Le clou

Zhang Yueran, Le clou, Zulma, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

L’un des intérêts, et non des moindres, de cet épais roman (plus de 600 pages quand même !) est certainement de faire connaître aux lecteurs occidentaux que nous sommes les voix de la littérature chinoise moderne. Zhang Yueran, née au tout début des années 80, en est une représentante brillante dont le livre a été particulièrement remarqué à sa sortie en France. Mais l’intérêt est le livre lui-même, bien sûr, et l’histoire qu’il raconte.

À la mort du grand-père de l’un, un homme et une femme, amis d’enfance et d’adolescence se retrouvent après s’être perdus de vue pendant presque vingt ans. En alternant des chapitres où l’un puis l’autre se remémore le passé, en forme de dialogue solitaire, Zhang Yueran nous raconte non seulement l’histoire tourmentée de ces deux personnages, mais nous décrit également une Chine hantée par ses démons, de l’arrivée du communisme à la révolution culturelle pour aboutir à l’époque moderne. Destin de deux familles, inextricablement lié sur trois générations, secret enfoui puis révélé, traumatisme plus ou moins surmonté, on s’attache à ces deux êtres si proches et pourtant si lointains, étrangers à eux-mêmes presque.

Une foule de personnages émaille ces réminiscences, une tante célibataire qui renonce à sa vie, un grand-père légume dans une chambre d’hôpital, un père alcoolique à la vie mystérieuse, une femme devenue folle enfermée dans une penderie ou encore un poète désabusé… La fresque est foisonnante. Tout cela est finement conté, empreint de tristesse, de nostalgie. D’une violence sourde, aussi, car le contexte politique n’est jamais bien loin. On plonge littéralement dans la tête des deux personnages, embourbés dans une histoire qui les a dépassés et engloutis.

Bien sûr on peut trouver ça long et complexe si l’on peine à entrer dans l’histoire. Mais si l’on y parvient et qu’on se laisse porter doucement par le flot des souvenirs, quel bonheur de lecture !

Catégorie : Littérature étrangère (Chine). Traduction : Dominique Magny-Roux.

Liens : chez l’éditeur.

La vie en chantier

Pete Fromm, La vie en chantier, Gallmeister, 2019

— Par Brigitte Niquet

Voilà un livre hors normes, qui débute un peu comme un conte de fées moderne. Marnie et Taz sont jeunes et beaux, un peu immatures, ils s’aiment à la folie et s’occupent de retaper une vieille maison pour en faire leur nid d’amour. Ça n’avance pas vite (trois ans de chantier, déjà !), mais ils ont tout leur temps. Croient-ils. Car voilà que Marnie chuchote à l’oreille de Taz la phrase-code fatidique sur laquelle ils se sont mis d’accord : « L’aiglon a atterri ». Autrement dit, Marnie est enceinte. C’est un peu tôt, mais quoi ? À coeur vaillant, rien d’impossible. Ils mettent les bouchées doubles pour la maison, un peu coincés quand même par le manque d’argent et l’ampleur de la tâche. Mais une petite fille est annoncée, c’est l’essentiel, et elle s’appellera Midge. Ainsi en a décidé sa mère. Elle va naître dans un joyeux foutoir mais tout va bien.

A vrai dire, bien que séduit par la force de vie qui émane de la jeune femme et amusé par la fausse décontraction de Taz, le lecteur se dit que les péripéties de la vie conjugale et, sans doute ensuite, celles de la vie avec un nouveau-né ne sauraient le retenir au-delà d’une cinquantaine de pages. Qu’il se rassure. Un événement brutal va tout remettre en cause : Marnie meurt en couches et Taz se retrouve veuf, seul chez lui dans une maison en chantier, avec un bébé qu’il est censé nourrir, changer, baigner, etc. A priori, mission impossible pour ce jeune homme insouciant bombardé tout d’un coup responsable de nursery. Les 350 pages restantes (sur 384) sont l’histoire de ce couple bancal mais fusionnel Midje/Taz, auquel viennent s’ajouter des personnages secondaires très attachants, pas banals pour un sou et aux réactions parfois surprenantes. On ne s’ennuie pas un instant, d’autant que le style de l’auteur est souvent franchement désopilant, brasse pêle-mêle les bons sentiments et les moins bons, et qu’on est presque déçus que le livre s’arrête : on en aurait bien repris une tranche !

