La fin de la démocratie

Jean-Claude Kaufmann, La fin de la démocratie, Les liens qui libèrent, 2019

Par François Lechat.

Jean-Claude Kaufmann s’est fait connaître comme sociologue de l’intime, voire de l’apparemment futile (la mode des seins nus sur les plages, par exemple). C’est dire qu’on ne l’imaginait pas s’interrogeant sur la fin de la démocratie : s’il y consacre son dernier livre, c’est parce qu’il est profondément inquiet.

En 300 pages très vivantes et lisibles, sans jargon ni pesanteur, Kaufmann fait le tour des bouleversements qui menacent notre civilisation : l’individualisme, la crise de l’autorité, le populisme, la montée de l’irrationnel, l’esprit sectaire, les fake news, la prise de pouvoir des algorithmes et de la technique… Sa théorie des failles identitaires est un peu courte, et il confond démocratie et République comme souvent en France. Mais son tour d’horizon est pédagogique, bien informé et interpellant. Un bon complément au Malaise dans la démocratie de Jean-Pierre Le Goff, ou à L’archipel français de Jérôme Fourquet. La réflexion sur les motifs de la crise de la démocratie ne fait que commencer.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Congo

Éric Vuillard, Congo, Actes Sud, 2012 (disponible en Babel)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce court livre est à peu de choses près une suite de portraits. On n’avait pas besoin d’un nouveau livre d’histoire (il y en a plein), ni que ce soit un roman : en la matière, tenter d’être objectif c’est risquer de ne pas dénoncer avec assez de force ; être romanesque c’est risquer de ne pas être cru. Alors Vuillard s’exprime à travers une série de portraits, issus d’une documentation notamment photographique : « Si je veux mettre à côté de ces géographes en habit un nègre du Congo (…) qui peut m’en empêcher ?» (p. 70). Il évoque la Conférence de Berlin (1884-1885) où des messieurs aux mains propres ont scellé le destin du Congo sous prétexte de libre-échange ; il décrit Chodron de Courcel, Malet, Léopold II, Stanley, Lemaire, Fiévez. On passe du cynisme à la folie et au sang. C’est que Vuillard éprouve un besoin irrépressible de dire le mal qui a été fait là-bas. C’est pourquoi son style, pourtant fluide et poétique, sait aussi être incisif, clair et net. Bien sûr, comme tout coup de gueule, ce texte échappe à la perfection des grands écrits. La fin, un peu déjantée, et certaines métaphores filées qui exigent une lecture attentive, ne doivent pourtant pas balayer la saine révolte qui est, à mon sens, ce qu’il faut retenir : « Bien sûr, un nom, ce n’est pas grand-chose, c’est tout petit un nom, plus petit encore qu’un visage, et si fragile ! Oui, ce n’est rien du tout un nom de petit garçon, et Yoka, à qui les hommes de Fiévez et la loi de Fiévez ont coupé la main, il se tient devant nous, le visage fermé, et par un petit trou son âme nous regarde. Dieu que ça fait mal une âme ! Que c’est petit et violent ! » (p. 72).

Catégorie : Essais, Histoire…

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L’archipel français

Jérôme Fourquet, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019

Par François Lechat.

Vous avez au moins trois raisons de ne pas passer à côté de ce livre : si vous vous intéressez à la politique, ou à l’évolution de la société, ou à la France, il est pour vous. Accessoirement, vous pouvez aussi l’acheter parce qu’il a obtenu le prix du livre politique 2019.

Pourquoi tant d’éloges ? Simplement parce que Jérôme Fourquet manie un genre difficile, la sociologie statistique, en évitant ses deux écueils : nous noyer sous les chiffres, ou leur faire dire n’importe quoi. Directeur du département « opinion » à l’IFOP, il connaît la France sur le bout des doigts, mais il ne donne que des statistiques significatives, qu’il insère dans une mise en contexte très parlante, qui peut aller de considérations portant sur la France en général à la différenciation entre quartiers d’une même ville. Vous verrez dans ce livre comment la France se transforme au plan des valeurs, avec l’effondrement de la « matrice catholique » au profit d’un relativisme apparent mais aussi de poches de communautarisme. A l’aide d’indicateurs très concrets, comme l’attribution des prénoms aux nouveau-nés, vous toucherez du doigt une évolution qui sépare radicalement les jeunes générations des plus anciennes, et qui supplante les oppositions idéologiques. Vous comprendrez, surtout, pourquoi les résultats électoraux ont progressivement pris les formes surprenantes qu’on leur connaît depuis plusieurs décennies, et à quels facteurs ils obéissent – ici encore, à l’échelle du pays entier comme de villes de province, de régions côtières ou des Français de l’étranger. C’est lumineux, convaincant, prudent, et surtout troublant : on voit se dessiner sous la plume de Jérôme Fourquet une société plus divisée que jamais, en proie à une nouvelle lutte des classes fondée sur le niveau des diplômes. On peut regretter l’absence de certains enjeux, concernant notamment les femmes, mais on ne peut pas manquer ce livre si on s’interroge sur la France des gilets jaunes, des banlieues, de Marine Le Pen ou d’Emmanuel Macron.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Notes à usage personnel

Emilie Pine, Notes à usage personnel, Delcourt, 2019

Par Jacques Dupont.

