La vraie vie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018

Par Brigitte Niquet.

Il faut avoir le cœur et les autres organes bien accrochés pour lire jusqu’au bout La vraie vie et surtout pour admettre comme prémices que « le vert paradis des amours enfantines » cher à Baudelaire puisse être « ça », une descente aux enfers dont  les deux jeunes protagonistes, malmenés par le destin autant que par les adultes qui les entourent, ne réussissent que par miracle à sortir presque indemnes physiquement. Il leur restera à rebâtir leur vie, autant que faire se peut, sur un champ de ruines.

Il faut avoir le cœur bien accroché donc, et pourtant l’écriture, presque constamment métaphorique, est si talentueuse et les personnages si attachants qu’on n’imagine même pas d’abandonner le livre en cours de lecture. Au contraire, c’est un page turner, aussi addictif que le meilleur des thrillers, susceptible de vous faire passer une nuit blanche pour savoir comment l’héroïne, après avoir naïvement misé sur une machine à remonter le temps capable d’effacer le passé et permettant ainsi de le réécrire autrement, va parvenir à arracher son petit frère Gilles à la hyène qui ricane, qui lui dévore le cerveau et le transforme en tortionnaire d’animaux dont les cadavres jonchent son chemin. Si Nietzsche a raison et si « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ces deux enfants-là deviendront des surhommes. Dans le cas de la soeur aînée (qui n’a pas de prénom), il s’agira plutôt, évidemment, d’une « sur-femme », si l’on peut se permettre ce néologisme, mais sa personnalité hors du commun transcende les genres.

Un livre très dense, très beau, très brutal, un livre qui dérange, un chef-d’œuvre dans son genre. Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

La vie parfaite

Silvia Avallone, La vie parfaite, Liana Levi, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un roman que j’ai vraiment aimé, attachant mais dur.

Nous sommes à Bologne, de nos jours, dans la cité des Lombriconi (des lombrics), deux immenses barres très longues entourées de sept tours. Cette cité, on y nait et on y reste, ou on y arrive suite à des accidents de la vie. Rosaria était douée pour l’école, allait faire des études, mais elle croise un beau gosse, un voyou (la Mafia n’est jamais loin). À 17 ans, elle est enceinte d’Adèle et bientôt de Jessica, et son mari se retrouve en prison. Même si elle doit se tuer au travail, ses filles feront des études et auront une vie parfaite ! Mais l’histoire se répète pour Adèle et ce roman commence quand celle-ci accouche dans des circonstances terribles. Va-t-elle garder cet enfant ?

Dans les beaux quartiers, il y a Dora, la prof de littérature, et Fabio, l’architecte. Tout semble aller bien pour eux mais la vie ne leur a pas fait de cadeaux non plus et leur couple se déchire dans l’impossibilité d’avoir un enfant.

Les deux mondes se croisent mais ne se mélangent jamais. Il y a beaucoup de personnages, de portraits d’ados et d’adultes, sans concession mais attachants. Ils aspirent au bonheur (pour eux ou leur famille) — quand ils n’ont pas déjà abandonné tout espoir.

Un roman réaliste, très humain, où les hommes n’ont pas toujours le beau rôle, où on retrouve les mamas italiennes qui se battent comme elles peuvent pour leurs enfants. Car le thème principal est la maternité, follement désirée ou au contraire subie.

Une belle chronique sociale, sans pathos.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur.

Filles de la mer

Mary Lynn Bracht, Filles de la mer, Robert Laffont, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Coup de coeur.

L’histoire d’Hana commence en été 1943 sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne, alors que l’envahisseur japonais y fait régner la terreur. Le fond historique sur lequel elle a été construite lui confère une dimension de vérité et une densité saisissantes. On est totalement immergé dans un drame personnel et familial bouleversant. D’autant que l’auteure manie avec le plus grand art rebondissements et suspense. Des accents orientaux dans le style, des décors naturels d’une grande beauté et les modes de vie traditionnels des personnages, notamment de ces filles de la mer, plongeuses  en grande profondeur faisant vivre leur famille des produits de leur pêche, tout cela emmène le lecteur dans un autre monde – mais un monde qui a existé. Hana et sa sœur Emiko (Emi) racontent à la fois leur histoire et ce que les guerres réservent hélas souvent aux femmes, les Coréennes ayant beaucoup souffert.

