Le dernier hiver du Cid

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, Gallimard, 2019

Par Brigitte Niquet.

Il y a soixante ans mourait Gérard Philipe, dans la fleur de l’âge, au terme d’une maladie aussi brève que fulgurante. Nul n’a oublié la voix de Jean Vilar annonçant la nouvelle au public du TNP abasourdi : « La mort a frappé haut… ». Ce fut presque un deuil national, si grande était l’aura de la star et si incroyable sa disparition prématurée. L’archange foudroyé…

Quatre ans plus tard, sa femme Anne publiait Le temps d’un soupir, récit admirable de retenue et de pudeur quoique pétri d’amour, relatant les derniers mois de son époux et le choix qu’elle avait fait de le laisser dans l’ignorance de la gravité de son état, relatant aussi la difficulté ensuite de vivre sans lui. « Il est scandaleux que tu ne sois pas là », murmurait-elle en contemplant l’éclosion d’un printemps plus enchanteur que jamais. Un beau livre, où elle semblait avoir dit tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet.

Et voici maintenant que Jérôme Garcin, six décennies plus tard, entreprend lui aussi de nous raconter presque heure par heure, avec un luxe de détails dont Anne ne s’était pas embarrassée, cette fameuse fin d’année 1959 qui allait aboutir au dénouement que l’on sait. Était-ce bien utile ? Certes, nul mieux que lui n’était habilité à le faire. Pour ceux qui l’ignoreraient, il a épousé la fille de Gérard et d’Anne, Anne-Marie, et fait ainsi partie du sérail en tant que… disons gendre posthume. On peut donc se fier à lui pour l’exactitude du récit.  Mais une telle avalanche de précisions, véritable journal de bord des derniers mois de l’icône, était-elle vraiment nécessaire ? Les plus âgés d’entre nous connaissent l’histoire, au moins dans ses grandes lignes, et les plus jeunes s’en fichent royalement, sans doute. Et surtout Garcin veut tellement bien faire, tellement rendre hommage, tellement être fidèle qu’il semble par moments écrasé par l’admiration qu’il porte à son « beau-père », s’effaçant en quelque sorte à son profit et y perdant jusqu’à la virtuosité habituelle de sa plume, qui fait pourtant merveille dans les chroniques de L’Obs et ailleurs.

Cette opinion, qui n’est probablement que celle d’une vieille grincheuse nostalgique d’une époque à jamais révolue, n’engage que la vieille grincheuse en question. Les jeunes générations trouveront peut-être, dans Le dernier hiver du Cid, matière à s’informer et à rêver à ce que fut ce « prince en Avignon », qu’elles n’ont pas connu et dont le trône est resté vacant. C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

Catégorie : Littérature française (récit biographique).

Liens : chez l’éditeur.

La petite sonneuse de cloches

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches, Robert Laffont, 2019

Par Florence Montségur.

Londres, 1793. Un certain François-René loge dans une chambre de bonne. Il a le visage émacié et le ventre creux. Une nuit, entre les fantômes de Westminster, il croise une jeune fille…

Le narrateur de Jérôme Attal cherche à savoir si Chateaubriand a rêvé ou pas un certain baiser d’une petite sonneuse de cloches dont il parle dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. Tenté de croire à ce beau début d’histoire, il voudrait savoir qui était la jeune fille, et s’ils sont allés plus loin. C’est une sorte d’hommage qu’il doit rendre à son père, professeur de lettres, mort avec cette interrogation.

On passe de la réalité de l’enquête à la vie – romancée mais documentée – de Chateaubriand, et un instant les histoires se superposent. C’est assez habile. Et comme c’est farceur, spirituel et enjoué, ça m’a plu. Certes, le scénario n’est pas très épais ; l’écriture est un peu fatigante car Attal abuse des comparaisons et métaphores et, en hommage à Marguerite Duras que le père défendait bec et ongles, il joue plus ou moins adroitement avec l’imparfait. Il cède aussi à la mode du personnage-narrateur mais, au total, il nous fait passer un bon moment.

Dans le genre français. Très français ! Et pour amateurs de littérature.

Catégorie : Littérature française.

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Les choses humaines

Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Ce roman mérite-t-il les deux prix qu’il a obtenus coup sur coup, le prix Interallié et le Goncourt des Lycéens ? Sans aucun doute, si l’on tient compte de son efficacité : le livre est prenant, vivant, sans mauvaise graisse, et comporte pas mal de scènes frappantes et de dialogues qui sonnent juste. On y retrouve le réalisme cher à Karine Tuil, qui après quelques chapitres d’exposition nécessaires pour donner de l’épaisseur à ses personnages, les plonge dans des péripéties que nul n’aimerait vivre et que tout le monde peut redouter tant elles font partie de notre époque. Celle, en l’occurrence, du mouvement #Metoo, mais aussi des ambiguïtés de certains courants féministes, finement rendues par un beau portrait de femme journaliste. Les hommes en prennent pour leur grade, comme il se doit, mais ils ne sont pas caricaturés, pas plus que les personnages féminins n’apparaissent sans reproches.

