Au fond du lac

—

Policiers et thrillers (Italie)
Par François Lechat

Ce livre a été en tête des ventes en Italie en 2024, et cela se comprend. A partir d’un meurtre crapuleux commis sur une petite île discrète, il offre au grand public une enquête policière de très bonne facture, complexe, incertaine et fluide, avec pour narrateur un journaliste de seconde zone auquel on s’attache facilement. Et sur un mode plus pointu, la petite histoire rencontre la grande, en l’occurrence des épisodes rarement évoqués de l’année 1944, quand les fascistes italiens sont au bord du gouffre mais tentent encore de profiter de leur pouvoir et de poursuivre leur combat avec des unités secrètes.

Le récit est imaginaire, ainsi que le contraste entre une crapule absolue et une jeune femme lumineuse (elle s’appelle d’ailleurs Luce). Mais l’atmosphère et les détails sonnent vrai, et une petite réflexion philosophique sur la nécessité de tenter sa chance donne du poids au propos.

Un bémol, cependant : le style, banal et appliqué, presque scolaire avec ses formules toutes faites et ses explicitations superflues. Efficace, sans doute, pour une partie du public, un peu déconcertant pour des lecteurs aguerris. Disons qu’on passe outre, une fois embarqué dans le récit.

*

Jacopo de Michelis
Au fond du lac

Éditions Harper Collins France
2026

La belle lumière

—

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Publié en 2020 aux éditions du Passage, le roman d’Angélique Villeneuve ressort aux éditions Libretto. C’est une nouvelle occasion de découvrir ou redécouvrir l’histoire exceptionnelle d’Helen Keller, petite fille aveugle, sourde et muette à la suite d’une maladie, et qui parviendra, à force de travail, et avec le soutien inconditionnel de ses parents et de son éducatrice, à apprendre à communiquer, jusqu’à devenir diplômée d’université. Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, la prouesse est donc d’autant plus incroyable. Histoire vraie ayant fait l’objet de nombreux films, livres et pièces de théâtre, l’intérêt de ce roman est d’aborder le sujet, non par le seul prisme de l’enfant et son éducatrice, mais par celui de sa mère, Kate Keller.

Partie au fin fond de l’Alabama épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle, sans expérience aucune de la vie domestique ou conjugale, Kate Keller devra lutter pour s’adapter. Lorsque sa fille Helen tombe malade à dix-neuf mois, elle lutte encore pour la garder en vie, et croit y parvenir avant de comprendre que l’enfant ne sera plus jamais la même. Lourdement handicapée, elle est désormais enfermée dans un monde de silence et d’obscurité. Kate Keller ne l’abandonnera jamais. Sans céder à ceux qui voudraient voir l’enfant partir dans un asile comme cela se faisait couramment à l’époque, elle lutte encore une fois pour la garder près d’elle, et tente par tous les moyens d’améliorer son état. Ce sera l’arrivée d’Ann Sullivan, une jeune éducatrice aux méthodes révolutionnaires, qui déclenchera le retour d’Helen vers la lumière.

La belle lumière est une ode à l’amour maternel, absolu et inconditionnel. Abnégation, sacrifice, cette femme trop souvent oubliée endurera tout pour sauver sa fille, et elle y parviendra. Servi par une écriture très travaillée, le livre compose un portrait sensible qui se rapproche plus d’une biographie romancée que d’un véritable roman.

*

Angélique Villeneuve
La belle lumière

Éditions Libretto
2026

Les Trois Rivières

—

Littérature américaine
Par François Lechat

Par coïncidence, après avoir lu Le Calamity Club, je suis passé à ce roman qui se déroule aussi dans le Mississippi, mais qui donne cette fois un rôle crucial au fleuve.

Au troisième et dernier jour de ce récit très dense, en effet, tous les personnages se retrouvent dans une même zone en proie à un déluge sans précédent, point d’orgue d’une montée en tension presque étouffante, qui fait à la fois regretter que le roman soit fini, tant il était prenant, et s’en réjouir, tant il était indispensable de respirer un peu. J’ai rarement ressenti une telle onde de choc à la dernière page d’un livre.

Il faut dire que les protagonistes, peu nombreux et unis par des liens complexes, doivent poser des choix difficiles, sur fond de vies abîmées et d’émotions difficiles à contenir. Et que les gestes posés par les uns risquent, sans le vouloir, de mettre les autres en danger, alors que tous mériteraient de s’en sortir sans dommage.

