Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

Par Brigitte Niquet.

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Liens : chez l’éditeur.

Trois petits tours et puis reviennent

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.

Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est tout en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture

Par François Lechat.

J’ai découvert cet éditeur hors norme grâce à Karoo, que je vous ai aussitôt présenté comme un chef-d’œuvre méconnu. Je ne connaissais ni le titre, ni l’éditeur. Ce qui m’a fait craquer est la jaquette, fascinante comme toutes celles de la collection des « Grands Animaux », avec leur brillance, leurs dessins géométriques ou répétés, leurs effets de lumière. Celle de Watership Down, une merveilleuse histoire de lapins errants (sans doute le titre le plus accessible de la collection), réussit l’exploit d’être, selon la luminosité et l’angle sous lequel vous regardez le livre, vert mat ou vert brillant, ou gris sombre, ou uniformément ivoire. Avant même que je la découvre en page de garde, j’avais suivi la consigne de Monsieur Toussaint Louverture : « La jaquette de ce livre a été pensée comme un habit de lumière, tout de beauté et de fragilité, nous vous encourageons à la retirer le temps de savourer l’histoire. »

Vous vous dites peut-être que c’est prétentieux. Mais si vous regardez bien, c’est l’humour qui vous frappera dans chaque titre des « Grands Animaux », « Une collection qui rassure Monsieur Toussaint Louverture » comme il le rappelle en dernière page de ses romans. Au dos de la jaquette, la même formule rituelle, dans laquelle seule l’épithète varie : « Une époustouflante/brutale/flamboyante/aventureuse publication de Monsieur Toussaint Louverture. » Juste à côté, au-dessus du code-barre, un prix qui défie toute concurrence (15,50 € pour le prochain titre qui m’attend, La maison dans laquelle, et qui dépasse les 1 000 pages), assorti d’un « MERCI » que je n’ai jamais trouvé ailleurs. Et, en page de garde ou dans le colophon, des clins d’œil dont on ne se lasse pas. Par exemple le fait de donner les proportions de l’ouvrage, accompagnées d’un commentaire engagé : « C’est un bloc brûlant de vie et de rage », à propos d’Un jardin de sable. Ou la présentation de l’œuvre, qui n’hésite pas à prendre le candidat acheteur à rebrousse-poil : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas, c’est l’un des plus grands livres qu’il nous ait été donné de lire », à propos de Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ou une vantardise, comme la mise en avant des 53 millions d’exemplaires atteints par Watership Down de par le monde, aussitôt adoucie par une remarque désabusée : « ce qui, en vérité, n’a absolument aucun sens pour des lapins ».

Si Monsieur Toussaint Louverture prend tant de soin à présenter ses « Grands Animaux », c’est qu’il connaît l’exigence des titres publiés dans cette collection, tous d’origine étrangère, tous soigneusement corrigés ou retraduits, tous remarqués au moment de leur sortie, tous adressés à un public cultivé. Cela ne s’offre pas comme du Guillaume Musso ou de l’Amélie Nothomb.

Mais il a aussi lancé, outre des romans isolés, une collection alternative, « Monsieur Toussaint Laventure », dans laquelle il vient de publier une nouvelle traduction d’Anne de Green Gables, roman canadien délicieusement suranné, adapté sous forme de série sur Netflix. Avec, une fois encore, un soin maniaque apporté à la présentation : papier velouté, gardes d’un magnifique brun doré, reliure cartonnée cousue au fil, recouverte de papier nacré « imprimé en quatre encres spécifiques pour refléter les nuances du couchant ».

Je le répète : osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture.

Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.

Anne de Green Gables

Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

J’ignorais l’existence de ce roman et de son auteure, la plus lue au monde parmi les canadiennes, paraît-il. Il faut dire qu’il date de 1908, ce dont on s’aperçoit rapidement à la lecture : malgré une nouvelle traduction cela reste délicieusement suranné, et écrit dans un style fleuri auquel on ne se risquerait plus.

