’est dire si le thème de la danse est omniprésent, même s’il n’est utilisé que comme métaphore.

En fait, il s’agirait plutôt de « danses macabres » car les malheureuses héroïnes de Corine Pourtau se précipitent toutes vers un destin fatal, malgré de remarquables efforts pour y échapper. Elles auraient bien voulu grandir, ces petites filles condamnées à l’anonymat (seule Louna est désignée autrement que par « elle », ce qui n’arrange pas son sort pour autant), elles auraient bien voulu atteindre l’âge adulte, s’épanouir peut-être, mais voilà, la résilience n’est pas donnée à tout le monde et d’ailleurs, elles n’ont même pas le temps d’y songer car, comme le chante Goldman, « d’autres gens en ont décidé autrement ». Portées par le style fluide et élégant de l’auteur, Louna et les autres font trois petits tours, quelques entrechats et puis s’en vont. On a souvent envie de dire : « Déjà ? ».

Évidemment, c’est noir de chez noir. Si vous n’aimez pas ça, abstenez-vous, d’autant que fonctionne à plein « l’effet recueil » : chaque texte est en soi un petit chef-d’œuvre, mais rassemblés, ils peuvent sembler pesants. Quand l’univers d’un auteur est aussi sombre, quand nulle fenêtre ne s’ouvre sans être violemment refermée, il peut arriver que le lecteur « sature ». Mais il y a d’illustres précédents et, heureusement, beaucoup de lecteurs (dont nous faisons partie) « aiment ça » et en redemandent. À quand le prochain opus ?

Catégorie : Nouvelles (France).

Liens : chez l’éditeur.

La fille du fermier

Jim Harrison, « La fille du fermier », nouvelle extraite du recueil Les jeux de la nuit publié chez Flammarion (2010), publiée séparément en Folio (2017)

Par Jacques Dupont.

Sublime portrait d’une jeune femme du Montana. Nous sommes à la fin des années 1980. Et pourtant dans un western de la grande époque. L’héroïne se prénomme Sarah. Elle est en quête de vengeance. « Elle était née bizarre, du moins le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n’avait rien d’exceptionnel. »

Catégories : Nouvelles (USA). Traduction : Brice Matthieussent.

Liens : le recueil chez Flammarion ; « La fille du fermier » en Folio (n° 6396, 2 euros).

Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule

Kazuo Ishiguro, Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule, Ed. J.-C. Lattès, coll. Les deux terres, 2010

Par Jacques Dupont.

Crooner, la première nouvelle, se passe à Venise. Un jazzman – une star au creux de la vague – va donner une sérénade à sa femme. Il se fait accompagner par un musicien de rue, rencontré le jour même, un jeune guitariste qui lui témoigne une ferveur inconditionnelle. La sérénade n’est pas jouée pour reconquérir sa femme, mais pour lui dire adieu. Car même s’il l’aime, il veut organiser son come-back. Or le marketing exige – ils le savent tous deux – qu’il se trouve une femme plus jeune. Et tous deux silencieusement l’acceptent.

Advienne que pourra : un musicien bohême est invité chez un couple d’amis de jeunesse, un couple qui a « réussi », mais vacille : le succès, comme l’argent, est un maître avide. A défaut d’une relance professionnelle, le mari a invité ce raté, afin de signifier par contraste sa propre réussite.

Les collines de Malvern : un jeune compositeur et un couple de musiciens de lounge, en vacances. Une jolie chanson pour une femme en colère.

Nocturne : un jeune musicien accepte une opération de chirurgie esthétique.

Violoncellistes : un violoncelliste rencontre une femme, violoncelliste comme lui. Elle se dit très connue en Europe de l’Ouest. Elle lui prodigue ses conseils.

Ce sont des nouvelles crépusculaires, où les liens de l’intime se distendent et disparaissent. On y voit le besoin de reconnaissance régner en maître cruel et muet. Les histoires parlent du talent et du succès : lorsqu’il tarde à venir ou que, l’ayant connu, on l’espère à nouveau ; le succès quand il nous quitte tout doucement, sans faire de bruit, ou qu’il est un potentiel qui ne se réalisera pas. Ainsi s’en vient l’érosion progressive de l’espoir, et les liens, noués dans la confusion, ne pèsent plus d’aucun poids.

J’ai été plutôt déçu par le thème, découvert en cours de lecture. Si l’on veut lire le prix Nobel de littérature 2017, mieux vaut ne pas choisir ce bouquin car c’est un pensum. Des amis me disent que les romans de Kazuo Ishiguro Les vestiges du jour et Un artiste du monde flottant valent absolument le détour…

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni). Traduction : Anne Rabinovitch.

Liens : chez l’éditeur.

Trois lamentations

Robert Goolrick, Trois lamentations, Anne Carrière, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle autobiographique de 25 pages suit le roman Après l’incendie, chroniqué par François Lechat. Je ne peux pas comparer le style et l’étoffe de ces deux textes, n’ayant lu que Trois lamentations, mais celui-ci ne m’a pas donné envie de lire celui-là. Le thème de la nouvelle est simple mais fort : c’est celui de la différence, et de l’ostracisme que peuvent subir au collège (et pas que) les enfants pauvres, gros ou de couleur. C’est du Sud des États-Unis, bête et raciste, qu’il est question, dans une époque pas si vieille puisque l’auteur est né en 1948. Mais comme il écrit d’une écriture assez plate, dans un style un peu incertain, entre récit littéraire et compte-rendu factuel, le propos est un peu affaibli. J’aurais personnellement préféré que le cliché de l’époque soit plus substantiel, tant qu’à parler d’une société critiquable. Sans doute Goolrick a-t-il voulu témoigner en respectant la vérité historique, s’interdisant de développer tout un roman par lequel il aurait l’impression de tirer profit de trois personnages réels… Ce n’est pas mal, mais pas très convaincant non plus. Dommage.

Catégorie : Nouvelles (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez l’éditeur. La critique d’Après l‘incendie.

L’amour à mort

Kate Atkinson, On a de la chance de vivre aujourd’hui, Ed° de Fallois, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Kate Atkinson est une romancière inspirée (Dans les coulisses du musée, etc.), mais elle écrit aussi des nouvelles. Je vous recommande ce petit recueil d’environ 180 pages qui comporte 8 nouvelles dont « L’amour à mort », ma préférée. Écrite sur ce ton léger et fluide, un peu décalé, so British, elle raconte la vie et les états d’âmes d’une jeune comédienne américaine célèbre, Skylar Schiller, en tournage en Angleterre. Skyler a « les nerfs fragiles », comme le pense la vieille bique qui a joué toutes les reines d’Angleterre, Phoebe Machin-Chose, celle qui fait des « ouvrages de dame » entre deux prises de vue (rien que la voir broder une rose rose sur un coussin rend Skylar complètement dingue).

Sur fond de stéréotypes nationaux faciles mais tellement justes, Kate Atkinson esquisse une peinture subtile qui repose autant sur la construction du récit que sur le plaisir des mots. C’est drôle et dramatique, pudique finalement, et c’est sur l’amour.

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni).

Liens : Les publications de Kate Atkinson en Livre de Poche.

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