Boucher

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Âmes sensibles, s’abstenir, car la grande autrice américaine Joyce Carol Oates n’épargne pas son lecteur dans ce roman au titre lapidaire. Mais c’est rarement le cas pour qui est familier des romans et nouvelles de Joyce Carol Oates.

États-Unis, dix-neuvième siècle. Silas Weir, fils cadet d’une famille aisée et rigoriste, peine à obtenir l’admiration de son père. Imbu de lui-même malgré un cuisant premier revers professionnel, il s’oriente par hasard et nécessité vers une discipline médicale fort peu prisée à l’époque, la gynécologie. Sa nomination au poste peu glorieux de directeur d’un asile d’aliénés lui permettra de consacrer une grande partie de son temps à mener sur de pauvres femmes internées des expériences secrètes visant à développer des techniques médicales nouvelles et asseoir ainsi sa réputation, jusqu’à lui valoir le titre de “père de la gyno-psychiatrie”. Le titre du livre laisse peu de doutes sur la manière dont sont conduites ces expériences…

Basé en partie sur des éléments historiques, Boucher est une plongée sidérante autant que glaçante dans une société dans laquelle l’homme domine la femme (plus ou moins brutalement, selon le statut de cette dernière), où les maîtres dominent les serviteurs (serviteurs blancs dont le sort est à peine plus enviable que celui des esclaves noirs, largement évoqué, l’histoire se déroulant sur fond de lutte entre ségrégationnistes et abolitionnistes), et où les préceptes religieux et moraux tiennent souvent lieu de science, le tout au prix d’une hypocrisie généralisée.

Écrit sous forme de journal et de témoignages rapportés, toujours dans un style impeccable, Boucher est une charge féroce contre le patriarcat et la ségrégation sociale qui conduisent à l’internement souvent abusif de toutes ces femmes dont le seul tort est d’être nées femmes, justement. Il ouvre également une réflexion intéressante sur le prix à payer pour la réalisation d’avancées médicales, à travers le personnage plein d’ambivalence de l’aide infirmière du docteur Weir.

Passionnant !

*

Joyce Carol Oates
Boucher

Traduction : Claude Seban
Éditions Philippe Rey
2024

Disponible en poche aux éditions Points

Voir aussi notre critique de Monstresoeur, de la même autrice.

Le dîner

Littérature américaine
Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian

Elle tient une boutique de vêtements et d’objets de seconde main. À certaines heures, c’est si calme que, sans un livre, elle s’ennuierait ferme. Elle a essayé La femme de ménage, qu’elle a trouvé « pas mal, sans plus, mais juste bien pour lire assise à la caisse de la boutique en attendant le client ». Et là, elle lit Le dîner, de Freida McFadden.

– C’est un livre un peu spécial. On doit faire des choix. Par exemple, si vous acceptez l’invitation, vous devez lire tel chapitre ; si vous refuser, vous devez lire tel autre. Au début, ça m’énervait. Mais maintenant ça m’amuse plutôt. En tout cas, dès que quelqu’un entre, je pose mon livre sans que ça m’ennuie de devoir le laisser, vous voyez ? Avant j’essayais de lire des romans policiers plus… [Je suggère « complexes »] Complexes. Mais j’en voulais aux clients qui me dérangeaient dans mon livre ! C’est pour ça que maintenant je lis ceci. Mais c’est vraiment bizarre. Je ne suis pas sûre d’aimer la méthode… [Elle me montre le renvoi, à la fin d’un chapitre, vers les pages correspondant au choix du lecteur.]

Et après ça, que lira-t-elle ?

– On m’a offert un roman de ce médecin légiste…
– Philippe Boxho ?
– C’est ça. Je vais essayer…
– Ça devrait aller, pour lire à la caisse de la boutique.

Tout est question de goût mais aussi de circonstances.

Et ça m’a rappelé quelqu’un qui m’avait un jour lancé (c’était très injuste, d’ailleurs, car complètement faux à l’époque, mais maintenant c’est vrai) :  « Vous vous prenez pour une intellectuelle, mais je sais bien que vous regardez TF1 ! »

*

Nos critiques de Freida McFadden et Philippe Boxho. Nos stylos-trottoirs.

Les Buddenbrook

Redécouvertes
Littérature étrangère (Allemagne)
Par François Lechat

Si, comme moi, vous avez peur de lire La Montagne magique, n’hésitez pas à plonger dans ce premier roman de Thomas Mann : c’est un concentré de style et d’intelligence, mais qui reste accessible et qui a joué un rôle décisif dans l’attribution du prix Nobel à l’auteur en 1929.

