Deux nouvelles

Par Catherine Chahnazarian.

Récemment, deux courtes oeuvres publiées sur Nouvelle Donne (qui promeut la nouvelle littéraire – à ne pas confondre avec l’association politique homonyme) m’ont procuré grand plaisir :

Hervé Gasser, « On voit s’obstiner, chez le poète vieilli, une volonté d’éblouir », Nouvelle Donne 2020

Un texte un peu farceur, superbement écrit. En quelque sorte, sur l’art de transmettre une bibliothèque à ses héritiers ! Une affaire peut-être pas très originale, mais si bien menée qu’on passe un excellent moment de plaisir.

Liens : la nouvelle en PDF ou sur le site de Nouvelle Donne.

Jean-Yves Robichon, « Comme à Ostende », Nouvelle Donne, 2020

Poignante. Une nouvelle en forme de journal, écrit par un adolescent à qui sa mère manque. En quelques phrases, l’auteur plante une atmosphère, suggère des caractères, exprime un malaise. Quel bon texte !

Liens : la nouvelle en PDF ou sur le site de Nouvelle Donne.

Fantaisie allemande

Philippe Claudel, Fantaisie allemande, Stock, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un cadre : l’Allemagne. Une période : les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale et la chute du nazisme. Deux citations en exergue dont celle de Thomas Bernhard qui saisit d’emblée le lecteur : « L’Allemagne a une haleine de gouffre ».

Cependant, que le lecteur ne se méprenne pas : il ne s’agit évidemment pas pour Claudel de faire le procès d’un peuple ou d’un pays, mais de prendre le nazisme comme l’exemple du Mal absolu et d’explorer, au fil de cinq nouvelles reliées par des passerelles, les thèmes qui lui sont chers : ceux du Mal et de l’Histoire qui poussent l’homme à détruire ce qu’il a construit, qui percutent de plein fouet des gens ordinaires et les entraînent dans une spirale négative. De quoi et pourquoi sont-ils coupables ? Où sont les justes ? Où sont les salauds ? Peut-on prétendre après coup que l’on aurait été du bon côté ? Que l’on aurait osé dire non, ne pas rester témoin passif d’actes de barbarie ? Est-on coupable de ne pas désobéir ?

Et devenir ensuite le bourreau d’un bourreau est-ce servir le Bien ou le Mal ?

Les 5 récits, de tonalités très différentes, abordent ces questions en mettant en scène des personnages, tous liés à un certain Viktor, qui est peut-être le même ou non (on ne peut rien affirmer), qui incarne très clairement un nazi dans le premier texte et devient ambigu dans les suivants.

Victime ou coupable, le soldat en fuite dont on apprend progressivement l’histoire ? Victime ou coupable, la gamine affectée sans vocation ni formation aux soins d’un vieillard quasi grabataire ? Menteurs ou de bonne foi, ceux qui polémiquent sur la date de décès d’un peintre dont on retrouve des toiles inédites ? Situations que l’auteur rend impossibles à réduire à des jugements péremptoires et irréfutables.

Ce petit livre, qui fait réfléchir, est en outre très bien écrit, ce qui captive le lecteur et l’amène à s’interroger. Chaque récit est différent dans son rythme ou dans son mode de narration. La première des 5 nouvelles, en particulier, est remarquablement construite et nous subjugue vraiment par la qualité de l’écriture.

En résumé, un nouveau livre, peut-être un peu déconcertant, mais qui à mes yeux ne démérite pas par rapport aux œuvres précédentes.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres articles sur Philippe Claudel sont disponibles à son nom dans le répertoire alphabétique.

L’examen

Richard Matheson, L’examen, Le passager clandestin, « Dyschroniques », 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Intéressante initiative que celle de la collection « Dyschroniques » qui exhume des textes de science fiction ou d’anticipation, un peu oubliés ou passés inaperçus au moment de leur parution, mais dont le contenu trouve un écho dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi ai-je découvert cette nouvelle de Richard Matheson, écrite en 1954, dont la traduction française date de 1999 et qui aborde un sujet qui ne laisse certes pas indifférent : comment gérer le vieillissement de la population ?