Ce qui frappe le plus, dans ce roman, est sans doute la violence implacable des institutions et des réseaux sociaux. La froideur et l’impudeur des procédures policières et judiciaires alimente le déchaînement des passions sur Internet, broyant les personnages entre deux types de violence, procédurale d’un côté et passionnelle de l’autre côté. On n’en vient certainement pas à regretter la période d’avant, la quasi-impunité des violeurs, mais Karine Tuil joue sur deux registres, épousant la soif de justice qui se fait jour tout en s’interrogeant sur la manière dont elle tente de s’imposer. Il en résulte un livre coup de poing et déstabilisant, criant de vérité, à la limite du documentaire dans sa seconde moitié : comme L’insouciance, un très bon roman à défaut d’être un beau roman. Mais dont les dernières pages, cette fois, laissent percer un sens de la finesse et de la suggestion qui augure peut-être un changement dans le style de l’auteur.

Catégorie : Littérature française.

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Un père sans enfant

Denis Rossano, Un père sans enfant, Allary Editions, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Il y a les souvenirs que le cinéaste, âgé de plus de quatre-vingts ans en 1981, partage volontiers, et ceux que sa mémoire a peut-être oblitérés ou altérés voire oubliés. Ceux-là, Denis, jeune étudiant passionné de cinéma et subjugué par le vieil homme, les restitue ou les imagine à partir des données dont il dispose. C’est pourquoi il s’agit bien d’un roman et non d’une simple biographie, roman où l’auteur intervient fréquemment au cours de ses longues conversations avec le vieux cinéaste. La rencontre, qui ne devait être que le privilège d’une interview, se prolonge et instaure au fil des échanges une complicité voire une réelle amitié.

De qui s’agit-il ? De Douglas Sirk (de son vrai nom Detlef Sierk), intellectuel, metteur en scène et réalisateur allemand qui, à l’apogée de sa réussite dans les années 1920 dans le cinéma populaire, au sens noble du terme, a comme tant d’autres, fui un peu plus tard le régime nazi. Il ne s’est toutefois résolu à l’exil qu’à partir du moment où la vie de sa femme, d’origine juive, a été vraiment menacée. Décision un peu trop tardive pour ne pas être entachée d’un soupçon de compromission avec le régime nazi ou, à tout le moins, de carriérisme, mais qui donne au personnage toute sa profondeur. Car il se défend bien sûr de toute indulgence pour le pouvoir en place. En effet la complexité de la situation est liée aussi à une autre relation familiale : d’un premier mariage était né un fils, Klaus, que sa mère a coupé complètement de son père et dont elle a fait un parfait petit aryen et une jeune vedette du cinéma orchestré par la propagande nazie. Quitter l’Allemagne, c’était donc le perdre définitivement.

Même si le cinéaste est devenu américain, a changé de nom et a réussi une brillante carrière aux États Unis, la blessure de l’enfant disparu et dont il n’aura plus jamais de nouvelles ne se refermera jamais.

Imprégné des confidences de Douglas et poussé par la compassion autant que la curiosité, Denis Rossano essaiera de son côté de reconstituer la vie de Klaus Sierk.

Un livre passionnant, d’abord par sa construction originale, alternant les évocations du passé et les conversations de 1981, et aussi par la multiplicité des thèmes qu’il soulève. On relit quelques pages d’Histoire, vues par le déchirement d’un Allemand aussi attaché à son pays qu’opposé aux thèses de ceux qui le gouvernent, on se replonge dans la situation particulière des nombreux artistes qui ont fui et reconstruit ailleurs leur renommée sans toutefois se guérir tout à fait de l’exil, on suit également le drame personnel d’un père privé de son fils.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

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Sale Gosse

Mathieu Palain, Sale Gosse, L’Iconoclaste, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Sale Gosse nous plonge dans le monde de ces enfants en souffrance, nés du mauvais côté de la barrière (pour Wilfried, une mère trop jeune et droguée), souvent violents, et de ces éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), également en souffrance, qui font avec les moyens du bord, qui se contentent des tout petits progrès obtenus, se désolent des nombreux échecs, n’arrivent jamais à oublier leur boulot en rentrant le soir.

Mathieu Palain, journaliste de métier, fils d’un de ces éducateurs sociaux de la PJJ, ayant vécu dans une banlieue « à problèmes » et ayant vu certains de ses copains prendre de mauvaises voies, a partagé, en immersion durant plus de six mois, le quotidien d’une équipe de la PJJ. Il voulait écrire un long article sur le sujet. Mais, trouvant frustrant de n’en faire qu’un article, il a écrit ce roman très réaliste.

Wilfried, élevé comme son propre fils par sa famille d’accueil qui n’a pu avoir d’enfant, fan de foot, a eu la chance de pouvoir entrer au centre de formation de l’AJ Auxerre. Son avenir semble assuré mais l’adolescent sent monter en lui une colère, une rage inexplicable et incontrôlable. Un coup de boule et il est renvoyé du centre, retour dans sa banlieue sans aucun espoir, surtout que sa mère biologique, qu’il ne connait pas, enfin sevrée et ayant un travail, veut à tout prix le récupérer. Wilfried ne le supporte pas et s’enfuit : la PJJ le reprend en charge.

