L’évaporée

Fanny Chiarello et Wendy Delorme, L’évaporée, Cambourakis, 2022

— Par François Lechat

Ce livre est une curiosité, et c’est cela qui m’a donné envie de l’acheter.

Son sujet est assez classique : deux femmes s’aiment, mais subitement l’une des deux disparaît sans la moindre explication et s’enfonce dans un silence obstiné.

A partir de là, chaque héroïne revient sur ce qui s’est passé, s’analyse, creuse ses souvenirs, tente de tenir le coup et de se préserver un avenir. De manière forcément différente, puisque leurs situations sont asymétriques. Or, en l’occurrence, ce sont deux autrices qui se chargent, en alternance, d’embrasser le point de vue d’Eve ou celui de Jenny, et cela se sent à la lecture, qui nous offre deux styles et deux manières de penser.

Si l’idée est originale et le propos souvent subtil (comme l’écriture), L’évaporée souffre cependant, dans sa première moitié, d’un excès de flash-back et d’introspection. On suit le fil mais cela progresse à petits pas, avant que l’évaporée se lance résolument sur les traces de son passé et provoque un réel suspense.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Le voyant d’Étampes

Abel Quentin, Le voyant d’Étampes, Ed. de l’Observatoire, 2021 (disponible aussi en « J’ai lu »)

— Par François Lechat

Ce roman est d’autant plus brillant qu’il reste ambigu.

Il raconte la descente aux enfers d’un historien, Jean Roscoff, spécialiste des États-Unis, qui consacre un livre à un poète américain (fictif) auquel il veut rendre justice. Seulement voilà, de cet auteur jazzman, communiste et réfugié en France, Jean Roscoff néglige une caractéristique que le poète n’a pas mise en avant dans son œuvre. Or, de nos jours, négliger un tel fait vaut à Jean Roscoff une campagne de dénigrement et d’intimidation d’une violence inouïe, dont il sortira lessivé.

Résumé ainsi, Le voyant d’Étampes semble être une dénonciation de plus des folies médiatiques et de la violence politique qui minent notre société. Et, de fait, Abel Quentin dissèque ces mécanismes avec une grande intelligence et un sens aigu de la dramatisation. Mais, en même temps, il conduit son héros, ancien militant du Parti socialiste et de SOS Racisme sous Mitterrand, à réfléchir sur lui-même et à reconnaître les erreurs et les œillères de sa génération et de son sexe, qui émancipaient les minorités en parlant à leur place. Et ce retour sur soi est d’autant plus implacable que Jean Roscoff a une ex-femme, une fille et une belle-fille (oui, sa fille aime les femmes) qui adhèrent aux valeurs nouvelles et ne se privent pas de lui faire la leçon. Ce à quoi il résiste et renâcle parce qu’on ne peut pas être soi-même et un autre, le produit d’une époque et le champion d’une autre. D’où l’ambiguïté dont je parlais en commençant : on s’effraie de la violence qui sévit dans les médias et dans les réseaux sociaux, on souffre avec Jean Roscoff, mais on l’accompagne aussi dans son lent travail de remise en cause, sans savoir que penser en définitive.

On reprochera sans doute à ce livre un portrait caricatural de Sartre et une confusion entre le passé simple et l’imparfait qui se généralise de nos jours (que font les éditeurs ?!). Mais peu importe : c’est impressionnant, tendu, passionnant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en J’ai Lu.

Les morts ne nous aiment plus

Philippe Grimbert, Les morts ne nous aiment plus, Grasset, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Écrivain et psychanalyste, Paul est devenu un spécialiste de la question du deuil. C’est le thème de nombreuses conférences qui lui valent une grande notoriété et l’intérêt d’un large public. Cependant, après la mort tragique d’Irène, son épouse, Paul n’échappe pas à la règle commune en découvrant que, confronté lui-même à la perte d’un être cher, submergé par le chagrin, il n’est pas plus armé qu’un autre pour faire face à la tragique douleur de l’absence, de la solitude et d’un sentiment de culpabilité de n’avoir « rien vu venir », trop occupé par sa passion pour son métier et les affres de son inspiration littéraire. La consolation est d’autant plus difficile et complexe qu’elle laisse entrevoir la possibilité de vivre sans l’autre ce qui peut engendrer une certaine forme de culpabilité.