En articulant, sur un bref laps de temps, les destins contrariés de ces personnages très charnels, parfois un peu folkloriques, presque toujours à fleur de peau, l’autrice fait naître de l’angoisse pour chacun d’entre eux, même pour ceux qui paraissent a priori moins attachants. Et elle parvient à dessiner des parcours d’émancipation dans un cadre qui paraissait cadenassé, en ce qui concerne les femmes. Un tour de force, donc, soutenu par une Nature omniprésente, dont le souffle et les désordres participent au récit.

*

Tiffany Quay Tyson
Les Trois Rivières

Éditions Sonatine
2026

Le Calamity Club

—

Littérature américaine
Par François Lechat

Au fond, la seule chose qui me retient de crier au chef-d’œuvre, à propos de ce livre, c’est qu’il reste drôle et léger alors qu’il traite de sujets graves. Il y est en effet question de domination masculine, de maltraitance envers une orpheline placée en institution, de racisme, d’hypocrisie religieuse, de répression de l’homosexualité, de misère sociale, et j’en passe. Mais les trois héroïnes autour desquelles tourne ce roman (riche par ailleurs de formidables personnages secondaires, dont une vieille dame moins coincée qu’il y paraît) font preuve de tant d’énergie, d’audace et d’humour que la couleur dominante est celle de l’optimisme.

Pour cadrer quelque peu, disons que tout se déroule autour d’une petite ville du Mississippi, en 1933, en pleine crise économique et au moment où sévit la prohibition de l’alcool. Une toile de fond propice à évoquer de nombreux aspects de la vie quotidienne, de l’inflation à la ruine du commerce en passant par l’âpreté des banquiers, mais au fil d’une trame romanesque pleine de suspense, d’émotion et de rebondissements, très bien dialoguée et sans temps mort.

Plaisir de lecture garanti, sans aucun préjudice pour l’intelligence, qui se nourrit d’une cascade de bons mots et de formules chocs. Quant à la nature du Calamity Club qui donne son titre au livre, mieux vaut la deviner en cours de lecture, c’est plus réjouissant.

*

Kathryn Stockett
Le Calamity Club

Éditions Robert Laffont
2026

Voir également Les Trois Rivières pour un deuxième coup de cœur.

Houris

—

Littérature francophone
Par Marie-Hélène Moreau

Il faut s’abandonner, se laisser entraîner par la prose quasi hypnotique de Kamel Daoud dans ce roman couronné du prix Goncourt, cela en vaut la peine.

Aube est une victime de la guerre civile qui a sévi en Algérie dans les années quatre-vingt-dix. Miraculeusement rescapée à cinq ans d’un égorgement, elle en garde sur le cou la trace indélébile et ne peut pas parler. Vingt et un an plus tard, jeune femme libre et rebelle, elle reste hantée par la mort. Celle de sa sœur, de ses parents et du millier de personnes ayant péri cette nuit-là. Enceinte, elle retourne sur les lieux du drame, et entame avec sa fille à naître un long monologue pour lui raconter son histoire, l’histoire de son pays, et la raison pour laquelle, en conséquence, elle ne veut pas la garder. Son chemin croisera celui d’un libraire épris de vérité, d’une femme cachée aux yeux de tous car condamnée pour terrorisme, et d’un imam douteux.

Avec ce livre, Kamel Daoud enfreint la loi algérienne qui interdit à quiconque d’évoquer les “années noires” sous peine de poursuite. Il décrit l’oubli collectif imposé à un peuple au nom de la “Réconciliation”. Il décrit cette guerre censée n’avoir pas existé, et la douleur des victimes et survivants qui, en plus des stigmates laissés par la guerre, doivent également endurer le silence. Vertigineux.

Dans un style proche de la psalmodie, empreint d’une poésie sombre et magnifique, Kamel Daoud parvient à restituer l’enfermement dans le silence et la violence subie. Brillant.

*

Kamel Daoud
Houris

Éditions Gallimard
2024

Boucher

—

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Âmes sensibles, s’abstenir, car la grande autrice américaine Joyce Carol Oates n’épargne pas son lecteur dans ce roman au titre lapidaire. Mais c’est rarement le cas pour qui est familier des romans et nouvelles de Joyce Carol Oates.

