Vie de Gérard Fulmard

Jean Echenoz, Vie de Gérard Fulmard, Éditions de Minuit, 2022 (existe en format de poche)

— Par François Lechat

Gérard Fulmard est un raté, et il le sait. Ancien steward évincé par sa compagnie, demandeur d’emploi au physique quelconque et enrobé, il ne voit d’autre solution pour s’en sortir que d’offrir ses services au premier venu. Il fonde ainsi le Cabinet Fulmard Assistance, sans savoir quelle aide il pourrait bien apporter, mais avec la ferme résolution de s’adapter aux circonstances. Et voici comment il devient, à sa propre surprise, détective privé pour le compte d’une officine politique d’extrême droite déchirée par des rivalités internes et qui va lui confier des missions de bas étage…

Pour passionner le lecteur avec la vie d’un minable, il faut de l’imagination. Et pour amuser, il faut du style. Je n’avais jamais lu Echenoz, mais de toute évidence il possède les deux. Vie de Gérard Fulmard est un modèle d’ironie et de cynisme, servi par une langue à la fois travaillée, quand l’emphase sert à faire sourire, et troublante, quand un raccourci audacieux ou le choix d’un terme inattendu fait claquer la phrase. Tous les clichés du genre policier y passent, femmes fatales, flingues, barbouzes, trahisons…, et tout tourne à la comédie malgré les louables efforts de Gérard Fulmard, pénétré de l’importance de sa mission. Du grand art, destiné à des lecteurs qui aiment lire entre les lignes.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Sa majesté des chats

Bernard Werber, Sa majesté des chats, Albin Michel, 2019

— Par Julien Raynaud

Tout le monde connaît plus ou moins Les fourmis, écrit par Bernard Werber en 1991. La prouesse de ce livre était d’alterner une intrigue palpitante avec des passages plus sérieux, sous forme d’articles scientifiques. Rebelote avec Sa majesté des chats, conçu comme un tome 2 après Demain les chats, mais qui peut tout à fait être lu sans ce préliminaire.  

Dans Sa majesté, les humains en prennent pour leur grade : dénonciation de l’élevage intensif (Werber décrit ce que l’on fait subir aux porcs, et ça donne la nausée), de la corrida, etc. L’intrigue ne manque pas de rebondissements, et l’on croise, a-t-on envie de dire, tous les animaux de la ferme ! Certains passages sont assez durs, à cause de la barbarie des rats (oui, car il faut se coltiner les affreux rats dans Sa majesté, qui flirte sur ce point avec les romans de James Herbert des années 70). Ne vous attachez donc pas trop à certains animaux-personnages, sous peine de sortir les mouchoirs. 

Les intermèdes encyclopédiques glissés par Werber, toujours au bon moment, sont accessibles et passionnants ; on espère que l’on peut s’y fier, sous peine de livrer à son entourage, tout au long de la lecture, tout un tas d’anecdotes inexactes !

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Une brève libération

Félicité Herzog, Une brève libération, Stock, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman historique traverse, en 350 pages, Paris et l’Occupation, l’Isère et la Résistance en Vercors puis la rencontre entre les deux principaux personnages, en commençant en 1940 pour finir en 1946. Le début présente deux familles parisiennes : celle de Marie-Pierre, une noblesse insouciante et inconséquente qui fait de très mauvais choix, et celle de Simon, juive, subissant ce à quoi la première reste indifférente, obligée de fuir. La jeune fille va rester empêtrée dans les convenances que lui impose sa bonne éducation ; le jeune homme va faire ce que sa conscience et ses valeurs lui dictent, entrer dans la Résistance. Ces chemins pour le moins différents sont intéressants à suivre mais sont parcourus au pas de course, et le troisième tiers du livre est consacré à la rencontre, l’amour impossible et le happy-end. Je ne dévoile rien : Marie-Pierre de Cossé Brissac est la mère de l’autrice et Simon Nora fut son premier mari.