L’héroïne est attachante, avec ses cheveux roux, ses torrents de paroles, ses gaffes et son imagination sans limites. Si on ne peut pas dire que le suspense règne, c’est charmant, dans le genre champêtre, et c’est l’occasion d’un formidable retour à une époque et une région lointaines. Un début de siècle où la vie était rythmée par les saisons, où les jeunes filles rougissaient, s’émouvaient ou pleuraient à la moindre occasion, où la bienséance et la religion commandaient de ne rien faire d’inconvenant, comme lire trop de romans ou se montrer impolie avec une voisine. Quant aux lieux, le village d’Avonlea sur l’Ile-du-Prince-Edouard, à l’est de Québec, ils existent vraiment, et se visitent sous la forme d’un village reconstitué à la gloire de Green Gables. C’est dire si l’auteure a marqué les esprits avec les tribulations d’Anne, petite orpheline recueillie par deux fermiers corsetés par les règles sociales mais pleins de bonté, qu’Anne parviendra à séduire comme elle plaira, peu à peu, à tout le village malgré sa maigreur et sa drôle de dégaine.

Une surprenante publication de Monsieur Toussaint Louverture, dans un genre très différent de sa collection des « Grands Animaux ».

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Charrier.

Liens : ce roman chez l’éditeur ; et retrouvez ici l’hommage à Monsieur Toussaint Louverture et les liens vers les autres articles de François Lechat sur des livres publiés par cet éditeur. Il y en aura peut-être encore d’autres, mais ça fait déjà une bonne petite collection d’excellents livres à découvrir.

Le Nouveau

Tracy Chevalier, Le Nouveau, Phébus, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Sollicitée parmi d’autres auteurs pour marquer le 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare par la réécriture de l’une de ses pièces, Tracy Chevalier accepta avec enthousiasme ce défi en choisissant de transposer Othello. Le Nouveau se présente donc comme une adaptation de la tragédie dont elle respecte l’unité de temps (une journée, découpée en cinq moments), l’unité de lieu (une école primaire des environs de Washington), l’unité d’action (la première journée d’un nouveau en CM2).

Le nouveau, c’est Ossei, dit O, fils d’un diplomate ghanéen, habitué aux fréquents changements d’école, à l’accueil réservé voire hostile qui salue l’arrivée d’un enfant noir, contraint de toujours rester sur ses gardes, se débrouiller seul, et ne se pas s’offusquer de comportements racistes, intentionnels ou maladroits.

Sauf que cette fois, O est accueilli avec beaucoup de gentillesse par Dee, la fille la plus appréciée de toute l’école. Soulagé et heureux, il ignore que cela va déclencher immédiatement la colère de Ian, maître incontesté et redouté de la petite communauté des CM2 et champion de la manipulation.

Jeux de ballons, cordes à sauter, refrains fredonnés dans les rondes, escalade de cages à poules, chuchotements et éclats de rire, le microcosme d’une cour de récréation ordinaire n’est pas pour autant une image du paradis. Il y règne des lois, des petits chefs, des enjeux de pouvoir, des jeux de séduction ou d’exclusion, des codes et des secrets. L’intérêt du roman est d’explorer cet univers faussement innocent en attribuant tous les rôles principaux à des enfants.

Très intéressant également, le choix d’un enfant noir dans une école où tous les autres sont de race blanche, ce qui permet au lecteur de mesurer les préjugés et ignorances qui sont le terreau du racisme ordinaire.

Une réserve cependant pour ce roman, à bien des égards intéressant, mais c’est une réserve non négligeable : on peine à croire que ces enfants n’aient que 10-11 ans. Le langage tout comme l’évolution des situations (couples qui se font et défont, baisers volés, jalousies), tout cela resserré dans l’espace temporel d’une journée de classe, évoque davantage des pré-ados de 12-14 ans (d’autant que l’action se situe vers 1970). On peut conclure que cette histoire n’est pas vraiment crédible. Sans doute, mais il s’agit d’abord d’un jeu littéraire, plutôt réussi à mon sens.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : David Fauquemberg.

Liens : chez l’éditeur.

Le Crépuscule et l’Aube

Ken Follet, Le Crépuscule et l’Aube, Robert Laffont, 2020

Par Pierre Chahnazarian.

J’ai lu le dernier Ken Follet : Le Crépuscule et l’Aube. Ça se passe avant Les Piliers de la Terre (un des bouquins les plus importants des cent dernières années !).

C’est une grosse brique bien écrite, un page turner, mais un peu mièvre, à l’eau de rose par moments. On est très loin du chef-d’oeuvre des Piliers. Ça se lit, mais c’est destiné aux inconditionnels.

Catégorie : Littérature anglophone (roman historique) . Traduction : Cécile Arnaud, Jean-Daniel Brèque, Odile Demange, Nathalie Gouyé-Guilbert, Dominique Haas.

