Surface

Olivier Norek, Surface, Michel Lafon, 2019

Par Brigitte Niquet.

Surface… On peut a priori rêver d’un titre plus attractif, surtout pour un polar. Pourtant, au fil de la lecture, on comprend combien ce choix est judicieux : si l’on excepte son acception mathématique, tous les sens propres et figurés du mot pointent, en effet, le bout de leur nez à un moment ou à un autre.

Qu’y a-t-il donc sous cette surface ? Pour faire bref, c’est l’histoire du capitaine Noémie Chastain, en poste au Quai des Orfèvres, à la Brigade des stups. Respectée sinon aimée de tous, elle adore son métier. Mais lors d’une opération presque routinière, elle se fait flinguer par un dealer qui lui balance une décharge de plombs en plein visage. Fin du prologue. Noémie ne sera plus jamais Noémie, elle fait partie désormais des « gueules cassées » et se rebaptise No, une manière comme une autre d’exprimer son refus de ce qui lui arrive.

Pour ne rien arranger, on découvre dans une première partie intitulée « En pleine tête » que loin d’être couverte d’honneurs, No, trop dérangeante, se retrouve mutée « provisoirement » dans un village au fin fond de l’Aveyron, soi-disant pour auditer un commissariat qui ronronne dans l’inaction. Il faut avouer que cette première partie ronronne un peu, elle aussi, et semble longuette, bien qu’elle n’occupe qu’une cinquantaine de pages. Elle fait penser aux scènes « d’exposition » dans les tragédies classiques. Nécessaires, sans doute, mais un peu fastidieuses quand même. Heureusement, il reste 400 pages, 400 pages menées tambour battant et divisées en trois parties : « En pleine campagne », « En pleine tempête » et « En plein cœur » (titres suffisamment évocateurs, peut-être, pour se passer de commentaires), 400 pages qui, elles, se dévorent d’un trait. Sur un rythme haletant, on y suit No qui, loin de se laisser placardiser, s’en va-t-en guerre, galvanisant ses nouveaux collègues, surtout lorsque refait surface une ancienne affaire datant de 25 ans (la disparition restée inexpliquée de trois enfants) que tout le monde avait, semble-t-il, oublié ou feint d’oublier, et qu’elle n’aura de cesse d’élucider.

Y parviendra-t-elle et s’ouvrira-t-elle ainsi la voie vers une possible reconstruction ? C’est tout l’enjeu de ce suspense dont l’auteur a bien mérité sa récente notoriété. Outre l’originalité de son intrigue et l’empathie manifeste qu’il éprouve pour son héroïne et nous fait partager, certaines scènes, comme l’incendie de la grange où  sont enfermés de nombreux animaux, sont des morceaux d’anthologie.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique d’Entre deux mondes. Toutes nos lectures de Norek seront regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

Tangerine

Christine Mangan, Tangerine, Harper Collins, 2019

Par Brigitte Niquet.

Avant toute chose, écoutez la grande Joyce Carol Oats elle-même parler de ce livre : « Imaginez Donna Tartt, Gillian Flynn et Patricia Highsmith écrivant ensemble le scénario d’un film de Hitchcock. » Avec un tel label en couverture, on est convaincu d’avoir affaire à un chef-d’œuvre et on a du mal à croire qu’il puisse s’agir d’un premier roman.

Et pourtant c’est le cas, et il faut dire que l’on reste admiratif devant la perfection avec laquelle tout fonctionne dans ce récit où rien n’est laissé au hasard. Le cadre est assuré par la ville de Tanger dans les années 50, écrasée de chaleur et de poussière, si vivante, si grouillante, si attirante et répulsive à la fois qu’elle devient presque un personnage de l’intrigue à part entière. Deux jeunes femmes, Alice et Lucy, qui ont été « colocs » et amies intimes pendant leur scolarité en Angleterre, s’y retrouvent, après avoir été séparées suite à un drame affreux sur la nature duquel le lecteur ne sera éclairé que tardivement. Alice a été internée en psychiatrie, puis a épousé John et c’est pour le suivre qu’elle a atterri au Maroc, où elle vit quasi cloîtrée dans un appartement obscur, où débarque un beau jour Lucy, que nul n’attendait là. Que vient-elle y faire ? Elle n’a qu’à claquer des doigts pour qu’Alice lui mange de nouveau dans la main, et elle ne s’en prive pas. Mais quel but poursuit-elle exactement ? C’est tout le nœud de l’histoire, dont la clé ne sera donnée, bien entendu, qu’au dernier chapitre, même si, rétrospectivement, on s’aperçoit que les indices étaient nombreux et savamment saupoudrés d’un chapitre à l’autre.

