Arène

Négar Djavadi, Arène, Liana Levi, 2020

Par François Lechat.

Il m’est arrivé de reprocher à Karin Tuil, dans L’insouciance et Les choses humaines, d’avoir sacrifié la littérature à l’efficacité du récit. Sur des thèmes fort proches, on pourrait dire l’inverse de Négar Djavadi. Elle prend tant de soin à situer ses personnages, à travailler la langue, à rappeler l’histoire et la symbolique des lieux qu’elle investit, qu’il faut un peu de patience pour s’immerger dans Arène et se laisser prendre par ce maëlstrom de bruit et de fureur.

Tout se passe aux alentours de la place du Colonel-Fabien, à Paris, dans un quartier populaire où se croisent des migrants et des bobos, des flics et des dealers. Le récit est d’abord centré sur Benjamin Grossmann, un arriviste fier de ses nouvelles responsabilités dans une plateforme qui fait penser à Netflix. Sa belle assurance va se fracasser sur un incident mineur qui le mettra en danger, comme tous les autres protagonistes de ce roman puissant qui, petit à petit, glisse vers une catastrophe annoncée. Les réseaux sociaux se déchaînent à partir d’une vidéo manipulée, les radicaux religieux ou antiracistes profitent de la moindre occasion, les Chinois s’exploitent entre eux, une policière issue de l’immigration a un geste malheureux à l’égard d’un réfugié qui va embraser tout le quartier, la candidate à la députation ne pense qu’à soigner son image… Personne ne sort intact de cette arène – à commencer par le lecteur, étourdi par cette mécanique remarquablement orchestrée, d’une grande intelligence, que j’aurais juste préférée un peu plus rapide et légère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique de Désorientale, du même auteur, par Jacques Dupont.

Les Fleurs de l’ombre

Tatiana de Rosnay, Les Fleurs de l’ombre, Robert Laffont/Héloïse d’Ormesson, 2020

Par Brigitte Niquet et Sylvaine Micheaux.

Tatiana de Rosnay a toujours été obsédée par les maisons anciennes, la mémoire des lieux et des âmes qui y ont vécu. Ici, sur ses thèmes favoris, elle nous propulse en 2035 dans un Paris ultra moderne, en partie détruit par des attentats perpétrés lors des JO de 2024, un Paris sans fleurs ni arbres sauf artificiels, sans abeilles ni oiseaux, un Paris ayant perdu la bataille du dérèglement climatique. Clarissa, septuagénaire, géomètre devenue romancière à succès sur le tard, fascinée par Virginia Woolf et Romain Gary et adorant les bâtisses anciennes, quitte son mari après une énième tromperie, cette fois-ci impardonnable. Désemparée, ne sachant où se réfugier ni que faire d’elle-même, elle se laisse séduire par la proposition de la société CASA d’intégrer une « résidence d’artistes » dans un immeuble très moderne, hyperconnecté et sans mémoire. Cet immeuble est entièrement domotisé, et Clarissa bénéficie d’une assistante virtuelle – qu’elle baptise Mrs Dalloway en hommage à Virginia Woolf – et de robots gardiens, chargés officiellement de la protéger de toute intrusion et de répondre à ses moindres désirs. D’abord enchantée, Clarissa ne va pas tarder à se sentir, en fait, de plus en plus surveillée, elle commence à se méfier de tout et de tous et se laisse gagner par l’angoisse, à moins que ce ne soit tout simplement l’effet de la solitude et de la paranoïa qu’elle engendre… La résidence idyllique va-t-elle être le théâtre d’un drame ou n’est-ce que le fantasme d’une femme seule, vieillissante et isolée ?

Le roman est construit tel un thriller, et l’écriture fluide de l’auteur nous incite à en tourner les pages, Clarissa étant une sorte d’alter ego de Tatiana de Rosnay dont on a envie de connaître le destin. Malheureusement, le récit part un peu dans tous les sens, l’histoire de l’adultère du mari est assez ridicule et la fin est bâclée mais, comme le dit Clarissa, elle écrit « pour inciter à réfléchir, et non pour donner des réponses ». Par ailleurs, le livre donne envie de se replonger dans les écrits de Virginia Woolf et de Romain Gary, abondamment cités.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fille

Camille Laurens, Fille, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

On ne peut qu’éprouver un grand malaise à la lecture de ce livre : en raison de la charge émotionnelle qu’il véhicule, bien sûr, mais aussi par l’étonnement de constater que l’auteure (âgée d’une soixantaine d’années) nous propose un récit autobiographique qui semble relever du début du XXe siècle, voire de la fin du siècle précédent, quelque part entre Maupassant et Van der Meersch. Son livre traite exclusivement du malheur de naître fille dans un monde régi par les hommes, où la tentation est grande pour le père qui espérait un garçon de jeter à la poubelle le malheureux bébé non conforme à ses souhaits. Et nous ne sommes pas chez les bouseux, ledit père est médecin…

Le problème, c’est que, née pourtant quinze ans plus tôt que Camille, je n’ai jamais senti pour ma part ce rejet ni entendu parler autour de moi de cette prédilection exclusive du père pour ses rejetons masculins. Certes, le féminisme avait encore bien des bastions à faire tomber, mais cela n’a vraiment rien à voir avec ce que raconte l’auteure, qui n’aura sans doute pas assez de toute sa vie pour digérer les avanies qu’elle a subies. En lisant son livre, on ne peut que penser que tous les hommes sont d’affreux machos, méprisant tout autant leurs épouses que leurs filles, imposant le silence sur un inceste familial particulièrement sordide et confiant Camille pour son accouchement à un véritable boucher qui provoquera la mort du bébé (un garçon, pourtant, c’est bien fait, tiens…). Le lecteur doit donc toujours garder à l’esprit qu’il s’agit d’un cas particulier, certes pas unique mais non généralisable.

