L’amour

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

“J’ai voulu raconter l’amour tel qu’il est vécu la plupart du temps par la plupart des gens : sans crise ni événement”. C’est ainsi que François Bégaudeau présente ce livre, et c’est très exactement ce qu’il réussit à faire en à peine plus de quatre-vingt-dix pages.

Sur cinquante ans, “L’amour” est la chronique d’un couple, les Moreau, de leur rencontre à leur mort. Il ne se passe rien, ou pas grand-chose, en tout cas pas ce qui se passe en général dans les romans. Il n’y a là ni passion fulgurante, ni drame, ni rebondissements étonnants, juste la vie qui va, comme pour la majorité d’entre nous. Une rencontre, donc, un mariage, un enfant, le travail, des parents qui meurent… Chacun pourra s’y retrouver, tant ce qui se passe dans la vie de Jeanne et Jacques Moreau est banal. L’auteur ne porte là aucun jugement, n’émet aucune critique, il décrit simplement la banalité de l’amour. Et ils sont heureux, les Moreau, banalement heureux – rien, en tout cas, n’indique qu’ils ne le sont pas -, et c’est très bien ainsi.

Le propos est servi par un style simple qui fait écho à la banalité de l’histoire décrite, ainsi que par la description détaillée des petites choses du quotidien et l’absence de chapitres. On aime ou pas le procédé, mais il est efficace, tant il installe à la lecture un sentiment de douce et agréable monotonie. On retrouvait déjà cette simplicité d’écriture et cette façon de décrire le quotidien dans Un enlèvement, livre du même auteur chroniqué sur ce blog.

L’auteur a situé son propos dans un milieu social populaire, ce qui le conduit à décrire un mode de vie que d’aucuns pourront trouver par moment légèrement caricatural, mais cela n’altère en rien le propos qui, lui, est universel, et que l’on pourrait sans difficulté transposer dans un milieu social différent. D’autres pourraient interroger l’idée que c’est là ce qu’on nomme l’amour, mais cette interrogation elle-même serait intéressante. C’est de mon point de vue ce qui fait tout l’intérêt de ce livre.

*

François Bégaudeau
L’amour

Editions Gallimard
2023

Dîner à Montréal

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On retrouve dans ce récit très autobiographique l’extrême délicatesse de la plume de Philippe Besson, et sa capacité à trouver le mot juste.

Un écrivain, en dédicace dans une librairie de Montréal, voit réapparaître un ancien amant perdu de vue. Le temps d’un dîner où ils se rendent chacun accompagné de leur compagnon, ils évoquent leur histoire, entre regrets et nostalgie.

Il se passe peu de choses dans ce roman. Tout est dans les mots échangés, dans les silences et les regards, aussi. Il faut la belle écriture de l’auteur pour traduire sans ennui les sentiments éprouvés. Les personnages secondaires, la femme de l’ancien amant et l’amant actuel du narrateur, sont également très justes. Un livre pour les amateurs de littérature française intimiste.

*

Philippe Besson
Dîner à Montréal

Editions Julliard
2019

Existe en Pocket

Autres romans de Philippe Besson déjà chroniqués sur Les yeux dans les livres : Les passants de Lisbonne ; Ceci n’est pas un fait divers ; Paris-Briançon ; Un soir d’été

Les Belles Promesses

Littérature française
Par Daniel Kunstler

Les Belles Promesses conclut la tétralogie des Années Glorieuses (*), à mon grand regret car j’ai avalé tout rond les quatre volumes de la saga de la famille Pelletier. La plume pointue de Pierre Lemaître flatte le lecteur par sa fluidité, sa cohésion, et son sens de l’humour et du rocambolesque. Bien que l’intrigue couvre une courte époque entre 1963 et 1964, Les belles promesses peint un vif portrait de toute la période des Trente Glorieuses.

