Le chagrin des vivants

Anna Hope, Le chagrin des vivants, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

— Par Marie-Hélène Moreau

Il y a du bon (du très bon, même) dans ce livre encensé par la critique anglaise à sa sortie et du moins bon (un peu moins bon), mais il serait dommage de passer à côté tant le sujet est traité avec délicatesse.

Le sujet, justement : la guerre (la Première), le deuil de ceux qui ont vu partir un fils, un fiancé, le traumatisme de ceux qui en sont revenus, blessés à l’extérieur, cabossés de l’intérieur. Sur un tel sujet, il est toujours difficile de ne pas sombrer dans le pathos. C’est ce que parvient pourtant assez habilement à faire l’autrice par une construction faite d’allers et retours entre plusieurs histoires de femmes. Il y a d’abord Ada qui a perdu son fils et le voit sans cesse, délaissant son mari, Evelyn ensuite qui a perdu son fiancé et peine à s’imaginer à nouveau une vie sans lui, Hettie enfin, danseuse professionnelle auprès de laquelle d’anciens soldats viennent chercher écoute et réconfort le temps d’une valse.

Par petites touches légères se dessinent au fil du roman le passé regretté et l’horreur de la guerre, tout cela sur fond d’une autre histoire ou plutôt d’un événement, l’arrivée en Angleterre de la dépouille du soldat inconnu qui donne une indéniable profondeur à l’ensemble. Les personnages sont attachants, tant ces femmes blessées que les hommes gravitant autour d’elles, mari délaissé, soldat traumatisé par la perte d’un camarade, frère gradé traînant sa culpabilité. Ils se croisent sans jamais se confronter vraiment, tout en délicatesse, l’une dansant avec le frère de l’autre qui elle-même croise le camarade du fils disparu de la troisième, et cela donne un mouvement à l’ensemble, un peu comme une danse justement.

Il y a du moins bon, aussi. Ainsi, on regrettera peut-être le portrait inégal des trois personnages féminins, celui de Hettie la danseuse étant sensiblement moins creusé que les autres, laissant un sentiment d’inachevé. On pourra également trouver la construction du roman par moment trop “visible”, défaut de premier roman sans doute ce qui n’enlève rien, au contraire, à la performance car, pour un premier roman, on peut saluer l’ambition de l’autrice qui a depuis confirmé son talent. Bref, quelques défauts de jeunesse qui, s’ils empêchent le livre d’être un vrai coup de cœur, n’empêchent pas néanmoins de le classer dans les excellents moments de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Elodie Leplat.

Liens : chez Gallimard ; en Folio ; notre critique des Espérances (Anna Hope, 2020).

Les Enfants des riches

Wu Xiaole, Les Enfants des riches, Rivages, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Nous sommes de nos jours à Taïwan. Chen Yunxian, d’origine modeste, est obsédée par la réussite, la sienne puis celle de son fils Peichen qui entre à l’école primaire. Elle est plutôt frustrée d’avoir fait un mariage qui devait lui garantir une certaine aisance financière, les beaux-parents possédant deux grands appartements et l’un des deux devant revenir au jeune couple. Hélas pour eux, suite à des dettes de jeux, l’appartement leur échappe.

Pourtant tout semble s’éclaircir quand le jeune couple est invité par le patron de monsieur et que leurs jeunes fils se lient d’amitié. Le boss décide d’offrir les frais de scolarité pour inscrire Peichen dans la grande école privée de son propre fils, et la femme du patron se montre amicale avec Chen. Chen trouvera-t-elle sa place dans ce cercle privilégié dont elle rêvait, ou y perdra-t-elle son âme ?

Nous voilà plongés dans la société très hiérarchisée de Taïwan, faite de connaissances et de passe-droits, où il faut à tout prix soigner sa réputation, en compétition permanente, où on demande toujours plus à des enfants de 6 ans car la réussite scolaire, passeport pour des études dans de grandes universités américaines, est indispensable. 

À part Peichen, les personnages ne sont pas vraiment sympathiques, ni attachants ; on se perd un peu dans les noms car, à Taïwan, toute personne a deux prénoms, un chinois et un anglais, et l’auteur les utilise à tour de rôle. Mais on pénètre dans un monde dur, décrit admirablement et assez fascinant.

