La Sainte Touche

Djamel Cherigui, La Sainte Touche, JCLattès, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

C’est d’abord la tchatche du narrateur qui m’a attirée vers ce roman. Un style oralisant, pseudo relâché et socialement marqué mais très maîtrisé. Des images très littéraires sur un bavardage qui a l’air vulgaire : j’ai pensé un instant à La vie devant soi, de Romain Gary (Emile Ajar à l’époque). J’avais commencé à lire dans la boutique ; j’ai dû acheter le livre pour pouvoir continuer.

Certains mecs jouaient aux cartes et picolaient pour agrémenter la partie. D’autres buvaient juste pour le plaisir de boire. Tous trinquaient, tous hurlaient, c’était le Moyen Age, l’exaltation, la furie ! La fumée épaisse des joints déboussolait les sens. On naviguait en plein brouillard, ça chantait à tue-tête, ça dansait. Les gueules tordues se tordaient davantage. C’était une aliénation contagieuse, une émulation cataclysmale.

Voilà, vous avez le ton, le rythme, le milieu concerné, le genre de gaillards. Il ne vous reste qu’à découvrir le narrateur.

A le lire sans savoir, on pourrait croire que l’auteur est marseillais : l’auto-dérision, les hyperboles, le débit rapide, le vocabulaire des quartiers… Mais c’est Roubaix, sa base, et on fera même des incursions en Belgique. Pas pour visiter les beaux monuments des vieilles villes.

Un divertissement très pétillant. Même s’il n’est pas interdit de prendre certaines choses au sérieux, comme sa diatribe parodique sur le thème « Fini le temps où… », dont je ne vous livrerai qu’un tout petit morceau : Finie l’époque des tapeurs, des poseurs, des mecs qu’on jetait dans les égouts et qui en ressortaient avec une Rolex au poignet.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur.

Loin

Alexis Michalik, Loin, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Ce roman hétérogène débute dans l’humour et la légèreté avec trois jeunes Français d’aujourd’hui : Laurent, le narrateur, noir de peau et habile à faire comprendre ce que peut être le racisme ordinaire ; Antoine, son meilleur ami, fiancé, sérieux, raisonnable ; Anna, la jeune sœur d’Antoine, qui mène une vie de bâton de chaise. Une simple carte postale va les lancer sur les routes d’Europe et d’ailleurs, embarquant le lecteur dans une enquête qui devient une longue aventure. Une part du récit, alors, d’inspiration historique, développera des chapitres d’une réelle beauté et d’une grande gravité.

Vienne, Berlin, la Turquie, le Caucase…, les langues allemande, turque, russe…, des personnages très différents et un siècle d’Histoire, dont, notamment, la Deuxième Guerre mondiale sur le front de l’Est, constituent la toile de fond d’une affaire familiale que le narrateur relate par petites touches et dont il nous faut reconstituer le puzzle, savamment conçu. On est pourtant d’abord tenté de se dire que l’histoire est plaisante et attire la curiosité mais que les niveaux philosophique et psychologique ne sont pas très élevés — et cela reste vrai jusqu’à la fin –, mais l’intrigue se densifiant et l’Histoire s’invitant dans l’histoire, on dépasse ces faiblesses en savourant des chapitres captivants.

Il faut aussi, pour tout dire, passer outre quelques invraisemblances : Antoine apprenant le turc à une vitesse déconcertante, par exemple. C’est le côté James Bond de ce roman. Il faut donc accepter les changements de ton : on a à la fois affaire à un vaudeville, un conte de fées, un récit historique, un scénario de film d’action et un Guide du Routard. Dans son enthousiasme, l’auteur en a trop fait, il a employé trop de ficelles, et tiré son récit en longueur.

Mais j’ai beaucoup aimé quand même. Et les passages historiques me laissent, vous l’avez compris, de très bonnes impressions. J’ai aussi apprécié que Michalik contourne la mode du roman au « je » ; j’ai adoré la scène du Cessna ; j’ai aimé Sergueï, Hripsimé et Anna ; j’ai savouré les dialogues (excellents) ; et j’ai eu envie de partir… loin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel, au Livre de Poche.