La première moitié du 20ème siècle a été éprouvante pour la France: une population masculine décimée par la Première Guerre, l’instabilité de l’entre-deux-guerres, Vichy, l’Occupation, les règlements de comptes, et j’en passe. Les après-chocs de Dien Bien Phu et surtout de l’Algérie menaçaient de prolonger les déboires. En somme, il était grand temps que le pays connaisse un peu de répit. Arrivent les Trente Glorieuses et une croissance économique octroyant aux citoyens des conforts matériels dont ils ont grand soif : l’électroménager, l’automobile, les fringues bon marché. Mais cette médaille a son revers, et pas seulement comme les a évoqués en chanson Jean Ferrat, les HLM et le poulet aux hormones (écoutez « La Montagne »). L’exode rural, touchant soixante-quinze pourcent de la population agricole entre 1945 et 1975, laisse de pénibles traces dans sa foulée. Même la démocratie se heurte à une fonction publique hiérarchisée et opaque qui sert d’écran à toutes sortes de trafics d’influence au profit d’intérêts privés. En somme, les Années Glorieuses engendrent à la fois l’accès à un niveau de vie inespéré et l’aliénation.

Les Belles Promesses réunit les éléments contribuant à cette aliénation, incarnée par les membres de la famille Pelletier. Jean, privé d’amour propre – et d’amour tout court –  et dont les frustrations le conduisent à d’horribles violences et, exceptionnellement, à un acte d’héroïsme. Colette, sa fille brillante, rebelle et malheureuse ; elle a quatorze ans, donc en aura dix-huit en mai 1968.  Même Geneviève, mégère odieuse (et un peu caricaturale), et qui marcherait sur bien de cadavres pour aboutir à ses fins, échoue dans sa tentative de gravir les échelons sociaux malgré ses succès dans le commerce, ce qui la laisse dépourvue de raison d’être.

Soyons clairs: l’œuvre de Pierre Lemaître n’est pas didactique ; le récit est tout ce qu’il y de plus captivant. Néanmoins, Les Belles Promesses, tout en nous régalant, nous livre une critique historique acerbe et brutalement honnête. 

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Pierre Lemaitre
Les Belles Promesses

Editions Calmann-Lévy
2026

(*) Le Grand Monde ; Le Silence et la Colère ; Un avenir radieux ; Les Belles Promesses.

Toutes nos critiques de Pierre Lemaitre : Au revoir là-haut ; Couleurs de l’incendie ; Miroir de nos peines ; Trois jours et une vie ; Le Grand Monde ; Le Silence et la Colère ; Un avenir radieux

Premier avril

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Exercice difficile que celui de parler de ce livre ! Difficile tant on est en permanence tiraillé entre les deux facettes du roman dans une alternance savamment orchestrée de chapitres. Face A, la description extrêmement détaillée, presque clinique pourrait-on dire compte tenu du contexte, de l’avancée inexorable du cancer chez la femme du narrateur. Face B, les facéties répétées de ce même narrateur, facéties qu’il partageait avec elle, notamment tous les premier avril. D’où le titre.

Porté par une belle écriture, fluide et percutante en même temps, on oscille en permanence entre des chapitres poignants et des chapitres drôles et un brin loufoques, voire franchement irréalistes. Mais qu’importe, cette alternance nous sauve de la déprime, car la description au jour le jour de la descente aux enfers de cette femme pourrait sinon rebuter, surtout les lecteurs ayant eux-mêmes vécu de près une telle épreuve. Heureusement, donc, les passages dans lesquels le narrateur se venge de façon drôlatique et déjantée de tous ceux qui ont pourri sa vie (son patron qui l’a licencié deux fois, ses collègues insupportables ou encore l’oncologue incompétent qui a ajouté de la douleur à la douleur) sont comme des respirations dans ce récit en apnée. Une manière qu’a le narrateur, aussi, de rendre hommage à celle qui, dans le domaine de la blague, lui a tout appris. Les enfants, eux, survolent tout cela avec l’innocence et la légèreté de leur âge, cinq et sept ans, couvés par ce papa perdu qui tente, comme il le peut, de surmonter la perte de son amour, la lente destruction de ce corps tant aimé. Quant aux grands-parents, parents du narrateur, bien qu’un peu caricaturaux, ils apportent eux aussi une touche d’humour bienvenue à l’ensemble.