Un roman témoignage donc, bien que fictionnel ; dur et dénonciateur. Il est inspiré des récits de la mère de l’auteure et des amies de celle-ci.

Vraiment excellent mais à ne pas mettre entre les mains de petites filles.

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Sarah Tardy.

Liens : chez l’éditeur.

Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

Lire la suite « Un mariage anglais »

L’amie prodigieuse (la tétralogie)

Elena Ferrante, « L’Amie prodigieuse » (L’amie prodigieuseLe nouveau nomCelle qui fuit et celle qui resteL’enfant perdue), Gallimard, 2014-2018

Par François Lechat.

J’ai enfin terminé la saga en quatre tomes d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Et je confirme : cette tétralogie mérite les superlatifs et le succès qui l’entourent. Personnellement, j’ai ressenti une légère baisse d’intérêt à deux moments, pendant quelques chapitres du deuxième tome et du quatrième tome. Mais d’autres auront sans doute eu l’impression inverse : ces chapitres sont ceux dans lesquels la narratrice, Elena, se focalise sur son amour pour le beau et ténébreux Nino, ce qui rend le roman moins social et moins choral, mais plus fort pour qui aime les intrigues intimistes.

Il reste qu’à mes yeux, le mérite le plus éclatant de Ferrante est de nous offrir une suite ininterrompue de péripéties romanesques rehaussée d’un sens inouï des stratégies sociales, des codes, des espérances et des comportements d’une foule de micro-sociétés finement stratifiées, subtilement hiérarchisées selon les quartiers, les métiers, les familles, les sexes…, et qui ne cessent d’interagir et de se juger. Il y a du Balzac et du Proust chez Ferrante, un art consommé de nous rendre complice des moindres détails par lesquels chacun tente de conserver sa position, son honneur, son image, sa situation, ses idéaux. Ou des moindres détails par lesquels certains s’efforcent de changer de position, en y parvenant ou pas, ou en arrivent à trahir et à se trahir. Parmi les dizaines de personnages qui peuplent cet univers foisonnant, et dont Ferrante nous rappelle toujours finement la situation, chaque lectrice et chaque lecteur aura ses préférés, de même que chacun préférera telle ou telle époque.

Au final, et sans rien déflorer, les deux héroïnes auront fait un chemin inverse. Lila, « l’amie prodigieuse », l’enfant revêche dotée de talents hors normes, sera la proie du destin parce qu’elle a tourné sa colère contre son quartier, parce qu’elle n’a pas voulu rompre vraiment avec sa condition, espérant pouvoir changer le monde plutôt qu’elle-même. Elena, au contraire, bien moins douée sinon moins jolie, réussira son ascension sociale mais au prix de mille ruptures, et en doutant toujours de sa légitimité, elle qui est bien consciente de rester une forte en thème, une besogneuse. Par-delà le tourbillon des événements et des sentiments, sur fond d’Italie gangrenée par la mafia et la corruption, c’est une question théologique qui sous-tend la saga de Ferrante, celle consistant à savoir si l’on se sauve par la grâce, comme Lila devrait pouvoir le faire, ou par les œuvres, comme le tente Elena. Mais cette question n’est jamais formulée : tout passe par le récit, ou par le dialogue qu’Elena entretient avec sa propre histoire, et qui reste romanesque de bout en bout, jamais pédant. Avec un final quelque peu pervers et d’une grande beauté, qui ne déçoit pas alors que le lecteur, cent fois, se demande comment l’auteure parviendra à clore un tel cycle.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur, le tome I, le tome II, le tome III, le tome IV  ; les critiques de François Lechat des tomes I et II.

De chair et de sang

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Michael Cunningham, De chair et de sang, Belfond, 1995

Par François Lechat.

J’ai failli passer à côté de ce chef-d’œuvre, dont le titre et l’auteur me disaient vaguement quelque chose, mais sans plus. J’ai bien fait de suivre mon intuition, de me donner une chance de combler une lacune : c’est une réussite rare, impressionnante de maîtrise.