Matériellement, ce pavé de 900 pages de petit format est très joli et fort agréable à manier. En outre, la présentation de l’éditeur est éclairante (il faut la lire après le roman et pas avant, bien sûr), et les notes rendent service quand on cherche à comprendre une référence historique ou culturelle. Donc bravo aux Belles Lettres, malgré les fautes d’orthographe qui parsèment cette nouvelle traduction d’une grande finesse.

Quant au récit, le suspense n’est pas sa plus grande qualité, même si la triple fin est poignante et, pour un des épisodes, d’une réelle audace stylistique. L’atout majeur du livre tient dans la richesse et la précision de la psychologie des personnages, qui ont tous une voix et un style personnels qui font penser à Proust. L’arrière-plan historique, lui, est délibérément allusif et c’est fort bien ainsi : il suffit de savoir que ce récit du déclin d’une famille se situe dans une ville hanséatique au 19e siècle, un cadre riche en couleur, en rituels et en milieux sociaux.

Tout ceci n’est pas trépidant mais remarquablement rendu, avec de nombreuses touches d’humour et d’impressionnants morceaux de bravoure, qu’ils concernent des personnages masculins ou féminins. Une mention spéciale, enfin, pour deux longs passages sur la musique, d’une extrême précision que même un ignare comme moi n’a pu manquer d’apprécier.

*

Thomas Mann (1875-1955)
Les Buddenbrook. Déclin d’une famille

Traduction nouvelle intégrale de Jean Spenlehauer
Présentation de Maurice Godé
Notices biographique et bibliographique, notes et commentaires de Jean-Marie Valentin
Éditions Les Belles Lettres
2026

Stupeur

Littérature étrangère (Israël)
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un livre dense, ambitieux. Un livre qui parle de culpabilité, de couple, d’engagement, de relation filiale et d’Israël, hier et aujourd’hui. Ce livre parle de tout cela en même temps, en une savante imbrication entre l’intime et l’histoire avec un grand H. Dense et ambitieux, donc.

Peu après le décès de son père, un homme qui s’est toujours montré distant avec elle, Atara, architecte en patrimoine d’une cinquantaine d’années, cherche à contacter Rachel, la première épouse jusqu’alors inconnue de cet homme. Combattante contre l’occupant anglais auprès de son père dans les années quarante, cette femme désormais âgée lui dévoilera l’origine de son prénom, replongeant du même coup dans ses propres souvenirs, entre engagement, renoncement et désillusion. Profondément bouleversée par cette rencontre, Atara, déjà fragilisée par ses problèmes de couple et le retour compliqué de son fils du service militaire, vivra alors un drame personnel dont elle ne pourra s’empêcher de s’attribuer la responsabilité.

La plume subtile de Zureya Shalev parvient à merveille à tisser les fils de cette double histoire de femme, l’une représentant le passé, du temps où Israël n’était pas encore un État, l’autre, le présent dans un pays chaotique et déchiré. Chaotique et déchiré comme la vie de ces deux femmes qui, bien que ne se connaissant pas, se sentent profondément liées. Exigeant, mais passionnant !

*

Zeruya Shalev
Stupeur

Traduction : Laurence Sendrowicz
Éditions Gallimard
2023

Le jeu de la dame

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Il est toujours périlleux de lire le livre dont est tirée une adaptation à l’écran que l’on a appréciée. La déception n’est jamais loin. Rien de tel ici. La série à succès “Le jeu de la dame” a restitué fidèlement le livre de Walter Tevis et permis par là même sa publication en français qui nous replonge avec plaisir dans l’univers de Beth Harmon, enfant prodige des échecs.

Très tôt orpheline, la petite Beth est placée dans une institution où l’on “calme” les enfants à coup de pilules, ce qui créera chez elle une spirale addictive qui la suivra longtemps. Contre toute attente, c’est dans cet établissement qu’elle découvrira les échecs, par l’intermédiaire de l’homme à tout faire qui y travaille et qui, sous ses airs bougons, sera son premier professeur. Finalement adoptée, elle prendra son envol et deviendra au fil des pages et des années l’un des meilleurs joueurs d’échecs au monde. Sur fond de guerre froide (nous sommes dans les années soixante et les russes sont les maîtres des échecs), le livre suit son ascension, ses tourments, sa solitude, mais surtout sa fascination totale pour le jeu et sa rage de vaincre.

