Mona

Pola Oloixarac, Mona, Seuil, 2022

— Par François Lechat

De prime abord, le thème a déjà été traité. Ce n’est pas la première fois, en effet, que l’on réunit des écrivains dans un lieu dédié à la littérature (ici, en vue de la remise d’un prix prestigieux, quelque part en Suède) et que l’on observe leurs comportements à la loupe, entre vanités à peine voilées et tentatives de coucherie.

Sauf qu’en fait, l’angle abordé par Pola Oloixarac est différent. Il flotte dans son roman une ambiance de fin du monde, de crise de la littérature et du sens, d’exténuation de l’envie et de dérèglement des identités. En suivant les événements du point de vue de son héroïne, Mona, Pola Oloixarac fait ressortir les ambiguïtés du féminisme (assumer sa sexualité ou rester rivée au désir masculin ? Prendre les corps comme ils sont ou les embellir ?), la vacuité des discours à la mode et la menace d’une catastrophe environnementale.

Si son récit ne manque pas d’humour, c’est un humour érudit et grinçant qui domine ici, au service d’une certaine noirceur. Encensé par la critique américaine, ce roman se lit d’une traite mais s’adresse à un public d’intellectuels aguerris.

Catégorie : Littérature étrangère (Argentine). Traduction : Isabelle Gugnon.

Liens : chez l’éditeur.

La Rivière Pourquoi

David James Duncan, La Rivière Pourquoi,
Monsieur Toussaint Louverture, 2021
(1983 pour la première édition aux U.S.A., 1999 pour la première traduction en français chez Albin Michel)

— Par Catherine Chahnazarian

Gus Orvsiton a – c’est de famille – un goût immodéré pour la pêche. C’est un ours sauvage et poétique, aussi rationnel que délirant. Car, entre des parents très différents l’un de l’autre et un frère différent tout court, puis un ami original, Gus développe à la fois des connaissances pratiques voire terre-à-terre, un esprit scientifique salvateur et une sorte d’ouverture d’esprit à toutes les imaginations, croyances, fois et déités. Il nous raconte avec un bagou savoureux sa naissance, son enfance, son départ du nid familial et sa manière à lui de devenir un homme : ses expériences solitaires et sociales, ses obsessions et ses tentatives de rester sain d’esprit ; sa vie dans les paysages dynamiques de l’Oregon. Montagnes, forêts attirantes et rivières pleines de méandres, de rapides et de pools poissonneux constituent les décors de ses aventures concrètes (car Gus se mouille !) et spirituelles. Vous verrez que la pêche dans tous ses détails est un remarquable support pour ce qu’on pourrait qualifier de roman d’apprentissage, ouvrant sur l’action et la réflexion, le cocasse et le romantique. On rit, on craint, on espère, on passe par toutes sortes d’états avec ce personnage extraordinaire et improbable, admirablement construit, sans qu’à aucun moment il ne nous lasse ou déçoive. C’est que l’ensemble est riche et impliquant – et d’ailleurs un peu exigeant. La plume de David James Duncan – dont la traduction tient de l’exercice d’acrobatie — doit être saluée pour son originalité et sa capacité à nous ferrer en douceur et ne plus nous lâcher.

Catégorie : Redécouvertes. Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Michel Lederer (revue et corrigée pour cette édition).

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Lady Chevy

John Woods, Lady Chevy, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

Le mieux, pour donner la couleur de ce roman, est de laisser l’héroïne se présenter : « On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats. »

La campagne, en l’occurrence, c’est un bled perdu dans l’Ohio, qui a une particularité : on y exploite à tout va le gaz de schiste, ce qui rend l’eau imbuvable et qui est sans doute à l’origine des troubles neurologiques du petit frère de Chevy.

A partir de là, on peut imaginer un récit politique ou misérabiliste. Mais c’est plutôt un thriller qu’a composé John Woods, car il n’oppose pas de méchants industriels à de gentils citoyens paumés. Chevy va s’avérer bien moins timide et convenable qu’on pouvait le croire, et sa famille, comme sa petite ville, abrite quelques suprémacistes blancs radicaux qui ne sont pas seulement des brutes au front épais. L’un d’eux est même remarquablement lettré, ce qui n’en fait pas un ange pour autant.

Ce roman monte en puissance en même temps que son héroïne, confrontée à des dilemmes piégés, des conflits de loyauté et une incapacité croissante à distinguer les bons des méchants. On reste complice de Chevy jusqu’au bout, mais c’est bien l’ambivalence qui domine dans ce tableau d’une Amérique rongée par ses démons, évoquée dans un style direct et travaillé.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Diniz Galhos.

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Tant que le café est encore chaud

Toshikazu Kawaguchi, Tant que le café est encore chaud, Albin Michel, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Voici un roman léger et charmant dans le ton, la démarche, les personnages, la simplicité aussi. Vous passerez quelques jours intimistes dans un bar japonais, tout petit avec ses trois tabourets et ses trois tables de deux personnes. Mais à l’une de ces tables, il y a une chaise qui permet de voyager dans le temps ! Le voyage commence quand Kazu sert le café, et il faut « rentrer » avant qu’il ait refroidi.