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Nos espérances

Anna Hope, Nos espérances, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

La montée en puissance d’Anna Hope en un temps très court donne le vertige. Révélée en 2016 avec Le chagrin des vivants, confirmée en 2018 avec le très réussi La salle de bal (grand prix des lectrices Elle), la voici qui nous propose déjà son troisième roman, Nos espérances. C’est dire si on l’attendait au tournant : quand tant d’auteurs suent sang et eau pendant des années pour boucler un livre, comment fait cette jeune femme pour enfiler les best-sellers pratiquement sans respirer et la qualité de ce qu’elle écrit ne risque-t-elle pas d’en souffrir ?

Disons tout de suite que si ce troisième opus, en effet, nous a semblé un peu inférieur au précédent, c’est sans doute parce qu’on en attendait trop ou, plus simplement encore, parce que le thème choisi relève davantage que les deux autres de la sphère intimiste et que sa portée est donc moins universelle.

Anna Hope nous raconte ici une sorte d’éducation sentimentale, et d’éducation tout court. Hannah, Cate et Lissa sont trois amies inséparables, elles ont 20 ans à Londres dans les années 90, pratiquent la colocation et vivent ensemble cette période si importante de leur vie où tout se décide. Leur amitié qui semble indéfectible les soutient et le monde est à elles. Dix ans plus tard, on les retrouve toutes trois insatisfaites, frustrées, envieuses de la réussite qu’elles supposent être celle des deux autres. Bref, rien ne va plus et c’est l’objet du livre de raconter pourquoi ces dix années ont débouché sur des ratages et des rancœurs et comment les trois héroïnes vont vivre les suivantes et sauver ce qui peut l’être, dût leur amitié, déjà bien écornée, en souffrir davantage.

C’est un beau sujet, et Anna Hope le traite avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Une femme parle des femmes et elle en parle bien. Pour ma part, je regrette seulement son parti-pris du récit non linéaire (qui, reconnaissons-le, ravit certains) : chaque chapitre porte une date, un lieu et/ou le prénom d’une des trois jeunes femmes, sans souci apparent de chronologie et sans qu’on puisse comprendre la raison de ce puzzle spatio-temporel qui, à mon sens, « casse » la lecture, oblige le lecteur à de constants retours en arrière et le gêne dans le processus d’attachement aux personnages. Heureusement, ici, la force d’attraction desdits personnages est suffisante pour compenser ce handicap.

Catégorie : Littérature anglophone (Angleterre). Traduction : Élodie Leplat.

Liens : chez l’éditeur.

Watership Down

Richard Adams, Watership Down, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

Encore un chef-d’œuvre publié dans la collection des « Grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture.

Anglais, celui-ci. Vendu à plus de 53 millions d’exemplaires de par le monde, mais peu connu dans le monde francophone, me semble-t-il. Plus très jeune (1976), mais la traduction est récente, et cette édition française a mobilisé une dizaine de personnes tant l’ouvrage est sophistiqué. Pour autant, sa lecture est un régal de légèreté et de fluidité, ce qui en dit long sur les qualités de l’auteur et de l’éditeur.

L’histoire n’est pas habituelle : elle raconte les tribulations d’une poignée de lapins contraints de quitter leur garenne pour trouver un lieu plus sûr. Ils ne feront que quelques kilomètres, au total, restant aux alentours de la colline de Watership Down, là même où l’auteur a grandi. Mais ces kilomètres seront tous gagnés sur l’adversité, les menaces, les prédateurs, les divisions et les rivalités – car, vous le verrez à la lecture, rien n’est plus dangereux pour une colonie de lapins qu’une autre colonie organisée selon des principes tout différents.

Oui, cette histoire est hautement anthropomorphique, et c’est un régal de voir des lapins raisonner et discuter avec tant d’élégance. On perçoit, au passage, des clins d’œil à la Bible (l’Exode, Noé, les prophètes…) et des allusions aux années trente et quarante, quand les démocraties affrontaient les régimes fascistes. Mais ces lapins si humains (il y a dans ces pages de multiples éclairs de psychologie et de sociologie) sont en même temps des mammifères jusqu’au bout des ongles, dont l’auteur rend brillamment les réactions face à un univers hostile – des chats aux belettes en passant par les chiens, les faucons et, bien sûr, les humains. Il en résulte un récit sur le fil, aussi dépaysant que familier, passionnant et touchant. Et pimenté d’une belle invention, celle de la langue supposée propre aux lapins qui, de « faire rakka » à « farfaler », vous enchantera si vous avez gardé une âme d’enfant.