Si un roman autour des échecs peut sembler à certains être une lecture un peu rébarbative, il n’en est pourtant rien, tant le personnage de Beth est intrigant et attachant. Tellement intrigant et attachant qu’on regretterait presque par moment qu’il ne soit pas plus approfondi, mais bon… Les personnages secondaires sont également bien dessinés, que ce soit la mère adoptive de Beth, aimante à sa façon, ou les partenaires de jeu de Beth, petits amis ponctuels et distanciés. Tout juste peut-on relever le fait que le déroulé d’une partie d’échec est plus agréable à regarder qu’à lire, et que les passages décrivant les successions de coups sont parfois un peu abscons. Cela n’enlève cependant rien à la qualité du livre. Le récit est fluide, bien construit, et l’univers très particulier des échecs fonctionne à merveille, avec quelques trouvailles particulièrement inspirées (et brillamment reprises dans la série), comme la visualisation mentale du jeu sur le plafond de la chambre. Un plaisir de lecture !

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Walter Tevis
Le jeu de la dame

Editions Gallmeister
2021

1983 pour l’édition originale (chez Random House)

Après Claude

Redécouvertes
Littérature américaine
Par François Lechat

D’une certaine manière, c’est un livre sur l’emprise. Celle subie par la narratrice, Harriet, de la part d’un certain Claude, un intello français assez imbuvable qui l’accueille chez lui et en fait une sorte de servante avant de la mettre à la porte du jour au lendemain. Puis l’emprise qui attend Harriet, qui vit dans le milieu de la bohème new-yorkaise, quand elle se sera réfugiée à l’Hôtel Chelsea et fera la connaissance d’un gourou bien décidé à la reconnecter avec son corps…

Ce roman n’a cependant pas grand-chose à voir avec ce qui se publie aujourd’hui sur ce thème. Car il date de 1973, année de sa publication à succès aux Etats-Unis. Autrice de romans érotiques, Iris Owens traite son sujet sur le mode de la comédie, avec une profusion de bons mots et une bonne dose d’autodérision. Elle y ajoute évidemment quelques sentences féministes, mais ce qui frappe est surtout la relative passivité de son héroïne, qui prend parfois plaisir à se laisser faire et a autant de comptes à régler avec une ancienne amie qu’avec les hommes. Les pièges tendus aux femmes par la soi-disant libération sexuelle des années 1970 sont bien là, mais abordés de manière légère, un peu ambiguë, sans conclusion claire. Un exercice de littérature, donc, pour un livre devenu culte, paraît-il, et qui est traduit pour la première fois en français.

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Iris Owens
Après Claude

Traduction : Josée Kamoun
Éditions de l’Olivier
2026

La famille

Littérature étrangère (Espagne)
Par Marie-Hélène Moreau

La famille, éternel sujet de littérature ! Famille heureuse ou malheureuse, équilibrée ou dysfonctionnelle, réduite ou nombreuse, famille pleine de secrets… Celle dans laquelle nous invite Sara Mesa n’est à coup sûr pas un modèle à suivre, se présentant plus comme une secte que comme une famille. Le père, d’ailleurs, l’appelle “Le Projet”.

Le père, donc, qui se fait appeler “père”, est soi-disant avocat, défendant les bonnes causes, sans qu’on en soit bien sûr. La mère, que tous appellent “mère”, applique à la lettre les préceptes de cet homme qu’elle a épousé, se fâchant régulièrement à ce sujet avec son frère, personnage étonnamment normal et sympathique dans le contexte. Les enfants, eux, subissent. Parce que c’est ça aussi, la famille, la domination des plus faibles par les plus forts. Cette domination est ici purement psychologique, servant à merveille le discours lénifiant du père sur la famille parfaite. En adepte inconditionnel de Gandhi, il ne saurait en effet user de violence physique. Cette domination s’exerce au travers de règles strictes (activités personnelles obligatoirement effectuées en commun, interdiction d’avoir un quelconque secret…) et d’un mode de vie imposé (pas de télévision ni de cadeaux d’anniversaire, et d’une façon générale, aucun accès à la modernité). Les enfants subissent ces diktats, chacun à sa façon. Damian, l’aîné en surpoids, survit en totale introversion ; Rosa, la rebelle, fait le mur ; Aquilino, le cadet futé, surjoue hypocritement son rôle, et Martina, l’adoptée, attend que le temps passe pour pouvoir s’en aller.

