Aliène

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Singulier, ce roman l’est sans aucun doute. Son titre, tout d’abord, intrigue : Alien au féminin. L’histoire, ensuite. Nous suivons Fauvel, jeune fille à la dérive, éborgnée lors d’une manifestation, qui trouve un refuge temporaire à la campagne, chez le père d’une amie qui, parti en voyage, lui confie sa maison et sa chienne. Pas n’importe quelle chienne, mais le clone de la précédente, que les habitants regardent d’un sale œil depuis que des bêtes se font sauvagement tuer dans les environs. Autant d’éléments a priori attirants pour un lecteur curieux, d’autant que le livre a reçu le prix du livre Inter à sa sortie.

Las ! Ma déception a été à la hauteur de mes attentes. Je crois n’avoir accroché à aucun moment à cette histoire brouillonne et un brin ennuyeuse. Je vois bien sûr la critique sociale : une usine dévoreuse de vies, des manifestations lors desquelles on mutile… Je vois également le discours féministe à travers le parcours de Fauvel et sa copine Mado. Je perçois l’idée de nature et d’animalité. Dommage que tout cela se mélange de manière souvent absconse, et perde le lecteur. En tout cas, me perde moi.

Reste le style. Il y a assurément une patte personnelle dans cette manière de décrire les choses, de faire dialoguer les êtres. Mais il y a aussi d’étonnants passages qui m’ont plus fait penser à de la prose adolescente, non aboutie, qu’à un style personnel.

Mais, lecteurs curieux, n’hésitez pas, car beaucoup ont aimé !

*

Phoebe Hadjimarkos Clarke
Aliène

Éditions du sous-sol
2024
Prix Inter 2024

Le polar de l’été

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Littérature française
Par Julien Raynaud

Ce roman, qui n’est pas un polar, est réellement comique. On le doit à son écriture et à son héros, très désabusé et premier degré. Il semble assez inadapté à la vie en société, ne connaît même pas le principe des points fidélité dans les supermarchés, c’est dire.

L’histoire est simple : le narrateur veut mettre la main sur un vieux livre, resté chez ses parents. Inutile d’en savoir plus. L’essentiel n’est pas là, mais dans la narration. L’auteur réussit à nous faire croire qu’on ne lit pas un roman, puisqu’il nous glisse ici ou là des phrases dans le genre : « si cela se déroulait dans un roman, on n’y croirait pas », ou « il faudra que j’y pense pour un futur roman ». Dans les conversations que tiennent les personnages, le héros ponctue : « aucun écrivain ne pourrait inventer une phrase pareille ».

L’édition Points rapporte que selon Le Monde des livres, c’est « jubilatoire ». On ne peut que confirmer. Vous allez normalement pouffer à des très nombreuses pages. Souvent, cela ne tient pas à grand-chose. Comme dans cette scène anodine où l’un des personnages indique que lorsqu’une saga littéraire est en trois tomes, il commence toujours par acheter les deux premiers. Et le narrateur conclut : « aucun doute, en dépit de son calme apparent, il est fou à lier ».

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Luc Chomorat
Le polar de l’été

