Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab

Martine Gengoux, Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab, Ed. de l’Aube, 2017 (Aube Poche, 2018)

Par Catherine Chahnazarian.

Tout semble indiquer qu’à cette saison les lectures peuvent être comme les tenues, plus légères, et je ne suis pas la dernière à me détendre d’activités sérieuses avec des lectures faciles. C’est pourtant assez horrifiant de faire son marché aux étals « poches » des grandes librairies. Violette n’échappe pas à la règle des romans de plage, comme si le sable allait de toute façon gâcher quelque chose. (Je l’ai lu dans mon canapé, mais je peux tout de même en dire deux mots, je suppose ?) On retrouve dans celui-ci les défauts classiques d’un premier roman, ce qui peut agacer ou rendre indulgent : des passages inutilement explicites, un abus de détails dans certaines descriptions, un personnage central un peu faible…

Mais l’ensemble se défend. Et puis le blog de Martine Gengoux m’a rappelé que sous les piles de livres pour lesquels on ne criera pas au génie, comme aurait dit François Lechat, se cache tout un monde littéraire vrai, composé d’hommes et de femmes qui ont envie d’écrire, qui aiment faire glisser le stylo sur le papier ou taper au kilomètre sur un clavier, qui se font lire par leurs amis, échangent, lisent ce que sortent les grands et petits éditeurs, se réunissent pour en parler… Voilà d’où vient Violette, celle qui a un profil de baobab et que son auteure mène patiemment, avec un peu d’humour et une réelle sensibilité, au bout de son histoire. Tout cela est sympathique, et payant puisque Martine Gengoux vient de sortir un deuxième roman chez le même éditeur : Ça se casse la figure, une libellule ?

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Belgique).

Liens : en Aube Poche ; le blog de l’auteure.

L’endroit le plus dangereux du monde

Lindsay Lee Johnson, L’endroit le plus dangereux du monde, Jean-Claude Lattès, 2017 (Le Livre de Poche, 2018)

Par François Lechat.

« Phénoménal », « terrifiant », « drôle », disent les critiques mises en avant par l’éditeur en format de poche. C’est tout de même très exagéré pour ce livre certes réussi, et plaisant à lire, mais qui n’a rien d’exceptionnel.

Le sujet est classique : la vie d’un groupe d’adolescents et d’une de leurs enseignantes dans une zone très huppée du nord de San Francisco. Avec une dimension plus précise, et très actuelle : la place prise par les réseaux sociaux et les drames qu’ils peuvent engendrer. Mais d’autres drames surgiront aussi, qui relèvent des dérèglements habituels de la prime jeunesse et des mœurs bien particulières des riches – plus un professeur un peu pervers pour corser le tout.

Tout cela est traité de manière sensible et directe, sans apprêt inutile, dans un récit fluide, haut en couleur et prenant, avec ce qu’il faut de psychologie et de moments de recul. C’est sympathique et agréable, mais trop explicite et un rien convenu pour crier au chef-d’œuvre. Il y aurait eu moyen de faire plus fort et plus dense. A lire pour ne pas bronzer idiot, mais en siestant quand même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Elisabeth Peellaert.

Liens : en Livre de Poche ; la revue de presse du livre chez JC Lattès.

La belle vie et Les jours enfuis

Jay McInerney, La belle vie et Les jours enfuis, L’Olivier 2007 et 2017 (disponibles en « Points »)

Par François Lechat.

J’ai achevé la trilogie de McInerney entamée par Trente ans et des poussières, et l’ensemble tient fort bien la route. Dans les deux derniers tomes, le style est plus fluide et le talent sociologique de l’auteur s’affirme. Au travers d’un couple modèle qui connaît forcément des doutes et des crises, c’est d’abord le portrait d’une ville, New York, que nous livre l’auteur, sous le prisme de la classe moyenne cultivée (on dirait en France les « bobos ») qui peine à renoncer à ses idéaux, l’Art et l’Amour, mais qui doit bien composer avec les lois de l’économie et le désir de réussite. Et aussi avec les règles sociales, qui pour être subtiles n’en sont pas moins contraignantes dans ce milieu raffiné – McInerney prenant un plaisir manifeste à les faire voler en éclats lors de mémorables scènes de dîner, drôles et grinçantes.