Ne passez pas à côté de ce livre : la nature est rendue de manière saisissante et les personnages sont formidables, surtout le valeureux Bigwig, pour lequel on se prend à avoir peur, tellement peur…

Catégorie : Redécouvertes (Royaume-Uni). Traduction : Pierre Clinquart.

Liens : chez l’éditeur.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée

Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Monsieur Toussaint Louverture, 2015

Par François Lechat.

Je ne connaissais pas ce livre de l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucous, réédité dans la formidable collection des « Grands animaux ». Comme Karoo et Un jardin de sable, c’est un roman américain, puissant, torrentueux (près de 900 pages), parfois exigeant (lecteurs passifs s’abstenir), et qui ne s’oublie pas.

Factuellement, c’est l’histoire d’une vengeance entre deux demi-frères, l’un qui a beaucoup à se faire pardonner, l’autre qui veut enfin se faire respecter. Mais c’est, surtout, l’histoire d’un micro-univers, une région humide et inhospitalière de l’Oregon où une famille de bûcherons affronte la ville entière parce qu’il n’est pas facile de vivre de l’abattage des arbres aux alentours d’une rivière qui menace sans cesse de tout emporter sur son passage, tant ses crues sont violentes.

Par-delà la dissection des émois intimes et des rapports humains – certaines scènes couvrent des dizaines de pages, et ménagent un suspense parfois insoutenable –, Ken Kesey tisse un chœur de personnages emblématiques de l’Amérique profonde et fait vivre une nature ensorcelante, inquiétante, mystérieuse. Avec une liberté qui peut déranger, il encadre ses chapitres de liminaires méditatifs, passe d’une voix à l’autre dans une même page, un même paragraphe, une même phrase, et ouvre des incises d’une force rare, comme ce sauvetage d’une nichée de lynx au fond d’un boyau souterrain, morceau de bravoure aussi inutile que poignant. Un grand livre, qui aurait pu être plus simple et plus court, mais qui vole à mille coudées au-dessus du tout-venant.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.). Traduction : Antoine Cazé.

Liens : chez l’éditeur.

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante, La vie mensongère des adultes, Gallimard, 2020

Par François Lechat.

J’avais beaucoup aimé, et admiré, le cycle de L’amie prodigieuse. Je n’ai donc pas voulu manquer ce nouveau roman de Ferrante, qui connaîtra de toute évidence une suite.

A bien des égards, on la retrouve ici telle qu’on l’a quittée : Napolitaine, féministe, fine observatrice des émois intimes et de l’ambivalence des sentiments et des relations, ambivalence symbolisée par un bracelet que tout le monde s’arrache. En outre, il s’agit à nouveau d’une histoire de filles qui aspirent et hésitent à sortir de l’enfance.

Mais l’arrière-plan social, cette fois, n’a pas de relief particulier, alors que L’amie prodigieuse parvenait à différencier chaque rue, chaque métier, chaque manière de parler. Et les enjeux sont plus classiques : la laideur, l’amour, le couple, la sexualité, cette dernière étant assez envahissante et traitée sur un mode vériste. Il en résulte un texte prenant, avec des temps forts et des scènes réussies, mais que l’on peut trouver assez convenu ou trop bavard. « La vie mensongère des adultes » n’est pas un thème nouveau : les héroïnes de Ferrante ne sont pas les premières à découvrir que leurs parents jadis adulés ont leurs petits secrets et leurs grands mensonges. Et que les cibles de cette désillusion soient des enseignants ou des intellectuels ne change rien à l’affaire : il est un peu facile d’opposer leurs phrases grandiloquentes à leurs faiblesses intimes.

Il reste que ce roman se situe au-dessus de la moyenne grâce à une formidable capacité d’analyse et d’expression, ainsi que grâce à un beau personnage, une tante flamboyante et revêche. Je lirai sûrement les autres volumes, mais je n’en attends pas le même plaisir que du cycle précédent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques d’Elena Ferrante sont rassemblées à la lettre F du classement par auteur.