Malgré la relative banalité ou la prévisibilité des motivations des personnages, l’auteur crée de petits suspenses et de petites surprises qui maintiennent l’intérêt, comme dans un conte dont on connaît déjà l’histoire mais dont on a oublié des détails et dont on a envie de retrouver les caractères. Parabolique mais sans prétention inutile, cette lecture à donc quelque chose d’un peu régressif ; exotique mais sans grand dépaysement, elle est idéale pour qui recherche la détente. À partir de 13-14 ans.

Et vous, où iriez-vous ? À quelle date voudriez-vous retourner ?

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Miyako Slocombe.

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Le Pavillon des combattantes

Emma Donoghue, Le Pavillon des combattantes, Presses de la cité, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Sous ce titre français peu attirant se cache un roman prenant, poignant, parfaitement documenté.

Halloween 1918, Dublin. La première guerre mondiale se termine, même si le commun des mortels n’est pas encore au courant. Mais un combat, qui s’avérera beaucoup plus meurtrier, se joue : la pandémie de grippe noire que nous appellerons grippe espagnole.

Julia, 30 ans, infirmière sage-femme, vit avec son frère rentré mutique de la guerre, victime de ce qu’on ne nomme pas encore stress post traumatique. Elle devient pour trois jours la responsable — car seule soignante encore présente — d’un service annexe de la maternité de l’hôpital de Dublin, où l’on accueille les femmes prêtes à accoucher mais porteuses de la grippe. Le challenge est d’essayer de sauver les mères malades et leur bébé. On va lui adjoindre Birdie, une jeune orpheline hébergée dans une institution proche de l’hôpital, tenue par des sœurs. Birdie n’y connaît rien ni en grossesse, ni en accouchement, mais elle est vive et pragmatique. En cas de gros soucis, elles peuvent faire appel au Dr Lynn, obstétricienne chevronnée (qui a vraiment existé), mais qui est recherchée par la police pour avoir participé à des manifestations du Sinn Fein.

C’est un combat contre la maladie, avec quasiment rien pour soigner, à part l’aspirine (peu recommandée avant un accouchement), les cataplasmes et le whisky — Irlande oblige. Les femmes sont usées par la maladie, la guerre, la malnutrition et les grossesses à répétition : des accouchements violents avec un manque de moyens patent. Dans ce chaos, l’amitié naît entre Julia et Birdie, qui va finir par confier ses conditions ignobles de vie.

Certaines pages sont particulièrement dures à lire, car l’autrice ne nous cache rien des souffrances de la maladie et des techniques d’accouchement de l’époque. Mais ce roman est aussi un condensé de la société irlandaise : la toute-puissance de l’église et du mari, la pauvreté qui gangrène le pays. Un beau portrait de femme, un bel hommage aux soignantes — qui a été écrit avant le début de la pandémie actuelle.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande-Canada). Traduction : Valérie Bourgeois.

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Le Train des enfants

Viola Ardone, Le Train des enfants, Albin Michel, 2021

– Par Sylvaine Micheaux

Automne 1946, Naples. L’Italie a perdu la guerre, et la région de Naples est plus pauvre que jamais. Les familles miséreuses ont faim et les représentants de la section communiste locale mettent en place un train qui va emmener des jeunes enfants faméliques du Sud passer 6 mois dans des familles d’accueil de la section communiste du Nord (région de Bologne-Modène). Le but est de les éloigner quelques mois de la misère, après des années de guerre, de peur et de faim, de bien les nourrir pour leur « refaire une santé », et de les gâter un peu.

Amerigo est un de ces enfants, 7 ans, presque 8, élevé par sa seule mère, son père étant parti faire fortune aux USA et ayant oublié de revenir. Il est un petit chiffonnier des rues, ne va plus à l’école car il n’aime ni lire ni écrire, même s’il adore le calcul et la musique, et sa maman a trop besoin de son aide.

Il part avec des centaines d’autres, qui meurent tous de peur car, croient-ils, on ne les emmène pas dans le Nord du pays, mais vers la Russie communiste, chez des Russes qui vont ou les manger tout crus ou leur couper les mains ou les cuire au four. Mais après tant d’angoisse, ils arrivent bien tous à Bologne, et Amerigo se retrouve chez une jeune femme seule et sans enfants. Il va enfin retourner à l’école, manger à sa faim et se retrouver dans un petit cocon protecteur. Mais comme prévu, six mois plus tard, malgré la joie de revoir les siens, c’est le retour à la pauvreté, l’arrêt de l’école et de la musique. Comment Amerigo et tous ces enfants à qui on a fait toucher du bout des doigts une autre vie, plus facile, vont-ils le supporter ? Comment refaire le grand écart dans l’autre sens ?