Comme roman biographique, c’est intéressant et irréprochable, en ce sens que la vérité des faits, des opinions et des sentiments semble parfaitement respectée — au point que l’on peut se demander si le manque de développement n’est pas un effet de la fidélité de Félicité Herzog aux témoignages qu’elle a recueillis. Mais la promotion du livre était si soutenue que je m’étonne de ses faiblesses. Comme roman historique, c’est assez frustrant, surtout si l’on s’intéresse à cette période ou si, comme moi, on croyait faire une plongée en Vercors – c’est le cas, mais sur quelques pages à peine. Déroutant aussi, car on passe de la dénonciation des mœurs d’une famille décalée aux feux de la guerre puis à un relativement banal désarroi sentimental. Fâchant, enfin, car c’est à la fois très bien écrit et plein de maladresses, qui peuvent passer inaperçues si on lit vite mais qui ne résistent pas à une lecture attentive. (Mais que font les éditeurs ?)

Une fois prévenu, on peut choisir de lire cette Brève libération pour l’éclairage intéressant sur une certaine collaboration, le cheminement humain qui mène à la résistance, et les démêlés de l’héroïne avec son milieu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article du Figaro sur Marie-Pierre de Cossé Brissac.

Les pantoufles

Pour passer de joyeuses fêtes

Luc-Michel Fouassier, Les pantoufles, l’Arbre vengeur, 2020 (existe en Folio)

— Par Florence Montségur

Cent treize pages qui se lisent d’une traite. Un sujet simple : un homme un peu distrait sort de chez lui en oubliant ses clés à l’intérieur et constate qu’il n’avait pas encore mis ses chaussures. Ses charentaises écossaises sont confortables mais peu assorties à son impeccable costume. Tant pis, il est trop pressé, il trouvera comment gérer cela en route. Et cela donnera lieu a des improvisations spectaculaires. Très parisiennes. Comme chez Fabrice Caro, tout est dans la tchate. Celle du héros et parfois aussi celle des personnages qu’il rencontre. Car les réactions sont imprévisibles !

Un personnage qui ne se prend pas au sérieux et se laisse aller aux événements. Une gentille moquerie de cette intellectualité snob qu’on retrouve dans certains milieux. Un petit roman amusant donc, qui se lit en…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Les pantoufles en Folio ; la page sur l’auteur à l’Arbre vengeur ; retrouvez Fabrice Caro dans notre classement par auteur.

Le dernier gardien d’Ellis Island

Gaëlle Josse, Le dernier gardien d’Ellis Island, Noir sur Blanc, 2014

— Par Anne-Marie Debarbieux

Lors d’un voyage à New York, l’autrice a visité Ellis Island, passage obligé jusqu’en 1954 de tous les candidats à l’immigration venus d’Europe, et aujourd’hui transformé en musée. Elle a été saisie par toutes les traces de vie, de destins qui se sont joués en ces lieux austères où se décidait en quelques jours le sort des arrivants. S’inspirant très librement du journal de bord du directeur du centre, elle a fait de ses notes un roman pétri d’humanité : cet homme, viscéralement attaché à ces lieux, qui n’a jamais voulu changer de poste et évoluer vers une carrière moins dure et plus gratifiante, en est le personnage principal.

Le roman est donc constitué de tranches de vie, de destins qui se croisent et se jouent en quelques jours à Ellis Island. Car les raisons de demander asile sont multiples et souvent tragiques : après des parcours souvent difficiles et chaotiques, l’Amérique représente l’espoir de changer de vie et d’échapper parfois à la mort. Ellis Island est promesse de paradis après l’enfer mais tout le monde n’ira pas au paradis. Certains cas nécessitent une enquête qui parfois demande du temps. D’un côté donc, des aspirants à l’Amérique comme à une terre promise, comme ce couple traqué pour des raisons politiques, comme cette jeune fille avec son frère lourdement handicapé, comme cet interprète italien au passé trouble ; de l’autre, un directeur qui représente la loi mais qui peut parfois l’interpréter au gré d’une intuition ou d’un élan du cœur. C’est un fonctionnaire scrupuleux, efficace, pas méchant homme, assisté pendant un temps par son épouse, qui accepte le rôle ingrat d’infirmière des corps et des âmes dans ce lieu de transit où se propagent toutes sortes de maux. Mais un directeur ne peut l’impossible, il reste lui-même soumis à des règlements, à une hiérarchie, et aussi à ses propres émotions, un directeur a ses failles et peut se montrer compréhensif comme impitoyable. Tout sonne juste dans ce petit livre qui est à la fois historique et très humain.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chef

