Débâcle

Lize Spit, Débâcle, Actes Sud, 2018

Par Françoise Ghilain.

Je viens de découvrir une jeune écrivaine belge, Lize Spit, 28 ans, éditée chez  Actes Sud… à travers son roman Débâcle (*) qui fait un tabac et à juste titre ! Le titre en néerlandais est Het Smelt qui signifie « Ça fond »…

Un livre extrêmement bien construit… Une excellente traduction du néerlandais en français. Sur la couverture de ce livre en français : une photo d’enfant réalisée par la photographe Frieke Janssens… très interpellante aussi !

J’invite vivement tous les lecteurs des Yeux dans les livres à découvrir Lize Spit !

(*) Débâcle : rupture des glaces d’un cours d’eau.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Emmanuelle Tardif.

Liens : chez l’éditeur.

Trente ans et des poussières

Jay McInerney, Trente ans et des poussières, Points, 2017

Par François Lechat.

Normalement, je ne devrais pas parler de ce livre ici, puisqu’il est paru en français il y a 25 ans. Mais il s’agit du premier tome d’une trilogie dont le dernier volet vient de paraître en édition de poche, et que j’ai bien l’intention de lire intégralement.

Parfois, on ne tient pas ce genre de promesse. J’avais pris la même résolution après avoir lu le premier volume de La symphonie du hasard, de Douglas Kennedy [voir ici], et lorsque j’ai vu les deux derniers volumes en librairie, il y a quelques semaines, le souvenir du premier était tellement flou que j’ai renoncé à lire les suivants, qui ne me faisaient pas envie. A l’inverse, quand j’ai achevé Trente ans et des poussières, j’ai décidé d’acheter les deux derniers tomes au plus vite, car cette saga est bien plus consistante que celle de Kennedy.

L’ambition est la même : saisir l’histoire récente des Etats-Unis à travers un groupe de personnages assez ordinaires, lier la petite histoire à la grande. Mais chez McInerney, à la différence de Kennedy, on sent le souffle des événements, qui pour le premier tome se situent aux alentours du krach boursier de 1987. Et si ses personnages sont des archétypes, assez convenus a priori (le couple réussi, le milliardaire sans scrupule, la femme fatale, l’ami amoureux, le Noir discriminé, l’écrivain en panne d’inspiration…), il leur donne de la vie et de la puissance en les serrant au plus près, en entrant dans le détail de leurs joies et de leurs tourments, avec ces brèves notations psychologiques et sociales qui font le sel des grands romans américains. Je ne suis pas en admiration devant son style, parfois légèrement revêche (ce qui convient au sujet, car l’Histoire est tragique, évidemment), mais il crée un vrai suspense et réussit des scènes fortes. Je vous donnerai donc des nouvelles de la suite, qui se situe aux alentours du 11-Septembre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Etats-Unis). Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

Liens : chez l’éditeur.

La chorale des dames de Chilbury

Jennifer Ryan, La chorale des dames de Chilbury, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ce roman épistolaire se passe à la fin de la drôle de guerre et au début de la bataille d’Angleterre (1940). Le petit village de Chilbury dans le Kent est confronté au départ de ses hommes à la guerre sur le Continent et aux premiers fils morts de la blitzkrieg.

La chorale de l’église n’a plus d’hommes et doit fermer, mais arrive une professeure de musique, Miss Trent, qui décide de créer une chorale entièrement féminine. Shocking pour certains. À travers les lettres envoyées par certains membres de cette chorale ou leurs journaux intimes, on découvre comment le village s’installe dans la guerre,  la prise de pouvoir de certaines femmes qui ont des envies d’émancipation, la dureté des premiers bombardements, etc.

C’est un petit roman qu’on prend plaisir à lire, de la veine du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, tour à tour plein de d’humour ou de gravité. Un bon roman de vacances, très anglais, sans plus.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur ; critique du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

Le sympathisant

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Difficile de parler de ce livre brillant, hors norme, profondément jouissif, mais qui semblait devoir être sinistre. Qu’on en juge : le héros est un bâtard, né à l’époque coloniale d’une mère vietnamienne et d’un prêtre français, étroitement associé aux opérations américaines au Vietnam, mais sympathisant communiste faisant office d’agent secret au service du Vietcong. Tout ce qu’il faut pour livrer une confession plombante, une lourde soupe politico-psychologique. Et de fait, c’est bien d’une confession qu’il s’agit, notre narrateur devant rendre des comptes devant… vous verrez qui si vous lisez le livre. Le miracle accompli par l’auteur, c’est que l’on comprend tout alors qu’il n’explique presque rien, et que si l’on excepte les chapitres se déroulant au Vietnam (qui pouvaient difficilement être joyeux), il maintient une légère autodérision, une distance permanente du narrateur par rapport à lui-même, qui fait merveille. Cette distance découle évidemment de la double bâtardise du narrateur, biologique et politique : il n’est dupe de rien et ne peut jamais s’engager totalement, trop lié aux Américains pour ne pas se laisser séduire par l’Occident, trop Vietnamien pour basculer vers l’Ouest, trop engagé auprès des communistes pour regarder l’Amérique et ses alliés vietnamiens d’un œil indulgent. Tout ceci, encore une fois, peut paraître trop sérieux, mais ce qui domine, dans ce récit, est le pétillement de l’intelligence, la finesse de l’écriture, le sens du concret. Les femmes, les officiers, les politiciens américains, le tournage d’un film hollywoodien situé au Vietnam…, tout est rendu à un rythme enlevé, avec brio, jusqu’à ce que le propos devienne plus grave car la mort rôde. Un roman virtuose, consacré par le prix Pulitzer en 2016.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