Voilà donc un thriller quasi parfait. Trop parfait, peut-être. Avec le recul, on se dit que la recette du best-seller est appliquée avec un peu trop de soin, que le tout est un peu trop calibré, à l’image de la construction du livre (un chapitre où c’est Alice qui raconte alternant scrupuleusement avec un où c’est Lucy). Parfois, on se prend à rêver à un jeu de dupes plus complexe, plus pervers, où l’on ne saurait plus qui est qui ni qui parle. « Elle m’était si proche, dit Alice (non sans une certaine naïveté), qu’il semblait parfois que nous étions une seule et même personne ». Joli raccourci, dont on peut regretter qu’il soit presque unique et que cette ambiguïté quelque peu schizophrénique ne soit pas exploitée davantage. Cela aurait ajouté aux qualités déjà nombreuses de Tangerine.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Laure Manceau.

Liens : chez l’éditeur.

Le manuscrit inachevé

Franck Thilliez, Le manuscrit inachevé, Fleuve noir, 2018 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune fille dont les mèches blondes dépassent joliment de son bonnet de laine. Une maison isolée dans les dunes, près de Berk, battue par des vents rageurs chargés de sable. La chambre encombrée d’un petit hôtel où un flic visionne des images terribles. Des routes enneigées cernées de noires montagnes. Des chemins perdus dans des forêts hostiles. Le silence, la peur, les coups. Et puis tous ces moments où les personnages se prennent la tête entre leurs mains : Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Car, d’un côté, Vic, un flic au bord du désespoir, écoeuré, fatigué mais acharné et, d’un autre côté, Léane, la mère brisée d’une jeune fille disparue, mènent chacun une enquête qui nous entraîne dans le glauque, le gel et la violence, dans l’impossible, la folie, l’horreur.

Ce roman policier qui a tout du thriller psychologique est complexe – sans qu’on s’y perde car l’auteur sait rappeler les noms ou les lieux quand il le faut – et nous fait l’honneur de s’adresser à notre intelligence. Car nous, lecteurs, qui cherchons aussi à comprendre, les regardons tous deux avancer vers leur vérité sans savoir ce que l’autre a découvert ; nous qui pouvons recroiser leurs informations, nous faisons hypothèse sur hypothèse. Mais nous sommes pris au dépourvu à chaque nouvelle révélation. Les actions, les rebondissements se succèdent, nous gambergeons, mais nous sommes englués dans la complexité de l’affaire, dans la souffrance des enquêteurs, dans l’atmosphère visqueuse et glaciale qui ne quitte pas le livre un seul instant.

Je ne suis pas sûre qu’il était nécessaire d’enchâsser deux histoires de manuscrits inachevés à une intrigue qui se suffisait à elle-même, mais Franck Thilliez écrit de mieux en mieux et comme son inventivité, son sens de la construction et du rythme sont remarquables, il atteint un niveau qui lui fait bien mériter son succès.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : sur lisez.com.

Piégée

Lilja Sigurdardóttir, Piégée, Métailié Noir, 2017 (disponible au Cercle Points)

Par Sylvaine Micheaux.

L’été s’achève, mais voici un bon petit roman policier : Piégée, prix islandais du roman policier 2016. Il est le premier d’une trilogie « Reyjavik Noir » dont le Tome 2 s’intitule Le filet (2018) et le Tome 3 La Cage (2019).

Nous plongeons vraiment dans le noir islandais. Nous sommes fin 2010, début 2011, en pleine crise économique et boursière islandaise, au moment où le volcan au nom imprononçable est prêt à exploser.

Sonja, jeune maman au départ sans histoire, se retrouve divorcée, sans le sou, sans appartement, quand son mari Adam, riche banquier, et son fils Tomas de 9 ans, la découvrent au lit avec Agla son amante. Pour récupérer au moins une garde alternée de son fils, il lui faut d’urgence de l’argent. Et en empruntant aux mauvaises personnes, elle se retrouve piégée, obligée de devenir passeuse de drogue de l’Europe vers l’Islande, ne sachant comment s’échapper de cette situation et, en même temps, prenant très au sérieux le personnage de femme d’affaires qu’elle a créé comme couverture pour expliquer ses nombreux voyages.

