La vraie vie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018

Par Brigitte Niquet.

Il faut avoir le cœur et les autres organes bien accrochés pour lire jusqu’au bout La vraie vie et surtout pour admettre comme prémices que « le vert paradis des amours enfantines » cher à Baudelaire puisse être « ça », une descente aux enfers dont  les deux jeunes protagonistes, malmenés par le destin autant que par les adultes qui les entourent, ne réussissent que par miracle à sortir presque indemnes physiquement. Il leur restera à rebâtir leur vie, autant que faire se peut, sur un champ de ruines.

Il faut avoir le cœur bien accroché donc, et pourtant l’écriture, presque constamment métaphorique, est si talentueuse et les personnages si attachants qu’on n’imagine même pas d’abandonner le livre en cours de lecture. Au contraire, c’est un page turner, aussi addictif que le meilleur des thrillers, susceptible de vous faire passer une nuit blanche pour savoir comment l’héroïne, après avoir naïvement misé sur une machine à remonter le temps capable d’effacer le passé et permettant ainsi de le réécrire autrement, va parvenir à arracher son petit frère Gilles à la hyène qui ricane, qui lui dévore le cerveau et le transforme en tortionnaire d’animaux dont les cadavres jonchent son chemin. Si Nietzsche a raison et si « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ces deux enfants-là deviendront des surhommes. Dans le cas de la soeur aînée (qui n’a pas de prénom), il s’agira plutôt, évidemment, d’une « sur-femme », si l’on peut se permettre ce néologisme, mais sa personnalité hors du commun transcende les genres.

Un livre très dense, très beau, très brutal, un livre qui dérange, un chef-d’œuvre dans son genre. Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

La vie parfaite

Silvia Avallone, La vie parfaite, Liana Levi, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un roman que j’ai vraiment aimé, attachant mais dur.

Nous sommes à Bologne, de nos jours, dans la cité des Lombriconi (des lombrics), deux immenses barres très longues entourées de sept tours. Cette cité, on y nait et on y reste, ou on y arrive suite à des accidents de la vie. Rosaria était douée pour l’école, allait faire des études, mais elle croise un beau gosse, un voyou (la Mafia n’est jamais loin). À 17 ans, elle est enceinte d’Adèle et bientôt de Jessica, et son mari se retrouve en prison. Même si elle doit se tuer au travail, ses filles feront des études et auront une vie parfaite ! Mais l’histoire se répète pour Adèle et ce roman commence quand celle-ci accouche dans des circonstances terribles. Va-t-elle garder cet enfant ?

Dans les beaux quartiers, il y a Dora, la prof de littérature, et Fabio, l’architecte. Tout semble aller bien pour eux mais la vie ne leur a pas fait de cadeaux non plus et leur couple se déchire dans l’impossibilité d’avoir un enfant.

Les deux mondes se croisent mais ne se mélangent jamais. Il y a beaucoup de personnages, de portraits d’ados et d’adultes, sans concession mais attachants. Ils aspirent au bonheur (pour eux ou leur famille) — quand ils n’ont pas déjà abandonné tout espoir.

Un roman réaliste, très humain, où les hommes n’ont pas toujours le beau rôle, où on retrouve les mamas italiennes qui se battent comme elles peuvent pour leurs enfants. Car le thème principal est la maternité, follement désirée ou au contraire subie.

Une belle chronique sociale, sans pathos.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur.

Filles de la mer

Mary Lynn Bracht, Filles de la mer, Robert Laffont, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Coup de coeur.

L’histoire d’Hana commence en été 1943 sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne, alors que l’envahisseur japonais y fait régner la terreur. Le fond historique sur lequel elle a été construite lui confère une dimension de vérité et une densité saisissantes. On est totalement immergé dans un drame personnel et familial bouleversant. D’autant que l’auteure manie avec le plus grand art rebondissements et suspense. Des accents orientaux dans le style, des décors naturels d’une grande beauté et les modes de vie traditionnels des personnages, notamment de ces filles de la mer, plongeuses  en grande profondeur faisant vivre leur famille des produits de leur pêche, tout cela emmène le lecteur dans un autre monde – mais un monde qui a existé. Hana et sa sœur Emiko (Emi) racontent à la fois leur histoire et ce que les guerres réservent hélas souvent aux femmes, les Coréennes ayant beaucoup souffert.

