La griffe du chat

Sophie Chabanel, La griffe du chat, Seuil, 2018 (disponible en Points)

– Par Florence Montségur

Ne vous fiez pas au mauvais titre de ce roman ni à son début, qui voit une femme pleurer la perte de son chat à côté du cadavre… de son mari. On pourrait craindre un ton grand-guignol ou un genre gnangnan, mais Sophie Chabanel entame là un vrai roman policier, sans prétention mais qui n’a rien à envier à certains auteurs à succès. L’intrigue est efficace sans vous mettre dans tous vos états (c’est un policier, pas un thriller) et se poursuit sans faiblir, au contraire, jusqu’à la résolution finale. Un peu d’humour et un féminisme qui n’a pas besoin de se crier sur tous les toits donnent une épaisseur délicate à cette histoire qui se passe dans le Nord. La commissaire Romano, vingt-cinq ans d’expérience, de la personnalité juste ce qu’il faut, humaine, imparfaite, réaliste, est affublée d’un adjoint qui a des valeurs et d’un lieutenant pas très futé, tous deux bien campés. Voilà une équipe qui pourrait durer : on serait bien content de retrouver les personnages comme le style — fluide, facile, agréable — dans une autre aventure.

Pour celles et ceux qui en ont marre que les flics aient nécessairement des c…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : au Seuil, en Points.

Cemetery Road

Greg Iles, Cemetery Road, Actes Sud, 2021

— Par François Lechat

750 pages grand format qui démarrent à l’aise : l’auteur prend le temps de déplier les scènes les plus marquantes. Mais il crée peu à peu un sentiment d’impasse, tant il place son narrateur dans une situation inextricable, concentrée sur quelques journées infernales. Une plongée dans les turpitudes du Sud américain, dans une petite ville qui jouxte le Mississippi et qui est aux mains d’une clique d’hommes d’affaires sans scrupules, héritiers d’une longue tradition raciste et affairiste. Avec des enjeux très contemporains, dont la liberté de la presse, la réhabilitation des cultures précoloniales et l’alliance des Américains et des Chinois autour de l’argent.

Cela aurait pu donner un livre manichéen, le chevalier blanc contre les méchants, mais c’est tout l’inverse. Chaque personnage est complexe, le héros n’en est pas un et certains salauds se comportent en héros, les femmes sont les égales des hommes et tout le monde est amené à douter ou à vaciller. Un thriller aussi intelligent qu’efficace, un rien écrasant, mais surtout tendu, prenant et touchant.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Thierry Arson.

Liens : chez l’éditeur.

1991

Franck Thilliez, 1991, Fleuve Noir, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Excellent, ce nouveau roman de Franck Thilliez qui donne de l’épaisseur humaine à son personnage emblématique, Sharko, en remontant à l’année 1991 quand, fraîchement émoulu de l’école de police de son Nord natal, il parvient à intégrer la très prestigieuse « maison » du « 36 » à Paris. Sharko se trouve donc doté ici d’un passé, d’une vie privée, et de débuts professionnels qui seront le tremplin du développement de toutes les qualités qu’on lui connaît. Avec en prime pour le lecteur une plongée dépaysante dans une époque où les moyens technologiques dont disposaient les inspecteurs étaient bien moins performants qu’aujourd’hui : fax, minitel, cabines téléphoniques… Petit nouveau, Sharko doit d’abord ronger son frein dans un travail de paperasses et d’archives avant d’être propulsé au premier plan d’une enquête passionnante. Comme toujours, Thilliez est maître dans l’art de faire découvrir au lecteur des milieux très spécifiques (ici en particulier l’univers très fermé des magiciens), tout en multipliant les fausses pistes pour remonter jusqu’à un tueur en série, auteur de meurtres particulièrement sordides perpétrés sur des jeunes filles, meurtres qui révèlent une marginalité que le lecteur horrifié n’aurait pu imaginer.

Complexe à souhait, l’intrigue se suit néanmoins aisément et Thilliez entraîne sans répit le lecteur dans les méandres d’un scénario qui évolue constamment.  

On ne peut que saluer une fois encore l’immense travail de documentation de l’auteur et sa manière de l’utiliser sans jamais être gratuitement didactique : car toujours, ce que Sharko apprend sert la progression de l’enquête, même si finalement certaines découvertes se révèlent être des impasses.