Éditions La Manufacture de Livres
2017

Disponible aux éditions Points

Une autre critique de Luc Chomarat : Le dernier thriller norvégien

Alors c’est bien

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Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Ce livre est une plongée pleine de fraîcheur dans l’univers un peu décalé, drôle et émouvant du père de Clémentine Mélois — bien qu’il soit surtout question de sa mort. À l’issue de longues semaines à l’entourer, à tenter de rendre sa fin la meilleure possible, le deuil – ou simplement le choc – incite l’autrice à écrire qui était Bernard Mélois, quelle a été sa vie, et comment elle en a vécu l’ultime épisode. Elle se lance alors dans un récit qui sera forcément partiel et partial car, dans ces circonstances, on a le droit de ne pas être tout à fait objective. Et Clémentine est déterminée à ne se souvenir – à ne conserver que le meilleur : le caractère anticonformiste de Bernard, sa carrière de sculpteur et ses œuvres majeures, l’amour partagé avec sa femme, leur vie à la campagne… Les chapitres se succèdent au gré des images qui lui viennent, de l’idée qu’elle se fait, aussi, de ce qu’elle doit transmettre, mais surtout des sensations qui créent son besoin d‘écrire et guident sa plume. C’est sur un ton léger, charmant, qu’elle entrelace, d’une part, les récits retraçant la vie de son père et, d’autre part, des bouts de dialogues resserrés sur les jours qui ont précédé le décès. C’est à la fois touchant et joyeux. Parce qu’ils sont comme ça, dans la famille : pas doués pour les drames, heureux de vivre, (très) créatifs, cultivés et fantaisistes, et pleins d’humour. Clémentine rend, avec sensibilité mais sans aucune lourdeur, aussi bien le personnage qu’a été son père que ce qu’il leur a transmis, à sa sœur Barbara et elle. On sent, en filigranes, que la sœur aînée, d’un caractère différent et vivant au loin, est un peu à l’écart du cocon tendre dont Clémentine nous fait sentir la saveur. C’est un peu gênant et c’est le seul point noir de ce livre, qui s’explique sans doute par la démarche de l’autrice écrivant pour elle-même, sur ce qu’elle a vécu de ces moments forts et difficiles, partagés essentiellement avec Barbara et leur mère.

Le livre n’est ni triste ni donneur de leçons (de courage ou de quoi que ce soit)… Ce qui en ressort de la manière la plus frappante pour moi, c’est que j’envie leur liberté.

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Clémentine Mélois
Alors c’est bien
Éditions Gallimard (L’arbalète) 2024
Folio 2026

Le site de Bernard Mélois

Tsunami

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Littérature française
Par François Lechat

Ce roman très politique m’a souvent fait penser au Wanted de Philippe Claudel dont Catherine a récemment fait la critique. Même format court, même plongée dans le chaudron de la politique contemporaine (sous l’angle français, ici), même pessimisme à l’égard du monde comme il va, mêmes aperçus journalistiques enchâssés dans un récit qui sert de prétexte à l’auteur pour exposer ses vues. Chez Dugain, cela n’empêche pas un certain suspense, mais la fin (que je ne dévoilerai pas) confirme que le roman est au service d’une sorte de petit essai, d’ailleurs enlevé et intelligent.

On fait donc de nouveau, aujourd’hui, de la littérature avec des idées parce qu’il faut réveiller les consciences tout en offrant une dose de détente. Cela marche (j’ai soigneusement coché d’excellents passages), mais cela reste tout de même un genre ambigu. Qui présente néanmoins l’intérêt, dans Tsunami, de ne pas sacrifier les personnages féminins, même si le pouvoir est exercé par des hommes – c’est plus réaliste, encore et toujours ?

*

Marc Dugain
Tsunami

Éditions Albin Michel
2023

Disponible au Livre de Poche

Nos autres critiques de Marc Dugain : La chambre des officiers ; Transparence

L’inconnue du portrait

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Littérature française
Par Daniel Kunstler

Si je devais résumer mon appréciation de ce roman de Camille de Peretti en un seul adjectif, je choisirais le mot “astucieux”. Non seulement l’idée au départ fait preuve d’une grande  originalité – tisser un récit autour de l’identité mystérieuse du sujet d’un tableau de Gustav Klimt – mais, en outre, l’architecture de cette histoire imaginée est tout ce qu’il y a de plus robuste. Tout se tient : les personnages, le contexte historique, etc. 

D’après les historiens de l’art, « Le portrait d’une dame » ne figure pas parmi les chefs d’œuvres de Klimt tels « Le baiser » ; sa célébrité est en grande partie liée au fait divers de sa disparition en 1997 et sa récupération vingt-trois ans plus tard. Néanmoins, à regarder la reproduction (y compris sur la couverture du roman), j’ai été saisi par la tendresse exceptionnelle qui habite le tableau. Je conçois facilement que Camille de Peretti ait été similairement émue.

Si j’ai des critiques à faire, prenez-les pour des mises en garde, et non pour des raisons d’éviter ce titre. L’auteure a indéniablement fait des recherches approfondies pour protéger la vraisemblance d’une histoire par ailleurs entièrement inventée. Par exemple, un protagoniste central du roman, Isidore, prend les rênes d’une entreprise familiale très rentable, fabricante… de dentifrice.  C’est beaucoup moins aléatoire qu’on pourrait supposer, car, en effet, l’hygiène buccale devient une priorité pour les consommateurs à partir des années 1920, résistant ainsi au déclin économique de la Grande Crise.