Écrit à hauteur successive de chaque personnage et en alternant les époques, le récit dévoile par petites touches cet univers malade, dominé de façon tristement patriarcale par ce père de famille, à sa manière tout-puissant. Le dispositif peut parfois perturber, mais il est efficace pour installer le malaise, d’autant qu’il est servi par une écriture impeccable. En résulte un livre à l’ambiance étouffante, qui renouvelle l’approche sur le sujet un peu éculé de la famille dysfonctionnelle et ses conséquences sur ses membres. À découvrir.

*

Sara Mesa
La famille

Éditions Grasset
2024

Blanc

Littérature étrangère (Corée du sud)
Une brève de Catherine Chahnazarian

Une gare. Trop à l’avance. Acheter de quoi lire. « Prix Nobel 2024 » en grand sur la couverture. Je fais tournoyer les pages. Beaucoup de blanc, hahaha. Ce sera vite lu. J’achète.

Une suite de considérations. Poétiques, certes – comme on écrit à 15 ans. Des souvenirs ? Des passages choisis d’un journal intime ? Toujours est-il qu’Han Kang se regarde écrire. Aucun intérêt. Du foutage de gueule. Un éditeur qui veut rentrer du fric ?

Regrets.

*

Han Kang
Blanc
Traduction : Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot
Au Livre de Poche
2026

Un poisson sur la lune

Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Assurément, Un poisson sur la lune n’est pas à mettre entre toutes les mains, tant sa lecture peut s’avérer difficile. Âpre, étouffant, il décrit en détail les états d’âme d’un homme en proie à la dépression et aux idées suicidaires.

Jim, quarantenaire poursuivi par le fisc, deux divorces à son actif, vient rendre visite à sa famille avant de retourner dans sa nouvelle maison en Alaska. Dans sa tête – car c’est de son point de vue que se place le narrateur -, il s’agit là d’une dernière visite, car son plan est de se suicider dès son retour. Il envisage même, avant, de tuer tout ou partie de sa famille, et transporte partout avec lui un revolver. Entre maux de tête persistants, insomnies, difficulté à communiquer, considérations sur sa vie gâchée, pulsions sexuelles débridées et interrogations sur le sens de la vie, le lecteur suit ce séjour chaotique. Autour de lui, certains – son frère, et sa seconde ex-femme, notamment – essaient de l’aider comme ils peuvent, quand d’autres – ses parents particulièrement – ont baissé les bras. Lui en est persuadé, ils ne peuvent rien pour lui. Il se sent totalement étranger au monde, et peine même à établir le contact avec ses deux enfants.

L’auteur de Sukkwan Island, dont la transposition cinématographique vient de sortir sur les écrans, a puisé dans sa propre enfance pour écrire ce livre largement autobiographique, son père s’étant suicidé dans des circonstances similaires. L’occasion pour lui de livrer une puissante réflexion sur ce qui nous fait, ou pas, tenir à la vie, sur nos renoncements. Dans cette Amérique où la religion, les armes et la réussite sociale tiennent une place omniprésente, il n’est pas toujours bon, semble-t-il, de se poser trop de questions.

Une lecture dérangeante, certes, mais qui ne laisse pas indifférent.

*

David Vann
Un poisson sur la lune

Editions Gallmeister
2019

Cœur-d’amande

Littérature francophone
Une brève de Julien Raynaud

Ce court roman se dévore à grandes enjambées, bien que son narrateur soit un nain. Ce dernier vit avec sa grand-mère, qu’il adore, et il évolue dans le quartier populaire de Montmartre où il côtoie une faune populaire et haute en couleur. Avec de tels éléments, on croit un peu au début lire Mémé de Philippe Torreton, une mémé qui aurait été parachutée dans l’ambiance d’un Malaussène… Cette histoire a cependant sa propre originalité, et sonne aussi vrai que La vie devant soi. A croire qu’il suffirait d’écrire sous pseudonyme pour faire un roman « du peuple »…

*

Yasmina Khadra
Coeur-d’amande
Éditions Mialet-Barrault
2024

Gabriel’s Moon

Littérature anglophone (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

On dirait que ces dernières années, William Boyd alterne des romans légers, comme Trio et Gabriel’s Moon, et des romans ambitieux comme Le romantique. Peut-être dans le but d’associer la légèreté au délassement, ce qui est bien le cas de Gabriel’s Moon, qui se lit sans effort et le sourire aux lèvres, mais ne laisse pas une impression profonde.