Catégorie : Littérature étrangère (Taïwan). Traduction : Lucie Modde.

Lien : chez l’éditeur.

Le royaume désuni

Jonathan Coe, Le royaume désuni, Gallimard, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après Le cœur de l’Angleterre, qui restera comme LE roman du Brexit, Jonathan Coe élargit le spectre et raconte, en un prologue et sept chapitres, la lente décomposition du Royaume-Uni, ce pays qui porte aujourd’hui si mal son nom.

Comme toujours chez lui, ce qui pourrait être une leçon d’histoire ou de sociologie un peu ennuyeuse prend les contours d’une saga familiale à laquelle on s’attache de plus en plus au fil des pages. Installée à Bournville, un bourg proche de Birmingham et célèbre pour sa chocolaterie, cette famille au départ unie résistera aux épreuves du temps, mais sera secouée de tensions qui épousent celles du royaume. Et la grande Histoire se mêle ici d’autant plus à la petite que chaque chapitre s’organise autour d’un événement marquant, comme la célébration de la victoire en mai 1945, les funérailles de Lady Di ou, dans le désordre, le couronnement d’Elisabeth II en 1953. Tensions sociales, tensions régionales (le chapitre centré sur le pays de Galles est aussi amusant que saisissant), tensions intergénérationnelles, tensions raciales…, tout est évoqué au moyen de brèves remarques et de dialogues criants de vérité, un art dans lequel Jonathan Coe excelle.

Le royaume désuni n’offre pas le même plaisir que Le cœur de l’Angleterre, car on prend un peu de temps à s’attacher aux personnages et on n’est pas forcément fasciné par la finale de la coupe du monde de football de 1966 (4-2 pour l’Angleterre). Mais le prologue, consacré à l’apparition du Covid, et plusieurs chapitres sont brillants, touchants, pétillants. Et l’on admire la finesse de l’auteur, qui ne revient pas ici sur le Brexit mais brosse le portrait d’un jeune journaliste fantasque, un certain Boris, qui dans les années 1990 publie des articles sulfureux sur l’Europe…

Un conseil, enfin : ne ratez pas le compte-rendu d’une réunion de la commission « Environnement et politique des consommateurs » du Parlement européen consacrée à la proportion de matières grasses non cacaotées que peut contenir un aliment labellisé « chocolat ». Cinq pages hilarantes, d’un sérieux imperturbable.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Marguerite Capelle.

Lien : chez l’éditeur.

L’amour de ma vie

Rosie Walsh, L’amour de ma vie, Les Escales, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Derrière ce titre à l’eau de rose se cache un roman plein de suspense, ni policier ni thriller, mais qu’on ne lâche pas. Emma, mariée à Léo, journaliste en nécrologie (eh oui, cela existe !) dans un grand quotidien anglais, et maman d’une petite Ruby, est chercheuse en biologie marine et possède une petite notoriété dans ce monde-là. Quand après quatre ans d’angoisse et de traitements, le médecin leur annonce qu’Emma est enfin en rémission de son cancer, tout l’avenir s’éclaircit enfin. Mais Léo, parce que c’est son métier et pour conjurer le sort, décide d’écrire la nécrologie de son épouse. Hélas, le passé de sa femme ne correspond pas à ce qu’elle lui en a dit. Qui est-elle vraiment ? Tout n’est-il que mensonge ?

Un page-turner très efficace. Un bon moment de détente.

Catégorie : Littérature étrangère (Angleterre). Traduction : Caroline Bouet.

Lien : chez l’éditeur.

Quand la lumière décline

Eugen Ruge, Quand la lumière décline, Les Escales, 2012 (existe en 10-18)

— Par Marie-Hélène Moreau

L’idéal socialiste allemand à l’épreuve du temps, tel pourrait être le résumé de ce roman qui a obtenu en 2011 l’une des plus prestigieuses récompenses littéraires outre-Rhin, le Deutscher Buchpreis, avant de connaître un grand succès à l’international.