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Juliane Nivelt.

Liens : chez l’éditeur.

L’été sans retour

Giuseppe Santoliquido, L’été sans retour, Gallimard, 2021

— Par François Lechat

Pour son premier roman dans la collection Blanche de Gallimard, Giuseppe Santoliquido, fils d’immigrés italiens installés en Belgique, relève le défi d’un classicisme à toute épreuve. Décor nostalgique, un petit village perdu des Pouilles. Jeu sur deux époques, celle d’une disparition inquiétante qui a provoqué un battage médiatique indécent, et celle du retour du narrateur sur les lieux de son enfance. Entrecroisement de thèmes à forte densité humaine, dont le double déchaînement des rancœurs ancestrales et des réseaux sociaux, ainsi que tous les drames qui peuvent frapper une famille ou une petite communauté, y compris le drame de la différence. Et une écriture très soignée, poétique ou méditative par moment, qui fait du narrateur un observateur humble et touchant, doté d’une belle sagesse. Le genre de roman à lire pendant les soirs d’été, dans un jardin de préférence.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

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Taxi Curaçao

Stefan Brijs, Taxi Curaçao, Héloïse d’Ormesson, 2015 (disponible en 10-18)

— Par Brigitte Niquet

Voici un roman dépaysant au possible, puisque tout ou presque se passe aux Caraïbes. Et ne craignez rien, ce n’est pas un « pavé » mais un modeste livre qu’on peut emmener partout, 280 pages en édition de poche.

Disons-le tout de suite, les Caraïbes n’ont rien d’un paradis de carte postale – ce paradis existe mais il est réservé aux touristes. C’est même pour beaucoup d’autochtones un enfer où quelques « justes » s’efforcent de survivre et d’élever leurs enfants en espérant que ceux-ci, peut-être, connaîtront un sort meilleur. Peine perdue le plus souvent. Certains s’en tirent par le mensonge, la vantardise, comme Roy (1ère partie), chauffeur de taxi à ses heures, qui consacre l’argent prévu pour les études de son fils à bichonner sa Dodge Matador, sa seule idole. D’autres (dont Max, son fils, le héros central), brillants à l’école, se verraient bien devenir, par exemple, instituteur mais, las, on n’échappe pas à son destin. A moins que peut-être Sonny, le dernier de la lignée…

L’histoire est racontée par Frère Daniel, un religieux en civil, maître d’école de son état, en empathie totale avec ses ouailles dont il s’efforce de sauver quelques-unes, en particulier les jeunes, quand ils ne sont pas happés avant même la fin de l’école par les dealers qui rôdent et font aux ados des promesses mirifiques auxquelles bien peu savent se soustraire.

Le monde des livres a qualifié Taxi Curaçao de « drame post-colonial construit comme une tragédie classique ». On ne saurait faire plus beau compliment. Dommage qu’il soit passé presque inaperçu à sa sortie en 2015. Le tirage en Poche chez Héloïse d’Ormesson (2018), puis en 10-18 (2020), lui offre peut-être une seconde chance. Ne la manquez pas.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Daniel Cunin.

Liens : en 10-18.

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, 2021

— Par François Lechat

Il y a donc au moins deux Jonathan Coe. Celui du Cœur de l’Angleterre et d’autres romans choraux qui tissent une intrigue complexe autour de personnages croqués sur le vif, par touches incisives et allusives ancrées dans la vie tumultueuse de vraies gens. Et il y a celui de Billy Wilder et moi, roman à l’écriture classique, au tempo paisible, centré sur une figure majeure du cinéma mondial et sur des thèmes plus graves tels que la Shoah, l’effondrement de l’Europe, le passage du temps, l’emprise des financiers sur la culture, le déclin dû à l’âge et au choc des générations, les affres de la création… Mais ces thèmes s’inscrivent dans un récit plaisant car focalisé sur le cinéma et, en particulier, sur le tournage de l’avant-dernier film de Billy Wilder, Fedora, ce qui nous permet de côtoyer Marthe Keller, William Holden, Henry Fonda ou encore Al Pacino, ce qui n’arrive pas tous les jours. Sur cette trame inattendue Jonathan Coe fait toujours preuve d’humanité et de finesse, mais il s’adresse à un public disons… plus posé.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Marguerite Capelle.