L’histoire est intéressante, bouleversante ; on reste plein d’empathie pour ces « sales gosses » et leurs éducateurs. Je suis plus mitigée sur l’écriture : le récit comporte énormément de dialogues ; j’ai parfois eu l’impression de lire un scénario de film plus qu’un roman (cela ferait une superbe série). Je pense qu’il faut le prendre comme un documentaire, une plongée dans le monde de ces jeunes fracassés par la vie.

Catégorie : Littérature française.

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Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, L’Olivier, 2019

Par Brigitte Niquet.

On le sait, tous les prix Goncourt ne se valent pas, loin de là. Celui de Jean-Paul Dubois est plus qu’honorable (d’autant que son auteur est éminemment sympathique) mais semble couronner l’ensemble d’une carrière, son aboutissement, plus qu’un roman isolé. Car le thème de ce livre est plutôt mince, même s’il est rocambolesque à souhait. Disons qu’il s’agit d’un « Huis clos » dans une cellule de 6m² entre Paul Hansen, un homme a priori bien sous tous rapports (il faudra attendre presque la fin du livre pour savoir ce qu’il fait là), et Horton, un Hells Angel haut en couleur, incarcéré pour meurtre, une force de la nature qui ne rêve que de couper en deux tout ce qui passe à sa portée – sauf heureusement son codétenu qui a droit à un traitement de faveur. La cohabitation entre les deux hommes, aussi dissemblables que possible, pourrait être explosive, mais ils vont apprendre à s’apprécier et ce face-à-face sera l’occasion pour le narrateur de revenir sur ce qu’a été sa vie jusque-là et donc ce qui l’a amené, après bien des détours, à purger une peine de prison.

C’est ici que les avis des lecteurs divergent. Certains adorent, d’autres – dont je fais partie – trouvent que les flashes back sur la vie précédente de Paul occupant les 2/3 du livre, c’est peut-être beaucoup, d’autant que certains n’ont qu’un lointain rapport avec le motif de l’incarcération. Il n’était pas forcément indispensable de tout savoir sur le père de Paul, pasteur danois très coincé qui évoluera de manière surprenante, sa mère, passionnée de films classés X qu’elle se bat pour passer dans le petit cinéma qu’elle dirige, son épouse Winona, une Indienne pétillante de charme qui pilote un aéroplane au péril de sa vie, sans oublier la chienne Nouk qui fait partie de cette drôle de famille. Tout cela est charmant et contribue à dessiner en creux un portrait du narrateur qui ne peut susciter que l’empathie, mais c’est un peu long avant d’en arriver à la question qui nous taraude depuis le début, nonobstant sa dimension philosophique : comment cet humaniste, juste parmi les justes, épris de vérité et de liberté, s’est-il retrouvé derrière des barreaux ?

À cette réserve près, le prix Goncourt est bien mérité et on imagine mal ce qu’Amélie Nothomb avait à opposer à ce « poids lourd ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un bon article sur Pamolico.

Une joie féroce

Sorj Chalandon, Une joie féroce, Grasset, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

« Une vraie Connerie » : Jeanne, Assia, Brigitte et Melody, quatre femmes dans une voiture, prêtes à faire un casse dans une bijouterie de la place Vendôme. Ainsi débute le nouveau roman de Sorj Chalandon.

Puis on se retrouve sept mois plus tôt. Jeanne, la quarantaine, employée dans une librairie, douce, effacée, s’excusant de vivre, découvre horrifiée qu’elle est porteuse d’un cancer du sein. Elle va l’appeler « mon camélia », pour lui donner une connotation moins horrible que cancer, crabe ou tumeur. Avec son mari, ils vivaient côte à côte plutôt qu’ensemble depuis le décès de leur fils. Il ne va pas supporter sa maladie ; ils vont se quitter et Jeanne va aller vivre chez Brigitte, rencontrée lors de ses traitements à l’hôpital. Avec Assia, la compagne de Brigitte, et Melody, une petite jeune femme fragile, les quatre femmes, toutes en mal d’enfant pour des raisons différentes, vont monter ce casse.

Je reste mitigée. Durant quasi tout le roman, c’est Jeanne qui parle, et je suis admirative de la manière incroyable dont Chalandon prend la parole pour cette femme, malade, meurtrie, qui essaie de relever la tête malgré les traitements invalidants, les cheveux qui tombent. Tout sonne vrai, profond, un vrai bonheur. Il a vraiment senti l’âme féminine. Par contre j’ai beaucoup moins accroché à cette histoire de vol réalisé pour aider une des quatre, même si il y a de beaux portraits de femmes et qu’elles partagent une belle amitié face aux difficultés de la vie. Malgré tout, la fin du roman est vraiment très jolie et poignante. Ce livre mérite d’être lu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique du Jour d’avant, du même auteur.

Le Grand écrivain

Jean-François Merle, Le Grand écrivain, Arléa, 2018

Par Dominique Bernard.

Fiction brillante et décapante du petit monde des éditeurs parisiens.

Le narrateur est un jeune écrivain parisien à court d’inspiration. Il a publié un seul roman, médiocre. Il est aux abois, il a mangé son à-valoir et il est menacé d’un procès par son éditeur, lui-même en difficultés financières.