Car la vie d’un enquêteur est faite aussi de voies sans issues, de raisonnements qui n’aboutissent pas, de découragements, de prises de risques assumées, toutes situations qui humanisent le héros, tenace et courageux, qui ne « lâche rien » devant des adversaires aussi redoutables qu’imprévisibles.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; interview de F. Thilliez dans La Voix du Nord.

Une deux trois

Dror Mishani, Une deux trois, Gallimard, 2020 (disponible en Folio policier)

— Une brève de Jacques Dupont

Une femme, piégée. Et puis une autre – tout la distingue de la première. Et voilà Ella. Y succombera-t-elle ?  Déjouera-t-elle le piège ? Dror Mishani dresse trois portraits saisissants, et signe un thriller sobre, mesuré, glacial – dont le dénouement m’a ravi. 

Catégorie : Policiers et thrillers (Israël). Traduction : Laurence Sendrowicz.

Liens : chez l’éditeur.

Résurrection

Éric Giacometti et Jacques Ravenne, Résurrection, J.-C. Lattès, 2021

— Une brève de Pierre Chahnazarian

Les Italiens ont jugé nécessaire de mettre le Saint-Suaire hors de portée d’Hitler… Résurrection est le quatrième opus du cycle « Soleil noir » dont nous avions évoqué le premier, Le soleil des ténèbres, et qui est consacré à la quête ésotérique d’Himler. Tristan, un Français engagé de force chez les nazis, est le héros de cette série — un héros qui s’en sort toujours vivant : l’aventure est au rendez-vous. L’Histoire aussi puisqu’un grand nombre des personnages ont réellement existé.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Donbass

Benoît Vitkine, Donbass, Les Arènes, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Dans l’est de l’Ukraine, Avdiïvka a le malheur de se trouver à la frontière de la zone que les séparatistes pro-russes ont investie. C’est pourquoi les militaires ukrainiens s’y sont installés, immobilisant ainsi la ligne de front sur le pas de la porte d’habitants épuisés. Les canons tonnent quotidiennement. C’est donc dans un contexte de misère et de désolation qu’Henrik Kavadze, colonel de la police ukrainienne et vétéran de l’Afghanistan, va mener une enquête sur un meurtre qui le dégoûte et qui touche aussi particulièrement une population pourtant habituée à l’horreur. Le décor de cette région minière, évidemment sinistrée, avec son usine de coke douteuse, en fin d’hiver, dans une neige qui s’acharne à rester en paquets ici et là, fait ressortir des personnages plus ou moins vivants, plus ou moins usés : ce policier, plus observateur que partisan, pas encore tout à fait brisé, cachant tant bien que mal ses traumas, sans illusion mais conservant un reste de sensibilité et de sens de la justice ; une jeune prostituée ; quelques vieilles dames ; un flic corrompu ; un pochtron titubant ; des ouvriers ; des soldats…

Donbass est un de ces romans dont on est bien content d’être un lecteur, d’avoir une possibilité de recul qui met cette réalité-là à distance. Une réalité humaine que seul un excellent journaliste peut décrire, et dont on ne saurait, sinon, rien ou pas grand-chose. Donbass laisse en nous à la fois la trace d’une intrigue fictionnelle qui nous a tenus en haleine et celle d’une vie vraie, telle que, personnellement, j’ai tout imaginé en noir et blanc. Comment amener de la couleur dans tout ça ?

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche ; sur le prix Albert Londres reçu par l’auteur.

Quartier des Innocents

Marie-Hélène Moreau, Quartier des Innocents, Aethalidès, 2020

— Par Brigitte Niquet.

Encore un livre qui a pâti de la Covid et n’a pas eu, lors de sa sortie, la vitrine qu’il méritait — et c’est bien dommage. Marie-Hélène Moreau, dont nous connaissions surtout les talents dans le domaine du texte court (nouvelles et autres, tous parus chez L’Harmattan), s’essaie ici au roman noir chez un petit éditeur et c’est une réussite, tant sur le plan de l’intrigue, tortueuse à souhait, que sur celui du style, travaillé de façon à ce que chacun des dix protagonistes ait le sien.

L’intrigue se concentre dans un quartier d’une quelconque banlieue, baptisé Quartier des Innocents. A vrai dire, nul n’avait fait attention jusque-là à ce nom un peu bizarre, vu qu’il ne s’y passait rien, jamais. Mais voilà qu’un jour, un enfant disparaît sur le chemin de l’école, se volatilise littéralement, sans laisser la moindre trace, sauf son vélo abandonné en travers d’une allée. Et brusquement, tout change. Dix personnes, y compris les parents de l’enfant, dix personnes, toutes de ce même quartier, se retrouvent soudain sur la sellette et l’on découvre peu à peu qu’aucune n’a vraiment la conscience tranquille.