L’histoire est centrée sur l’évolution et la famille de Constantin, un immigrant grec qui tente de faire son chemin aux Etats-Unis, à Newark. C’est un homme de devoir, ambitieux et dur à la peine, pétri de valeurs traditionnelles, comme sa femme, Mary, une belle Américaine. Mais il a aussi ses failles et ses pulsions – de même que Mary, épouse modèle, s’applique à respecter l’étiquette en toute chose sans pour autant se défaire d’un sentiment d’angoisse et de gêne. Leurs trois enfants sont également déchirés entre le jeu des convenances et des aspirations parfois scandaleuses aux yeux de l’entourage, et donc soigneusement cachées : on n’a pas impunément de tels parents. Comment vivre sans vivre, ou quel prix payer pour sa liberté ? On sent, dans ce récit chronologique, procédant par des coups de projecteur chaque fois centrés sur un des personnages, tout le poids du conformisme américain et d’un sens authentique de la morale. Et puis ce drame propre aux migrants qui consiste à devoir s’élever pour réussir sa vie, à devoir se faire accepter par les autres pour s’accepter à ses propres yeux. Si le récit enjambe 1968 et se poursuit bien au-delà, il s’enracine dans un époque où la liberté était une conquête, où il n’allait pas de soi de vivre comme on l’entend, conformément à sa personnalité.

Michael Cunningham incarne tout ceci dans des personnages subtilement dessinés, qui attirent tous la sympathie malgré ce qui les sépare. Et dont les drames, pour certains, sont rendus avec une force inouïe : un des derniers chapitres, en particulier, est d’une beauté déchirante. Si vous aimez les grands romans du 19e siècle, ne manquez pas cette traversée du 20e.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne Damour.

Liens : sur Lisez.com 10/18 (épuisé en Poche ?)

Ariane

Myriam Leroy, Ariane, Don Quichotte éditions, 2018

Par François Lechat.

Curieux livre, assez déroutant. Je l’ai acheté sur le conseil de différents critiques, mais sans bien savoir à quoi m’attendre. En lisant les premières pages, j’ai eu peur d’avoir affaire à un roman un peu pincé, trop soigné, une prose légèrement précieuse dans le genre parisien. Puis, première surprise, j’ai découvert que l’histoire se déroule tout entière en Belgique, dans une petite province au sud de Bruxelles, ce qui est tout de suite moins glamour. Mais j’ai apprécié le ton finalement naturaliste adopté par la narratrice, qui fait le récit d’une amitié fusionnelle entre deux adolescentes qu’une barrière de classe aurait dû séparer. Ou plutôt, j’ai apprécié ce côté naturaliste aussi longtemps que la province belge et les délires adolescents n’étaient pas trop glauques. Or ils le deviennent, au fil du roman, et si on peut rendre grâce à l’auteure de n’avoir reculé devant rien, on aurait aimé un langage moins cru, pour ne pas dire moins vulgaire. D’autant que si une de ses deux héroïnes n’est pas banale et ne s’oublie pas, le thème n’a rien d’original, et les provocations des adolescentes ne brillent « ni par le goût, ni par l’esprit », comme le chantait Brassens. J’ai donc suivi cette intrigue avec une sympathie un peu déclinante, sans jamais m’ennuyer (il y a du verbe et de l’action…), mais en craignant que la fin ne soit too much. Mais là, au contraire, une certaine sobriété reprend le dessus, avec de la finesse et un joli sens de l’ellipse dans les dernières pages. Il n’empêche : si ce livre est loin d’être médiocre, il demande un estomac bien accroché. Et, surtout, évitez-le si vous habitez Nivelles, l’épicentre de l’action – ou alors, profitez-en pour enfin vous résoudre à déménager…

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : donquichotte-editions.com

D.

Robert Harris, D., Plon, 2014 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Georges Picquart, commandant dans l’armée française, est un homme sans histoire. Il est musicien, il aime la littérature, il a des amis raffinés et sympathiques. Il est mêlé – d’assez loin – au conseil de guerre qui charge le capitaine Alfred Dreyfus, accusé d’avoir livré des informations secrètes à l’Allemagne. La perte de l’Alsace et de la Lorraine est très présente dans les esprits puisqu’elle date d’une vingtaine d’années à peine ; et Dreyfus a le malheur d’être juif dans un pays où l’antisémitisme atteint des proportions considérables (la France). Alors que le traître est envoyé sur l’Ile du Diable, Picquart est promu et prend ses nouvelles fonctions dans un service qui contrarie sa nature. Mais d’autres choses vont le contrarier : ce qu’il découvre parce qu’il est scrupuleux, qui choque sa droiture de soldat et sa sensibilité d’homme. C’est alors que ce qui arrive au capitaine va devenir une Affaire avec un grand A. Parce que Picquart est honnête et rigoureux, et que tout le monde ne l’est pas.