C’est alors que, contre toute attente, Paul, qui ne croit en aucun au-delà réconfortant, finit par se laisser convaincre par un étrange personnage qui prétend, en dehors de toute référence religieuse ou de toute forme de croyance ou de magie, lui donner le moyen de retrouver avec son épouse disparue un lien qui l’aidera à vivre sans elle. Paul est vulnérable, au nom de l’éternel conflit entre la raison et le « mais quand même ? » qui susurre que l’impossible est peut-être possible.

De quoi s’agit-il ? Les « consolateurs » et marchands d’illusions parfois très lucratives mais très attractives sont-ils plus dangereux aujourd’hui qu’hier ? C’est évidemment le centre du roman.

Ce livre, très bien écrit, n’est sans doute pas le meilleur de Grimbert mais il est néanmoins passionnant et n’est pas sans évoquer la série remarquable « En thérapie » diffusée sur Arte : bien construit, il met en scène un nouvel Orphée en quête d’impossible retour de l’être cher vers le monde des vivants. Aussi nombreuses que soient les hypothèses en ce domaine la question du lien entre le monde des morts et celui des vivants reste au cœur de l’humanité.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Plus on est de fous plus on s’aime

Jacky Durand, Plus on est de fous plus on s’aime, Stock, 2022

— Par François Lechat

Roger et Joseph, un repris de justice et un ancien cadre ravagé par un drame familial, découvrent un bébé abandonné sur une aire d’autoroute. Contre toute logique, ils décident instinctivement de l’adopter, alors qu’ils vivent dans la pauvreté et la clandestinité. Mais c’est que, dans ce coin perdu de Bourgogne, on a le cœur grand et des amis qui peuvent donner un coup de main sans poser trop de questions – à commencer par un savoureux psychiatre nommé Karl Marx.

De cette idée toute simple, Jacky Durand le bien nommé (c’est un auteur sans prétention, quoique chroniqueur culinaire pour Libé) tire un récit empathique et argotique, qui sent bon le terroir, l’amitié et le cœur des hommes – ainsi que des femmes, qui ne manquent pas de caractère. Il y a de l’humour, de la tendresse, quelques rebondissements et un sens aigu de l’humanité. Et même un malfrat qui veut se venger des mauvaises manières de Roger… On se croirait dans un vieux San Antonio, sans le machisme à courte vue de Frédéric Dard.

Catégorie : Littérature française.

Liens : présentation du roman chez l’éditeur. Par curiosité : Cuisiner un sentiment, de Jacky Durand, aux éditions de L’épure et Tu mitonnes sur le site de Libération.

Samouraï

Fabrice Caro, Samouraï, Gallimard (Sygne), 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Alan s’est fait larguer par Lisa et, depuis, un couple d’amis s’est mis en tête de lui trouver quelqu’un d’autre. Alan subit cela en n’étant pas, mais pas du tout intéressé. Lui, il voudrait – il essaie d’écrire un « roman sérieux ». Plein d’idées lui passent par la tête, inspirées des petits événements ou des pensées tortueuses qui se présentent à son esprit, mais Alan est un velléitaire, on le comprend tout de suite. Sa manière de se voir en écrivain célèbre, sans être capable d’écrire une ligne, est assez amusante, et l’intellectualité avec laquelle il évoque les démarches littéraires qui pourraient être les siennes n’est pas sans évoquer, avec une ironie bien agréable, une certaine prétention parfois désagréable.

Comme dans ses romans précédents, Fabrice Caro, écrit au « je » les méandres psychologiques d’un homme faible, apeuré, lâche, maladroit et globalement incapable. Incapable de se sentir bien en société, incapable de dire « non » quand il le voudrait, incapable de faire ce qu’on attend de lui, ni ce que lui-même attendrait de lui s’il parvenait à se fixer sur un projet. C’est assez intelligent et drôle pour faire un bon roman, mais c’est le troisième dans la même veine, employant exactement les mêmes ficelles (le quatrième peut-être, je n’ai pas lu Figurec). Exagérations, associations inattendues, détours et parenthèses destinés à cerner progressivement la personnalité et l’histoire de vie du personnage et à souligner cette pensée qui part dans tous les sens. Sans oublier ce comique de répétition que Caro manie si bien.

Le filon fonctionne donc, mais c’est tout de même un filon. Je ne m’identifie plus, je ne m’amuse plus assez. Je préférerais maintenant que Caro nous prouve qu’il sait faire autre chose.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos critiques des précédents romans : Le discours et Broadway.

