Voyage au bout de la nuit

Noël 2021
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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1952

— Par Marie-Hélène Moreau

Des tranchées de la Grande Guerre à une ville misérable de banlieue parisienne, en passant par d’infâmes comptoirs coloniaux et une usine américaine en pleine exploitation fordiste, Ferdinand Bardamu, héros pathétique de cet improbable périple, erre dans une humanité crasse d’où personne ne sort jamais grandi.

Pour un voyage, c’est un sacré voyage ! Tout est moche, dans cette vie, tout est petit et vil, étriqué. Les soldats comme les capitaines, les matelots comme les petits chefs, les riches, les pauvres, les filles de joie et les bourgeois. Mais il avance, notre héros, il ment, il triche, il fuit. Il fait comme tous les autres, en somme. Surtout, il survit et, franchement, on se demande pourquoi, tant la vie semble lui peser comme elle pèse à l’ami Robinson qu’il croise au fil des pages. Cet instinct de survie, ça le tient Bardamu, comme les autres, là encore, comme le petit Bébert sur son lit de douleur, comme la vieille Henrouille, farouche gardienne d’un caveau à momies. C’est ça, la vie, pour Bardamu, un long voyage au bout de la nuit.

Il y a de tout dans ce roman en forme de road movie étonnamment moderne. De l’antimilitarisme, de l’anticapitalisme, de la lutte des classes, de l’analyse sociale à remettre, certes, dans le contexte de l’époque, mais quand même ! À chaque page, chaque anecdote, c’est une féroce leçon de vie que nous prenons là, pour peu que l’on soit aussi pessimiste que l’auteur sur la nature humaine.

Et puis quelle langue ! Quelle écriture ! C’est écrit comme il parle, Bardamu, intonation comprise. On est Bardamu, on vit Bardamu, on souffre Bardamu, Bardamu troufion, ouvrier exploité, médecin de banlieue. On le suit et on l’aime quand même un peu avec ses lâchetés et ses avis tranchés, sa manière inimitable de décrire les choses et les situations, les âmes misérables.

On n’étudie pas ou peu Céline à l’école, sans doute pour éviter toute polémique tant l’homme — et auteur d’autres textes… — est sulfureux. D’aucuns diront aussi que la noirceur du roman est excessive, qu’il est trop long, se perd dans ce cynisme permanent — oui, il y a certaines longueurs peut-être –, et pourtant ! Nul doute que sa langue, simple et si complexe, en même temps, ses images fortes, ses personnages souvent proches du burlesque, parleraient à de jeunes lecteurs ou même de plus âgés qui, comme moi, ont hésité avant d’ouvrir ce livre. Qu’importe, il n’est jamais trop tard pour bien faire !

Catégorie : Littérature française.

Liens : En Folio.

La Nausée

Noël 2021
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Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938

— Par François Lechat

A priori, il y a plusieurs raisons de ne pas lire La Nausée. On peut avoir une aversion politique à l’égard de Sartre, compagnon de route de l’URSS et des maoïstes. On peut craindre un livre sinistre, au vu de son titre et de sa réputation. On peut avoir peur de ne rien comprendre à cette affaire d’Existence et de contingence, qui semble réservée aux philosophes. Mais aucune de ces raisons ne tient la route.

Tout d’abord, n’ayez pas peur de lire un bréviaire politique. Sartre a effectivement une tête de Turc, dans La Nausée : la bourgeoisie de province des années 1930. Mais il la traite avec un humour caustique, sur le ton du pastiche, en montrant une parfaite connaissance de ce milieu et de ses travers, jusqu’à nous faire rire de ses rites et de sa suffisance. La visite du musée de Bouville, dans lequel les notables du coin ont leur portrait, est un des morceaux les plus drôles de la littérature française, et il y en a d’autres dans La Nausée, dont quelques saillies irrésistibles. Et de formidables moments de sociologie humoristique, comme l’échange de coups de chapeau entre bourgeois bien mis un dimanche matin.

Ce qui m’amène à mon deuxième point : ne craignez pas de devoir avaler un traité du désespoir. Bien sûr, Roquentin, l’alter ego de Sartre qui s’est fixé à Bouville pour écrire un livre sur le marquis de Rollebon, n’est pas un joyeux drille, et il est en proie à des sensations pénibles, à un malaise croissant. Mais Sartre en rend compte en entrelardant son récit d’une foule de scènes de genre qui font sourire, ou qui sont à la lisière du fantastique. Et il enrobe le tout avec une maestria stylistique et, j’y reviens, des touches d’humour et d’audace qui rendent le livre, en fin de compte, étonnamment léger. Il y a des pages sombres, c’est entendu, mais aussi un long délire érotique, l’émouvante évocation d’un amour perdu et d’autres morceaux de bravoure qui secouent les nerfs.