Bragi, un douanier proche de la retraite commence à s’intéresser à cette jolie jeune femme, toujours tirée à 4 épingles, semblant sortie d’un magazine. Quant à Agla, qui travaille dans la finance, elle essaie de faire face à la brigade financière suite à de nombreuses évasions fiscales.

C’est un roman qu’on ne lâche pas, nerveux car composé de chapitres courts de 2-3 pages. C’est une Islande très loin de la carte postale touristique, mais qui semble très réaliste avec des personnages attachants, très chahutés par la vie.

Je viens de terminer le Tome 2, Le Filet, tout aussi passionnant, où on retrouve les mêmes personnages.

Catégorie : Policiers et thrillers (Islande). Traduction : Jean-Christophe Salaün.

Liens : chez Métailié, au Cercle Points.

Octobre

Søren Sveistrup, Octobre, Albin Michel, 2019

Par Florence Montségur.

Ça va bientôt être la saison de faire des bonshommes en marrons. Ça pourrait être mignon. Mais une fois qu’on a lu Octobre, l’idée fait froid dans le dos.

Un marginal a avoué avoir enlevé et tué la fille de Rosa Hartung, ministre danoise des affaires sociales ; Rosa et son mari tentent, un an plus tard, de retrouver une vie à peu près normale. Mark Hess, enquêteur à Europol, réputé avoir des ennuis avec sa hiérarchie, débarque à Copenhague avec son petit sac de voyage, trempé jusqu’aux os parce que c’est l’automne et qu’il pleut vraiment beaucoup. Naia Thullin n’aime pas travailler à la crim’, elle voudrait se faire muter au service de lutte contre la cybercriminalité ; mais on a retrouvé le cadavre mutilé d’une femme et il faut bien y aller, y aller avec ce Mark Hess pas très clair et pas très coopératif.

Les personnages secondaires sont un peu stéréotypés : ce sont de mauvais flics permettant le succès d’enquêteurs à la fois plus doués et plus moraux. Mais le roman est inlâchable. Meurtres sanguinaires, inquiétude, rebondissements, ratés et fausses pistes… Un thriller de bon niveau, un auteur à suivre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Danemark). Traduction : Caroline Berg.

Liens : chez l’éditeur.

Laurie

Stephen King, Laurie, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle de 41 pages, qui paraît d’abord innocente, vous plonge soudain dans la peur. Stephen King vous touche gentiment, il vous raconte une histoire sans prétention : blasé, vous vous dites que « Ouais, on sait bien que… C’est pas nouveau »; fleur bleue vous pensez « Comme il est mignon le petit chien ! »; enfin, vous êtes là, le chien roulé en boule à vos pieds, vous êtes presque endormi, juste un peu en alerte parce que vous savez qu’avec Stephen King il y a toujours du thriller dans l’air… Et puis paf ! Ça y est, vous tremblez.

Et comme elle est disponible gratuitement en PDF, la voilà, y a qu’à cliquer ici.

Évidemment, c’est un coup de pub pour tenter de vous faire acheter le dernier roman de S. King traduit chez Albin Michel. Mais on n’est pas obligés de se laisser faire et c’est un coup de pub qui fait passer un bon moment. Surtout que la traduction est excellente.

Catégorie : Nouvelles ; Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Des larmes sur River Falls

Alexis Aubenque, Des larmes sur River Falls, Bragelonne, 2018

Par Florence Montségur.

Celui-ci est bien la suite de Retour à River Falls, même si nous y entamons une toute nouvelle histoire. La cohérence entre les épisodes est si grande qu’on pourrait se demander si l’auteur n’a pas tout écrit d’un coup ! Sauf qu’il y a six volumes, tout de même, à ce jour.

Dans Des larmes sur River Falls, la résolution du meurtre d’un fermier met à nouveau en concurrence la police et les journalistes. Aubenque s’est amusé à faire de chacun de ses personnages un caractère à double face. Stephen sauve des vies mais n’est pas du tout un héros classique : il fait partie d’un groupe de justiciers ; Hurley mène une double vie ; Logan… Non, je ne vous dirai pas tout.

Le décor reste insignifiant et la psychologie des personnages assez simple. En fait, je me demande pourquoi situer ces intrigues aux États-Unis ! Mais cela se lit facilement, sans se poser de questions, grâce à une langue bien maîtrisée et des stratégies d’écriture sans originalité mais efficaces.