À cette réserve près (mais elle est de taille), Fille est un livre solide, atypique et remarquablement écrit : Camille y parle d’elle alternativement sous le couvert du « je » autobiographique, du « tu » qui semble être une autre malheureuse à qui elle s’adresse, du « elle » qui fait d’elle un narrateur externe, non impliqué dans les événements. Ces différences de point de vue et de ton sont une des richesses de l’ouvrage et empêchent le ronronnement qui aurait pu s’installer entre les scènes de violence pure qui sont, elles, très prenantes et pourraient choquer les âmes sensibles, surtout quand il est question de maternité, sujet délicat s’il en est. Il vaut mieux pour elles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Consentement

Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

Par Brigitte Niquet.

Bien que je me méfie a priori des livres dont tout le monde dit du bien, j’ai voulu savoir pourquoi et comment Le Consentement, encensé par la critique comme par les lecteurs, s’était hissé au niveau d’un best-seller, et bien m’en a pris. Naviguer entre l’indignation vertueuse, le voyeurisme obscène et tous les autres écueils qu’on imagine, éviter ces écueils et s’en sortir la tête haute, laissant sur le carreau le prédateur enfin ramené à ce qu’il est, un minable qui a profité de la bénédiction coupable de ces mêmes médias et de l’aura que celle-ci lui donnait pour attirer des enfants soi-disant consentants “dans le jardin de l’ogre”, voilà qui mérite considération.

Le Consentement n’est pas un réquisitoire, mais avant tout un livre réussi, avec un magnifique “effet boomerang” (technique bien connue de “l’arroseur arrosé”). Matzneff s’est servi pendant trente ans de son talent et de sa gloire littéraires pour donner ses victimes, et particulièrement Vanessa Springora, en pâture ? Celle-ci a fini par trouver la parade : « Depuis tant d’années, je tourne en rond dans ma cage […]. Jusqu’au jour où la solution se présente enfin, là, sous mes yeux, comme une évidence : prendre le chasseur à son propre piège, l’enfermer dans un livre. » Et elle est bien placée pour y arriver puisque, devenue elle-même éditrice, elle connaît tout des rouages complexes de ce milieu. Et, en plus, elle a du talent, une belle écriture classique, elle sait mettre de la distance entre elle et ce qu’elle écrit (elle répète n’avoir pas été violée, mais abusée), sait construire un livre dans un déroulement linéaire mais organisé en séquences parfaitement maîtrisées… Il ne reste qu’à espérer qu’enfin délivrée de ce fardeau qui l’a écrasée pendant tant d’années, elle pourra avoir maintenant la vie et aussi la carrière littéraire qu’elle mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ma grande

Claire Castillon, Ma grande, Gallimard, 2018 (existe en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Je dois être un brin masochiste car, à peine remise de la lecture de Marche blanche, voilà que je me suis attaquée à Ma grande, de la même auteure. Pire encore, si Marche blanche distillait un venin progressif dont on se doutait bien qu’il finirait par nous empoisonner mais sans en être jamais sûr, ici pas de quartier, on entre tout de suite dans le vif du sujet et on sait d’avance que « Noir, c’est noir – Il n’y a plus d’espoir ».

Ni espoir, ni suspense : le personnage narrateur (il n’a pas de nom) a tué sa femme (anonyme aussi, seulement appelée « Ma grande »), ne reste qu’à savoir pourquoi. Claire Castillon imagine donc qu’il écrit à son épouse une lettre posthume, lui rappelant les étapes du long calvaire qu’il a vécu, qui a duré quinze ans, et dont le lent cheminement est le sujet unique du livre. C’est que « Ma grande » était une super emmerdeuse doublée d’une sorte de perverse narcissique (oui, oui, les femmes aussi…), sous la coupe de qui l’homme est tombé on se demande comment tant la donzelle était, dès le début, odieuse et presque caricaturale, cherchant systématiquement à anéantir l’autre sous les reproches, les vexations, les humiliations… Même la venue d’un enfant, aussitôt instrumentalisé par sa mère, n’y avait rien changé, au contraire.  Au fur et à mesure de la lecture, on comprend mieux le geste meurtrier de l’homme et on finit même par se demander pourquoi il ne l’a pas fait plus tôt.