Mais ce serait ne pas lui faire justice que de s’en tenir à un résumé aussi abrupt car ce livre est également une fresque familiale dans la plus pure des traditions, alternant les regards de quatre générations à des moments-clés de leurs vies. Au centre de cette saga, les grands-parents Wilhelm et Charlotte, exilés au Mexique pour fuir les nazis avant de revenir participer à l’édification de la RDA. Pétri de cet idéal qui a forgé sa vie, Wilhelm, patriarche bougon et vaguement sénile, reçoit chaque année à son anniversaire une médaille du mérite lors d’une fête dans laquelle se croisent tous les représentants d’un monde de plus en plus suranné sous le regard crispé d’une épouse toujours passée au second plan. La dernière de ces fêtes, justement, est au centre du récit. Nous sommes en 1989 juste avant la chute du mur et personne n’ose évoquer devant le vieil homme ce qui se joue dehors. Kurt notamment, le père revenu des camps de travail soviétiques avec sa femme russe Irina et sa belle-mère, toutes deux en mal d’intégration, n’osera pas révéler la défection à l’Ouest de leur fils Alexander. Alexander que nous suivons en pèlerinage au Mexique sur les traces de ses grands-parents, justement, et qui se meurt doucement d’un cancer, comme une allégorie. Markus, enfin, dernier de la lignée, pour qui tous ces souvenirs, ces rituels n’ont plus vraiment de sens.

Sous forme d’allers-retours entre les époques et les personnages, le livre retrace dans des pages dans lesquelles l’humour n’est jamais bien loin tout un pan de l’histoire récente sur un ton oscillant entre compte-rendu cruel d’une aventure gâchée et tendresse nostalgique pour ceux qui l’ont vécue. Un très beau livre, vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Pierre Deshusses.

Le roman est épuisé mais reste disponible d’occasion ou en bibliothèque.

Une poignée de vies

Marlen Haushofer, Une poignée de vies, Actes Sud, 2020
(Ed° Paul Zsolnay Verlag, Vienne, 1955)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Betty, que l’on croyait morte, réapparaît une vingtaine d’années après sa disparition, potentielle acquéreuse de la maison qu’elle habitait jadis et où vivent encore ses proches. Curieusement, ils ne la reconnaissent pas et elle ne révèle pas son identité. Hébergée pour quelques jours, elle trouve dans la chambre d’amis des photos anciennes et autres souvenirs qui ravivent des périodes révolues (cela commence en 1912). Ce préambule étant posé, le roman commence véritablement sur l’évocation que Betty fait du passé, depuis son enfance jusqu’à sa fuite.

Après avoir connu les années de pensionnat dans une institution catholique aux principes rigides destinés à former et éduquer de futures et respectables mères et épouses, après avoir traversé les doutes et les ambiguïtés de l’enfance et l’adolescence entre deux amies très chères, Betty aborde enfin ce qu’elle croyait être la vraie vie.

Éprise de liberté, elle ne sait pas exactement ce qu’elle cherche et tente de s’adapter à la vie de bonne mère et bonne épouse à laquelle on l’a préparée et qu’elle rêvait sans doute tout autre. À quoi aspire -t-elle ? Elle semble inadaptée à la vie qu’elle mène mais en même temps, elle semble lisse, sans passion, sans révolte… Résignée ? Difficile à dire. Quel est le poids du carcan social et celui d’une personnalité très complexe ?

De ce fait elle échappe un peu au lecteur qui a du mal à la cerner, et partant, à ressentir une véritable empathie pour elle. Elle intrigue plus qu’elle ne séduit.

Comme Emma Bovary à laquelle elle fait penser à plusieurs reprises, Betty est victime d’une époque, d’une éducation, d’une certaine idée de la condition féminine, mais ces pistes semblent insuffisantes pour cerner son mal de vivre. Betty garde ses mystères, les critères sociologiques ne suffisent pas à la cerner et c’est peut-être là la réussite de l’auteure que de laisser à son héroïne une étrangeté qui éveille l’intérêt du lecteur tout en prenant le risque de susciter en lui un léger sentiment d’ennui.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Jacqueline Chambon.

Liens : chez Actes Sud.