États-Unis, dix-neuvième siècle. Silas Weir, fils cadet d’une famille aisée et rigoriste, peine à obtenir l’admiration de son père. Imbu de lui-même malgré un cuisant premier revers professionnel, il s’oriente par hasard et nécessité vers une discipline médicale fort peu prisée à l’époque, la gynécologie. Sa nomination au poste peu glorieux de directeur d’un asile d’aliénés lui permettra de consacrer une grande partie de son temps à mener sur de pauvres femmes internées des expériences secrètes visant à développer des techniques médicales nouvelles et asseoir ainsi sa réputation, jusqu’à lui valoir le titre de “père de la gyno-psychiatrie”. Le titre du livre laisse peu de doutes sur la manière dont sont conduites ces expériences…

Basé en partie sur des éléments historiques, Boucher est une plongée sidérante autant que glaçante dans une société dans laquelle l’homme domine la femme (plus ou moins brutalement, selon le statut de cette dernière), où les maîtres dominent les serviteurs (serviteurs blancs dont le sort est à peine plus enviable que celui des esclaves noirs, largement évoqué, l’histoire se déroulant sur fond de lutte entre ségrégationnistes et abolitionnistes), et où les préceptes religieux et moraux tiennent souvent lieu de science, le tout au prix d’une hypocrisie généralisée.

Écrit sous forme de journal et de témoignages rapportés, toujours dans un style impeccable, Boucher est une charge féroce contre le patriarcat et la ségrégation sociale qui conduisent à l’internement souvent abusif de toutes ces femmes dont le seul tort est d’être nées femmes, justement. Il ouvre également une réflexion intéressante sur le prix à payer pour la réalisation d’avancées médicales, à travers le personnage plein d’ambivalence de l’aide infirmière du docteur Weir.

Passionnant !

*

Joyce Carol Oates
Boucher

Traduction : Claude Seban
Éditions Philippe Rey
2024

Disponible en poche aux éditions Points

Voir aussi notre critique de Monstresoeur, de la même autrice.

Le dîner

—

Littérature américaine
Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian

Elle tient une boutique de vêtements et d’objets de seconde main. À certaines heures, c’est si calme que, sans un livre, elle s’ennuierait ferme. Elle a essayé La femme de ménage, qu’elle a trouvé « pas mal, sans plus, mais juste bien pour lire assise à la caisse de la boutique en attendant le client ». Et là, elle lit Le dîner, de Freida McFadden.

– C’est un livre un peu spécial. On doit faire des choix. Par exemple, si vous acceptez l’invitation, vous devez lire tel chapitre ; si vous refuser, vous devez lire tel autre. Au début, ça m’énervait. Mais maintenant ça m’amuse plutôt. En tout cas, dès que quelqu’un entre, je pose mon livre sans que ça m’ennuie de devoir le laisser, vous voyez ? Avant j’essayais de lire des romans policiers plus… [Je suggère « complexes »] Complexes. Mais j’en voulais aux clients qui me dérangeaient dans mon livre ! C’est pour ça que maintenant je lis ceci. Mais c’est vraiment bizarre. Je ne suis pas sûre d’aimer la méthode… [Elle me montre le renvoi, à la fin d’un chapitre, vers les pages correspondant au choix du lecteur.]

Et après ça, que lira-t-elle ?

– On m’a offert un roman de ce médecin légiste…
– Philippe Boxho ?
– C’est ça. Je vais essayer…
– Ça devrait aller, pour lire à la caisse de la boutique.

Tout est question de goût mais aussi de circonstances.

Et ça m’a rappelé quelqu’un qui m’avait un jour lancé (c’était très injuste, d’ailleurs, car complètement faux à l’époque, mais maintenant c’est vrai) :  « Vous vous prenez pour une intellectuelle, mais je sais bien que vous regardez TF1 ! »

*

Nos critiques de Freida McFadden et Philippe Boxho. Nos stylos-trottoirs.

Les Buddenbrook

—

Redécouvertes
Littérature étrangère (Allemagne)
Par François Lechat

Si, comme moi, vous avez peur de lire La Montagne magique, n’hésitez pas à plonger dans ce premier roman de Thomas Mann : c’est un concentré de style et d’intelligence, mais qui reste accessible et qui a joué un rôle décisif dans l’attribution du prix Nobel à l’auteur en 1929.