Dans un huis clos glaçant de moins de 50 pages, Matheson met en scène Leslie qui s’efforce fébrilement de préparer son père, Tom, qui vit avec lui et sa famille, à l’examen destiné à vérifier ses aptitudes physiques et capacités cognitives. En cas de résultats insuffisants, le verdict sera sans appel. La date de la convocation est toute proche. À 80 ans, Tom va passer l’examen pour la quatrième fois.

Leslie n’est pas un monstre, loin de là, il aime et admire son père, il n ‘est pas un ingrat et se souvient de tous les bonheurs vécus avec lui. Mais il est aussi lucide et résigné et ne remet pas en cause le système mis en place par l’état, conscient qu’il lui apportera aussi, ainsi qu’aux autres membres de la famille, une forme de soulagement.

La chute de l’histoire est rapidement traitée mais elle ne surprend pas vraiment.

Ce texte renvoie évidemment à toutes les politiques d’extermination de certaines populations ou races, mais aujourd’hui il renvoie aussi à la question de la gestion du grand âge, posée avec une acuité particulière dans un climat de pandémie, quand la légitimité de la solidarité devant les risques sanitaires ne fait pas forcément l’unanimité et que l’on peut se demander où et vers quoi va l’humain.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.) – Nouvelles. Traduction : Roger Durand (1957) revue par Jacques Chambon (2019).

Liens : chez l’éditeur.

L’épidémie

Alberto Moravia, L’épidémie, Esprit, 1947

Par Patrick Poivre.

L’objectif de Moravia, antifasciste notoire (il a dû fuir et se cacher durant la seconde guerre mondiale), était de dénoncer les comportements de ses contemporains prompts à tolérer le fascisme. En usant d’une métaphore médicale, il consacre dans sa nouvelle le statut d’épidémie de la peste brune et décrit avec précision les petits et grands arrangements nécessaires de tout un chacun pour vivre avec. L’habileté, me semble-t-il, est qu’il a choisi de décrire autant la posture des malades que celle des soignants, soulignant ainsi le fait que le fascisme se nourrit de la lâcheté de tous. Au-delà du titre, c’est bien sûr l’évocation de la posture médicale qui vient faire écho à la pandémie actuelle du Covid 19, en ce sens qu’elle s’applique bien aux luttes de pouvoirs en cours entre l’académique, le scientifique, le médical, le politique et les médias. Mais la métaphore fonctionne aussi dès lors qu’on analyse le comportement du malade, esseulé dans son épreuve : il est bien obligé de se composer une attitude à la fois à titre personnel mais aussi socialement, même si, aujourd’hui, on est obligé de constater qu’il n’existe pas en dehors de la description technique de sa maladie, les considérations scientifiques que les autorités en ont et la comptabilité macabre qui la caractérise. La maladie est politique (on commence seulement à prendre en compte ces dernières années ses dimensions sociales) et il n’est pas inutile de rappeler l’engagement à gauche de Moravia.

Bravo à la traduction de Juliette Bertrand : on perçoit bien la voix intérieure de l’auteur.

Catégorie : Redécouvertes (Italie).

Liens : le texte au format PDF ; texte et article sur le site d’Esprit ; et plus sur le numéro de mars 1947.

Cocaïne

Walter Rheiner, Cocaïne, Rivages Poche, 2020

Par Jacques Dupont.

Tobias se lève au milieu de l’après-midi et tandis que le soir s’en vient, il sort, déambule, tournicote dans Berlin, cherchant à tromper sa dépendance. Peine perdue, ses pas comme chaque nuit le ramènent au guichet de la pharmacie. Une fiole de cocaïne lui est remise avec grand mépris.