Échange sur Une poignée de vies

— Anne-Marie Debarbieux et Catherine Chahnazarian

Catherine

J’ai trouvé le début inutilement forcé. Mais, plus j’ai avancé dans ce roman, plus j’ai aimé ce dont il voulait témoigner : d’une personnalité inhabituelle et sans doute pathologique qui se remémore sa jeunesse au cours d’une nuit d’insomnie, ses mal-être et ses apaisements, ses révoltes et ses fausses résignations. Enfant, déjà, peut-être traumatisée par la guerre (la Première) et par un incident dans une étable, elle est borderline, a des visions, ne maîtrise pas toujours ses pulsions. La manière dont elle gère ses amitiés, les inimitiés aussi, les bonnes sœurs et les règles qu’elles imposent avec bienveillance, tout est un peu étrange dans le rapport à l’amitié, l’amour et la souffrance.

Un petit suspense parcourt ce récit psychologique. On peut en effet imaginer des scénarios ayant mené Betty à la situation exposée au début et s’interroger sur la manière dont elle s’y est prise pour fuir ou les raisons qu’elle s’est données… Mais ce qui compte, c’est ce regard porté sur les différentes phases de sa vie, une « poignée de vies ».

(Bravo à Billy and Hells pour la couverture !)

Anne-Marie

Dire que je n’ai pas trop aimé ce livre est excessif. J’ai bien aimé l’écriture, et même l’intrigue qui, même si elle est parfois à la limite du vraisemblable, est intéressante ; mais le personnage principal ne m’a pas beaucoup touchée. Cette femme me reste extérieure, je ne m’attache pas à elle. Elle ne m’inspire ni sympathie ni antipathie. Elle m’échappe. Une personnalité perturbée, oui, pathologique, je ne suis pas allée jusque-là, peut- être parce que son entourage ne semble pas la trouver étrange, et j’ai un peu de mal à imaginer qu’une personnalité aussi perturbée ne suscite pas de questionnement.

Catherine

Peut-être est-ce une question d’époque. Au sortir de la Première Guerre mondiale, tant de gens étaient « perturbés » !

Je crois que son entourage de jeunesse (sœurs au couvent, amies), parce qu’il la trouvait étrange, lui a appris à faire semblant de l’être moins (ce qu’elle appelle « mentir »), et que c’est cette solution qui lui permet, une fois adulte, d’avoir un semblant de vie normale, bien qu’elle recherche la brutalité avec son amant et que l’ennui lui apparaît avec une force telle qu’elle doit partir, quitter sa famille.

Le retour après une longue absence, je l’ai ressenti comme un moment de nostalgie, un de ces moments où elle est capable de ressentir quelque chose (la tristesse que son ex-mari soit mort et que son fils soit orphelin), mais vu sa personnalité, cela ne dure pas et il faut qu’elle s’en aille de nouveau car elle est incapable de vivre normalement. J’ai aussi compris qu’elle était malade, mais je n’en suis pas sûre. Condamnée peut-être ? C’est au lecteur de choisir… Moi j’aime bien ça.

Anne-Marie

Je me suis demandé aussi si le rapprochement avec Bovary était volontaire ou non. Emma Bovary est une victime, mais elle est aussi « pas très futée » et son manque d’envergure a quelque chose de touchant. Dans le roman de M. Haushofer je me sens comme désemparée (je ne sais pas si c’est le bon terme mais c’est celui qui me vient).

Catherine

Je crois que les allusions sont volontaires. A un moment ou l’autre, je me suis dit que c’était presque explicite. J’aurais dû noter les passages. Je crains toujours de surinterpréter mais je pense que M. Haushofer s’inspire du personnage d’Emma pour le revisiter, raconter la jeunesse que Flaubert ne raconte pas, en la plaçant dans un après-guerre que l’autrice comprend bien puisqu’elle écrit au début des années 1950, ce qui laisse planer le doute sur les causes des comportements étranges.

Anne-Marie

Finalement cette héroïne nous échappe, on ne peut que s’en tenir à des hypothèses en interprétant les petits indices que le texte distille çà et là. On ne peut pas s’approprier la complexité du personnage.

C’est quand même là la preuve du grand talent de l’autrice !