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Un jour viendra

Giulia Caminito, Un jour viendra, Gallmeister, 2021

— Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre ! – un chef-d’œuvre à ne pas manquer si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine. Je vous cite d’abord la première phrase, pour vous mettre en appétit : « On l’appelait l’enfant mie de pain parce qu’il était le fils du boulanger et qu’il était faible, il n’avait pas de croûte, laissé à l’air libre il moisirait… »

Tout le roman est écrit sur ce ton, avec une grande liberté stylistique mise au service de l’évocation et de l’émotion. Et c’est d’autant plus efficace que les thèmes lourds de sens ne manquent pas. Intimistes, d’une part : la famille, le secret, la fratrie, la filiation, la honte, le mensonge, le désir, la folie, l’envie, le viol… Et de grand angle, d’autre part : la Grande Guerre, la religion, l’exploitation, l’anarchisme, la grippe espagnole… (deux chapitres saisissants sur 14-18 et sur l’épidémie qui a suivi). Avec, pour le public francophone, un double dépaysement : temporel, comme on l’a compris, mais aussi spatial, et même civilisationnel, le récit étant centré sur un village pauvre et reculé des Marches italiennes. J’ajoute qu’on y trouve une abbesse venue du Soudan et un prêtre pathétique de faiblesse, au sein d’une galerie de personnages qui, aussi secondaires soient-ils parfois, sont formidablement croqués.

Je me répète : si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine, ne manquez pas ce roman exigeant mais d’une rare qualité. Encore une phrase prise au hasard pour vous en convaincre : « Au mariage de sa sœur Agata qui avait épousé un paysan comme de rigueur, elle avait vu sa future belle-mère la dévorer des yeux, comme on convoite un objet pour l’enfermer ensuite à la cave. »

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Laura Brignon.

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Pipes de terre et pipes de porcelaine

Madeleine Lamouille, Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940, Ed. Zoé, 2021

— Par Jacques Dupont

Les pipes de porcelaine sont les maîtres. Les pipes de terre sont les bonnes, les cuisinières, les femmes de chambre. Madeleine Lamouille est une pipe de terre. Elle a confié ses souvenirs à Luc Weibel, descendant de la famille W., de Genève, chez qui elle a servi entre 1931 et 1937. Son récit a le charme du sépia, et on se laisserait aller à une pointe de mélancolie pour ces temps révolus. Or il faut s’en préserver. Car c’est la colère de Madeleine qui porte le livre jusqu’à nous. Elle a pu échapper à l’extrême pauvreté de son enfance, quitter une manufacture-internat de bonnes sœurs pourvoyeuses de main-d’œuvre à l’industrie textile, et se trouve femme de chambre auprès de riches familles suisses.  Ses conditions d’existence sont proches de l’esclavage, une servitude ronronnante, instituée. Sans les colères de Madeleine, instants de rage qui ponctuent ses souvenirs, on ne se rendrait guère compte de la situation endurée. Car il n’y a pas de violence, les maîtres se montrent cléments, et parfois généreux. Le travail est certes dur, et les horaires extensibles, mais quoi ? N’est-ce pas le travail en soi, l’époque, la ségrégation sociale en soi ? Madeleine analyse plus loin : elle décèle, au-delà de l’absence de méchanceté des maîtres, combien ceux-ci ne considéraient pas les « gens de maison » comme leurs semblables, tout simplement. Ce péché capital est bien sûr soutenu par le clergé, catholique comme protestant.

Un livre — une leçon d’humanité — à lire. Il est écrit dans une langue alerte, musclée et charnelle. Il se clôt sur une postface de Luc Weibel, petit-fils des employeurs de Madeleine, postface qui éclaire les souvenirs, et qui m’a permis de mieux les comprendre.

1ère édition : 1978, aux éditions Zoé (Genève). Préface de Michelle Perrot.

Catégorie : Littérature francophone (Suisse) ; Redécouvertes.

