Le goût des garçons

Joy Majdalani, Le goût des garçons, Grasset, 2022

— Par François Lechat

D’habitude, on considère que ce sont les garçons qui, à 13 ans, commencent à être obsédés par les filles, leur corps, la sexualité, et à chercher toutes les occasions de découvrir le plaisir. Ici, le propos est inversé, et c’est d’autant plus frappant qu’il se situe au Liban, dans le monde de la bourgeoisie catholique francophone qui envoie ses enfants dans des collèges très stricts, dirigés par des religieuses. La quête de la narratrice ne vise donc pas seulement l’amour et le désir, mais aussi la soustraction à tous les contrôles, familial, religieux, social… Et cette entreprise sera à la fois facilitée et compliquée par ces deux piliers de la vie adolescente, internet et les copines, qui peuvent à tout moment se retourner contre vous.

Joy Majdalani raconte tout cela avec un sens aigu du beau style, peaufinant ses phrases pour y insérer des mots crus ou des détails intimes sans se vautrer dans le vulgaire. Une ligne de crête que l’on retrouve aussi sur le fond, le regard féministe étant contrebalancé par un goût assumé des garçons. Pour autant que je puisse en juger, cela sonne vrai, tout en restant de la littérature. Une curiosité qui vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fugu

Marie Christine Collard, Fugu, Noir au Blanc, 2018

— Par Anne-Marie Debarbieux

Bouleversée par la révélation d’un secret familial, Caro décide d’anticiper immédiatement  le séjour au Japon prévu un peu plus tard pour la poursuite de ses études. Elle ne part pas tout à fait dans l’inconnu puisqu’elle parle assez bien la langue japonaise et qu’elle a là-bas un ami pour l’accueillir et l’aider à s’insérer. Cependant, vivre dans un pays aussi différent de la France n’est pas si facile et Caro est vulnérable : elle est loin de maîtriser les codes de la culture japonaise et elle est encore sous le choc de l’événement qui a précipité son départ. C’est ainsi qu’elle se trouve rapidement sous l’emprise d’un Franco-Japonais, brillant, séduisant, aux prises avec une double culture qui semble être un poids autant qu’une richesse, et assujetti lui aussi à un passé familial difficile à assumer. Dès lors la passion emporte Caro, en dépit de toutes les mises en garde, et l’amène aux confins de situations extrêmes d’où l’on ne revient pas indemne.

Car Kenji est un homme dangereux, glauque, blessé par la vie, qui cherche à affronter les démons qui le hantent. Perversité ? Machiavélisme ? Excès de souffrance ? Il est bien difficile de cerner le personnage dont la fascination s’exerce aussi sur le lecteur et engendre un vrai suspense psychologique.

En dépit de quelques longueurs peut-être, le suspense est bien ménagé jusqu’au bout et l’intrigue demeure originale dans ce contexte japonais mystérieux, attirant, et très dépaysant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le blog de la maison d’édition, le blog de l’autrice, la page consacrée à Fugu.

La décision

Karine Tuil, La décision, Gallimard, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Un roman qu’on dévore, sur un sujet plus que délicat, l’héroïne,
Alma Revel, étant juge au pôle antiterroriste à Paris. Elle doit décider de la
remise en liberté ou pas d’Abdeljalil, 23 ans, appréhendé avec femme et bébé à
son retour de Syrie mais clamant n’avoir participé à aucune exaction. Difficile
de se décider (maintien en prison ou libération au bénéfice du doute), surtout
quand on est la maitresse de l’avocat du jeune homme.

Une plongée dans le monde violent et complexe du terrorisme
islamique. Un beau portrait de femme au métier dangereux et épuisant.

Une fin en demi-teinte, à laquelle je ne crois pas vraiment,
mais dont je ne peux parler sans tout dévoiler.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La carte postale

Anne Berest, La carte postale, Grasset, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Lélia, la mère d’Anne (l’auteure), reçoit en 2003, parmi des cartes de vœux, une carte postale adressée à sa propre mère décédée, Myriam : d’un côté, l’Opéra Garnier dans les années 50, de l’autre, quatre noms : Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, les grands-parents, l’oncle et la tante de Lélia, tous morts à Auschwitz en 1942. Qui l’a envoyée ? Dans quel but ? Pas vraiment de réponse, surtout que Lélia ne parle que peu de l’histoire familiale.