En nous racontant l’affaire Dreyfus vue par Georges Picquart, narrateur et héros de D., Robert Harris la rend compréhensible : un mécanisme se met en place, par bêtise, par ambition, par racisme ; ensuite c’est un engrenage fou, cynique, honteux, écoeurant.

Que l’on connaisse ou non les détails ou ne fût-ce que la trame de l’affaire importe peu pour se plonger dans ce passionnant roman qui a tout pour plaire aux amateurs de thrillers aussi bien que de romans historiques : un héros attachant, des amis, des ennemis, de vrais méchants, des suspenses, des coups de théâtre, des femmes aimantes, de l’espionnage, de la politique, de l’intelligence, de l’honneur et du courage. Beaucoup de courage…

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le mot et les références de l’éditeur. Un intéressant site sur l’Affaire Dreyfus. Nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

La saison des feux

Celeste Ng, La Saison des feux, Sonatine, 2018

Par François Lechat.

Sur un thème proche de ma dernière lecture, L’endroit le plus dangereux du monde (voir ici), un livre d’un niveau très supérieur.

Il s’agit encore d’une communauté d’Américains aisés, vivant à l’écart des peines et des travaux du peuple. Ceux-ci habitent littéralement en vase clos, dans une banlieue organisée selon des règles strictes, comme une utopie bourgeoise destinée à garantir le bonheur de ses résidents à force de convenances et de sens des détails – et de la famille, naturellement. Mais comme on s’en doute, et comme le titre le suggère, cette belle harmonie se verra menacée par un élément perturbateur, l’arrivée d’une mère et de sa fille qui n’entreront pas vraiment dans le moule.

Résumé ainsi, c’est assez banal – sauf que, du début jusqu’à la fin, l’auteure fait preuve d’une finesse, d’une intelligence, d’une maturité exceptionnelles. Elle analyse mais elle suggère, aussi ; elle dissèque mais ne se perd pas dans les détails ; elle est évidemment du côté des trublionnes, mais soigne ses personnages les plus conformistes et fait même preuve de sympathie à leur égard. Elle montre aussi ce qui travaille les enfants et les adolescents, sans jamais les prendre pour plus jeunes ou plus âgés qu’ils ne le sont. Et elle fait la part belle aux femmes, plus centrales ici que les hommes, même dans des fonctions (le marchand d’art) qui auraient pu être masculines. Son livre rend ainsi un son très contemporain, tout en brassant des thèmes éternels – le désir d’enfant, les premières amours, l’exploitation des faibles, la nécessité de l’ordre et du désordre… C’est dense, touchant, prenant, subtil, sensible : remarquable, et d’ailleurs remarqué. Si vous avez rêvé d’un Desesperate Housewives intelligent, le voici.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab

Martine Gengoux, Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab, Ed. de l’Aube, 2017 (Aube Poche, 2018)

Par Catherine Chahnazarian.

Tout semble indiquer qu’à cette saison les lectures peuvent être comme les tenues, plus légères, et je ne suis pas la dernière à me détendre d’activités sérieuses avec des lectures faciles. C’est pourtant assez horrifiant de faire son marché aux étals « poches » des grandes librairies. Violette n’échappe pas à la règle des romans de plage, comme si le sable allait de toute façon gâcher quelque chose. (Je l’ai lu dans mon canapé, mais je peux tout de même en dire deux mots, je suppose ?) On retrouve dans celui-ci les défauts classiques d’un premier roman, ce qui peut agacer ou rendre indulgent : des passages inutilement explicites, un abus de détails dans certaines descriptions, un personnage central un peu faible…

Mais l’ensemble se défend. Et puis le blog de Martine Gengoux m’a rappelé que sous les piles de livres pour lesquels on ne criera pas au génie, comme aurait dit François Lechat, se cache tout un monde littéraire vrai, composé d’hommes et de femmes qui ont envie d’écrire, qui aiment faire glisser le stylo sur le papier ou taper au kilomètre sur un clavier, qui se font lire par leurs amis, échangent, lisent ce que sortent les grands et petits éditeurs, se réunissent pour en parler… Voilà d’où vient Violette, celle qui a un profil de baobab et que son auteure mène patiemment, avec un peu d’humour et une réelle sensibilité, au bout de son histoire. Tout cela est sympathique, et payant puisque Martine Gengoux vient de sortir un deuxième roman chez le même éditeur : Ça se casse la figure, une libellule ?