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Affamée

Raven Leilani, Affamée, Le cherche midi, 2021

— Par François Lechat

Contrairement aux apparences, elle n’est pas vraiment affamée de sexe, la narratrice afro-américaine de ce premier roman qui a secoué les États-Unis. Elle est surtout jeune, à la limite de la pauvreté, et enragée de devoir se battre pour conquérir sa place dans la société alors que d’autres, mieux nés et à la peau plus claire, lui passent systématiquement devant. Alors quand elle rencontre, non plus un de ses collègues amateurs de coups d’un soir mais un Blanc installé et plus âgé, elle s’attache et s’accroche. Même lorsqu’il lui propose, non pas un banal adultère, mais de venir s’installer avec sa femme et sa fille dans leur maison. Commence alors un étrange ballet, d’autant plus étrange que la fille préadolescente est Noire et adoptée. La complicité entre les dominés (les femmes, les Noirs, les précaires) va-t-elle l’emporter, ou les rapports de race, de classe et de genre sont-ils trop complexes et viciés pour ménager une issue aussi heureuse ? C’est un des enjeux de ce roman pas banal, à la fois subtil et rugueux, et dont l’héroïne, folle de peinture, se fie à ses pinceaux pour comprendre ce qui lui arrive.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Nathalie Bru.

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Le silence des horizons

Mbarek Ould Beyrouk, Le silence des horizons, Elyzad, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Le ton est donné dès les premières lignes : « Il faut, dit le narrateur qui entame un long soliloque, que demain revienne et les couleurs du jour et le soleil sur les joues des filles (…). Je veux scruter la brillance des étoiles pour y lire les joies qui m’attendent. » Nadir quitte la ville où il a toutes ses attaches pour  rejoindre Sidi, l’ami accueillant et discret qui, à travers le Sahara, guide un groupe de touristes vers les villes historiques du Nord de la Mauritanie, comme Atar ou Chiaguetti qui ne semblent plus sortir de leur torpeur que pour enchanter quelques visiteurs occasionnels. Le jeune homme, en quête de refuge, vit auprès du groupe mais s’en tient à l’écart, seul dans ses pensées et ses tourments. « Je n’aime pas les villes d’histoire, j’ai trop de mal avec mon présent » (p. 75). Il est manifestement accablé par une histoire personnelle, une culpabilité douloureuse qui a suscité ce qui ressemble bien plus à une fuite qu’à un simple besoin d’évasion ou de méditation. Il ne se déride que pour raconter le soir aux enfants des contes qu’il invente et où il est question de djinns qui ont obturé le cœur des terriens.

Le jeune homme, dont on devine la sensibilité à fleur de peau, poursuit aussi une autre quête, celle d’approcher la personnalité de son père, un homme aux multiples facettes et que la justice a lourdement condamné. Hanté par l’histoire familiale, il cherche à comprendre et à se comprendre. « (…) il faut d’abord que je m’appartienne », dit-il dès les premières pages.

Le lecteur se laisse envoûter par l’écriture de Beyrouk, une écriture lyrique et poétique qui apparaît à la fois dans les splendides descriptions du désert et dans les méditations et questionnements du héros.

Ce livre très prenant, porté par une écriture remarquable, raconte donc une introspection et un cheminement dont on se gardera bien de dévoiler l’issue, très bien ménagée, en évoquant à la fois une région envoûtante et un homme à la recherche de lui-même.

Catégorie : Littérature francophone (Mauritanie).

Liens : Le site de l’éditeur étant toujours en maintenance, je vous laisse vous diriger vers votre libraire préféré.

Conversations entre amis

Sally Rooney, Conversations entre amis, “Points”, 2021

— Par François Lechat

On parle beaucoup, dans ce roman très contemporain qui met aux prises quatre personnages des milieux artistiques de Dublin : deux anciennes amantes et un couple hétéro pas totalement accordé, ce qui ouvre beaucoup de possibilités amoureuses et de questionnements existentiels. Sally Rooney a choisi d’en suivre le fil sur le mode de la légèreté, au risque, pendant un certain temps, de donner une impression de déjà vu, même si ses personnages sont attachants et bien campés. L’intrigue accroche tout du long, mais prend vraiment son envol dans le dernier tiers, quand la narratrice (une des deux anciennes amantes) commence à être en butte à des problèmes qui s’emboîtent et menacent de la faire sombrer, la rendant peu à peu pathétique et extrêmement touchante. C’est une réussite, de ce point de vue, car le lecteur est pris à un jeu que rien ne laissait présager et qui l’arrache à son confort.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Sœurs

Daisy Johnson, Sœurs, Stock, 2021

— Par François Lechat

Ce roman anglais impeccablement traduit nous fait vivre au plus près les émotions de Juillet, jeune fille née moins d’un an après sa sœur, Septembre, et qui s’est toujours soumise aux caprices et à la protection perverse de son aînée.