Liens : chez l’éditeur.

Ceux d’ici

Jonathan Dee, Ceux d’ici, Plon, 2018

Par François Lechat.

Pourquoi ce livre impeccable laisse-t-il un léger goût de trop peu ? Sans doute parce qu’il est impeccable, justement : si bien mené qu’on aurait aimé y découvrir aussi un grain de folie, ou des situations plus dramatiques. Car le sujet s’y prête : dans une petite ville imaginaire du Massachusetts, le chœur des citoyens lambda, équitablement réparti entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, salariés, fonctionnaires et indépendants, voit son cadre de vie progressivement transformé par l’arrivée d’un richissime New-Yorkais. Il ne veut que du bien à sa ville d’adoption, ce Philip Hadi, mais il a des méthodes bien à lui, et il fait irruption dans une communauté ébranlée par le 11-Septembre, rétive à l’impôt, financièrement fragile et qui se laisse séduire par la spéculation immobilière qui conduira au crash boursier de 2008. Au fil d’un roman choral qui donne sa chance à des personnages très divers et toujours typiquement américains, Jonathan Dee brasse une foule de questions existentielles : comment se débrouiller, quelles décisions prendre, quels moyens pour protester, peut-on résister à l’argent facile, comment se défendre en tant que femme, faut-il admettre la tutelle de l’Etat, fait-on la révolution grâce à Internet ou sombre-t-on dans la pornographie… ? Dit ainsi, cela ressemble à un roman à thèse, mais ce n’est pas le cas : c’est plutôt une chronique de la vie quotidienne, irriguée par une série d’intrigues et un grand sens du détail signifiant, qui conduit à montrer sur quels murs butent les personnages et quelles menaces pèsent sur l’Amérique. Avec, en définitive, le choix de rester sobre, de ne pas verser dans la facilité, de donner plutôt à réfléchir. D’où ma remarque du début : au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, on comprend la richesse du propos, on salue l’économie de moyens (une foule de choses sont dites en passant), mais on espère un final plus grandiose, plus spectaculaire. Le livre s’achève pourtant sur de belles scènes, et sur une remarque très subtile. Mais, là aussi, tout en retenue. Même les gros mots – et le livre n’en manque pas, réalisme oblige – gardent leurs nuances sous la plume de Jonathan Dee.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Elisabeth Peelaert.

Liens : chez l’éditeur.

La guitare bleue

John Banville, La guitare bleue, Robert Laffont, 2018

Par François Lechat.

Voici un livre étrange, plein de charme, comme seuls les Britanniques (en l’occurrence, un Irlandais) savent les écrire. Le narrateur est un peintre qui a eu son heure de gloire mais qui a dû remiser ses pinceaux parce qu’il ne parvient plus à saisir le monde, à le comprendre, à s’en emparer. Il paye peut-être ainsi son péché véniel, qui consiste à dérober de menus objets pour le plaisir, pour la beauté du geste, un peu comme il volait le monde en le transposant en deux dimensions sur ses toiles. Et il paye peut-être, plus précisément, un vol plus grave, dont la victime est un de ses amis — je vous laisse deviner de quoi il s’agit. Toujours est-il que sa vie part à vau-l’eau, et pour le lecteur c’est un régal. Lucide et introspectif, notre anti-héros ne nous épargne rien de ses failles, à commencer par un physique ingrat, ni de ses mésaventures, qui prennent de l’ampleur comme il se doit. C’est savoureux parce que c’est britannique, écrit sur un mode pince-sans-rire, légèrement ironique, résolument masochiste, et léger, brillant, avec des formules, des notations, des descriptions aiguës, intelligentes, surprenantes, parfois poétiques mais toujours au second degré (« Je suis tombée amoureuse de toi sur-le-champ, m’a-t-elle dit avec un sourire heureux, son souffle pareil à des doigts chauds courant à travers la fourrure cuivrée de mon torse nu »). Certaines scènes sont d’anthologie, et l’ensemble dégage un parfum rétro, raffiné, qui fait plaisir : de la vraie littérature. Avec un bémol, hélas, en tout cas pour moi : ce bilan d’une vie manquée, rédigé par un narrateur qui cherche le terme exact et la vérité vraie, regorge de souvenirs et de digressions qui font partie intégrante de l’entreprise mais qui, souvent, brisent le suspense, la ligne narrative que l’auteur a su imposer. Mais je suis peut-être trop impatient face à un auteur irlandais, héritier à sa manière de Joyce et de Beckett ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Michèle Albaret-Maatsch.