Difficile de penser qu’il n’y a pas un certain vécu là-dedans, tant les descriptions de l’évolution de la maladie sont précises, presque immersives. Le contraste avec les scènes plus légères en est d’autant plus déroutant, et on ne peut manquer d’y voir la marque d’un profond désespoir. Un livre qui ne peut laisser indifférent mais, âmes sensibles, vous voilà prévenues…

*

Frédéric Ploussard
Premier avril

Editions Héloise d’Ormesson
2025

La maison vide

Littérature française
Par François Lechat

Je n’ai pas l’habitude d’acheter les prix Goncourt, qui font l’objet d’un battage médiatique assez irritant. Mais j’ai fait une exception pour le Goncourt 2025, tant la critique était unanime. Et le propos de ce roman avait tout pour me plaire, à en juger par ce que l’on en disait.

C’est effectivement un grand Goncourt, un très beau livre. Il repose sur un procédé habile : nous plonger, avec l’auteur, dans une maison qui a bercé son enfance et qui contient des lettres et d’autres souvenirs propices à faire renaître le passé. Surtout qu’en plus de ces traces matérielles, l’auteur se rappelle les anecdotes transmises de génération en génération et qui lui permettent de reprendre le fil de l’histoire familiale à partir de la fin du 19e siècle, dans un coin bien précis de la province française.

Bien entendu, ces traces et ces anecdotes sont partielles et parfois incertaines. Mais Mauvignier, qui présente son livre comme un roman (c’est marqué sur la couverture), a décidé de combler les vides et d’imaginer, de la manière la plus réaliste possible, ce qui a pu se passer. Et tant qu’à faire, il brode, il insiste, il met en scène, il suppute, il fouille tous les épisodes marquants et les présente avec un luxe de détails, et d’analyse psychologique ou sociale, qui restitue la couleur et les émotions du passé. Dépassant la nostalgie au profit d’une dissection impitoyable des rapports de domination (entre les classes sociales et entre les sexes), l’auteur offre un tableau saisissant, et fidèle, d’un siècle d’histoire de France, avec des chapitres très réussis qui tournent autour des personnages féminins, les plus importants en fin de compte. Le tout dans un style vaguement proustien, fait de longues phrases complexes, sur un ton à la fois châtié et familier qui installe une musique entêtante, originale.

Pour autant, j’ai deux réserves. Ces quelque 740 pages sont parfois longuettes, trop bavardes, et mettent du temps à nous accrocher, à créer une tension. Et la syntaxe de l’auteur déconcerte quand il insère brutalement des tournures orales ou fautives dans des envolées très écrites. Mais l’ensemble est impressionnant, et j’ai coché de nombreux passages d’une remarquable justesse.

*

Laurent Mauvignier
La maison vide

Les Editions de Minuit
2025

Toutes nos critiques de Laurent Mauvignier : Continuer ; Histoires de la nuit ; La maison vide

L’inventeur

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un bien agréable moment de lecture que celui passé en compagnie de Miguel Bonnefoy et de son “inventeur”. Dans un style fluide et enlevé, il nous conte l’histoire d’un certain Auguste Mouchot, inventeur au dix-neuvième siècle d’une machine à énergie solaire. On pourrait croire l’histoire inventée tant elle est faite de multiples rebondissements. Pourtant, cet Auguste Mouchot a bel et bien existé, ce qui fait tout l’intérêt du livre.