Et que celui qui a soif, vienne

Sylvain Pattieu, Et que celui qui a soif, vienne, Rouergue, 2016

— Par Marie-Hélène Moreau

Au-delà de la connotation religieuse du titre, c’est surtout le sous-titre Un roman de pirates qui éclaire le lecteur sur ce qu’il peut s’attendre à trouver dans ces presque 500 pages de lecture. Alors certes, on y croise quelques hommes d’église, plus ou moins défroqués et plus ou moins mystiques, mais on y croise également des pirates attaquant les navires qui ont le malheur – est-ce un malheur pour tous ? – d’être sur leur chemin, des esclaves en route vers leur sombre destin et qui tentent chacun à sa manière d’échapper à son sort, des prostituées condamnées à l’exil, aussi des commerçants âpres au gain, des fous et des soldats, des héros et des lâches.

Et que celui qui a soif, vienne est donc un roman d’aventure, et quelle aventure ! L’aventure des pirates à l’époque de la traite négrière et des routes maritimes où se croisaient aventuriers, esclaves, tissus et épices en un commerce florissant bien que risqué. On y assiste à des abordages sanglants, des combats sans merci, des tortures et des exécutions, mais on y suit aussi des amitiés puissantes et des amours profondes, des moments de grande humanité. On y retrouve à l’oeuvre, donc, les puissances intemporelles de l’exploitation des ressources et des hommes (et des femmes…) par d’autres hommes, on y navigue dans la cale des esclaves, sur le pont des pirates et dans les cabines des capitaines, on s’arrête dans les tavernes des ports et sur les îles perdues où se cachent des pirates qui rêvent d’un monde plus juste. On s’attache à tous ces personnages qui se croisent et se battent, qui s’aiment et se détestent.

C’est tourbillonnant et instructif, très bien écrit dans un style moderne (des phrases souvent courtes, sans verbe, quelques incursions anachroniques dans un passé plus récent), et porteur de réflexions sur notre monde, ses dominations et ses inégalités. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant en compagnie de ces pirates.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

L’ami arménien

Andreï Makine, L’ami arménien, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

La Sibérie au début des années 1970, encore totalement plongée dans le soviétisme. La rudesse de la vie, des rapports humains ; la rudesse de la pensée même.

Andreï Makine, treize ans, se lie d’amitié avec Vardan, un jeune arménien très différent des autres garçons de l’école. Ne connaissant que l’orphelinat, il découvre avec Vardan ce que peut être une famille en même temps que ce que sont l’Arménie, la langue et le peuple arménien. En tout cas cette portion de peuple-là : des exilés vivant dans de minuscules maisons d’un quartier pauvre en bordure de ville.

Des souvenirs, dont la précision se justifie par l’inattendu des événements, aussi petits soient-ils, et par l’intensité des émotions, sont reconstitués par l’homme mûr. Les mots, la psychologie de l’homme d’aujourd’hui sont au service d’un récit dont on comprendra à la fin certains détails, de même que le sens de certaines scènes avait d’abord échappé à l’adolescent avant de montrer leur logique.

Quelque chose d’à la fois savant et poétique rend ce récit prenant et fluide, donnant au livre une qualité formelle qui soutient la beauté et l’intérêt du témoignage : l’auteur se penche sur des événements constructeurs de sa personnalité et témoignant de l’Histoire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le parfum des fleurs la nuit

Leïla Slimani, Le parfum des fleurs la nuit, Stock, coll. « Ma nuit au musée », 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Une occasion de découvrir plus intimement une personnalité attachante et talentueuse dont la lecture de romans aussi différents que Chanson douce ou La vie des autres a suscité mon enthousiasme et mon admiration.

Leïla Slimani a accepté la proposition de passer une nuit blanche à Venise parmi les collections du musée d’art contemporain de la Pointe de la Douane. Curieusement ce ne sont d’abord pas les œuvres d’art qui l’ont convaincue mais la perspective d’être enfermée dans un lieu inaccessible aux autres. Un cloître en quelque sorte. L’expérience de solitude a été le facteur déterminant de son adhésion.

Car Lëila revendique avant tout un goût, un besoin absolu même de solitude. Par tempérament et aussi parce que pour elle l’écriture est un espace intime qui nécessite de se couper du monde extérieur. Au cours de cette expérience étrange dont elle mesure néanmoins le privilège, elle nous livre avec pudeur et passion beaucoup d’elle-même : de sa vie, de son passé, de ses expériences de vie, de son écriture. Le partage ne suit pas un fil directeur précis, il n’est ni méthodique ni organisé, il suit les méandres de la pensée, des souvenirs, des idées, des réactions face aussi aux œuvres du célèbre musée. C’est précisément cet aspect un peu décousu qui fait le charme de cette lecture promenade qui pousse aux confidences, qu’on a le plaisir de partager comme un témoin discret et sous le charme.