Un roman témoignage donc, bien que fictionnel ; dur et dénonciateur. Il est inspiré des récits de la mère de l’auteure et des amies de celle-ci.

Vraiment excellent mais à ne pas mettre entre les mains de petites filles.

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Sarah Tardy.

Liens : chez l’éditeur.

Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

Lire la suite « Un mariage anglais »

L’amie prodigieuse (la tétralogie)

Elena Ferrante, « L’Amie prodigieuse » (L’amie prodigieuseLe nouveau nomCelle qui fuit et celle qui resteL’enfant perdue), Gallimard, 2014-2018

Par François Lechat.

J’ai enfin terminé la saga en quatre tomes d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Et je confirme : cette tétralogie mérite les superlatifs et le succès qui l’entourent. Personnellement, j’ai ressenti une légère baisse d’intérêt à deux moments, pendant quelques chapitres du deuxième tome et du quatrième tome. Mais d’autres auront sans doute eu l’impression inverse : ces chapitres sont ceux dans lesquels la narratrice, Elena, se focalise sur son amour pour le beau et ténébreux Nino, ce qui rend le roman moins social et moins choral, mais plus fort pour qui aime les intrigues intimistes.

Il reste qu’à mes yeux, le mérite le plus éclatant de Ferrante est de nous offrir une suite ininterrompue de péripéties romanesques rehaussée d’un sens inouï des stratégies sociales, des codes, des espérances et des comportements d’une foule de micro-sociétés finement stratifiées, subtilement hiérarchisées selon les quartiers, les métiers, les familles, les sexes…, et qui ne cessent d’interagir et de se juger. Il y a du Balzac et du Proust chez Ferrante, un art consommé de nous rendre complice des moindres détails par lesquels chacun tente de conserver sa position, son honneur, son image, sa situation, ses idéaux. Ou des moindres détails par lesquels certains s’efforcent de changer de position, en y parvenant ou pas, ou en arrivent à trahir et à se trahir. Parmi les dizaines de personnages qui peuplent cet univers foisonnant, et dont Ferrante nous rappelle toujours finement la situation, chaque lectrice et chaque lecteur aura ses préférés, de même que chacun préférera telle ou telle époque.

Au final, et sans rien déflorer, les deux héroïnes auront fait un chemin inverse. Lila, « l’amie prodigieuse », l’enfant revêche dotée de talents hors normes, sera la proie du destin parce qu’elle a tourné sa colère contre son quartier, parce qu’elle n’a pas voulu rompre vraiment avec sa condition, espérant pouvoir changer le monde plutôt qu’elle-même. Elena, au contraire, bien moins douée sinon moins jolie, réussira son ascension sociale mais au prix de mille ruptures, et en doutant toujours de sa légitimité, elle qui est bien consciente de rester une forte en thème, une besogneuse. Par-delà le tourbillon des événements et des sentiments, sur fond d’Italie gangrenée par la mafia et la corruption, c’est une question théologique qui sous-tend la saga de Ferrante, celle consistant à savoir si l’on se sauve par la grâce, comme Lila devrait pouvoir le faire, ou par les œuvres, comme le tente Elena. Mais cette question n’est jamais formulée : tout passe par le récit, ou par le dialogue qu’Elena entretient avec sa propre histoire, et qui reste romanesque de bout en bout, jamais pédant. Avec un final quelque peu pervers et d’une grande beauté, qui ne déçoit pas alors que le lecteur, cent fois, se demande comment l’auteure parviendra à clore un tel cycle.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur, le tome I, le tome II, le tome III, le tome IV  ; les critiques de François Lechat des tomes I et II.

De chair et de sang

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Michael Cunningham, De chair et de sang, Belfond, 1995

Par François Lechat.

J’ai failli passer à côté de ce chef-d’œuvre, dont le titre et l’auteur me disaient vaguement quelque chose, mais sans plus. J’ai bien fait de suivre mon intuition, de me donner une chance de combler une lacune : c’est une réussite rare, impressionnante de maîtrise.