Disons qu’un lecteur habitué à plus substantiel ou plus littéraire se détendra d’un épisode mais s’ennuiera au deuxième, surtout s’il suit directement. Je crains que l’auteur sache décliner à l’infini les mêmes ficelles et, entre les ficelles, il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent. Pour des vacances-détente, donc, sans plus.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Retour à River Falls

Alexis Aubenque, Retour à River Falls, Bragelonne, 2017

Par Florence Montségur.

Stephen Callahan, journaliste ayant roulé sa bosse dans des pays en guerre, revient dans sa ville natale pour vivre un peu plus paisiblement. Mike Logan, lui aussi, revient à River Falls après des années d’absence. Il est élu Shériff et va avoir fort à faire avec le meurtre d’une jeune fille, qui permet de penser qu’un tueur en série rode dans les parages…

Celui-ci est le quatrième d’une série de six polars (dont le dernier vient de paraître) se déroulant tous dans la même petite ville américaine des Rocheuses. L’auteur est français ! raison pour laquelle, sans doute, la couleur locale n’est pas ce qui domine sous sa plume, mais la langue est précise et propre – ce qui n’est déjà pas mal de nos jours – et l’intrigue est bien construite. Très bien même : sans complications inutiles mais d’une grande efficacité. Comme lecture de vacances, c’est tout à fait approprié. J’ai d’ailleurs acheté la suite (Des larmes sur River Falls).

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : La page sur l’auteur chez Calmann-Lévy (pour la « saison 1 ») ; la page sur l’auteur chez Bragelonne (pour la « saison 2 »). Voir aussi la critique de l’opus suivant : Des larmes sur River Falls.

Les compromis

Maxime Calligaro et Eric Cardère, Les compromis, Payot & Rivages, 2019

Par François Lechat.

Ce livre est un pari, inattendu, culotté, et plutôt réussi. L’idée est d’initier le lecteur au fonctionnement des institutions européennes, à Bruxelles, et en particulier du parlement, en insérant les informations adéquates dans une trame policière. Car il s’agit d’un roman, publié dans la collection Noire des éditions Rivages, et qui s’ouvre comme il se doit sur un meurtre, celui d’une députée écologiste française qui combat trop farouchement l’industrie du diesel. S’ensuit une triple enquête, celle de la police belge, du narrateur et d’un de ses amis journalistes, assez bien troussée, qu’on lit avec intérêt même si on peut difficilement crier au chef-d’œuvre. Il y a même des histoires d’amour et de séduction, car les fonctionnaires européens sont comme nous tous. Mais l’essentiel réside dans l’habileté des auteurs à profiter de l’intrigue pour distiller leur savoir, par petites touches bien troussées, sur l’art des compromis européens, le rôle des parlementaires, la place démesurée que prend le droit (et non la volonté politique) dans le fonctionnement de l’Europe, etc. Une bonne occasion d’apprendre en se divertissant, ou de se divertir en apprenant, comme le souligne Dany Cohn-Bendit dans sa préface. Europhobes s’abstenir ? Même pas : une assistante parlementaire du Rassemblement national va briser les tabous du narrateur…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Le Bourreau de Gaudi

Aro Sáinz de la Maza, Le Bourreau de Gaudi, Actes Sud (Actes noirs), 2014

Par Sylvaine Micheaux.

Un nouvel auteur pour moi, avec un nouveau héros, flic bien sûr, barcelonais jusqu’au bout des ongles, Milo Malart.

On m’a dit :  » Toi qui reviens de Barcelone, il faut que tu lises ce livre.  » J’ai pris le pavé, 663 pages, et je n’ai pas été déçue.

Un homme en flammes est trouvé, accroché au balcon de la Pedrera, casa emblématique de Barcelone réalisée par Gaudi. Cet homme, haut responsable de La Caixa, grande banque espagnole, a été enlevé et torturé.

Milo Malart, policier sous le coup d’une mise à pied sans solde et mal vu par sa hiérarchie, est rappelé d’urgence. Ce policier à l’esprit torturé, comme souvent dans les polars actuels, est malgré tout considéré comme le meilleur enquêteur de Barcelone, personnage solitaire mais arrivant à se mettre dans la peau et la tête des assassins. On lui adjoint une jeune inspectrice, Rebecca, qui doit le surveiller et calmer ses initiatives.

Meurtre isolé ou tueur en série ? Surtout que le président de la fondation Gaudi disparaît également : est-il en fuite, après avoir détourné des millions d’euros des caisses de l’association ou a-t-il également été enlevé par le tueur ?