L’intrigue est classique : un individu ordinaire, en l’occurrence un journaliste de voyages, est entraîné malgré lui dans le monde de l’espionnage, qui l’angoisse, l’intrigue et parfois l’amuse. En contrepoint, sa vie privée se complique, des souvenirs d’enfance gâchent ses nuits (l’auteur les évoque dans un prologue très enlevé), tandis que le monde menace de sombrer dans la guerre.

Nous sommes au début de la décennie 1960, entre l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo et la crise des missiles à Cuba, avec des détours en Pologne et dans l’Espagne franquiste. Ce qui donne une toile de fond très réaliste, mais à peine ébauchée, l’essentiel tenant dans l’évolution intérieure du héros, que nous ne perdons jamais de vue et qui est, finalement, rarement mis en danger. D’où un profond plaisir fait d’empathie, avec de l’action et des dialogues menés pied au plancher, mais aussi la limite de ce roman qui manque de tragique.

*

William Boyd
Gabriel’s Moon

Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2025

Le chant du prophète

Littérature étrangère (Irlande)
Par Marie-Hélène Moreau

Alors oui, assurément, Paul Lynch a du style. On s’en était déjà rendu compte, notamment avec Au-delà de la mer chroniqué sur ce blog. Et oui encore, le sujet de ce Chant du prophète ne laisse pas indifférent, tant il semble coller à l’actualité.

Dans une Irlande proche, un gouvernement autoritaire est arrivé au pouvoir. Arrestations arbitraires, fermeture du pays, verrouillage de l’information… Tous les ingrédients d’une dictature prennent place peu à peu, transformant le quotidien en enfer. Et c’est ce quotidien, justement, qu’a choisi Paul Lynch comme angle de son roman. Il raconte ici non pas la grande Histoire – on ne sait rien de ce gouvernement, de la façon dont il est arrivé au pouvoir ni des forces en présence -, mais la petite, celle d’Eilish, une mère de famille dont le mari syndicaliste disparaît un jour sans laisser de trace. Entre un fils aîné qui choisit la clandestinité, une fille adolescente qui plonge dans une lourde dépression et un père qui perd la tête, elle se bat pour conserver un semblant de cohérence à sa famille et refuse de fuir son pays en voie de déliquescence.

Récompensé par le prestigieux Booker prize, Le chant du prophète est une lecture incontestablement intéressante. J’avoue néanmoins avoir été déçue. Ce n’est pas sa forme qui m’a gênée, même si certains l’ont trouvée rébarbative. Certes, les chapitres sont denses, sans respiration, les dialogues sont directement intégrés au texte, mais le procédé restitue bien le sentiment d’étouffement progressif ressenti par l’héroïne, prise au piège d’un appareil répressif inhumain. Sur le fond, en revanche, je n’ai pas réellement adhéré à cette chronique très – trop ? – détaillée du quotidien, dont quasiment tout contexte plus général est absent. La petite histoire est intéressante lorsqu’elle sert la grande, mais on peine ici à déceler l’intention, et même si l’ambiance est parfaitement restituée (on l’imagine en tout cas, s’agissant d’une dystopie) je suis personnellement restée sur ma faim.

*

Paul Lynch
Le chant du prophète

Traduction : Marina Boraso
Editions Albin Michel
2025

Mahmoud ou la montée des eaux

Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

Il faut se laisser prendre par ce livre écrit de façon inhabituelle sous forme d’un long poème en prose pour en apprécier toute la finesse et la profondeur. Finesse de cette longue poésie qui fait alterner au fil des chapitres les voix de Mahmoud et de sa femme Sarah. Profondeur de la terrible histoire de cette Syrie martyrisée par les dictatures, et alternant sans cesse désespoir et espoir rapidement déçu.

Mahmoud se souvient. Sur sa barque, vieil homme désormais, il plonge dans le lac qui a recouvert villages et vallée pour l’édification d’un barrage, et il raconte. Sa première épouse et sa fille, mortes toutes deux lors de la naissance. Sa vie de professeur, contraint par le pouvoir d’endoctriner ses élèves. La prison qui détruit lorsqu’il a résisté. Sa femme Sarah et ses trois enfants, disparus également. Les espoirs soulevés par le nouveau dirigeant, fils du précédent. L’espoir déçu. Le drame de la Syrie se déroule là, à travers les souvenirs de Mahmoud et de Sarah mêlés.