Mais quelques années plus tard, elle va enfin parler à sa fille, enceinte de son premier enfant, de toutes les recherches effectuées pour retrouver l’histoire de leur famille, les Rabinovitch. Le départ en 1919 de la Russie pour la Lettonie puis, via l’Europe de l’Est, pour la Palestine, et enfin l’arrivée en France, avec à chaque étape le désir de s’installer pour les parents et leurs trois enfants nés au fil des années, Myriam, Noémie et Jacques, de se construire une vie et un avenir, de se fondre dans le pays d’accueil. En 1942, seule Myriam échappera à la solution finale.

Anne va par la suite reprendre les recherches de sa mère pour connaître l’histoire de Myriam, sa grand-mère, après 1942.

C’est une belle épopée familiale, écrite sobrement, sans aucun pathos. La romancière étant aussi scénariste, on accroche très vite aux différents récits. C’est aussi une belle réflexion sur l’identité juive quand, comme l’auteure, on est juive parce que née de mère et grand-mère juives, même si le père et le grand-père ne le sont pas, même si on a été élevée dans la laïcité la plus totale, mais qu’on vous renvoie au visage cette identité sous forme d’insulte dès le plus jeune âge.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Affaire Alaska Sanders

Joël Dicker, L’Affaire Alaska Sanders, Rosie and Wolfe, 2022

— Une brève de Pierre Chahnazarian

J’ai lu le dernier Joël Dicker, paru chez Rosie & Wolfe, une honnête enquête menée par l’écrivain Marcus Goldman (cf. La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, Le livre des Baltimore) et son copain flic. L’ombre de Harry plane très vaguement sur ce semi cold-case. Pour faire plaisir à Rosie ? Mais c’est pas mal, l’auteur maîtrise la ligne du temps, comme à son habitude. Et il y a des rebondissements. Allez, 4/5 parce que je suis bien luné !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Les roses fauves

Carole Martinez, Les roses fauves, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Difficile d’évoquer ce livre déroutant, foisonnant, complexe — sans doute un peu trop.

La première trame, mais qui ne couvre pas tout le roman, est la plus simple. Selon une tradition andalouse, quand les femmes sentent la mort approcher, elles brodent un coussin en forme de cœur dans lequel elles enferment un tas de bouts de papier qui contiennent leurs états d’âme et leurs secrets. A charge pour leurs descendantes de ne jamais découdre le cœur et lire les papiers. Mais évidemment, c’est tentant… Et ces papiers que l’on finira par lire dévoileront des vies fortes en émotions, avec des femmes prises par le désir, frappées par les deuils et incapables d’aimer leurs filles. Car leur grande affaire, c’est le désir des hommes, qui s’accroît au contact de roses fauves qui prolifèrent dans les jardins de manière monstrueuse. A moins que ce soit le désir qui fait pousser les roses, je ne suis pas sûr d’avoir compris. Mais peu importe : sur un ton de légende, dans une langue superbe, pleine de trouvailles, Carole Martinez nous fait partager des destins fabuleux sur fond de pauvreté et de guerre civile. Sans aucun souci de réalisme, puisque ces femmes andalouses font toutes preuve du même talent d’écriture pour consigner leurs secrets sur leurs petits papiers.

Les autres trames sont de la même veine, situées cette fois en France, dont l’une développée aussi sur plusieurs générations, mêlant des pointes de fantastique à l’évocation de destins contrariés. Ce sont toujours l’amour, la mort et le désir qui dominent, et tout le monde parle et écrit avec le même style flamboyant. Les rêves s’entrelacent aux souvenirs, le présent au passé, l’imaginaire au réel : la construction est tellement sophistiquée qu’on s’y perd un peu, mais le plaisir est permanent si l’on admet que seule la littérature importe. Car il est rare de voir le désir féminin évoqué avec autant de tact et de puissance, sans jamais tomber dans la guimauve.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le gosse

Véronique Olmi, Le Gosse, Albin Michel, 2022

— Par Anne-Marie Debarbieux

Impressions un peu mitigées pour ce roman dont on appréhende un peu la lecture, redoutant un déferlement d’émotions, étant donné le sujet : l’enfance maltraitée. Or le récit se présente comme un excellent documentaire, bien écrit, et à ces titres, tout à fait intéressant, mais malgré une trame romanesque plutôt bien menée, il ne parvient pas à nous attacher véritablement au personnage principal. L’autrice a-t-elle voulu éviter le pathos ou a-t-elle malgré elle privilégié l’information sur un sujet aussi grave ? Quoi qu’il en soit, on est à la fois un peu soulagé mais aussi un peu frustré de cette distanciation.