C’est Amerigo qui raconte son histoire, avec des mots vifs d’enfant des rues plein d’humour — et de tristesse parfois –, avec la gouaille d’un petit poulbot napolitain. On se laisse embarquer par cette histoire basée sur des faits réels, ce train ayant vraiment existé. Un vrai plaisir de lecture.

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Laura Brignon.

Liens : chez l’éditeur.

Qui gagne perd

Donald Westlake, Qui gagne perd, Payot & Rivages, 2021

— Par François Lechat

Cette traduction tardive (le livre date de 1969) de feu Donald Westlake est franchement réjouissante.

Le titre dit tout, si on en devine la teneur burlesque. Le narrateur, chauffeur de taxi à New York, reçoit en guise de pourboire un bon tuyau sur un cheval à jouer gagnant, et le cheval remporte effectivement la course. Mais quand notre homme se rend chez son bookmaker pour encaisser ses 930 dollars de gains, il le découvre mort dans l’entrée, baignant dans son sang, la poitrine perforée par un gros calibre.

Non seulement notre parieur ne sait plus trop qui pourra le payer, du coup, mais, ce qui est plus gênant, tout le monde le soupçonne d’avoir trempé dans ce meurtre : la police, la sœur du défunt et deux gangs rivaux dont chacun croit qu’il a refroidi le bookmaker pour le compte de l’autre bande. Commence ainsi une folle cavalcade, remplie de scènes désopilantes racontées à froid, qui s’enchaînent sur un rythme frénétique et qui auraient pu constituer un scénario parfait pour le Woody Allen de la grande époque.

C’est de la littérature légère, sans prétention, mais très réussie et parfaitement savoureuse.

Catégorie : Redécouvertes – Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

La ferme des animaux

Noël 2021
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George Orwell, La ferme des animaux, Secker & Warburg, 1945

— Par François Lechat

La ferme des animaux est un roman à clé, et il est donc tentant de le raconter deux fois : d’en résumer les événements, puis d’indiquer à quoi ils correspondent. Car au XXIe siècle, il ne va pas de soi que, dans cette ferme où les animaux ont chassé leur maître et vivent désormais en autarcie, on rejoue la révolution russe de 1917 en présentant ses protagonistes sous les traits d’animaux domestiques, en particulier deux cochons, Boule de Neige et Napoléon, représentant Trotski et Staline. Et on pourrait aller loin dans cette direction, car Orwell brasse les principales péripéties qui ont marqué la Russie communiste, des procès de Moscou aux accords de Yalta en passant par le pacte germano-soviétique ou par l’instauration d’organes de propagande. Mais au fond, ce n’est pas l’essentiel. Car sous le titre d’Orwell, La ferme des animaux, figure la mention « Fable », et c’est bien de cela qu’il s’agit.

D’une voix douce, délicate, pleine d’empathie et en jouant sur des allusions limpides, Orwell raconte une histoire immémoriale. Un peuple délivré, décidé à construire son bonheur dans la liberté et l’égalité, qui travaille dur pour y arriver (à l’instar de Malabar, le cheval de trait qui nous arrachera des larmes), mais qui se laissera petit à petit dominer par les plus malins, les plus cyniques, les plus brutaux. Pas par bêtise, plutôt par excès de confiance, parce que les personnes honnêtes n’imaginent jamais ce que les malhonnêtes sont capables d’inventer. Par-delà les contrepoints précis avec l’Histoire, c’est cette fable que tisse Orwell, et elle est à la fois savoureuse et triste à mourir. Car dès le premier jour, Napoléon/Staline s’arrange pour détourner le lait de la ferme à son seul profit, ce qu’Orwell indique tout en finesse : « Aussi les animaux gagnèrent les champs et ils commencèrent la fenaison, mais quand au soir ils s‘en retournèrent ils s’aperçurent que le lait n’était plus là. » Ce sont de petits glissements de ce genre qui font tout le sel de La ferme des animaux : le communisme est mort lorsque le 7e commandement de la ferme, « Tous les animaux sont égaux », est remplacé par son frère presque jumeau, « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres » – les maîtres du régime, qui se vautrent dans leurs privilèges.

Comment en arrive-t-on là ? Même si vous ne connaissez rien de la grande Histoire, vous le comprendrez en lisant Orwell.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Jean Queval.

Liens : en Folio.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Noël 2021
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Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis, 1960

– Par Catherine Chahnazarian

Ce court récit, drôle et cultivé, se lit avec autant de plaisir pour la trame romanesque que de délectation pour l’exercice historique. Les rebondissements, l’humour et les anachronismes font de cette lecture un pur moment de bonheur.

Ernest, le narrateur, nous raconte sa jeunesse : son père, un chercheur insatiable, génial inventeur du feu, tient absolument à faire évoluer l’espèce — humaine ou presque. Car oui, nous sommes dans la préhistoire. Les personnages sont des pithécanthropes, singes à peine descendus des arbres, proies des lions et des chacals sur une terre que se partagent les glaces et les volcans.