Gautier Battistella, Chef, Grasset, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

« Si l’on mesure la grandeur d’une civilisation à sa capacité de produire et de chérir des choses a priori inutiles, la France aura été sans nul doute l’une des plus triomphantes et des plus raffinées », ainsi commence le roman de Gautier Battistella, ancien journaliste gastronomique au guide Michelin.

Paul Renoir – chef imaginaire mais condensé de chefs existants – est à la tête d’un restaurant trois fois étoilé et vient d’être nommé meilleur cuisinier du monde. Une équipe de télévision Netflix le suit mais, le dernier jour de tournage, Paul a disparu. Il vient de se suicider avec son fusil de chasse.

On va suivre en parallèle le récit – par Paul lui-même – de l’ascension souvent chaotique de ce grand chef, et l’après-décès pour sa famille et sa brigade au restaurant. On partage la pression toujours plus forte pour atteindre les étoiles, les difficultés financières tant il est difficile d’équilibrer les comptes quand on désire la perfection. Un monde dur, avec des coups bas ; la cruauté de ce milieu ; une bataille entre cuisine traditionnelle et modernité mais des menus extraordinaires qui vous font saliver rien qu’en les lisant.

Il n’y a jamais eu autant d’émissions culinaires à la télévision française. Battistella nous montre l’envers du décor, qu’il connaît bien, la difficulté de ce métier passion, souvent violent, qui laisse peu de place à la famille.

Catégorie : Littérature française.

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Les années

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – dernier épisode

Annie Ernaux, Les années, Gallimard, 2008

— Par Daniel Kunstler

Dans la rue à Grenoble le 6 octobre 2022, en route justement pour une librairie, j’ai appris par une alerte sur mon portable l’octroi du prix Nobel de Littérature à Annie Ernaux, dont je n’avais encore rien lu. La librairie avait déjà consacré une table à la nouvelle lauréate. Je m’y suis procuré Les années, particulièrement représentatif du travail de l’auteur selon les commentaires.

Les années ne sont pas le seul livre d’Ernaux à se présenter comme autobiographique, sans l’être tout à fait. Tant mieux. Ernaux cherche plutôt à tracer le portrait temporel et spatial de la France féminine depuis la Seconde Guerre, l’observant à travers l’objectif (au sens photographique) de son propre parcours et de la sexualité qui définit l’expérience franco-féminine. Par ailleurs, la description intermittente d’une série de clichés en noir et blanc sert de leitmotiv pour marquer des moments charnière de sa vie. Le regard sur ces images l’aide à juxtaposer ses aspirations passées à la réalité vécue. Des leitmotiv, il y en a d’autres, par exemple l’évocation, intermittente elle aussi, de la mémoire collective de l’Occupation, qui s’effrite inexorablement.

Ernaux décrit une France sortant des années de guerre, figée dans un conservatisme bigot et stagnant, où les filles et les jeunes femmes vivent dans la peur d’être souillées aux yeux de leur entourage, que ce soit par leurs choix vestimentaires tant soit peu provocants, ou d’une musique autre qu’insipide. Bien entendu, céder au désir est un tabou inviolable imposé par la famille, en classe et à l’église. Les Françaises vivent sous surveillance constante, chez elles, mais aussi dans la rue et par l’État, géré par des hommes investis dans le maintien de l’ordre social.

Et le “pourquoi” dans tout cela ?

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La place

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 3e épisode

Annie Ernaux, La place, Gallimard, 1984

— Par Catherine Chahnazarian

La place, c’est celle d’Annie dans sa famille quand elle est enfant puis jeune fille et enfin adulte, mariée et embourgeoisée. Le roman, biographique donc, décrit des parents modestes et travailleurs, l’école qui émancipe, un papa fier de l’instruction de sa fille, puis le lien qui se distend, les vies si différentes des uns et de l’autre, la difficulté d’être encore parents et fille, et l’immense tristesse de constater le gouffre creusé.