Matériellement, ce pavé de 900 pages de petit format est très joli et fort agréable à manier. En outre, la présentation de l’éditeur est éclairante (il faut la lire après le roman et pas avant, bien sûr), et les notes rendent service quand on cherche à comprendre une référence historique ou culturelle. Donc bravo aux Belles Lettres, malgré les fautes d’orthographe qui parsèment cette nouvelle traduction d’une grande finesse.

Quant au récit, le suspense n’est pas sa plus grande qualité, même si la triple fin est poignante et, pour un des épisodes, d’une réelle audace stylistique. L’atout majeur du livre tient dans la richesse et la précision de la psychologie des personnages, qui ont tous une voix et un style personnels qui font penser à Proust. L’arrière-plan historique, lui, est délibérément allusif et c’est fort bien ainsi : il suffit de savoir que ce récit du déclin d’une famille se situe dans une ville hanséatique au 19e siècle, un cadre riche en couleur, en rituels et en milieux sociaux.

Tout ceci n’est pas trépidant mais remarquablement rendu, avec de nombreuses touches d’humour et d’impressionnants morceaux de bravoure, qu’ils concernent des personnages masculins ou féminins. Une mention spéciale, enfin, pour deux longs passages sur la musique, d’une extrême précision que même un ignare comme moi n’a pu manquer d’apprécier.

*

Thomas Mann (1875-1955)
Les Buddenbrook. Déclin d’une famille

Traduction nouvelle intégrale de Jean Spenlehauer
Présentation de Maurice Godé
Notices biographique et bibliographique, notes et commentaires de Jean-Marie Valentin
Éditions Les Belles Lettres
2026

Stupeur

—

Littérature étrangère (Israël)
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un livre dense, ambitieux. Un livre qui parle de culpabilité, de couple, d’engagement, de relation filiale et d’Israël, hier et aujourd’hui. Ce livre parle de tout cela en même temps, en une savante imbrication entre l’intime et l’histoire avec un grand H. Dense et ambitieux, donc.

Peu après le décès de son père, un homme qui s’est toujours montré distant avec elle, Atara, architecte en patrimoine d’une cinquantaine d’années, cherche à contacter Rachel, la première épouse jusqu’alors inconnue de cet homme. Combattante contre l’occupant anglais auprès de son père dans les années quarante, cette femme désormais âgée lui dévoilera l’origine de son prénom, replongeant du même coup dans ses propres souvenirs, entre engagement, renoncement et désillusion. Profondément bouleversée par cette rencontre, Atara, déjà fragilisée par ses problèmes de couple et le retour compliqué de son fils du service militaire, vivra alors un drame personnel dont elle ne pourra s’empêcher de s’attribuer la responsabilité.

La plume subtile de Zureya Shalev parvient à merveille à tisser les fils de cette double histoire de femme, l’une représentant le passé, du temps où Israël n’était pas encore un État, l’autre, le présent dans un pays chaotique et déchiré. Chaotique et déchiré comme la vie de ces deux femmes qui, bien que ne se connaissant pas, se sentent profondément liées. Exigeant, mais passionnant !

*

Zeruya Shalev
Stupeur

Traduction : Laurence Sendrowicz
Éditions Gallimard
2023

Le jeu de la dame

—

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Il est toujours périlleux de lire le livre dont est tirée une adaptation à l’écran que l’on a appréciée. La déception n’est jamais loin. Rien de tel ici. La série à succès “Le jeu de la dame” a restitué fidèlement le livre de Walter Tevis et permis par là même sa publication en français qui nous replonge avec plaisir dans l’univers de Beth Harmon, enfant prodige des échecs.

Très tôt orpheline, la petite Beth est placée dans une institution où l’on “calme” les enfants à coup de pilules, ce qui créera chez elle une spirale addictive qui la suivra longtemps. Contre toute attente, c’est dans cet établissement qu’elle découvrira les échecs, par l’intermédiaire de l’homme à tout faire qui y travaille et qui, sous ses airs bougons, sera son premier professeur. Finalement adoptée, elle prendra son envol et deviendra au fil des pages et des années l’un des meilleurs joueurs d’échecs au monde. Sur fond de guerre froide (nous sommes dans les années soixante et les russes sont les maîtres des échecs), le livre suit son ascension, ses tourments, sa solitude, mais surtout sa fascination totale pour le jeu et sa rage de vaincre.