Pourquoi j’ai mangé mon père est une référence dans son genre : c’est à la fois un roman très documenté sur l’évolution et un miroir amical qui nous est tendu.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Vercors et Rita Barisse.

Liens : chez Actes Sud ; en Pocket. En anglais, What we did to father a été réédité sous les titres The Evolution Man puis How I ate my father (disponible chez Penguin).

À l’ouest rien de nouveau

Noël 2021
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Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, la Vossische Zeitung, 1928, Ullstein, 1929, Stock, 1930 (?)

— Par Catherine Chahnazarian

Ils ont tout juste dix-neuf ans. Ce sont encore des gamins à l’humour potache, mais ils ont déjà l’expérience de « vieilles gens ». Car Bäumer (le narrateur), Kropp, Leer et Müller savent ce qu’est le feu des canons. Quand le livre commence, ils sont à l’arrière, bien contents de manger à leur faim parce que le cuistot a cuisiné pour cent-cinquante hommes mais seulement quatre-vingts sont revenus : l’artillerie lourde anglaise a pilonné leurs positions. C’est la vie de la caserne, une vie de tous les jours avec la bouffe, les latrines, les poux et la conversation des camarades. C’est ce que la guerre a produit de mieux, la camaraderie, explique le narrateur.

Puis ils retournent au front, où « chaque mot que nous disons rend un son tout autre », comme « Ça va barder », par exemple. Et oui, ça barde. C’est tellement dingue, ces pilonnages, que lorsque Bäumer se recroqueville dans un trou d’obus, nous nous recroquevillons aussi, instinctivement. Comment tiendrons-nous sous les bombardements ? En espérant qu’au chapitre suivant nous serons de nouveau ramenés vers l’arrière…

C’est leur professeur qui les avait convaincus de s’engager. À coup d’idéaux déconnectés de la réalité du front, dont les soldats tenteront de rire. Comme ils tenteront de comprendre ce qu’ils pourraient bien faire après « ça ».

Certaines scènes de ce formidable roman sont des morceaux d’anthologie : Erich Maria Remarque réussit la prouesse de mettre du cocasse et de rendre cet humour de soldat qui est la politesse du désespoir. Vous l’aurez compris, il adopte le point de vue de troufions allemands de la Première Guerre mondiale : c’est leur langage, ce sont leurs préoccupations, c’est leur conscience et ce sont leurs souffrances vues par le petit bout de la lorgnette, par ce « je » qui fait toute la différence avec les livres d’Histoire. On le suit à travers des journées qui se déroulent simplement comme elles peuvent, avec les grands et les petits événements, les aventures ou la routine, et ces réflexions que se fait Bäumer, comme lorsqu’il est en permission et qu’il tente d’enfiler des vêtements civils devenus trop étroits (« Au régiment, j’ai grandi ») et qu’il s’exclame : « Comme c’est léger, ce costume ! »

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Première traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac.

Liens : chez Stock, préfacé par Patrick Modiano, traduit de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary ; au Livre de Poche dans la traduction d’Alzir Hella.

Le Joueur d’échecs

Noël 2021
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Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, Exilverlag (Gottfried Bermann Fischer), 1943

— Par Anne-Marie Debarbieux

Bien que je ne sois pas – tant s’en faut – joueuse d’échecs, ce court roman de Stefan Zweig fait partie de mon Panthéon personnel.

Dans le huis clos d’une traversée sur un paquebot entre New-York et Rio, va se jouer une sorte de tragédie inattendue. Parmi les passagers se trouve Czentovic, un jeune prodige, champion d’échecs, qui accepte, contre une rétribution très généreuse de la part d’un passager milliardaire, une partie d’échecs contre un groupe d’amateurs parmi les voyageurs. La première partie conduit à une victoire écrasante et attendue du champion. La revanche voit pourtant émerger un passager inconnu et discret, dont on ne connaît que les initiales, M.B., qui parvient contre toute attente au match nul. L’effet de surprise est total. Une nouvelle partie est programmée dès le lendemain… Le suspense à son comble ! Le mystérieux passager va-t-il battre le champion jusque-là incontesté ?

L’histoire est racontée par un narrateur passionné de psychologie. La personnalité de Czentovic l’intrigue mais le champion n’est guère sociable et ne se laisse pas approcher. Hormis un don exceptionnel pour les échecs acquis grâce à un vieux curé qui l’a recueilli dans son enfance, il est ignorant, fruste et cupide. Rien en lui ne suscite la sympathie. C’est l’antihéros par excellence.