Par contre, soyons honnête, vous ne comprendrez sans doute pas tout. Aujourd’hui encore, après trois lectures, je ne suis pas sûr de bien saisir les implications de l’idée de contingence. Mais la longue scène du jardin public au cours de laquelle Sartre développe cette idée en parlant d’une racine de marronnier est tellement enlevée, tellement audacieuse aussi (je vous laisse découvrir ses métaphores végétales et sexuelles), qu’on se fiche un peu de ne pas tout comprendre. Et la fin, qui revient sur ce thème, est splendide et permet de deviner où Sartre voulait en venir.

La Nausée, c’est d’abord l’œuvre d’un amoureux fou de la culture française qui s’amuse à la mettre sens dessus dessous.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio.

Les Liaisons dangereuses

Noël 2021
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Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Durand Neveu, 1782

— Par Catherine Chahnazarian

Lettre 1 : la jeune Cécile Volanges, fraîchement sortie du couvent, se confie à une amie. Elle décrit sa nouvelle vie auprès de sa mère, dans l’attente d’un mariage qui ne saurait tarder. Voilà présenté le personnage le plus candide et le plus pur de ce roman épistolaire. Lettre 2 : la Marquise de Merteuil annonce le mariage de Cécile au Vicomte de Valmont. La jeune fille doit épouser un homme dont la marquise voudrait se venger. En vieil ami et ancien amant, Valmont ne pourrait-il se joindre à un complot destiné à humilier Gercourt ? Le ressort est bandé. Plus on avancera et plus il y aura de correspondances croisées et de personnages, plus ou moins importants, sans pour autant qu’on s’y perde – au contraire : retardements, complications et retournements font la joie du lecteur. Car deux intrigues essentielles s’entremêlent : la vengeance de Madame de Merteuil et la conquête de Madame de Tourvel par le Vicomte de Valmont, deux fils entrecoupés d’intrigues secondaires pleines de piquant. Sans compter que la relation principale (Merteuil/Valmont) va rebondir et ouvrir des situations nouvelles. Obstacles, rebondissements, quiproquos et effets boule de neige sont les ficelles de ce roman.

L’ensemble est d’une subtilité délicieuse que la beauté du style ne dément pas : la finesse de la langue, l’intelligence des raisonnements, l’esprit des réparties n’ont de pair que la manipulation, la perversion, le cynisme de ces deux personnages. Dans cette langue qui n’est plus tout à fait la nôtre, quelques phrases nous échappent parfois, mais c’est sans importance, il faut passer outre et continuer à lire.

On aurait tort de qualifier Les Liaisons dangereuses de roman libertin, ce serait simpliste. Laclos développe avec une habileté exceptionnelle le thème de l’amour dans toutes ses dimensions. Il montre en outre le rôle de nos sens dans nos actions (lettres 96 et 97), et tient un discours d’un féminisme étonnant (explicitement aux lettres 81 et 152). Cette peinture d’une société qui ne maîtrise ni son puritanisme ni son libertinage (la lettre 71 suffirait à expliquer ce qu’est le libertinage) interroge aussi bien le mensonge et le vice que la tradition, la pureté et la passion sincère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio classique.

Madame Bovary

Noël 2021
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Gustave Flaubert, Madame Bovary, Lévy Frères, 1857

— Par Anne-Marie Debarbieux

« Bovary, me disait un ami qui aimait la provocation, oui d’accord, elle est malheureuse, mais surtout, elle est bête ! » Peut-on cautionner un jugement aussi lapidaire, même s’il n’est pas tout à fait faux ?

Nourrie de lectures « à l’eau de rose » qui la font rêver d’un monde irréel, d’histoires qu’elle dévore d’autant plus goulûment qu’elles circulent en cachette au pensionnat où elle est élevée, Emma n’a qu’une certitude : « Adieu, veaux, vaches, cochons, couvées ! »  Elle ne restera pas toute sa vie dans la ferme paternelle au milieu de gens rustres et voués à des tâches domestiques ! Elle mènera une existence qu’elle se représente comme remplie de paillettes et fort exaltante. Elle épouse trop rapidement Charles Bovary, un médiocre officier de santé qui la fait entrer dans le monde de la petite bourgeoisie de province dont elle va vite mesurer l’ennui et les limites. Invitée à un bal mondain de la noblesse locale, elle est confortée dans ses aspirations et ses illusions alors que la petite ville de Tostes où le couple s’est installé est bien loin d’être le théâtre d’une vie passionnante. Emma, certes, n’évolue plus au milieu des vaches et des canards, mais elle est à jamais liée à Charles qui est incapable de susciter son admiration, et elle est vouée à n’être, et c’est tout son drame, que « Madame Bovary », réduite à un statut d’épouse oisive et inadaptée à la réalité. Elle aura beau rêver du grand amour romantique, chercher des exutoires, sa candeur et son romantisme exacerbé ne lui apporteront que des désillusions, et elle restera comme une abeille contre la vitre qui cherche en vain l’issue vers la liberté. Son histoire est pathétique parce qu’Emma est avant tout une victime, moins de ses rêves naïfs que de son époque où le paraître tient lieu de profondeur, et d’une éducation qui formate les filles à rester des épouses et des mères, dépendantes de leur mari et des convenances de leur milieu. Et l’on pense à tous les combats que mènent encore aujourd’hui bien des femmes confrontées à l’obscurantisme et au manque de reconnaissance !

