La petite-fille

————————–

Littérature étrangère (Allemagne)
Par François Lechat

Depuis Le liseur, Bernhard Schlink est une valeur sûre, et il le confirme avec son dernier roman.

Il mêle une fois encore une histoire intime, conjugale et familiale, et l’Histoire avec un grand H. Celle de l’Allemagne, à nouveau, qui est presque ici un personnage à part entière, tant ses déchirures déterminent celles des personnages. Déchirure entre l’Est et l’Ouest, avant et après la chute du Mur de Berlin, mais aussi déchirure entre l’Allemagne démocratique et les résidus du nazisme, de la haine de l’Autre, de l’esprit völkisch.

Écrit ainsi, cela paraît un peu sinistre, mais Bernhard Schlink incarne ces problématiques dans une quête personnelle et des affrontements bien concrets entre ses protagonistes. Autour du héros, figure classique de l’homme de vertu pétri de doutes et de bonne volonté, gravitent une femme aimée porteuse d’un mensonge par omission et une improbable famille que Kaspar, le protagoniste, tentera d’apprivoiser malgré tout ce qui l’en sépare. Un lien puissant se tissera, mais ambivalent et fragile, tant l’Allemagne n’en est pas quitte avec son passé. Je n’en dis pas plus (ne lisez surtout pas la quatrième de couverture !), sauf que, comme toujours chez Schlink, ce roman allie l’intelligence, le style et la sensibilité.

*

Bernhard Schlink
La petite-fille

Traduction : Bernard Lortholary
Éditions Gallimard
2023

Veuf cherche femme immortelle

————————–

Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Sylvie, la femme de Jean-Louis Fournier, a commis dans sa vie une seule faute de savoir-vivre : elle est partie la première. L’auteur, se sentant très seul, aimerait retrouver l’amour mais ne veut pas devenir veuf une seconde fois, ce serait trop douloureux. Il va donc passer une petite annonce : « Veuf cherche femme immortelle ». Et si quelques inconnues lui répondent, de nombreuses femmes devenues immortelles au fil des siècles lui écrivent : la Joconde, Néfertiti, la Goulue, etc. Mais Sylvie veille au grain et commente chaque réponse…

Il faut se laisser embarquer dans ce doux délire de l’auteur et se laisser prendre par ce roman plein de tendresse, d’amour et d’humour.

*

Jean-Louis Fournier
Veuf cherche femme immortelle
Éditions JC Lattès
2023

À prendre ou à laisser

————————–

Littérature étrangère (U.S.A.)
Par Anne-Marie Debarbieux

Quand, après dix ans de déclin au fil de l’évolution de la maladie d’Alzheimer, l’un de vos proches disparaît, il n’est pas rare que le soulagement rivalise d’intensité avec la douleur, au risque même de l’oblitérer. Expérience évidemment culpabilisante et très difficile pour Kay et Cyril, cinquantenaires en bonne santé et tous deux issus du monde médical, au moment du décès de la mère de Kay. Ils scellent alors un pacte pour éviter cette descente aux enfers : s’ils le peuvent, ils se donneront la mort ensemble le jour des 80 ans de Kay.

Mais qu’en est-il de ce serment trente ans après ? Sont-ils encore d’accord ? En mesure de passer à l’acte qui de projet lointain devient soudain réalité imminente ? Ils ont changé et le monde aussi.

Tel est l’objet des premières pages du livre, scène d’exposition en quelque sorte. Dans les chapitres suivants, l’auteur proposera alors 12 scénarios successifs et très différents, à partir du projet initial.

Si certains passages sont émouvants, l’auteur ne tombe jamais dans le pathos. La tonalité est celle d’une réflexion grinçante et satirique sur la nature humaine aussi généreuse que mesquine, sur la relation de couple, les relations familiales, la société, les institutions, le monde médical, l’appât du gain, l’exploitation de la vieillesse. Le tout sur fond d’une Angleterre déchirée par le Brexit.

Provocation, légèreté, regard acide sur notre époque et sur la société anglaise, réflexion sur un sujet grave qui concerne chacun, ce livre amuse, provoque, dénonce et invite à réfléchir. Il a pu choquer certains lecteurs. La satire suscite forcément l’inconfort.

Mais personnellement j’ai été séduite par ce roman, original dans sa construction, grinçant certes, mais pas choquant car la provocation est maniée avec talent et drôlerie en dépit de la gravité du sujet.

*

Lionel Shriver
A prendre ou à laisser
Éditions Belfond
2023

Traduction : Catherine Gibert

La saison des ouragans

————————–

Littérature étrangère (Mexique)
Par François Lechat

Plus misérabiliste, tu meurs. Quelque part au Mexique, dans le village de La Matosa, le cadavre de celle qu’on appelait la Sorcière est retrouvé, le visage putréfié, dans un canal d’irrigation après une mort violente. Et la suite est du même tonneau : misère, drogue, prostitution, inceste, racket, corruption, avortement, homophobie, violences policières, tout y passe. Avec trois suspects aussi minables l’un que l’autre pour un même crime. Noir de noir.

Et pourtant ce roman est traversé par une énergie, par un souffle puissant qui permet de tout avaler et d’y prendre même du plaisir. Le secret, c’est le style : torrentiel, avec des chapitres en un seul paragraphe et des phrases occupant une page entière qui charrient les faits, les émotions, les peurs, les souvenirs…, en un seul bloc, mélange de colère contenue et d’observations au scalpel.

Difficile de savoir qui aimera ce genre ou non, mais en tout cas, c’est bluffant. Et les hommes en prennent pour leur grade.

*

Fernanda Melchior
La saison des ouragans

Editions Grasset
Traduction de l’espagnol : Laura Alcoba
2019

Disponible au Livre de Poche

Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général

————————–

Littérature française
Par François Lechat

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le titre accroche, et que la réponse à cette annonce, en fin de roman, ne manquera pas de faire sourire. Car le Général, ici, est bien celui auquel vous pensez, et que l’on découvre sous un jour nouveau, y compris quant à ses relations avec Pétain, grâce à un travail de documentation qui n’empêche pas l’humour, au contraire.

L’autre grand personnage du livre, c’est Léon Daudet, le fils de l’auteur des Lettres de mon moulin, une crapule antisémite et un médiocre de la plus belle eau, emporté dans une série d’événements rocambolesques au cœur des années 1920. Christophe Donner poursuit ainsi son enquête personnelle sur l’antisémitisme français, dont il restitue le caractère romanesque (il y a des meurtres, des suicides, des adultères, des évasions, des enquêtes de police, des campagnes de presse…) tout en restant froidement factuel, légèrement ironique. Cela donne un récit prenant, amusant, effarant aussi, mené à toute vitesse et entremêlé de scènes de la vie contemporaine qui nous font découvrir le fonctionnement des bitcoins et un nouveau type d’œuvre d’art. Malgré quelques scories (que font les correcteurs ?), c’est un joli moment de littérature, et un exercice d’intelligence.

*

Christophe Donner
Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général
Editions Grasset
2023

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