Relative minceur du sujet ? Certes, mais elle est largement compensée par la densité du récit et la progression implacable, strate par strate, de l’entreprise de démolition initiée par la femme. Transcendée aussi par l’écriture de Claire Castillon, qui de livre en livre confirme sa virtuosité en adaptant son style à chaque fois au narrateur, au point qu’il en est méconnaissable. Ici, ce sont des phrases courtes, un langage familier (voire incorrect, diront certains !), celui-là même d’un brave homme coincé bien malgré lui dans une situation qui le dépasse. Pour ma part, j’ai particulièrement aimé : « Tu me faisais des brûlures et je débrûlais jamais ». Mais ce n’est qu’un exemple.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; en Folio.

Rien n’est noir

Claire Berest, Rien n’est noir, Stock, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Dire que j’ai aimé est un moindre mot. J’ai adoré, vibré comme lorsque j’ai fait la découverte de Frida Kahlo, il y a plusieurs années, au Musée d’Art moderne de Villeneuve d’Ascq.

Claire Berest nous offre un roman biographique de Frida Kahlo, mais un roman. Époustouflant, vif et coloré. Chaque partie est nommée par une couleur primaire, chaque chapitre est une déclinaison de cette couleur.

Le bleu, l’enfance de Frida au Mexique, le père photographe, l’accident de bus qui va la laisser broyée, les multiples opérations et les premiers autoportraits d’elle allongée des mois sur son lit, le corps serré dans un corset, immobile et peignant son image réfléchie par un miroir fixé sur le ciel de lit. Et la rencontre orchestrée par ses soins avec Diego Rivera, le plus grand peintre muraliste du Mexique.

Le rouge, les années américaines, l’amour passion, l’amour fou, malgré d’innombrables infidélités, entre Diego, cet ogre à tête de crapaud, brillant, qui séduit toutes les femmes, et cette jeune femme, fragile mais avec un caractère bien trempé, boitant, vêtue de tenues ancestrales mexicaines, qui peint sa vie, ses rêves et le plus souvent ses souffrances.

Le jaune, la notoriété de Frida qui s’amplifie dans le monde, les expositions, le trop plein de fêtes et d’alcool et les douleurs, de plus en plus écrasantes, physiques et morales, jusqu’au gris et au noir final.

Ce roman respire Frida Kahlo, sa fougue, son énergie, ses souffrances, son amour fou, ses couleurs, son Mexique. C’est une magnifique biographie et une très belle approche de sa peinture et des fresques de Rivera, par le prisme de la couleur – tellement présente dans ses œuvres – et de la passion. Mais j’ai conscience que ce prisme pourrait déplaire à certains, qu’il s’agit peut-être d’un roman plus féminin que masculin.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur ; un article du Monde diplomatique, un autre sur CAIRN.

L’été des oranges amères

Claire Fuller, L’été des oranges amères, Stock, 2020

Par Brigitte Niquet.

Claire Fuller avait fait un tabac avec Un mariage anglais, elle récidive en nous donnant à déguster pour l’été ces oranges amères dans lesquelles elle a dû injecter un peu de poivre, histoire d’en pimenter la dégustation.

L’histoire commence de manière assez anodine et, à vrai dire, a quelque peine à “décoller”. C’est mon seul bémol, mais il est réel : le démarrage est trop lent. Il faut dire que le personnage central est, à ce moment-là du récit, Frances et que celle-ci n’a rien d’affriolant : la quarantaine, jeune fille attardée bourrée de complexes, esclave jusque-là de sa mère (qui vient de mourir), enfin libre mais ne sachant trop quoi faire de cette liberté. On sourit mais on aimerait bien qu’il se passe vraiment quelque chose. Ҫa arrive, doucement, mais ça arrive : Frances a été missionnée pour faire l’état des lieux du domaine de Lyntons, autrefois somptueuse propriété, aujourd’hui en ruine, au cœur de la campagne anglaise, et c’est quand elle s’aperçoit qu’elle n’est pas seule au château que tout commence.

En effet, on lui a attribué une chambre dans les combles, mais juste au-dessous d’elle vit un couple mystérieux qu’elle commence par épier par une fente providentielle dans le plancher et avec qui elle ne va pas tarder à faire connaissance et se lier d’une amitié amoureuse plus ou moins perverse : Peter et Cara. En principe, ils sont très épris l’un de l’autre, mais Cara présente bien des points communs avec la jeune femme que beaucoup de lecteurs ont tant aimée dans En attendant Bojangles, elle est aussi belle, séduisante, fantasque, adorable, insupportable, insaisissable… que l’héroïne d’Olivier Bourdeaut, et Peter semble se contenter de “limiter la casse”, à grand renfort de soirées alcoolisées. Le trio infernal est en place, bientôt complété par Victor, le Vicaire du village, qui, bien sûr, va s’éprendre de Frances mais Frances n’a d’yeux que pour Peter, à moins que Cara…  Voilà qui renouvelle les éternels trios amoureux, non ?

Un bon gros roman pour l’été – ou ce qu’il en reste –, un roman noir, quand même. Avis à ceux qui n’aiment pas ça, le happy end n’est pas de saison chez Claire Fuller.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Toutes nos critiques de Claire Fuller sont bien sûr référencées à la lettre F du classement par auteur.