J’avais adoré cette oeuvre sociologique, historique, intelligente, sensible, sincère ; le style dépouillé, direct, allant droit aux êtres. Les lieux et les personnages m’ont assez marquée pour que je me souvienne encore des représentations que je m’en étais faites, iI y a pourtant de nombreuses années.

Mais j’avoue qu’après cela, les autres Ernaux que j’ai essayés m’ont paru sans intérêt, légers, répétitifs. Notamment par cette démarche consistant à passer par soi pour parler de l’amour ou du monde. Je suis donc très ambivalente à l’égard de ce Nobel 2022. Mais La place mérite une reconnaissance internationale.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur ; en Folio ; tous nos articles sur Annie Ernaux sont renseignés à la page E de notre classement par auteur.

Le jeune homme

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 2e épisode

Annie Ernaux, Le jeune homme, Gallimard, 2022

— Par Jacques Dupont

Elle, Annie, a 54 ans, et lui 24. Trente de moins.

Ils ont entamé une relation amoureuse.

Vivre, en jouir, écrire. Jouir et, à même cette plénitude, ressentir le manque, le reste à dire, et la nécessité de l’écrire. « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. » Annie Ernaux place ces mots en exergue de sa nouvelle Le jeune homme.

C’est le récit de la relation amoureuse d’une femme à l’aube de son automne et d’un jeune homme, insolemment prodigue de sa fougue et de sa jeunesse ; mais aussi Le jeune homme montre l’émergence, la prise de forme d’un reste à dire bouleversant.

En attendant que ce reste se dévoile, les amants se retrouvent à Rouen, ville où elle a fait ses études. Ils couchent sur un matelas posé à même le sol. Les plaques électriques de la cuisine n’ont pas de thermostat. Il faut enfiler trois pulls pour supporter le froid. Le jeune homme est le porteur de la mémoire de son premier monde.

Il lui voue une ferveur, dont elle n’a pas souvenir. Avec lui, elle parcourt tous les âges de la vie, sa vie.

Elle lui offre des voyages, lui permet de ne pas travailler. Elle se sait dominante. 

Femme scandaleuse, ce qu’elle a autrefois vécu dans la honte, elle le vit aujourd’hui avec jubilation, elle dont les passants passent le corps au crible lorsqu’ils se promènent. Elle joue avec l’idée d’une nouvelle maternité.

Puis vient le moment où ça bascule : son histoire avec le jeune homme est une répétition, et elle ne ressent plus que cette répétition…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; tous nos articles sur Annie Ernaux sont renseignés à la page E de notre classement par auteur.

Se perdre

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 1er épisode

Annie Ernaux, Se perdre, Gallimard, 2001 (existe en Folio)

— Une brève de Geneviève Petit

Ce livre, autobiographique, est le journal d’une amoureuse.
Le héros de ses émois est un diplomate russe de l’ancienne URSS sous Gorbatchev…
Au cours d’une année, jour après jour, le livre nous fait découvrir une passion dévorante, inassouvie, cachée (le beau Russe est marié, et l’autrice est de 13 ans son aînée)…

Catégorie : Littérature française.

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L’intrusion

Quentin Lafay, L’intrusion, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Le terme « roman » n’est peut-être pas vraiment adéquat pour qualifier ce petit ouvrage qui est plutôt un témoignage personnel dont l’auteur a modifié les circonstances réelles. Il a en effet été victime, alors qu’il était conseiller d’Emmanuel Macron, d’un piratage informatique qui a touché les sphères politiques mais aussi sa vie personnelle.

L’auteur, qui s’exprime à la première personne, montre bien à quel point tout ce que nous entrons dans nos conversations sur Internet est indélébile et que toute personne malveillante et compétente peut faire intrusion dans notre vie la plus intime et nous détruire en entraînant avec nous tous ceux qui apparaissent dans nos messages professionnels ou privés.