La fille de l’Espagnole

Karina Sainz Borgo, La fille de l’Espagnole, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

En commençant ce roman, on pense déjà qu’on va se régaler – à condition toutefois d’avoir le cœur bien accroché. Dès le début, en effet, on ne peut qu’être fasciné à la fois par la remarquable qualité de l’écriture et par la violence qui sourd de partout, impitoyablement décrite sans la moindre concession.

Nous sommes à Caracas, ville martyre écartelée entre des bandes rivales qui s’étripent pour des raisons pseudo-politiques servant de prétexte à la barbarie pure et simple. Au milieu de ce chaos tente de survivre l’héroïne, Adelaida, qui au début du livre enterre sa mère très aimée et retrouve en rentrant son logement occupé et mis à sac par une bande de foldingues enragées qui jouent de la machette comme d’autres des aiguilles à tricoter. Le sort en est jeté : Adelaida va devoir apprendre à survivre seule et, faute de mieux, tenter d’organiser son départ vers d’autres horizons, en empruntant l’identité d’une morte dont elle aura d’abord trimballé la dépouille sur cinq étages avant de la balancer dans une benne à ordures. Y parviendra-t-elle ? Elle n’aura, en tout cas, pas cessé de patauger dans le sang, les excréments, les cadavres brûlés ou putréfiés : aucun détail horrible ne nous est épargné et c’est peut-être la limite du genre. Bis repetita placent, sans doute. Toutefois, lorsque les « repetita » de cette sorte s’étalent sur deux cents pages, elles peuvent lasser, quel que soit le talent de l’auteur. Mais c’est aussi ce qui fait le succès des films d’horreur, plébiscités par un large public… De même, on peut regretter que le principal et souvent unique centre d’intérêt en dehors de la description de ce charnier soit la torture morale subie par la jeune fille, d’où risquent de s’ensuivre pour le lecteur une certaine monotonie, voire un certain ennui. Mais tout le monde n’est pas non plus d’accord là-dessus : certains disent avoir dévoré le livre en une ou deux soirées.

Reste le message qui fait froid dans le dos et mettra sans doute tout le monde d’accord : le Venezuela, c’est loin, mais si cela arrivait chez nous, demain ? C’est comme le COVID, on n’y croyait pas, mais…

Catégorie : Littérature étrangère (Venezuela). Traduction : Stéphanie Decante.

Liens : chez l’éditeur.

Un coeur en silence

Blanca Busquets, Un cœur en silence, Pocket, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez la musique en général, et le violon en particulier, ne ratez pas ce beau roman dont le héros est un précieux Stainer du 17e siècle. Autour de cet instrument gravitent des musiciens liés par l’amour, l’ambition ou la filiation, mais également une domestique, Maria, qui est aussi touchante, avec son mélange d’intelligence et de candeur, que les héroïnes de Milena Agus. Dans une construction temporelle très élaborée (qui amène la traductrice à se perdre entre le passé simple et l’imparfait), Blanca Busquets fait alterner les voix de quatre narrateurs pour raconter l’histoire inouïe de ce violon jeté dans une décharge par erreur, et faire graviter tout ce petit monde autour d’un chef d’orchestre star pour qui toute virtuose est une amante en puissance. Les passions dépeintes ici ne sont pas originales, mais l’auteure les rend dans une langue ciselée, avec beaucoup de finesse et de sens dramatique : on se laisse prendre, toucher, amuser aussi. Et l’on ne risque pas d’oublier Maria, la bonne, et sa relation si singulière avec son maître, le chef d’orchestre. Que deviennent l’amour et les barrières sociales quand un violon hors de prix voyage entre les pauvres et les riches ?

Catégorie : Littérature étrangère (Catalogne). Traduction : Catalina Salazar.

Liens : chez l’éditeur ; Milena Agus par François Lechat.

L’abattoir de verre

J. M. Coetzee, L’abattoir de verre, Seuil, 2018 (disponible en Points)

Par Jacques Dupont.

Sept nouvelles, classées de façon chronologique, sept variations où s’éclaire Elizabeth Costello, double littéraire de J.M. Coetzee. Plus qu’une suite de nouvelles, c’est un récit.

Un chien, un molosse, enclos dans un jardin. Il hurle. Ses yeux luisent d’une haine aveugle et totale. Il la tuerait, il la déchiquèterait. Elizabeth Costello quotidiennement s’expose à sa rage meurtrière. Elle tente l’intercession de ses propriétaires. Accepteraient-ils d’accoutumer leur chien à son existence, de l’éduquer à la voir passer à vélo devant la grille ? Non. Ils n’acceptent pas. Elle est l’intruse, dans un monde qui est le leur, irrémédiablement clos. Il lui restera à fixer le chien droit dans les yeux et à le vouer au diable et au feu de l’enfer.