Quand il accepte, après beaucoup de réticences, d’affronter Czentovic, le mystérieux passager dit ne pas avoir joué depuis 20 ans et il confie son histoire au narrateur : c’est grâce au jeu d’échecs qu’il a réussi à résister à une forme particulièrement perverse de persécution de la part des nazis. L’inconnu représente toutes les valeurs dont Czentovic est dénué : l’intelligence, la culture, le respect, la finesse, l’humanisme. Ce sont donc deux mondes plus que deux joueurs qui s’affrontent dans une partie dont l’issue est un facteur de suspense très bien mené.

Le roman, écrit entre 1938 et 1941, touchait à une actualité brûlante : les valeurs humaines pourraient-elles être balayées par l’obscurantisme ou par des moyens particulièrement pervers de détruire ceux qu’au XVIIème siècle on aurait appelés des « honnêtes hommes » ?

On retrouve donc, dans ce petit roman extrêmement bien construit, tous les thèmes chers à Zweig et son inlassable combat pour préserver la culture humaniste et l’élévation de l’esprit.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche).

Liens : au Livre de Poche, traduction, préface et commentaires de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent ; en Folio bilingue, traduction d’Olivier Mannoni (Le Joueur d’échecs/Schachnovelle).

Le désert des Tartares

Noël 2021
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Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Rizzoli, 1940, Robert Laffont, 1949

— Par Anne-Marie Debarbieux

C’est dans le contexte d’un travail de journaliste voué à des tâches plus monotones qu’exaltantes que Buzzati compense l’ennui par l’écriture : il produit ainsi en 1949 le premier et le plus célèbre de ses romans en transposant dans un autre univers la grisaille de sa propre vie.

Le lieutenant Drogo, fraîchement émoulu de l’académie militaire, est affecté à la garde du fort Bastiani situé à l’extrémité nord du pays : dans un paysage austère et désolé où le climat est rude, il faut surveiller le désert des Tartares d’où pourraient surgir d’éventuels ennemis. Inexplicablement, Drogo, que l’on imaginerait brûlant de quitter au plus vite ce poste sans attrait, est comme fasciné malgré lui par ces lieux où il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre une improbable alerte. De quoi décourager pourtant un jeune officier fougueux en début de carrière !

Drogo, au fil du temps, va tomber dans le piège de l’immobilité : 30 ans après son affectation, il est toujours envoûté par le fort Bastiani, il est monté en grade tandis que les effectifs, eux, se sont réduits progressivement et qu’autour de lui les compagnons se sont succédé. Il n’est pas vraiment heureux, l’attente est sa seule raison de vivre et la routine demeure le fil qui ponctue le temps. En réalité il a regardé passer sa vie sans en être vraiment conscient. L’attente de l’événement improbable lui a fait oublier que « le temps perdu ne se rattrape guère… le temps perdu ne se rattrape plus ».

Méconnaître le temps qui passe, c’est effacer la conscience que toute vie a son terme et que le destin fixe l’échéance et les modalités de la fin de l’aventure.

Héros ? Antihéros ? Drogo incarne, dans un contexte qui n’est pas à proprement parler romanesque puisqu’il ne se passe à peu près rien, un homme qui a attendu toute sa vie l’occasion de justifier tous ses renoncements pour une récompense toujours incertaine.

La réussite de Buzzati dans ce roman inclassable est de capter jusqu’au bout l’intérêt de son lecteur pour ce personnage atypique, plongé dans un univers pesant et étrange mais paradoxalement intemporel et fascinant. Roman psychologique ? Philosophique ? Fantastique ?

Drogo est-il avant tout prisonnier d’un lieu, est-il prisonnier de lui-même, du destin ? Le titre lui-même invite à plusieurs lectures.

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Michel Arnaud.

Liens : chez l’éditeur.

Vent d’Est, vent d’Ouest

Noël 2021
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Pearl Buck, Vent d’Est, vent d’Ouest, John Day Cy, 1930, Stock, 1932

— Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine a parlé de commenter un livre ancien pour Noël, j’ai très vite pensé à Vent d’Est, vent d’Ouest de Pearl Buck, qui a beaucoup marqué l’adolescente occidentale que j’étais. J’ai aussi choisi ce livre par rapport à ce que la Chine est devenue en quelques décennies et au grand écart entre les deux époques, celle du livre et celle d’aujourd’hui.

Kwei-Lan, jeune fille de la haute société chinoise du début des années 1920, n’a été élevée et éduquée que dans un but : se marier, donner un fils à son mari – seigneur et maître – et enchanter ses sens : la vue par un maquillage parfait, de ravissantes robes en soie brodée et des pieds petits au possible ; l’ouïe en le charmant par la musique, le chant et la poésie, et le goût avec des plats raffinés.

Mais son jeune époux, médecin, a fait douze ans d’études en occident et s’il a accepté ce mariage arrangé, il désire une épouse plus moderne et semble fermé à tout ce que la jeune femme lui offre. Il désire qu’elle se débande les pieds… Elle finira par accepter au prix de mille souffrances.

Tout commence à aller mieux, mais le scandale éclate car le frère de Kwei-Lan ose rentrer des USA avec une américaine épousée sans l’accord de ses parents.