Un petit livre facile à lire mais loin d’être anodin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur. Dans la même collection : Bernard Chambaz, Enki Bilal, Santiago H. Amigorena, Leonor de Récondo, A. Abdessemed et Chr. Ono-dit-Biot.

Méthode

Mary Dorsan, Méthode, P.O.L., 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Ergothérapeute dans un hôpital psychiatrique, elle décide de tenir des permanences syndicales deux fois par mois. La première la confronte à un homme humilié dans son travail et qui a des pensées suicidaires. Cet homme va la hanter. Et pour tenir le coup contre ce fantôme et contre la détresse qui défile à la permanence ou se vit dans la rue, elle va tenir un journal. Écrire, c’est une méthode. Et Méthode, c’est aussi le pseudonyme qu’elle donne à cet homme qui la hante. Serait-ce également une méthode pour nous dire la misère et les injustices sociales ?

Mary Dorsan nous parle de personnages rencontrés à la permanence ou croisés dans la rue. De son demi-frère, de ses amies aussi, de petites choses de sa vie. Les sujets et les propos se diluent, ayant en commun la souffrance engendrée par l’empathie ou par la culpabilité. Et puis l’envie de faire vivre ce fantôme, Méthode, de lui interdire de se suicider en lui inventant une vie, avec une femme, des enfants, des actions et des pensées. Alors le livre est-il un roman ? Non, c’est un journal. A ceci près que des personnages inventés se greffent au récit. A ceci près que l’énonciatrice finit par jeter le doute : tout ceci est-il sincère ? Untel existe-t-il ?… Pourtant, la note finale, signalant un nouveau cas social survenu – si l’on peut dire – trop tard pour être inclus dans le livre, apporte la preuve de la démarche de l’auteure. Regarder, écouter et s’insurger devant le flot continu de la douleur.

On trouvera ou pas cette respectable démarche gâchée par un narcissisme très prégnant et par le fait qu’elle se regarde écrire, le commente et le commente encore.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La personne de confiance

Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai failli pousser un coup de gueule contre ce personnage qui déteste que sa voisine l’appelle Maxou parce que « ça dévirilise ». Contre son long soliloque, le témoignage d’un gardé-à-vue, qui fait tout le bouquin du début jusqu’à la fin, et qui se veut plein de bagou, drôle dans ses digressions, mais qui lasse le lecteur comme il devrait lasser ce capitaine de police à la patience duquel on ne peut pas croire. Contre ce procédé, qui aurait été marrant cinq minutes, qui consiste à faire parler le capitaine dans la bouche de Maxou (je l’appelle Maxou rien que pour l’embêter) et qui perdure au long des je-ne-sais-plus-combien de pages (parce que j’ai déjà jeté le livre dans un container spécialisé) : « Ensuite ? Ben ensuite, on est allés déjeuner ». Contre cet auteur bien calé dans son regard masculin sur le monde. J’ai failli. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être moi. Peut-être parce que j’ai été privée de culture ces derniers temps – sauf de la grande littérature que mes élèves ont courageusement tenté d’étudier quand même, malgré les circonstances difficiles et leurs préjugés parfois défavorables. La grande littérature, ça rend exigeant. Peut-être parce que je vieillis et que la légèreté, c’est bien, mais il faut quand même qu’il y ait une intrigue un peu prenante, sinon je m’endors. Peut-être parce que les éditeurs ont tellement bien compris que les femmes aussi écrivent, qu’on a tellement plus qu’avant accès à des pensées et des visions de femmes, qu’il y a des hommes qui en deviennent ringards… En tout cas j’ai failli pousser un coup de gueule. Mais comme en général, sur Les yeux dans les livres, on ne parle pas des romans qu’on n’a pas aimés et que c’est une règle que j’ai moi-même édictée, je me suis dit qu’il valait mieux m’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques du même auteur sont ici, dans le classement par ordre alphabétique.

Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach, Entre la source et l’estuaire, Le Dilettante, 2021

— Par François Lechat

Sous ce titre et cette couverture qui semblent annoncer un traité de navigation ou un document sur les écluses, se cache une brûlante histoire d’amour. Elle n’occupe pas tout le roman, car le narrateur la reçoit d’un de ses protagonistes, et Grégoire Domenach situe avec précision leur rencontre dans un petit port le long du Doubs, en Franche-Comté. Avec ces deux passionnés de bateau, l’ensemble du récit s’ancre dans une nature paisible, hors du temps, évoquée d’une plume sensible, faussement simple. Mais l’intrigue amoureuse qui nous est racontée, elle, est passionnée et plutôt perverse, arrangement sexuel censé convenir à tout le monde mais qui, comme dans une tragédie, ne manquera pas de déraper. Étrange mode de composition, qui joue sur un contraste très efficace entre un cadre serein et des passions violentes. Une réussite, surtout pour un premier roman, et si l’on ne craint pas d’un peu musarder en chemin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Que rien ne tremble

Anne-Sophie Brasme, Que rien ne tremble, Fayard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un livre « de femme », si je peux risquer cette expression un peu ambiguë : j’entends par là un livre qui parlera à toutes les femmes qui essaient d’exercer le mieux possible le « métier » de maman en se heurtant à la réalité, car le quotidien ne peut être constamment maîtrisé, idyllique, sans faille et sans épuisement. Il faut savoir aussi lâcher prise ce qui n’est pas si simple. Ce roman, très bien écrit, évoque avec une très grande justesse la vie d’une jeune maman confrontée à un enfant qui la renvoie à ses limites : exaspération devant des cris et des pleurs, impuissance culpabilisante quand les médecins disent que tout va bien, moments de grâce où tout semble aller mieux, force et fragilité, présence et absence de l’entourage, solitude d’une femme cultivée et de milieu aisé, à qui en apparence rien ne manque pour être heureuse.

Le roman s’ouvre le jour où l’on fête les 20 ans de Colombe. Silvia, sa mère, dans un va-et-vient entre passé et présent, se remémore les étapes de ce chemin difficile.

Quand elle épouse Antoine, Silvia en cours de rédaction d’une thèse, s’oriente vers une carrière d’enseignante. C’est une jeune femme d’un tempérament calme et réservé, plutôt perfectionniste, qui a besoin de maîtriser les choses pour se sentir en sécurité. Or l’expérience de sa première grossesse lui révèle toute l’ambiguïté du bonheur de donner la vie, inséparable de la sensation angoissante que ce qui se passe en elle échappe à son contrôle. Elle est néanmoins remplie d’amour pour la petite Colombe qui va naître. Mais rapidement la réalité la rattrape, et avec elle ses propres limites : Colombe se révèle être un bébé puis une petite fille difficile, hyperactive et très fatigante. Antoine est très présent…quand son boulot le lui permet. Silvia alterne patience, colère, découragement, confiance, épuisement, révolte… Mesure-t-elle à quel point elle aurait besoin d’aide ?

Ce livre est très prenant, à la fois parce qu’il sonne juste et que sa structure est très habile : car après avoir alterné récit au présent et retours sur le passé en alternant première et troisième personne, il prend finalement un tour très inattendu dont l’enjeu est de taille. 

Beaucoup de finesse donc dans ce roman qui n’est pas sans évoquer certaines pages de Carole Fives, Delphine de Vigan, voire de Leila Slimani…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Que rien ne tremble chez l’éditeur ; retrouvez nos critiques de Carole Fives, Delphine de Vigan et Leïla Slimani aux lettres F, V et S de notre classement par auteur.

Serge

Yasmina Reza, Serge, Flammarion, 2021

— Par François Lechat

Une famille juive, c’est toujours un bon sujet. Il y a plus de vie, de pathos, d’humour, de grandiloquence, de références historiques, de désespérance aussi, que dans une autre famille. Même si, comme dans celle de Serge, grand frère du narrateur, le judaïsme est un souvenir assez lointain. Peu importe : la mémoire joue au long cours, l’Holocauste n’est pas si loin, et une visite à Auschwitz est un formidable révélateur des failles et des limites de chacun.