On ne trouvera pas dans ce court ouvrage de personnage qui ait vraiment de l’épaisseur. L’auteur n’a pas cherché à approfondir les rapports humains, il les effleure, et c’est dommage car il aurait pu donner beaucoup plus de densité à son récit. Cependant son texte, alerte, bien écrit, est très prenant car il montre clairement que personne (même un jeune homme hautement compétent et avisé) n’est à l’abri de la seconde d’inattention qui laisse ouvrir sur Internet un message dévastateur. Le verdict est sans appel : il n’y a plus rien à faire ! On ne peut endiguer le raz de marée.

Si l’auteur évoque le chaos que devient sa vie, le récit ne s’achève pas vraiment. Il se clôt sur une mise en garde. Car le but de l’auteur est bien là : faire oeuvre de prévention à l’égard de tous ceux qui ne mesurent pas la portée parfois très dangereuse de ce qu’ils écrivent. Car tous les messages ne sont pas réfléchis. Ils n’expriment souvent que la vérité d’un moment. Et surtout il ne faut pas avoir la naïveté de croire que même sécurisés ils sont totalement confidentiels. Ils sont indélébiles et leur divulgation peut être destructrice même à long terme. La toile est une araignée !

Catégorie : Littérature française.

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L’évaporée

Fanny Chiarello et Wendy Delorme, L’évaporée, Cambourakis, 2022

— Par François Lechat

Ce livre est une curiosité, et c’est cela qui m’a donné envie de l’acheter.

Son sujet est assez classique : deux femmes s’aiment, mais subitement l’une des deux disparaît sans la moindre explication et s’enfonce dans un silence obstiné.

A partir de là, chaque héroïne revient sur ce qui s’est passé, s’analyse, creuse ses souvenirs, tente de tenir le coup et de se préserver un avenir. De manière forcément différente, puisque leurs situations sont asymétriques. Or, en l’occurrence, ce sont deux autrices qui se chargent, en alternance, d’embrasser le point de vue d’Eve ou celui de Jenny, et cela se sent à la lecture, qui nous offre deux styles et deux manières de penser.

Si l’idée est originale et le propos souvent subtil (comme l’écriture), L’évaporée souffre cependant, dans sa première moitié, d’un excès de flash-back et d’introspection. On suit le fil mais cela progresse à petits pas, avant que l’évaporée se lance résolument sur les traces de son passé et provoque un réel suspense.

Catégorie : Littérature française.

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Le voyant d’Étampes

Abel Quentin, Le voyant d’Étampes, Ed. de l’Observatoire, 2021 (disponible aussi en « J’ai lu »)

— Par François Lechat

Ce roman est d’autant plus brillant qu’il reste ambigu.

Il raconte la descente aux enfers d’un historien, Jean Roscoff, spécialiste des États-Unis, qui consacre un livre à un poète américain (fictif) auquel il veut rendre justice. Seulement voilà, de cet auteur jazzman, communiste et réfugié en France, Jean Roscoff néglige une caractéristique que le poète n’a pas mise en avant dans son œuvre. Or, de nos jours, négliger un tel fait vaut à Jean Roscoff une campagne de dénigrement et d’intimidation d’une violence inouïe, dont il sortira lessivé.

Résumé ainsi, Le voyant d’Étampes semble être une dénonciation de plus des folies médiatiques et de la violence politique qui minent notre société. Et, de fait, Abel Quentin dissèque ces mécanismes avec une grande intelligence et un sens aigu de la dramatisation. Mais, en même temps, il conduit son héros, ancien militant du Parti socialiste et de SOS Racisme sous Mitterrand, à réfléchir sur lui-même et à reconnaître les erreurs et les œillères de sa génération et de son sexe, qui émancipaient les minorités en parlant à leur place. Et ce retour sur soi est d’autant plus implacable que Jean Roscoff a une ex-femme, une fille et une belle-fille (oui, sa fille aime les femmes) qui adhèrent aux valeurs nouvelles et ne se privent pas de lui faire la leçon. Ce à quoi il résiste et renâcle parce qu’on ne peut pas être soi-même et un autre, le produit d’une époque et le champion d’une autre. D’où l’ambiguïté dont je parlais en commençant : on s’effraie de la violence qui sévit dans les médias et dans les réseaux sociaux, on souffre avec Jean Roscoff, mais on l’accompagne aussi dans son lent travail de remise en cause, sans savoir que penser en définitive.