Garçon au coq noir

Stefanie vor Schulte, Garçon au coq noir, Ed° Héloïse d’Ormesson, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’Allemagne profonde. Mais ça pourrait se passer en France ou ailleurs. À quelle époque ? C’est ce que l’autrice nous laisse découvrir, faisant confiance à notre culture et à notre imagination. Elle glisse ainsi sur plusieurs éléments de son intrigue — de ce qui intrigue dans son récit — se concentrant sur l’essentiel : Martin, une dizaine d’années, orphelin, des yeux doux, un regard d’ange et, tantôt sur son épaule tantôt sous sa chemise, un coq noir qui fait peur aux villageois, ce Martin-là, un enfant ! se lance dans une mission que son cœur lui enjoint d’accomplir. Une mission d’adulte, mais Martin n’est-il pas un être exceptionnel ? Il n’en sait rien, il n’a aucune prétention, c’est juste que cela, il doit le faire.

Ce qui se présente presque comme un conte, un peu décalé, au bord du merveilleux, devient assez vite prenant, poignant par moments, violent quand il le faut. Et c’est nous qui en nourrissons le contexte avec ce que l’autrice a semé çà et là. L’écriture, belle et poétique, est pourtant pragmatique : le présent et les phrases courtes ramènent sans cesse le lecteur à une sorte de réalité, de vérité du récit – pourtant empreint de fantastique.

Et on est emporté par cette histoire d’un autre âge, attaché à cet enfant pas comme les autres qui a tous les traits du héros avec un grand H mais aucune de ses caricatures. Martin n’a même pas besoin d’être modeste, il est juste — c’est comme cela que je vois — le futur de l’humanité.

J’ai beaucoup aimé.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Nicolas Véron.

Lien : chez l’éditeur.

Transit

Anna Seghers, Transit, Autrement, 2018
(écriture : 1941-1942)

— Par Jacques Dupont

Transit est un récit plus qu’un roman. Il se déroule à Marseille et est traversé de réflexions fulgurantes sur la ville, la guerre, l’absurde.

Le narrateur – réfugié, allemand, anonyme – reçoit pour mission de porter une lettre à l’hôtel parisien où réside l’écrivain Weidel. Mais celui-ci est mort, suicidé à l’avancée des troupes allemandes. Il a laissé dans une valise un récit inachevé, dont le narrateur s’empare.

Il suivra alors l’itinéraire de Weidel, passant la ligne de démarcation, pour aboutir face à la mer, à Marseille.

En 1941, les Allemands n’occupent pas encore la ville. Anciens combattants de la guerre d’Espagne, opposants à Hitler, artistes juifs y ont trouvé un refuge très incertain, et se confrontent à l’impossible administration de Vichy, qui anticipe les mesures criminelles de nazis.

A peine tolérés en France, sans permis de travail, internés en mai 40 comme « étrangers ennemis », ils tentent d’obtenir la série de documents qui leur permettrait d’embarquer vers l’Amérique du Sud : autorisations de séjour, certificats de transit, autorisations d’embarquer, visa.

Le plus souvent lorsque le visa est obtenu, l’autorisation de séjour est périmée, et il leur faut tout recommencer du début. L’existence est comme cet échafaudage qui ne résiste pas au temps ; on tue le temps à attendre dans les cafés ; on y rencontre d’autres transitaires, des voix qui ne veulent rien d’autre que tout raconter à quelqu’un, d’un bout à l’autre, des voix paralysées. En pleine fin du monde, le sentiment qui domine est un ennui mortel.

Pour qui sait décoder, c’est l’aventure d’Anna Seghers elle-même, qui embarqua pour les États-Unis.

La partie romancée de Transit s’ancre sur la rencontre du narrateur et de Marie, et la concurrence avec un autre « transitaire » pour en conquérir l’amour.

Deux hommes se disputent une femme qui en aime un troisième qui est déjà mort, et n’est autre que Weidel, dont Marie ignore le suicide. Ce que les deux hommes tentent avec ce qui leur reste de force ne peut être cependant que vain : l’amour de Marie ne peut être ni acheté ni mérité. Il ne peut être qu’offert.

Un transit : l’autorisation de traverser un pays lorsqu’il est bien établi qu’on ne veut pas s’y fixer. Mais aussi la vie par rapport à la mort : le passage, quand vient la fin, vers cette autre destination, qui nous nargue et nous hante.

Toute ma reconnaissance va à Christa Wolf. Sa postface de Transit est une merveille, et m’a permis de comprendre le livre et l’auteur.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Jeanne Stern.

Lien : chez l’éditeur.