À la fin du livre, j’avais le sentiment d’un long article d’un journal féminin, pas mal, un peu banal, facile peut-être. Et puis, un ami m’a dit que sa sœur avait fini par lâcher que, bourrée, elle avait eu un rapport non consenti avec un gars qu’il connaissait : ils étaient les meilleurs amis. Le lendemain, le garçon lui avait présenté ses excuses, et elle avait répondu : « Ce n’est rien ». Voilà ce que, dix ans après, elle ne se pardonnait pas. J’ai alors repensé à Emilie Pine que je venais de terminer. Notes à usage personnel n’est pas un journal, l’auteure considère plutôt qu’elle a écrit une série d’essais. L’un d’eux évoque un viol, dans une séquence de vie où, gamine en rébellion, elle vit de manière dangereuse et en paie le prix. Le prix n’étant pas le viol, mais « je ne vaux rien », qui prétend que « je vais bien » jusqu’à le croire vraiment, et presque parvenir à me le faire croire à moi, lecteur.

Le livre s’ouvre sur une séquence émouvante, lorsque son père manque de mourir d’alcoolisme ; il y a ensuite la séquence « Les années bébé » ; les parents divorcés, « Se parler ou pas » ; « Saigner et autres crimes » … Les Notes forment un livre éminemment féministe, écrit par une femme « fatiguée d’être féministe », fatiguée de « voir que c’est aux femmes d’identifier le sexisme ».

Emilie a peur « d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. » Elle a peur, mais elle le fait quand même. Elle nous décille les yeux, à nous hommes, et aux femmes tout autant.

Son livre a été primé dans son pays d’origine, l’Irlande. Je le recommande chaleureusement.

Catégorie : Essais, Histoire… Traduction : Marguerite Capelle.

Liens : Au moment de mettre cet article en ligne, la page du livre chez l’éditeur est presque vide — c’est étrange —, alors compensons en signalant la page que le Cercle culturel irlandais lui consacre.

Questions sur l’Encyclopédie

François-Marie Arouet dit Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, 1770-1772 (écriture), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est grâce à la Voltaire Foundation, centre de recherche de l’université d’Oxford (Grande-Bretagne), que nous avons la chance de pouvoir découvrir cet inédit. Le manuscrit est fidèlement retranscrit et dûment annoté par des spécialistes : Nicholas Cronk, Christiane Mervaud et Gillian Pink. L’édition chez Robert Laffont coûte 34 euros, mais pour 1728 pages ! On en a pour son argent. D’autant que c’est un condensé de connaissances — dans le style typique de l’auteur : ironie, hyperboles et autres farces et attrapes destinées à faire réagir et réfléchir le lecteur.

La couverture n’est pas d’une grande originalité, mais ça pétarade dans tous les sens, et ça donne une bonne idée de l’état des connaissances de l’époque, comme de la puissance de travail, la force de curiosité, la volonté de transmettre aussi, qui habitaient Voltaire.

Pour les férus du maître, et pour tous ceux qui veulent dépasser Candide, mieux connaître les Lumières, en savoir plus sur le XVIIIe siècle, enrichir leurs connaissances littéraires, ou briller dans les salons ou les salles de classe.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; la Voltaire Foundation.

Un été avec Homère

Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Ed. de Radio France – Equateurs Parallèles, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Grand voyageur qui a parcouru une bonne partie du monde dans des conditions parfois extrêmes, auteur de grands reportages et documentaires mais aussi auteur de nouvelles et chroniqueur littéraire, Sylvain Tesson est un auteur aux nombreuses facettes et difficile à classer.