Yasmina Reza déroule ici une chronique légère et mélancolique, entre les trois frères et sœurs qui sont au centre du récit, antihéros obstinés, arrivés à la soixantaine, et les cercles d’ancêtres légendaires et de jeunes décontractés qui les entourent. Elle décrit tout ce petit monde à un rythme d’enfer, accentué par l’effacement de milliers de virgules qu’un auteur plus classique aurait jugées nécessaires. Il en résulte un récit remarquablement enlevé, humain, qui n’appuie jamais. Ce n’est pas de la grande littérature, faute d’originalité, mais ça se déguste comme une savoureuse série télé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Florida

Olivier Bourdeaut, Florida, Finitude, 2021

— Par Brigitte Niquet

Fan de la première heure d’En attendant Bojangles, déçue par un Pactum Salis de la deuxième heure qui ressemblait plus à une mauvaise blague de potaches attardés qu’à un roman noir, j’attendais avec impatience que sonne la troisième heure : Bourdeaut allait-il redresser la barre après ce regrettable écart ? Pendant toute la première partie, j’ai cru que oui.

Il n’a pourtant pas choisi la facilité en s’attaquant cette fois à l’infecte mascarade que représentent les concours de mini-miss. Généralement coachées par leurs parents, bardées de rubans, de colifichets et d’accessoires censés exalter leur féminité naissante, ces gamines ont environ sept ans quand leurs géniteurs (souvent leurs mères) les jettent dans l’arène, et gare à elles si elles déçoivent. La sanction sera sans pitié. Beaucoup ne s’en remettront jamais.

Elizabeth, l’héroïne de Bourdeaut, s’en remet, si l’on peut dire, c’est-à-dire qu’au lieu de sombrer, elle acquiert le goût du combat et de la rébellion, qu’elle gardera chevillé au corps pour le restant de ses jours. Quittant l’univers des mini-miss, elle intégrera celui du body building avec un seul but : s’autodétruire, et détruire ses parents par ricochet. C’est par elle que l’histoire nous est narrée, dès le début, via un vrai/faux journal intime où elle déverse avec une gouaille féroce sa rancœur et son mal de vivre. C’est extrêmement bien écrit, avec tout le talent d’un écrivain dans la force de l’âge qui réussit à nous faire croire que c’est une petite fille puis, plus tard, une jeune fille qui le rédige, sans que cela vire jamais à la caricature. Bravo !

Pourquoi mes réticences du début, alors ? C’est que le livre est divisé en deux parties inégales, la seconde étant de loin la plus longue, et que, tout en restant d’un remarquable niveau d’écriture, elle « tire à la ligne ». La jeune fille qu’est devenue Elizabeth ne cesse d’y dégorger sa haine et son désir de vengeance, et cette logorrhée sans nuance finit par lasser et devenir fastidieuse. Dommage. Faudra-t-il attendre la quatrième heure pour que Bourdeaut, sans pour autant bégayer, tende enfin la main à un autre Bojangles ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Bourdeaut sont accessibles depuis le classement par auteur à la lettre B.

Voix d’extinction

Sophie Hénaff, Voix d’extinction, Albin Michel, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Martin Bénétant, généticien animalier de génie, a « l’âme d’un lion bloquée dans l’ego d’un cochon d’inde » ! Comment convaincre les chefs d’État du monde entier de sauver les animaux de la planète – et tout simplement la planète – quand on n’a aucune assurance et aucun charisme ? Heureusement (ou pas), Déesse, Noé et l’Archange Gabriel s’en mêlent : et si les animaux contribuaient à leur propre défense ?

On l’aura deviné, sous le burlesque d’une intrigue improbable se font entendre les grincements d’un humour qui dit des vérités. Sophie Hénaff nous livre une comédie divertissante et déjantée, dont les péripéties imposent un sujet implacable au sérieux duquel nous n’échapperons pas : sous les personnages caricaturaux apparaît l’homme en tant qu’espèce, sa suffisance et son insuffisance. Avec son humour et son sens de la formule, Sophie Hénaff décoche des flèches qui tapent juste, prouvant, si besoin en était, sa bonne connaissance de l’humain, du politique et du monde comme il va (plutôt mal).

Pessimisme ? Optimisme ? Détente ou prise de conscience ? On lira ce roman comme on voudra. Moi, j’ai aimé l’option prise, celle du burlesque impertinent dans un roman léger qui contourne la tentation moralisatrice : ça appuie là où ça fait mal, sans choquer ni braquer. Maintenant, ai-je raison ? Est-ce que cela suffit ? Est-ce que ça fait bouger les lignes ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : Voix d’extinction chez l’éditeur ; et ici nos critiques de l’excellente série policière des Poulets grillés, de la même auteure.