Cet éditeur, justement, va lui proposer un marché : écrire la biographie d’un auteur, le grand écrivain  André Maillencourt, gloire internationale, traduit en plusieurs langues, qui a fait la fortune de la maison d’édition mais n’a rien publié depuis six ans. Sa biographie viendrait à point pour renflouer les caisses. Seule condition : notre jeune écrivain doit travailler « en nègre » et garder le secret absolu sur son travail. Il accepte (a-t-il le choix ?), et c’est là que ses ennuis commencent.

Le grand écrivain n’est pas coopératif pour écrire ses mémoires, peu importe, « ma foi, ce sont des mémoires, nous ferons comme les autres, nous enjoliverons ».

Le dernier livre du grand écrivain, a priori cruciverbiste,  s’appelle Espoir trahi, en cinq lettres (vous avez deviné ? NDLR). Ce livre provoqua une polémique. Lors de la sortie de ces Mémoires, l’accueil est réservé, puis on passe « aux commentaires des commentaires »

Ce roman est vif, très bien construit, on rit beaucoup et les éditeurs doivent rire jaune. Toutes les scènes fourmillent de détails très justes (les entrevues, le restaurant, le cocktail lors de la sortie « des mémoires ».  L’épilogue est un peu maigrichon, mais on lui pardonne (avons-nous le choix ?).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Je ne suis pas seul à être seul

Jean-Louis Fournier, Je ne suis pas seul à être seul, J.-C. Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Certes, on n’est jamais seul à être seul dans ce monde d’Ultramoderne solitude que chantait Souchon. Mais en est-on moins seul, surtout quand la compagne de votre vie a tiré sa révérence avant vous (voir Veuf !, du même auteur) ? Sans parler des voisins, partis on ne sait où, en vacances sans doute, ces lâches qui abandonnent un vieil écrivain avec pour seul interlocuteur sa page blanche, qu’il peine à remplir maintenant que plus personne n’est là pour la lire derrière son dos.

Qu’écrit-il, d’ailleurs ? « Quand ça va mal, j’écris mes malheurs, pour essayer d’en rire… » Voilà, Fournier va, une fois de plus, rire de ses malheurs et essayer de faire rire ses lecteurs, enfin ceux qui sont sensibles à son humour noir, très noir et très décalé, très « desprogien ». Desproges est mort, d’ailleurs, et si « la vraie solitude, c’est celle que l’on ressent lorsque ceux qu’on aime ne sont plus là », Fournier est aux premières loges après le décès de nombre de ses amis, de son épouse, de ses fils, de son éditeur… Mais forcément, il est octogénaire, et on n’atteint pas cet âge avancé sans laisser des cadavres derrière soi. « J’arrive à cette ultime solitude, où tous mes contemporains disparaissent. »

Ses rapports avec la solitude sont d’ailleurs compliqués et ambigus. En témoigne la phrase de Barthes mise en exergue : « Je n’ai pas envie de solitude, j’en ai besoin ». Besoin de solitude mais incapacité à la supporter quand elle est imposée : vieille histoire. Il remarque ironiquement : « Les Anglais ont deux mots pour parler de la solitude : loneliness et solitude. Le Français n’a qu’un mot, pas besoin de deux, on lit sur son visage. Il n’a pas le flegme britannique.»

On aimerait tout citer, tant c’est la forme qui prime et non le fond, somme toute banal. Le livre progresse au fil de ces petites phrases ravageuses qui constituent chacune un paragraphe, deux lignes, trois lignes, rarement plus. Des phrases que l’on a envie, surtout quand on avance en âge, d’apprendre par cœur ou de découper et de coller partout autour de soi. « Memento mori », souviens-toi que tu vas mourir, disaient les Latins. Oui, mais en attendant, on vit, et pas tout seul si possible, pas tout seul. « Je ne suis pas altruiste, je ne pense qu’à moi, mais j’ai besoin des autres […] J’ai besoin des autres pour tenir debout. » Belle conclusion pour ce faux misanthrope au cœur tendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

J’ai perdu Albert

Didier van Cauwelaert, J’ai perdu Albert, Albin Michel, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Apiculteur passionné qui complète cette activité peu lucrative par un emploi de garçon de café, Zak, en prenant un matin la commande de Chloé, ne se doute pas que sa vie va être soudainement bouleversée. En effet, Albert, qui avait investi depuis plusieurs années le cerveau de Chloé, décide de changer de partenaire et de prendre possession de celui de Zak. Chloé, reconnue comme une voyante hors pair, capable d’éviter maintes catastrophes en anticipant des accidents ou en déjouant des projets très mal intentionnés, se trouve brutalement dépossédée de toute capacité à prévoir les événements. Elle perd sa crédibilité et met à mal une clientèle hautement rémunératrice. De son côté, Zak a la tête envahie d’informations dont il n’a que faire et dont il ne demande qu’à se débarrasser, avant de se laisser envoûter, comme Chloé avant lui, par le très encombrant Albert.

Qui est Albert ? Quel but poursuit-il ? Ces questions sont très rapidement éclairées pour le lecteur qui suit avec amusement les péripéties de Zak et de Chloé. Zak n’a manifestement pas été choisi au hasard par Albert que le destin des abeilles préoccupe particulièrement…

Quant à Chloé, d’abord sidérée, elle se sent tout à la fois frustrée, jalouse, libérée… Autant dire que rien n’est simple dans sa relation avec Zak dont la vie est désormais liée à la sienne.