L’histoire est centrée sur l’évolution et la famille de Constantin, un immigrant grec qui tente de faire son chemin aux Etats-Unis, à Newark. C’est un homme de devoir, ambitieux et dur à la peine, pétri de valeurs traditionnelles, comme sa femme, Mary, une belle Américaine. Mais il a aussi ses failles et ses pulsions – de même que Mary, épouse modèle, s’applique à respecter l’étiquette en toute chose sans pour autant se défaire d’un sentiment d’angoisse et de gêne. Leurs trois enfants sont également déchirés entre le jeu des convenances et des aspirations parfois scandaleuses aux yeux de l’entourage, et donc soigneusement cachées : on n’a pas impunément de tels parents. Comment vivre sans vivre, ou quel prix payer pour sa liberté ? On sent, dans ce récit chronologique, procédant par des coups de projecteur chaque fois centrés sur un des personnages, tout le poids du conformisme américain et d’un sens authentique de la morale. Et puis ce drame propre aux migrants qui consiste à devoir s’élever pour réussir sa vie, à devoir se faire accepter par les autres pour s’accepter à ses propres yeux. Si le récit enjambe 1968 et se poursuit bien au-delà, il s’enracine dans un époque où la liberté était une conquête, où il n’allait pas de soi de vivre comme on l’entend, conformément à sa personnalité.

Michael Cunningham incarne tout ceci dans des personnages subtilement dessinés, qui attirent tous la sympathie malgré ce qui les sépare. Et dont les drames, pour certains, sont rendus avec une force inouïe : un des derniers chapitres, en particulier, est d’une beauté déchirante. Si vous aimez les grands romans du 19e siècle, ne manquez pas cette traversée du 20e.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne Damour.

Liens : sur Lisez.com 10/18 (épuisé en Poche ?)

Ariane

Myriam Leroy, Ariane, Don Quichotte éditions, 2018

Par François Lechat.

Curieux livre, assez déroutant. Je l’ai acheté sur le conseil de différents critiques, mais sans bien savoir à quoi m’attendre. En lisant les premières pages, j’ai eu peur d’avoir affaire à un roman un peu pincé, trop soigné, une prose légèrement précieuse dans le genre parisien. Puis, première surprise, j’ai découvert que l’histoire se déroule tout entière en Belgique, dans une petite province au sud de Bruxelles, ce qui est tout de suite moins glamour. Mais j’ai apprécié le ton finalement naturaliste adopté par la narratrice, qui fait le récit d’une amitié fusionnelle entre deux adolescentes qu’une barrière de classe aurait dû séparer. Ou plutôt, j’ai apprécié ce côté naturaliste aussi longtemps que la province belge et les délires adolescents n’étaient pas trop glauques. Or ils le deviennent, au fil du roman, et si on peut rendre grâce à l’auteure de n’avoir reculé devant rien, on aurait aimé un langage moins cru, pour ne pas dire moins vulgaire. D’autant que si une de ses deux héroïnes n’est pas banale et ne s’oublie pas, le thème n’a rien d’original, et les provocations des adolescentes ne brillent « ni par le goût, ni par l’esprit », comme le chantait Brassens. J’ai donc suivi cette intrigue avec une sympathie un peu déclinante, sans jamais m’ennuyer (il y a du verbe et de l’action…), mais en craignant que la fin ne soit too much. Mais là, au contraire, une certaine sobriété reprend le dessus, avec de la finesse et un joli sens de l’ellipse dans les dernières pages. Il n’empêche : si ce livre est loin d’être médiocre, il demande un estomac bien accroché. Et, surtout, évitez-le si vous habitez Nivelles, l’épicentre de l’action – ou alors, profitez-en pour enfin vous résoudre à déménager…

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : donquichotte-editions.com

D.

Robert Harris, D., Plon, 2014 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Georges Picquart, commandant dans l’armée française, est un homme sans histoire. Il est musicien, il aime la littérature, il a des amis raffinés et sympathiques. Il est mêlé – d’assez loin – au conseil de guerre qui charge le capitaine Alfred Dreyfus, accusé d’avoir livré des informations secrètes à l’Allemagne. La perte de l’Alsace et de la Lorraine est très présente dans les esprits puisqu’elle date d’une vingtaine d’années à peine ; et Dreyfus a le malheur d’être juif dans un pays où l’antisémitisme atteint des proportions considérables (la France). Alors que le traître est envoyé sur l’Ile du Diable, Picquart est promu et prend ses nouvelles fonctions dans un service qui contrarie sa nature. Mais d’autres choses vont le contrarier : ce qu’il découvre parce qu’il est scrupuleux, qui choque sa droiture de soldat et sa sensibilité d’homme. C’est alors que ce qui arrive au capitaine va devenir une Affaire avec un grand A. Parce que Picquart est honnête et rigoureux, et que tout le monde ne l’est pas.