Un été avec Homère transpose des chroniques diffusées sur France Inter en 2017, ce qui explique la forme adoptée de courts chapitres classés par thèmes. Pour écrire ce recueil, Tesson s’est retiré sur une île des Cyclades, au cœur d’un paysage envoûtant qui l’a immergé dans le monde homérique. Que nous disent ces petits textes avec beaucoup de justesse et de talent ? Que les récits d’Homère nous parlent de nous, de notre monde, de notre attachement à la beauté du monde en dépit du choc des armes qui vient régulièrement la troubler. Que l’homme est toujours le même, « animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité » qui toujours se perd dans l’hybris et brise la douceur de vivre à laquelle il ne cesse cependant d’aspirer. C’est un « journal du monde » qu’a écrit Homère, c’est pourquoi ce poète aveugle nous éclaire et nous touche encore, et chacun peut trouver en lui le reflet de son époque et de sa propre vie !

Ce petit livre très bien écrit est passionnant : il invite le lecteur à la fois à porter un regard neuf sur l’Iliade et l’Odyssée, œuvres fondatrices et vivantes (aujourd’hui souvent réduites à une somme de vers difficiles à comprendre et presque absentes du bagage culturel d’un lycéen), et à réfléchir aussi sur le monde actuel et ce que nous faisons pour l’avenir de notre planète.

Lecture un peu exigeante, comportant beaucoup de références, mais qui reste adaptée à un large public et qui suscite la réflexion sans être moralisante.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur, sur France Inter (postcasts).

Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, Fayard, 2010 (disponible au Livre de Poche)

Par François Lechat.

La critique de Catherine sur L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça m’a rappelé un autre livre du même genre, dont j’aurais dû parler à l’époque. François Reynaert s’adresse aussi à un large public de non spécialistes, qui peuvent être allergiques à la discipline historique mais qui le liront pourtant avec passion du début à la fin. C’est qu’il possède beaucoup d’humour, et un extraordinaire talent pédagogique : phrases courtes, récits rectilignes, synthèses fulgurantes. Mais son livre a aussi une grande ambition. Comme le dit son titre, ou encore le bandeau publicitaire, il s’agit d’écrire « L’Histoire de France sans les clichés », et donc de passer par tous les temps forts et toutes les périodes en redressant systématiquement les légendes et en restituant la vérité telle que l’on établie les meilleurs spécialistes au cours des dernières décennies (contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien n’évolue davantage que la connaissance de l’Histoire). Cela donne à l’ouvrage l’allure d’un jeu de massacre (chaque chapitre ébranle nos certitudes, surtout si nous avons de la culture), mais aussi d’une joyeuse découverte : cette histoire de France est bien plus passionnante que les légendes officielles. Plus modeste, plus ouverte sur le monde, plus humaine. Et, dans la mesure où je peux en juger, parfaitement rigoureuse.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez Fayard ; au Livre de Poche ; autres livres de François Reynaert.

L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça

Catherine Dufour, L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, Fayard, 2012 (disponible en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Tous sur le pont, embarqués avec Catherine Dufour sur son bateau de l’Histoire, bien accrochés au bastingage, nous observons cette mer tour à tour calme et démontée, et longeons la côte sur laquelle se déroulent les événements de l’An zéro à l’An 2000.

Prenons un exemple au hasard pour nous faire une idée de ce voyage :

Le jour de la bataille de Poitiers, personne ne parie un sol sur les Anglais. Ils sont bien moins nombreux que les Français : sept mille contre quinze mille. En plus, ils crèvent de faim. Terrifiés et affamés, ils proposent de rendre leur butin en échange d’un bon repas et offrent la paix en dessert. Mais Jean le Bon ricane grassement. Il envoie les émissaires anglais siffler sur la colline avec un petit bouquet d’églantines et se prépare au combat. Avant même que la bataille ne commence, ses deux généraux échangent des mots et vont bouder chacun de leur côté. Alors Jean le Bon lance l’assaut à leur place. N’écoutant que leur courage, ses soldats se précipitent. En sens inverse. Jean le Bon se retrouve donc tout seul face aux Anglais. Il se défend comme un beau diable, assisté par un de ses fils qui hurle : « Père ! Gardez-vous à gauche ! Père ! Gardez-vous à droite ! » Au terme d’un combat épique et ridicule, le roi est capturé. Bizarrement, cette gaffe monumentale vaut à Jean le Bon une réputation de courage chevaleresque. Et coûte les yeux de la tête à la France, qui doit payer sa rançon. Pour l’occasion, on invente une monnaie promise à un long avenir : le franc.

Ce petit livre de 295 pages – forcément un peu rapide – se lit donc comme un roman ! Amusement et instruction garantis.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur et en Livre de Poche.

Sidérer, considérer

Marielle Macé, Sidérer, considérer, Verdier, 2017

Par Jacques Dupont.

Un petit livre d’une auteure émergente, qu’il y a urgence à entendre.

Marielle Macé parle des « délaissés urbains », des espaces inhabitables et pourtant habités, bords en plein centre, ceux de la gare d’Austerlitz, qu’occupent les migrants.