Trois prestes injections plus tard, on le retrouve « libre et léger, espiègle, pareil à un jeune dieu ». Mais le poison exige son dû, qui n’est autre que Tobias lui-même. Les prises se succèdent, les piqûres s’infectent, ses vêtements puants regorgent de sang, il suinte des bras, des jambes. Sa vision, son entente défigurent le monde, désormais hanté de voyeurs qui l’épient et le poursuivent de leur malveillance. Une jeune femme pourtant l’accueillera, au plus fort de sa « psychose cocaïnique ».

Elle ne sauvera pas Tobias de son destin, ni elle qui l’aime profondément, ni Dieu, « le front impitoyablement noir… [plaqué] contre les grandes fenêtres de l’atelier… roide, impavide, immobile ». Dieu ici est impuissant, et « le désert croît » (Nietzsche).

Cette nouvelle – une complainte – s’entend telle une chanson parlée, sur une musique de Kurtz Weill. Elle inaugure et condense les thèmes expressionnistes. Sous le joug du destin la voix y confine au cri, la gestuelle est mécanique, sanglée et désarticulée, Berlin tentaculaire et ténébreuse, la drogue est l’égérie de la perdition.

Tobias reflète Walter Rheiner, cocaïnomane avéré. Cocaïne est le récit lucide et prémonitoire de la mort de son auteur.

La préface de Cécile Guilbert éclaire le texte, l’époque, et comporte de très instructives remarques sur la littérature « cocaïnique » – de Jekyll à Sherlock Holmes, de Robert Desnos à Philippe Soupault.

« La mort des pauvres », poème de Charles Baudelaire complète avec justesse l’édition en 2020 de ce texte de… 1918.

Catégorie : Nouvelles (Allemagne). Traduction : Pierre Deshusses.

Liens : Chez l’éditeur.

Ci-contre : la mort de Walter Rheiner, par Conrad Felixmüller.

13 à table (hiver 2019-2020)

Les Restos du Coeur, 13 à table, Pocket, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Dans « Dorothée », de Michel Bussi, un vendeur de chez Renault fait plus de quatre heures de route au volant d’une voiture formidable – mais avec une enquiquineuse de première. Oserais-je dire qu’il m’a embarquée ?

Chelly s’est arrêtée dans une station-service de nuit pour prendre un café. Pourquoi est-elle là ? C’est ce qu’Adeline Dieudonné nous raconte dans une excellente nouvelle éponyme, soignée et très aboutie, qui donne envie de lire ses romans.

« Le regard de la Méduse », d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne, nous emmène à Florence où une touriste française traîne son adolescente de fille dans un musée. Et tout ce qui intéresse Chloé, c’est de faire des selfies ! Surprenante et interpellante idée que l’argument, assez sophistiqué, de cette nouvelle. Très d’actualité. À débattre…

Et ceci n’est qu’un petit aperçu du recueil de cette année. Car, sans faillir à ce qui devient, heureusement et hélas, une tradition, dix-sept auteurs et tous ceux qui sont associés à cette édition offrent un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur – cette fois autour du thème du voyage.

Philippe Besson, Françoise Bourdin, Michel Bussi, Adeline Dieudonné, François d’Epenoux, Éric Giacometti, Karine Giebel, Philippe Jaenada, Yasmina Khadra, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Nicolas Mathieu, Véronique Ovaldé, Camille Pascal, Romain Puértolas, Jacques Ravenne et Leïla Slimani.

Une belle brochette. Brochette ? Manger ? 1 livre (à 5 euros à peine) = 4 repas offerts !

Catégorie : Nouvelles.

Liens : le livre sur Lisez.com ; Les Restos du Coeur.

Laurie

Stephen King, Laurie, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle de 41 pages, qui paraît d’abord innocente, vous plonge soudain dans la peur. Stephen King vous touche gentiment, il vous raconte une histoire sans prétention : blasé, vous vous dites que « Ouais, on sait bien que… C’est pas nouveau »; fleur bleue vous pensez « Comme il est mignon le petit chien ! »; enfin, vous êtes là, le chien roulé en boule à vos pieds, vous êtes presque endormi, juste un peu en alerte parce que vous savez qu’avec Stephen King il y a toujours du thriller dans l’air… Et puis paf ! Ça y est, vous tremblez.