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Belgique).

Liens : en Aube Poche ; le blog de l’auteure.

L’endroit le plus dangereux du monde

Lindsay Lee Johnson, L’endroit le plus dangereux du monde, Jean-Claude Lattès, 2017 (Le Livre de Poche, 2018)

Par François Lechat.

« Phénoménal », « terrifiant », « drôle », disent les critiques mises en avant par l’éditeur en format de poche. C’est tout de même très exagéré pour ce livre certes réussi, et plaisant à lire, mais qui n’a rien d’exceptionnel.

Le sujet est classique : la vie d’un groupe d’adolescents et d’une de leurs enseignantes dans une zone très huppée du nord de San Francisco. Avec une dimension plus précise, et très actuelle : la place prise par les réseaux sociaux et les drames qu’ils peuvent engendrer. Mais d’autres drames surgiront aussi, qui relèvent des dérèglements habituels de la prime jeunesse et des mœurs bien particulières des riches – plus un professeur un peu pervers pour corser le tout.

Tout cela est traité de manière sensible et directe, sans apprêt inutile, dans un récit fluide, haut en couleur et prenant, avec ce qu’il faut de psychologie et de moments de recul. C’est sympathique et agréable, mais trop explicite et un rien convenu pour crier au chef-d’œuvre. Il y aurait eu moyen de faire plus fort et plus dense. A lire pour ne pas bronzer idiot, mais en siestant quand même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Elisabeth Peellaert.

Liens : en Livre de Poche ; la revue de presse du livre chez JC Lattès.

La belle vie et Les jours enfuis

Jay McInerney, La belle vie et Les jours enfuis, L’Olivier 2007 et 2017 (disponibles en « Points »)

Par François Lechat.

J’ai achevé la trilogie de McInerney entamée par Trente ans et des poussières, et l’ensemble tient fort bien la route. Dans les deux derniers tomes, le style est plus fluide et le talent sociologique de l’auteur s’affirme. Au travers d’un couple modèle qui connaît forcément des doutes et des crises, c’est d’abord le portrait d’une ville, New York, que nous livre l’auteur, sous le prisme de la classe moyenne cultivée (on dirait en France les « bobos ») qui peine à renoncer à ses idéaux, l’Art et l’Amour, mais qui doit bien composer avec les lois de l’économie et le désir de réussite. Et aussi avec les règles sociales, qui pour être subtiles n’en sont pas moins contraignantes dans ce milieu raffiné – McInerney prenant un plaisir manifeste à les faire voler en éclats lors de mémorables scènes de dîner, drôles et grinçantes.

Si La belle vie et Les jours enfuis inscrivent toujours le récit sur fond de drame (le 11-Septembre puis la crise financière de 2008), cet aspect est moins fouillé que dans le premier tome, dans lequel le capitalisme à l’américaine jouait un rôle essentiel. McInerney accorde plus de place à l’intime, au fil de sa trilogie, ce qui le rend parfois un peu attendu, voire conventionnel – disons typiquement américain. Mais c’est tellement bien analysé, rendu, dramatisé, avec des pointes de suspense et d’humour, et des personnages secondaires savoureux, qu’on lui accorde cette petite baisse de pression. L’ensemble ne constitue pas un chef-d’œuvre mais il s’en est fallu de peu, et je confirme qu’il présente bien plus d’intérêt que la tentative similaire de Douglas Kennedy. Le public visé n’est sans doute pas le même, plus intellectuel et marqué à gauche chez McInerney.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traducteurs : Agnès Desarthe (La belle vie) et Marc Amfreville (Les jours enfuis).

Liens : l’un et l’autre aux éd° de L’Olivier. La trilogie en Points : I, II, III.