Si La belle vie et Les jours enfuis inscrivent toujours le récit sur fond de drame (le 11-Septembre puis la crise financière de 2008), cet aspect est moins fouillé que dans le premier tome, dans lequel le capitalisme à l’américaine jouait un rôle essentiel. McInerney accorde plus de place à l’intime, au fil de sa trilogie, ce qui le rend parfois un peu attendu, voire conventionnel – disons typiquement américain. Mais c’est tellement bien analysé, rendu, dramatisé, avec des pointes de suspense et d’humour, et des personnages secondaires savoureux, qu’on lui accorde cette petite baisse de pression. L’ensemble ne constitue pas un chef-d’œuvre mais il s’en est fallu de peu, et je confirme qu’il présente bien plus d’intérêt que la tentative similaire de Douglas Kennedy. Le public visé n’est sans doute pas le même, plus intellectuel et marqué à gauche chez McInerney.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traducteurs : Agnès Desarthe (La belle vie) et Marc Amfreville (Les jours enfuis).

Liens : l’un et l’autre aux éd° de L’Olivier. La trilogie en Points : I, II, III.

La fille qui brûle

Claire Messud, La fille qui brûle, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Un joli livre sur un thème classique, l’amitié entre deux copines de classe et son délitement à l’approche de l’adolescence, lorsque les différences s’accusent et que les hommes et les garçons commencent à rôder. La peur prend une place de plus en plus importante, dans ce roman de formation, comme un miroir de l’Amérique contemporaine, tétanisée par une foule de dangers réels ou supposés. Mais l’auteure fait bien sentir en quoi les filles ne peuvent éviter de se méfier, et cela fait d’autant mieux ressortir le courage de ses deux héroïnes, qui s’exprime pour chacune dans un genre différent. C’est écrit d’une plume légère, précise, travaillée mais sans effets inutiles. L’action se déroule dans une petite ville du Massachussetts, qui vit au rythme des relations de voisinage, des cancans, de l’omniprésence des mères et du désir d’émancipation des adolescentes. Les deux amies brûlent les étapes et s’autorisent quelques libertés pas bien méchantes, poussées par l’envie de transcender leur quotidien un peu morne. Cela passera par l’exploration d’un lieu étrange, envoûtant, trop longuement décrit vers le début, sans doute, mais qui trouvera toute son importance par la suite. Comment grandir et devenir autonome sans renier son passé, comme se sortir d’une amitié qui confine parfois à l’amour, comment prendre le monde à bras-le-corps quand on a d’abord tendance à le rêver ? Eternelles questions d’adolescentes, traitées ici avec délicatesse – de manière moins incandescente que le titre du roman le laisse entendre.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Le pouvoir

Naomi Alderman, Le pouvoir, Calmann-Lévy, 2018

Par François Lechat. 

Le problème que pose ce roman, c’est que l’idée de départ est géniale. Imaginez : que se passerait-il si, demain, les femmes découvraient qu’elles ont le pouvoir d’électrocuter les personnes qui les entourent ? Et donc de tenir à distance les hommes qui les importunent, ou même pire ? Idée géniale, qui aussitôt nous fait rêver du récit idéal que l’on pourrait en tirer. Pour moi, cela devait être une lente et minutieuse évocation de la manière dont les mœurs, les comportements et les rapports entre les sexes évolueraient, jusqu’à dessiner les contours d’un autre type de société. Mais Naomi Alderman, elle, a opté pour une méthode plus radicale, moins progressive. Après avoir installé le phénomène de départ, elle en évoque les conséquences par des coupes temporelles, en sautant brusquement d’une année à l’autre, jusqu’à un point final tout juste esquissé et que l’on devine apocalyptique. En outre, pour mieux nous déstabiliser, elle introduit dans son récit des trafiquants de drogue aux pratiques brutales, un pays d’Europe de l’Est menacé par la dictature et des groupes religieux pris de délire – sans compter évidemment des commandos de mâles qui entendent résister à la suprématie féminine en voie de constitution. Tout cela est soigneusement construit, solidement mené, mais donne à l’ensemble une allure de thriller assez inattendue, avec des scènes fortes mais aussi des ellipses et des passages un peu difficiles à saisir. Est-ce parce qu’elle vient du pays de Darwin qu’elle a ainsi opté pour une version guerrière de son intrigue, enrichie de soi-disant documents archéologiques assez maladroits (le tout est raconté du point de vue d’une civilisation future, qui regarde notre présent avec sidération) ? Je note encore une mise en abyme virtuose, car le récit central est censé être un roman écrit par un homme de cette civilisation à venir, qui échange des lettres avec une femme convaincue, comme lui, qu’il est impensable qu’une société à domination masculine, la nôtre, ait jamais pu exister – et leur correspondance joue sur de subtils renversements des stéréotypes actuels. Comme vous le voyez, on peut lire ce livre à de multiples niveaux, et il ne faut pas hésiter à se lancer : quoi qu’on en pense, on fera un voyage qui ne manque pas de sel.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Christine Barbaste.