Et comme elle est disponible gratuitement en PDF, la voilà, y a qu’à cliquer ici.

Évidemment, c’est un coup de pub pour tenter de vous faire acheter le dernier roman de S. King traduit chez Albin Michel. Mais on n’est pas obligés de se laisser faire et c’est un coup de pub qui fait passer un bon moment. Surtout que la traduction est excellente.

Catégorie : Nouvelles ; Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Des hommes sans femmes

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, Belfond, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Sept récits évoquent sept hommes dont le point commun est d’avoir tous été un jour abandonnés par une femme. Ils ne sont ni du même âge ni du même milieu et le contexte dans lequel s’est opérée la rupture qui a marqué leur vie du sceau de la solitude est tout à fait différent.

Ce livre est donc constitué de sept nouvelles, relativement longues (une cinquantaine de pages en moyenne), mais courtes au regard des longs romans auxquels l’auteur nous a plutôt accoutumés. Cependant le lecteur n’est pas vraiment déconcerté par ce choix d’un genre bref car c’est le même univers que l’on retrouve dans chacun de ces récits. Il y règne une atmosphère un peu triste, nostalgique, résignée peut-être, devant ces histoires d’amour parfois passionnées qui se sont mal terminées, éteintes en quelque sorte. La sexualité est très présente dans chacune de ces histoires de vie, elle est évoquée sans masque, avec naturel, plus que les sentiments qui restent à peine suggérés, esquissés tout au plus, jamais exhibés, ce qui d’emblée évite tout pathos. Le lecteur entre dans la vie de chaque personnage mais tout en restant sur le seuil de son histoire, en simple témoin. Pas d’intrusion, pas d’identification, pas de distanciation particulière non plus, car chacun est présenté sans masque, sans pudeur excessive et sans exhibitionnisme non plus. Les choses sont ainsi, c’est tout. Leurs histoires n’invitent à aucun jugement, aucun parti pris, aucune empathie non plus. On ne peut pas vraiment s’attacher aux personnages et on ne peut pas non plus rester indifférent à leur sort.

L’auteur diversifie le mode de narration, mais le ton reste donc assez neutre, direct, dénué d’affectif mais c’est précisément là le charme d’une écriture très efficace qui accroche le lecteur sans le prendre en otage.

J’admire toujours chez un auteur cette capacité à créer une atmosphère dont on reconnaît la marque de livre en livre. Le style de Murakami est très particulier et j’apprécie beaucoup son originalité, mais, pour moi, son univers manque quand même un peu de chaleur.

Catégorie : Nouvelles (Japon). Traduction : Hélène Morita.

Liens : sur lisez.com.

Gwendy et la boîte à boutons

Stephen King et Richard Chizmar, Gwendy et la boîte à boutons, Librairie Générale Française, « Le Livre de Poche », 2018 (Keith Minnion pour les illustrations)

Par Florence Montségur.

Si vous êtes jeune et que vous lisez cet article, n’oubliez pas : on ne parle pas à quelqu’un qu’on ne connaît pas, on ne s’assied pas à côté de lui sur un banc dans un parc, et on n’accepte de lui ni chocolats ni cadeaux, pas même une « boîte à boutons ».

Ni agression ni détournement de mineur, malgré un début qui pourrait le laisser craindre, dans cette nouvelle de 156 pages qui ressemble de près à un conte et qui se lit d’une traite avec plaisir et curiosité. Gwendy, douze ans, est prise entre merveilleux et quotidien ; elle va grandir avec cette boîte à boutons qui, croyez-moi, n’engage pas petitement sa responsabilité.

Lecture légère et agréable émaillée de petits suspenses. Pour adultes et jeunes filles de douze ans et plus.