Outre ce presque huis clos, l’originalité du récit tient aussi dans sa construction : chacune des personnes susdites est l’objet d’un chapitre, fouillé jusque dans ses moindres détails (on peut faire confiance à l’auteur pour ça !) mais possiblement mensonger car les « innocents » sont aussi de grands menteurs – ou de grands taiseux, ou les deux à la fois. Bref, le flic qui mène l’enquête, lui aussi habitant du quartier, semble avoir du souci à se faire.

Quant au lecteur, il n’a plus qu’à se laisser porter, à condition de ne pas être un(e) adepte du happy end. Autant le dire tout de suite, chez Marie-Hélène Moreau, « noir, c’est noir ». A ne pas lire un soir de cafard.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Séquences mortelles

Michael Connelly, Séquences mortelles, Calmann-Lévy, 2021

— Par François Lechat

Dans une traduction parfois un rien maladroite, le dernier Connelly répond parfaitement aux attentes : un thriller efficace, prenant, sans mauvaise graisse, basé sur une documentation solide et qui développe une intrigue de plus en plus complexe. Avec un peu de psychologie, un journaliste courageux, des personnages féminins solides et de saines valeurs, aussi. Ce n’est pas de la grande littérature, mais c’est un parfait divertissement. Qui donne à réfléchir sur le rôle de la presse et sur le traitement des données personnelles en matière d’ADN, dont on peut faire des usages effrayants.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; pour nos autres critiques de M. Connelly voir à la page C du classement par auteur.

Incendie nocturne

Michael Connelly, Incendie nocturne, Calmann-Lévy, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

En matière de romans policiers, Michael Connelly est une valeur sûre et ce n’est pas Incendie nocturne qui démentira cette réputation. On y retrouve avec grand plaisir son héros récurrent, l’inspecteur Bosch au caractère bien trempé, désormais en retraite et victime de gros soucis de santé, mais qui néanmoins continue à suivre ou à reprendre certaines affaires en cours ou non résolues. Il a besoin pour cela d’un appui de l’intérieur, susceptible de lui fournir des documents et informations auxquels il est censé ne plus avoir accès. Et l’on retrouve avec grand plaisir également sa jeune coéquipière, l’inspectrice Ballard, récemment apparue dans ses derniers romans.

Cette fois, Bosch va s’attaquer à une affaire déjà ancienne : après les obsèques de celui qui a été son mentor, il se voit remettre par l’épouse du défunt un dossier retrouvé dans le bureau de son mari. Dossier qui évidemment n’aurait jamais dû sortir des archives de la police et qui contient tous les documents relatifs à un meurtre qui remonte à plus de vingt ans. Quel but John Jack Thomson poursuivait-il en subtilisant ce rapport ?

C’est évidemment ce que Bosch va s’efforcer d’élucider sans vraiment en avoir le droit, tandis que Ballard enquête de son côté sur le meurtre récent d’un SDF dont la tente a été incendiée alors qu’il dormait.

La grande efficacité de Michael Connelly est de faire progresser les enquêtes avec beaucoup de minutie et de justesse grâce à une excellente connaissance du fonctionnement de la police américaine. Les enquêtes sont rigoureuses, elles avancent pas à pas, et les retournements de situation sont toujours bien amenés : ils ne sont pas le fruit d’invraisemblances auxquelles on feint de croire, mais de déductions, de recherches menées avec ténacité et intelligence. Telle un puzzle, l’élucidation se met en place méthodiquement avec ce qu’il faut de travail et d’intuition. Et si les enquêtes de Bosch et de Ballard se croisent, c’est le fruit d’une logique et non d’un deus ex machina.

Quant à la personnalité attachante des deux enquêteurs et leur connivence, elles éclairent avec bonheur l’atmosphère bien sombre que confèrent au récit les bas-fonds qui sont évoqués.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’auteur ; pour nos autres critiques de M. Connelly voir à la page C du classement par auteur.