1ère édition en 1944 à Mexico (en anglais et en espagnol) ; 1ère édition de l’original en allemand en 1947 dans le quotidien Berliner Zeitung ; 1ère édition livresque en allemand en 1948 ; 1ère édition française au Livre de Poche en 2004 dans la traduction de Jeanne Stern ; réédition récente chez Autrement à l’occasion de la sortie du film de Christian Petzold.

Le Cauchemar

Hans Fallada, Le Cauchemar, Denoël, 2020

— Par Jacques Dupont

Pour les résistants à l’hitlérisme, 1945 aurait pu être l’an 0, celui de tous les espoirs. Or, en tant qu’Allemands, ils sont méprisés par les Alliés, et exclus de l’exercice du pouvoir en faveur d’ex-nazis – qui aux yeux des vainqueurs en ont l’expérience. L’après-guerre fut pour les opposants au nazisme un cauchemar continué. C’est le titre sans équivoque et le thème du dernier roman de Hans Fallada, écrit à chaud entre 1945 et 1946.

Largement autobiographique, le livre présente un couple, les Doll. Il est écrivain et a connu le succès. Elle est beaucoup plus jeune que lui. Le nazisme ne les a pas séduits.

Les Russes approchent de leur village de l’Est, et les Doll s’apprêtent à les recevoir en libérateurs. Ils leur démontreront, par leur seule existence et la qualité de leur accueil, que tous les Allemands n’étaient pas nazis, qu’il y en eut qui résistèrent, de bons Allemands, de braves gens.

Le ridicule de cet espoir ne tarde pas à leur sauter aux yeux. Au titre d’intellectuel, l’homme est étonnamment nommé maire de sa localité. A ce titre, il châtie d’anciens nazis, ce qui déplaira finalement à tout le monde. Le couple partira pour Berlin, ville dévastée, où ils possèdent un appartement qu’ils comptent bien récupérer. Bien sûr, cet appartement a été pillé, et il a été réquisitionné par le service de l’aide au logement.

Fallada, en introduction au Cauchemar indique qu’il imaginait pouvoir, à côté des défaites et du découragement, écrire aussi « des actes nobles et courageux », retrouver après-guerre la solidarité des nuits dans les abris antiaériens. Cela ne lui fut pas donné. Il s’en excuse : son roman – « un document humain » – est un « rapport médical » sur la bassesse, la férocité, l’humiliation mais surtout sur l’apathie qui s’est emparée de la « partie la plus décente du peuple allemand » entre avril 1945 et l’été suivant. Un écrit peu réjouissant, dit-il encore, mais nécessaire.

À Berlin, et de façon très métonymique, le couple des Doll sombrera dans la morphine, tentant d’échapper au réel. Hans Fallada (sa biographie d’écrivain et de journaliste est un roman) a connu l’hôpital psychiatrique, la désintoxication de l’alcool et de la morphine. Son addiction l’emportera en 1947.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Laurence Courtois.

Lien : chez l’éditeur.

L’ambition du bonheur

Katharina Fuchs, L’ambition du bonheur, JC Lattès, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Anna et Charlotte, les deux grands-mères de l’autrice, sont toutes deux nées en octobre 1899 et se rencontreront à la fin du récit lors du mariage de leurs enfants. Anna est née pauvre dans une famille nombreuse vivant dans une petite ferme de la forêt de la Sprée. Pour soutenir financièrement sa famille, elle entre très jeune en apprentissage chez une couturière. À la fin de la Première Guerre mondiale, elle part tenter sa chance à Berlin. Charlotte, elle, est la fille d’un gros propriétaire terrien, près de Leipzig, qui, avec un bon sens des affaires, s’agrandit rapidement. Fille unique, elle ne rêve que de diriger le domaine, et son père, lui, cherche un gendre qui pourra le faire.

On suit à tour de rôle les deux jeunes femmes dans la première moitié du vingtième siècle. La saga est addictive, le récit est fort et émouvant. Elles deviennent épouses et mères, doivent faire des choix décisifs et surtout affrontent deux guerres mondiales, qui modifient beaucoup le rôle des femmes dans la société. 