Le destin du petit Joseph bascule dans l’horreur lorsque, déjà orphelin de père, puis de mère, il ne peut plus vivre avec sa grand-mère, qui sombre dans la démence. Le voilà donc pupille de la nation et voué à connaître les placements et orphelinats qui sont en réalité des bagnes où des adultes pervers et sans scrupules exercent en toute impunité des sévices de toutes sortes dont on peine à croire qu’ils aient pu exister. Enfants exploités, épuisés, affamés, terrorisés en permanence et gratuitement humiliés. Situations extrêmes dont l’autrice n’a pourtant rien inventé : on croit lire certaines pages des Misérables, alors qu’il s’agit de faits datant du XXème siècle, quelques années avant le Front populaire, et d’enfants confiés par l’État à des établissements privés qu’il est censé contrôler, mais dont en réalité il se soucie fort peu.

Toutefois, le témoignage implacable se nuance un tant soit peu dans la dernière partie du livre, que l’autrice éclaire avec bonheur, suggérant par là que l’avenir de Joseph n’est pas forcément condamné d’avance.

Le roman de Véronique Olmi a le mérite d’attirer notre attention sur un pan scandaleux mais réel de notre Histoire : l’exploitation en France d’enfants orphelins en théorie protégés par l’État. Une situation qui, n’en doutons pas, existe malheureusement encore aujourd’hui dans d’autres parties du monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Véronique Olmi sont référencées dans le classement par alphabétique par auteur.

Les romans préférés de Geneviève (avril 2022)

— Super-brèves de Geneviève Petit

Je vous livre en vrac quelques titres et commentaires sur mes dernières lectures (celles que j’ai aimées).

L’ami arménien d’Andreï Makine (Grasset, 2021)

Une histoire d’amitié entre deux adolescents, en Sibérie avant la chute du mur. Avec Vardan et sa famille, cet adolescent orphelin va découvrir la tendresse et les premiers émois.

Tout peut s’oublier d’Olivier Adam (Flammarion, 2021 – paru en J’ai lu)

Nathan vient chercher son fils chez son ex-femme et découvre un appartement vide. Incompréhension et panique. Il part à leur recherche au Japon, où les droits de garde ne sont pas les mêmes qu’en France.

Âme brisée d’Akira Mizubayashi (Gallimard, 2019)

C’est l’histoire du violon de Yu Mizusawa, qui a été victime de la barbarie nippone en 1938. Très belle histoire.

La patience des traces de Jeanne Benameur (Actes Sud, 2022)

Un bol cassé projette Simon (psychanalyste) dans son passé. Départ vers le Japon. C’est une sorte de quête initiatique. Très bien écrit et apaisant.

Numéro deux de David Foenkinos (Gallimard, 2021)

Numéro deux décrit la douleur de celui qui n’a pas été choisi pour interpréter le rôle d’Harry Potter au cinéma. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu les volumes de H. P. pour aimer le livre (je ne suis pas fan du tout).

Catégorie : Littérature française.

Liens : Vous trouverez sur la ligne de titre, pour chaque livre, le lien vers la maison d’édition.
Pour L’ami arménien, voir aussi l’article de Catherine.
Pour Tout peut s’oublier, voir aussi l’article de Brigitte.
Les romans préférés de Geneviève, version mai 2019.