Si un roman autour des échecs peut sembler à certains être une lecture un peu rébarbative, il n’en est pourtant rien, tant le personnage de Beth est intrigant et attachant. Tellement intrigant et attachant qu’on regretterait presque par moment qu’il ne soit pas plus approfondi, mais bon… Les personnages secondaires sont également bien dessinés, que ce soit la mère adoptive de Beth, aimante à sa façon, ou les partenaires de jeu de Beth, petits amis ponctuels et distanciés. Tout juste peut-on relever le fait que le déroulé d’une partie d’échec est plus agréable à regarder qu’à lire, et que les passages décrivant les successions de coups sont parfois un peu abscons. Cela n’enlève cependant rien à la qualité du livre. Le récit est fluide, bien construit, et l’univers très particulier des échecs fonctionne à merveille, avec quelques trouvailles particulièrement inspirées (et brillamment reprises dans la série), comme la visualisation mentale du jeu sur le plafond de la chambre. Un plaisir de lecture !

*

Walter Tevis
Le jeu de la dame

Editions Gallmeister
2021

1983 pour l’édition originale (chez Random House)

Après Claude

—

Redécouvertes
Littérature américaine
Par François Lechat

D’une certaine manière, c’est un livre sur l’emprise. Celle subie par la narratrice, Harriet, de la part d’un certain Claude, un intello français assez imbuvable qui l’accueille chez lui et en fait une sorte de servante avant de la mettre à la porte du jour au lendemain. Puis l’emprise qui attend Harriet, qui vit dans le milieu de la bohème new-yorkaise, quand elle se sera réfugiée à l’Hôtel Chelsea et fera la connaissance d’un gourou bien décidé à la reconnecter avec son corps…

Ce roman n’a cependant pas grand-chose à voir avec ce qui se publie aujourd’hui sur ce thème. Car il date de 1973, année de sa publication à succès aux Etats-Unis. Autrice de romans érotiques, Iris Owens traite son sujet sur le mode de la comédie, avec une profusion de bons mots et une bonne dose d’autodérision. Elle y ajoute évidemment quelques sentences féministes, mais ce qui frappe est surtout la relative passivité de son héroïne, qui prend parfois plaisir à se laisser faire et a autant de comptes à régler avec une ancienne amie qu’avec les hommes. Les pièges tendus aux femmes par la soi-disant libération sexuelle des années 1970 sont bien là, mais abordés de manière légère, un peu ambiguë, sans conclusion claire. Un exercice de littérature, donc, pour un livre devenu culte, paraît-il, et qui est traduit pour la première fois en français.

*

Iris Owens
Après Claude

Traduction : Josée Kamoun
Éditions de l’Olivier
2026

La famille

—

Littérature étrangère (Espagne)
Par Marie-Hélène Moreau

La famille, éternel sujet de littérature ! Famille heureuse ou malheureuse, équilibrée ou dysfonctionnelle, réduite ou nombreuse, famille pleine de secrets… Celle dans laquelle nous invite Sara Mesa n’est à coup sûr pas un modèle à suivre, se présentant plus comme une secte que comme une famille. Le père, d’ailleurs, l’appelle “Le Projet”.

Le père, donc, qui se fait appeler “père”, est soi-disant avocat, défendant les bonnes causes, sans qu’on en soit bien sûr. La mère, que tous appellent “mère”, applique à la lettre les préceptes de cet homme qu’elle a épousé, se fâchant régulièrement à ce sujet avec son frère, personnage étonnamment normal et sympathique dans le contexte. Les enfants, eux, subissent. Parce que c’est ça aussi, la famille, la domination des plus faibles par les plus forts. Cette domination est ici purement psychologique, servant à merveille le discours lénifiant du père sur la famille parfaite. En adepte inconditionnel de Gandhi, il ne saurait en effet user de violence physique. Cette domination s’exerce au travers de règles strictes (activités personnelles obligatoirement effectuées en commun, interdiction d’avoir un quelconque secret…) et d’un mode de vie imposé (pas de télévision ni de cadeaux d’anniversaire, et d’une façon générale, aucun accès à la modernité). Les enfants subissent ces diktats, chacun à sa façon. Damian, l’aîné en surpoids, survit en totale introversion ; Rosa, la rebelle, fait le mur ; Aquilino, le cadet futé, surjoue hypocritement son rôle, et Martina, l’adoptée, attend que le temps passe pour pouvoir s’en aller.