Catégorie : Nouvelles (U.S.A.). Traduction : Michel Pagel.

Liens : au Livre de Poche.

13 à table (hiver 2018-2019)

Les Restos du Coeur, 13 à table, Pocket, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Là, paf ! , coup de coeur. « Une vie, des fêtes », de Philippe Jaenada, est une nouvelle inspirée d’un ouvrage de Pierre Darmon. Elle raconte avec un humour savoureux et sur un rythme enthousiasmant, la vie trépidante de Marguerite Steinheil, demi-mondaine dont le destin a croisé celui de nombreux hommes célèbres, à commencer par deux présidents français. Un récit qui ne se prend pas au sérieux et qui met en joie pour la journée. À lire !

« Big Real Park, que la fête commence », de François d’Épenoux, pointe une tendance réelle, assez monstrueuse, des sociétés contemporaines. Dans un futur pas si lointain, un journaliste interviewe le dir’com’ d’une grosse boîte de divertissement… C’est bien vu et ça devrait nous faire réfléchir.

C’est la cinquième année que des auteurs prêtent leur plume aux Restos du Cœur et qu’un recueil de nouvelles intitulé 13 à table est mis en vente aux éditions Pocket pour participer à l’effort collectif. L’ensemble de quatorze textes (pourquoi pas treize ?) est très inégal mais citons encore : « Nuit d’ivresse », d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne, sujet simple en apparence mais joliment bien traité ; et « Le Point d’émergence », de Maxime Chattam, où un personnage étrange nous raconte brièvement sa vie.

1 livre (à 5 euros peine) = 4 repas offerts + le plaisir de lire ! Il n’y a pas à hésiter.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : sur Lisez.com.

Chiennes de vies

Frank Bill, Chiennes de vies, Gallimard, 2013 (existe en Folio)

Par Catherine Chahnazarian.

Dans ces « chroniques du sud de l’Indiana », d’un noir foncé, l’auteur a résolument pris le parti de dire la violence qui sévit dans des coins pauvres à mourir — c’est le cas de le dire. Chaque épisode peint un tableau précis dans lequel est parfois repris un des personnages ou un des événements dont il était question dans le précédent, composant ainsi, de scène en scène, une représentation franchement moche d’une Amérique dont il n’y a aucune raison de rêver. Les armes, dont les personnages sont si familiers, constituent les principaux accessoires de ces scènes ; elles font des dégâts, bien sûr, sur fond de misère, de trafic de drogue, de stress post-traumatique, de maladie mentale, etc. Certaines histoires sont un peu gratuites, mais d’autres sont plus substantielles ; ici le style se cherche (et tombe dans la caricature de cette écriture vulgaire des romans réalistes américains), là il coule de source ; parfois le message est trop gros, d’autre fois l’auteur se contente d’imprimer en vous une image marquante. L’ensemble est donc un peu irrégulier (c’était une première publication pour Frank Bill) et il faut aimer le noir, mais, pour chacune de ces histoires, on se demande comment elle va finir et les personnages sont bien campés. On est même prêt à s’attacher à certains d’entre eux, comme ce flic de campagne, Moon, qu’on verrait bien revenir dans un roman.

Catégorie : Nouvelles (U.S.A.). Traduction : Isabelle Maillet.

Liens : chez l’éditeur. Gallimard a aussi publié le premier roman de Frank Bill, Donnybrook (2014), et on peut imaginer que The Savage paraîtra bientôt en français.

Pour que demain vienne

Corine Pourtau, Pour que demain vienne, Editions Lunatique, 2017

Par Brigitte Niquet.

Ce recueil de nouvelles est le premier de l’auteure (si l’on excepte une très discrète publication en 2009), plutôt spécialisée jusqu’ici dans la littérature-jeunesse. Osons les grands mots : il s’agit à la fois d’un coup d’essai et d’un coup de maître. Saluons l’exploit, il est rare, surtout dans un genre aussi difficile que la nouvelle. Saluons aussi la toute jeune et toute petite maison d’éditions Lunatique, qui recèle déjà plusieurs pépites.