Regardez-nous danser

Leïla Slimani, Regardez-nous danser, Gallimard 2022
(Le pays des autres – tome 2)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Éternel syndrome des « suites » ? Ce second volet ne m’a pas autant captivée que le premier. Il est pourtant très intéressant, très bien écrit (certains passages sont même remarquables), mais je me suis un peu moins attachée aux personnages, sans que je sache vraiment en cerner la raison. Amine, le père, à force de travail et de ténacité est devenu un riche propriétaire qui ne résiste pas aux signes extérieurs, presque indécents, de sa réussite. Mathilde, malgré son évolution sociale, s’occupe toujours de son dispensaire. Mais elle est rattrapée par sa fille Aïcha, brillante étudiante en médecine issue de l’université de Strasbourg. C’est en effet à la génération suivante, Aïcha (et son ami Mehdi), Selma et Selim, les 3 enfants d’Amine et Mathilde, qu’est consacré essentiellement ce second volume : ils incarnent la difficulté pour cette génération de se situer, de se construire, dans un pays qui a acquis son indépendance mais qui vit sous le règne autoritaire d’Hassan II et peine à se forger une unité et des repères : appât du gain, désir d’ascension sociale, émancipation des mœurs, évolution de la condition des femmes, mais aussi vanité des faux paradis, pauvreté persistante des classes populaires, attachement à la tradition, à la famille, aux racines. Le choc des cultures est difficile à vivre et les modèles de réussite individuelle se teintent parfois d’impression de trahison. Difficile de concilier des aspirations contradictoires dans un pays dont le régime ne facilite pas tous les choix et où l’accès aux études reste encore restreint. Et à un âge où amours et passions sont au cœur des préoccupations et des choix !

Devant cette vie compliquée, il faut finalement être fort, et le fragile Selim se perd dans l’aspiration à une liberté qui est un leurre, tandis que Mehdi l’intellectuel a le privilège de s’interroger sur son évolution et son avenir. Entre ces extrêmes, tous se cherchent et tâtonnent : Comment être heureux ? Comment rester soi-même ? Questions d’une jeunesse qui doit trouver sa voie entre modernité et tradition.

(A noter qu’un index permet au lecteur qui n’aurait pas lu le premier tome de se repérer facilement dans les personnages).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de Leïla Slimani.

Les Silences d’Ogliano

Elena Piacentini, Les Silences d’Ogliano, Actes Sud, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

J’ai eu ici l’occasion de parler d’Elena Piacentini — Corse installée à Lille — et de ses romans policiers que j’avais lus avec beaucoup de plaisir et d’admiration pour son imagination et sa belle écriture (voir ici). Elle nous offre maintenant son premier roman de littérature blanche.

Ogliano, petit village imaginaire du Sud (Corse, Italie, Sicile ?), est étonnamment préservé de la mafia et du clan Carboni qui règne en maître dans la région. Mais la mort du tyran du village, abject et violent, va faire voler en éclat cette pseudo-quiétude.

Ogliano est un village pauvre, écrasé sous le soleil, dominé par la Villa Rosa, palazzio du baron local, habitée l’été par la seule famille riche qui possède toutes les terres et maintient le village sous sa coupe  car seule apte à donner du travail — ou pas — aux paysans du coin.

Libero, 18 ans, fils de l’institutrice, né de père inconnu, est encore plein de rêves et d’espoir. Il est l’ami de Gianni qui se tourne petit à petit vers les malfrats locaux, et de Raphaelle, fils du baron, obsédé par l’Antigone de Sophocle.

Tout va s’enchaîner, les silences et les secrets vont exploser. 

C’est un livre qu’on ne quitte pas, magnifique dans ses descriptions de la région, profond dans l’analyse de ses personnages, du poids du passé, de la famille, de l’omerta et de la loi du Talion. De la difficulté des cœurs purs d’échapper au destin que la naissance leur impose. Les trois jeunes hommes vont passer en quelques heures de l’adolescence à l’âge adulte.

Un petit coup de cœur pour moi.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Connemara

Nicolas Mathieu, Connemara, Actes Sud, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après, rien ne distingue vraiment le dernier roman de Nicolas Mathieu de celui qui lui a valu le prix Goncourt, Leurs enfants après eux. Même fresque sociale et politique intimement mêlée à des destins individuels. Même contexte, l’Est de la France, région autrefois prospère et qui aujourd’hui doit se battre pour garder la tête hors de l’eau. Même style, très travaillé, avec des phrases subtiles et d’autres brutales, mélange de grande finesse et de sens de la formule (« C’était une de ces journées perdues, quand même le beau temps fait mal et que les copains ont des gueules d’assassins », p. 387). Même empathie pour les émotions de ses personnages, jusqu’à épouser les détails parfois crus de leur sexualité.