Le trio fusionnel n’a qu’un temps, et l’issue ne surprend guère le lecteur, ce qui n’ôte rien à l’intérêt du livre qui se trouve finalement ailleurs. Car sous des aspects fantaisistes sinon loufoques, cette histoire mouvementée, plaisante et bien écrite, aborde des sujets fort sérieux qui touchent à l’avenir de notre planète, aux enjeux les plus sérieux de notre avenir, et plaident la cause d’un savant génial dont les intentions humanistes n’ont pas toujours été comprises de son vivant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’On dirait nous, du même auteur.

Midi

Cloé Korman, Midi, Seuil, 2018

Par Dominique Bernard.

Un roman qui révèle avec grâce la difficile confrontation de l’amour, de la réalité et de l’illusion.

Marseille, été 2000. Deux étudiantes de 20 ans, Claire et Manu, viennent de Paris animer un stage de théâtre pour enfants, encadré par Dom, 28 ans. Il s’agit de mettre en scène un passage de La Tempête de Shakespeare :

Le duc de Milan, Prospero, déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda et d’autres naufragés sur une île déserte. Pouvoir, liberté, amour, lequel sortira vainqueur ?

Dès le premier jour du stage, les deux étudiantes tombent sous le charme de Dom et de son « sourire astral ».  Malgré cet aveuglement (« l’obsession que j’avais de lui » dira Claire), les deux filles repèrent Joséphine, qui ne parle pas et reste à l’écart du groupe. Cette petite fille hérite, évidemment, du rôle du méchant dont personne ne veut, et aura, évidemment, un costume de monstre. Plusieurs incidents leur font deviner le drame de Joséphine, qu’elles veulent signaler aux services sociaux, mais Dom refuse.

La grâce naît du charme des jeunes animateurs et du groupe. Les animateurs encouragent chacun des enfants, ils les consolent, les rassurent, leur donnent confiance. Ils se mettent à hauteur d’enfant et sont touchés par « la tendresse dans chaque point de la jupe » du costume fabriqué par une maman.

La grâce vient aussi de l’écriture, car le récit est écrit avec la distance de l’âge adulte : quinze ans après les faits, lorsque Manu et la narratrice sont mariées et mères de famille. Le passé resurgit pour Manu et Claire qui se retrouvent : « On est arrivées ce soir en un lieu que nous avons soigneusement évité pendant des années. Celui où nous nous sommes peut être séparées pour éviter de nous dire ce que l’une savait, ou ce que l’autre ne voulait pas savoir ». La culpabilité est magiquement mise en image.

Pourquoi « Midi » ? Peut-être pour la lumière du sud et l’éblouissement d’un amour de vacances. Peut-être parce que le récit est écrit au midi de l’âge des protagonistes, quand la prise de conscience des erreurs fait basculer vers l’âge adulte. Et parce que « Midi le juste » vient sonner l’heure de payer le prix. « Certaines dettes sont trop élevées pour qu’on en vienne jamais à bout ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Mon Père

Grégoire Delacourt, Mon Père, J.C. Lattes, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ce que j’aime chez Grégoire Delacourt, outre sa façon d’écrire, c’est que chaque roman est totalement différent du précédent.

Edouard, divorcé, père de Benjamin, 9 ans, pénètre dans une petite église de village et fracasse avec rage et détermination le bénitier, les statues de Marie, les croix du Christ, les tableaux de la passion ; et même le ciboire, avec ses hosties consacrées, vole à travers le chœur. Un jeune prêtre arrive affolé, mais au lieu d’appeler la police, il se précipite pour soigner les mains d’Edouard, blessées dans sa fureur, et l’écoute avec empathie. Edouard est le fils d’un boucher trop tôt décédé et d’une grenouille de bénitier. Lors de son divorce, Benjamin, son enfant, est envoyé dans une colonie de vacances tenue par des prêtres bien connus de sa mamie.

Malgré l’appel du fils pour qu’on vienne le rechercher, les parents, pensant à un caprice, ne bougent pas. Benjamin va revenir triste, mutique, plein de cauchemars et refaisant pipi au lit ; et tout cela est mis sur le compte de la tristesse d’un enfant de divorcés. Il mettra longtemps à pouvoir verbaliser ce qui est arrivé…

On pourrait penser que Delacourt surfe sur un sujet d’actualité : la pédophilie dans l’église. Mais le roman, qu’une fois commencé je n’ai pu lâcher, est trop plein de colère et de vérité pour que l’on ne sente pas que cela touche l’auteur au plus profond. J’ai appris depuis que Delacourt était dans sa jeunesse en pension chez les Frères et que, si lui n’a pas été victime, il a vu certains de ses malheureux camarades sortir de la chambre du prêtre de garde de dortoir et s’enfouir sous leurs draps pour pleurer tout leur saoul.

C’est un roman violent, dérangeant, sincère et parfois horrifiant quand le prêtre, avec tendresse et quasi poésie, raconte les actes horribles qu’il a commis. Un roman sur la culpabilité, la colère, la vengeance, la lâcheté, le pardon, la justice.

Quant à la toute fin, elle est surprenante et au fond angoissante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’auteur ; voir aussi La femme qui ne vieillissait pas, du même auteur.