Pearl Buck nous montre, avec une magnifique écriture, poétique, ciselée et colorée, un monde qui va disparaître : l’Empire du Milieu est déjà une république, même si rien n’a encore changé…

Catégorie : Littérature étrangère (États-Unis). Traduction : Germaine Delamain.

Liens : Pearl Buck a écrit plusieurs romans sur la Chine, qui sont disponibles au Livre de Poche : Vent d’Est, vent d’Ouest (préface de Marc Chadourne), les autres.

À l’ombre des loups

Alvydas Šlepikas, À l’ombre des loups, Flammarion, 2020

— Par Brigitte Niquet

L’homme est un loup pour l’homme.

1946. La Seconde Guerre mondiale vient de s’achever. Ce n’est pas pour autant que chacun rentre chez soi, du moins pas tout de suite. Comme souvent, avant de plier bagage, les vainqueurs profitent de leur avantage pour tuer, violer, piller, massacrer impunément et même avec la bénédiction de leurs chefs… Prenons un exemple parmi d’autres : en Prusse orientale, les Allemands sont chassés de chez eux, traqués, rackettés, et les ordres que reçoivent les soldats soviétiques vainqueurs sont clairs : « Tuez tous les Allemands. Et leurs enfants aussi. Il n’y a pas d’Allemand innocent ». Les Russes tirent donc les enfants comme des lapins dès qu’ils mettent le nez dehors. Un petit village qui fut florissant ne compte plus que quelques isolés (femmes, enfants, vieillards…) qui se planquent. On ne sait ce que sont devenus les adultes, sans doute morts, en tout cas ils ne sont pas rentrés dans leurs familles. Pour tout arranger, c’est l’hiver et il fait un froid… sibérien. Il n’y a rien à manger, rien non plus pour se chauffer… Le seul espoir serait de gagner la Lituanie voisine, en se cachant dans la forêt à la moindre alerte. Malheureusement, les Lituaniens n’ont pas spécialement envie d’accueillir ces réfugiés. Et les loups rôdent. Certains enfants vont pourtant tenter l’aventure et l’auteur, s’appuyant pour cela sur le témoignage de deux survivantes, s’attache particulièrement au sort d’une famille : Eva, Martha et leurs quatre enfants. Les oubliés de l’histoire ont un nom, l’horreur s’humanise.

Passé les premières pages que l’on prend comme un coup de poing, le lecteur se demande comment il va pouvoir supporter un livre entier sur un tel sujet. Et pourtant, il peut. Je n’ai entendu personne dire qu’il avait abandonné sa lecture en cours de route. L’horreur n’est en rien enjolivée mais après une magnifique première page vibrante d’empathie, elle est décrite de manière neutre et détachée, presque purement informative. Šlepikas a sans doute pensé qu’elle se suffisait à elle-même et il a bien fait. Quels commentaires ajouter qui ne soient pas superflus et redondants ? Ce petit livre est magnifique, formidablement écrit dans son apparente simplicité, il rend indirectement hommage à tous les oubliés de l’histoire et seules les âmes très très sensibles sont invitées à s’abstenir. Quoique…

Catégorie : Littérature étrangère (Lituanie). Traduction : Marija-Elena Baceviciute.

Liens : chez l’éditeur.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Belfond, 2021

— Par François Lechat

A ma connaissance, Lionel Shriver n’a jamais fait aussi bien que son premier roman, Il faut qu’on parle de Kevin, qui était saisissant. Mais son dernier est très réussi, et ferait figure de révélation si on ne connaissait pas déjà l’autrice.

Le thème principal, rarement traité, est on ne peut plus contemporain : le culte de la performance sportive qui obsède les Américains et qui tend à se répandre aussi en Europe. Lionel Shriver l’aborde sous l’angle d’un couple vieillissant qui évolue à fronts renversés. Serenata doit cesser son jogging quotidien tandis que Remington, son mari casanier, se lance dans le marathon puis le triathlon, ce qui donne lieu à des analyses à froid teintées d’humour et à des escarmouches conjugales qui ne manquent pas de piquant.

Mais Lionel Shriver élargit la focale en montrant quelle folie collective s’est emparée des États-Unis. Avec la finesse d’une sociologue, elle suggère que ce culte de la performance permet de s’abandonner à une nouvelle forme d’obéissance, celle que l’on doit à un coach qui traite ses clients comme des enfants. C’est d’autant plus réussi que le mari de Serenata se détache de sa femme à force de ne plus penser qu’au sport, mais en souffre et l’aime toujours : c’est aussi du ciment et de l’usure du couple qu’il est question ici. Et d’encore au moins deux autres thèmes, l’effrayant confort intellectuel apporté par une Église rétrograde et illuminée, ainsi que la vogue du wokisme, cette hyper-vigilance des minorités à l’égard du plus petit indice de discrimination. C’est d’ailleurs parce que Remington en a fait les frais qu’il s’est lancé à corps perdu dans le marathon : il lui fallait se purifier d’une accusation injuste évoquée par petites touches au début du roman, puis décrite par le menu au cours d’un chapitre aussi drôle que glaçant.