Avec deux différences, toutefois. Connemara use abondamment des flash-back, à un degré qui m’a d’abord paru excessif car cela retarde le moment où toutes les intrigues se nouent et se tendent. Mais pour un résultat, au final, très convaincant, car les personnages y gagnent une épaisseur rare.

Et par ailleurs, il y a l’époque. Nous sommes cette fois dans la décennie 2010, sous la présidence de François Hollande, qui n’est jamais nommé mais dont la politique affleure çà et là et qui possède manifestement un collaborateur, spécialiste en économie, promis à un brillant avenir et dont le mode de pensée devient dominant… La force de Connemara est là : nous donner à voir, de l’intérieur, comment des spécialistes en management imposent leurs préceptes à des pans entiers de la France, pouvoirs publics inclus, et substituent des calculs abstraits et des recettes toutes faites à l’organisation ancienne du travail, qui laissait une place pour l’humain et pour le désordre. Par-delà une histoire d’amour réaliste et désenchantée, Connemara doit se lire pour ses pages tranchantes sur la prise de pouvoir d’une caste assurée de sa rationalité et de sa supériorité, dans le style « start up nation ».

Sens du détail et de la formule qui tue, observations au scalpel, dialogues criants de vérité, touches d’humanité : Nicolas Mathieu livre un roman grinçant, qui laisse le lecteur étourdi.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Grand Monde

Pierre Lemaitre, Le Grand Monde, Calmann-Lévy, 2022

— Une brève de Pierre Chahnazarian

J’ai fini le tome 1 de Pierre Lemaitre (*). Très bon, 4,5/5. Comme dit Calmann (ou bien est-ce Lévy ?), il s’agit d’une « plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses ». On suit les Pelletier, propriétaires d’une savonnerie à Beyrouth, et leurs quatre enfants, de Saïgon à Paris. Un assassinat, quelques meurtres, un psychopathe, un journaliste, une belle-soeur insupportable, une surprise, bref, on attend la suite !

(*) La nouvelle série qui s’ouvre avec ce roman s’intitule Les Années Glorieuses.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; présentation vidéo par l’auteur (2 min.) ; nos autres articles consacrés à Pierre Lemaitre listés à la lettre L du classement par auteur.

Celle qui se métamorphose

Boris Le Roy, Celle qui se métamorphose, Julliard, 2021

— Par François Lechat

Ce jour-là, lorsqu’il se réveille, Nathan s’aperçoit que sa femme n’est « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Est-ce lui qui la regarde autrement, qui change ? Ou est-ce vraiment elle qui se métamorphose, multipliant les prénoms, les professions, les parcours de vie ? Et Nathan doit-il s’en inquiéter, ou bien se réjouir que sa femme se multiplie, lui offre d’infinies possibilités, y compris érotiques ? Sur des thèmes très actuels – la suppression des frontières entre les hommes et les femmes, la fluidité des identités, la fin de l’opposition entre les hommes et les animaux… –, Boris Le Roy tisse une fable pour intellos et nous laisse décider s’il faut suivre la tendance du moment ou s’en moquer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Soif

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais dit que je ne lirais plus Amélie Nothomb. J’ai manqué à ma parole, je le confesse. Ma main s’est posée sur ce livre un jour d’ennui au supermarché, et j’ai cédé à la tentation.

C’est ainsi que j’ai vécu la dernière nuit de Jésus, le Chemin de croix, la Passion, la mort et la Résurrection — revus par Amélie Nothomb. Dans un style trop bavard comme toujours avec elle, mais à la fois biblique et moderne, et ça c’est amusant. Il faut une bonne culture catholique pour apprécier, mais mieux vaut ne pas être trop sensible au blasphème.

Jésus repense aux éléments saillants de sa vie terrestre : ses miracles, ses relations avec Judas ou Pierre, son amour pour Madeleine… Il a des états d’âme et réfléchit aux choix de son Père : pourquoi l’incarnation, pourquoi lui, était-il taillé pour le rôle… ? C’est assez spécial et ce n’est pas d’un très haut niveau philosophique, mais il y a des trouvailles.

