La faute de l’orthographe

Arnaud Hoedt, Jérôme Piron, et Kevin Matagne pour les illustrations, La faute de l’orthographe, Textuel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Mon premier a provoqué une ruée ; mon deuxième, c’est quand le réveil sonne avant six heures ; mon troisième veut dire cassonade en flamand ; mon tout est un sujet glissant. (*)

La faute de l’orthographe, c’était d’abord un spectacle (belge, intitulé « La convivialité »), puis c’est devenu un livre et Marie-Claude me l’a envoyé parce qu’elle avait aimé le spectacle. « Humour, bon sens et réflexion », écrit-elle dans son petit mot d’accompagnement. C’est bien résumé ! Voilà un petit livre simple et savant, qui fait des farces au lecteur, et qui fait plaisir. Parce qu’il prend notre défense, à nous qui avons dû ânonner des listes d’exceptions grammaticales, qui avons bêtement perdu des points en dictée pour cause de distraction, d’incompétence ou de mauvaise volonté, qui devons maintenant torturer nos enfants ou nos élèves avec des règles horribles que nous condamnons parfois mais que nous devons soutenir quand même parce que si on n’écrit pas tous de la même façon, on ne se comprend pas.

La faute de l’orthographe apporte sa pierre à l’édifice de l’éternelle polémique sur ce sujet complexe. Evidemment, on peut y discuter ceci ou cela (c’est un peu le principe d’une polémique), mais ce livre vulgarise très bien les différents aspects du problème. C’est original, c’est vite lu et c’est bien sympathique.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Le livre chez l’éditeur. Un extrait du spectacle sur Youtube.

(*) L’or-tôt-graeffe.

POST-SCRIPTUM

Si nous sommes très nombreux à reconnaître que les règles d’accord du participe passé sont complexes, il ne va pas de soi que remporter un succès populaire à travers un spectacle et un livre revienne, pour ses auteurs, à se voir arroger par le peuple le droit de proposer de nouvelles règles et de désigner brutalement comme appartenant à la préhistoire ceux qui se demandent si les anciennes n’auraient pas du sens. Surtout, toute mesure radicale — comme la suppression pure et simple de tout accord du participe passé avec l’auxiliaire « avoir » — est par définition suspecte. Examinons un peu la question.

Si la langue française a besoin de règles orthographiques aussi nombreuses, c’est qu’à l’oral elle n’indique pas systématiquement les singuliers et les pluriels, les féminins et les masculins. « Tu m’as mise en retard », avec ce [z] qui se prononce à « mise », permet à une femme de s’identifier comme telle. Si on sait comment prononcer, on sait comment écrire. Mais malheureusement, cela ne marche pas avec les verbes en –er. Dans « Tu m’as poussée », le participe passé « poussée » se prononce comme le masculin « poussé ». L’écrit rappelle, en fait, la prononciation ancienne qui se différenciait pour l’un et l’autre genre. En Belgique, d’ailleurs, la différence est encore prononcée, tandis qu’en France elle ne l’est plus, la prononciation s’étant standardisée pour se tendre (devenir sèche, avec des syllabes courtes vibrant le moins possible).

Si l’on supprimait purement et simplement l’accord du participe passé avec l’auxiliaire « avoir », une femme devrait par exemple écrire « Je me suis ennuyée » (auxiliaire « être ») mais « Tu m’as ennuyé » (auxiliaire « avoir »). Est-ce bien logique ? Et un verbe comme « mettre », devrait se prononcer différemment selon l’auxiliaire employé : « Je me suis mise [z] sur mon trente-et-un » mais « Tu m’as mis KO ». Est-ce logique ? Pourquoi, alors, ne pas dire et écrire « Je me suis mis sur mon trente-et-un » pour uniformiser ? Ce serait plus facile – puisque visiblement on cherche à simplifier.

Si on ne cherchait pas à imposer de trop grandes transformations mais à s’aligner simplement sur l’oral, comme certains linguistes le préconisent parce que l’oral ferait loi, une femme devrait dire et écrire « Je me suis faite flasher à 140 sur l’autoroute », parce que c’est une erreur de plus en plus répandue que d’accorder le participe avec la forme « se faire ». Pourtant, elle dirait et écrirait « Mes parents m’ont fait ce que je suis » à cause de l’auxiliaire « avoir ». Cela a-t-il du sens ?

Pourquoi, alors, ne pas supprimer le masculin et le féminin au profit d’un neutre, valable en toute circonstance ? Parce qu’on aime se différencier. Et, accessoirement, parce qu’on n’en finirait pas de discuter sur la forme à donner à ce neutre : les femmes protesteraient qu’il soit comme par hasard construit sur le masculin singulier : « Tu m’as ennuyé », « Tu m’as mis KO »…

J’ai trouvé amusant le livre La faute de l’orthographe, et je n’ai pas cru intéressant à l’époque de faire la liste de tout ce avec quoi je n’étais pas d’accord. Mais je tiens à souligner à présent qu’il faut prendre très au sérieux les propositions de réforme pour en mesurer les tenants et les aboutissants. Beaucoup d’articles sont parus récemment dans Libération en France (sur le site liberation.fr, tapez « orthographe » dans la case « recherche ») et quelques autres dans Le Soir en Belgique. Les termes de « réflexes vieille école » dans certaines bouches et de « décadence » dans d’autres n’aident pas à bien penser la question. Vaste question… Mais pas impensable. Si l’on reste… neutre. Et c’est difficile.

Catherine Chahnazarian, septembre 2018 (révision février 2019).

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