Le Destin brisé d’un village français

Pierre Bussière, Le Destin brisé d’un village français, TDO Éditions, 2016 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce bon roman aux parfums de terroir vous transporte près de Gap, dans les Hautes Alpes, entre 1888 et 1896. Chaudun est un petit village entouré de bois, de pâtures et des petits champs que les Chauduniers travaillent courageusement pour gagner tout juste de quoi vivre. Pendant les longs mois d’hiver, le village est inaccessible, donc isolé. Certains rêvent d’une vie meilleure… Et on leur en promet une en Algérie, au Canada ou aux États-Unis d’Amérique.

Ce roman historique raconte l’énorme sursaut d’orgueil d’un maire qui refuse la perspective que ses administrés désertent la terre de leurs ancêtres, celle qui nourrit leurs familles depuis toujours. C’est tellement bien mené qu’on a l’impression de faire partie des villageois et de devoir choisir de partir ou rester. Le vocabulaire précis et les expressions de patois du pays (savoureuses, traduites en bas de page) contribuent à vous plonger dans ce monde vrai, cette vie pauvre, cette société d’entraide (même si c’est par nécessité), bien sûr très patriarcale.

Pierre Bussière orchestre très bien sa description de la vie à Chaudun à la fin du XIXe siècle, les rythmes imposés par les saisons à l’agriculture et à l’élevage, et l’intrigue historique, humaine, qui vous plonge dans le tragique. Il subsiste, hélas, des erreurs dans le texte qui nous est proposé, certaines grossières. Il manque la dernière relecture d’un éditeur avisé ! Mais cela vaut vraiment la peine de passer outre car l’argument est excellent, la documentation indiscutable, l’écriture de qualité, et un réel suspense se développe.

À lire pour l’expérience de vie, pour l’ambiance, pour l’orgueil, pour l’espoir, et pour réfléchir à la tension entre développement et nature, mondialisation et écologie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Lisez.com.

Est-ce que tu danses la nuit…

Christine Orban, Est-ce que tu danses la nuit…, Albin Michel, 2020

Par Brigitte Niquet.

Avec le corps qu’elle a (sorti en 2018) ne m’avait pas spécialement emballée. Je n’avais pas remarqué en entamant Est-ce que tu danses la nuit  qu’il s’agissait de la même auteure et c’est tant mieux, car j’aurais pu avoir un préjugé défavorable et c’eût été dommage.

Les deux livres ont en commun une relative minceur de l’argument. Le premier faisait état de la goujaterie d’un homme qui sous-entend qu’une femme bien roulée n’a pas besoin de se piquer d’écrire pour se faire une place au soleil. Bon, pas de quoi nourrir vraiment 200 pages. Le deuxième est plus riche, à la fois par son thème et par une plus grande originalité de l’écriture.

Le thème d’abord. « Je voulais raconter l’histoire d’une attirance irrésistible. Raconter l’échec de la morale confrontée au désir. Raconter un amour déplacé », dit l’auteur en 4e de couverture. Ce n’est pas très nouveau depuis qu’une certaine Phèdre est passée par là, mais il y a trente-six manières d’aborder le sujet. Ici, une très jeune fille (Tina, 17 ans) est plus ou moins amoureuse d’un de ses congénères, Marco, même âge. Rien de très original, donc. Mais les choses vont changer quand Marco présente sa petite amie à son père, Simon, veuf de fraîche date qui traîne un peu partout ses guêtres et sa morosité mais retrouve instantanément goût à la vie en découvrant Tina, dont il tombe follement amoureux – on pourrait dire « et réciproquement », même si Tina met plus de temps à accepter ces sentiments nouveaux pour elle et ce qu’ils impliquent. Nous apprendrons peu à peu toute l’histoire et son dénouement par le biais de Tina qui, 20 ans plus tard, retrouve dans une cachette secrète à la fois son journal et les lettres qu’elle envoyait à Simon. Les chapitres alternent donc entre extraits du journal, extraits des lettres, mais aussi interventions « en direct » de Tina et de Simon par le biais des souvenirs, ce qui donne à l’écriture un caractère très particulier et nous attache aux deux personnages principaux (Marco n’est guère qu’un figurant) au point que nous n’aurons de cesse de connaître l’issue de leur passion « interdite », issue que l’auteur, bien sûr, ne dévoile qu’à la toute fin. Mais en dehors du suspense, c’est l’évolution de cette passion et la finesse avec laquelle elle est analysée qui méritent toute notre attention.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Des histoires pour cent ans

Grégory Nicolas, Des histoires pour cent ans, Rue des Promenades, 2018 (existe en Pocket)

Par Florence Montségur.

C’est la Bretagne, patrie de l’auteur, qui sert de décor à ce court roman. Et, de fait, cela sent le récit de famille, de ces récits qui évoquent la guerre avec simplicité, dans ce que la lâcheté et l’héroïsme peuvent y avoir eu d’un peu banal. La narration est factuelle, simple, directe, elle dit les événements et les ressentis sans fioritures inutiles. On est dans le vrai. La première partie de l’ouvrage, qui se déroule durant la Seconde Guerre Mondiale, est ainsi très réussie. Et l’amitié y tient bonne place, ce qui procure au lecteur un optimisme bien agréable.