S’agit-il de demeurer sidérés devant de tels lieux ? De saisir les migrants comme on saisit, comme on comprend tout à coup une idée : celle de la peine et la perte qui sont les leurs ? Ou s’agit-il, à l’inverse, de les considérer, de parler des vies qui tentent de se tenir à même le campement ­– vies auxquelles on se rapporte par les gestes, les rêves, les tentatives, l‘expérience des migrants ? Non pas : « Te voilà victime », mais : « Et toi, comment vis-tu, comment fais-tu, comment t’y prends-tu pour vivre là, vivre cela, cette violence et ton chagrin, cette espérance, tes gestes. Comment te débats-tu avec la vie ? – puisque bien sûr je m’y débats aussi. »

Devant la crise des migrants, il est plus facile de se laisser sidérer que de considérer. Or celui qui se laisse sidérer (le « sujet de sidération ») n’est pas le même que celui qui choisit de considérer (« le sujet de considération »).  Le sujet de la sidération voit l’extraordinaire des campements, le nourrit d’images où il reconnaît la relégation et la souffrance. Dans cette reconnaissance est sa compassion. Le sujet de la considération regarde les situations, travaille à se rapporter autrement à ceux à qui il fait attention, par les vies desquels il devrait aussi pouvoir être surpris.

Or, remarque Marielle Macé, on dirait que certaines vies ne seraient pas tout à fait vivantes, qu’on en considérerait certaines comme des non-vies, perdues d’avance, avant toute forme de destruction ou d’abandon. « Ce n’est pas une vie » ?  Si, c’en est toujours une. Traversée à la première personne. Toutes doivent trouver la possibilité et les ressources de reformer un quotidien : préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à (re)construire un quotidien.

Gare d’Austerlitz, là où un espace jouxte un autre espace, où un temps jouxte un tout autre temps, là où des humains s’abstiennent les uns des autres, c’est une introuvable expérience de côtoiement qui se produit. Or, le côtoiement est justement la tâche politique ordinaire (avant même la relation)…

Marielle Macé nous oblige à voir qu’il n’y a pas de non-lieux. Il n’y a que des lieux ou des vies maltraités, précarisés, disqualifiés par l’absence de considération.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera

George Sand, Gustave Flaubert, Tu aimes trop la littérature, elle te tuera, correspondance, Le Passeur, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Amitié, admiration, plaisir réciproque de s’écrire et de se voir aussi souvent que possible, sentiments assumés, confiance : on envierait la qualité de cette relation-là ! Elle l’appelle son « vieux troubadour », il l’appelle « maître », ils parlent d’eux-mêmes à cœur ouvert, ils s’encouragent et se soutiennent, s’inquiètent l’un de l’autre…

Sand : Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui pour une sortie exceptionnelle est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n’est pas la lune, mais le soleil que je te conseillais, nous ne sommes pas des chouettes, que diable (p. 135).

… Ils discutent, sont souvent en désaccord, mais ils s’aiment. Leur correspondance est émaillée de grandes réflexions aussi bien que de petits récits du quotidien. Ils abordent toutes sortes de thèmes : la littérature et l’art, bien sûr, la politique aussi. On traverse avec eux des années agitées, comme celles de la guerre contre la Prusse.

Sand : Nous avons tous souffert par l’esprit plus qu’en aucun autre temps de notre vie et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l’instinct sauvage tend à prendre le dessus. Mais j’en crains un pire, c’est l’instinct égoïste et lâche ; c’est l’ignoble corruption des faux patriotes (…) (p. 376).

Avec le temps, cependant, Flaubert est de plus en plus torturé, de plus en plus misanthrope, tandis que Sand reste optimiste, sociable, ouverte. Elle va s’accrocher longtemps mais leur relation finira forcément par pâtir de ces différences.

Flaubert : Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre ! maître adoré ! Il n’y a donc plus que vous, ma parole d’honneur !  je finis par le croire !  Un vent de bêtise et de folie souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout fermes et droits sont rares (p. 273).

Cette correspondance donne très envie de lire ou relire les deux auteurs, surtout Georges Sand, toujours capable d’émerveillement, modeste, adorable.

Sand : Je travaille toujours ma pièce. Je ne sais pas du tout si elle vaut quelque chose et ne m’en tourmente point. On me le dira quand elle sera finie, et si elle ne paraît pas intéressante, je la remettrai au clou. Elle m’aura amusée six semaines. C’est le plus clair de notre affaire à nous autres (p. 548).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur (édition de poche, 672 pages, 11,90 euros).