La fille qui brûle

Claire Messud, La fille qui brûle, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Un joli livre sur un thème classique, l’amitié entre deux copines de classe et son délitement à l’approche de l’adolescence, lorsque les différences s’accusent et que les hommes et les garçons commencent à rôder. La peur prend une place de plus en plus importante, dans ce roman de formation, comme un miroir de l’Amérique contemporaine, tétanisée par une foule de dangers réels ou supposés. Mais l’auteure fait bien sentir en quoi les filles ne peuvent éviter de se méfier, et cela fait d’autant mieux ressortir le courage de ses deux héroïnes, qui s’exprime pour chacune dans un genre différent. C’est écrit d’une plume légère, précise, travaillée mais sans effets inutiles. L’action se déroule dans une petite ville du Massachussetts, qui vit au rythme des relations de voisinage, des cancans, de l’omniprésence des mères et du désir d’émancipation des adolescentes. Les deux amies brûlent les étapes et s’autorisent quelques libertés pas bien méchantes, poussées par l’envie de transcender leur quotidien un peu morne. Cela passera par l’exploration d’un lieu étrange, envoûtant, trop longuement décrit vers le début, sans doute, mais qui trouvera toute son importance par la suite. Comment grandir et devenir autonome sans renier son passé, comme se sortir d’une amitié qui confine parfois à l’amour, comment prendre le monde à bras-le-corps quand on a d’abord tendance à le rêver ? Eternelles questions d’adolescentes, traitées ici avec délicatesse – de manière moins incandescente que le titre du roman le laisse entendre.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : France Camus-Pichon.

Liens : chez l’éditeur.

Le pouvoir

Naomi Alderman, Le pouvoir, Calmann-Lévy, 2018

Par François Lechat. 

Le problème que pose ce roman, c’est que l’idée de départ est géniale. Imaginez : que se passerait-il si, demain, les femmes découvraient qu’elles ont le pouvoir d’électrocuter les personnes qui les entourent ? Et donc de tenir à distance les hommes qui les importunent, ou même pire ? Idée géniale, qui aussitôt nous fait rêver du récit idéal que l’on pourrait en tirer. Pour moi, cela devait être une lente et minutieuse évocation de la manière dont les mœurs, les comportements et les rapports entre les sexes évolueraient, jusqu’à dessiner les contours d’un autre type de société. Mais Naomi Alderman, elle, a opté pour une méthode plus radicale, moins progressive. Après avoir installé le phénomène de départ, elle en évoque les conséquences par des coupes temporelles, en sautant brusquement d’une année à l’autre, jusqu’à un point final tout juste esquissé et que l’on devine apocalyptique. En outre, pour mieux nous déstabiliser, elle introduit dans son récit des trafiquants de drogue aux pratiques brutales, un pays d’Europe de l’Est menacé par la dictature et des groupes religieux pris de délire – sans compter évidemment des commandos de mâles qui entendent résister à la suprématie féminine en voie de constitution. Tout cela est soigneusement construit, solidement mené, mais donne à l’ensemble une allure de thriller assez inattendue, avec des scènes fortes mais aussi des ellipses et des passages un peu difficiles à saisir. Est-ce parce qu’elle vient du pays de Darwin qu’elle a ainsi opté pour une version guerrière de son intrigue, enrichie de soi-disant documents archéologiques assez maladroits (le tout est raconté du point de vue d’une civilisation future, qui regarde notre présent avec sidération) ? Je note encore une mise en abyme virtuose, car le récit central est censé être un roman écrit par un homme de cette civilisation à venir, qui échange des lettres avec une femme convaincue, comme lui, qu’il est impensable qu’une société à domination masculine, la nôtre, ait jamais pu exister – et leur correspondance joue sur de subtils renversements des stéréotypes actuels. Comme vous le voyez, on peut lire ce livre à de multiples niveaux, et il ne faut pas hésiter à se lancer : quoi qu’on en pense, on fera un voyage qui ne manque pas de sel.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Christine Barbaste.

Liens : chez l’éditeur.

Débâcle

Lize Spit, Débâcle, Actes Sud, 2018

Par Françoise Ghilain.