Né en province d’un père serrurier, en permanence accablé de mille maux qui auraient dû le conduire à une mort précoce, il fut un obscur professeur de mathématiques de province avant de se prendre par hasard de passion pour l’énergie solaire et d’y consacrer sa vie. Rien ne le prédestinait à un tel destin. Travaillant d’arrache-pied, il parvint à attirer l’attention de l’Empereur (avec l’idée d’un four portable à énergie solaire pour nourrir les troupes sur les champs de bataille !) et celle de l’Académie des sciences. Il parvint à obtenir des subventions qui lui permirent d’arrêter l’enseignement et de poursuivre ses travaux, de présenter sa machine à l’exposition universelle de Paris en 1878 et d’y obtenir une médaille. Obsédé par son œuvre, il se lança ensuite dans une quête invraisemblable de lumière solaire en Algérie devenue française. Las ! Comme tant d’autres avant lui, le génie et le travail ne suffisent pas toujours. Arrivé au moment de l’avènement du charbon roi, Auguste Mouchot ne parvint pas à atteindre la postérité.

Servi par un style fluide et enlevé, le livre se lit avec intérêt et grand plaisir, d’autant que l’auteur parvient à rendre attachant le personnage d’Auguste Mouchot qui a pourtant tout de l’anti-héros. Le livre lui rend hommage, et ce n’est que justice.

À noter que l’on peut voir l’une des machines d’Auguste Mouchot au Musée des Arts et Métiers de Paris, visite toujours passionnante !

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Miguel Bonnefoy
L’inventeur
Éditions Rivages (disponible en Rivages Poche)
2022

Et toute la vie devant nous

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Ils sont trois amis, Sarah, Paul et Alex. Ils habitent dans le même quartier, celui d’une classe moyenne laborieuse, dans une zone pavillonnaire coincée entre les beaux quartiers huppés et les quartiers populaires, deux milieux avec lesquels ils n’ont aucun lien ni aucune affinité. Ils sont par ailleurs liés à jamais par un lourd secret que le lecteur apprend rapidement.

Le roman s’étale sur 40 ans sous la forme d’une chronique à deux voix, celles de Sarah et de Paul qui s’expriment alternativement, Alex étant évoqué par l’un et l’autre. Ils racontent leurs parcours respectifs, cette époque où ils avaient « toute la vie devant eux ».

Le roman brosse la vie des trois amis au fil du temps, évoquant leurs choix, leurs succès, leurs espoirs, leurs déceptions, bref les méandres de leurs vies respectives. Mais le parcours de chacun témoigne aussi de l’évolution de la société de 1985 à nos jours. Ainsi, comme souvent chez Olivier Adam, le social et le psychologique se mêlent avec justesse et sensibilité. Car les personnages sont attachants et très individualisés, ce qui évite l’écueil qu’ils ne soient que les représentants de différentes facettes d’une même époque. Trois personnalités, trois destins, trois vies qui se construisent, chacun suivant son propre chemin au fil d’une évolution qui est la sienne mais aussi celle d’une société qui « bouge ».

Destins individuels sur fond d’histoire collective, rien de vraiment original mais c’est un livre attachant qui se lit comme une fresque où l’on reconnaît çà et là des engouements ou des rejets que nous avons nous-mêmes éprouvés, ou au contraire qui nous ont laissés indifférents.

Un roman donc qui fait revivre une époque sans prétention de témoignage historique. Il est bien construit, il est en ce sens conforme aux autres romans d’Olivier Adam, qui reprend des thèmes qui lui sont chers, ce qui peut à la fois être une force et une faiblesse.

*

Olivier ADAM
Et toute la vie devant nous

Éditions Flammarion
2025

La disparution

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Quel drôle de livre… Au bon sens du terme, car je l’ai trouvé tout simplement épatant ! Cet adjectif colle particulièrement bien au côté gentiment déjanté de l’ouvrage.

Damien Renoueux, spécialiste de l’Égypte ancienne, vient de terminer un ouvrage sur le sujet et cherche un éditeur. En attendant, et parce qu’il faut bien vivre, il vend à domicile des slips pour homme avec possibilité d’essayage. Voilà pour le contexte, déjà un peu loufoque. Entre en scène Évelyne de Bresson, une éditrice qu’un collègue met sur sa route. Emballée par le manuscrit, elle le contacte, le rencontre, lui propose une sortie prochaine, puis… puis plus rien, ou presque.