La suite développe l’idée que les générations qui se suivent sont liées de façon très intime. Les histoires de famille se transmettent, les secrets se dévoilent ou se perdent définitivement dans le silence, mais les petits-enfants héritent des valeurs de leurs aînés, parfois de leurs goûts et, en raison des récits qu’on leur en a fait, la peur de la guerre les étreint. Après un passage bien construit mais moins intéressant, l’auteur fait vivre à ses personnages un événement qui crée un lien de continuité entre les générations. C’est une bonne idée, quoi qu’on puisse penser du choix qu’il a fait – dont je ne peux rien dire ici.

J’avoue m’être par moments perdue dans les personnages, l’auteur ne donnant pas les noms de famille et présentant de la même façon personnages principaux et secondaires (dans nombre de cas, il ne faut pas essayer de retenir qui est qui, c’est sans intérêt, mais on ne le comprend qu’après en avoir fait l’effort).

La première partie vaut donc vraiment la peine ; moins la seconde, si ce n’est pour l’évocation de ce qu’il peut rester des histoires familiales et des récits de guerre après deux ou trois générations.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La commode aux tiroirs de couleurs

Olivia Ruiz, La commode aux tiroirs de couleurs, J.-C. Lattès, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Dans les tiroirs de la commode de son Abuela – sa grand-mère –, enfouis parmi le fatras divers, une jeune femme trouve les objets qui constituent le legs, surtout symbolique, qui lui est fait, à commencer par cette longue lettre dans laquelle son Abuela lui raconte sa vie en neuf chapitres poignants. Victime du franquisme, de l’exil et de ses fantômes, ce caractère fort, en quête de racines et de liberté, aura connu la colère et l’amour, la souffrance et la volonté de continuer.

Ce merveilleux récit est conçu et écrit avec finesse et sensibilité. Il est fluide comme s’il coulait directement vers nous de la bouche de cette femme, une nuit, la nuit de la révélation.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Française

Alexandre Jardin, Française, Albin Michel, 2020

Par François Lechat.

Or donc, à en croire les extraits de presse mis en avant par son éditeur, Alexandre Jardin a « réinventé le roman populaire », écrit « un puissant roman social » « dans la veine des Zola, des Hugo », filiation qu’il revendique lui-même dans l’Avertissement qui ouvre son livre. Car Française n’est pas un roman comme les autres, pour son auteur : c’est « le premier d’une époque nouvelle », écrit « pour contribuer à la lisibilité du monde ».

J’aime beaucoup Alexandre Jardin, aussi bien la personne que l’écrivain, et c’est pour cela que j’ai acheté Française sur la seule foi de la publicité. Ce qui me permet de mesurer l’écart qui existe, aujourd’hui, entre ce pauvre Victor Hugo, qui n’en peut mais, et ceux qui se revendiquent de lui.

Incontestablement, il y a de bonnes pages et d’excellents passages, dans Française, et on ne s’ennuie pas à la lecture : c’est vivant, enlevé, audacieux, sincère, et cela donne à réfléchir. Mais la colère sociale incarnée par les Gilets jaunes, dont Jardin se fait ici le défenseur, doit-elle prendre, en littérature, les traits de cette Kelly, improbable narratrice qui est à la fois une enseignante de Lettres et, en vrac, une femme folle de sexe, distribuant les baffes comme elle respire, victime d’un viol dont elle constate, sans autre émotion, qu’il lui a « crevé l’oignon », maniant l’injure et l’hyperbole comme moi le clavier, et qui voit le nouvel homme de sa vie mourir d’un cancer quelques secondes après avoir sabré une bouteille de champagne ? Fallait-il, pour nous faire partager sa colère, que cette héroïne écrive à la fois comme son auteur, avec le brio qu’on lui connaît, et comme San Antonio, tordant la langue, inventant des mots improbables, se vautrant dans un océan d’approximations et de formules à l’emporte-pièce ? (Au hasard : « les sorciers de la presse, des agences de pub et de la politique politicaillerie » ; « j’étais moite à voir, crasseuse à toucher » ; « ça me donnait tout de la sale gueule d’une âme extrémisée »…) Et, sur le fond, pourquoi, à côté de passages courageux contre le salafisme et de quelques évocations de la brutalité économique, tant de pages pour dénoncer, à la lisière de la paranoïa, le complot des élites parisiennes, branchées, énarques, écologistes et médiatiques contre une France provinciale que ces élites se plaisent, à en croire Alexandre Jardin, à humilier et à matraquer par plaisir, par sadisme ? Je n’ai pas le souvenir que, dans Les Misérables, Hugo soit tombé si bas au nom d’une juste colère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Triomphe des Ténèbres

Jacques Ravenne et Éric Giacometti, Le Triomphe des Ténèbres, J.-C. Lattès, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine et Pierre Chahnazarian.

Le sujet de ce roman est le rapport du nazisme à l’ésotérisme, sujet très documenté aujourd’hui, et les auteurs ont visiblement plongé avec passion dans cette documentation. Ils en tirent un gros roman bien construit.