Nous sommes en 2010, peu de temps avant que Benoit XVI consacre la Sagrada Familia, dont l’intérieur est enfin achevé. Le temps presse, surtout s’il s’agit d’un tueur en série.

Le Bourreau de Gaudi est un excellent policier, haletant, mais roman noir. On visite tout Barcelone, les beaux et les moins beaux quartiers. Les œuvres réalisées par Gaudi sont omniprésentes (d’ailleurs je m’étais fait la réflexion : « Que serait Barcelone sans Gaudi et ce tourisme à tout va ? »). On plonge dans la politique locale, dans le monde des quatre cents familles qui tiennent les finances, les institutions et la politique et dans le monde des personnes expulsées sauvagement, d’abord avant 1992 pour moderniser Barcelone en vue des J.O., et ensuite lors du virage de la ville vers le tourisme de masse.

Peut-être un peu noir pour une lecture d’été.

Catégorie : Policiers et thrillers (Espagne). Traduction : Serge Mestre.

Liens : chez l’éditeur.

Dernier arrêt avant l’automne

René Frégni, Dernier arrêt avant l’automne, Gallimard, 2019

Par Brigitte Niquet.

Quiconque s’est promené dans les paysages sublimes des Alpes de Haute-Provence y a forcément croisé le fantôme de Giono et l’ombre plus discrète mais bien vivante, elle, de René Frégni. Ce dernier en est tombé raide amoureux (comme on le comprend !), il y vit et y a écrit l’essentiel de son œuvre.

Le talent de Frégni et l’éclectisme de son inspiration ne sont plus à démontrer, aussi est-il presque amusant de le découvrir cette fois dans la peau d’un auteur soi-disant en panne totale d’inspiration et qui espère se ressourcer – ou à défaut renoncer à toute activité littéraire – en devenant le gardien d’une abbaye en ruine et en cours de réfection, ce dont le charge un mystérieux commanditaire qu’il ne verra jamais. Une petite chatte abandonnée qu’il baptise Solex et qui le suit partout le choisit comme maître exclusif, et voilà un duo constitué pour être heureux sans se torturer les méninges, d’autant que l’auteur peut compter sur l’amitié indéfectible d’un couple qui tient une librairie à Riez et ne vit que pour et par les livres.

Mais voilà, en jardinant autour de l’abbaye, René exhume un cadavre fraîchement enterré et la machine se remet en marche, l’auteur de polars friand d’énigmes inédites se réveille et…

Non, vous n’en saurez pas plus. Lisez Frégni pour connaître la suite, ce n’est peut-être pas son meilleur livre mais sans doute (dit-il) le dernier, et surtout, outre qu’il nous plonge dans une intrigue policière peu banale, il baigne dans la lumière inégalable de la région de Manosque où l’auteur réside et qu’il décrit si bien, si sensuellement. Ce seul argument devrait suffire à convaincre bien des lecteurs potentiels.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; la critique que Brigitte avait faite de Tendresse des loups (Gallimard-Folio, 1998).

L’homme de Kaboul, Baad et Kaboul Express

Cédric Bannel, L’homme de Kaboul (2011), Baad (2016), Kaboul Express (2017), Robert Laffont, coll. « La Bête noire »

Stylo-trottoir. Autour d’une table.

C’est Pierre qui signale cette trilogie de romans policiers qui se déroulent en Afghanistan.

— Il y a un flic afghan incorruptible, un personnage suisse, aussi, et une flic française. Daesh et talibans font partie du jeu, mais pas que. Et comme l’auteur connaît très bien le pays, on apprend plein de choses !

— Il y a beaucoup d’action ?

— Oui !  C’est même parfois assez violent. Et ça se termine parfois un peu rapidement, mais ce n’est pas grave, parce que c’est vraiment super. Et  Le copain avec lequel j’échange des livres a beaucoup aimé lui aussi.

Catégories : Policiers et thrillers.

Liens : L’homme de Kaboul, Baad, Kaboul -express sur Lisez.com.

Complot

Nicolas Beuglet, Complot, XO éd°, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Alors que Sarah Geringën, ancienne militaire de l’armée norvégienne ayant servi en Afghanistan et devenue inspectrice de police, s’installe tranquillement dans sa nouvelle demeure dans une île en face d’Oslo avec Christopher son mari, ex correspondant de guerre, et le fils adoptif de celui-ci, un hélico des forces spéciales vient la chercher pour une mission top secret : la première ministre norvégienne vient d’être trouvée assassinée, nue et martyrisée, tout au nord du pays. Quel secret cachait-elle pour qu’on la tue de cette manière ?