Au fil de plus de deux cents pages d’une écriture fluide, nous suivons les affres de notre malheureux écrivain, suspendu à une promesse de contrat qui n’arrive jamais sans qu’il sache bien pourquoi. Alors il imagine, Damien Renoueux, et il demande conseil, à sa sœur, à son ex, à son cousin. Bientôt toute la famille s’y met, en ordre dispersé mais avec conviction. Désespéré, notre auteur tente des relances dans des styles différents. Aucune n’aboutit, et la situation le plonge encore plus dans le doute. Il aime cette éditrice, ensuite il la déteste. Il lui trouve des excuses – elle concourt pour un prix qui sans doute l’occupe – mais se dit que, quand même, elle exagère un peu. Jusqu’au jour où…

La disparution est un livre drôle – particulièrement lorsqu’on est soi-même un auteur en quête d’éditeur ! – qui aborde de façon maline la difficulté des auteurs à naviguer dans le monde complexe de l’édition. On ne peut en effet que compatir, et sourire face à l’intense activité qui agite le cerveau de notre pauvre auteur – d’autant que le tout est entrecoupé de ses échanges avec des acheteurs de slips et son activité bénévole au sein du conseil syndical de son immeuble.

Une belle découverte !

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Pierre Fréha
La disparution

Most Éditions
2025

L’Étranger

Mini-série Best-sellers
Littérature française

Par Anne-Marie Debarbieux

J’aime beaucoup les œuvres de Camus, même si L’Étranger n’est pas celle à laquelle je suis la plus sensible. Et j’aime beaucoup le cinéma de François Ozon. Mais adapter sans la trahir et sans la simplifier une œuvre aussi particulière et aussi complexe me paraissait un défi quasi impossible !

Pourtant, j’ai été conquise par le film d’Ozon qui propose un Meursault, incarné par Benjamin Voisin, que Camus n’aurait pas renié. Le choix du noir et blanc m’a paru excellent car conforme au cinéma de l’époque et apportant une sorte d’uniformité qui sert bien le personnage. Et le film restitue parfaitement la vie grouillante d’Alger, comme les paysages austères de la campagne accablée de soleil, ou encore la plage et les bords de mer animés ou quasi déserts.

Meursault… Comment « habiter » un personnage que caractérise son indifférence au monde, son insensibilité apparente à la mort de sa mère, son indifférence devant la brutalité de son voisin à l’égard de son chien, ou celle d’un autre voisin à l’égard de sa compagne, son absence d’émotion devant une femme qui l’aime, son geste incompréhensible de tirer sur un homme qui ne le menaçait pas ? Condamné à mort par la justice des hommes, Meursault ne s’agace que devant l’insistance du prêtre qui veut absolument lui imposer de donner un sens à ce qui, à ses yeux, n’en a pas. Cela nécessite un jeu très épuré et à la fois expressif de la part de l’acteur, et Benjamin Voisin y excelle.

À la sortie du cinéma, une spectatrice devant moi disait à sa voisine avoir beaucoup aimé le film mais ne pas comprendre pourquoi il s’appelait « L’Étranger ». J’ai préféré voir dans cette remarque une preuve supplémentaire de la complexité de la restitution de Meursault que propose Ozon. Meursault ne se sent pas étrange, il se sent étranger, indifférent à tout, pas seulement aux conventions sociales. Cela me semble très bien restitué dans le film qui alterne les vues de la ville animée, que Camus connaissait bien, et la solitude absolue du personnage, qui n’est ni bon, ni méchant, qui ne cherche rien, n’attend rien, n’est ni heureux ni malheureux parce que cela n’a pas de sens.

La sortie du film a fait remonter le livre parmi les meilleures ventes et l’a remis au programme de nombreuses classes de français. Rappelons qu’au-delà d’un procédé aujourd’hui banalisé consistant à écrire à la première personne et au passé composé, Camus a osé une écriture moderne, plate et directe par rapport aux canons de l’époque, factuelle, afin de rendre l’indifférence du personnage. L’Étranger est une œuvre majeure de la littérature du XXe siècle.