Kérozène

Adeline Dieudonné, Kérozène, L’Iconoclaste, 2021

— Par François Lechat

Difficile de ne pas comparer le deuxième roman d’Adeline Dieudonné à son premier, La vraie vie, succès éclatant qui l’avait révélée : même éditeur, même format, même type de couverture. Mais avec une différence de taille. La vraie vie composait un récit linéaire, empreint d’humour sombre mais aussi de tension, dans lequel une atmosphère épaisse dominait d’un bout à l’autre et qui nous menait à un final pathétique. Kérozène, lui, est presque un recueil de nouvelles, articulant une quinzaine de personnages (dont un cadavre et un cheval…) autour d’une station d’essence qui les voit se croiser accidentellement, mais qui ne suffit pas à nouer des liens profonds entre eux. Adeline Dieudonné nous propose plutôt une série de mini-récits, remarquablement croqués, assez déjantés pour la plupart, très contemporains et traités d’une plume acide et enlevée. C’est toujours plaisant, et parfois remarquable. Mais nettement moins ambitieux et marquant que son premier roman, à mon humble avis.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; et retrouvez nos critiques d’Adeline Dieudonné à la page D du classement par auteurs.

À la piscine avec Norbert

Véronique Pittolo, À la piscine avec Norbert, Seuil, 2021

— Une brève de François Lechat

Pas de suspense ni de récit, dans ce court roman dialogué. Mais des évocations crues et féministes autour du sexe, et des libres propos politiques (de gauche) sur le monde comme il va. Un moment de détente pour les bobos.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les enfants sont rois

Delphine de Vigan, Les enfants sont rois, Gallimard, 2021

— Par Brigitte Niquet

Et voici le dernier cru de Delphine de Vigan, romancière chérie du public et des médias, qui a choisi dans chacun de ses livres ou presque de dénoncer un dysfonctionnement de notre société.

Il s’agit ici d’enfants, sujet sensible s’il en fut. Enfants maltraités, battus, violés ou pire encore ? Non, au contraire, enfants stars toujours souriants, submergés face caméra de cadeaux et de gadgets indéfiniment renouvelables. Comment en sont-ils arrivés là ? C’est simple, ces enfants ont une mère, Mélanie, accro aux réseaux sociaux et surtout à la mine d’or qu’ils représentent pour les parents qui ont la chance d’avoir une progéniture photogénique et docile. Mélanie a donc créé une chaîne You Tube, Happy récré, dont ses enfants, Kimmy et Sammy, sont les héros. Filmés en permanence par leur mère, on les voit généralement occupés à déchirer des papiers-cadeaux ou à se régaler de sucreries diverses en poussant des cris d’extase. Les parents passent au tiroir-caisse (en plus, c’est parfaitement légal) et tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Mais la bulle magique va imploser de manière inattendue. Un jour, Kimmy, dont on a déjà perçu qu’elle était moins docile que son frère, ne revient pas de l’école. Elle a apparemment été enlevée. C’est ici qu’entre en scène Clara, une jeune femme flic qui normalement n’a rien à voir avec l’enquête mais qui se sent irrésistiblement attirée par ce qu’elle pressent de monstrueux sous le vernis nacré.

Tout cela est très prenant, palpitant même, sans doute parce que la découverte de ce genre de dérive du monde moderne, moins connu que d’autres, nous fait entrevoir un univers dont nous ignorions jusqu’à l’existence et qui nous laisse sidérés, incrédules, alors que c’est un danger qui, en sourdine, nous menace plus ou moins tous. Bravo et merci à Delphine de Vigan !

Un bémol cependant : ce livre est trop long. L’intrigue aurait gagné, à mon sens, à être recentrée sur les personnages principaux (parents-enfants) et sur l’ouragan qui dévaste leurs vies, alors qu’ici l’intérêt se dilue entre l’écroulement de « la maison du bonheur » et la vie privée de la fliquette (qui n’en méritait pas tant), sans parler de la dernière partie qui nous projette dix ans plus tard dans un futur hasardeux. Un final un peu mitigé, donc, ce qui n’empêchera sûrement pas l’auteure de « cartonner ». C’est en bonne voie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de D. de Vigan à découvrir à la lettre V du classement par auteur.

Arbre de vie

Nancy Huston, Arbre de vie, Actes Sud, 2021

Une brève de Geneviève Petit

Je viens de terminer Arbre de vie.