Le plus grand intérêt du roman est de passer de l’autre côté du miroir, car si on connaît plutôt bien l’Histoire de ces années du côté français, on découvre là ce qu’ont vécu les civils allemands, la peur, la faim, l’armistice de 1918 et la dette démesurée que les alliés font peser sur la nation allemande, la crise de 29, la montée du nazisme et la manière dont il va prendre la main sur la société allemande, jusqu’à la défaite avec l’armée russe qui fond sur Berlin.

Une histoire passionnante.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Céline Maurice.

Lien : chez l’éditeur.

Nouvel An

Julie Zeh, Nouvel an, Actes Sud, 2019

— Par Marie-Hélène Moreau

Le roman de Julie Zeh, l’une des auteures allemandes contemporaines les plus récompensées de son pays, commence de la manière la plus banale qui soit. Une petite famille, un jeune couple, deux enfants, passe les vacances de fin d’année sur une île des Canaries.

Très vite, pourtant, se dégage du texte une atmosphère étouffante. Les enfants, encore petits, sont une charge pour ce couple vacillant et le temps maussade de cette fin d’année n’arrange rien. Les choses, décidément, ne se déroulent pas comme l’avait prévu Henning, le père de famille, initiateur du séjour et personnage central du livre. Épuisé par son souci d’être à la hauteur des attentes de sa femme, dépassé par une paternité envahissante et victime de crises d’angoisse récurrentes et inexpliquées, il peine à se ressourcer. Le jour du Nouvel An, il décide d’utiliser enfin son vélo de location pour gravir la montagne qui surplombe le village et tenter ainsi de décompresser.

De cette histoire qui aurait pu n’être qu’une chronique douce-amère autour du thème classique de la famille et ses difficultés, l’auteure, dans un style simple et sans fioritures, tire un roman psychologique intense. Car contre toute attente, l’ascension, exténuante, amène le père de famille à se confronter à un traumatisme ancien profondément enfoui dont nous ne dévoilerons bien entendu ici aucun détail.

La force du roman de Julie Zeh est de nous plonger d’une manière totalement immersive dans la tête de cet homme un peu déboussolé. C’est donc dans une sorte d’apnée que nous gravissons avec lui cette montagne, l’effet est garanti. Peut-être peut-on regretter dans la narration une bascule un peu trop franche entre la scène traumatique de l’enfance et le présent – parti pris destiné à illustrer le choc ressenti ? – et quelques problèmes de temps peut-être liés à la traduction qui gênent par moment la lecture mais, malgré cela, le roman de Julie Zeh constitue un voyage fascinant dans les tréfonds de l’inconscient.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Rose Labourie.

Lien : chez l’éditeur.

La femme au manteau bleu

Deon Meyer, La femme au manteau bleu, Gallimard, 2021 (disponible en Folio)

— Par François Lechat

J’ai découvert Deon Meyer avec La proie, polar complexe et ambitieux. La femme au manteau bleu s’inscrit dans la même veine, avec son duo de policiers qui travaillent à la brigade criminelle du Cap et qui jettent un regard sévère sur les dérives affairistes de l’Afrique du Sud. Mais l’intrigue est cette fois simple et brève, ouvertement inspirée du Chardonneret de Donna Tartt, et reste centrée sur son objet : le meurtre étrange d’une Américaine, experte en peintures de l’âge d’or hollandais. C’est rapide, efficace, avec juste ce qu’il faut de personnages secondaires et d’éléments du quotidien pour apporter des touches d’humanité. Pas un livre inoubliable, mais un bon divertissement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : La femme au manteau bleu chez l’éditeur ; nos critiques de La proie et du Chardonneret.

Les tourmentés

Lucas Belvaux, Les tourmentés, Alma, 2022

– Par François Lechat

Les premiers romans venant de cinéastes sont assez rares, et il y a de bonnes raisons de découvrir celui de Lucas Belvaux, réalisateur entre autres de deux films subtils et bien ancrés dans le Nord de la France, Pas son genre et Chez nous.

En plus, son point de départ est formidable. Il imagine que deux anciens légionnaires, qui ont traversé bien des épreuves sur différents terrains de guerre, se retrouvent cinq ans après autour d’un deal improbable. Max propose en effet à Skender de servir de cible, pendant un mois, dans le nord de la Roumanie, à une femme oisive, adepte de la chasse et à laquelle il manque un seul trophée : un gibier humain… Clochardisé, coupé de sa famille, Skender accepte, d’autant plus qu’il y a 3 millions d’euros à la clé s’il survit.