Désorientale

Négar Djavadi, Désorientale, Liana Lévi, 2016

Par Jacques Dupont.

Dans le métro parisien, M. Sadr – le père de la narratrice – n’emprunte jamais l’escalator. « L’escalator, c’est pour vous » – dit-elle, s’adressant directement au lecteur.

Dans Désorientale, il sera question de ce père, et de la famille Sadr sur plusieurs générations – depuis un Orient séculaire et quelque peu rêvé jusqu’à la chute du Shah et l’avènement de Khomeiny. On y verra une famille migrer pour la France, et une jeune femme – Kima – se désorientaliser.  Le livre est à la fois un retour-sur et un adieu, une trahison et une naissance à soi. Je ne puis en dire plus sans spoiler une lecture que je recommande chaudement.

Le livre – j’y pense soudain – m’a été conseillé par ma collègue iranienne, livre qu’elle n’a pourtant pas lu. Il en va ainsi de ces bouquins qui nous concernent de façon trop intime, une perturbation que nous pressentons dès les premières lignes, et que nous ne voulons pas endurer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditrice.

Une bête au Paradis

Cécile Coulon, Une bête au Paradis, L’Iconoclaste, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Une ferme isolée, dans un lieu-dit le Paradis, les années 50. Y vit Emilienne, paysanne veuve dure à la tâche, taiseuse mais pleine d’humanité, qui doit élever ses petits-enfants, Blanche 5 ans et Gabriel 3 ans, qui viennent de perdre leurs parents dans un accident tout près de la ferme. Pour l’aider : Louis, un ado battu par son père qu’elle va recueillir, Louis le commis qui, s’il est indispensable à Emilienne et à Blanche, ne sera jamais considéré comme de la famille mais plutôt comme un animal domestique indispensable, qu’on paye et à qui on est attaché.

Blanche, toute petite qu’elle est, va tomber de suite en amour pour cette terre qu’elle n’a aucune envie de quitter. Gabriel, lui ne se remet pas de la mort de ses parents et reste un enfant calme, solitaire et inefficace pour le travail quotidien, vivant dans ses rêves et qu’on ne dérange pas. Vers 16 ans, Blanche qui est jolie fille tombe follement amoureuse d’Alexandre, l’adorable beau gosse plein d’ambitions qui ne rêve que de quitter le village, de partir à la ville faire ses études et s’enrichir… et là tout capote.

Vu le résumé du début de ce livre, on penserait à un roman de terroir, la ferme, les jolis paysages, les animaux, mais on en est loin. Les chapitres portent tous un titre composé d’un verbe à l’infinitif : protéger, aimer encore, faire mal, vivre, mordre, venger. Les personnages sont tourmentés, pleins d’excès. Blanche, quand elle aime, c’est trop et à tout jamais. Ce sont des personnages attachants mais rudes et violents. Les femmes sont fortes et indépendantes. C’est le Paradis, mais la bête, qui sommeille en chacun de nous, y est tapie, et l’histoire monte crescendo.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un fils obéissant

Laurent Seksik, Un fils obéissant, Flammarion, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

J’avais été séduite par Les derniers jours de Stefan Zweig et par Le cas Edouard Einstein et je n’ai pas été déçue par Un fils obéissant, un roman largement autobiographique dans lequel le grand homme auquel l’auteur rend hommage n’est plus une personnalité connue de tous mais, selon sa propre expression, un autre « géant », son propre père.

Dans l’avion qui l’emmène vers la sépulture de ce père en mémoire duquel il doit, un an après son décès, prononcer devant ses proches un discours d’hommage, le narrateur engage la conversation avec sa voisine et lui raconte ce père exceptionnel. Durant ce voyage de 4 heures il s’épanche donc auprès d’une inconnue qui déclare d’emblée qu’elle-même n’a pas une image positive de son propre père. Les souvenirs arrivent donc en contrepoint pour dire à quel point il a noué une connivence avec ce père à qui il doit d’avoir construit sa vie d’écrivain et sa vie tout court.

Les évocations du passé s’enrichissent par ailleurs de l’insertion de l’histoire pittoresque du grand-oncle Jacob qui ambitionnait de rivaliser avec Coca Cola après avoir inventé la « Jacobine ». Projet dont la naïveté n’avait eu d’égale que l’opiniâtreté et, à ce titre,  hautement exemplaire.

Ce roman est donc un ouvrage très intimiste dans lequel un fils exprime son amour et son indéfectible admiration pour celui qui l’a toujours aimé, soutenu, et poussé dans sa vocation d’écrivain, tout en commençant par le guider vers celle de médecin. En d’autres termes, et pour reprendre des propos de l’auteur lui-même il s’agit de raconter « comment on devient écrivain quand son père a la singulière vocation d’avoir un fils écrivain » ou encore « comment on devient médecin en voulant devenir écrivain ».

Ce livre original est souvent empreint de nostalgie mais ce n’est pas un livre triste. Car les souvenirs sont là pour rappeler à quel point ce père a été dans tous les sens du terme un « éveilleur  de vie ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Romain Gary s’en va-t-en guerre, du même auteur.