— J’ai bien aimé la trilogie à laquelle ce roman appartient, dit Pierre, parce que le sujet m’intéresse, même si d’autres auteurs ont fait de meilleurs romans sur le nazisme, comme Philippe Kerr, hélas décédé. Mais chez Ravenne et Giacometti, il y a des trucs pas mal faits, avec Churchill, des réseaux anglais, la résistance…

— Moi l’écriture m’a déçue, notamment des phrases choc excessives et des erreurs qu’on n’a pas d’excuse d’avoir laissé passer quand on est deux plus un éditeur. Ça m’a gâché la lecture. C’est vraiment dommage, surtout à ce niveau-là de connaissance du sujet. Mais je comprends qu’on passe outre et qu’on apprécie le livre voire la série : Le Triomphe des Ténèbres (2018), La Nuit du Mal (2019), La Relique du Chaos (2020).

Catégorie : Littérature française (roman historique).

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Le pays de l’horizon lointain

Alain Gnaedig, Le pays de l’horizon lointain, Joëlle Losfeld, 2020

Par François Lechat.

Le pays du titre, c’est l’Écosse, où naît, d’où part et où revient le héros, Walter Grassie, après avoir effectué son Grand Tour comme le voulait la tradition des classes supérieures à l’époque, aux alentours de 1800.

Vous aurez deviné que ce petit livre, très soigneusement écrit, rédigé dans un style tellement classique que les premières pages déconcertent, s’adresse à un public cultivé. Par les yeux d’un avocat qui n’adhère pas tout à fait aux valeurs de son milieu, Alain Gnaedig restitue toute l’ambiguïté du modernisme bourgeois. D’une part, la passion pour la science, les découvertes, les cabinets de curiosités ; le culte de la raison et de la nouveauté ; la naissance de l’amour conjugal et partagé ; l’extension du domaine du plaisir, y compris charnel, à l’occasion de plongées dans les milieux libertins de Venise et d’ailleurs… Mais aussi, d’autre part, la peur du peuple et de la Révolution, l’obsession de l’argent, la conquête des terres exploitables sur le dos des paysans, l’incapacité à rompre avec la religion, ce ciment de l’ordre social.

Sous la plume d’Alain Gnaedig, un monde nouveau se forme lentement, qu’il évoque avec sensibilité et une sorte de nostalgie : au prix d’un bref accès de vulgarité et de trois anachronismes, il le contemple avec l’œil d’aujourd’hui et semble le trouver déjà trop moderne.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chambre 128

Cathy Bonidan, Chambre 128, La Martinière, 2019

Par Anne-Marie-Debarbieux.

Le principal intérêt de ce petit livre réside dans le choix de la forme épistolaire. Choix original, presque désuet aujourd’hui, et de ce fait intéressant, d’autant plus que ces lettres sont bien écrites ; le style en est fluide, élégant même, et donc d’une lecture très agréable. Les correspondants aiment écrire ou découvrent le plaisir d’écrire ou le retrouvent peut-être, et se dévoilent peu à peu dans ces échanges de plus en plus personnels. La lettre manuscrite, même spontanée (et à plus forte raison si elle goûte le temps de la réflexion), s’attache davantage à la recherche de l’adéquation des mots et de la pensée et, qu’elle suscite la surprise ou impose le délai d’une attente pour parvenir à son destinataire, elle génère des réponses à leur tour fébriles ou longuement mûries. Elle a aussi le charme d’une calligraphie personnelle.

Au centre de cette histoire, le manuscrit d’un roman oublié dans le tiroir de la table de chevet d’une chambre d’hôtel. Celle qui l’a trouvé (et n’a pas résisté à la curiosité de le lire) cherche évidemment à le restituer à son propriétaire, sans se douter qu’elle entame un parcours compliqué qui prend la tournure d’une sorte d’enquête. En effet le manuscrit a toute une histoire et c’est entre ceux qui lui sont liés de près ou de loin (et ne se connaissent pas forcément), que s’élabore ainsi toute une correspondance.

Chambre 128 est donc un roman dont le thème est finalement l’écriture et le pouvoir du livre.

Très habilement, l’auteur ne nous dévoile pas le contenu du manuscrit (tout au plus devine-t-on qu’il s’agit d’une histoire d’amour) car en réalité ce qui est en jeu, ce sont les émotions et les partages qu’il génère chez ses lecteurs plus que le contenu lui-même.

Quelle influence un livre peut-il parfois avoir sur une vie ou à tout le moins sur l’évolution d’un lecteur ? Vaste question !

Ce petit livre n’est pas un chef d’oeuvre incontournable mais il est plaisant et le thème ne laisse pas indifférent les passionnés d’écriture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une fille sans histoire

Constance Rivière, Une fille sans histoire, Stock, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ce premier roman de Constance Rivière est une vraie réussite.