Je viens de découvrir une jeune écrivaine belge, Lize Spit, 28 ans, éditée chez  Actes Sud… à travers son roman Débâcle (*) qui fait un tabac et à juste titre ! Le titre en néerlandais est Het Smelt qui signifie « Ça fond »…

Un livre extrêmement bien construit… Une excellente traduction du néerlandais en français. Sur la couverture de ce livre en français : une photo d’enfant réalisée par la photographe Frieke Janssens… très interpellante aussi !

J’invite vivement tous les lecteurs des Yeux dans les livres à découvrir Lize Spit !

(*) Débâcle : rupture des glaces d’un cours d’eau.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Emmanuelle Tardif.

Liens : chez l’éditeur.

Trente ans et des poussières

Jay McInerney, Trente ans et des poussières, L’Olivier, 1993 (Points, 2017)

Par François Lechat.

Normalement, je ne devrais pas parler de ce livre ici, puisqu’il est paru en français il y a 25 ans. Mais il s’agit du premier tome d’une trilogie dont le dernier volet vient de paraître en édition de poche, et que j’ai bien l’intention de lire intégralement.

Parfois, on ne tient pas ce genre de promesse. J’avais pris la même résolution après avoir lu le premier volume de La symphonie du hasard, de Douglas Kennedy [voir ici], et lorsque j’ai vu les deux derniers volumes en librairie, il y a quelques semaines, le souvenir du premier était tellement flou que j’ai renoncé à lire les suivants, qui ne me faisaient pas envie. A l’inverse, quand j’ai achevé Trente ans et des poussières, j’ai décidé d’acheter les deux derniers tomes au plus vite, car cette saga est bien plus consistante que celle de Kennedy.

L’ambition est la même : saisir l’histoire récente des Etats-Unis à travers un groupe de personnages assez ordinaires, lier la petite histoire à la grande. Mais chez McInerney, à la différence de Kennedy, on sent le souffle des événements, qui pour le premier tome se situent aux alentours du krach boursier de 1987. Et si ses personnages sont des archétypes, assez convenus a priori (le couple réussi, le milliardaire sans scrupule, la femme fatale, l’ami amoureux, le Noir discriminé, l’écrivain en panne d’inspiration…), il leur donne de la vie et de la puissance en les serrant au plus près, en entrant dans le détail de leurs joies et de leurs tourments, avec ces brèves notations psychologiques et sociales qui font le sel des grands romans américains. Je ne suis pas en admiration devant son style, parfois légèrement revêche (ce qui convient au sujet, car l’Histoire est tragique, évidemment), mais il crée un vrai suspense et réussit des scènes fortes. Je vous donnerai donc des nouvelles de la suite, qui se situe aux alentours du 11-Septembre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Etats-Unis). Traduction : Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso.

Liens : chez L’Olivier ; en Points. La critique des deux volumes suivants.

La chorale des dames de Chilbury

Jennifer Ryan, La chorale des dames de Chilbury, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ce roman épistolaire se passe à la fin de la drôle de guerre et au début de la bataille d’Angleterre (1940). Le petit village de Chilbury dans le Kent est confronté au départ de ses hommes à la guerre sur le Continent et aux premiers fils morts de la blitzkrieg.

La chorale de l’église n’a plus d’hommes et doit fermer, mais arrive une professeure de musique, Miss Trent, qui décide de créer une chorale entièrement féminine. Shocking pour certains. À travers les lettres envoyées par certains membres de cette chorale ou leurs journaux intimes, on découvre comment le village s’installe dans la guerre,  la prise de pouvoir de certaines femmes qui ont des envies d’émancipation, la dureté des premiers bombardements, etc.

C’est un petit roman qu’on prend plaisir à lire, de la veine du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, tour à tour plein de d’humour ou de gravité. Un bon roman de vacances, très anglais, sans plus.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur ; critique du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