Le jour de ma mort

Jacques Expert, Le jour de ma mort, Sonatines, 2019

— Par Brigitte Niquet

Voici un petit polar qui, certes, ne révolutionne pas vraiment le genre mais qui est très bien fichu et accompagne volontiers un aller-retour Paris-Lille, par exemple. Charlotte, l’héroïne, a tout pour être heureuse mais s’aperçoit tout à coup qu’on est le 28 octobre, date de sa mort, du moins si elle en croit le charlatan (?) qui la lui a prédite trois ans plus tôt. Elle est seule chez elle avec son chat et elle panique, d’autant que son petit ami, qui a un comportement bizarre depuis quelque temps, joue ce soir les abonnés absents. Va-t-elle survivre à cette nuit maudite ? Est-ce elle qui fantasme alors qu’en prime, un tueur psychopathe rôde dans la ville ?

Le dénouement, que l’on croyait prévisible, ne manquera pas de vous stupéfier !

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

L’offrande grecque

Philip Kerr, L’offrande grecque, Seuil, 2019 (disponible aux éd° Points)

— Par Florence Montségur

À la fin des années 1950, l’Allemagne est encore toute chamboulée : reconstruction et reprise économique, mais remise en liberté d’anciens nazis, suspicion généralisée, et malaise de ceux qui, comme l’ex-commissaire berlinois Bernie Günther, n’ont jamais été nazis mais ont eu l’air de l’être. Sous un faux nom et affublé d’une barbe de circonstance, le héros de Philip Kerr fait profil bas et tente de s’inventer une vie nouvelle. Mais chassez le naturel et il revient au galop. Bernie Günther se retrouve à enquêter en Grèce pour des Allemands — Grèce où les Allemands ont laissé de très mauvais souvenirs. Le contexte historique, fouillé et réaliste, s’assortit des comportements typiques de l’époque, un monde masculin que rend très bien l’auteur, avec ce Bernie Günther qui boit comme un trou, fume comme un pompier et ne voit pas les femmes comme on aimerait aujourd’hui que les hommes les voient. Si on ajoute à cela les stéréotypes qu’ont sans gêne les peuples les uns au sujet des autres, un lecteur qui ne serait pas prêt à vraiment se plonger dans l’époque pourrait être choqué. Mais le livre vaut la peine. Il est bien fichu, saupoudré d’humour, facile à lire, et il serait difficile de l’abandonner avant la fin. De plus, la personnalité du héros, qui se dessine à la fois très clairement et en laissant des zones d’ombre sur son passé, donne envie de retourner en arrière, aux premiers romans que Philip Kerr a consacrés à Bernie Günther. Mais la lecture de cet opus-ci, qui est le treizième, ne souffre pas que l’on rencontre éventuellement le personnage pour la première fois. Ça met plutôt l’eau à la bouche. C’est d’ailleurs Pierre qui, sur Les yeux dans les livres, a fini par me donner envie d’y goûter (merci !). Vols, fraudes, meurtres, menaces ; caractères de différents types ; imprévus et rebondissements, tous les ingrédients s’y trouvent, dans un cadre documenté et avec assez d’humour, dans le genre cynique, pour qu’on passe un très bon moment.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Esch.

Liens : au Seuil ; aux éd° Points. ; le site officiel de l’auteur.

La vengeance des cendres

Harald Gilbers, La vengeance des cendres, Calmann-Lévy, 2020

— Par Pierre Chahnazarian

Comme ses confrères britanniques Philippe Kerr et Luke McCallin (La maison pâle, L’homme de Berlin…), l’Allemand Harald Gilbers situe ses intrigues pendant la Seconde Guerre Mondiale et met en scène un commissaire de police antinazi. La vengeance des cendres, qui est son quatrième roman, se passe juste après la guerre, en 1946, dans Berlin divisée en quatre (sous le contrôle de la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et l’Union soviétique). La ville est démolie. L’auteur décrit bien la situation alimentaire (il n’y a quasiment rien à manger), la recherche de combustible, la rareté des logements vu les dégâts (certains logent, l’hiver, à plusieurs familles dans une pièce, pour pouvoir la chauffer), la répartition de Berlin en secteurs, le fait que la pègre a toujours prospéré, même sous les nazis… Nazis qui sont toujours là ; et certains juifs cherchent à se venger.

L’ex-commissaire de police Oppenheimer est juif. Il a survécu, caché, à la guerre. Il effectue un travail routinier qui lui permet d’acheter de maigres rations alimentaires quand un ponte de la partie russe de la ville l’oblige à s’impliquer dans une enquête criminelle, sa spécialité.

Les trois romans précédents sont excellents aussi, mais je ne les ai plus sous les yeux pour vous en parler… Anne-Marie Debarbieux avait fait la critique des Fils d’Odin.