Ceci dit, l’auteure semble un rien trop empressée d’étaler les connaissances qu’elle a acquises au cours de ses recherches. Est-ce qu’il nous faut vraiment retenir qui était maire de la ville de New York en 1952 ? Truffer le récit de ce genre de détail érode sa portée poignante. Aussi, j’ai trouvé un peu agaçante la substitution de termes anglais pour leurs équivalents parfaitement français. Un “broker” n’est rien d’autre qu’un courtier, un “summer camp” une colonie de vacances. Enfin, l’histoire prend à une ou deux reprises des détours oiseux au détriment de sa fluidité.

Le bilan ? Malgré des faiblesses somme toute mineures, ce livre m’a donné bien trop de plaisir pour le répudier. Je ne voudrais pas en priver d’autres par de maigres objections. Alors, oui, je recommande sans réserve.

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Camille de Peretti
L’inconnue du portrait

Éditions Calmann-Levy
2024

Disponible au Livre de Poche

Wanted

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Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Ce court roman commence bien. C’est réjouissant : Trump et Musk, dans des attitudes et dialogues d’un réalisme remarquable, apparaissent d’emblée comme les personnages principaux d’une farce dont on devine aisément la portée morale. Il y a de jolies idées, dans cette fiction amusante – mais dont le burlesque ne décolle pas, malheureusement, de même que le récit se développe peu. Notamment parce que la dynamique narrative est plusieurs fois brisée par des explications – à mon avis inutiles – sur le capitalisme et la dérive d’un monde dans lequel la vérité n’a plus la place qu’elle mérite, la morale non plus. Rien de transcendant quant à l’analyse, donc, et le lecteur aurait pu se contenter de ce qui compose le récit (coup de théâtre initial, déclarations des grands hommes, événements, interviews…), assez explicite pour suffire, au plan de la réflexion morale.

Mais encore fallait-il oser les personnages et leurs agissements. Le roman est léger mais assez culotté. On le lit jusqu’au bout pour voir où il va et pour les trouvailles qui amusent alors même qu’il n’est pas très substantiel.

Philippe Claudel s’explique ensuite dans une postface à la fois sympathique et naïve : le rire comme solution, c’est un peu maigre, je le crains. Mais espérons !

*

Philippe Claudel
Wanted

Éditions Stock
2025

Disponible au Livre de Poche

Tous nos articles sur Philippe Claudel : L’Archipel du Chien ; L’arbre du pays de Toraja ; Hommage à Philippe Claudel ; Fantaisie allemande ; Crépuscule.

La sorcière

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Littérature française
Par Daniel Kunstler

Lucie, la narratrice de ce court roman de Marie Ndiaye, est héritière du don de sorcellerie au même titre que sa mère et ses deux filles adolescentes, mais s’estime irrémédiablement moins douée qu’elles, peut-être à force de réprimer son talent plutôt que de l’exploiter. Par contre, elle déploie son énergie à préserver une cohésion familiale d’emblée condamnée. Car les hommes dans sa vie, son père et son mari, ne parviennent pas à se faire d’avoir des femmes plus ingénieuses qu’eux. L’époux de Lucie disparaît avec leur pécule, une belle somme constituée de fonds que son père a détournés de son employeur. 

Outre la fragilité conjugale et familiale, cette intolérance des hommes face au pouvoir féminin donne un thème à ce livre, parmi d’autres. Captivant aussi est le contexte social, image d’une certaine France petite bourgeoise : logements modestes mais adéquats, métiers conventionnels, etc.  Le récit introduit même une voisine stéréotypée, qui met son nez partout et calcule ses intérêts. (Le décor social n’est pas sans me rappeler les bandes dessinées de la regrettée Claire Bretécher dans le Nouvel Obs des années 1970.)  Avec cette toile de fond, la réaction des filles de Lucie à leur don de sorcière, une fois initiées par leur mère, me paraît parfaitement saine et logique. Armées de leur intelligence et passablement indifférentes aux déboires de leurs parents, elles vont se servir de leur don pour affirmer leur liberté. Elles n’ont même pas besoin de la réclamer ; elles l’assument sans hostilité et avec une complète désinvolture.