Le sympathisant

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Difficile de parler de ce livre brillant, hors norme, profondément jouissif, mais qui semblait devoir être sinistre. Qu’on en juge : le héros est un bâtard, né à l’époque coloniale d’une mère vietnamienne et d’un prêtre français, étroitement associé aux opérations américaines au Vietnam, mais sympathisant communiste faisant office d’agent secret au service du Vietcong. Tout ce qu’il faut pour livrer une confession plombante, une lourde soupe politico-psychologique. Et de fait, c’est bien d’une confession qu’il s’agit, notre narrateur devant rendre des comptes devant… vous verrez qui si vous lisez le livre. Le miracle accompli par l’auteur, c’est que l’on comprend tout alors qu’il n’explique presque rien, et que si l’on excepte les chapitres se déroulant au Vietnam (qui pouvaient difficilement être joyeux), il maintient une légère autodérision, une distance permanente du narrateur par rapport à lui-même, qui fait merveille. Cette distance découle évidemment de la double bâtardise du narrateur, biologique et politique : il n’est dupe de rien et ne peut jamais s’engager totalement, trop lié aux Américains pour ne pas se laisser séduire par l’Occident, trop Vietnamien pour basculer vers l’Ouest, trop engagé auprès des communistes pour regarder l’Amérique et ses alliés vietnamiens d’un œil indulgent. Tout ceci, encore une fois, peut paraître trop sérieux, mais ce qui domine, dans ce récit, est le pétillement de l’intelligence, la finesse de l’écriture, le sens du concret. Les femmes, les officiers, les politiciens américains, le tournage d’un film hollywoodien situé au Vietnam…, tout est rendu à un rythme enlevé, avec brio, jusqu’à ce que le propos devienne plus grave car la mort rôde. Un roman virtuose, consacré par le prix Pulitzer en 2016.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

Chronique d’hiver

Paul Auster, Chronique d’hiver, Actes Sud, 2013

Par Brigitte Niquet.

Un conseil d’abord : ne lisez pas la 4e de couverture, Actes Sud se faisant apparemment une spécialité de phrases aussi absconses que « le savant puzzle où se déconstruit toute représentation univoque du moi afin que se produise, sous le signe d’une humanité partagée, la plus loyale des rencontres. » Si malgré tout vous achetez le livre, c’est que vous avez une vocation de kamikaze ou un vieux fond de masochisme, à moins que vous snobiez les 4e de couverture, que le seul nom de Paul Auster vous inocule la fièvre acheteuse, que la photo du beau jeune homme ténébreux en couverture vous ait instantanément séduit(e) ou que cet article vous y ait incité(e)… Et comme vous avez eu raison ! Un bémol cependant : le beau jeune homme ténébreux, lorsqu’il écrit ces lignes, est déjà largement sexagénaire et l’objet de ce livre, c’est justement le regard rétrospectif qu’il porte sur sa vie au moment où il entre dans son « hiver ».

Des autobiographies de gens célèbres, il y en a eu beaucoup, plus ou moins talentueuses. Pourtant, celle-ci ne ressemble à aucune autre, ne serait-ce que parce que l’auteur se déconnecte en quelque sorte de celui qu’il fut, l’éloigne de lui comme s’il s’agissait d’un autre en employant constamment pour le désigner ou pour s’adresser à lui le pronom « tu ».  Cet artifice d’écriture, auquel on s’habitue très vite et qui ne semble jamais factice, contribue grandement à la réussite de Chronique d’hiver, sans parler de ce magnifique sens de la phrase, ample, soutenue, limpide pourtant, qui roule comme une vague emportant dans ses flots le lecteur submergé. Nos romanciers amateurs de style haché et de phrases de trois mots devraient en prendre de la graine.

Quant au contenu, on partage d’emblée le sentiment d’urgence qui a poussé Auster à écrire ce livre : « Parle tout de suite avant qu’il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à dire. Il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».  Non, il ne reste plus beaucoup de temps, tous ceux qui vieillissent le savent sans souvent oser se le dire et apprécieront sans doute que d’autres osent, et avec quelle lucidité, et avec quel talent.

Pour le reste, bien que la vie de Paul Auster n’ait rien eu d’extraordinaire stricto sensu (c’est peut-être pour cela qu’il nous semble si proche et qu’en parlant de lui, on a le sentiment qu’il parle aussi de nous), c’est un régal de le suivre et de faire avec lui l’inventaire de ses « cicatrices », physiques et morales, les unes recouvrant parfois les autres.

Les dernières phrases, déchirantes, vous cueillent de plein fouet :

Une porte s’est refermée. Une autre porte s’est ouverte.

Tu es entré dans l’hiver de ta vie.

Catégorie : Littérature étrangère (U.S.A.). Traduction : Pierre Furlan.

Liens : chez l’éditeur.

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