Dans une maison retirée de la campagne anglaise, Juillet subit les conséquences d’un drame récent dont elle a été l’épicentre, qui déstabilise sa mère, devenue fantomatique, et qui remet en jeu ses relations avec sa sœur, son double écrasant et fascinant dont elle devrait se libérer. La tension est d’autant plus forte que la maison où se situe le récit est pleine de souvenirs, notamment du père des jeunes filles, et semble vivre sa propre vie, entre phénomènes étranges et sensations étouffantes.

Une seule réserve : le coup de théâtre qui fait rebondir l’intrigue et la rend encore plus riche ne paraît pas vraiment crédible, compte tenu de ce qui le précède. Mais cela ne doit pas vous détourner de ce roman subtil et travaillé, où toutes les émotions sont à fleur de peau. Une superbe évocation des rapports d’emprise qui peuvent se déployer entre deux sœurs, pour peu que l’amour se conjugue avec la fragilité.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Ce lien entre nous

David Joy, Ce lien entre nous, Sonatine,2020

— Par François Lechat

Les histoires de vengeance sont terribles, car on s’identifie à tous les personnages. Au justicier vengeur qui, même s’il est cruel et redoutable, comme ici, nous touche par sa souffrance, par ce qu’il a perdu. Et à ceux dont il se venge, qui ne sont pas forcément coupables de ce qu’il leur reproche, et dont on ne veut pas qu’ils deviennent des victimes à leur tour. A cette trame classique s’ajoute le fait, en l’occurrence, que le justicier n’est pas seulement une brute effrayante : il est aussi sensible, grand lecteur de la Bible, et plein de finesse. Il comprend que nous sommes tous pareils, dépendants d’une personne sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, rendus à la fois forts et fragiles par ce lien entre nous et l’être aimé. Notre justicier osera-t-il les trancher, tous ces liens, pour assouvir sa vengeance, pour compenser sa propre perte ? C’est la question posée par David Joy dans ce roman au ton prophétique, situé dans les Appalaches, et qui pourrait donner lieu à un formidable film hollywoodien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Marilou est partout

Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020

— Par François Lechat

Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.

Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »

Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur ; l’article de L’Obs.

La proie

Deon Meyer, La proie, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.

La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.

J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

Calcaire

Caroline De Mulder, Calcaire, Actes Sud, 2017

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman belge, francophone et flamand à la fois, très écrit, est exceptionnel. Imprégné d’une culture forte, vraie, terre-à-terre, il semble inspiré de faits divers : c’est dans une ambiance provinciale assez glauque qu’une femme disparaît et qu’un homme qui l’aime la recherche. Il enquête là où il faut, dans la fange, ce lieutenant qui n’est pas flic, assisté d’un savoureux personnage, Tchip, qui pour s’exprimer traduit littéralement en français les expressions flamandes qui lui viennent à l’esprit et que le narrateur donne alors dans les deux langues — sans en faire trop, sans oppresser le lecteur. Une langue à la belge, donc, pour le moins imagée. Voilà une culture qui s’assume, qui ne se lisse pas pour plaire à tout le monde ; un style original qui n’est pas là pour le m’as-tu-vu mais parce que c’est comme ça qu’on pense. Et les principaux personnages, sous la fêlure ou la misère, ont des ressources ou des qualités qui rendent le roman sensible, intéressant et mystérieux. Et étonnamment poétique dans un contexte moche, noir.