Adèle, jeune femme de 25 ans, vit quasi enfermée dans son appartement situé près de la salle du Bataclan, triste, solitaire, inexistante et presque invisible, surtout depuis le décès de son père, la seule personne pour qui elle comptait un peu. Sa seule distraction, assise le soir devant sa fenêtre ouverte, est de scruter ses voisins dans leur appartement éclairé, imaginant leur intérieur et leur inventant une vie. Mais ce soir de novembre 2015, le calme de la nuit est troublé par le bruit des sirènes des pompiers et de la police. Intriguée, Adèle finit par allumer la télévision et découvre les attentats sur Paris dont celui du Bataclan si proche. Le lendemain, sur l’écran, une maman italienne brandit la photo de son fils Mattéo, dont elle est à la recherche. Adèle connaît un peu Mattéo, un étudiant des Beaux-Arts, gentil, souriant, et qui laissait parfois des esquisses sur les nappes en papier du petit bar où la jeune fille a été serveuse quelques mois.

Mue par un besoin irrésistible et incompréhensible, Adèle se précipite à l’École Militaire où se regroupent les familles des victimes en attente de nouvelles ; mais pour pouvoir y entrer, elle invente dans l’urgence une histoire d’amour, toute nouvelle et encore secrète, avec Mattéo, et un rendez-vous avec lui, chez elle après le concert. Ainsi commence, pour Adèle, le plus grand rôle de sa vie.

Ce roman est l’histoire d’Adèle, écrite à la troisième personne, entrecoupée des témoignages, écrits à la première personne, d’un bénévole psychologue de la Croix Rouge et de la mère de Mattéo. Bien qu’on sache dès les premières pages la chute de l’histoire, on est happé par le récit, par ce destin singulier, et on ne veut qu’une chose : comprendre le pourquoi, le comment et savoir jusqu’où la jeune fille va aller.

L’écriture est fine, précise, addictive ; rien n’est larmoyant ni sordide malgré ce sujet qui devient courant dans la littérature actuelle – les attentats de 2015.

Un excellent premier roman, qui fait partie de la sélection du Prix Lire Élire des Bibliothèques Pour Tous Nord-Flandre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Marche blanche

Claire Castillon, Marche blanche, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Je me souviens de la première apparition de Claire Castillon dans une émission littéraire, en 2006 je crois, sous l’oeil ébaubi de Patrick Poivre d’Arvor, sidéré devant le phénomène : une jeune et très jolie fille venant présenter un brûlot intitulé Insecte (lisez Inceste), un recueil de nouvelles qui mettait le feu sans vergogne aux relations mère-fille et versait de l’huile sur ledit feu comme s’il ne prenait pas assez vite à son goût, le tout en écarquillant de grands yeux presque candides. Époustouflant.

J’appris alors que l’auteure n’en était pas à son coup d’essai, et venait de réussir son coup de maître médiatique. J’avais l’intention de suivre sa carrière, mais je l’ai un peu oubliée car elle fut étonnamment discrète, et c’est seulement en 2020 que la belle refait vraiment surface avec cette Marche blanche où l’on retrouve toute la virulence d’Insecte, mais comme inversée puisqu’il s’agit ici d’une mère dont on a enlevé la petite fille de 4 ans, jamais retrouvée, une mère qui ne s’en remet pas et en veut à la terre entière, et d’abord à son mari, qu’elle accuse d’avoir baissé les bras trop facilement. Dix ans plus tard, lorsqu’un couple avec deux enfants vient s’installer dans la maison d’en face, elle se persuade que la fille (qui a l’âge qu’aurait la petite disparue) est sa propre fille et elle perd peu à peu contact avec la réalité.

Voilà un beau sujet pour faire pleurer Margot, mais Margot ne pleure pas car l’histoire nous est racontée exclusivement du point de vue de la mère (qui parle de bout en bout à la 1e personne), bien trop ancrée dans ses révoltes et ses délires pour nous tirer des larmes. Cette femme est glacée et rien ne la réchauffe, cette femme est glaçante et, si elle ne nous émeut pas vraiment, elle nous inquiète profondément et l’on pressent que cela va finir mal, très mal. Il y a trente-six façons qu’une histoire finisse mal et l’on ne saura qu’à la toute fin laquelle Claire Castillon a choisie. Disons simplement qu’elle est dans la logique du personnage – et de l’auteure. À quand le prochain Castillon ? Nous l’attendons avec impatience.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Service des manuscrits

Antoine Laurain, Le Service des manuscrits, Flammarion, 2020

Par Sylvaine Micheaux.

Une maison d’édition reçoit en moyenne trois mille manuscrits par an, et deux ou trois sont édités et deviennent des succès. Ce roman d’Antoine Laurain nous fait pénétrer dans le saint des saints de la maison d’édition où Violaine Lepage, quarante-quatre ans, est directrice et éditrice : le Service des manuscrits. Chaque manuscrit reçu est lu et annoté d’un carré s’il est refusé, d’un croissant s’il mérite une seconde lecture et des corrections, ou enfin d’un soleil, le Graal qui mène à l’édition, voire au succès. Et un soleil, Marie, lectrice, vient d’en trouver un avec « Les Fleurs de sucre ». Ce roman, plein de suspense au sujet de meurtres commis en Normandie, mais qui n’est pas un polar, rencontre très rapidement le succès. Le souci est que son auteur, Camille Désencres, est non seulement invisible, mais injoignable, qu’on ignore même si c’est une femme ou un homme, et que le livre est sélectionné dans les Goncourables. Violaine cherche désespérément à mettre la main sur cet auteur qui devra forcément être présent lors de la remise du Goncourt, si remise il y a.