C’est le début d’un intense thriller qui va nous emmener du grand nord au Liban, dans la cité antique de Byblos, le mystère ayant ses sources 2700 ans auparavant, et même à Rome. Car après la mort de la première ministre, deux autres femmes sont en grand danger. Pourquoi ? Comment  les identifier ? Quel complot essaie de les éliminer ? Sarah, aidée de Christopher, va mener l’enquête, parfois poursuivie, parfois devancée par le meurtrier.

C’est un roman qu’on ne quitte pas, bien écrit, très cinématographique, vraiment documenté et – incroyable mais vrai – très féministe. Nicolas Beuglet, que je ne connaissais pas, est de la veine des Thilliez, Minier et autre Dan Brown (pour la partie complot). Complot est son second roman, après  » Le Cri » dans lequel je vais me plonger très rapidement.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Sans défense

Harlan Coben, Sans défense, Belfond Noir, 2018 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Pour qui nous prend-on ?

J’avais fait la rencontre de Myron, Win, Esperanza, Big Cindy, papa et maman, personnages fétiches d’Harlan Coben, en lisant coup sur coup Mauvaise base (2008) et Peur noire (2009). J’avais passé du bon temps – le plaisir de la découverte – et je n’ai pas de regrets. Il y a quelques semaines, j’avais essayé un des ouvrages de la trilogie pour jeunes dans laquelle c’est Mickey Bolitar, 16 ans, le neveu de Myron, qui mène les enquêtes avec ses camarades Ema et Spoon. J’avais trouvé ça mauvais, disons-le, mais j’excusais l’auteur en me disant qu’il ne maîtrisait pas le genre « jeunesse ». D’autant qu’il avait, à mes yeux, fait la preuve de ses talents avec Double piège (2017), qui met en scène d’autres personnages et repose sur des valeurs plus sûres, et qui m’avait vraiment beaucoup plu. J’avais donc bon espoir en attaquant Sans défense (2018), mais Coben y revient avec toute sa bande et le récit commence en se focalisant sur Win, personnage omniscient, super fort et infiniment riche (ce qui est très commode, évidemment) commettant en quelques secondes trois meurtres totalement injustifiés qu’il raconte lui-même en levant les épaules : que voulez-vous, il est comme ça. Ensuite, tout est à l’avenant : il suffit d’être accompagné de Zora (ex du Mossad) pour que les méchants prennent peur ; il suffit d’envoyer Esperanza (ex-star du catch) se renseigner sur ci ou ça pour recueillir des infos utiles… Claquements de doigts. Enfin, pour ne parler que de l’essentiel, il y a des répétitions comme si l’auteur ne s’était pas relu, et quelques bizarreries comme si la traductrice elle-même en avait un peu marre de faire du Coben.

Je suis aussi déçue qu’agacée car, au moment d’écrire ces lignes, Sans défense est encore dans le top 10 des meilleures ventes en France par les simples pouvoirs d’une réputation et de la publicité (tout un mur dans la grande librairie où il m’arrive de m’égarer). On m’objectera que nombre de lecteurs sont moins exigeants que moi et que, d’ailleurs, j’ai fini le livre. Je ne peux en effet nier à Coben l’art de donner envie de connaître la fin de ses histoires ; il y excelle. Mais en même temps, je ne peux m’empêcher de me (re)poser la question (en pensant également à Amélie Nothomb et quelques autres) : pour qui nous prend-on ?

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Roxane Azimi.

Liens : La publicité du livre sur lisez.com ; le classement des meilleures ventes en France sur Edistat.

Munich

Robert Harris, Munich, Plon, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

27 septembre 1938, Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie. À Londres, c’est l’effervescence autour du Premier Ministre Chamberlain : il faut sauver la paix ! Hugh Legat, jeune diplomate, est l’un des secrétaires du PM détaché au 10, Downing Street par le Foreign Office. Il assiste aux efforts britanniques pour maintenir le contact avec le Reich et négocier ce qu’il est possible de négocier. Paul von Hartmann, jeune diplomate allemand, assiste lui à la marche furieuse du Führer vers la guerre. Le roman va se dérouler sur quatre jours cruciaux, sous la forme d’un thriller diplomatique. Et même si le lecteur sait bien qu’ils seront signés, à la fin, ces fameux Accords de Munich (dont il n’est pas nécessaire de savoir grand chose pour apprécier le roman), l’attente, la menace de guerre, l’imprévisibilité d’Hitler créent une atmosphère très forte. D’autant que le sort qui sera réservé à Hugh Legat d’un côté et à Paul von Hartmann de l’autre nous tient en haleine jusqu’à la fin.