L’éternel fiancé

Agnès Desarthe, L’éternel fiancé, L’Olivier, 2021

— Par François Lechat

D’Agnès Desarthe, j’avais beaucoup aimé Une partie de chasse et Ce coeur changeant. Son dernier roman, longtemps pressenti pour le Goncourt et loué par la critique, possède les mêmes qualités : scènes inattendues, style travaillé, intelligence des sentiments. Et un sens aigu de la formule qui fait mouche.

Mais, tout en se situant bien au-dessus de la production courante, son Éternel fiancé m’a un peu déçu, et parfois ennuyé. Pour une raison simple : de bout en bout ou presque, cela sent la littérature, la belle, la grande, celle que l’on aime mais qui manque parfois de simplicité ou de naturel. Les personnages sont trop excentriques, typés, appuyés, et les situations trop soigneusement choisies pour leur pittoresque. On admire le brio de l’autrice, on se délecte de pages remarquables, mais souvent cela sent la scène « à faire », et la bonne volonté culturelle. Les thèmes sont nobles mais fluctuants, et la place prise par la musique achève d’embourgeoiser ce récit extrêmement soigné. Je suppose que les inconditionnels de Desarthe ont adoré, mais il manque ici un peu de nerf, de grinçant et de simplicité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : L’éternel fiancé chez l’éditeur ; la critique de Ce coeur changeant par François Lechat.

Broadway

Fabrice Caro, Broadway, Gallimard, 2020 (disponible en Folio)

— Par Catherine Chahnazarian

Comme pourrait le faire un acteur de stand-up, l’auteur nous emmène dans le monde névrotique d’Alex, un quadragénaire qui trouve dans son quotidien de multiples raisons de psychoter, de partir dans des délires échappatoires, et de formuler, au détour des anecdotes et des observations que lui inspire son entourage, des aphorismes souvent très bien shootés. En nous prenant à contre-pied ou en rebondissant, dans un chapitre, sur des éléments des chapitres précédents, il accroît notre plaisir et notre complicité, et donne à l’esprit détraqué de son personnage sa pleine intelligence. Maladresses, lassitude, craintes et lâcheté sont enveloppées dans un burlesque savoureux.

Voici donc une bonne récréation pour décompresser sans lire n’importe quoi. Car Fabrice Caro n’est pas n’importe qui : il s’est trouvé, il est fait pour ça.

Broadway est du même tonneau que Le discours, à cette différence près que cette fois le personnage a la quarantaine, une femme, deux enfants, des voisins et des amis. Chacun apporte sa contribution à la névrose d’Alex, mais c’est surtout la Sécu qui déclenche la crise — je vous laisse découvrir comment !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

Ouvre ton aile au vent

Eloi Audoin-Rouzeau, Ouvre ton aile au vent, Phébus, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Il y avait les romans post-attentats, il y a maintenant les romans post-pandémie.

Paris 2049. Vingt ans auparavant, une pandémie type virus aviaire, qu’on ne nomme que comme « les Événements », a décimé des millions et des millions de personnes. Désormais, les oiseaux sont persona non grata ; interdiction de les élever, de les consommer, et ils ne survivent que dans de petites îles abandonnées par les humains. L’Union européenne n’existe plus ; nous sommes revenus au franc-neuf, gouvernés par un président-dictateur à vie ; la pauvreté et la corruption règnent en maîtres.

Mais tous les ans, le 31 octobre, une espèce de kermesse est organisée : un canard d’élevage est lâché au-dessus de Paris. Celui qui l’attrape à mains nues et en vie aura non seulement le droit de le déguster à la Tour d’Argent en tête à tête avec le Président, mais surtout touchera un énorme chèque le mettant à l’abri pour plusieurs mois. Les jeux du cirque peuvent commencer, l’excitation et la violence sont partout, tous les coups sont permis.

Et si quelques personnes, ayant gardé un soupçon d’humanité, mettaient quelques grains de sable dans l’organisation de cette course-poursuite ?

Les débuts de ce roman sont un peu poussifs, mais très vite on est pris par cette folle histoire, cette fable sur la transformation de notre société, de plus en plus individualiste et violente. Un premier roman original.

Ce roman fait partie de la sélection du prix Lire Élire des Bibliothèques Pour Tous Nord Flandre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; les Bibliothèques pour tous.