Par contre, quand Amélie Nothomb, qui rédige tout ceci au « je », dit que c’est « le livre de [sa] vie », il y a de quoi rester perplexe. Le roman est plein, littéralement bourré d’assertions et de vérités. Des convictions profondes attribuées à Jésus plutôt qu’à elle-même ? Se sent-elle une mission divine et s’attend-elle à pouvoir se séparer de son corps ? Réserve-t-elle en fait ce livre à un lecteur psychanalyste qui, seul, pourrait comprendre sa vie ? Faut-il lire ses interviews pour savoir ? Depuis quand un livre ne peut-il se suffire ? Et est-ce Amélie ou l’éditeur, au fond, qui est borderline ?

Cent vingt-cinq pages à peine, à lire par curiosité peut-être, maintenant que le barouf de la parution est largement passé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

L’enfant parfaite

Vanessa Bamberger, L’enfant parfaite, Liana Levi, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Roman à deux voix, sur deux années, totalement ancré dans le monde du 21ème siècle.

2017. Roxane vient d’entrer en Première S d’un lycée très élitiste, à une heure en métro de chez elle. C’est une jeune fille brillante, calme en apparence, très exigeante envers elle-même, qui n’a toujours eu que d’excellents résultats scolaires. Elle se verrait bien en architecte mais, pour ses parents divorcés, une seule voie de la réussite est possible : une prépa maths de haut niveau. Sa mère est une altiste, qui s’imaginait grande concertiste à Pleyel, qui joue dans un quatuor se produisant dans de petites salles de Province, et son père est un ingénieur centralien qui ne supporte ni la paresse, ni l’échec. Mais le début d’année scolaire ne se passe pas au mieux pour Roxane, les notes baissent malgré un travail acharné, la pression scolaire est trop intense, et le quotidien difficile, entre le petit copain qui s’est formé à la sexualité grâce aux films pornos, les copines pas toujours présentes et une énorme éruption d’acné qui la défigure alors que son père est bien trop soucieux du physique de sa fille.

2019. François, cardiologue en ville, marié, un fils, va devoir affronter le conseil de l’Ordre des Médecins, suite à une plainte. Fils d’un grand médecin, il se rêvait pianiste et créant un groupe électro avec un ami. Il sera médecin comme l’exigeait son père, son seul acte de rébellion ayant été de ne pas faire une grande carrière hospitalière mais de s’installer en ville. Son fils Romain, qui est censé s’inscrire dans la lignée familiale, est un élève très moyen dans les matières scientifiques, au grand dam de son père.

Les deux vies sont ainsi plantées, dans ce roman intense, percutant, rythmé par le langage très actuel de Roxane et par la musique — le rap écouté par Roxane, la musique classique de sa mère, le classique, le rock et l’électro de François. La pression de la société, des parents, pour la réussite et la beauté à tout prix ; l’angoisse de tous, adultes et enfants.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le guerrier de porcelaine

Mathias Malzieu, Le guerrier de porcelaine, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

On est heureux que les dix à quinze feuillets qu’aurait pu remplir cette histoire — si Mathias s’en était tenu strictement aux souvenirs de son père — soient devenus un roman de 237 pages, parce qu’il se lit d’une traite, avec passion. On est heureux aussi de savoir que son père, Mainou, passée la surprise de voir ces quelques mois de son enfance ainsi romancés, a validé cette version, parce que c’est dans sa tête qu’on va passer la frontière, le 4 juin 1944, pour aller se jeter dans la gueule du loup nazi, sous les bombardements britanniques. C’est que, sa mère étant décédée et son père devant faire son devoir de combattant, Mainou est envoyé chez sa grand-mère en Lorraine, cette terre qui fut tantôt française, tantôt allemande. Il a neuf ans et un cahier pour écrire. Pour le reste : interdiction de sortir, de se montrer, de faire du bruit. Heureusement, l’oncle Émile est formidable.

Le guerrier de porcelaine n’est pas un récit de guerre historique mais plutôt une histoire d’amours (et ce pluriel n’est pas accidentel), poignante et pas qu’à cause des bombardements, transmise avec un art de dire impressionnant, une écriture particulièrement appropriée à l’imaginaire dans lequel l’enfant doit se réfugier pour supporter sa situation.