Un bémol cependant : le très grand nombre de personnages, dont tous ne me semblent pas indispensables au roman, même s’ils figurent dans l’Histoire. On aurait au moins mérité une liste des membres des gouvernements concernés pour s’y retrouver. Cela nous aurait également permis de distinguer les personnages historiques et fictionnels, d’autant que l’auteur fait apposer la mention : « Ce roman est une oeuvre de fiction. Les noms, personnages et actions sont le fruit de l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des événements ou des lieux serait purement fortuite ». Formule qui laisse perplexe…

↑ De G à D : Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et Ciano. Munich, 29 septembre 1938.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le site de l’éditeur est lisez.com.  Voici ma liste des personnages, si elle peut être utile. Consultez notre classement par auteur à la lettre H pour découvrir nos autres critiques de romans de Robert Harris.

Je te protégerai

Peter May, Je te protégerai, Rouergue Noir, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Niamh et Ruairidh Macfarlane, les propriétaires d’une entreprise de textile renommée fabriquant un tweed exceptionnel, sont à Paris pour un salon de la mode. Niamh, soupçonnant  son mari d’infidélité, suit son époux qui monte en voiture avec sa présumée maitresse, voiture qui explose sous ses yeux. Un temps retenue par la police française, Niahm peut repartir chez elle, sur l’île Lewis, dans les Hébrides, à l’extrême nord-ouest de l’Écosse.

Plongeant dans les souvenirs de Niahm, Peter May nous narre l’histoire des Macfarlane, qui se connaissent depuis leur tendre enfance et que tout veut séparer. Et là, l’écriture de May est magique ; il nous décrit cette île d’Écosse battue par les vents, austère, faite de landes, de tourbières, de falaises argentées, de mer et de vents, la vie rude de ses habitants pauvres qui survivent de la pêche et du tissage, qui parfois doivent quitter leur île mais n’ont de cesse d’y retourner. Au trois quarts du livre, on replonge dans l’enquête policière, voire le thriller. On saura qui a tué et pourquoi, mais pas vraiment comment.

En résumé, un roman policier qui démarre sur une bonne idée, qui se perd et se termine par une fin un tantinet bâclée, au centre duquel se trouve une belle histoire romantique et des pages magnifiques sur cette île d’Écosse : on est sur les falaises battues par le vent, dans  une luminosité extraordinaire, au milieu de paysages sauvages et envoûtants.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Sur le ciel effondré

Colin Niel, Sur le ciel effondré, Rouergue Noir, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Vous n’avez pas pris l’avion, vous ne portez pas de jungle boots, vous ne connaissez pas de piroguier, et pourtant vous allez pénétrer la forêt amazonienne, en découvrir les rivières et les criques, les plantes et animaux aux noms improbables, y croiser des tribus prises entre smartphone et mode de vie local, entre évangélisme et croyances ancestrales. Vous allez vivre au rythme des découvertes de la gendarmerie française, tentant de résoudre différentes affaires dans cette Guyane peuplée de chercheurs d’or, d’adolescents en rade, de vieux sages mystérieux. Vous allez souffrir de la chaleur et de l’humidité, souffrir pour les personnages que vous aurez, tous, envie de comprendre. Vous allez espérer aussi, beaucoup espérer. Et puis, quand vous refermerez le livre en vous demandant si vous venez de lire un grand roman de la littérature française, un roman policier ou un conte merveilleux, vous devrez rester assis un moment sans faire de geste brusque, le temps que les esprits du Haut Maroni aillent rejoindre leur Guyane natale ou envoûter d’autres lecteurs.

Prenant, habile, savant, sensible, respectueux, superbement écrit. Dépaysement garanti.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Un cri sous la glace

Camilla Grebe, Un cri sous la glace, Calmann-Lévy, 2017 (Poche 2018)

Par François Lechat.