Économie : on n’a pas tout essayé

Gilles Raveaud, Economie : on n’a pas tout essayé !, Seuil, 2018

Stylo-Trottoir. Un étudiant, dans le métro.

Il a l’air particulièrement intéressé par ce qu’il lit et content de le lire.

—  Le sens du livre, c’est d’expliquer que, contrairement à ce qu’on raconte partout, les États gardent une grande liberté politique dans l’Union européenne et peuvent prendre des décisions en matière économique et budgétaire beaucoup plus variées qu’on ne le dit. On n’arrête pas de répéter que l’Europe est un carcan mais l’auteur montre que c’est la volonté politique qui manque pour sortir des sentiers battus, comme c’est pour le moment le cas au Portugal.

— Et c’est un livre qu’on peut lire si on n’est pas économiste ou étudiant en économie ?

— Eh bien, moi je suis étudiant en philo et je comprends tout…

— Oui mais vous êtes quand même étudiant en philo !

— D’accord, mais c’est vraiment clair et bien expliqué, pas du tout écrit pour des spécialistes. Et ça redonne du sens à l’idée de voter le 26 mai.

Catégorie : Essais, Histoire…

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La nuit se lève

Élisabeth Quin, La nuit se lève, Grasset, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Élisabeth Quin, journaliste sur Arte, spécialiste de cinéma, de formation littéraire, est atteinte d’un glaucome, maladie héréditaire dont a souffert son père. À terme, elle peut perdre la vue, et elle voit son champ de vision se rétrécir petit à petit. Comment peut-on affronter cette nouvelle, envisager son avenir de mal voyante, voire de non-voyante ?

Dans ce petit livre, jamais triste ni misérabiliste, nous la suivons dans sa découverte de la maladie, ses questionnements sur son avenir, sur l’avenir de son couple, le non-tact souvent des grands pontes médicaux qui assènent leurs vérités sans prendre de gants pour les dire. Élisabeth Quin se plonge aussi dans les livres, les films, écrits ou réalisés par des personnes étant devenues mal voyantes ou aveugles, comme pour trouver une raison d’encore y croire, trouver une vie possible – d’autant plus quand on est une journaliste de télévision, que tout le monde regarde, qui ne verra peut-être plus.

C’est un instant de vie, souvent très littéraire (énormément de citations trouvées et aimées au fil de ses lectures), qui part un peu dans tous les sens, au fil de ses réflexions, de ses angoisses, des changements dans la vie de tous les jours, qui parle aussi bien des médecins que du rebouteux un peu chaman, car dans un tel cas, on se raccroche à tout.

Catégorie : Essais, Histoire…

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Journal d’Irlande

Benoîte Groult, Journal d’Irlande – Carnets de pêche et d’amour, 1977-2003, Grasset, 2018, texte établi et préfacé par Blandine de Caunes

Par Brigitte Niquet.

Livre posthume, ce Journal d’Irlande entrecroise les « Carnets de pêche » et les « Carnets d’amour » que l’auteure a tenus pendant vingt-quatre étés en Irlande. La maladie puis la mort l’ont empêchée de le finaliser et c’est un peu dommage, car l’écrivaine chevronnée qu’elle était ne nous aurait sans doute pas infligé l’énumération cent fois répétée des prises du jour : « un homard d’une livre, des bigorneaux énormes, quelques pétoncles et de très grosses moules », etc. Mais cette réserve mise à part, le livre tient les promesses de son titre et même les dépasse.

« Journal d’Irlande », d’abord, hymne à cette île où le couple Paul Guimard/Benoîte Groult a acheté une maison en 1977 et vécu vingt-quatre étés de froidure, de drizzle et de pluie avant qu’ils renoncent et que Benoîte écrive : « Le soulagement à quitter ce pays de gueux, cette nourriture de merde, cette mer perverse, ces cieux désespérants et si beaux, tourne vite à la nostalgie dès qu’on s’en éloigne. C’est ça le sortilège irlandais. » Tout est dit.

« Carnets d’amour », voilà qui mérite davantage de réflexion. L’amour n’est jamais simple, surtout quand on prétend le vivre à trois. Benoîte et Paul s’étaient toujours efforcés de conformer leur vie aux préceptes du Deuxième sexe, mais voilà… Dans un premier temps, c’est Paul qui est allé courir le guilledou, et « libérée » ou pas, Benoîte en a beaucoup souffert. Puis, les choses se sont inversées, Benoîte a rencontré un Américain, Kurt, qui lui a voué illico un amour éperdu et qui vient la « voir » en Irlande quand Paul veut bien lui laisser la place – et le lit. Paul est âgé, malade, Kurt aussi, et Benoîte culpabilise de ne pas savoir, de ne pas vouloir choisir. L’un des intérêts du livre réside certainement dans la manière dont les trois partenaires gèrent la situation.