Alors, « pas très fûtée » Emma ? Oui, elle manque d’envergure et elle n’est sans doute pas assez fine pour susciter l’empathie du lecteur, mais suffisamment malheureuse pour engendrer néanmoins sa compassion devant une vie sans attrait et une solitude qui ne peuvent que la conduire à l’échec.

Quant à l’écriture de Flaubert, elle est tout simplement magistrale ! Car son ironie constamment sous-jacente sous le regard d’Emma est là pour dire qu’il n’est en rien solidaire d’une société où ne triomphent que les médiocres et les vaniteux !

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio classique (préface d’Elena Ferrante) ; au Livre de Poche (préface de Jacques Neffs). Nous vous avions précédemment proposé cette édition de la correspondance entre Gustave Flaubert et George Sand.

Chevreuse

Patrick Modiano, Chevreuse, Gallimard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

L’écriture de Modiano évoque, particulièrement dans ce nouveau roman, celle de Proust, et l’architecture du récit fait plus que jamais penser à un puzzle dont on trie patiemment des pièces qui se ressemblent sans être jamais identiques, ou à ce petit jeu pour enfants qui consiste à découvrir progressivement un dessin en reliant des points numérotés, ou encore à ces labyrinthes dont il faut sortir à force d’essais et de tâtonnements en contournant les impasses pour parvenir à trouver la seule issue.

En effet, c’est en quelque sorte le schéma de Chevreuse, fondé comme la plupart des romans de Modiano, sur des entrelacs de souvenirs incertains, des indices peut-être fiables, peut-être erronés, des personnages ambigus, des lieux que la mémoire conserve tout en les déformant inévitablement ou qu’elle invente plus ou moins inconsciemment.

Le héros, Jean Bosmans, revient sur les traces de son passé. Il est en quête de sa propre histoire mais ses souvenirs sont flous : il essaie de reconstituer une époque dont il ne retrouve que des bribes : des lieux (Chevreuse, Auteuil, une maison, un appartement), des personnes qu’il a côtoyées et retrouvées plus tard, des gens aux activités probablement malhonnêtes, ce qui les rend inquiétants. La période dont il s’agit est celle de prédilection de Modiano, l’Occupation, la guerre, peuplée d’êtres troubles aux activités manifestement secrètes.

Qui étaient ces gens ? Quel lien les relie au narrateur ? Ce sont à la fois des fantômes et des êtres réels que traquent les souvenirs de l’auteur.

Car les recherches de Jean Bosmans se confondent parfois avec la vie de Modiano (Chevreuse par exemple est un lieu qu’il connaît particulièrement) et certains éléments correspondent à des fragments de sa propre enfance. Jean est d’ailleurs le premier prénom de l’auteur ce qui suggère des analogies entre le romancier et son héros, un peu comme si des êtres réels mais mouvants étaient appelés à se muer définitivement en personnages de fiction.

On est donc entre le roman et la réalité, entre personnages fictifs et souvenirs réels et, comme souvent chez Modiano, la fin n’éclaire pas vraiment les méandres de la mémoire.

L’auteur peut-il aller encore plus loin dans cette quête du passé qui est au coeur de son œuvre ?

En tout cas son écriture fascinante continue de nous emporter même si nous ne savons pas très bien où.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Enfant de salaud

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

1987. Le narrateur couvre le procès de Klaus Barbie, « le Boucher de Lyon », cet ancien chef de la Gestapo retrouvé sur le tard en Bolivie et enfin jugé chez nous. La Seconde Guerre mondiale est une plaie ouverte pour ce journaliste qui n’est autre que l’auteur. De quel côté son père l’a-t-il faite ? Français ? Allemand ? Qu’a-t-il fait exactement entre 1940 et 1944 ? Rien n’est moins clair. Son histoire est même hallucinante. Son comportement au procès Barbie aussi. Ce procès historique qui rappelle ce que la guerre a eu de plus atroce (les tortures, les déportations…) et auquel le journaliste se rend quotidiennement, nous faisant entendre des récits horrifiants qui nous « tass[ent] sur [notre] chaise comme Vergès, la foule, la presse et le reste des vivants », et qui nous renvoient à notre devoir de mémoire.

Mais l’affaire Barbie est aussi habilement exploitée par l’auteur : elle rappelle ce dont son père pourrait avoir été complice, et constitue un terrain propice à l’empathie, car nous comprenons l’angoisse de ce fils partagé entre révulsion et fierté. Doit-il faire le procès de son père pour en avoir le coeur net ? Enfant de salaud est un roman sur le désir viscéral de savoir d’où l’on vient.

On est dans la grande littérature française, stylée, documentée, intelligente, morale. La construction de cette histoire est parfaite — peut-être trop parfaite, c’est presque trop soigné, les tripes sont si bien enveloppées dans des procédés de style magnifiques qu’elles ne sentent pas toujours les tripes. Aussi, je sais que ce n’est pas la première fois que Sorj Chalandon écrit sur la mythomanie de son père. Je ne peux imaginer comment ce livre-ci peut être reçu par quelqu’un qui a lu les précédents. J’ai personnellement un regard vierge – mais étonné : sur fond de vérité, l’auteur écrit un « roman », jetant à son tour le doute sur ce qui est faux et ce qui est vrai. Je ne comprends pas bien cette démarche, comme le choix d’une fin choquante à moins d’être prise… pour un mensonge à portée symbolique.