Livre original et poignant, il demande, afin de livrer toute sa force, d’adhérer à son dispositif. Beaucoup y ont réussi puisque la critique l’a encensé à sa sortie et qu’il a reçu le prix du livre Inter 2022. D’autres sont passés complètement à côté et ont renoncé à poursuivre, rebutés par sa forme. Pour ma part, j’ai alterné entre ces deux états, décrochant par moment, sans savoir si cela était du fait de passages plus abstraits ou d’une disposition d’esprit moins adaptée. Une lecture à tenter en tout cas.

*
Antoine Wauters
Mahmoud ou la montée des eaux
Editions Verdier
2021

Les frères K

Littérature américaine
Par François Lechat

Récemment, j’ai parlé de chef-d’œuvre à propos de deux romans anglo-saxons, À la table des loups et Caledonian Road. En voici un de plus, qui « renferme un intarissable gisement de sentiments » comme le dit fort à-propos son éditeur.

Ne croyez pas que cette richesse de sentiments rende le livre mièvre : c’est tout le contraire. Il démarre sur un mode mineur mais se charge progressivement de suspense et de drames, intimes et collectifs, avec pour toile de fond l’époque troublée de la colonisation finissante.

La trame est cependant familiale, centrée sur les parents et les six enfants de la famille Chance, dont la plupart sont unis par une passion dévorante pour le base-ball. (Oui, nous sommes aux États-Unis, et si vous ne connaissez rien au base-ball, renseignez-vous un tout petit peu et sautez parfois les paragraphes qui ne parlent que de ça – le reste est tellement réussi qu’il mérite cette concession.) Un sport et de l’amour en commun, donc, au départ. Mais progressivement les personnalités s’affirment et divergent, le jeu choral se déploie entre ces huit personnages aussi typés, aussi frappants les uns que les autres, et que des différences abyssales (autour de la religion, du travail, de la guerre…) menacent de dresser les uns contre les autres malgré l’amour profond qui les lie. Les enjeux de société percutent ainsi une famille sans jamais sacrifier l’individuel, l’intime.

Décrit ainsi, ce long roman pourrait paraître un peu didactique ou pesant. Mais ce qui domine tout du long, comme dans La rivière Pourquoi, c’est un style inimitable, un récit fait de douceur, d’invention, d’humour, de sensibilité. Ce livre qui multiplie les registres comporte un des plus formidables chapitres que j’aie jamais lus, et prend le temps de faire monter la tension sur des dizaines de pages quand l’enjeu le mérite – et certains sont poignants.

*

David James Duncan
Les frères K

Traduction : Vincent Raynaud
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2023

Caledonian Road

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Un livre-monde, avec Londres comme épicentre. Voilà ce que propose Andrew O’Hagan avec ce roman foisonnant (la liste des personnages fait deux pages, parfois utiles pour fixer la mémoire) et passionnant de bout en bout. Impressionnant, aussi, et pas franchement joyeux, puisque notre planète ne tourne pas rond…

Que dire de plus, sinon que c’est un chef-d’œuvre à découvrir absolument ? Du moins si l’on aime plonger dans la glaise d’une société éclatée et hiérarchisée, d’une ville et d’un pays dans lesquels cohabitent des hommes et des femmes de tous milieux, voués à entrer mutuellement en tension ou à buter sur leurs contradictions. On voit ainsi se débattre, sur 640 pages grand format, des intellectuels de bonne volonté, des aristocrates pervertis, des exploiteurs de migrants, des jeunes qui dealent et se bagarrent pour oublier le racisme, des faussaires spécialisés dans l’art, des politiciens plus ou moins sincères, des médias sans scrupules, des oligarques russes, des réseaux sociaux déchaînés, des femmes en lutte contre le machisme, et j’en passe.

Il y aurait là de quoi se perdre, sauf que tous les personnages sont progressivement liés d’une manière ou d’une autre, et remarquablement dépeints, en particulier un professeur d’université en route vers un destin improbable et sa locataire, une vieille dame insupportable et retorse qui profite de ses maigres privilèges d’assistée. L’argent circule à flots, les rumeurs aussi, et la drogue, et les camions remplis de bétail humain, et l’alcool, et…, et… Tout en restant parfaitement clair et nerveux, ce roman brasse tant de thèmes et d’univers sociaux qu’il défie la synthèse. Un livre balzacien du 21e siècle, très dialogué, parfois tendre ou amusant, mais qui prend à la gorge.

*

Andrew O’Hagan
Caledonian Road

Traduction : Céline Schwaller
Éditions Métailié
2025

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