En nous racontant l’affaire Dreyfus vue par Georges Picquart, narrateur et héros de D., Robert Harris la rend compréhensible : un mécanisme se met en place, par bêtise, par ambition, par racisme ; ensuite c’est un engrenage fou, cynique, honteux, écoeurant.

Que l’on connaisse ou non les détails ou ne fût-ce que la trame de l’affaire importe peu pour se plonger dans ce passionnant roman qui a tout pour plaire aux amateurs de thrillers aussi bien que de romans historiques : un héros attachant, des amis, des ennemis, de vrais méchants, des suspenses, des coups de théâtre, des femmes aimantes, de l’espionnage, de la politique, de l’intelligence, de l’honneur et du courage. Beaucoup de courage…

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le mot et les références de l’éditeur. Un intéressant site sur l’Affaire Dreyfus. Nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

La saison des feux

Celeste Ng, La Saison des feux, Sonatine, 2018

Par François Lechat.

Sur un thème proche de ma dernière lecture, L’endroit le plus dangereux du monde (voir ici), un livre d’un niveau très supérieur.

Il s’agit encore d’une communauté d’Américains aisés, vivant à l’écart des peines et des travaux du peuple. Ceux-ci habitent littéralement en vase clos, dans une banlieue organisée selon des règles strictes, comme une utopie bourgeoise destinée à garantir le bonheur de ses résidents à force de convenances et de sens des détails – et de la famille, naturellement. Mais comme on s’en doute, et comme le titre le suggère, cette belle harmonie se verra menacée par un élément perturbateur, l’arrivée d’une mère et de sa fille qui n’entreront pas vraiment dans le moule.

Résumé ainsi, c’est assez banal – sauf que, du début jusqu’à la fin, l’auteure fait preuve d’une finesse, d’une intelligence, d’une maturité exceptionnelles. Elle analyse mais elle suggère, aussi ; elle dissèque mais ne se perd pas dans les détails ; elle est évidemment du côté des trublionnes, mais soigne ses personnages les plus conformistes et fait même preuve de sympathie à leur égard. Elle montre aussi ce qui travaille les enfants et les adolescents, sans jamais les prendre pour plus jeunes ou plus âgés qu’ils ne le sont. Et elle fait la part belle aux femmes, plus centrales ici que les hommes, même dans des fonctions (le marchand d’art) qui auraient pu être masculines. Son livre rend ainsi un son très contemporain, tout en brassant des thèmes éternels – le désir d’enfant, les premières amours, l’exploitation des faibles, la nécessité de l’ordre et du désordre… C’est dense, touchant, prenant, subtil, sensible : remarquable, et d’ailleurs remarqué. Si vous avez rêvé d’un Desesperate Housewives intelligent, le voici.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab

Martine Gengoux, Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab, Ed. de l’Aube, 2017 (Aube Poche, 2018)

Par Catherine Chahnazarian.

Tout semble indiquer qu’à cette saison les lectures peuvent être comme les tenues, plus légères, et je ne suis pas la dernière à me détendre d’activités sérieuses avec des lectures faciles. C’est pourtant assez horrifiant de faire son marché aux étals « poches » des grandes librairies. Violette n’échappe pas à la règle des romans de plage, comme si le sable allait de toute façon gâcher quelque chose. (Je l’ai lu dans mon canapé, mais je peux tout de même en dire deux mots, je suppose ?) On retrouve dans celui-ci les défauts classiques d’un premier roman, ce qui peut agacer ou rendre indulgent : des passages inutilement explicites, un abus de détails dans certaines descriptions, un personnage central un peu faible…

Mais l’ensemble se défend. Et puis le blog de Martine Gengoux m’a rappelé que sous les piles de livres pour lesquels on ne criera pas au génie, comme aurait dit François Lechat, se cache tout un monde littéraire vrai, composé d’hommes et de femmes qui ont envie d’écrire, qui aiment faire glisser le stylo sur le papier ou taper au kilomètre sur un clavier, qui se font lire par leurs amis, échangent, lisent ce que sortent les grands et petits éditeurs, se réunissent pour en parler… Voilà d’où vient Violette, celle qui a un profil de baobab et que son auteure mène patiemment, avec un peu d’humour et une réelle sensibilité, au bout de son histoire. Tout cela est sympathique, et payant puisque Martine Gengoux vient de sortir un deuxième roman chez le même éditeur : Ça se casse la figure, une libellule ?