Mais Enfant de salaud est une intéressante manière de revisiter les questions de la résistance et de la traîtrise, et ça parlera à ceux qui ont à l’égard de leurs parents des doutes, des craintes ou des hontes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Je ne suis plus inquiet

Scali Delpeyrat, Je ne suis plus inquiet, Actes Sud, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

C’est un petit livre délicieux que je vous invite à découvrir ici. Petit car il ne comporte qu’une soixantaine de pages, délicieux car il réalise la prouesse, néanmoins, de susciter chez le lecteur le rire, l’émotion, l’étonnement, mais aussi la réflexion. 

Le livre se présente comme une succession de saynètes apparemment sans lien les unes avec les autres. On y parle de chat, de salle d’attente, de métro, mais également de ligne de démarcation, de fuite et de survie. On y parle de famille, d’amour et de chanson, on y parle d’un père, si loin, si proche. Bref, on y parle de plein de choses et cela, dans un agréable désordre. C’est poétique et drôle, un peu barré parfois, émouvant souvent et toujours délicat. C’est la vie de l’auteur, dessinée par petites touches pudiques, si bien écrites, si bien dites si l’on a la chance de voir le spectacle. Il y dévoile ses craintes et ses phobies, y partage des souvenirs de famille, émotions retenues. C’est la vie, quoi…

Écrit par un acteur à la filmographie aussi fournie que diverse, présenté en quatrième de couverture par Denis Podalydès, il est en fait le texte d’un seul-en-scène actuellement à l’affiche et joué par l’auteur. Ceci explique sans doute son apparence d’OVNI littéraire, ce qui ne l’a pas empêché de rencontrer un très joli succès.

Un moment de lecture absolument magique.

Catégorie : Littérature française ; Théâtre.

Lien : chez l’éditeur ; Delpeyrat au Théâtre de la Ville (Paris) jusqu’au 4 décembre.

Feu

Maria Pourchet, Feu, Fayard, 2021

— Par François Lechat

Encore une histoire d’adultère, dont on devine qu’elle sera tumultueuse, et peut-être vouée à l’échec ? Oui, encore une. Mais pas tout à fait comme les autres.

D’abord parce qu’un des deux personnages est un peu inhabituel. Face à Laure, 40 ans, enseignante à l’université et dûment mariée, Clément, célibataire de 50 ans, n’a pas le profil attendu. Il gagne des fortunes dans le monde de la finance, il a un seul amour, son chien, et il jette sur son métier et sur le monde un regard désabusé qui séduit Laure. De quoi les accorder ou les désaccorder ?

Ensuite parce que Maria Pourchet écrit au scalpel, dans un style très dense et cynique, qui invoque à coups de formules saisissantes toute la lignée des femmes bafouées. On devine une colère froide, mais qui n’empêche pas de laisser monter ce feu qui va s’emparer des personnages. L’ambiance est tendue, genre ring de boxe, surtout que Laure est interpellée à la deuxième personne par une narratrice en surplomb tandis que Clément, lui, se raconte en s’adressant à son chien, victime d’une grave maladie. La ponctuation et les ellipses renforcent le sentiment de tension et font de ce roman une sorte de manifeste sur notre époque. Trop différents, les hommes et les femmes sont-ils voués à se manquer ?

Catégorie : Littérature française.
Liens : chez l’éditeur.

Transparence

Marc Dugain, Transparence, Gallimard, 2019 (existe en Folio)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Habituellement, je n’aime pas les romans d’anticipation : ils m’ennuient, et souvent ils sont truffés de références scientifiques auxquelles je ne comprends rien. Et pourtant je me suis laissée séduire par le roman de Marc Dugain parce que la démarche est assez différente. Elle ouvre en effet sur une vraie réflexion tant philosophique que sociologique et économique sur le monde actuel.

En 2060, au fin fond de l’Islande, une femme est accusée d’un meurtre, sauf que la victime et la meurtrière sont bel et bien la même personne…

L’accusée se dévoile alors et explique qu’elle est à la tête du programme Endless qui, doublant les recherches de Google, est en voie d’être commercialisable. Il permettra de reconstituer un individu à l’identique, moyennant la numérisation de toutes ses données, tant dans ses caractéristiques physiques (ce qui est déjà réalisable dans l’état actuel des avancées de nos connaissances) mais aussi dans sa personnalité et ses choix de vie.

Il est donc possible d’envisager une société où l’immortalité sera réalisable sur des critères hautement définis par la sélection d’individus méritant cet avenir virtuel, c’est à dire offrant des garanties de qualités qui assurent la préservation des valeurs fondatrices du bien commun. Plus de hasard, plus de menaces de destruction, plus de consommation effrénée. Tout ce qui nous menace pourrait se trouver peu à peu maîtrisé.