Liens : chez l’éditeur.

Débâcle

Lize Spit, Débâcle, Actes Sud, 2018

Par Françoise Ghilain.

Je viens de découvrir une jeune écrivaine belge, Lize Spit, 28 ans, éditée chez  Actes Sud… à travers son roman Débâcle (*) qui fait un tabac et à juste titre ! Le titre en néerlandais est Het Smelt qui signifie « Ça fond »…

Un livre extrêmement bien construit… Une excellente traduction du néerlandais en français. Sur la couverture de ce livre en français : une photo d’enfant réalisée par la photographe Frieke Janssens… très interpellante aussi !

J’invite vivement tous les lecteurs des Yeux dans les livres à découvrir Lize Spit !

(*) Débâcle : rupture des glaces d’un cours d’eau.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Emmanuelle Tardif.

Liens : chez l’éditeur.

Trente ans et des poussières

Jay McInerney, Trente ans et des poussières, L’Olivier, 1993 (Points, 2017)

Par François Lechat.

Normalement, je ne devrais pas parler de ce livre ici, puisqu’il est paru en français il y a 25 ans. Mais il s’agit du premier tome d’une trilogie dont le dernier volet vient de paraître en édition de poche, et que j’ai bien l’intention de lire intégralement.

Parfois, on ne tient pas ce genre de promesse. J’avais pris la même résolution après avoir lu le premier volume de La symphonie du hasard, de Douglas Kennedy [voir ici], et lorsque j’ai vu les deux derniers volumes en librairie, il y a quelques semaines, le souvenir du premier était tellement flou que j’ai renoncé à lire les suivants, qui ne me faisaient pas envie. A l’inverse, quand j’ai achevé Trente ans et des poussières, j’ai décidé d’acheter les deux derniers tomes au plus vite, car cette saga est bien plus consistante que celle de Kennedy.

L’ambition est la même : saisir l’histoire récente des Etats-Unis à travers un groupe de personnages assez ordinaires, lier la petite histoire à la grande. Mais chez McInerney, à la différence de Kennedy, on sent le souffle des événements, qui pour le premier tome se situent aux alentours du krach boursier de 1987. Et si ses personnages sont des archétypes, assez convenus a priori (le couple réussi, le milliardaire sans scrupule, la femme fatale, l’ami amoureux, le Noir discriminé, l’écrivain en panne d’inspiration…), il leur donne de la vie et de la puissance en les serrant au plus près, en entrant dans le détail de leurs joies et de leurs tourments, avec ces brèves notations psychologiques et sociales qui font le sel des grands romans américains. Je ne suis pas en admiration devant son style, parfois légèrement revêche (ce qui convient au sujet, car l’Histoire est tragique, évidemment), mais il crée un vrai suspense et réussit des scènes fortes. Je vous donnerai donc des nouvelles de la suite, qui se situe aux alentours du 11-Septembre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Etats-Unis). Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

Liens : chez L’Olivier ; en Points. La critique des deux volumes suivants.

La chorale des dames de Chilbury

Jennifer Ryan, La chorale des dames de Chilbury, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ce roman épistolaire se passe à la fin de la drôle de guerre et au début de la bataille d’Angleterre (1940). Le petit village de Chilbury dans le Kent est confronté au départ de ses hommes à la guerre sur le Continent et aux premiers fils morts de la blitzkrieg.

La chorale de l’église n’a plus d’hommes et doit fermer, mais arrive une professeure de musique, Miss Trent, qui décide de créer une chorale entièrement féminine. Shocking pour certains. À travers les lettres envoyées par certains membres de cette chorale ou leurs journaux intimes, on découvre comment le village s’installe dans la guerre,  la prise de pouvoir de certaines femmes qui ont des envies d’émancipation, la dureté des premiers bombardements, etc.