Le livre s’ouvre ainsi sur la brutalité, le rejet. Quelques fils, présents dès la première nouvelle s’entrelaceront : le rapport aux animaux, l’âge qui vient. On verra Elizabeth Costello faire face à des enfants aimants, les navrer par son intransigeance et les contrôler. Le pouvoir m’apparaît comme un thème majeur, le fil rouge du recueil.

On s’émouvra pourtant de la relation acharnée d’Elizabeth à la vérité, de sa délicatesse et de son attention. Le livre – c’est-à-dire la vie d’Elizabeth Costello – se ferme sur ce qu’il y aurait à transmettre, au soir de la vie : un témoignage, loin de toute empathie, d’existences fragiles et éphémères qui auront, à notre insu, eu toute notre attention. Des existences dont nous sommes les seuls à nous souvenir, et dont nous passons la charge à nos successeurs.

Catégorie : Littérature anglophone (Australie). Traduction : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

L’épidémie

Alberto Moravia, L’épidémie, Esprit, 1947

Par Patrick Poivre.

L’objectif de Moravia, antifasciste notoire (il a dû fuir et se cacher durant la seconde guerre mondiale), était de dénoncer les comportements de ses contemporains prompts à tolérer le fascisme. En usant d’une métaphore médicale, il consacre dans sa nouvelle le statut d’épidémie de la peste brune et décrit avec précision les petits et grands arrangements nécessaires de tout un chacun pour vivre avec. L’habileté, me semble-t-il, est qu’il a choisi de décrire autant la posture des malades que celle des soignants, soulignant ainsi le fait que le fascisme se nourrit de la lâcheté de tous. Au-delà du titre, c’est bien sûr l’évocation de la posture médicale qui vient faire écho à la pandémie actuelle du Covid 19, en ce sens qu’elle s’applique bien aux luttes de pouvoirs en cours entre l’académique, le scientifique, le médical, le politique et les médias. Mais la métaphore fonctionne aussi dès lors qu’on analyse le comportement du malade, esseulé dans son épreuve : il est bien obligé de se composer une attitude à la fois à titre personnel mais aussi socialement, même si, aujourd’hui, on est obligé de constater qu’il n’existe pas en dehors de la description technique de sa maladie, les considérations scientifiques que les autorités en ont et la comptabilité macabre qui la caractérise. La maladie est politique (on commence seulement à prendre en compte ces dernières années ses dimensions sociales) et il n’est pas inutile de rappeler l’engagement à gauche de Moravia.

Bravo à la traduction de Juliette Bertrand : on perçoit bien la voix intérieure de l’auteur.

Catégorie : Redécouvertes (Italie).

Liens : le texte au format PDF ; texte et article sur le site d’Esprit ; et plus sur le numéro de mars 1947.

Tiger House

Liza Klaussmann, Tiger House, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

Les thèmes de ce roman sont typiquement américains : l’amour, la famille, l’adultère, l’argent, et puis quelques meurtres pour corser le tout… La manière, aussi, fait penser à ces séries pleines de superbes créatures qui ont tout pour elles mais dont on devine qu’elles cachent bien des failles. La chaleur, en arrière-plan, nous rappelle encore où nous sommes, comme la consommation frénétique d’alcool et une manière de s’attacher au moindre détail, aux infimes réactions de plaisir ou de contrariété. Car si une famille américaine normale est évidemment un nœud de vipères, les frustrations et les conflits doivent y rester cachés, et l’amertume s’exprimer tout en nuances. C’est donc le sens de l’observation qui fait le prix de ce roman, avec une construction temporellement complexe qui entretient le suspense.

Je ne sais pas, pour autant, s’il faut y voir la réussite éclatante que les critiques ont soulignée, car cette histoire très middle-class a aussi ses limites. On aimerait parfois s’intéresser à des enjeux plus grandioses, ou secouer ces personnages engloutis dans leur peur du qu’en dira-t-on. Mais comme cette peur est typiquement américaine, elle aussi, voyons-y un ingrédient indispensable, et savourons cette ambiance vénéneuse.