Catégorie : Policiers et thrillers (Allemagne). Traduction : Joël Falcoz.

Liens : Germania, Les fils d’Odin, Derniers jours à Berlin en 10-18 ; La vengeance des cendres chez Calmann-Lévy et, à partir du 6 mai 2021, en 10-18.

Les enfants du secret

Marina Carrère d’Encausse, Les enfants du secret, Héloïse d’Ormesson, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Mon intérêt pour les émissions et débats animés par Marina Carrère d’Encausse a suscité ma curiosité pour découvrir ce petit roman. J’y ai trouvé les ingrédients d’un bon thriller mais je suis restée un peu sur ma faim.

Un premier chapitre éclaire le lecteur sur le sort d’un enfant victime de la violence paternelle et attire implicitement l’attention sur le sens du titre : Les enfants du secret. Information dont ne disposent pas, bien des années plus tard, Marie Tébert et son équipe de la Crim, quand elles enquêtent sur deux meurtres particulièrement sordides et inexplicables. Rien ne semble relier les victimes hormis le déchaînement de violence dont elles ont été l’objet. La perplexité policière se mue en véritable inquiétude quand le médecin légiste décède brutalement, peu après avoir examiné les cadavres.

De quoi s’agit-il ? Rituels obscurs ? Venus d’où ? On dépasse, semble-t-il, le cadre de la France. Premiers pas vers une pandémie, orchestrée, mais par qui ? Et dans quel but ?

Le lecteur, lui, a une position privilégiée car, détenteur de l’information révélée au début, il pressent où est la bonne piste, mais il est loin d’avoir tous les éléments. Il suit donc avec intérêt les pas des enquêteurs, leurs avancées, leurs espoirs, leurs découragements, jusqu’à la découverte du maillon qui donnera accès à la clé de l’énigme.

Ce livre est donc bien construit, le style est alerte, les dialogues vivants, le suspense bien ménagé, le lecteur entre dans l’univers de la Crim et de son fonctionnement, et il découvre aussi des faits que l’Histoire a laissés dans l’ombre.

Pourtant il manque à ce roman l’épaisseur qui lui ferait passer le cap d’un bon thriller. On est loin de Franck Thilliez ou de Fred Vargas ! Les personnages principaux manquent d’envergure, ils restent un peu convenus, sans véritable relief. On s’attache à l’intrigue mais Marie Tébert n’a pas l’étoffe d’une vraie héroïne.

Un bon moment de détente donc, une lecture agréable, mais qui ne suscite pas un véritable enthousiasme.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Impact

Olivier Norek, Impact, Michel Lafon, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais tellement aimé Entre deux mondes que j’attendais avec impatience un nouvel opus de cet auteur doué et courageux. Impact, malheureusement, me laisse perplexe. Le combat écologique, thème du récit, est évidemment difficile à critiquer : le réchauffement climatique est une catastrophe, le nier est une folie, il y a urgence et la plupart des humains font l’autruche ou ne parviennent pas à changer de modèle de comportement. Mais, pour moi, un roman doit être un roman, il ne peut pas être composé d’une suite de réquisitoires et de plaidoyers, ni d’explications qui remplacent l’action. J’ai toujours trouvé illisibles les romans qui expliquent au lieu de raconter et qui ne savent pas faire confiance à l’intelligence du lecteur. De plus, après un excellent début, je ne me suis finalement attachée à aucun personnage, je n’ai cru ni à l’un ni aux autres. Sans doute parce que l’intrigue est régulièrement interrompue par des tableaux, forts, justes et très bien écrits, mais qui font que je me suis demandé à quoi j’avais affaire. Je ne pense pas qu’il faille nécessairement respecter règles et traditions mais qu’il faut éviter les brouillages contre-productifs. Romanesquement, on est donc, à mon sens, en-deçà de ce qu’Olivier Norek avait produit jusqu’ici. Une fois de plus, je me dis que l’éditeur a été trop pressé de vendre et l’auteur trop pressé d’en finir. Norek aurait pu nous toucher, nous faire peur, nous culpabiliser avec une bonne histoire moins ambitieuse et moins explicite. Ç’aurait été un meilleur roman, et surtout un meilleur message (lisez ses premiers livres, et puis surtout Entre deux mondes, preuve de ce qui aurait pu se passer avec Impact). Cela dit, Olivier Norek est un connaisseur lucide d’une société que nous avons l’habitude de ne pas regarder de trop près, pas sous toutes les coutures, pas trop là où ça pique aux yeux. Je reste admirative et pleine de respect.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : Impact chez l’éditeur ; nos autres critiques de Norek à la lettre N du classement par auteur.