Je voudrais que la nuit me prenne

Isabelle Desesquelles, Je voudrais que la nuit me prenne, Belfond, 2018 (existe en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Qui est Isabelle Desesquelles ? Son nom ne vous est peut-être pas familier, et pourtant elle est régulièrement éditée chez Belfond (on peut rêver pire), son premier roman, Je me souviens de tout, date de 2004, et le dernier, qui vient de paraître, est le huitième… Il se trouve que j’avais reçu le premier, l’avais aimé, puis étais passée à d’autres lectures, il y en a tant… Mais je n’avais jamais oublié cette auteure singulière et Je voudrais que la nuit me prenne, couronné par le prix Femina des lycéens, est venu fort à propos me rappeler son existence.

C’est peu dire qu’en 15 ans Isabelle Desesquelles n’a rien perdu de son talent, au contraire. Sa « voix », déjà très originale à ses débuts, s’est affinée, aiguisée et ne ressemble à aucune autre. Pour ce que j’en connais, cette romancière semble s’être focalisée sur l’enfance, et même sur l’âge de 8 ans, qui est celui où la vie des héroïnes de ses deux romans pré-cités bascule (de manière d’ailleurs très différente) et où elles comprennent qu’elles vont devoir « apprivoiser le mot : mort ». Dans Je voudrais que la nuit me prenne, c’est la jeune Clémence qui raconte, d’abord les menues péripéties de son existence délicieusement folle, avec des parents un brin givrés mais si éperdument amoureux l’un de l’autre et de leur fille, puis le bonheur de vivre, d’aimer, d’être aimée et de réinventer sa vie tous les matins. C’est Clémence qui raconte, donc, elle est censée avoir huit ans et sa parole sonne juste, Isabelle Desesquelles excellant dans l’art si difficile de faire parler les enfants. Mais si on prête une oreille attentive, voilà que de curieuses dissonances se font peu à peu entendre. Par moments, on a le sentiment que la narratrice n’est plus tout à fait une gamine, même une gamine nourrie de poésie d’Aragon et de chansons de Jean Ferrat, qu’il y a autre chose, mais quoi ? Pourquoi cette enfant gâtée dont la vie est un tourbillon de joie souhaite-t-elle à ce point que la nuit la prenne ? Que s’est-il passé le jour de ses 8 ans ? Et après ? Impossible de le dire sans déflorer l’intrigue, qui n’est certes pas l’essentiel du livre – le style magnifique, constamment poétique, métaphorique, mériterait à lui seul une page de citations – mais tout de même… Je m’arrêterai donc là en espérant vous avoir donné le goût – ou la simple curiosité – d’aller y voir vous-même.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une femme au téléphone

Carole Fives, Une femme au téléphone, Gallimard (L’arbalète), 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

On connait depuis des siècles les romans épistolaires et il en est de splendides, ces dernières années quelques écrivains se sont risqués aux romans par e-mails, mais je n’avais encore jamais lu de roman entièrement présenté sous forme d’entretiens téléphoniques, encore que le terme « entretien » soit ici inexact, puisque seule parle une mère qui s’adresse à sa fille sans qu’il y ait d’échange. On imagine qu’elle laisse des messages sur un répondeur, ou qu’elle inonde son interlocutrice d’un flot de paroles que celle-ci ne parvient pas ou se refuse à interrompre. C’est donc une conversation tronquée que nous présente Carole Fives dans un roman bref où une fille « ne peut pas en placer une » ou choisit de ne pas répondre aux déluges verbaux de sa mère.

Nombreux sont les lecteurs qui trouvent ce livre drôle. Certes il l’est, car les propos décousus, les sujets qui passent du coq à l’âne, les délires de la parole que l’on n’endigue plus et qui oscille constamment entre l’affection et les reproches, sont savoureux et souvent amusants. Cependant je trouve ce livre tragique plus que comique et s’il m’a fait rire, ce n’est pas d’un rire franc et libérateur. Une mère, certes vieillissante, malade, un peu seule, un peu perdue, parle à sa fille. Sujets sérieux ou anodins, confidences parfois impudiques, petites joies ou grands désespoirs, petits tracas ou inquiétudes fondamentales, tout y passe. Sauf que cette mère-là, on ne voudrait surtout pas l’avoir comme mère ni devenir une mère comme elle ! Elle a des excuses, on peut comprendre son désarroi, peut-être l’âge et la maladie altèrent-t-ils sa lucidité et sa relation aux autres, elle est parfois touchante quand elle s’excuse presque d’être encore là, on peut aussi penser que la fille, interlocutrice silencieuse dont on ne connaît que ce qu’en dit sa mère, n’est peut-être pas non plus une fille idéale, si tant est que ce concept ait un sens. Il n’en demeure pas moins qu’on a du mal à croire que la portée de certains propos ne soit pas consciente et intentionnellement méchante (“Il faut vraiment que ça soit pour toi qu’on mette France Culture ! Tu stresses parce que tu passes à la radio ? Mais il n’y a pas de quoi. Tu te fais un monde avec ça alors que personne n’écoute. C’est pas RTL tout de même”).

Ce petit livre est remarquable. Mais pour moi, il est plus pathétique que drôle.

« C’est MOI la mère, tu n’es que la fille » (p. 41). Un petit « que » restrictif qui en dit long…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Tenir jusqu’à l’aube, de la même auteure.