Marie NDiaye traite ses sujets avec doigté. Bien que les sorcières, du moins à ma connaissance, ne courent pas les rues, les personnages restent humains, avec leurs faiblesses et préoccupations. Les femmes soucieuses de l’entente familiale, les hommes frustrés par leurs propres limites, les adolescentes refusant de sacrifier leur jeunesse. Bien que le leitmotiv de la sorcellerie s’y prête, l’auteur évite de verser dans le surnaturel frivole ; elle l’inclut par petites doses, du moins jusqu’à la fin du livre.

Il m’est impossible de ne pas recommander ce livre. Certes, il faut quelques pages pour s’accoutumer à la plume de NDiaye, mais l’originalité du style et de la thématique de ce livre en fait le charme. En somme, une bonne petite lecture.

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Marie NDiaye
La sorcière
Éditions de Minuit
1996

Tout le monde aime Clara

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Victime d’un très grave accident de voiture en se rendant avec une amie à un concert, Clara, 17 ans, reste plusieurs mois dans le coma avant de se réveiller et de reprendre progressivement pied avec la réalité. Elle est bien soutenue par une équipe médicale confiante et des parents officiellement séparés mais qui font face ensemble à ce retour progressif à la vie. Mais Clara n’est plus tout à fait la même, elle se trouve investie d’un pouvoir nouveau : celui de lire l’avenir et de l’influencer.

Le récit change alors de direction pour se focaliser sur Eric Duprez, écrivain sans succès et amer qui essaie de compenser sa déception par l’animation d’un atelier d’écriture auquel s’inscrit Alexis, père de Clara. L’écrivain devient alors le personnage principal et son destin change, il passe de l’ombre à la lumière et se trouve enfin reconnu.

Clara a acquis le pouvoir de revenir sur le passé et de lui faire prendre une autre direction. Elle n’est pas une voyante, elle ne prédit pas l’avenir, elle le suscite.

Ce roman est à la fois attachant et déconcertant, inclassable. Ce n’est pas celui de Foenkinos que je préfère mais je l’ai néanmoins vraiment apprécié.

*

David Foenkinos
Tout le monde aime Clara

Éditions Gallimard
2025

Les impatients

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Les impatients, ce sont ces jeunes gens sur-éduqués, connectés, qui font carrière dans de grands groupes, des fonds d’investissements, ou qui montent leur start-up. Ils sont impatients de faire carrière, impatients de réussir, ils sont programmés pour.

Reine est de ceux-là. Après quelques années dans des entreprises du luxe, elle lâche une nouvelle opportunité de carrière pour monter sa propre entreprise, un centre de bien-être par les algues. L’affaire prend tout son temps, toute son énergie, au détriment de sa vie privée, mettant en difficulté sa relation avec son avocat de mari.

Inutile de plus en raconter, sauf à dévoiler toute l’intrigue du livre qui n’est pas très complexe, ce que d’aucuns pourraient lui reprocher, mais l’intrigue n’est pas vraiment le propos. Le propos est de décrire ce monde du business et de la finance, Maria Pourchet, après tout, est sociologue de formation ! Working girl ambitieuse, avocat psychorigide, investisseurs cyniques, l’autrice dresse un portrait au vitriol de tout ce petit monde. Les personnages sont un brin caricaturaux, ce qui, sans doute, est intentionnel, mais nuit inévitablement à la profondeur du propos.

Reste le style. Assurément, Maria Pourchet n’en manque pas. Il est moderne et trépidant, à l’image de Reine et ses comparses. Drôle et ironique, le texte est truffé de “trucs” d’écriture (par exemple l’interpellation récurrente du lecteur) qui lui donnent indéniablement du sel, mais nuisent parfois à sa bonne compréhension, voire peuvent lasser le lecteur.

Originale, l’autrice est donc à tester, pour ceux qui ne la connaissent pas !

*

Maria Pourchet
Les impatients

Editions Gallimard
2019

Une autre critique de Maria Pourchet : Feu

Philip & moi

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Littérature française
Par François Lechat

Que doit faire une autrice quand elle admire Philip Roth mais qu’elle apprend, de diverses sources, qu’il s’est comporté de manière assez détestable avec les femmes ? Soit cesser de l’aimer et de le lire, soit lui consacrer un livre pour y voir plus clair et faire la part des choses. On l’aura deviné, c’est cette seconde voie, plus prometteuse, qu’emprunte Colombe Schneck dans Philip & moi.