Comme un bourdonnement, le bavardage incessant de Tchip, des mots enroués par l’alcool et la fatigue qui se répandent sans tarir. Frank Doornen vacille, la voix lui vient de très loin et lui arrive à un endroit où il est très seul. Comme le bruit de la mer dans un coquillage. (p. 157)

Loin de n’être qu’un livre belge pour Belges, ce roman très contemporain traverse en outre des problèmes et préoccupations d’aujourd’hui : l’informatique et la vie privée, la question des déchets, l’extrême droite…

Après l’amie qui me l’a prêté avec cet air de très bien savoir pourquoi elle le faisait (merci Françoise !), à mon tour je vous invite à découvrir ce suspense, à suivre crises, inattendus et rebondissements — multiples, jusqu’à la toute fin de l’histoire. Découvrez l’univers puissant de cette auteure — toute jeune et fraîche, sans relation apparente avec les milieux durs dans lesquels ses personnages trébuchent.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

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Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

— Par Brigitte Niquet

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Liens : chez l’éditeur.

Trois petits tours et puis reviennent

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.

Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est toute en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture

— Par François Lechat

J’ai découvert cet éditeur hors norme grâce à Karoo, que je vous ai aussitôt présenté comme un chef-d’œuvre méconnu. Je ne connaissais ni le titre, ni l’éditeur. Ce qui m’a fait craquer est la jaquette, fascinante comme toutes celles de la collection des « Grands Animaux », avec leur brillance, leurs dessins géométriques ou répétés, leurs effets de lumière. Celle de Watership Down, une merveilleuse histoire de lapins errants (sans doute le titre le plus accessible de la collection), réussit l’exploit d’être, selon la luminosité et l’angle sous lequel vous regardez le livre, vert mat ou vert brillant, ou gris sombre, ou uniformément ivoire. Avant même que je la découvre en page de garde, j’avais suivi la consigne de Monsieur Toussaint Louverture : « La jaquette de ce livre a été pensée comme un habit de lumière, tout de beauté et de fragilité, nous vous encourageons à la retirer le temps de savourer l’histoire. »

Vous vous dites peut-être que c’est prétentieux. Mais si vous regardez bien, c’est l’humour qui vous frappera dans chaque titre des « Grands Animaux », « Une collection qui rassure Monsieur Toussaint Louverture » comme il le rappelle en dernière page de ses romans. Au dos de la jaquette, la même formule rituelle, dans laquelle seule l’épithète varie : « Une époustouflante/brutale/flamboyante/aventureuse publication de Monsieur Toussaint Louverture. » Juste à côté, au-dessus du code-barre, un prix qui défie toute concurrence (15,50 € pour le prochain titre qui m’attend, La maison dans laquelle, et qui dépasse les 1 000 pages), assorti d’un « MERCI » que je n’ai jamais trouvé ailleurs. Et, en page de garde ou dans le colophon, des clins d’œil dont on ne se lasse pas. Par exemple le fait de donner les proportions de l’ouvrage, accompagnées d’un commentaire engagé : « C’est un bloc brûlant de vie et de rage », à propos d’Un jardin de sable. Ou la présentation de l’œuvre, qui n’hésite pas à prendre le candidat acheteur à rebrousse-poil : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas, c’est l’un des plus grands livres qu’il nous ait été donné de lire », à propos de Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ou une vantardise, comme la mise en avant des 53 millions d’exemplaires atteints par Watership Down de par le monde, aussitôt adoucie par une remarque désabusée : « ce qui, en vérité, n’a absolument aucun sens pour des lapins ».

Si Monsieur Toussaint Louverture prend tant de soin à présenter ses « Grands Animaux », c’est qu’il connaît l’exigence des titres publiés dans cette collection, tous d’origine étrangère, tous soigneusement corrigés ou retraduits, tous remarqués au moment de leur sortie, tous adressés à un public cultivé. Cela ne s’offre pas comme du Guillaume Musso ou de l’Amélie Nothomb.

Mais il a aussi lancé, outre des romans isolés, une collection alternative, « Monsieur Toussaint Laventure », dans laquelle il vient de publier une nouvelle traduction d’Anne de Green Gables, roman canadien délicieusement suranné, adapté sous forme de série sur Netflix. Avec, une fois encore, un soin maniaque apporté à la présentation : papier velouté, gardes d’un magnifique brun doré, reliure cartonnée cousue au fil, recouverte de papier nacré « imprimé en quatre encres spécifiques pour refléter les nuances du couchant ».

Je le répète : osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture.

Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.

Anne de Green Gables

Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

— Par François Lechat

J’ignorais l’existence de ce roman et de son auteure, la plus lue au monde parmi les canadiennes, paraît-il. Il faut dire qu’il date de 1908, ce dont on s’aperçoit rapidement à la lecture : malgré une nouvelle traduction cela reste délicieusement suranné, et écrit dans un style fleuri auquel on ne se risquerait plus.