La Mer à l’envers

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L.,  2019

Par Jacques Dupont.

Ça commence par une croisière, style Costa. Offerte à Rose et à ses enfants, par sa mère – l’occasion, pense-t-elle, de faire le point sur un mariage qui vacille, et qu’un déménagement de Paris vers les Pyrénées pourrait peut-être sauver. En pleine nuit, le paquebot – temple de la consommation – croise la route d’une embarcation de migrants et les recueille. Rose, comme fascinée, va à leur rencontre et tombe en arrêt sur un jeune garçon : Younes. Il lui demande un téléphone portable. Elle vole celui de son fils, ainsi que sa parka, et lui donne le tout.

L’histoire devient ensuite très ennuyeuse. Rose quitte effectivement Paris, avec mari et enfants… De temps à autre, le téléphone sonne – c’est Younes. Rose ne s’en émeut guère, ne décroche pas, toute absorbée par ses soucis domestiques, affligeante de banalité. Puis un événement va tout à coup la rendre héroïque…

Qu’est-ce qu’une vie voulue, qu’est-ce qu’une vie accomplie ? C’est sans doute la question que pose le livre. Quant à l’écriture, certains y verront des réminiscences durassiennes. Je n’y vois que trucs et procédés. Désolé pour les amateurs de Marie Darrieussecq.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La petite conformiste

Ingrid Seyman, La petite conformiste, Philippe Rey, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Le titre de ce bon petit livre, attirant mais bien mal choisi, focalise sur sa première intention alors qu’il ne s’y réduit pas, loin s’en faut. La légèreté de ton et, il est vrai, des personnages qui peuvent d’abord paraître stéréotypés, laissent alors penser que l’on a compris, dès les premières pages, l’essentiel de la démarche : une petite fille trouve sa famille trop excentrique. Or l’auteure épaissit progressivement les caractères, déroule avec finesse le récit de l’enfance d’Esther, la narratrice, et multiplie intelligemment les propos. Dans un décor et une ambiance typiquement marseillais – ce qui n’enlève rien à la dimension générale du livre –, Esther subit, observe, pense, désire, ressent, décide, espère, apprend. Interpelée par la psychologie, les comportements, les styles de vie de sa mère, son père, ses grands-parents paternels et ses copines de classe, Esther jette sur sa famille et sur le monde un regard plein d’une attendrissante et truculente lucidité. L’auteure pose, avec juste ce qu’il faut d’humour, une intrigue réaliste sur un esprit de petite fille ; et elle termine puissamment, très puissamment.

Mieux vaut ne pas lire la quatrième de couverture, qui en dit trop, et s’emparer simplement de ce court roman (189 pages) qui se lit d’une traite avec un intérêt croissant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le dos crawlé

Éric Fottorino, Le dos crawlé, Gallimard, 2011 (existe en Folio)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Été 1976.

Abel, brocanteur installé sur la côte atlantique, un peu seul depuis qu’il est veuf, accueille pour les vacances son neveu, Marin, 13 ans, ravi de s’installer chez cet oncle bourru, chaleureux et pittoresque qui « sait que les chagrins passent avec des jeux et des bonnes choses dans l’estomac ». C’est Marin qui raconte les plaisirs simples des vacances au bord de la mer : plage, baignades, pêche, bonne chère, balades, et aussi les rêves et les  premiers tourments de l’adolescence.

Le bonheur de Marin est aussi d’avoir une compagne de jeux, Lisa, 10 ans, qui habite non loin de là une maison cossue, entre un père peu présent et une mère dépressive qui n’accepte pas de vieillir et multiplie les aventures. C’est bien souvent que Lisa est confiée à Abel pour une ou plusieurs journées. Pour Marin, elle est tout à la fois la petite sœur sur laquelle il veille comme un grand frère attentif, et l’incarnation d’une féminité qui commence à le troubler mais qu’il respecte profondément.

A deux, Marin et Lisa échafaudent les rêves les plus fous, par exemple celui de partir en Afrique, un continent qui les fascine et alimente leur imagination. Mais pour cela, il faut que Lisa sache au moins nager, et si possible le dos crawlé pour nager la nuit et voir les étoiles. Il est peu probable que les 2 enfants croient vraiment à ce rêve mais ils s’y accrochent comme à une bouffée d’oxygène. Et l’apprentissage de la nage pour Lisa devient l’objectif de l’été.

Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que cette histoire est touchante et finalement assez triste. Sans être vraiment passionnante, elle accroche l’intérêt du lecteur.

Ce qui questionne peut-être le plus dans ce roman, c’est le choix de l’écriture : Marin est censé parler comme un adolescent de 13 ans : l’auteur lui prête donc des maladresses grammaticales ou des erreurs de vocabulaire parfois drôles mais parfois un peu excessives. Il néglige souvent le « ne » des négations, parle de « l’Adjérie », se demande pourquoi la sœur de Lisa qu’elle ne voit jamais habite en Mongolie, mais il emploie également de très belles tournures « …sa cravate déroulée comme une langue de mer sur un continent englouti » ou encore « …ce n’est pas seulement sa taille qui le hissait en adjectif ».  La disparité des niveaux de langue semble un peu artificielle.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard ; en Folio. Voir aussi Dix-sept ans, du même auteur.

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