Les chiens de chasse

Jørn Lier Horst, Les chiens de chasse, Gallimard, 2018 (existe aussi en Folio)

Par François Lechat.

J’essaie périodiquement l’un ou l’autre polar nordique, puisqu’ils bénéficient d’une réputation flatteuse. Ils m’ont souvent paru un peu lourds, encombrés de tics destinés à nous faire sentir une certaine épaisseur existentielle. Celui-ci échappe à cette tentation, et assume son caractère de polar : on tourne les pages parce qu’on veut connaître la suite. On le veut d’autant que la trame est originale : il ne s’agit pas de découvrir le meurtrier, mais de savoir si un assassin condamné il y a 17 ans par le héros et qui vient de sortir de prison est bien innocent, comme il prétend en avoir la preuve. Pas convaincu mais honnête, le commissaire Wisting va revenir sur son enquête et, progressivement, la déconstruire, la mettre en doute… Cela ne signifie pas qu’il s’était trompé à l’époque (je ne vous révèle pas la fin, qui n’est pas le point fort du livre), mais bien qu’il doit reprendre les éléments un par un et les aborder sous un autre angle, corriger son regard. Et c’est assez passionnant, surtout que sa fille, journaliste d’investigation, mène une enquête parallèle qui redouble le suspense. Tout cela ne débouche pas sur un chef-d’œuvre, mais sur un récit inhabituel et prenant : un bon moment de détente.

Catégorie : Policier et thrillers (Norvège). Traduction : Hélène Hervieu.

Liens : chez l’éditeur et en Folio.

Tromper la mort

Maryse Rivière, Tromper la mort, Fayard, 2014

Par Anne-Marie Debarbieux.

Une préface éclaire d’emblée le lecteur : Yann Morlaix, tueur en série que la police française croyait bel et bien mort, quoique son corps n’ait jamais été retrouvé, a refait surface en Irlande où il a réussi à se réfugier avec l’aide d’un ami. Deux ans après sa disparition, il commet de nouveaux crimes, l’ADN l’identifie formellement et fait de lui un homme « déjà à demi-mort ou encore à demi-vivant ».

Pas de suspense donc sur l’identité du meurtrier ni sur son mode opératoire ni son but, puisque ce psychopathe, ex-libraire parisien cultivé, épris de légendes médiévales, ne s’attaque qu’à des jeunes femmes dont le prénom s’apparente au monde mythologique, mais sans que ce choix laisse supposer que ses pulsions meurtrières sont liées à des cultes obscurs.

L’intérêt du roman, qui est construit sur des chapitres alternés suivant tantôt le meurtrier tantôt ceux qui le recherchent, repose essentiellement sur deux points : la découverte pour le lecteur de la collaboration entre les polices, puisque Damien, l’enquêteur français qui n’avait jamais été totalement convaincu de la mort de Morlaix, est amené à se rendre en Irlande et à travailler avec ses collègues irlandais. A chacun son fief, ses méthodes et ses investigations ! Travailler ensemble ne va pas toujours de soi.

Par ailleurs, le lecteur est amené à approcher une Irlande qui dépasse les clichés de cartes postales. Pays mystérieux, attirant et austère, aux facettes nombreuses et parfois ténébreuses, encore marqué par les déchirements politiques qui hantent toujours les mémoires. Pourquoi, comment, auprès de qui Morlaix a-t-il trouvé et trouve-t-il encore des complicités qui lui permettent de se cacher, de survivre ? Que savent de lui ceux qui le protègent (ou l’utilisent ?). Pourquoi la belle Alexia devient-elle une cible ? Est-ce lié à son père dont elle poursuit la réhabilitation ? Quel rapport avec Morlaix ?

La cavale du meurtrier peu à peu cerné puis acculé, la progression des recherches, sont surtout prétexte à l’exploration d’un pays assez fascinant et qui garde ses mystères.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Le signal

Maxime Chattam, Le Signal, Albin Michel, 2018 (existe en Pocket)

Par François Lechat.

Je ne suis pas un familier des thrillers fantastiques. J’ai acheté celui-ci pour découvrir Chattam, et parce que l’éditeur annonçait que, avec ce roman, j’allais enfin avoir « VRAIMENT PEUR » en lisant un livre.