On reprochera sans doute à ce livre un portrait caricatural de Sartre et une confusion entre le passé simple et l’imparfait qui se généralise de nos jours (que font les éditeurs ?!). Mais peu importe : c’est impressionnant, tendu, passionnant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en J’ai Lu.

Les morts ne nous aiment plus

Philippe Grimbert, Les morts ne nous aiment plus, Grasset, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Écrivain et psychanalyste, Paul est devenu un spécialiste de la question du deuil. C’est le thème de nombreuses conférences qui lui valent une grande notoriété et l’intérêt d’un large public. Cependant, après la mort tragique d’Irène, son épouse, Paul n’échappe pas à la règle commune en découvrant que, confronté lui-même à la perte d’un être cher, submergé par le chagrin, il n’est pas plus armé qu’un autre pour faire face à la tragique douleur de l’absence, de la solitude et d’un sentiment de culpabilité de n’avoir « rien vu venir », trop occupé par sa passion pour son métier et les affres de son inspiration littéraire. La consolation est d’autant plus difficile et complexe qu’elle laisse entrevoir la possibilité de vivre sans l’autre ce qui peut engendrer une certaine forme de culpabilité.

C’est alors que, contre toute attente, Paul, qui ne croit en aucun au-delà réconfortant, finit par se laisser convaincre par un étrange personnage qui prétend, en dehors de toute référence religieuse ou de toute forme de croyance ou de magie, lui donner le moyen de retrouver avec son épouse disparue un lien qui l’aidera à vivre sans elle. Paul est vulnérable, au nom de l’éternel conflit entre la raison et le « mais quand même ? » qui susurre que l’impossible est peut-être possible.

De quoi s’agit-il ? Les « consolateurs » et marchands d’illusions parfois très lucratives mais très attractives sont-ils plus dangereux aujourd’hui qu’hier ? C’est évidemment le centre du roman.

Ce livre, très bien écrit, n’est sans doute pas le meilleur de Grimbert mais il est néanmoins passionnant et n’est pas sans évoquer la série remarquable « En thérapie » diffusée sur Arte : bien construit, il met en scène un nouvel Orphée en quête d’impossible retour de l’être cher vers le monde des vivants. Aussi nombreuses que soient les hypothèses en ce domaine la question du lien entre le monde des morts et celui des vivants reste au cœur de l’humanité.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Plus on est de fous plus on s’aime

Jacky Durand, Plus on est de fous plus on s’aime, Stock, 2022

— Par François Lechat

Roger et Joseph, un repris de justice et un ancien cadre ravagé par un drame familial, découvrent un bébé abandonné sur une aire d’autoroute. Contre toute logique, ils décident instinctivement de l’adopter, alors qu’ils vivent dans la pauvreté et la clandestinité. Mais c’est que, dans ce coin perdu de Bourgogne, on a le cœur grand et des amis qui peuvent donner un coup de main sans poser trop de questions – à commencer par un savoureux psychiatre nommé Karl Marx.

De cette idée toute simple, Jacky Durand le bien nommé (c’est un auteur sans prétention, quoique chroniqueur culinaire pour Libé) tire un récit empathique et argotique, qui sent bon le terroir, l’amitié et le cœur des hommes – ainsi que des femmes, qui ne manquent pas de caractère. Il y a de l’humour, de la tendresse, quelques rebondissements et un sens aigu de l’humanité. Et même un malfrat qui veut se venger des mauvaises manières de Roger… On se croirait dans un vieux San Antonio, sans le machisme à courte vue de Frédéric Dard.

Catégorie : Littérature française.

Liens : présentation du roman chez l’éditeur. Par curiosité : Cuisiner un sentiment, de Jacky Durand, aux éditions de L’épure et Tu mitonnes sur le site de Libération.

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