Bien entendu toutes les données du programme Endless sont soigneusement préservées à l’abri de tout prédateur malintentionné.

Déjà les chefs d’état, les représentants des grandes religions prennent très au sérieux le programme Endless et demandent à rencontrer sa fondatrice tandis que se multiplient évidemment les opposants qui veulent en démontrer les failles.

Accéder à une forme d’immortalité, maîtriser la mort, abolir le hasard, préserver le bien, sauver la planète, ce rêve peut-il devenir réalité ?

Évidemment la fin du livre réserve une surprise au lecteur ! Car il s’agit bien d’un roman !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : la Blanche , en Folio.

Un jour ce sera vide

Hugo Lindenberg, Un jour ce sera vide, Christian Bourgois, 2020

— Par Jacques Dupont

Un gamin – son nom ne nous sera pas dévoilé, juste son âge : 10 ans – un pré-ado, donc, passe l’été sur une plage normande. Il est seul avec sa grand-mère, une babcha juive. Elle lui fait plaisir, et elle lui fait honte, avec ses manières révolues, d’un ailleurs à jamais perdu.

Mais le pis s’installe, lorsque débarque sa tante, mélancolique, frelatée, répugnante – qui cultive sa dépression au gros rouge, au cigare, et ne fraie qu’avec les cabossés du coin.

Lui, le gamin, il se rêve d’ici, et d’aujourd’hui. Il se rêve normal, comme un garçon de son âge, dans les années 70. Mais qu’est-ce qu’être normal ? Il n’en sait rien, il n’y connaît rien. Chaque parole qu’il prononce, chaque geste lui demande une laborieuse concentration afin que rien ne transparaisse de sa possible bizarrerie.

Le modèle de la normalité, il le puise à même les autres que, tapi dans le sable, rampant jusqu’au plus près des transats, il épie durant des heures.

Or soudain, comme échappé du film, déchirant l’écran, apparaît un jeune garçon : Baptiste. Et c’est le coup de foudre ! Une amitié naît comme il n’en existe que dans l’enfance, qui lui ouvre la porte d’une famille aimante, et desserre l’étreinte, le délivre de l’engloutissement dans la douleur, la folie, la solitude de sa grand-mère et de sa tante.

L’amitié de Baptiste lui permet enfin d’approcher peu à peu du non-dit le plus douloureux : pourquoi est-il seul, où sa mère a-t-elle disparu, et comment ?

Hugo Lindenberg raconte l’itinéraire d’un enfant aux prises avec lui-même, qui se demande qui il est. C’est une merveille.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oublier Klara

Isabelle Autissier, Oublier Klara, Stock, 2019 (existe en Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Il y a Klara, la scientifique disparue dans les années cinquante, sur le sort de qui s’est écrasée une chape de silence toute soviétique ; Rubin, son fils en mal de mère, grandi vaille que vaille à Mourmansk, sombré dans la violence ; Iouri, fils de Rubin, ornithologue et maintenant professeur dans une grande ville des États-Unis. Dans la vie de chacun, un basculement brutal, une nécessité de survivre, l’injustice et la peur — et la volonté d’être soi. Pour chacun, vous espérerez un apaisement final. Car Isabelle Autissier nous fait vivre dans le grand nord russe des années noires de l’URSS ; elle nous plonge dans des ambiances glaciales – physiquement et psychologiquement. Dans un style riche, généreux en images, elle décrit des paysages et des hommes rudes, des conditions de vie douloureuses. Vous partirez à la pêche sous la tempête, vous marcherez dans des plaines inhospitalières sous des cieux immenses ; mais surtout, vous comprendrez le cœur de chacun tour à tour, jusqu’aux scènes finales où tout peut arriver.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche.

La Sainte Touche

Djamel Cherigui, La Sainte Touche, JCLattès, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

C’est d’abord la tchatche du narrateur qui m’a attirée vers ce roman. Un style oralisant, pseudo relâché et socialement marqué mais très maîtrisé. Des images très littéraires sur un bavardage qui a l’air vulgaire : j’ai pensé un instant à La vie devant soi, de Romain Gary (Emile Ajar à l’époque). J’avais commencé à lire dans la boutique ; j’ai dû acheter le livre pour pouvoir continuer.

Certains mecs jouaient aux cartes et picolaient pour agrémenter la partie. D’autres buvaient juste pour le plaisir de boire. Tous trinquaient, tous hurlaient, c’était le Moyen Age, l’exaltation, la furie ! La fumée épaisse des joints déboussolait les sens. On naviguait en plein brouillard, ça chantait à tue-tête, ça dansait. Les gueules tordues se tordaient davantage. C’était une aliénation contagieuse, une émulation cataclysmale.

Voilà, vous avez le ton, le rythme, le milieu concerné, le genre de gaillards. Il ne vous reste qu’à découvrir le narrateur.

A le lire sans savoir, on pourrait croire que l’auteur est marseillais : l’auto-dérision, les hyperboles, le débit rapide, le vocabulaire des quartiers… Mais c’est Roubaix, sa base, et on fera même des incursions en Belgique. Pas pour visiter les beaux monuments des vieilles villes.