Alors oui, forcément, on a peur devant tant de morts atroces perpétrées par des créatures… dont je ne vous dirai rien. Mais, honnêtement, la peur ne dure pas, car on a vite compris de quoi il retourne, au point de sentir le danger dès les premières lignes des scènes qui vont basculer dans l’horreur. Pour autant, ces 900 pages (en Pocket) se lisent d’une traite, car on a envie de savoir jusqu’où l’auteur ira, et quelle explication il donnera à ces meurtres étranges. Et puis les personnages sont attachants, et le décor, très américain, fort bien planté.

Reste que l’explication finale paraît un peu facile, et que l’auteur, tout à son imagination morbide (dans le genre, il a du talent), ne soigne pas son style et n’évite pas les maladresses. A lire pour ce que c’est, donc : un thriller de vacances, qu’on ne lâche pas avant la fin, puis qu’on passe au voisin s’il a envie, lui aussi, de se délasser.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket.

Les fils d’Odin

Harald Gilbers, Les fils d’Odin, Kero, 2016 (existe en « Grands détectives » 10-18)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Conformément à la caractéristique de la collection Grands détectives, Les fils d’Odin est un roman policier inséré dans un contexte historique précis. Il s’agit ici des derniers jours du régime nazi durant le printemps 1945. L’action se situe à Berlin que les bombardements quotidiens dévastent et où la vie quotidienne devient un enfer. La terreur et la délation règnent en maîtres. On ne peut plus se fier à personne.

Dans ce qui devient au fil des jours un chaos, l’ex-commissaire Richard Oppenheimer, d’origine juive, vit désormais dans la clandestinité et la plus grande prudence, après avoir mis en sûreté son épouse afin qu’elle ne soit pas inquiétée à cause de lui. Il est amené cependant à sortir de l’ombre pour aider une amie accusée à tort d’avoir tué son ex-mari. Tout l’accuse, et le fait que cet homme ait exercé de sinistres activités expérimentales n’arrange rien. Oppenheimer, au péril de sa vie, remonte pas à pas la piste d’une secte ultra nazie, mais parviendra-t-il à sauver son amie de la condamnation à mort ? C’est l’enjeu du roman dont le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page. Mais finalement l’enquête et ses rebondissements restent presque secondaires au regard des évocations de la situation de Berlin à ce moment précis de son histoire. Le point de vue qui en est donné de l’intérieur par Oppenheimer, qui n’est pas un héros au sens romanesque du terme, est assez rarement évoqué et absolument passionnant.

Catégorie : Policiers et thrillers (Allemagne). Traduction : Joël Falcoz.

Liens : chez Kero ; en 10-18.

La série des « Poulets grillés »

Sophie Hénaff, Poulets grillés, Rester groupés et Art et décès, Albin Michel, 2015, 2016 et  2019 (disponibles en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

J’ai dévoré ces trois polars à la suite l’un de l’autre et, le troisième à peine terminé, les personnages me manquent déjà ! Car l’humain tient, chez Sophie Hénaff, une place de choix. Ces « poulets » sont ceux d’une équipe de la police judiciaire parisienne qu’on voit grossir, se souder, et à laquelle on ne peut que s’attacher, chacun des personnages ayant ses fêlures et ses différences, et tenant un rôle spécifique dans les intrigues et les rebondissements. Rebondissements qui savent nous prendre par surprise : les actions sont comme des trébuchements, elles avancent, titubent comiquement, sont tout sauf linéaires, et c’est très bien comme ça.