Beaucoup de thèmes, donc, pour un seul livre. Mais qui n’empêchent ni l’humour, ni l’empathie, ni la fluidité. Le dernier Lionel Shriver montre qu’on peut faire un excellent roman avec beaucoup d’intelligence.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Catherine Gibert.

Liens : chez l’éditeur.

André-la-Poisse

Andreï Siniavski, André-la-Poisse, Ed° du Typhon, 2021

— Par Jacques Dupont

Le petit André-la-Poisse n’a pas vendu son âme au diable, mais à une pédiatre soviétique du nom de Dora. Lui, le pauvre bègue, est à présent doté d’une parole fluide, percutante, convaincante. Il peut sans spasmes et droit dans les yeux dire : « Maman, je veux mon lait ».

En revanche, André portera la poisse. Il désespérera sa maman, qui verra périr ses enfants, les cinq demi-frères d’Andreï, morts causées en toute innocence : car Andreï ne veut que le bien des autres ! « Demi frères » : André est le seul « Siniavski » de la famille. Les autres, ce sont des Likhocherst, des soviétiques fidèles au modèle officiel, plutôt bas de plafond. Mais qui était le père – disparu – d’André Siniavski ? Qui a pu engendrer cet André-la-Poisse, type vénéneux, sans qui le monde serait tellement meilleur ? C’était un écrivain, apprend-il par bribes, un type honni qui gaspilla toute sa vie pour du papier, un auteur chochotte, un « barbouilleur de latrines ». Or, cette histoire, que nous lisons, n’est-t-elle pas toute faite de papier ? Et la mort de chacun des frères, dont le récit nous est détaillé, ne serait-elle pas une œuvre d’une scandaleuse imagination ? Car voici que reparaît Dora, la fée pédiatre, et qu’au cours d’une séance de spiritisme avec elle, André assiste impuissant au colloque de ses frères. Nullement morts, ils disent l’avoir à juste titre fusillé, noyé, écrasé ! Ce n’était là que justice ! Une brève lueur déchire alors la trame du récit…

Comment rendre grâce à l’immense talent d’Andreï Siniavski ?  Son écriture est aérienne, rythmée, fluide et foisonnante. Tumultueuse. Russe. Son imagination rappelle Hoffmann et Boulgakov. C’est un pur bonheur de lecture.

Le livre est préfacé par Iegor Gran, chroniqueur connu des lecteurs de Charlie Hebdo. Gran est le fils d’Andreï Siniavski. La préface est magnifique d’émotion, à lire et à relire. Elle illumine, éclaire et tourneboule le livre. Elle débute par cette phrase : « Longtemps, j’ai été bègue de bonne heure. »

Incidemment, je recommande d’aller jeter un œil sur le site des jeunes éditions du Typhon — dont le catalogue est plus qu’inspirant.

Catégorie : Redécouvertes (écrit en 1979, réédité en 2021, avec une préface de la même année). Traduction du russe : Louis Martinez.

Liens : chez l’éditeur.

Petits secrets, grands mensonges

Liane Moriarty, Petits secrets, grands mensonges, Albin Michel, 2016 (disponible en Livre de Poche)

— Par François Lechat

Quelque part au bord de l’océan, en Australie, toute une petite communauté gravite autour de l’école locale, qui a connu un drame surprenant : quelqu’un est mort lors de la fête annuelle de l’établissement.

Liane Moriarty dévoile le plus tard possible l’identité de la victime et les conditions de son décès. Tout en distillant par petits bouts, et sur le ton de l’humour, une partie des témoignages recueillis par la police, elle reconstitue les mois qui ont précédé le drame. Nous découvrons ainsi une fameuse palette de petits et de grands bourgeois en tout genre, attachants ou ridicules, méprisants ou empathiques, sincères ou retors. Et, pour la plupart d’entre eux, englués dans des secrets ou des mensonges qui donnent son titre et sa couleur au livre.

J’avoue que je n’attendais rien d’autre de ce roman qu’un divertissement léger, générateur du plaisir un peu coupable de regarder par le trou de la serrure. Mais outre qu’on accroche immédiatement et que le style comme les dialogues sont très enlevés, la psychologie des personnages s’avère, au fil du récit, plus fine qu’on ne pouvait s’y attendre. Ce n’est pas de la grande littérature, plutôt un scénario idéal pour une série télévisée au long cours (570 pages, tout de même). Mais c’est amusant, parfois touchant, très réaliste et, au total, drôlement réussi dans son genre. Avec une belle brochette de personnages féminins, ainsi que d’enfants qui ne sont pas seulement là pour le décor.