Le plus de ce roman, une plongée dans le monde de l’édition dans un pays, la France, où des millions de gens rêvent d’écrire un livre, où cinq cent mille le font chaque année, avec forcément d’innombrables refus à la clé. Autre plus, l’héroïne, Violaine : un portrait de femme complexe, secrète, qui a tout fait pour réussir ; et l’interaction entre l’histoire du roman « Les Fleurs de sucre » et des meurtres bien réels commis en Normandie.

Le moins, la fin bâclée, qui se précipite pour donner réponse à tout. Mais l’écriture est agréable, et cela se lit d’une traite.

Catégorie : Littérature française.

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Le pays des autres

Leïla Slimani, Le pays des autres, Gallimard, 2020

Par Brigitte Niquet.

Leïla Slimani ne chôme pas. Si l’on ne considère que son activité de romancière, trois romans en six ans dont un prix Goncourt, voilà qui vous pose une écrivaine, surtout aussi jeune. Quel étonnant parcours que celui de cette franco-marocaine, dont le premier manuscrit fut refusé par tous les éditeurs et le troisième (Chanson douce) couronné par un prix Goncourt mérité ! Et voici que sort maintenant le premier tome de ce qui va devenir une saga en trois volumes. Excusez du peu !

Nous sommes au tout début des années 1950. Mathilde, une jeune Alsacienne, s’est éprise d’Amine, un colonel de spahis marocain venu se battre aux côtés des soldats français. Quand la paix revient, elle quitte tout pour lui, l’accompagne dans son pays et l’épouse. Hélas… Elle croyait vivre dans une belle maison, au soleil, roucoulant avec son époux chéri, et elle se retrouve dans une chambre insalubre dans la maison de ses beaux-parents, ne jouit d’aucune liberté, n’a aucun droit, et son mari, bien que lié à elle par une vraie passion charnelle, puis par la venue d’un enfant, n’hésite pas à l’« esclavagiser », voire à la frapper si elle se montre trop rétive : c’est ainsi qu’on traite les femmes dans la culture marocaine et nul ne s’en indigne. Mais Mathilde n’est pas prête à se laisser faire et Le pays des autres est avant tout l’histoire de son combat pour exister autrement que dans l’ombre d’Amine. Même si elle trébuche, même si elle tombe, elle se relève et va de l’avant. Sa fille Aïcha lui emboîte le pas ainsi que sa belle-sœur Selma, et l’on devine que l’émancipation des femmes, si elle n’est pas pour demain, sera pour certaines après-demain, tandis que le Maroc, sous tutelle française, s’ébroue lui aussi et refuse l’infantilisation dans laquelle la « mère-patrie » prétend le maintenir.

J’ai aimé ce livre, sa belle écriture, le souffle épique qui le porte et les échos de batailles que nous avions presque oubliées, mais j’avoue que j’ai peiné un peu à le terminer et je ne suis pas sûre que je lirai les deux tomes suivants annoncés. Comme pour L’amie prodigieuse, j’ai le sentiment d’en savoir assez pour imaginer la suite. Ou ne pas l’imaginer et passer à autre chose, par crainte de saturation, d’overdose… Mais c’est un point de vue très personnel et personne n’est obligé de le partager. Aucun risque, d’ailleurs, vu le formidable succès de librairie d’Elena Ferrante. Nous en souhaitons autant à Leïla Slimani.

Catégorie : Littérature française.

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Laura

Eric Chauvier, Laura, Allia, 2020

Par François Lechat.

Alors que c’est la mort qui rôde chez Julia Deck, dans Propriété privée, autre court récit à la première personne dont la fin reste ouverte, c’est l’incendie d’une usine qui menace dans Laura. Mais s’il entretient l’interrogation (Laura et son amoureux transi oseront-ils mettre le feu ?), Eric Chauvier n’en fait pas le centre de son roman. C’est Laura qui importe, avec toute l’ambivalence qu’elle inspire à Vincent, son soupirant. Car Laura, qui lui enflammait déjà les sens au collège, est restée désespérément belle mais, aussi, désespérément province, inculte et vulgaire, alors que Vincent a étudié la philosophie à Paris…

Sur cette trame banale, Eric Chauvier tresse un bel entrelacs de dialogues réalistes et de réminiscences pleines de finesse. C’est que Laura, star du collège et du village, désirée par tous les mâles du coin, a vu se fracasser ses rêves d’ascension sociale par le mariage, et que Vincent a tout enregistré, tout retenu, tout digéré. Le cynisme des puissants, l’humiliation des petites gens, la France des territoires perdus, la rage à l’égard des élites et la damnation des femmes, c’est tout cela qu’évoque Vincent par petites touches incisives alors même que, dans ces longues heures avant l’incendie, il ne rêve que de « conclure ».

Avec Laura, Eric Chauvier réussit le nouage de l’intime et de l’intelligence. Julia Deck avait atteint le même niveau de réussite dans Viviane Elisabeth Fauville, mais elle est moins ambitieuse dans son dernier roman, Propriété privée.

Catégorie : Littérature française.

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