C’est un petit roman qu’on prend plaisir à lire, de la veine du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, tour à tour plein de d’humour ou de gravité. Un bon roman de vacances, très anglais, sans plus.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur ; critique du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

Le sympathisant

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Difficile de parler de ce livre brillant, hors norme, profondément jouissif, mais qui semblait devoir être sinistre. Qu’on en juge : le héros est un bâtard, né à l’époque coloniale d’une mère vietnamienne et d’un prêtre français, étroitement associé aux opérations américaines au Vietnam, mais sympathisant communiste faisant office d’agent secret au service du Vietcong. Tout ce qu’il faut pour livrer une confession plombante, une lourde soupe politico-psychologique. Et de fait, c’est bien d’une confession qu’il s’agit, notre narrateur devant rendre des comptes devant… vous verrez qui si vous lisez le livre. Le miracle accompli par l’auteur, c’est que l’on comprend tout alors qu’il n’explique presque rien, et que si l’on excepte les chapitres se déroulant au Vietnam (qui pouvaient difficilement être joyeux), il maintient une légère autodérision, une distance permanente du narrateur par rapport à lui-même, qui fait merveille. Cette distance découle évidemment de la double bâtardise du narrateur, biologique et politique : il n’est dupe de rien et ne peut jamais s’engager totalement, trop lié aux Américains pour ne pas se laisser séduire par l’Occident, trop Vietnamien pour basculer vers l’Ouest, trop engagé auprès des communistes pour regarder l’Amérique et ses alliés vietnamiens d’un œil indulgent. Tout ceci, encore une fois, peut paraître trop sérieux, mais ce qui domine, dans ce récit, est le pétillement de l’intelligence, la finesse de l’écriture, le sens du concret. Les femmes, les officiers, les politiciens américains, le tournage d’un film hollywoodien situé au Vietnam…, tout est rendu à un rythme enlevé, avec brio, jusqu’à ce que le propos devienne plus grave car la mort rôde. Un roman virtuose, consacré par le prix Pulitzer en 2016.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

Liens : chez l’éditeur.

Ceux d’ici

Jonathan Dee, Ceux d’ici, Plon, 2018

Par François Lechat.

Pourquoi ce livre impeccable laisse-t-il un léger goût de trop peu ? Sans doute parce qu’il est impeccable, justement : si bien mené qu’on aurait aimé y découvrir aussi un grain de folie, ou des situations plus dramatiques. Car le sujet s’y prête : dans une petite ville imaginaire du Massachusetts, le chœur des citoyens lambda, équitablement réparti entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, salariés, fonctionnaires et indépendants, voit son cadre de vie progressivement transformé par l’arrivée d’un richissime New-Yorkais. Il ne veut que du bien à sa ville d’adoption, ce Philip Hadi, mais il a des méthodes bien à lui, et il fait irruption dans une communauté ébranlée par le 11-Septembre, rétive à l’impôt, financièrement fragile et qui se laisse séduire par la spéculation immobilière qui conduira au crash boursier de 2008. Au fil d’un roman choral qui donne sa chance à des personnages très divers et toujours typiquement américains, Jonathan Dee brasse une foule de questions existentielles : comment se débrouiller, quelles décisions prendre, quels moyens pour protester, peut-on résister à l’argent facile, comment se défendre en tant que femme, faut-il admettre la tutelle de l’Etat, fait-on la révolution grâce à Internet ou sombre-t-on dans la pornographie… ? Dit ainsi, cela ressemble à un roman à thèse, mais ce n’est pas le cas : c’est plutôt une chronique de la vie quotidienne, irriguée par une série d’intrigues et un grand sens du détail signifiant, qui conduit à montrer sur quels murs butent les personnages et quelles menaces pèsent sur l’Amérique. Avec, en définitive, le choix de rester sobre, de ne pas verser dans la facilité, de donner plutôt à réfléchir. D’où ma remarque du début : au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, on comprend la richesse du propos, on salue l’économie de moyens (une foule de choses sont dites en passant), mais on espère un final plus grandiose, plus spectaculaire. Le livre s’achève pourtant sur de belles scènes, et sur une remarque très subtile. Mais, là aussi, tout en retenue. Même les gros mots – et le livre n’en manque pas, réalisme oblige – gardent leurs nuances sous la plume de Jonathan Dee.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Elisabeth Peelaert.

Liens : chez l’éditeur.

La guitare bleue

John Banville, La guitare bleue, Robert Laffont, 2018

Par François Lechat.