Quant au fait que se détache, parmi tous les personnages, celui d’une Anglaise intrépide, libre et authentique, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteure, née à New York, vit aujourd’hui à Londres.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Sabine Boulongne.

Liens : chez l’éditeur.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Liens : chez l’éditeur.

Le temps de la haine

Rosa Montero, Le temps de la haine, Métailié, 2019

Par Michèle Thierry.

Bruna est une « rep de combat », moitié robot, moitié humaine. Trois ans trois mois et seize jours est le temps qui lui reste à vivre à compter du 3 février 2110. Cette certitude martèle le livre jusqu’au bout. Bruna Husky est amoureuse d’un humain, Paul Lizard policier, qui disparait, enlevé par une organisation terroriste, l’AJI. Chaque soir, l’AJI exécute un de ses otages de manière sauvage en direct à l’antenne. Bruna pourrait-elle sauver Lizard à temps ?

La disparition de Lizard entraine une folle équipée conduite par Bruna jusqu’à Cosmos, une planète conquise par les terriens, et lui fait rencontrer les puissants de la société et les bas-fonds.

Basé sur des connaissances scientifiques vérifiées, le roman entraine le lecteur surpris dans une suite de rebondissements, dans une Madrid future avec des tapis roulants et des écrans géants dans les rues, tandis qu’une prise de pouvoir jette la ville dans le chaos après l’extinction des portables. Récit et dialogue rendent vivants ce livre avec plusieurs personnages attachants : Yannis l’archiviste, Gabi la sauvageonne et Angela qui se voit comme « une anomalie ».

Moi qui n’aime pas a priori la Science-Fiction je suis entrée facilement dans ce livre qui soulève des problèmes de société. Rosa Montero touche aussi nos sensibilités en nous présentant ce que le réchauffement global provoque de chaos et d’inégalités sociales.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Science-Fiction. Traduction : Myriam Chirousse.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de La chair, de la même auteure.

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, Seuil, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Le marais, les oiseaux et l’océan tumultueux des rives de Caroline du Nord constituent non seulement le décor mais le point d’appui essentiel de cet excellent roman. Les lagunes, la boue, les plages, les hautes herbes, les pinèdes et les forêts de chênes, les coquillages, les hérons, les goélands, la nature, enfin, y façonne les personnages, en particulier l’héroïne, Kya, six ans au début du livre. L’auteure harmonise avec un talent spectaculaire une approche documentaire, sa connaissance des hommes, un bon sens de la littérature et, notamment, du suspense. Car deux fils narratifs se déroulent et vont se rejoindre : Kya est enfant, grandit tant bien que mal, devient une femme… et le shérif de la petite ville proche de chez elle enquête sur une mort suspecte.

On pourrait être tenté, par moment, de reprocher à Delia Owens des passages lisses, trop beaux, d’un romantisme à l’américaine qui se nourrit de bons sentiments et qui veut que les tensions s’apaisent à la fin. Mais, loin d’être mièvres, chacun de ces passages est assorti d’un sentiment de danger ou d’une laideur sous-jacente qui grignote le beau, et plusieurs événements ramènent l’héroïne – et le lecteur – à d’autres états d’âme. Sur fond d’ostracisme envers les pauvres et de racisme contre les Noirs, l’auteure joue avec nos peurs fondamentales, celles de l’abandon, de la violence et de la mort. Et elle joue avec nos nerfs aussi bien qu’avec nos hypothèses d’explication, de suite ou de résolution.

J’ai adoré. Pour l’ambiance des marais, imprévue, saisissante, qui nous aspire en elle. Pour ce personnage de Kya, terriblement identificatoire. Pour l’affaire policière, ses rebondissements et son issue.

Prévoir une boîte de mouchoirs.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville.

Liens : chez l’éditeur.

Canne

Jean Toomer, Canne, Ypsilon, 2016

Par Jacques Dupont.

Canne a été publié pour la première fois en 1923. Trois parties composent ce livre : une première dans le Sud, en Géorgie ; la seconde dans les métropoles du Nord ; ensuite un retour est opéré dans le Sud. L’auteur Jean Toomer (1894-1967) – aux sept sangs mêlés (français, gallois, noir, juif, indien…) – se voulait et se disait « naturellement et obligatoirement » américain. Durant l’automne 1922, il a séjourné à Augusta (Géorgie). C’est là qu’est né Canne, du côté Noir, dont Toomer s’est aperçu « qu’il l’aimait comme (il) ne pourrait jamais aimer l’autre », le Blanc.