Seul bémol que je mettrais à une critique qui pourrait être dithyrambique : je n’ai pas oublié, en dévorant ce livre, que ce n’était pas Mainou mais Mathias qui racontait. Des tournures d’esprit, quelques anachronismes, une manière de manier la langue qui n’est pas d’époque, ni de l’âge de l’enfant, alors qu’on est censé lire le cahier auquel il s’est confié entre juin 1944 et mai 1945, rédigé au présent. Mais, à ce bémol près, Le guerrier de porcelaine est un roman formidable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; très intéressante interview RTBF sur la genèse du roman.

À la ligne. Feuillets d’usine

Joseph Pontus, À la ligne. Feuillets d’usine, La table ronde, 2019 (disponible en Folio)

– Par Jacques Dupont

Joseph Ponthus a suivi sa femme dans sa Bretagne natale, mais n’y trouve aucun emploi dans son métier d’éducateur spécialisé.

Alors, affaire de ne pas offrir l’image d’un abonné au sofa, et de gagner tout de même quelques sous – ce qui ne serait pas un luxe – « il embauche » via une boîte d’intérim, il embauche à la petite semaine, voire à la journée, dans l’agro-alimentaire breton : poissonneries, fabrique de tofu, et enfin abattoir.

Or dès le départ « au fil des heures et des jours le besoin d’écrire s’incruste tenace comme une arête dans la gorge ».

Et cela donne À la ligne. Feuillets d’usine – le journal d’un ouvrier intérimaire soumis à mesure qu’on le change d’usine à des tâches de plus en plus ingrates, pour aboutir à un poste de pousseur de carcasses dans un abattoir. Là, pour les animaux, pour les hommes, ce n’est que souffrance.

On pourrait penser que l’auteur se livre à un réquisitoire contre le travail à la chaîne, l’agro-alimentaire, l’intérim … et oui, ce l’est, un peu, mais à la marge.  L’essentiel est ailleurs : dans l’amour de Joseph pour sa femme, dans sa foi en la beauté de la vie, dans l’incroyable, la folle résistance de l’humain. En exergue du récit, Joseph Ponthus a cité une lettre d’Apollinaire s’adressant à Madeleine depuis une tranchée, en 1915 : « C’est fantastique tout ce que l’on peut supporter ». 

Le livre est écrit dans un style étonnant : des phrases extrêmement concises. Il y a sitôt les mots posés – des mots strictement utiles – un passage à la ligne. On pense à ces machines d’usine, à leurs cliquetis soutenus, sans déperdition.  Et pourtant cette écriture est poétique, riche d’émotions et d’humour. Car l’usine, c’est aussi la camaraderie et la solidarité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur, en Folio.

404

Sabri Louatah, 404, Flammarion, 2020 (disponible en J’ai Lu)

— Une brève de Florence Montségur

Des Français d’origine algérienne souffrant du racisme, différents par leur capacité de réussir, leurs valeurs, leur sentimentalité ; une femme (de droite) présidente de la République ; l’évolution incontrôlable de l’informatique. Voilà les ingrédients de ce roman un peu bavard et platement écrit au présent, mais fort, et dont l’auteur mérite d’être encouragé pour sa courageuse ambition de nous faire réfléchir à notre civilisation et à notre humanité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en J’ai Lu.

Grande couronne

Salomé Kiner, Grande couronne, Bourgois, 2021

— Une brève de François Lechat

La vie quotidienne d’une ado dans la grande banlieue parisienne, à la fin des années 90. Père absent, mère courage, rêves sans lendemain, et les plus vieilles pratiques du monde pour se faire un peu d’argent… Un roman cru et attachant, au style aussi peu apprêté que son héroïne. Mineur mais secouant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Et ils dansaient le dimanche

Paola Pigani, Et ils dansaient le dimanche, Liana Levi, 2021

— Une brève de François Lechat

Dans le sud de la France, au début des années 30, une usine de soie artificielle attire des travailleuses de toute l’Europe. Paola Pigani en suit quelques-unes de près, mais elle ne cherche ni les rebondissements ni l’incarnation. Son roman vaut surtout par sa vérité historique et sociale, et de brefs moments de bonheur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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