*

Albert Camus
L’Étranger
Gallimard
1942

Liens : la Blanche de Gallimard ; l’édition Folio ; un précédent article d’Anne-Marie Debarbieux sur Albert Camus.

Terre des Hommes

Mini-série Best-Sellers
Redécouvertes
Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Récemment réédité avec des illustrations de Riad Sattouf, le livre ne figure pas par hasard parmi les meilleures ventes. La force de persuasion de Gallimard est toujours impressionnante mais Saint-Exupéry reste un auteur mythique et Terre des Hommes un des livres les plus célèbres de la littérature française.

Franchement, j’adore cette édition. Les dessins sont merveilleux, évoquent Saint-Ex sans l’imiter, illustrent avec justesse et émotion les récits du célèbre aviateur. Car, pour ceux qui ne connaîtraient pas Terre des Hommes, ce sont des témoignages que nous livre là un casse-cou des débuts de l’aviation, du temps où, sur son siège, le pilote était à l’air libre, emmitouflé comme il le pouvait contre le froid, la pluie, la neige, avec une casquette et des lunettes pour couper le vent. Il n’y avait pas de radars et d’instruments de navigation comme aujourd’hui, on repérait les routes en mémorisant les vallées et les montagnes et, la nuit, on se fiait aux étoiles. Entre pilotes, on se passait les bons tuyaux et, lorsque l’un d’eux ne rentrait pas, on partait à sa recherche sans moyens.

La langue de Saint-Exupéry n’est évidemment plus tout à fait la même que la nôtre. Elle est plus savante et l’auteur a du goût pour les formes littéraires, cela peut peut-être déconcerter les jeunes, mais accrochez-vous, cela en vaut la peine. Notamment pour les aventures de Guillaumet…

Voilà un beau cadeau à offrir pour Noël !

*

Antoine de Saint-Exupéry
Terre des Hommes

Gallimard
1939-2025

Le mensonge suffit

Littérature française
Par Florence Montségur

Voilà un petit livre divertissant qui mélange différents ingrédients. Le plus inattendu, ce sont les parodies de vieilles publicités américaines, graphiquement très réussies. Le moins inattendu, c’est l’annonce d’un futur totalitaire dans lequel tous nos comportements sont enregistrés et évalués – comme en Chine déjà aujourd’hui. Le plus actuel, c’est le rôle de l’intelligence artificielle : ici un robot humanoïde qui interroge un citoyen ordinaire et l’accuse de meurtre. Et comme ce pauvre homme, évidemment, nie et se défend, il perd son calme, il sort des phrases politiquement incorrectes, et il aggrave son cas, ce qui crée un réel suspense quant au sort qui lui sera réservé.

Le même auteur a déjà produit deux autres livres dans la même veine : le cauchemar technologique qui nous attend. Le style reste léger, il ne prétend pas être profond. Et c’est bien comme ça.

*

Christopher Bouix
Le mensonge suffit

Au Diable Vauvert
2025

Un pont sur la Seine

Littérature française
Par François Lechat

Peut-on faire un bon roman sans suspense, sans dialogues et (presque) sans action ? Sans doute, puisqu’Un pont sur la Seine séduit de bout en bout en jouant la carte de la sensibilité, de l’Histoire, des petites histoires qui font la grande.

Au centre du récit, qui démarre à la fin du 19e siècle, un pont reliant deux petites villes par-dessus la Seine, dans les environs de Paris. L’une est rurale et viticole, spécialisée dans le raisin de grande qualité. L’autre est ouvrière et industrielle, siège de l’usine Schneider, qui produit des locomotives électriques. Deux mondes qui se font face, que la Seine sépare mais que le pont relie. Le premier tend vers la tradition, le second tend vers le progrès ; le premier dépend des caprices de la nature, le second devra affronter, dans la seconde moitié du 20e siècle, les errements du capitalisme mondialisé. Et comme les membres de certaines familles passent d’une rive à l’autre, comme on vit d’un côté mais que l’on va au bal de l’autre, comme les générations se succèdent sans vouloir se ressembler, il y a de la place pour des histoires de famille, de guerre, d’amour, de carrière. Et pour des vengeances, aussi, car la lutte des classes ne concerne pas seulement les patrons et les ouvriers : on s’affronte aussi entre salariés, pour des symboles ou des petites vexations.