Un divertissement très pétillant. Même s’il n’est pas interdit de prendre certaines choses au sérieux, comme sa diatribe parodique sur le thème « Fini le temps où… », dont je ne vous livrerai qu’un tout petit morceau : Finie l’époque des tapeurs, des poseurs, des mecs qu’on jetait dans les égouts et qui en ressortaient avec une Rolex au poignet.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur.

Loin

Alexis Michalik, Loin, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Ce roman hétérogène débute dans l’humour et la légèreté avec trois jeunes Français d’aujourd’hui : Laurent, le narrateur, noir de peau et habile à faire comprendre ce que peut être le racisme ordinaire ; Antoine, son meilleur ami, fiancé, sérieux, raisonnable ; Anna, la jeune sœur d’Antoine, qui mène une vie de bâton de chaise. Une simple carte postale va les lancer sur les routes d’Europe et d’ailleurs, embarquant le lecteur dans une enquête qui devient une longue aventure. Une part du récit, alors, d’inspiration historique, développera des chapitres d’une réelle beauté et d’une grande gravité.

Vienne, Berlin, la Turquie, le Caucase…, les langues allemande, turque, russe…, des personnages très différents et un siècle d’Histoire, dont, notamment, la Deuxième Guerre mondiale sur le front de l’Est, constituent la toile de fond d’une affaire familiale que le narrateur relate par petites touches et dont il nous faut reconstituer le puzzle, savamment conçu. On est pourtant d’abord tenté de se dire que l’histoire est plaisante et attire la curiosité mais que les niveaux philosophique et psychologique ne sont pas très élevés — et cela reste vrai jusqu’à la fin –, mais l’intrigue se densifiant et l’Histoire s’invitant dans l’histoire, on dépasse ces faiblesses en savourant des chapitres captivants.

Il faut aussi, pour tout dire, passer outre quelques invraisemblances : Antoine apprenant le turc à une vitesse déconcertante, par exemple. C’est le côté James Bond de ce roman. Il faut donc accepter les changements de ton : on a à la fois affaire à un vaudeville, un conte de fées, un récit historique, un scénario de film d’action et un Guide du Routard. Dans son enthousiasme, l’auteur en a trop fait, il a employé trop de ficelles, et tiré son récit en longueur.

Mais j’ai beaucoup aimé quand même. Et les passages historiques me laissent, vous l’avez compris, de très bonnes impressions. J’ai aussi apprécié que Michalik contourne la mode du roman au « je » ; j’ai adoré la scène du Cessna ; j’ai aimé Sergueï, Hripsimé et Anna ; j’ai savouré les dialogues (excellents) ; et j’ai eu envie de partir… loin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel, au Livre de Poche.

Et que celui qui a soif, vienne

Sylvain Pattieu, Et que celui qui a soif, vienne, Rouergue, 2016

— Par Marie-Hélène Moreau

Au-delà de la connotation religieuse du titre, c’est surtout le sous-titre Un roman de pirates qui éclaire le lecteur sur ce qu’il peut s’attendre à trouver dans ces presque 500 pages de lecture. Alors certes, on y croise quelques hommes d’église, plus ou moins défroqués et plus ou moins mystiques, mais on y croise également des pirates attaquant les navires qui ont le malheur – est-ce un malheur pour tous ? – d’être sur leur chemin, des esclaves en route vers leur sombre destin et qui tentent chacun à sa manière d’échapper à son sort, des prostituées condamnées à l’exil, aussi des commerçants âpres au gain, des fous et des soldats, des héros et des lâches.

Et que celui qui a soif, vienne est donc un roman d’aventure, et quelle aventure ! L’aventure des pirates à l’époque de la traite négrière et des routes maritimes où se croisaient aventuriers, esclaves, tissus et épices en un commerce florissant bien que risqué. On y assiste à des abordages sanglants, des combats sans merci, des tortures et des exécutions, mais on y suit aussi des amitiés puissantes et des amours profondes, des moments de grande humanité. On y retrouve à l’oeuvre, donc, les puissances intemporelles de l’exploitation des ressources et des hommes (et des femmes…) par d’autres hommes, on y navigue dans la cale des esclaves, sur le pont des pirates et dans les cabines des capitaines, on s’arrête dans les tavernes des ports et sur les îles perdues où se cachent des pirates qui rêvent d’un monde plus juste. On s’attache à tous ces personnages qui se croisent et se battent, qui s’aiment et se détestent.

C’est tourbillonnant et instructif, très bien écrit dans un style moderne (des phrases souvent courtes, sans verbe, quelques incursions anachroniques dans un passé plus récent), et porteur de réflexions sur notre monde, ses dominations et ses inégalités. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant en compagnie de ces pirates.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

L’ami arménien

Andreï Makine, L’ami arménien, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

La Sibérie au début des années 1970, encore totalement plongée dans le soviétisme. La rudesse de la vie, des rapports humains ; la rudesse de la pensée même.