Curieusement titré Pour que demain vienne,  le livre aurait plutôt dû s’intituler « Dansez, les petites filles », début d’un poème de Victor Hugo mis en exergue et repris par extraits avant chaque nouvelle. Celles-ci ont d’ailleurs pour titres « Valse lente », « Pas de deux », « Pavane », « Bacchanale » et « Séguedille », c’est dire si le thème de la danse est omniprésent, même s’il n’est utilisé que comme métaphore.

En fait, il s’agirait plutôt de « danses macabres » car les malheureuses héroïnes de Corine Pourtau se précipitent toutes vers un destin fatal, malgré de remarquables efforts pour y échapper. Elles auraient bien voulu grandir, ces petites filles condamnées à l’anonymat (seule Louna est désignée autrement que par « elle », ce qui n’arrange pas son sort pour autant), elles auraient bien voulu atteindre l’âge adulte, s’épanouir peut-être, mais voilà, la résilience n’est pas donnée à tout le monde et d’ailleurs, elles n’ont même pas le temps d’y songer car, comme le chante Goldman, « d’autres gens en ont décidé autrement ». Portées par le style fluide et élégant de l’auteur, Louna et les autres font trois petits tours, quelques entrechats et puis s’en vont. On a souvent envie de dire : « Déjà ? ».

Évidemment, c’est noir de chez noir. Si vous n’aimez pas ça, abstenez-vous, d’autant que fonctionne à plein « l’effet recueil » : chaque texte est en soi un petit chef-d’œuvre, mais rassemblés, ils peuvent sembler pesants. Quand l’univers d’un auteur est aussi sombre, quand nulle fenêtre ne s’ouvre sans être violemment refermée, il peut arriver que le lecteur « sature ». Mais il y a d’illustres précédents et, heureusement, beaucoup de lecteurs (dont nous faisons partie) « aiment ça » et en redemandent. À quand le prochain opus ?

Catégorie : Nouvelles (France).

Liens : chez l’éditeur.

La fille du fermier

Jim Harrison, « La fille du fermier », nouvelle extraite du recueil Les jeux de la nuit publié chez Flammarion (2010), publiée séparément en Folio (2017)

Par Jacques Dupont.

Sublime portrait d’une jeune femme du Montana. Nous sommes à la fin des années 1980. Et pourtant dans un western de la grande époque. L’héroïne se prénomme Sarah. Elle est en quête de vengeance. « Elle était née bizarre, du moins le croyait-elle. Ses parents avaient mis de la glace dans son âme, ce qui n’avait rien d’exceptionnel. »

Catégories : Nouvelles (USA). Traduction : Brice Matthieussent.

Liens : le recueil chez Flammarion ; « La fille du fermier » en Folio (n° 6396, 2 euros).

Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule

Kazuo Ishiguro, Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule, Ed. J.-C. Lattès, coll. Les deux terres, 2010

Par Jacques Dupont.

Crooner, la première nouvelle, se passe à Venise. Un jazzman – une star au creux de la vague – va donner une sérénade à sa femme. Il se fait accompagner par un musicien de rue, rencontré le jour même, un jeune guitariste qui lui témoigne une ferveur inconditionnelle. La sérénade n’est pas jouée pour reconquérir sa femme, mais pour lui dire adieu. Car même s’il l’aime, il veut organiser son come-back. Or le marketing exige – ils le savent tous deux – qu’il se trouve une femme plus jeune. Et tous deux silencieusement l’acceptent.

Advienne que pourra : un musicien bohême est invité chez un couple d’amis de jeunesse, un couple qui a « réussi », mais vacille : le succès, comme l’argent, est un maître avide. A défaut d’une relance professionnelle, le mari a invité ce raté, afin de signifier par contraste sa propre réussite.