Dans une langue classique, fluide et travaillée, Pauline Dreyfus s’empare de ce pont, véritable personnage, pour raconter deux pans de l’Histoire de France au 20e siècle. À découvrir si l’on aime les mœurs de province et l’histoire des mentalités. Ou à découvrir, surtout, si l’on ne connaît pas la dureté de la vie agricole, la plus soumise qui soit à la roue de la fortune.

*

Pauline Dreyfus
Un pont sur la Seine

Grasset
2025

Le liseur du 6h27 — La fissure

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Il y a quelques années, l’auteur nous avait séduits avec Le liseur du 6h27 dans lequel Guylain, que ses proches pensent bras droit d’un éditeur, est en réalité chargé de déverser dans une énorme broyeuse des stocks de livres invendus. Il conjure ce métier destructeur dont il a honte en récupérant au hasard des feuillets rescapés dont il fait lecture à voix haute chaque matin dans le RER de 6h27. Il acquiert ainsi un public conquis et fidèle et il est même sollicité pour faire des lectures dans une maison de retraite. Expérience gratifiante qui séduit un auditoire qui l’écoute avec enthousiasme, séduit surtout par la convivialité que suscite sa prestation. Sa vie reprend sens. Puis un jour, Guylain trouve dans le RER une clé USB, il y découvre une sorte de journal qui le touche et il n’a de cesse d’en retrouver l’autrice, vouée elle aussi à un quotidien peu gratifiant.

Ce petit livre, à la fois original et rempli d’humanité, m’a poussée à découvrir un nouveau roman de Jean-Paul Didierlaurent.

Dans La fissure, une entreprise de fabrication artisanale de nains de jardin agonise devant la concurrence chinoise. Xavier, qui en était depuis des années l’une des chevilles ouvrières en tant que responsable commercial, voit sa vie professionnelle s’effondrer. Il se réfugie alors dans sa petite résidence secondaire des Cévennes qu’il rénove avec passion depuis plusieurs années avec l’aide de sa femme. Mais il découvre une fissure dans un mur de la terrasse, qu’il tente en vain de colmater. Dès lors le lecteur comprend que c’est toute sa vie qui commence à se lézarder et que la fissure en est le signal d’alarme. Xavier remet tout en question et décide de changer complétement de vie, il quitte même son épouse pour entreprendre un long voyage avec pour seul compagnon le dernier nain de jardin fabriqué par son entreprise, un personnage un peu facétieux et pittoresque curieusement doté de la parole, qui s’exprime librement et donne son avis sur tout. Commence alors une épopée burlesque et touchante à la fois, qui mène Xavier à l’autre bout du monde et constitue l’essentiel du roman.

C’est drôle souvent, émouvant parfois, sans doute invraisemblable, mais l’on s’attache à cette sorte de fable qui évite assez bien les écueils d’un récit qui pourrait n’être qu’une métaphore facile et un peu farfelue. Ce n’est pas un grand livre – il n’en a sans doute pas la prétention – mais, comme Le liseur, il est original et se lit avec plaisir.

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Jean-Paul Didierlaurent

Le liseur du 6h27
Au Diable Vauvert (2014)
Folio (2022)

La fissure
Au Diable Vauvert (2018)
Folio (2019)

Taormine

Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

J’ai pris Taormine un peu au hasard dans le rayon poches d’une librairie qui en proposait beaucoup du même auteur. J’ai ainsi découvert qu’Yves Ravey avait écrit un grand nombre de romans, tous courts à en croire le rayon, et j’avais justement envie d’une lecture qui occuperait simplement mon week-end. À part la démarche (parce que j’ai lu les deux premières pages dans la librairie) consistant à écrire au « je » et au passé composé, comme s’il était définitivement acté que le niveau des lecteurs s’arrête là, il m’a semblé que Taormine pourrait être divertissant. Et oui, c’est divertissant – sans être trop léger.