Andreï Makine, treize ans, se lie d’amitié avec Vardan, un jeune arménien très différent des autres garçons de l’école. Ne connaissant que l’orphelinat, il découvre avec Vardan ce que peut être une famille en même temps que ce que sont l’Arménie, la langue et le peuple arménien. En tout cas cette portion de peuple-là : des exilés vivant dans de minuscules maisons d’un quartier pauvre en bordure de ville.

Des souvenirs, dont la précision se justifie par l’inattendu des événements, aussi petits soient-ils, et par l’intensité des émotions, sont reconstitués par l’homme mûr. Les mots, la psychologie de l’homme d’aujourd’hui sont au service d’un récit dont on comprendra à la fin certains détails, de même que le sens de certaines scènes avait d’abord échappé à l’adolescent avant de montrer leur logique.

Quelque chose d’à la fois savant et poétique rend ce récit prenant et fluide, donnant au livre une qualité formelle qui soutient la beauté et l’intérêt du témoignage : l’auteur se penche sur des événements constructeurs de sa personnalité et témoignant de l’Histoire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le parfum des fleurs la nuit

Leïla Slimani, Le parfum des fleurs la nuit, Stock, coll. « Ma nuit au musée », 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Une occasion de découvrir plus intimement une personnalité attachante et talentueuse dont la lecture de romans aussi différents que Chanson douce ou La vie des autres a suscité mon enthousiasme et mon admiration.

Leïla Slimani a accepté la proposition de passer une nuit blanche à Venise parmi les collections du musée d’art contemporain de la Pointe de la Douane. Curieusement ce ne sont d’abord pas les œuvres d’art qui l’ont convaincue mais la perspective d’être enfermée dans un lieu inaccessible aux autres. Un cloître en quelque sorte. L’expérience de solitude a été le facteur déterminant de son adhésion.

Car Lëila revendique avant tout un goût, un besoin absolu même de solitude. Par tempérament et aussi parce que pour elle l’écriture est un espace intime qui nécessite de se couper du monde extérieur. Au cours de cette expérience étrange dont elle mesure néanmoins le privilège, elle nous livre avec pudeur et passion beaucoup d’elle-même : de sa vie, de son passé, de ses expériences de vie, de son écriture. Le partage ne suit pas un fil directeur précis, il n’est ni méthodique ni organisé, il suit les méandres de la pensée, des souvenirs, des idées, des réactions face aussi aux œuvres du célèbre musée. C’est précisément cet aspect un peu décousu qui fait le charme de cette lecture promenade qui pousse aux confidences, qu’on a le plaisir de partager comme un témoin discret et sous le charme.

Un petit livre facile à lire mais loin d’être anodin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur. Dans la même collection : Bernard Chambaz, Enki Bilal, Santiago H. Amigorena, Leonor de Récondo, A. Abdessemed et Chr. Ono-dit-Biot.

Méthode

Mary Dorsan, Méthode, P.O.L., 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Ergothérapeute dans un hôpital psychiatrique, elle décide de tenir des permanences syndicales deux fois par mois. La première la confronte à un homme humilié dans son travail et qui a des pensées suicidaires. Cet homme va la hanter. Et pour tenir le coup contre ce fantôme et contre la détresse qui défile à la permanence ou se vit dans la rue, elle va tenir un journal. Écrire, c’est une méthode. Et Méthode, c’est aussi le pseudonyme qu’elle donne à cet homme qui la hante. Serait-ce également une méthode pour nous dire la misère et les injustices sociales ?

Mary Dorsan nous parle de personnages rencontrés à la permanence ou croisés dans la rue. De son demi-frère, de ses amies aussi, de petites choses de sa vie. Les sujets et les propos se diluent, ayant en commun la souffrance engendrée par l’empathie ou par la culpabilité. Et puis l’envie de faire vivre ce fantôme, Méthode, de lui interdire de se suicider en lui inventant une vie, avec une femme, des enfants, des actions et des pensées. Alors le livre est-il un roman ? Non, c’est un journal. A ceci près que des personnages inventés se greffent au récit. A ceci près que l’énonciatrice finit par jeter le doute : tout ceci est-il sincère ? Untel existe-t-il ?… Pourtant, la note finale, signalant un nouveau cas social survenu – si l’on peut dire – trop tard pour être inclus dans le livre, apporte la preuve de la démarche de l’auteure. Regarder, écouter et s’insurger devant le flot continu de la douleur.