Reste peut-être l’essentiel que le titre ne dit pas : cette folie d’une maison en Irlande quand on en a déjà trois autres, cette passion frénétique pour la pêche en milieu hostile, ce trio amoureux bancal, tout cela ne serait-il pas une manière de s’étourdir et d’oublier, ou plutôt de nier, que la vieillesse est là, déjà, qu’elle progresse à grands pas et que, quoi qu’on fasse, le naufrage est inéluctable ? L’auteure a des mots poignants qui iront droit au cœur de tous ceux et celles qui enragent d’assister impuissants à leur lente décrépitude et de mener un combat perdu d’avance. Elle souhaitait ardemment avoir le courage d’en finir proprement et de tirer sa révérence avant que ledit naufrage ne soit consommé. Alzheimer, hélas, ne lui en a pas laissé le loisir.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

La dernière fois que j’ai rencontré Dieu

Franz-Olivier Giesbert, La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Difficile de classer ce livre très personnel qui se présente comme une sorte de profession de foi tout en se défendant de toute approche théologique (« Dieu est bien trop important pour être confié aux religions » prévient l’auteur). Une citation de Julien Green, mise en exergue, éclaire deux aspects de sa démarche : « Tout ce qui est triste me paraît suspect (…) L’idée que Dieu ne pût exister ne m’a seulement jamais effleuré ».

De l’éducation catholique qu’il a reçue, Giesbert a gardé la certitude de l’existence de Dieu mais la conviction également qu’il se contente d’être là sans intervenir dans la vie des hommes. De ses origines rurales, Giesbert a gardé une grande sensibilité à la nature et au monde animal. Tout cela le conduit aujourd’hui à se réclamer d’un panthéisme dont il trouve des illustrations et des échos dans de multiples sources, aussi diverses, pour n’en citer que trois, qu’Epicure, François d’Assise ou Spinoza.

On n’est pas forcément convaincu par la démarche de l’auteur, et l’éclectisme de ses références – bien qu’il témoigne de la grande culture qu’on lui connaît – peut laisser perplexe. Cependant ce livre est un hymne à la vie, à la nature, au monde vivant, et l’élan vital qui s’en dégage ne laisse pas indifférent.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique du Schmock.

La France des Belhoumi

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, La Découverte, 2018

Par Jacques Dupont.

Les Belhoumi – famille algérienne – s’installent en France en 1977. Ils ont deux filles, Samira, 5 ans, et Leïla, 2 ans. Six autres enfants : trois garçons, trois filles naîtront sur le sol français. Stéphane Beaud les a rencontrés, « enquêtés » entre 2012 et 2017. La France des Belhoumi est la monographie de cette famille particulière. Elle a commencé après la rencontre fortuite de Samira, l’aînée des enfants.

La lecture m’a enthousiasmé. Il y a dans ce livre une extraordinaire proximité – étonnamment sans confidence – avec les enfants Belhoumi. J’ai suivi avec joie les combats des deux aînées. Combats contre la tradition, qui leur réservait le sort de femmes tôt mariées, sans instruction, sans travail, confites en bigoterie.  Or, c’est tout le contraire qu’on voit se produire, sous nos yeux, en « temps réel ». C’est formidable, c’est réjouissant. Samira deviendra cadre de santé, Leïla gérera une agence de Pôle Emploi.

Après quoi, on se dira que si les aînées des Belhoumi ont pu se battre, c’est parce que c’était … possible. Banalité ? Pas tant que cela. C’était possible parce que le mixage social existait encore dans les cités, au début des années 80, parce que les services publics n’avaient pas déserté les quartiers, que les municipalités communistes offraient beaucoup de possibilités culturelles (qu’on dirait aujourd’hui d’insertion), et surtout parce qu’il y avait l’école – et les institutrices militantes (nées vers 1948, elles avaient 20 ans en 68).

De là l’affaire commence à s’entendre autrement : les succès, les échecs des enfants Belhoumi sont le fruit de leurs personnalités individuelles, de leur genre, certes, oui encore, mais aussi d’un environnement social, politique, culturel. Or celui-ci s’est dégradé au fil du temps. Possibilités publiques, désir de s’investir, ouvertures, fermetures ne sont pas les mêmes d’une génération à l’autre. Une double hélice du pire court de Pasqua à Chirac, à Hollande ; de l’importation de l’Islam politique aux attentats. Elle s’enroule à celle de la paupérisation, et de la domination d’un libéralisme nouveau : l’ultra-libéralisme. Lire la suite « La France des Belhoumi »

Happycratie

Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, Premier Parallèle, 2018

Par François Lechat.