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Belgique).

Liens : en Aube Poche ; le blog de l’auteure.

L’endroit le plus dangereux du monde

Lindsay Lee Johnson, L’endroit le plus dangereux du monde, Jean-Claude Lattès, 2017 (Le Livre de Poche, 2018)

Par François Lechat.

« Phénoménal », « terrifiant », « drôle », disent les critiques mises en avant par l’éditeur en format de poche. C’est tout de même très exagéré pour ce livre certes réussi, et plaisant à lire, mais qui n’a rien d’exceptionnel.

Le sujet est classique : la vie d’un groupe d’adolescents et d’une de leurs enseignantes dans une zone très huppée du nord de San Francisco. Avec une dimension plus précise, et très actuelle : la place prise par les réseaux sociaux et les drames qu’ils peuvent engendrer. Mais d’autres drames surgiront aussi, qui relèvent des dérèglements habituels de la prime jeunesse et des mœurs bien particulières des riches – plus un professeur un peu pervers pour corser le tout.

Tout cela est traité de manière sensible et directe, sans apprêt inutile, dans un récit fluide, haut en couleur et prenant, avec ce qu’il faut de psychologie et de moments de recul. C’est sympathique et agréable, mais trop explicite et un rien convenu pour crier au chef-d’œuvre. Il y aurait eu moyen de faire plus fort et plus dense. A lire pour ne pas bronzer idiot, mais en siestant quand même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Elisabeth Peellaert.

Liens : en Livre de Poche ; la revue de presse du livre chez JC Lattès.

La belle vie et Les jours enfuis

Jay McInerney, La belle vie et Les jours enfuis, L’Olivier 2007 et 2017 (disponibles en « Points »)

Par François Lechat.

J’ai achevé la trilogie de McInerney entamée par Trente ans et des poussières, et l’ensemble tient fort bien la route. Dans les deux derniers tomes, le style est plus fluide et le talent sociologique de l’auteur s’affirme. Au travers d’un couple modèle qui connaît forcément des doutes et des crises, c’est d’abord le portrait d’une ville, New York, que nous livre l’auteur, sous le prisme de la classe moyenne cultivée (on dirait en France les « bobos ») qui peine à renoncer à ses idéaux, l’Art et l’Amour, mais qui doit bien composer avec les lois de l’économie et le désir de réussite. Et aussi avec les règles sociales, qui pour être subtiles n’en sont pas moins contraignantes dans ce milieu raffiné – McInerney prenant un plaisir manifeste à les faire voler en éclats lors de mémorables scènes de dîner, drôles et grinçantes.

Si La belle vie et Les jours enfuis inscrivent toujours le récit sur fond de drame (le 11-Septembre puis la crise financière de 2008), cet aspect est moins fouillé que dans le premier tome, dans lequel le capitalisme à l’américaine jouait un rôle essentiel. McInerney accorde plus de place à l’intime, au fil de sa trilogie, ce qui le rend parfois un peu attendu, voire conventionnel – disons typiquement américain. Mais c’est tellement bien analysé, rendu, dramatisé, avec des pointes de suspense et d’humour, et des personnages secondaires savoureux, qu’on lui accorde cette petite baisse de pression. L’ensemble ne constitue pas un chef-d’œuvre mais il s’en est fallu de peu, et je confirme qu’il présente bien plus d’intérêt que la tentative similaire de Douglas Kennedy. Le public visé n’est sans doute pas le même, plus intellectuel et marqué à gauche chez McInerney.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traducteurs : Agnès Desarthe (La belle vie) et Marc Amfreville (Les jours enfuis).

Liens : l’un et l’autre aux éd° de L’Olivier. La trilogie en Points : I, II, III.

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