Pour prendre son sujet à bras-le-corps, elle s’invente un double fictionnel, Esther, qu’elle envoie fréquenter Philip Roth en 1991 dans un contexte réaliste : celui de sa relation compliquée avec une journaliste américaine d’origine française, Francine du Plessix, qui était obsédée par Roth et dont on se demande jusqu’à la fin si elle est parvenue ou pas à coucher un jour avec lui. Roth et Francine ayant laissé derrière eux de nombreux écrits, le roman de Colombe Schneck est solidement documenté, d’autant que celle qui était la femme de Roth aux alentours de 1991 a raconté sa vie conjugale dans un livre assassin que Roth croyait dicté par Francine dans un désir de vengeance. Bref, il y avait en tout ceci matière à un reportage distancié ou à un drame romancé.

Philip & moi est un roman, sans aucun doute, mais il évite le ton du drame ou de la dénonciation auquel son sujet se prêtait. L’autrice traque Philip Roth dans sa vie privée, là où il révèle ses failles et ses petitesses, mais elle revendique son goût pour la sobriété et n’a pas voulu régler des comptes avec cet auteur qu’elle continue d’admirer. D’où un roman un peu déroutant, subtilement construit, élégamment écrit si l’on admet une ponctuation un peu libre, très informé mais assez lisse, sans guère de suspense ni même de chair. Un beau travail d’écrivaine française, tout en maîtrise et en légèreté, comme c’était déjà le cas pour un petit roman centré cette fois sur les turpitudes d’Alain Robbe-Grillet, Aucun respect d’Emmanuelle Lambert. Quand les grands écrivains déçoivent, il reste la littérature.

*

Colombe Schneck
Philip & moi

Éditions Stock
2026

L’amour

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

“J’ai voulu raconter l’amour tel qu’il est vécu la plupart du temps par la plupart des gens : sans crise ni événement”. C’est ainsi que François Bégaudeau présente ce livre, et c’est très exactement ce qu’il réussit à faire en à peine plus de quatre-vingt-dix pages.

Sur cinquante ans, “L’amour” est la chronique d’un couple, les Moreau, de leur rencontre à leur mort. Il ne se passe rien, ou pas grand-chose, en tout cas pas ce qui se passe en général dans les romans. Il n’y a là ni passion fulgurante, ni drame, ni rebondissements étonnants, juste la vie qui va, comme pour la majorité d’entre nous. Une rencontre, donc, un mariage, un enfant, le travail, des parents qui meurent… Chacun pourra s’y retrouver, tant ce qui se passe dans la vie de Jeanne et Jacques Moreau est banal. L’auteur ne porte là aucun jugement, n’émet aucune critique, il décrit simplement la banalité de l’amour. Et ils sont heureux, les Moreau, banalement heureux – rien, en tout cas, n’indique qu’ils ne le sont pas -, et c’est très bien ainsi.

Le propos est servi par un style simple qui fait écho à la banalité de l’histoire décrite, ainsi que par la description détaillée des petites choses du quotidien et l’absence de chapitres. On aime ou pas le procédé, mais il est efficace, tant il installe à la lecture un sentiment de douce et agréable monotonie. On retrouvait déjà cette simplicité d’écriture et cette façon de décrire le quotidien dans Un enlèvement, livre du même auteur chroniqué sur ce blog.

L’auteur a situé son propos dans un milieu social populaire, ce qui le conduit à décrire un mode de vie que d’aucuns pourront trouver par moment légèrement caricatural, mais cela n’altère en rien le propos qui, lui, est universel, et que l’on pourrait sans difficulté transposer dans un milieu social différent. D’autres pourraient interroger l’idée que c’est là ce qu’on nomme l’amour, mais cette interrogation elle-même serait intéressante. C’est de mon point de vue ce qui fait tout l’intérêt de ce livre.

*

François Bégaudeau
L’amour

Editions Gallimard
2023

Dîner à Montréal

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On retrouve dans ce récit très autobiographique l’extrême délicatesse de la plume de Philippe Besson, et sa capacité à trouver le mot juste.

Un écrivain, en dédicace dans une librairie de Montréal, voit réapparaître un ancien amant perdu de vue. Le temps d’un dîner où ils se rendent chacun accompagné de leur compagnon, ils évoquent leur histoire, entre regrets et nostalgie.