Avec la mode du polar nordique, on commence à publier du moins bon. Celui-ci remplit son contrat sur un point : dès les premières pages et jusqu’à la fin on a envie de savoir qui est l’assassin et même, après quelque temps, qui est la victime (car il y a un doute). Et on suit l’histoire sans peine, aidé par un style simple et une construction légèrement sophistiquée mais limpide. Le problème est que cette simplicité confine à la platitude, et que l’auteur use de ficelles pour donner de l’épaisseur à ses personnages (flash-backs, ambiance hivernale et problèmes existentiels). Et, surtout, qu’on devine le dénouement 70 pages avant la fin, ce qui est ballot. A lire pour s’aérer le cerveau, sans plus.

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de poche. Lire aussi notre critique du Journal de ma disparition, de la même auteure.

Les chemins de la haine

Eva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018

Par Jacques Dupont.

« Pas de corps reconnaissable, pas d’empreintes, pas de témoin. L’homme brûlé vif dans l’abri du jardin des Barlow est difficilement identifiable. Pourtant la police parvient assez vite à une conclusion : il s’agit d’un travailleur immigré estonien. »  J’ai mis des guillemets, parce que c’est le début du quart de couverture, et je l’ai copié parce que je ne pourrais pas mieux faire que l’éditeur. Il s’agit d’un roman policier, le premier de l’Anglaise Eva Dolan. Une belle réussite, à lire sans s’interrompre : nombre de personnages apparaissent au fil de l’histoire, qui va se complexifiant – mais demeure très maîtrisée par l’auteur. Rien à dire sur le style – toute l’énergie est passée dans l’efficacité du récit.

J’attends à présent l’adaptation télé. L’histoire la mérite, et les Anglais ont ce chic de s’autoriser des acteurs « tronchus », des accents inouïs, et de sublimer les décors les plus banals (« Broadchurch » est ici une référence). Bientôt sur Netflix ?

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Lise Garond.

Liens : chez l’éditrice.

Les Illusions

Jane Robins, Les Illusions, Sonatine, 2018

Par Brigitte Niquet.

Stigmatisés par le fameux cri de Gide « Familles, je vous hais », les conflits familiaux ne cessent d’être une source de questionnement et d’inspiration pour les écrivains et, parmi les casus belli, la gémellité et ses mystères tiennent le haut du pavé. Les Illusions s’inscrit dans cette continuité et constitue même un paroxysme du genre, car si la relation duelle des « monozygotes » n’est jamais simple, celle de Tilda et Callie est plus que tordue. Certes, il y a toujours dans les couples de jumeaux, dit-on, un dominant et un dominé, mais ici on touche à l’acmé du délire d’identification : depuis l’enfance, Callie idolâtre sa sœur, à qui tout réussit alors qu’elle-même se considère comme une ratée, et dans son désir de lui ressembler, voire de se fondre en elle, elle va jusqu’à se nourrir d’elle, au sens propre du terme : tout, elle ingurgite tout ce qui vient de sa sœur, rognures d’ongles, cheveux laissés sur la brosse, dents de lait même, etc. À l’âge adulte, ce lien qui étrangle les deux protagonistes plus qu’il ne les relie semble se distendre, du  moins pour Tilda qui vit sa vie et devient une jeune actrice célèbre, essayant par tous les moyens de mettre du large entre elle et son encombrante jumelle, tandis que Callie végète et continue à se complaire dans son rôle de décalcomanie. Mais voilà que Tilda rencontre et épouse Félix, un riche banquier, au grand dam de Callie qui le considère aussitôt comme un pervers narcissique obsessionnel, toxique pour sa sœur et dont elle estime qu’il est de son devoir de la protéger…

C’est là que le drame commence vraiment : tout ce qui précède n’en est que le prologue, où l’on assiste aux étapes de la confection d’une sorte de bombe à retardement dont on ne cesse de se demander à quel moment elle va exploser, qui appuiera sur le détonateur, et qui sera la victime. Une des grandes forces du livre, c’est qu’on ne saura pas avant la fin (tout au plus pourra-t-on émettre quelques hypothèses) qui, de Tilda ou de Callie, déraille vraiment. Et comme les jumelles trimballent, chacune à sa manière, un énorme grain de folie, bien malin qui peut dire comment tout cela va se terminer. Les Illusions  n’est pas un chef-d’œuvre littéraire (l’écriture en est assez banale), c’est juste un thriller admirablement bien construit et ficelé, ce qui n’est déjà pas mal, surtout pour un premier livre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Nicolas.

Liens : sur lisez.com.

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