Comme toujours, je me suis laissée porter par l’écriture de cette auteure qui m’a emmenée à l’intersection de différentes interconnexions humaines, réflexion sur les traditions, la laïcité, le féminisme et la procréation assistée…

Nancy Huston ne me déçoit jamais.

Je le recommande vivement.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Minuit, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

La performance de Laurent Mauvignier est avant tout de nous accrocher à une histoire qui couvre la bagatelle de 635 pages, dans ce style si déroutant et qui lui est familier : longues phrases qui dépassent fréquemment la demi-page, qui parfois restent en suspens, comme non terminées, alternant les tons et les registres de langue, les rythmes, les dialogues et les descriptions, le suspense du polar et la minutie de l’analyse psychologique. Déroutante au premier abord, cette écriture originale devient vite captivante car elle est finement travaillée et elle est porteuse de sens.

Dans le hameau isolé de La Bassée, dans une campagne désertée, ne subsistent que trois maisons dont deux seulement sont encore habitées : l’une par Christine, une artiste peintre qui a dû connaître des jours plus glorieux, l’autre par un couple qui semble bien mal assorti : Patrice, modeste paysan rustre, complexé et sans charme, qui s’étonne encore d’avoir conquis la pétillante Marion, qui, elle, travaille en ville, aime la fête et sait défendre ses intérêts. Leur fille, Ida, dix ans, est l’objet de toute leur affection et Christine de son côté se considère un peu comme sa grand- mère.

Le soir des quarante ans de Marion, Patrice, Christine et Ida ont préparé un repas surprise et des cadeaux. Mais avant que Marion ne rentre, un étrange trio arrive, s’invite, occupe les lieux comme s’il en était propriétaire. Ces trois-là n’ont pas l’air bien intentionnés du tout. Dès lors, un étrange huis clos commence : qui sont-ils ? Que veulent-ils ? L’angoisse va s’installer progressivement.

Tandis qu’elle monte, que la violence latente est de plus en plus prégnante, les personnages se dévoilent peu à peu et le lecteur comprend progressivement quels sont les fils qui les relient. Frustrations, rancœurs, incommunicabilité, poids du passé, tout les rattrape et leur saute à la figure. Le lecteur est terrifié, à l’image de la petite Ida, témoin malgré elle de révélations qui la dépassent, tandis que plane toujours l’incertitude sur l’issue de la situation.

Un livre déconcertant au premier abord mais qui parvient très vite à capter son lecteur !

Catégorie : Littérature française.

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Tout peut s’oublier

Olivier Adam, Tout peut s’oublier, Flammarion, 2021

— Par Brigitte Niquet

Amoureux inconditionnel du Japon, Olivier Adam exploite ici pour la 3e fois ses accointances avec ce pays, mais fidèle à lui-même, il oublie rapidement les arbres en fleurs, la beauté et la gentillesse des Japonaises dont il avait chanté les louanges dans ses deux livres précédents pour se centrer sur une particularité de la civilisation nippone : la façon dont on traite les pères divorcés au pays du Soleil levant, surtout quand ils sont étrangers. Quels droits ont-ils ? Aucun. C’est la mère qui les a tous, y compris celui de disparaître avec l’enfant issu de cette union, qui lui appartient à elle et à elle seule. C’est comme ça, c’est la loi et, là-bas, ça ne choque personne.

Ledit père se retrouve ainsi au centre d’un maelstrom qui le ballotte de tous côtés. Terrain connu pour ce « héros », un Nathan très proche d’Adam, qui ne cesse de porter en bandoulière son désenchantement, voire son désespoir. Quitté successivement par deux femmes sans qu’il ait compris pourquoi, Nathan est l’archétype du looser déjà rencontré dans maints livres de ce romancier. Le pire, c’est qu’il est sympathique, le bougre, mais qu’on a grande envie de le secouer et de lui dire : « Fais quelque chose, remue-toi, montre aux femmes de ta vie qu’elles sont quelque chose pour toi et peut-être qu’elles auront moins envie de te quitter ». Le drame qu’il est en train de vivre lui servira-t-il de révélateur ? Dans un sursaut, il décide de partir au Japon récupérer son fils coûte que coûte. C’est entre autres l’histoire de cette quête désespérée que nous raconte ce livre.

Tout peut-il s’oublier, suivant la belle formule de Brel dans l’indémodable Ne me quitte pas ? Peut-on oublier qu’on est père et abandonner sa progéniture à des milliers de kilomètres de la France, sans même un droit de visite ? Je vous laisse découvrir la réponse qu’Olivier Adam apporte (ou n’apporte pas) à cette question.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Chanson de la ville silencieuse, du même auteur.