Soleil amer

Lilia Hassaine, Soleil amer, Gallimard, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

En 1959, en Algérie, Saïd, marié à Naja, père de trois petites filles, est recruté par l’industrie automobile et est envoyé en région parisienne. Sa famille ne le rejoindra qu’en 1964, après la fin de la guerre d’Algérie. Si les débuts sont très durs, beaucoup d’ouvriers étrangers se tournant vers l’alcool pour tenir le choc face au travail à la chaîne déshumanisé et à la solitude, l’ordinaire semble s’améliorer quand on leur octroie un HLM dans une cité flambant neuve. Naja se retrouve de nouveau enceinte mais garder l’enfant serait difficile vu leur pauvreté…

C’est une chronique plus amère que douce qui s’étale des années 60 à la fin des années 80, sur l’insertion difficile des Algériens en France, sur la dégradation rapide des cités, si jolies au départ, et surtout sur la vie de ces petites filles, nées en Algérie mais grandissant en France, leur difficulté à trouver leur place entre modernité et tradition, parfois confrontées au mariage forcé ; de ces enfants, garçons et filles, qui essaient de prendre l’ascenseur social mais sont confrontés à toujours plus d’obstacles.

Un roman qui se lit d’une traite. Petite réserve quand même : autant j’ai trouvé les années 60 passionnantes et bien traitées, autant je regrette que les périodes suivantes aient été plutôt survolées.

Ce livre fait partie de la sélection du Prix Lire Élire des Bibliothèques Pour Tous Nord Flandre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; les Bibliothèques pour tous.

La dernière fois que j’ai vu Adèle

Astrid Éliard, La dernière fois que j’ai vu Adèle, Mercure de France, 2019 (disponible en Folio)

— Par Florence Montségur

Marion gère difficilement l’adolescence de ses deux enfants : Adèle, qui ne lui parle plus ; Timothée, ses écouteurs toujours sur les oreilles. Lorsque Adèle disparaît, Marion est bien sûr dévastée. Et lorsque des attentats terroristes sont commis à Paris, l’angoisse monte encore d’un cran.

Des flash-backs vont nous donner progressivement accès à cette jeune fille pas comme les autres, puis la multiplication des narrateurs va éclairer sa personnalité en construisant petit à petit le sens de son absence. L’autrice a bien monté son roman et elle a du talent. Les lycéens ne s’y sont pas trompés en lui décernant un prix. Adèle est, finalement, un exemple explicatif de l’inexplicable, et Astrid Éliard a du mérite de s’être attaquée à pareilles souffrances.

Pour tout dire, quelque chose dans la psychologie m’a gênée. Peut-être l’extériorité de ce regard, un peu scolaire et dont l’émotion est un peu fabriquée. Mais c’est peut-être cela qui permet aux jeunes d’entrer dans l’histoire et de la lire jusqu’au bout.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

Mémoire de soie

Adrien Borne, Mémoire de soie, J.-C. Lattès, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Une brève de Catherine Chahnazarian

On est au début du XXe siècle dans la France profonde. En se penchant tour à tour sur plusieurs des personnages afin de rendre les différents vécus de la même histoire, ce roman raconte le poids d’un secret de famille et comment les protagonistes en sont arrivés là – des gens simples rendus étranges par le malheur. L’ensemble est sans grande surprise, mais le style sophistiqué plaira aux lecteurs sensibles aux effets recherchés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Lattès, au Livre de Poche.

La poursuite de l’idéal

Patrice Jean, La poursuite de l’idéal, Gallimard, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

Il est de plus en plus rare de nos jours de lire un roman aussi volumineux (496 pages sous forme de longs chapitres). Et tel n’est pas l’unique gageure de ce livre puisque, à la longueur, il associe la densité du récit.

De quoi s’agit-il ? Sous une forme que l’on pourrait qualifier d’ « Houellebecquienne », l’auteur nous invite à suivre la vie de Cyrille Bertrand (“notre héros” comme il le qualifie), poète putatif, éternel hésitant devant les complexités et opportunités de la vie. À noter cependant que la référence aux personnages de Michel Houellebecq s’arrête là, notre héros étant clairement moins déprimé que ceux de notre gloire nationale !