Voici un livre étrange, plein de charme, comme seuls les Britanniques (en l’occurrence, un Irlandais) savent les écrire. Le narrateur est un peintre qui a eu son heure de gloire mais qui a dû remiser ses pinceaux parce qu’il ne parvient plus à saisir le monde, à le comprendre, à s’en emparer. Il paye peut-être ainsi son péché véniel, qui consiste à dérober de menus objets pour le plaisir, pour la beauté du geste, un peu comme il volait le monde en le transposant en deux dimensions sur ses toiles. Et il paye peut-être, plus précisément, un vol plus grave, dont la victime est un de ses amis — je vous laisse deviner de quoi il s’agit. Toujours est-il que sa vie part à vau-l’eau, et pour le lecteur c’est un régal. Lucide et introspectif, notre anti-héros ne nous épargne rien de ses failles, à commencer par un physique ingrat, ni de ses mésaventures, qui prennent de l’ampleur comme il se doit. C’est savoureux parce que c’est britannique, écrit sur un mode pince-sans-rire, légèrement ironique, résolument masochiste, et léger, brillant, avec des formules, des notations, des descriptions aiguës, intelligentes, surprenantes, parfois poétiques mais toujours au second degré (« Je suis tombée amoureuse de toi sur-le-champ, m’a-t-elle dit avec un sourire heureux, son souffle pareil à des doigts chauds courant à travers la fourrure cuivrée de mon torse nu »). Certaines scènes sont d’anthologie, et l’ensemble dégage un parfum rétro, raffiné, qui fait plaisir : de la vraie littérature. Avec un bémol, hélas, en tout cas pour moi : ce bilan d’une vie manquée, rédigé par un narrateur qui cherche le terme exact et la vérité vraie, regorge de souvenirs et de digressions qui font partie intégrante de l’entreprise mais qui, souvent, brisent le suspense, la ligne narrative que l’auteur a su imposer. Mais je suis peut-être trop impatient face à un auteur irlandais, héritier à sa manière de Joyce et de Beckett ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Michèle Albaret-Maatsch.

Liens : chez l’éditeur.

Konbini

Sayaka Murata, Konbini, Denoël & d’ailleurs, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Keiko se rend compte dès la petite enfance qu’elle ne ressent pas les mêmes sentiments que ses petites copines et n’a absolument pas leurs réactions. Pour ne pas avoir d’ennui elle se fond dans la masse. Devenue étudiante, elle trouve un petit boulot dans un Konbini, supérette japonaise ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Là tout est écrit dans un guide : comment remplir les rayons, comment parler aux clients, tout est millimétré. Dix-huit ans plus tard, Keiko y travaille toujours, mais elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant, et elle a 36 ans…

Ce petit livre japonais de 123 pages est un roman satirique et plein d’humour noir sur la société nippone actuelle, où il faut à tout prix entrer dans la bonne case, dans le bon moule. Il a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt.

Un bon petit livre, sans plus. Mais je ne suis pas habituée à la littérature japonaise.

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.

Liens : chez l’éditeur.

Hérésies glorieuses

Lisa McInerney, Hérésies glorieuses, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Un premier roman couronné de plusieurs prix, et qui les mérite bien. Il demande un peu d’attention au début, car l’auteure peut changer subitement de registre, introduire de brefs passages poétiques dans un récit plutôt âpre, décocher des flèches d’une grande intelligence ou parler cru quand il le faut. Cela rend son récit d’autant plus vivant, et c’est là sa principale qualité. Tous ses personnages sont sur le fil du rasoir, un peu atypiques, un peu marginaux, un peu veules, un peu excessifs selon les cas — même Karine, l’unique représentante de la bonne société, qui ne sera pas la dernière à se laisser brûler les ailes. Rien de misérabiliste, pourtant, dans cette noria, mais plutôt une cascade d’événements qui obligent chacun à faire des choix et à se cogner contre des murs, en suivant une pente qui risque d’être fatale mais en essayant, tous et toutes, de s’en sortir. Tendresse, maladresse, cocasserie, sexe, humour, cruauté, fantaisie…, le lecteur traverse une foule de couleurs en se laissant porter par un style direct et subtil, qui emmène le récit à toute vitesse mais ménage aussi, dans des interludes en italiques, des moments de pause et de recul. Pas besoin de connaître l’Irlande pour se laisser prendre à ce roman choral qui se déroule dans une petite ville un peu perdue. Par contre, il faut accepter de voir l’Eglise mise en boîte par un personnage plus vrai que nature, ironique et amoral. Le tout est percutant, savoureux, formidablement visuel. Hérésies glorieuses est d’ailleurs en cours d’adaptation pour la télé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Catherine Richard-Mas.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