Les collines de Malvern : un jeune compositeur et un couple de musiciens de lounge, en vacances. Une jolie chanson pour une femme en colère.

Nocturne : un jeune musicien accepte une opération de chirurgie esthétique.

Violoncellistes : un violoncelliste rencontre une femme, violoncelliste comme lui. Elle se dit très connue en Europe de l’Ouest. Elle lui prodigue ses conseils.

Ce sont des nouvelles crépusculaires, où les liens de l’intime se distendent et disparaissent. On y voit le besoin de reconnaissance régner en maître cruel et muet. Les histoires parlent du talent et du succès : lorsqu’il tarde à venir ou que, l’ayant connu, on l’espère à nouveau ; le succès quand il nous quitte tout doucement, sans faire de bruit, ou qu’il est un potentiel qui ne se réalisera pas. Ainsi s’en vient l’érosion progressive de l’espoir, et les liens, noués dans la confusion, ne pèsent plus d’aucun poids.

J’ai été plutôt déçu par le thème, découvert en cours de lecture. Si l’on veut lire le prix Nobel de littérature 2017, mieux vaut ne pas choisir ce bouquin car c’est un pensum. Des amis me disent que les romans de Kazuo Ishiguro Les vestiges du jour et Un artiste du monde flottant valent absolument le détour…

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni). Traduction : Anne Rabinovitch.

Liens : chez l’éditeur.

Trois lamentations

Robert Goolrick, Trois lamentations, Anne Carrière, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle autobiographique de 25 pages suit le roman Après l’incendie, chroniqué par François Lechat. Je ne peux pas comparer le style et l’étoffe de ces deux textes, n’ayant lu que Trois lamentations, mais celui-ci ne m’a pas donné envie de lire celui-là. Le thème de la nouvelle est simple mais fort : c’est celui de la différence, et de l’ostracisme que peuvent subir au collège (et pas que) les enfants pauvres, gros ou de couleur. C’est du Sud des États-Unis, bête et raciste, qu’il est question, dans une époque pas si vieille puisque l’auteur est né en 1948. Mais comme il écrit d’une écriture assez plate, dans un style un peu incertain, entre récit littéraire et compte-rendu factuel, le propos est un peu affaibli. J’aurais personnellement préféré que le cliché de l’époque soit plus substantiel, tant qu’à parler d’une société critiquable. Sans doute Goolrick a-t-il voulu témoigner en respectant la vérité historique, s’interdisant de développer tout un roman par lequel il aurait l’impression de tirer profit de trois personnages réels… Ce n’est pas mal, mais pas très convaincant non plus. Dommage.

Catégorie : Nouvelles (USA). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez l’éditeur. La critique d’Après l‘incendie.

L’amour à mort

Kate Atkinson, On a de la chance de vivre aujourd’hui, Ed° de Fallois, 2009

Par Catherine Chahnazarian.

Kate Atkinson est une romancière inspirée (Dans les coulisses du musée, etc.), mais elle écrit aussi des nouvelles. Je vous recommande ce petit recueil d’environ 180 pages qui comporte 8 nouvelles dont « L’amour à mort », ma préférée. Écrite sur ce ton léger et fluide, un peu décalé, so British, elle raconte la vie et les états d’âmes d’une jeune comédienne américaine célèbre, Skylar Schiller, en tournage en Angleterre. Skyler a « les nerfs fragiles », comme le pense la vieille bique qui a joué toutes les reines d’Angleterre, Phoebe Machin-Chose, celle qui fait des « ouvrages de dame » entre deux prises de vue (rien que la voir broder une rose rose sur un coussin rend Skylar complètement dingue).

Sur fond de stéréotypes nationaux faciles mais tellement justes, Kate Atkinson esquisse une peinture subtile qui repose autant sur la construction du récit que sur le plaisir des mots. C’est drôle et dramatique, pudique finalement, et c’est sur l’amour.

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni).

Liens : Les publications de Kate Atkinson en Livre de Poche.

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