Canne est un chef d’œuvre. En dire ces quelques mots est un exercice périlleux, je m’abstiendrai de le résumer. Ceux qui le liront comprendront qu’il ne peut se réduire, en quelque façon que ce soit, fût-ce au thème attendu de la ségrégation. Bien sûr, la question du racisme est présente, omniprésente même. J’en dirai que sa réalité est surexposée, et le fait confiner au destin, au fatum latin. « Dieu n’existe pas, mais il est laid quand même. Voilà pourquoi tout ce qui vient de lui est laid. Les lyncheurs, les hommes d’affaire. »

Ce qui m’a frappé est d’abord la puissance poétique, le phrasé, le rythme de l’écriture, les images, leur répétition et leur déformation comme sous l’effet de la chaleur, les évocations des parfums de la canne, des pins, du feu. Tout aussi novateur est le maillage des formes de récit : nouvelles, dialogues, poèmes enchevêtrés, portraits.

Les portraits de femme sont exceptionnels. J’évoquerai Karintha qui « passait tout près de vous comme une flèche, et c’était un peu de couleur vive, un oiseau noir resplendissant dans la lumière ». Il y a aussi Fern, dont les yeux étranges ne recherchaient rien, ne désiraient rien que vous pussiez lui donner. Quelques hommes la prirent et une fois qu’ils en avaient terminé, ils se sentaient obligés, ils avaient l’impression qu’il leur faudrait une vie entière pour s’acquitter d’une obligation à laquelle ils étaient incapables de trouver un nom.

Le livre, paru en 2016 chez Ypsilon, est la réédition d’une unique traduction française, établie en 1971 par Jean Wagner. Il avait alors été publié avec l’aide de l’Institut culturel américain, et distribué en Afrique francophone et à Haïti, à l’exclusion de tout autre territoire. Curieux destin pour cette œuvre essentielle de la littérature américaine, qui inspira le mouvement de la Renaissance de Harlem, et à qui Dos Passos et Faulkner ne doivent à l’évidence pas rien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction Jean Wagner.

Liens : chez l’éditeur.

Bestseller

Jessy Kellermann, Bestseller, Les deux terres (J.-C. Lattès), 2013 (disponible aux Éditions du Masque)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un roman bien déconcertant car construit sur deux parties totalement différentes et très inégales.

Le début qui nous plonge dans l’univers du livre et du plagiat nous accroche immédiatement. Arthur et Bill étaient des amis intimes liés par leur passion commune pour la littérature et l’écriture. Mais tandis qu’Arthur est resté un obscur professeur d’écriture dans une petite université sans prestige et n’a publié qu’un roman qui n’a eu aucun retentissement, Bill est devenu un auteur de thrillers à succès, riche et courtisé dans le monde entier. Il a de plus épousé la belle Carlotta dont ils étaient tous deux amoureux. Les relations se distendent.

Bill meurt subitement, Arthur découvre le manuscrit encore inachevé de son prochain roman et ne résiste pas à la tentation de l’usurpation. On évolue donc jusque-là dans un contexte plutôt psychologique : amitié, jalousie, trahison, tentation, remords, revanche, telles sont les thématiques ébauchées et le lecteur, séduit, échafaude plusieurs hypothèses.

La suite cependant est tout à fait inattendue (ce qui, en soi, est plutôt intéressant) : elle nous immerge dans l’univers et le rythme d’un thriller haletant, mais hélas d’une telle complexité et d’une telle invraisemblance que le lecteur a parfois bien du mal à suivre le fil des événements, tandis que le personnage principal perd de son épaisseur. Le thème de l’écriture reste présent, mais on se demande quel est finalement le but de l’auteur : a-t-il voulu juxtaposer deux genres dans un même livre et n’a-t-il pas, cette fois, été très inspiré, contrairement à ses romans précédents ? Ou, plus finement, a-t-il fait un clin d’oeil aux lecteurs avisés et fait sciemment une satire des mauvais thrillers où le spectaculaire invraisemblable tient lieu de cohérence ? Une sorte de mauvais James Bond en quelque sorte ?

Bref on reste sur sa faim, perplexe, en souhaitant quand même que la seconde hypothèse soit la bonne !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Julie Sibony.

Liens : chez l’éditeur ; aux Éditions du Masque.

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