La symphonie du hasard

Douglas Kennedy, La symphonie du hasard. Livre 1, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Je lirai sûrement le deuxième tome de ce Douglas Kennedy plus ambitieux que de coutume, mais j’en resterai peut-être là. Car si j’ai compris quelques ressorts de son succès, je reste hésitant sur son mérite. Il noue ici une histoire plaisante comme le sont les romans de campus américains, qui nous dépaysent, nous font rêver et nous offrent une belle brochette de personnages secondaires. Et Kennedy écrit de manière fluide, vivante, sans chichis. Mais cette « fresque à l’ampleur inédite », « portée par un souffle puissant » à en croire son éditeur français, est surtout banale et sans surprise, sauf un coup de théâtre vers la page 270… La narratrice est attachante parce que c’est une fille toute simple, et seul un personnage de professeur met du relief dans le récit. Alors que le thème est celui de la famille et de ses secrets (une découverte inouïe !), les frères et les parents sont, soit assez informes, soit peu crédibles, en tout cas lorsque le père et le frère de l’héroïne sont mêlés à un épisode majeur de géopolitique. Et, surtout, quelle idée de tout nous expliquer, de tout expliciter, des habits portés jusqu’au détail des menus et des réactions psychologiques de l’héroïne alors que, le plus souvent, tout cela aurait pu être tu ou suggéré ! Cela nous vaut quelques phrases assez laides, avec des tirets et des doubles points en bataille, comme si vraiment l’auteur craignait qu’on ne le comprenne pas. J’attendrai le deuxième tome pour juger, mais malgré quelques jolis passages cet auteur me semble surfait.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Chloé Royer.

Liens : Chez l’éditeur. Voir aussi pourquoi François Lechat n’a finalement pas lu le 2e tome et ce qu’en pense Brigitte Niquet (voir commentaire après l’article de Fr. Lechat).

La tanche

Inge Schilperoord, La tanche, Belfond, 2017

Par François Lechat.

En tombant sur ce livre en librairie, j’y ai vu un défi. Un nom d’auteur inconnu et imprononçable, un titre sec et peu ragoûtant et une couverture minimaliste : l’éditeur devait se sentir sûr de son coup pour oser proposer un tel ouvrage. Même si ce livre a été couronné de distinctions aux Pays-Bas, qui, sérieusement, a envie de s’intéresser à une tanche ? La réponse est simple : les deux héros – Jonathan, un homme encore jeune qui vient d’être libéré de prison faute de preuves, et « la fillette », une gamine joueuse et sensible qui habite juste à côté de chez lui et qui veut à tout prix sauver cette tanche d’une mort injuste. Car elle n’a pas mérité de dépérir dans un aquarium lors de la pire canicule qu’ait jamais connue le village dans lequel revient Jonathan, un coin désolé en bordure de mer. La tanche servira évidemment d’objet transitionnel entre eux : elle leur permettra de nouer des liens qui, pour elle, compenseront le divorce de ses parents et les absences de sa mère et, pour lui, constitueront un danger majeur : comment résister à ses pulsions ? C’est tout l’enjeu de ce livre étonnant de maîtrise (un seul adjectif mal choisi en 200 pages, qui fait ressortir la perfection du reste), de tension (car on s’identifie dès le début à cet homme de bonne volonté, dépassé par ses désirs et borné par sa bêtise) et de finesse (l’auteure, qui a longtemps exercé comme psychologue judiciaire, décrit avec une force rare le tourbillon des idées et des sensations de Jonathan, ainsi que les protocoles thérapeutiques auxquels il s’astreint, sans jamais verser dans le didactisme). Cela pourrait être glauque, mais c’est fascinant à force de sensibilité et de réalisme, ainsi que d’un sens aigu du drame. L’alternance des huis clos entre Jonathan et sa vieille mère d’une part, entre Jonathan et la fillette d’autre part, semble voué à déchaîner les passions lors de cet été étouffant qui voit un homme perdre pied alors que son psychologue l’avait préparé au mieux à sa libération. A vous de voir si la fin (un peu longuette ?) dément cette catastrophe annoncée.