Dans Poulets grillés, la brigade des Innocents se constitue, ramassis de policiers dont les autres services ne veulent pas, dirigée par la commissaire Anne Capestan, intelligente et orgueilleuse, têtue et diplomate, une excellente flic et une chef sans besoin d’autorité – c’est un exemple de lucidité et de tolérance ! On y rencontre notamment Louis-Baptiste Lebreton, grand et bel homme, droit et triste – une occasion pour l’auteure d’aborder l’homophobie sous un angle inattendu, avec une finesse remarquable. Poulets grillés est le plus étonnant des trois romans. Peut-être du fait que quelque chose s’y construit contre toute attente ; certainement en raison de ses multiples qualités : originalité, sensibilité, justesse du ton, intelligence de la construction et j’en passe. Il mérite amplement les prix qui lui ont été attribués ! La brigade y résout sa première affaire puis, dans Rester groupés, alors qu’elle se croyait placardisée et juste bonne à enchaîner les parties de billards dans la « salle de jeu » du commissariat, l’équipe est plongée dans une nouvelle enquête, construite sur un modèle à tiroirs qui fonctionne parfaitement bien, avec notamment des courses-poursuite dans Paris, dont une qui m’a beaucoup fait rire, et une scène de rue (une manifestation de hooligans) exceptionnelle. Cet opus est le plus épique des trois, et la palme de l’originalité et de la drôlerie y revient sans conteste à Saint-Lô, le mousquetaire de la brigade. D’une dynamique assez différente, Art et décès, comme son titre l’indique, se situe dans le milieu du cinéma – à peine caricaturé –, autour du personnage d’Eva Rosière, capitaine excentrique s’étant enrichie sur le dos de la police (je vous laisse découvrir comment). Elle est cultivée et vulgaire juste ce qu’il faut pour constituer un excellent personnage de polar ! Dans cette histoire, un bébé vient constamment interférer et participera d’ailleurs à la résolution finale – un fameux clin d’œil aux femmes seules qui jonglent au quotidien entre enfant(s) et travail. C’est l’épisode le plus burlesque, et peut-être celui par lequel Sophie Hénaff démontre définitivement qu’elle n’est pas une auteure d’occasion, que les premiers opus n’étaient pas accidentels : elle a décidément à la fois une grande capacité à caractériser ses personnages, un fameux talent de narratrice, d’excellents dialogues et un style affirmé, homogène, drôle et efficace.

Une mention particulière pour ces tout petits chapitres, un pour chaque personnage dans chaque opus, distribués ici et là au fil des occasions et qui tombent toujours juste. Impressionnistes, hors champ, inattendus, délicieux, ils atteignent leur cible à chaque fois : le cœur du lecteur.

Inutile de dire que j’espère une suite !

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : La page consacrée à l’auteure chez son éditeur. Au Livre de Poche : Poulets grillés, Rester groupés, Art et décès.

L’Énigme de la chambre 622

Joël Dicker, L’Énigme de la chambre 622, De Fallois, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

J’étais curieuse de lire le dernier Joël Dicker après un avis réservé sur le précédent. Ce nouveau roman est plus intéressant, car si l’histoire est toujours assez rocambolesque, elle se disperse moins entre de multiples personnages.

L’action se déroule à Genève, patrie de l’auteur, qui se met lui-même en scène sous l’appellation « l’écrivain ». Séjournant dans un hôtel de luxe, il remarque qu’à la chambre 621 succède la 621 bis et non la 622. Intrigué, il apprend que quelques années plus tôt un meurtre a été commis dans cette chambre, dont l’auteur n’a jamais été identifié. Pour ne pas nuire à la réputation de l’établissement, on a modifié le numéro de la chambre.

Joël et son amie Scarlett décident de reprendre toute l’enquête.

On évolue alors entre deux personnages que tout oppose : Macaire Ebezner, successeur attendu à la présidence de la très renommée banque fondée par son grand-père, et Levovitch, dit Lev, fils d’un comédien raté qui projette sur lui ses rêves inaccomplis et ses frustrations. Macaire est un homme riche, très compétent, mais il n’est pas un homme brillant. Il inspire l’estime, non l’admiration. Lev est pauvre, séduisant, audacieux et manipulateur. Deux hommes, deux mondes, deux milieux. À leurs côtés, une femme, la belle Anastasia, d’origine modeste, dont la mère est prête à tout pour la marier dans le « beau monde ». Convoitée par Macaire et par Lev, Anastasia qui aime l’un comme un ami et l’autre comme un amant a bien du mal à trouver sa place.

Tout s’accélère quand, à la mort du patriarche, la succession à la présidence du groupe bancaire ne se passe pas du tout comme prévu. Et c’est à l’occasion de la grande soirée où le nom du nouveau président doit être officialisé qu’un homme est assassiné dans la chambre 622.

Rebondissements, coups de théâtre, les ingrédients d’un bon thriller sont là pour tenir en haleine le lecteur sur la progression de l’enquête de l’écrivain.

Il ne faut pas chercher dans ce roman une grande épaisseur psychologique, ni être tatillon sur la vraisemblance de certaines situations, il faut se laisser emporter par la succession des événements entre intrigue sentimentale, enjeux financiers, rivalités sociales, jusqu’à la révélation finale.

Un bon roman de détente mais qui pourrait néanmoins éviter quelques longueurs.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker (dans le classement par auteur).

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