On trouvera ou pas cette respectable démarche gâchée par un narcissisme très prégnant et par le fait qu’elle se regarde écrire, le commente et le commente encore.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La personne de confiance

Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai failli pousser un coup de gueule contre ce personnage qui déteste que sa voisine l’appelle Maxou parce que « ça dévirilise ». Contre son long soliloque, le témoignage d’un gardé-à-vue, qui fait tout le bouquin du début jusqu’à la fin, et qui se veut plein de bagou, drôle dans ses digressions, mais qui lasse le lecteur comme il devrait lasser ce capitaine de police à la patience duquel on ne peut pas croire. Contre ce procédé, qui aurait été marrant cinq minutes, qui consiste à faire parler le capitaine dans la bouche de Maxou (je l’appelle Maxou rien que pour l’embêter) et qui perdure au long des je-ne-sais-plus-combien de pages (parce que j’ai déjà jeté le livre dans un container spécialisé) : « Ensuite ? Ben ensuite, on est allés déjeuner ». Contre cet auteur bien calé dans son regard masculin sur le monde. J’ai failli. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être moi. Peut-être parce que j’ai été privée de culture ces derniers temps – sauf de la grande littérature que mes élèves ont courageusement tenté d’étudier quand même, malgré les circonstances difficiles et leurs préjugés parfois défavorables. La grande littérature, ça rend exigeant. Peut-être parce que je vieillis et que la légèreté, c’est bien, mais il faut quand même qu’il y ait une intrigue un peu prenante, sinon je m’endors. Peut-être parce que les éditeurs ont tellement bien compris que les femmes aussi écrivent, qu’on a tellement plus qu’avant accès à des pensées et des visions de femmes, qu’il y a des hommes qui en deviennent ringards… En tout cas j’ai failli pousser un coup de gueule. Mais comme en général, sur Les yeux dans les livres, on ne parle pas des romans qu’on n’a pas aimés et que c’est une règle que j’ai moi-même édictée, je me suis dit qu’il valait mieux m’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques du même auteur sont ici, dans le classement par ordre alphabétique.

Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach, Entre la source et l’estuaire, Le Dilettante, 2021

— Par François Lechat

Sous ce titre et cette couverture qui semblent annoncer un traité de navigation ou un document sur les écluses, se cache une brûlante histoire d’amour. Elle n’occupe pas tout le roman, car le narrateur la reçoit d’un de ses protagonistes, et Grégoire Domenach situe avec précision leur rencontre dans un petit port le long du Doubs, en Franche-Comté. Avec ces deux passionnés de bateau, l’ensemble du récit s’ancre dans une nature paisible, hors du temps, évoquée d’une plume sensible, faussement simple. Mais l’intrigue amoureuse qui nous est racontée, elle, est passionnée et plutôt perverse, arrangement sexuel censé convenir à tout le monde mais qui, comme dans une tragédie, ne manquera pas de déraper. Étrange mode de composition, qui joue sur un contraste très efficace entre un cadre serein et des passions violentes. Une réussite, surtout pour un premier roman, et si l’on ne craint pas d’un peu musarder en chemin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Que rien ne tremble

Anne-Sophie Brasme, Que rien ne tremble, Fayard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un livre « de femme », si je peux risquer cette expression un peu ambiguë : j’entends par là un livre qui parlera à toutes les femmes qui essaient d’exercer le mieux possible le « métier » de maman en se heurtant à la réalité, car le quotidien ne peut être constamment maîtrisé, idyllique, sans faille et sans épuisement. Il faut savoir aussi lâcher prise ce qui n’est pas si simple. Ce roman, très bien écrit, évoque avec une très grande justesse la vie d’une jeune maman confrontée à un enfant qui la renvoie à ses limites : exaspération devant des cris et des pleurs, impuissance culpabilisante quand les médecins disent que tout va bien, moments de grâce où tout semble aller mieux, force et fragilité, présence et absence de l’entourage, solitude d’une femme cultivée et de milieu aisé, à qui en apparence rien ne manque pour être heureuse.

Le roman s’ouvre le jour où l’on fête les 20 ans de Colombe. Silvia, sa mère, dans un va-et-vient entre passé et présent, se remémore les étapes de ce chemin difficile.

Quand elle épouse Antoine, Silvia en cours de rédaction d’une thèse, s’oriente vers une carrière d’enseignante. C’est une jeune femme d’un tempérament calme et réservé, plutôt perfectionniste, qui a besoin de maîtriser les choses pour se sentir en sécurité. Or l’expérience de sa première grossesse lui révèle toute l’ambiguïté du bonheur de donner la vie, inséparable de la sensation angoissante que ce qui se passe en elle échappe à son contrôle. Elle est néanmoins remplie d’amour pour la petite Colombe qui va naître. Mais rapidement la réalité la rattrape, et avec elle ses propres limites : Colombe se révèle être un bébé puis une petite fille difficile, hyperactive et très fatigante. Antoine est très présent…quand son boulot le lui permet. Silvia alterne patience, colère, découragement, confiance, épuisement, révolte… Mesure-t-elle à quel point elle aurait besoin d’aide ?

Ce livre est très prenant, à la fois parce qu’il sonne juste et que sa structure est très habile : car après avoir alterné récit au présent et retours sur le passé en alternant première et troisième personne, il prend finalement un tour très inattendu dont l’enjeu est de taille. 

Beaucoup de finesse donc dans ce roman qui n’est pas sans évoquer certaines pages de Carole Fives, Delphine de Vigan, voire de Leila Slimani…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Que rien ne tremble chez l’éditeur ; retrouvez nos critiques de Carole Fives, Delphine de Vigan et Leïla Slimani aux lettres F, V et S de notre classement par auteur.

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