Écrit à hauteur successive de chaque personnage et en alternant les époques, le récit dévoile par petites touches cet univers malade, dominé de façon tristement patriarcale par ce père de famille, à sa manière tout-puissant. Le dispositif peut parfois perturber, mais il est efficace pour installer le malaise, d’autant qu’il est servi par une écriture impeccable. En résulte un livre à l’ambiance étouffante, qui renouvelle l’approche sur le sujet un peu éculé de la famille dysfonctionnelle et ses conséquences sur ses membres. À découvrir.

*

Sara Mesa
La famille

Éditions Grasset
2024

Blanc

—

Littérature étrangère (Corée du sud)
Une brève de Catherine Chahnazarian

Une gare. Trop à l’avance. Acheter de quoi lire. « Prix Nobel 2024 » en grand sur la couverture. Je fais tournoyer les pages. Beaucoup de blanc, hahaha. Ce sera vite lu. J’achète.

Une suite de considérations. Poétiques, certes – comme on écrit à 15 ans. Des souvenirs ? Des passages choisis d’un journal intime ? Toujours est-il qu’Han Kang se regarde écrire. Aucun intérêt. Du foutage de gueule. Un éditeur qui veut rentrer du fric ?

Regrets.

*

Han Kang
Blanc
Traduction : Jeong Eun-Jin et Jacques Batilliot
Au Livre de Poche
2026

Un poisson sur la lune

—

Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Assurément, Un poisson sur la lune n’est pas à mettre entre toutes les mains, tant sa lecture peut s’avérer difficile. Âpre, étouffant, il décrit en détail les états d’âme d’un homme en proie à la dépression et aux idées suicidaires.

Jim, quarantenaire poursuivi par le fisc, deux divorces à son actif, vient rendre visite à sa famille avant de retourner dans sa nouvelle maison en Alaska. Dans sa tête – car c’est de son point de vue que se place le narrateur -, il s’agit là d’une dernière visite, car son plan est de se suicider dès son retour. Il envisage même, avant, de tuer tout ou partie de sa famille, et transporte partout avec lui un revolver. Entre maux de tête persistants, insomnies, difficulté à communiquer, considérations sur sa vie gâchée, pulsions sexuelles débridées et interrogations sur le sens de la vie, le lecteur suit ce séjour chaotique. Autour de lui, certains – son frère, et sa seconde ex-femme, notamment – essaient de l’aider comme ils peuvent, quand d’autres – ses parents particulièrement – ont baissé les bras. Lui en est persuadé, ils ne peuvent rien pour lui. Il se sent totalement étranger au monde, et peine même à établir le contact avec ses deux enfants.

L’auteur de Sukkwan Island, dont la transposition cinématographique vient de sortir sur les écrans, a puisé dans sa propre enfance pour écrire ce livre largement autobiographique, son père s’étant suicidé dans des circonstances similaires. L’occasion pour lui de livrer une puissante réflexion sur ce qui nous fait, ou pas, tenir à la vie, sur nos renoncements. Dans cette Amérique où la religion, les armes et la réussite sociale tiennent une place omniprésente, il n’est pas toujours bon, semble-t-il, de se poser trop de questions.

Une lecture dérangeante, certes, mais qui ne laisse pas indifférent.

*

David Vann
Un poisson sur la lune

Editions Gallmeister
2019

Cœur-d’amande

—

Littérature francophone
Une brève de Julien Raynaud

Ce court roman se dévore à grandes enjambées, bien que son narrateur soit un nain. Ce dernier vit avec sa grand-mère, qu’il adore, et il évolue dans le quartier populaire de Montmartre où il côtoie une faune populaire et haute en couleur. Avec de tels éléments, on croit un peu au début lire Mémé de Philippe Torreton, une mémé qui aurait été parachutée dans l’ambiance d’un Malaussène… Cette histoire a cependant sa propre originalité, et sonne aussi vrai que La vie devant soi. A croire qu’il suffirait d’écrire sous pseudonyme pour faire un roman « du peuple »…

*

Yasmina Khadra
Coeur-d’amande
Éditions Mialet-Barrault
2024

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