De son adolescence dans une petite ville de province dans laquelle il se rêve en Baudelaire à son arrivée laborieuse à Paris, nous le suivons au fil de ses amours contrariées, ses tentatives professionnelles hasardeuses, ses amitiés parfois douteuses. Il se cherche, indubitablement, un peu perdu dans ce monde foisonnant, se trouve parfois mais pas pour longtemps, hésite et s’interroge, et nous avec lui. L’occasion pour l’auteur, dans un style extrêmement fluide (même si l’on peut regretter certaines longueurs) d’alterner les considérations intimes (les émois amoureux, les désillusions amicales, les ambitions contrariées…) et sociétales (le capitalisme, le vide intellectuel du monde moderne, le monde de l’entreprise…). Tous sujets qui font échos aux débats actuels en en livrant une vision parfois un peu caricaturale et orientée mais souvent drolatique.

Un roman ambitieux donc, portrait de notre époque et ses travers, et dans lequel, si tout n’est pas totalement réussi, on se laisse facilement emporter.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le goût des garçons

Joy Majdalani, Le goût des garçons, Grasset, 2022

— Par François Lechat

D’habitude, on considère que ce sont les garçons qui, à 13 ans, commencent à être obsédés par les filles, leur corps, la sexualité, et à chercher toutes les occasions de découvrir le plaisir. Ici, le propos est inversé, et c’est d’autant plus frappant qu’il se situe au Liban, dans le monde de la bourgeoisie catholique francophone qui envoie ses enfants dans des collèges très stricts, dirigés par des religieuses. La quête de la narratrice ne vise donc pas seulement l’amour et le désir, mais aussi la soustraction à tous les contrôles, familial, religieux, social… Et cette entreprise sera à la fois facilitée et compliquée par ces deux piliers de la vie adolescente, internet et les copines, qui peuvent à tout moment se retourner contre vous.

Joy Majdalani raconte tout cela avec un sens aigu du beau style, peaufinant ses phrases pour y insérer des mots crus ou des détails intimes sans se vautrer dans le vulgaire. Une ligne de crête que l’on retrouve aussi sur le fond, le regard féministe étant contrebalancé par un goût assumé des garçons. Pour autant que je puisse en juger, cela sonne vrai, tout en restant de la littérature. Une curiosité qui vaut le détour.

Catégorie : Littérature française.

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Fugu

Marie Christine Collard, Fugu, Noir au Blanc, 2018

— Par Anne-Marie Debarbieux

Bouleversée par la révélation d’un secret familial, Caro décide d’anticiper immédiatement  le séjour au Japon prévu un peu plus tard pour la poursuite de ses études. Elle ne part pas tout à fait dans l’inconnu puisqu’elle parle assez bien la langue japonaise et qu’elle a là-bas un ami pour l’accueillir et l’aider à s’insérer. Cependant, vivre dans un pays aussi différent de la France n’est pas si facile et Caro est vulnérable : elle est loin de maîtriser les codes de la culture japonaise et elle est encore sous le choc de l’événement qui a précipité son départ. C’est ainsi qu’elle se trouve rapidement sous l’emprise d’un Franco-Japonais, brillant, séduisant, aux prises avec une double culture qui semble être un poids autant qu’une richesse, et assujetti lui aussi à un passé familial difficile à assumer. Dès lors la passion emporte Caro, en dépit de toutes les mises en garde, et l’amène aux confins de situations extrêmes d’où l’on ne revient pas indemne.

Car Kenji est un homme dangereux, glauque, blessé par la vie, qui cherche à affronter les démons qui le hantent. Perversité ? Machiavélisme ? Excès de souffrance ? Il est bien difficile de cerner le personnage dont la fascination s’exerce aussi sur le lecteur et engendre un vrai suspense psychologique.

En dépit de quelques longueurs peut-être, le suspense est bien ménagé jusqu’au bout et l’intrigue demeure originale dans ce contexte japonais mystérieux, attirant, et très dépaysant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le blog de la maison d’édition, le blog de l’autrice, la page consacrée à Fugu.

La décision

Karine Tuil, La décision, Gallimard, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Un roman qu’on dévore, sur un sujet plus que délicat, l’héroïne,
Alma Revel, étant juge au pôle antiterroriste à Paris. Elle doit décider de la
remise en liberté ou pas d’Abdeljalil, 23 ans, appréhendé avec femme et bébé à
son retour de Syrie mais clamant n’avoir participé à aucune exaction. Difficile
de se décider (maintien en prison ou libération au bénéfice du doute), surtout
quand on est la maitresse de l’avocat du jeune homme.

Une plongée dans le monde violent et complexe du terrorisme
islamique. Un beau portrait de femme au métier dangereux et épuisant.

Une fin en demi-teinte, à laquelle je ne crois pas vraiment,
mais dont je ne peux parler sans tout dévoiler.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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