Ce livre est écrit par des universitaires pour des non-universitaires : son objectif est de faire la critique scientifique d’une soi-disant science, la « psychologie positive », ou science du bonheur. Bien entendu, l’affaire est d’abord américaine : c’est aux États-Unis surtout que cette escroquerie connaît un succès fulgurant, et c’est pour qualifier la situation américaine que le livre porte comme sous-titre « Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Mais si nous n’en sommes pas là en Europe, nous en prenons le chemin, comme le montrent toutes ces injonctions qui nous sont faites d’être « épanouis », de nous « réaliser », de « gérer nos émotions », de rester « positifs », de trouver notre « voie » ou notre « Moi profond », de « cultiver notre trésor intime »…

Comme le montrent très bien les auteurs, l’injonction à être heureux sert deux types d’intérêts. Elle est au cœur d’un marché florissant, elle fait vivre une foule de revues, de chaînes de télé, de coachs, de psys, de gourous en tout genre, qui profitent du fait que, étant donné que nous devons impérativement être heureux, nous souffrons de ne pas l’être pleinement, nous sommes prêts à écouter ceux qui nous disent comment faire et à les payer pour ça. Et la même injonction sert aussi les employeurs, car un individu en quête de bonheur est un individu autonome, qui se prend en main, qui se motive par soi-même, qui prend ses responsabilités, qui se remet en question pour s’améliorer sans cesse, qui s’en veut de ses échecs et tente de s’améliorer par ses propres moyens… – l’employé rêvé, en somme, qui ne met jamais son patron ou le système économique en cause.

A travers la dissection d’une fausse science dont les ficelles laissent pantois, les auteurs nous invitent à ne pas écouter le psychologisme ambiant et, en quelque sorte, à nous révolter contre ceux qui nous veulent du bien. Cette réflexion va dans le même sens que celle de Jean-Pierre Le Goff dans Malaise dans la démocratie, dont j’avais déjà recommandé la lecture.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Happycratie chez l’éditeur ; Malaise dans la démocratie par François Lechat.

Voyage jusqu’au bout de la vie

Nicole Desportes, Voyage jusqu’au bout de la vie – Comment j’ai vaincu l’anorexie, Odile Jacob, 2016

Par Anne-Marie-Debarbieux.

La richesse de ce témoignage d’une très grande intensité est double : d’abord il apporte sur cette terrible maladie qu’est l’anorexie un éclairage qui dépasse les informations de base qu’ont acquises tous ceux qui s’intéressent à cette pathologie sans y avoir été eux-mêmes confrontés. A travers un récit moins descriptif qu’analytique, l’auteure pose un regard à la fois introspectif et rétrospectif sur les moments de gouffre et les moments d’exaltation qui ont jalonné la maladie, et elle explique à quel point et pourquoi les exigences que le malade impose à son corps expriment un besoin d’absolu et une force vitale exceptionnelle.

Il faut, dit-elle, aller chercher la guérison très loin en soi, mais le voyage en vaut la peine.

Et c’est là que s’amorce le second intérêt du livre. Car ce qu’écrit Nicole Desportes et les conclusions qu’elle tire de son expérience de l’anorexie, valent pour d’autres épreuves de la vie. Rien, dit-elle, n’est pire que se résigner et il revient à chacun de trouver sa voie pour distinguer ce qui fait la saveur de sa vie, non pas pour être un « gagnant », mais tout simplement pour se remettre debout.

Elle ne dit pas que c’est facile, elle dit que c’est un bonheur à reconstruire, à petits pas, en acceptant aussi d’être aidé.

Une leçon de vie qui ramène forcément le lecteur à la sienne.

On pense à Jean Ferrat qui écrivit pour Isabelle Aubret : « Que c’est beau, la vie ! »

Catégorie : Essais, Histoire… (témoignage).

Liens : chez l’éditeur.

Patients

Grand Corps Malade, Patients, Don Quichotte éd., 2012 (aussi au Cercle Points)

Par Florence Montségur.

Immersion dans un centre de rééducation, celui qu’a fréquenté Fabien Marsaud, connu aujourd’hui sous le nom de Grand Corps Malade. Il nous en raconte le quotidien : les soins, la cantine, la kiné, les apprentissages, les copains et les états d’âme. C’est un témoignage, peut-être thérapeutique pour lui, peut-être pour nous. L’histoire de types qui ont vingt ans et se retrouvent tétraplégiques. Cela se lit d’une traite tellement c’est passionnant, touchant, drôle, pathétique, sincère et bien écrit. Scotchant et pourtant tout simple.