Le monde du vivant

Florent Marchet, Le monde du vivant, Stock, 2020

— Par François Lechat

Comme le dit le titre, c’est bien du vivant qu’il est question, c’est-à-dire de la terre, de la manière de la cultiver, de la préserver ou de la saccager. Et il est question aussi de ceux qui en vivent, qui voudraient en vivre, ou qui détestent le fait d’en dépendre, de devoir se plier à ses exigences.

Il y a là Jérôme, un ingénieur devenu agriculteur, qui s’est lancé dans le bio et qui râle sur presque tout le monde, car dans le coin de province où il s’est installé le bio reste un procédé marginal. Il y a sa femme, Marion, qui tente d’arrondir les angles et de tenir la famille et l’exploitation debout. Il y a leur fille, Solène, qui va bientôt entrer au lycée, qui n’en peut plus des humeurs de son père et qui s’intéresse davantage aux garçons qu’aux prochaines récoltes. Et il y aura encore un personnage important, qui va ringardiser Jérôme en se montrant plus radical que lui, au risque de manquer de réalisme.

Comment rester fidèle à ses valeurs quand il faut gagner sa vie, aussi ? Comment concilier une famille, un couple, un métier, l’avenir de la planète, l’appel de la liberté et le besoin de sécurité ? Comment ne pas verser dans la violence quand le soleil cogne, que le bruit continu des engins agricoles est insupportable, que les autres sont trop provocants, ou menaçants ? Laurent Marchet évoque ces questions, et bien d’autres, de manière âpre et directe, vivante et réaliste. Un œil sur la singularité de ses personnages, qui sont bien campés, un autre sur ses portraits de groupe et d’époque, toujours très justes. Il en ressort un livre prenant, assez secouant, pas vraiment optimiste. Le monde du vivant souffre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’anomalie

Hervé Le Tellier, L’anomalie, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Sans partager l’engouement d’un grand nombre de lecteurs, je ne suis pas non plus de ceux qui ne voient que prétention et verbiage dans cet ouvrage très particulier. Pour ma part, il m’a intéressée, je l’ai trouvé original et bien écrit (les nombreux aphorismes m’ont paru souvent de qualité et la narration est alerte), mais simplement il ne correspond pas aux genres de romans sur lesquels je me précipite spontanément. D’où un avis en demi-teinte. J’ai beaucoup aimé la première partie qui, à la manière de certains thrillers, nous fait entrer, mais sans créer d’empathie particulière, dans la vie de divers personnages, évidemment très différents, et qui n’ont en commun que de se trouver dans le même vol Paris-New York. Quel sort va les réunir ?

Quand l’avion traverse une zone de turbulence inouïe et que le pilote perd ses repères, le lecteur pense se retrouver dans le scénario d’un livre d’aventures : survie et rapports humains au milieu de nulle part dans l’attente d’hypothétiques secours.

Pas du tout ! Sans dévoiler davantage la suite qui est évidemment le nœud du roman, on dira que l’histoire évolue plutôt vers la science-fiction ou le roman d’anticipation. Et c’est là que je me suis néanmoins prise au jeu car Le Tellier donne à son récit l’ampleur d’un problème mondial qui secoue le monde politique réel (mise en scène de nos dirigeants actuels ou très récents !), le monde scientifique qui s’interroge sur ce qui s’est passé, ou encore les représentants des différentes religions, sollicités pour apporter des éléments de sens et d’interprétation à la situation. Cette partie, parfois un peu aride pour les lecteurs qui, comme moi, n’ont aucune culture scientifique, reste malgré tout assez passionnante.

La fin du livre en revanche m’a semblé paradoxalement la moins intéressante alors qu’elle est manifestement le point ultime pour l’auteur qui reprend les personnages du début pour les confronter à eux-mêmes. Qui suis-je en face de moi ? Tournure plus philosophique qui m’a laissée perplexe et peu convaincue. Sensation un peu frustrante de ne pas avoir tout compris.

Au fil de ma lecture, j’ai parfois pensé au livre de Murikami, 1Q84, et à la pièce de Calderon, La vie est un songe. C’est dire que l’univers de l’auteur est assez vaste et qu’il brouille les pistes ! Et à mes yeux, avec un brio incontestable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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