Lucas Belvaux campe cette situation et ses conséquences dans un style vif, aiguisé, en phrases courtes et tranchantes. Et il adopte, sur chaque événement, au moins trois points de vue, ceux de Skender, de Max et de Madame. Car il y a matière à disséquer les réactions, les doutes, les attentes de chacun dans ce contexte hors norme, et c’est fait avec une grande intelligence.

Deux bémols, cependant. D’abord pour le fait que le roman se centre sur les six mois séparant l’accord passé entre les protagonistes et leur arrivée en Roumanie. Autrement dit, nous n’assisterons pas à la chasse… Ensuite parce que l’écriture de Belvaux reste identique de chapitre en chapitre, alors qu’il fait parler ses différents personnages tour à tour. Cela donne son unité au roman, mais cela crée aussi une sensation de lenteur un peu étrange, après une entrée en matière saisissante.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Arpenter la nuit

Leila Mottley, Arpenter la nuit, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

L’autrice de ce premier roman l’a entamé à 17 ans, l’âge de son héroïne, et n’a aujourd’hui que 19 ans. On dirait pourtant l’œuvre d’une romancière chevronnée, dont il serait étonnant qu’elle ne rafle aucun prix lors de la moisson d’automne 2022.

S’inspirant d’une histoire vraie, Leila Mottley raconte un affrontement classique entre l’innocence et la perversité. L’innocence, ici, d’une adolescente noire vivant dans un quartier pauvre d’Oakland, livrée à elle-même pour faire vivre son frère, elle-même et un petit voisin dont la mère toxicomane ne s’occupe pas. De loyers en retard en petits jobs incertains, il ne lui reste qu’une issue : arpenter la nuit pour gagner quelques dollars en vendant son corps, un corps sur lequel les policiers du coin vont jeter leur dévolu.

Résumé ainsi, on pourrait craindre un récit misérabiliste. Effectivement, la détresse et la dureté règnent. Mais l’énergie vitale de l’héroïne et son sens des responsabilités dans ces situations bien connues où les hommes fuient les leurs transcendent la noirceur ambiante et débouchent sur un roman âpre, nerveux, sensible, pudique quand il le faut, et arrimé au corps quand c’est le plus efficace pour peindre un sentiment.

Je donne simplement, ici, deux exemples de l’alternance entre réalisme et lyrisme qui place ce livre bien au-delà du tout-venant : « La piscine est pleine de merdes de chiens et les ricanements de Dee nous narguent dans le petit matin. » / « Je ne dors pas et il y a quelque chose qui roule derrière mes yeux, qui grimpe de l’intérieur et qui émerge comme un nouveau-né. »

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Pauline Loquin.

Liens : chez l’éditeur.

Je chante et la montagne danse

Irene Solà, Je chante et la montagne danse, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Cette histoire, très forte et très originale, se déroule dans les Pyrénées espagnoles, près de la frontière française, dans une de ces montagnes par lesquelles les républicains, soldats et civils, sont passés pour fuir les franquistes. Quand commence le roman, le pays est marqué par ce passé récent. Il est aussi imprégné de croyances ancestrales. Et on ne peut pas être sûr que ce soit un roman : c’est d’abord un morceau de poésie, un peu mystérieux, puis un autre ; et chaque chapitre fait entendre une autre voix, sans qu’on puisse jamais prévoir laquelle car tout est possible sous la plume d’Irene Solà. Mais, progressivement, le dessin se forme d’un village avec quelques maisons isolées, des familles, la vie et la mort qui les ampute et les agrandit. Et l’air pur, l’eau vive, la forêt vivante font négliger le temps qui passe car tout cela semble ne pas pouvoir se poser sur du temps — jusqu’à ce qu’une télévision ou une voiture rappellent que c’était à peine hier et, à la fin, c’est même aujourd’hui.

Un roman d’une originalité et d’une poésie folles. Dont il ne faut pas lire la quatrième de couverture si l’on veut profiter des inattendus, avancer soi-même pas à pas dans la montagne et dans le temps. À lire en version originale si l’on maîtrise à la fois le castillan et le catalan. Mais la traduction française est formidable.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Edmond Raillard.

Lien : chez l’éditeur.

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