L’héroïne est attachante, avec ses cheveux roux, ses torrents de paroles, ses gaffes et son imagination sans limites. Si on ne peut pas dire que le suspense règne, c’est charmant, dans le genre champêtre, et c’est l’occasion d’un formidable retour à une époque et une région lointaines. Un début de siècle où la vie était rythmée par les saisons, où les jeunes filles rougissaient, s’émouvaient ou pleuraient à la moindre occasion, où la bienséance et la religion commandaient de ne rien faire d’inconvenant, comme lire trop de romans ou se montrer impolie avec une voisine. Quant aux lieux, le village d’Avonlea sur l’Ile-du-Prince-Edouard, à l’est de Québec, ils existent vraiment, et se visitent sous la forme d’un village reconstitué à la gloire de Green Gables. C’est dire si l’auteure a marqué les esprits avec les tribulations d’Anne, petite orpheline recueillie par deux fermiers corsetés par les règles sociales mais pleins de bonté, qu’Anne parviendra à séduire comme elle plaira, peu à peu, à tout le village malgré sa maigreur et sa drôle de dégaine.

Une surprenante publication de Monsieur Toussaint Louverture, dans un genre très différent de sa collection des « Grands Animaux ».

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Charrier.

Liens : ce roman chez l’éditeur ; et retrouvez ici l’hommage à Monsieur Toussaint Louverture et les liens vers les autres articles de François Lechat sur des livres publiés par cet éditeur. Il y en aura peut-être encore d’autres, mais ça fait déjà une bonne petite collection d’excellents livres à découvrir.

Le Nouveau

Tracy Chevalier, Le Nouveau, Phébus, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Sollicitée parmi d’autres auteurs pour marquer le 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare par la réécriture de l’une de ses pièces, Tracy Chevalier accepta avec enthousiasme ce défi en choisissant de transposer Othello. Le Nouveau se présente donc comme une adaptation de la tragédie dont elle respecte l’unité de temps (une journée, découpée en cinq moments), l’unité de lieu (une école primaire des environs de Washington), l’unité d’action (la première journée d’un nouveau en CM2).

Le nouveau, c’est Ossei, dit O, fils d’un diplomate ghanéen, habitué aux fréquents changements d’école, à l’accueil réservé voire hostile qui salue l’arrivée d’un enfant noir, contraint de toujours rester sur ses gardes, se débrouiller seul, et ne se pas s’offusquer de comportements racistes, intentionnels ou maladroits.

Sauf que cette fois, O est accueilli avec beaucoup de gentillesse par Dee, la fille la plus appréciée de toute l’école. Soulagé et heureux, il ignore que cela va déclencher immédiatement la colère de Ian, maître incontesté et redouté de la petite communauté des CM2 et champion de la manipulation.

Jeux de ballons, cordes à sauter, refrains fredonnés dans les rondes, escalade de cages à poules, chuchotements et éclats de rire, le microcosme d’une cour de récréation ordinaire n’est pas pour autant une image du paradis. Il y règne des lois, des petits chefs, des enjeux de pouvoir, des jeux de séduction ou d’exclusion, des codes et des secrets. L’intérêt du roman est d’explorer cet univers faussement innocent en attribuant tous les rôles principaux à des enfants.

Très intéressant également, le choix d’un enfant noir dans une école où tous les autres sont de race blanche, ce qui permet au lecteur de mesurer les préjugés et ignorances qui sont le terreau du racisme ordinaire.

Une réserve cependant pour ce roman, à bien des égards intéressant, mais c’est une réserve non négligeable : on peine à croire que ces enfants n’aient que 10-11 ans. Le langage tout comme l’évolution des situations (couples qui se font et défont, baisers volés, jalousies), tout cela resserré dans l’espace temporel d’une journée de classe, évoque davantage des pré-ados de 12-14 ans (d’autant que l’action se situe vers 1970). On peut conclure que cette histoire n’est pas vraiment crédible. Sans doute, mais il s’agit d’abord d’un jeu littéraire, plutôt réussi à mon sens.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : David Fauquemberg.

Liens : chez l’éditeur.

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