Quant au film, je ne sais pas, je ne l’ai pas encore vu. Il doit être plus narratif, et c’est sans doute bien comme ça. Le livre, c’est du souvenir, du ressenti, des images à l’état brut ; la nécessité, l’essentiel, l’importance de dire.

Catégorie : Essais, Histoire… (Témoignage).

Liens : chez Don Quichotte ; au Cercle Points ; le clip du film.

Deux figures de l’individualisme

Vincent de Coorebyter, Deux figures de l’individualisme, Académie royale de Belgique, coll. L’Académie en poche, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Lorsque nous convoquons la notion d’individualisme c’est en général parce que nous sommes confrontés à celui d’autrui et que cela nous dérange, souvent parce que nous confondons individualisme et égoïsme, égocentrisme ou refus des règles. Vincent de Coorebyter tire les choses au clair dans ce petit livre de philosophie sociale. Son regard, alimenté notamment par les pensées de David Riesman, Emile Durkheim et Paul Yonnet, éclaire sur ce que nous vivons et observons autour de nous en nous obligeant à abandonner nos représentations erronées ou insuffisantes. Son objectif n’est bien sûr pas moraliste ; il est de mieux comprendre les mécanismes qui agissent sur l’individu.

En replaçant l’individualisme dans une perspective historique, et sans prétendre faire le tour de la question, Vincent de Coorebyter distingue essentiellement deux grandes tendances. D’une part, le modèle qui avait cours de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale (et qui influence encore nos manières de voir), dans lequel l’individu intègre, fait siennes, les règles et les attentes familiales et sociales ; il organise sa vie de façon à leur être fidèle ; c’est sa vie d’individu unique, mais il est préoccupé de la rendre conforme aux attentes dont il a assimilé les principes et les valeurs. D’autre part, l’individualisme contemporain, qui voit le « moi » exploser dans une affirmation narcissique – non pas parce que ce serait sa tendance naturelle et qu’il serait enfin libéré des contraintes, mais parce que la société contemporaine exige de chacun d’être individué, de faire éclore sa personnalité, de se trouver, d’imposer son « moi ».

Vincent de Coorebyter sait développer une idée, l’illustrer et la reformuler afin que le lecteur puisse s’en emparer. L’on découvre, au fil des explications, que l’idée s’est précisée, qu’un sens subtil s’est ajouté et que la représentation qu’on en avait n’a cessé de s’affiner. Les références sont souvent familières, les exemples sont parlants, tirés du monde que nous connaissons. L’ensemble forme donc une réflexion qui n’est pas qu’abstraite et dans laquelle il n’est pas difficile d’entrer. On reconnaît forcément des proches, voire… La couverture en miroir est particulièrement bien adaptée au sujet !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview de l’auteur (présentation de l’ouvrage 1′ ; interview 47′).

Nouilles froides à Pyongyang

Jean-Luc Coatalem, Nouilles froides à Pyongyang, Grasset, 2013 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Sous ce titre accrocheur de polar à la San Antonio se développe le récit de voyage d’un journaliste qui a pris le risque de se faire passer pour un conseiller touristique à la recherche de nouvelles destinations originales afin de pénétrer le pays le plus fermé du monde. Muni d’un appareil photo de touriste de base et d’un petit carnet de notes discret, Jean-Luc Coatalem a parcouru la Corée du Nord – enfin, ce qu’on a bien voulu lui en montrer –, escorté comme il se doit de représentants zélés du régime. Nous verrons avec lui les monuments qu’il a pu ou plutôt dû admirer (y déposer des fleurs, par exemple), les paysages qu’il a traversés (sans pouvoir descendre de voiture) et ce qu’il a pu observer incidemment. Il décrit non sans humour ses conditions de séjour et de visite, et mêle à son récit nombre d’explications sur la dynastie des Kim, la sociologie du pays et les conditions d’existence. Ce voyage s’étant déroulé en 2011, on est encore au temps de Kim Jong-il, le père de l’actuel dirigeant nord-coréen, ce qui confère au livre un caractère historique. Mais la forme n’est pas celle d’un essai, le ton est plutôt léger, parfois un peu cavalier, cela se lit presque comme un roman, avec des accents de Charlie. Le lecteur visualise les villes et les campagnes, imagine les gens et leur vie, et assiste à quelques moments de rébellion de la part de ce faux touriste, comme le refus de prendre un bain de boue fort peu appétissant dans une station thermale où il n’y a pas d’eau chaude pour se rincer. Malgré des phrases parfois un peu emmêlantes, on s’y croirait ! Et ça fait froid dans le dos.

Catégorie : Essais, Histoire… (Récit de voyage).

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

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