Liens : chez l’éditeur.

Konbini

Sayaka Murata, Konbini, Denoël & d’ailleurs, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Keiko se rend compte dès la petite enfance qu’elle ne ressent pas les mêmes sentiments que ses petites copines et n’a absolument pas leurs réactions. Pour ne pas avoir d’ennui elle se fond dans la masse. Devenue étudiante, elle trouve un petit boulot dans un Konbini, supérette japonaise ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Là tout est écrit dans un guide : comment remplir les rayons, comment parler aux clients, tout est millimétré. Dix-huit ans plus tard, Keiko y travaille toujours, mais elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant, et elle a 36 ans…

Ce petit livre japonais de 123 pages est un roman satirique et plein d’humour noir sur la société nippone actuelle, où il faut à tout prix entrer dans la bonne case, dans le bon moule. Il a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt.

Un bon petit livre, sans plus. Mais je ne suis pas habituée à la littérature japonaise.

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.

Liens : chez l’éditeur.

Hérésies glorieuses

Lisa McInerney, Hérésies glorieuses, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Un premier roman couronné de plusieurs prix, et qui les mérite bien. Il demande un peu d’attention au début, car l’auteure peut changer subitement de registre, introduire de brefs passages poétiques dans un récit plutôt âpre, décocher des flèches d’une grande intelligence ou parler cru quand il le faut. Cela rend son récit d’autant plus vivant, et c’est là sa principale qualité. Tous ses personnages sont sur le fil du rasoir, un peu atypiques, un peu marginaux, un peu veules, un peu excessifs selon les cas — même Karine, l’unique représentante de la bonne société, qui ne sera pas la dernière à se laisser brûler les ailes. Rien de misérabiliste, pourtant, dans cette noria, mais plutôt une cascade d’événements qui obligent chacun à faire des choix et à se cogner contre des murs, en suivant une pente qui risque d’être fatale mais en essayant, tous et toutes, de s’en sortir. Tendresse, maladresse, cocasserie, sexe, humour, cruauté, fantaisie…, le lecteur traverse une foule de couleurs en se laissant porter par un style direct et subtil, qui emmène le récit à toute vitesse mais ménage aussi, dans des interludes en italiques, des moments de pause et de recul. Pas besoin de connaître l’Irlande pour se laisser prendre à ce roman choral qui se déroule dans une petite ville un peu perdue. Par contre, il faut accepter de voir l’Eglise mise en boîte par un personnage plus vrai que nature, ironique et amoral. Le tout est percutant, savoureux, formidablement visuel. Hérésies glorieuses est d’ailleurs en cours d’adaptation pour la télé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Catherine Richard-Mas.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

La symphonie du hasard

Douglas Kennedy, La symphonie du hasard. Livre 1, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Je lirai sûrement le deuxième tome de ce Douglas Kennedy plus ambitieux que de coutume, mais j’en resterai peut-être là. Car si j’ai compris quelques ressorts de son succès, je reste hésitant sur son mérite. Il noue ici une histoire plaisante comme le sont les romans de campus américains, qui nous dépaysent, nous font rêver et nous offrent une belle brochette de personnages secondaires. Et Kennedy écrit de manière fluide, vivante, sans chichis. Mais cette « fresque à l’ampleur inédite », « portée par un souffle puissant » à en croire son éditeur français, est surtout banale et sans surprise, sauf un coup de théâtre vers la page 270… La narratrice est attachante parce que c’est une fille toute simple, et seul un personnage de professeur met du relief dans le récit. Alors que le thème est celui de la famille et de ses secrets (une découverte inouïe !), les frères et les parents sont, soit assez informes, soit peu crédibles, en tout cas lorsque le père et le frère de l’héroïne sont mêlés à un épisode majeur de géopolitique. Et, surtout, quelle idée de tout nous expliquer, de tout expliciter, des habits portés jusqu’au détail des menus et des réactions psychologiques de l’héroïne alors que, le plus souvent, tout cela aurait pu être tu ou suggéré ! Cela nous vaut quelques phrases assez laides, avec des tirets et des doubles points en bataille, comme si vraiment l’auteur craignait qu’on ne le comprenne pas. J’attendrai le deuxième tome pour juger, mais malgré quelques jolis passages cet auteur me semble surfait.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Chloé Royer.

Liens : chez l’éditeur ; et pourquoi François Lechat n’a finalement pas lu le 2e tome.

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