Il se passe peu de choses dans ce roman. Tout est dans les mots échangés, dans les silences et les regards, aussi. Il faut la belle écriture de l’auteur pour traduire sans ennui les sentiments éprouvés. Les personnages secondaires, la femme de l’ancien amant et l’amant actuel du narrateur, sont également très justes. Un livre pour les amateurs de littérature française intimiste.

*

Philippe Besson
Dîner à Montréal

Editions Julliard
2019

Existe en Pocket

Autres romans de Philippe Besson déjà chroniqués sur Les yeux dans les livres : Les passants de Lisbonne ; Ceci n’est pas un fait divers ; Paris-Briançon ; Un soir d’été

Les Belles Promesses

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Littérature française
Par Daniel Kunstler

Les Belles Promesses conclut la tétralogie des Années Glorieuses (*), à mon grand regret car j’ai avalé tout rond les quatre volumes de la saga de la famille Pelletier. La plume pointue de Pierre Lemaître flatte le lecteur par sa fluidité, sa cohésion, et son sens de l’humour et du rocambolesque. Bien que l’intrigue couvre une courte époque entre 1963 et 1964, Les belles promesses peint un vif portrait de toute la période des Trente Glorieuses.

La première moitié du 20ème siècle a été éprouvante pour la France: une population masculine décimée par la Première Guerre, l’instabilité de l’entre-deux-guerres, Vichy, l’Occupation, les règlements de comptes, et j’en passe. Les après-chocs de Dien Bien Phu et surtout de l’Algérie menaçaient de prolonger les déboires. En somme, il était grand temps que le pays connaisse un peu de répit. Arrivent les Trente Glorieuses et une croissance économique octroyant aux citoyens des conforts matériels dont ils ont grand soif : l’électroménager, l’automobile, les fringues bon marché. Mais cette médaille a son revers, et pas seulement comme les a évoqués en chanson Jean Ferrat, les HLM et le poulet aux hormones (écoutez « La Montagne »). L’exode rural, touchant soixante-quinze pourcent de la population agricole entre 1945 et 1975, laisse de pénibles traces dans sa foulée. Même la démocratie se heurte à une fonction publique hiérarchisée et opaque qui sert d’écran à toutes sortes de trafics d’influence au profit d’intérêts privés. En somme, les Années Glorieuses engendrent à la fois l’accès à un niveau de vie inespéré et l’aliénation.

Les Belles Promesses réunit les éléments contribuant à cette aliénation, incarnée par les membres de la famille Pelletier. Jean, privé d’amour propre – et d’amour tout court –  et dont les frustrations le conduisent à d’horribles violences et, exceptionnellement, à un acte d’héroïsme. Colette, sa fille brillante, rebelle et malheureuse ; elle a quatorze ans, donc en aura dix-huit en mai 1968.  Même Geneviève, mégère odieuse (et un peu caricaturale), et qui marcherait sur bien de cadavres pour aboutir à ses fins, échoue dans sa tentative de gravir les échelons sociaux malgré ses succès dans le commerce, ce qui la laisse dépourvue de raison d’être.

Soyons clairs: l’œuvre de Pierre Lemaître n’est pas didactique ; le récit est tout ce qu’il y de plus captivant. Néanmoins, Les Belles Promesses, tout en nous régalant, nous livre une critique historique acerbe et brutalement honnête. 

*

Pierre Lemaitre
Les Belles Promesses

Editions Calmann-Lévy
2026

(*) Le Grand Monde ; Le Silence et la Colère ; Un avenir radieux ; Les Belles Promesses.

Toutes nos critiques de Pierre Lemaitre : Au revoir là-haut ; Couleurs de l’incendie ; Miroir de nos peines ; Trois jours et une vie ; Le Grand Monde ; Le Silence et la Colère ; Un avenir radieux

Premier avril

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Exercice difficile que celui de parler de ce livre ! Difficile tant on est en permanence tiraillé entre les deux facettes du roman dans une alternance savamment orchestrée de chapitres. Face A, la description extrêmement détaillée, presque clinique pourrait-on dire compte tenu du contexte, de l’avancée inexorable du cancer chez la femme du narrateur. Face B, les facéties répétées de ce même narrateur, facéties qu’il partageait avec elle, notamment tous les premier avril. D’où le titre.