Tout au long de cette courte lecture, j’avoue avoir un peu râlé. D’abord, le narrateur aurait pu être drôle et ne l’est pas, mais c’est finalement un parti-pris qui se défend tout-à-fait. Ensuite, je n’ai pas réussi à bien cerner et me représenter ses deux personnages principaux – lui et sa femme – mais ça fonctionne quand même. Je me suis laissée embarquer par un suspense qui débute très vite : un couple arrive en Sicile pour une semaine de vacances ; ils prennent une voiture de location ; ils quittent l’autoroute dès qu’ils voient le premier symbole « plage »… et ça y est, tout foire. J’ai continué à râler un peu, mais je voulais absolument finir ce livre, parce que je voulais savoir ce qui allait se passer, et parce que je ne comprenais pas ce que je voyais comme une faiblesse : cet humour trop intériorisé par rapport au genre je-suis-con-et-je-raconte-dans-le-menu-détail-les-conneries-que-je-fais.

Et c’est comme ça que je suis arrivée à la chute, qui est formidable. Bravo, monsieur Ravey, c’est bien shooté !

*

Yves Ravey
Taormine
Les Éditions de Minuit
2022/2024

Voir aussi l’article de Marie-Hélène Moreau sur Trois jours chez ma tante, du même auteur.

Une vraie mère… ou presque

—-

Liitérature française
Par Catherine Chahnazarian

Didier van Cauwelaert, un Niçois au nom et à l’humour belge, harmonieux mélange d’énergie et d’inventivité, a un fameux palmarès. À 65 ans, il a signé 50 livres dont une grande majorité de romans, et reçu 17 prix dont un Goncourt. Et Pierre, le narrateur d’Une vraie mère… ou presque, est comme lui écrivain. Ayant écrit sur son père un livre à succès et toujours refusé à sa mère d’en écrire un sur elle, le voilà démuni, après la mort de celle-ci. Parler d’elle, finalement, pourquoi pas, mais comment aborder le sujet ? Une femme haute en couleurs avec laquelle la relation n’a pas toujours été facile, Niçoise pur jus dont il hérite de l’appartement et de la voiture, une Renault Fuego avec laquelle il se met à perdre des points… sur le permis de conduire de la disparue. Bien sûr, vient un moment où ça pose problème. Et une solution se présente en la personne d’une Niçoise tout aussi haute en couleurs que la mère de Pierre, à mi-chemin entre la folie et la manipulation, insupportable pot de colle dont on espère pour lui qu’il parviendra à se dépêtrer.

Le ton typique de l’auteur, celui de la comédie enlevée, un peu grinçante et pleine d’esprit, laissera progressivement de la place, au fil des rebondissements, à une thématique sérieuse : aux tournants de nos vies (mariages, divorces, naissances, décès…) l’auto-dérision ne suffit pas toujours, elle a besoin de l’introspection pour ne pas partir en vrille, et si Didier van Cauwelaert nous attire en nous faisant rire, il nous retient en nous touchant aussi. Le regard que nous portons sur eux se fragilise souvent au décès de nos parents, laissant place aux autres personnages qu’ils ont pu être, plus ou moins inconnus de nous, différents en tout cas de ce qu’on avait considéré jusque-là.

Un court roman (159 pages de plaisir) qui peut se lire d’une traite pour tirer le meilleur profit du rythme, du ton, du suspense, de l’absurde aussi, et prendre une bonne giclée de légèreté ironique.

*

Didier van Cauwelaert
Une vraie mère… ou presque
Albin Michel
2022

Publié également au Livre de Poche

Lien : le site officiel de l’auteur.

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