Catégorie : Littérature étrangère (Pays-Bas). Traduction : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Miss Wyoming

Douglas Coupland, Miss Wyoming, Au diable vauvert, 2017

Par François Lechat.

L’auteur de Génération X donne ici un roman, publié en 2000 au Canada, dont la structure est sophistiquée, tout en restant lisible et très efficace. Deux personnages clés se rencontrent, avant que l’on plonge dans différentes strates de leur passé respectif pour revenir à la rencontre initiale et à ses conséquences. Le nom des héros, Susan Colgate et John Johnson, donne le ton du livre : une satire de la société américaine, incarnée ici par une actrice minable et un producteur aux mœurs sexuelles quelque peu bizarres, accro à la cocaïne comme il se doit. Hollywood, pour autant, reste à l’arrière-plan : l’auteur vise surtout l’univers des médias et, au premier rang, celui des concours de beauté pour petites filles. C’est dans ce cadre qu’on rencontre Marilyn, la mère de Susan, personnage haut en couleur, véritable concentré du mauvais goût américain. On aura compris que le propos est léger, et s’il y a ici un peu de psychologie, elle se limite au fait que Susan et John ont en commun d’avoir totalement rompu avec la société pendant quelques mois et n’en sont pas encore revenus. On ne s’ennuie pas, les personnages secondaires fonctionnent (notamment une jeune femme au QI exceptionnel, ça fait plaisir), certains épisodes sont frappants (l’un d’eux implique une benne à ordures), et on sent l’ambiance de l’Amérique planer sur ce livre sans prétention. « Une comédie romantique hollywoodienne par le pape de la parodie sociale », écrit l’éditeur en quatrième de couverture : parler de pape est très exagéré, mais ce n’est pas mal vu.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Canada). Traduction : Walter Gripp.

Liens : chez l’éditeur.

Vulnérables

Richard Krawiec, Vulnérables, Tusitala, 2017

Par François Lechat.

Ecrit à la fin des années 80, Vulnérables n’a trouvé un éditeur qu’en 2016, « dans le sillage de l’élection présidentielle » comme l’écrit l’auteur dans sa préface. De fait, ce roman a quelque chose de prophétique : il est centré sur les laissés-pour-compte du rêve américain, ceux qui, à côté de la clientèle aisée des Républicains, ont mené Donald Trump à la victoire. Ne craignez pas, pour autant, de lire ici un livre plombé par la politique, ou par la crise économique (même si Billy, l’anti-héros, note qu’en 19 ans de mariage son père n’a économisé que 174 dollars). Les emplois n’étaient pas rares, à la fin des années 80, et les restructurations de l’industrie sont à peine évoquées dans ce roman qui s’en tient à la sphère privée. Celle-ci, par contre, est passée au laser, et on imagine bien la plupart des personnages de Richard Krawiec votant pour Donald Trump, à supposer qu’ils votent. Car ce qu’ils ont d’abord en commun, c’est une profonde misère culturelle, psychologique et affective, un horizon étriqué, un quotidien sans perspectives, des loisirs abrutissants, la peur de manquer et des addictions de toute sorte. Seule fait exception, ici, Sharon, qui ne se laisse pas arrêter par sa polio et par les béquilles dont elle dépend. Mais elle ne peut pas grand’ chose, à elle seule, contre l’enchaînement des motifs qui ont amené Billy à la délinquance et ont conduit ses parents à se claquemurer chez eux et à l’empêcher de voir sa sœur, jusqu’au moment où il lui faut revenir pour aider sa famille. Dans les basses classes d’une petite ville américaine, tout le monde se cogne à tout le monde, au propre comme au figuré. Cela n’empêche pas les cœurs de battre, ni Billy de vouloir s’en sortir, mais les moyens manquent, et le minimum de maîtrise nécessaire pour ne pas rechuter. Tout cela est mis en scène sans excès, sans complaisance, de façon d’autant plus humaine que c’est Billy, le pire de tous, qui se raconte et tente de vaincre ses démons, et y arrivera peut-être. Il n’empêche : d’une plume très sûre, à coup de détails qui font mouche, avec un style nerveux et vivant, Richard Krawiec nous plonge dans une sorte de cauchemar éveillé, heureusement traversé par des éclairs d’humanité.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Charles Recoursé.

Liens : chez l’éditeur.

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