Catégorie : Policiers et thrillers (Australie). Traduction : Béatrice Taupeau.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui brûle

Paula Hawkins, Celle qui brûle, Sonatine, 2021

— Par François Lechat

J’avais beaucoup aimé La fille du train, succès planétaire qui a révélé Paula Hawkins. J’en garde le souvenir d’un thriller à suspense, d’une héroïne complexe et attachante et d’images hallucinatoires dont on ne savait pas si elle étaient dues à l’alcool, à un dérèglement psychique ou à la réalité.

A bien des égards, on retrouve les mêmes ingrédients dans Celle qui brûle, nouveau thriller qui confirme l’intérêt de l’auteur pour des personnages féminins cabossés par la vie. Il y en a même trois, ici, toutes les trois en colère et toutes liées, d’une manière ou d’une autre, à un étrange assassinat.

S’il m’a diverti, car il ménage un réel suspense et un beau coup de théâtre, ce dernier livre m’a pourtant un peu déçu. En y réfléchissant, je crois qu’il est trop prévisible. La construction est complexe, avec trois focalisations parallèles, mais on a vite compris la manière dont le récit allait progresser. Et l’insertion, entre différents chapitres, d’extraits d’un texte en italiques dont l’auteur n’est pas dévoilé tombe à plat, car on comprend trop vite le lien entre ce texte adjacent et le récit principal. Paula Hawkins brosse fort bien ses personnages, réussit ses dialogues et maîtrise son tableau. Mais il manque à son dernier roman un brin de folie ou d’authenticité, quelque chose de vivant qui briserait cette trop belle construction.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner.

Liens : chez l’éditeur ; interview France Inter.

Trio

William Boyd, Trio, Seuil, 2021

— Par François Lechat

En trois grandes parties sobrement intitulées « Duplicité », « Évasion » et « Capitulation », William Boyd confronte ses héros aux conséquences de leurs secrets. Il est évidemment question d’adultère, mais pas seulement : si les héros ne sont qu’au nombre de trois, d’où le titre du roman, ils se débattent avec des secrets très différents entre eux. C’est un des points forts de ce roman : multiplier les situations et les motifs de fragilité tout en faisant graviter tous les personnages autour d’un point focal, le tournage d’un film dans la station balnéaire de Brighton pendant l’été 1968. Les méandres et les métiers du cinéma s’invitent donc dans l’intrigue avec tout ce qu’ils ont de savoureux, apportant une perpétuelle légèreté à ce qui aurait pu être traité sur le ton du drame. Et l’on apprécie aussi, évidemment, l’atmosphère british de l’ensemble, toujours dépaysante, comme la qualité des dialogues et celle de la construction du récit, qui est à la fois fluide et complexe. Une réussite, donc, à tel point qu’on peut avoir l’impression d’une certaine superficialité, qui n’est que le revers de l’élégance.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Perrin.

Liens : chez l’éditeur.

Le clou

Zhang Yueran, Le clou, Zulma, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

L’un des intérêts, et non des moindres, de cet épais roman (plus de 600 pages quand même !) est certainement de faire connaître aux lecteurs occidentaux que nous sommes les voix de la littérature chinoise moderne. Zhang Yueran, née au tout début des années 80, en est une représentante brillante dont le livre a été particulièrement remarqué à sa sortie en France. Mais l’intérêt est le livre lui-même, bien sûr, et l’histoire qu’il raconte.

À la mort du grand-père de l’un, un homme et une femme, amis d’enfance et d’adolescence se retrouvent après s’être perdus de vue pendant presque vingt ans. En alternant des chapitres où l’un puis l’autre se remémore le passé, en forme de dialogue solitaire, Zhang Yueran nous raconte non seulement l’histoire tourmentée de ces deux personnages, mais nous décrit également une Chine hantée par ses démons, de l’arrivée du communisme à la révolution culturelle pour aboutir à l’époque moderne. Destin de deux familles, inextricablement lié sur trois générations, secret enfoui puis révélé, traumatisme plus ou moins surmonté, on s’attache à ces deux êtres si proches et pourtant si lointains, étrangers à eux-mêmes presque.

Une foule de personnages émaille ces réminiscences, une tante célibataire qui renonce à sa vie, un grand-père légume dans une chambre d’hôpital, un père alcoolique à la vie mystérieuse, une femme devenue folle enfermée dans une penderie ou encore un poète désabusé… La fresque est foisonnante. Tout cela est finement conté, empreint de tristesse, de nostalgie. D’une violence sourde, aussi, car le contexte politique n’est jamais bien loin. On plonge littéralement dans la tête des deux personnages, embourbés dans une histoire qui les a dépassés et engloutis.

Bien sûr on peut trouver ça long et complexe si l’on peine à entrer dans l’histoire. Mais si l’on y parvient et qu’on se laisse porter doucement par le flot des souvenirs, quel bonheur de lecture !

Catégorie : Littérature étrangère (Chine). Traduction : Dominique Magny-Roux.

Liens : chez l’éditeur.

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