Porté par une belle écriture, fluide et percutante en même temps, on oscille en permanence entre des chapitres poignants et des chapitres drôles et un brin loufoques, voire franchement irréalistes. Mais qu’importe, cette alternance nous sauve de la déprime, car la description au jour le jour de la descente aux enfers de cette femme pourrait sinon rebuter, surtout les lecteurs ayant eux-mêmes vécu de près une telle épreuve. Heureusement, donc, les passages dans lesquels le narrateur se venge de façon drôlatique et déjantée de tous ceux qui ont pourri sa vie (son patron qui l’a licencié deux fois, ses collègues insupportables ou encore l’oncologue incompétent qui a ajouté de la douleur à la douleur) sont comme des respirations dans ce récit en apnée. Une manière qu’a le narrateur, aussi, de rendre hommage à celle qui, dans le domaine de la blague, lui a tout appris. Les enfants, eux, survolent tout cela avec l’innocence et la légèreté de leur âge, cinq et sept ans, couvés par ce papa perdu qui tente, comme il le peut, de surmonter la perte de son amour, la lente destruction de ce corps tant aimé. Quant aux grands-parents, parents du narrateur, bien qu’un peu caricaturaux, ils apportent eux aussi une touche d’humour bienvenue à l’ensemble.

Difficile de penser qu’il n’y a pas un certain vécu là-dedans, tant les descriptions de l’évolution de la maladie sont précises, presque immersives. Le contraste avec les scènes plus légères en est d’autant plus déroutant, et on ne peut manquer d’y voir la marque d’un profond désespoir. Un livre qui ne peut laisser indifférent mais, âmes sensibles, vous voilà prévenues…

*

Frédéric Ploussard
Premier avril

Editions Héloise d’Ormesson
2025

La maison vide

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Littérature française
Par François Lechat

Je n’ai pas l’habitude d’acheter les prix Goncourt, qui font l’objet d’un battage médiatique assez irritant. Mais j’ai fait une exception pour le Goncourt 2025, tant la critique était unanime. Et le propos de ce roman avait tout pour me plaire, à en juger par ce que l’on en disait.

C’est effectivement un grand Goncourt, un très beau livre. Il repose sur un procédé habile : nous plonger, avec l’auteur, dans une maison qui a bercé son enfance et qui contient des lettres et d’autres souvenirs propices à faire renaître le passé. Surtout qu’en plus de ces traces matérielles, l’auteur se rappelle les anecdotes transmises de génération en génération et qui lui permettent de reprendre le fil de l’histoire familiale à partir de la fin du 19e siècle, dans un coin bien précis de la province française.

Bien entendu, ces traces et ces anecdotes sont partielles et parfois incertaines. Mais Mauvignier, qui présente son livre comme un roman (c’est marqué sur la couverture), a décidé de combler les vides et d’imaginer, de la manière la plus réaliste possible, ce qui a pu se passer. Et tant qu’à faire, il brode, il insiste, il met en scène, il suppute, il fouille tous les épisodes marquants et les présente avec un luxe de détails, et d’analyse psychologique ou sociale, qui restitue la couleur et les émotions du passé. Dépassant la nostalgie au profit d’une dissection impitoyable des rapports de domination (entre les classes sociales et entre les sexes), l’auteur offre un tableau saisissant, et fidèle, d’un siècle d’histoire de France, avec des chapitres très réussis qui tournent autour des personnages féminins, les plus importants en fin de compte. Le tout dans un style vaguement proustien, fait de longues phrases complexes, sur un ton à la fois châtié et familier qui installe une musique entêtante, originale.

Pour autant, j’ai deux réserves. Ces quelque 740 pages sont parfois longuettes, trop bavardes, et mettent du temps à nous accrocher, à créer une tension. Et la syntaxe de l’auteur déconcerte quand il insère brutalement des tournures orales ou fautives dans des envolées très écrites. Mais l’ensemble est impressionnant, et j’ai coché de nombreux passages d’une remarquable justesse.

*

Laurent Mauvignier
La maison vide

Les Editions de Minuit
2025

Toutes nos critiques de Laurent Mauvignier : Continuer ; Histoires de la nuit ; La maison vide

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