Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, Fayard, 2010 (disponible au Livre de Poche)

Par François Lechat.

La critique de Catherine sur L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça m’a rappelé un autre livre du même genre, dont j’aurais dû parler à l’époque. François Reynaert s’adresse aussi à un large public de non spécialistes, qui peuvent être allergiques à la discipline historique mais qui le liront pourtant avec passion du début à la fin. C’est qu’il possède beaucoup d’humour, et un extraordinaire talent pédagogique : phrases courtes, récits rectilignes, synthèses fulgurantes. Mais son livre a aussi une grande ambition. Comme le dit son titre, ou encore le bandeau publicitaire, il s’agit d’écrire « L’Histoire de France sans les clichés », et donc de passer par tous les temps forts et toutes les périodes en redressant systématiquement les légendes et en restituant la vérité telle que l’on établie les meilleurs spécialistes au cours des dernières décennies (contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien n’évolue davantage que la connaissance de l’Histoire). Cela donne à l’ouvrage l’allure d’un jeu de massacre (chaque chapitre ébranle nos certitudes, surtout si nous avons de la culture), mais aussi d’une joyeuse découverte : cette histoire de France est bien plus passionnante que les légendes officielles. Plus modeste, plus ouverte sur le monde, plus humaine. Et, dans la mesure où je peux en juger, parfaitement rigoureuse.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez Fayard ; au Livre de Poche ; autres livres de François Reynaert.

L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça

Catherine Dufour, L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, Fayard, 2012 (disponible en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Tous sur le pont, embarqués avec Catherine Dufour sur son bateau de l’Histoire, bien accrochés au bastingage, nous observons cette mer tour à tour calme et démontée, et longeons la côte sur laquelle se déroulent les événements de l’An zéro à l’An 2000.

Prenons un exemple au hasard pour nous faire une idée de ce voyage :

Le jour de la bataille de Poitiers, personne ne parie un sol sur les Anglais. Ils sont bien moins nombreux que les Français : sept mille contre quinze mille. En plus, ils crèvent de faim. Terrifiés et affamés, ils proposent de rendre leur butin en échange d’un bon repas et offrent la paix en dessert. Mais Jean le Bon ricane grassement. Il envoie les émissaires anglais siffler sur la colline avec un petit bouquet d’églantines et se prépare au combat. Avant même que la bataille ne commence, ses deux généraux échangent des mots et vont bouder chacun de leur côté. Alors Jean le Bon lance l’assaut à leur place. N’écoutant que leur courage, ses soldats se précipitent. En sens inverse. Jean le Bon se retrouve donc tout seul face aux Anglais. Il se défend comme un beau diable, assisté par un de ses fils qui hurle : « Père ! Gardez-vous à gauche ! Père ! Gardez-vous à droite ! » Au terme d’un combat épique et ridicule, le roi est capturé. Bizarrement, cette gaffe monumentale vaut à Jean le Bon une réputation de courage chevaleresque. Et coûte les yeux de la tête à la France, qui doit payer sa rançon. Pour l’occasion, on invente une monnaie promise à un long avenir : le franc.

Ce petit livre de 295 pages – forcément un peu rapide – se lit donc comme un roman ! Amusement et instruction garantis.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur et en Livre de Poche.

Sidérer, considérer

Marielle Macé, Sidérer, considérer, Verdier, 2017

Par Jacques Dupont.

Un petit livre d’une auteure émergente, qu’il y a urgence à entendre.

Marielle Macé parle des « délaissés urbains », des espaces inhabitables et pourtant habités, bords en plein centre, ceux de la gare d’Austerlitz, qu’occupent les migrants.

S’agit-il de demeurer sidérés devant de tels lieux ? De saisir les migrants comme on saisit, comme on comprend tout à coup une idée : celle de la peine et la perte qui sont les leurs ? Ou s’agit-il, à l’inverse, de les considérer, de parler des vies qui tentent de se tenir à même le campement ­– vies auxquelles on se rapporte par les gestes, les rêves, les tentatives, l‘expérience des migrants ? Non pas : « Te voilà victime », mais : « Et toi, comment vis-tu, comment fais-tu, comment t’y prends-tu pour vivre là, vivre cela, cette violence et ton chagrin, cette espérance, tes gestes. Comment te débats-tu avec la vie ? – puisque bien sûr je m’y débats aussi. »

Devant la crise des migrants, il est plus facile de se laisser sidérer que de considérer. Or celui qui se laisse sidérer (le « sujet de sidération ») n’est pas le même que celui qui choisit de considérer (« le sujet de considération »).  Le sujet de la sidération voit l’extraordinaire des campements, le nourrit d’images où il reconnaît la relégation et la souffrance. Dans cette reconnaissance est sa compassion. Le sujet de la considération regarde les situations, travaille à se rapporter autrement à ceux à qui il fait attention, par les vies desquels il devrait aussi pouvoir être surpris.

Or, remarque Marielle Macé, on dirait que certaines vies ne seraient pas tout à fait vivantes, qu’on en considérerait certaines comme des non-vies, perdues d’avance, avant toute forme de destruction ou d’abandon. « Ce n’est pas une vie » ?  Si, c’en est toujours une. Traversée à la première personne. Toutes doivent trouver la possibilité et les ressources de reformer un quotidien : préserver, essayer, soulever, améliorer, tenter, pleurer, rêver jusqu’à (re)construire un quotidien.

Gare d’Austerlitz, là où un espace jouxte un autre espace, où un temps jouxte un tout autre temps, là où des humains s’abstiennent les uns des autres, c’est une introuvable expérience de côtoiement qui se produit. Or, le côtoiement est justement la tâche politique ordinaire (avant même la relation)…

Marielle Macé nous oblige à voir qu’il n’y a pas de non-lieux. Il n’y a que des lieux ou des vies maltraités, précarisés, disqualifiés par l’absence de considération.

Catégorie : Essais, Histoire…

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Tu aimes trop la littérature, elle te tuera

George Sand, Gustave Flaubert, Tu aimes trop la littérature, elle te tuera, correspondance, Le Passeur, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Amitié, admiration, plaisir réciproque de s’écrire et de se voir aussi souvent que possible, sentiments assumés, confiance : on envierait la qualité de cette relation-là ! Elle l’appelle son « vieux troubadour », il l’appelle « maître », ils parlent d’eux-mêmes à cœur ouvert, ils s’encouragent et se soutiennent, s’inquiètent l’un de l’autre…

Sand : Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui pour une sortie exceptionnelle est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n’est pas la lune, mais le soleil que je te conseillais, nous ne sommes pas des chouettes, que diable (p. 135).

… Ils discutent, sont souvent en désaccord, mais ils s’aiment. Leur correspondance est émaillée de grandes réflexions aussi bien que de petits récits du quotidien. Ils abordent toutes sortes de thèmes : la littérature et l’art, bien sûr, la politique aussi. On traverse avec eux des années agitées, comme celles de la guerre contre la Prusse.

Sand : Nous avons tous souffert par l’esprit plus qu’en aucun autre temps de notre vie et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l’instinct sauvage tend à prendre le dessus. Mais j’en crains un pire, c’est l’instinct égoïste et lâche ; c’est l’ignoble corruption des faux patriotes (…) (p. 376).

Avec le temps, cependant, Flaubert est de plus en plus torturé, de plus en plus misanthrope, tandis que Sand reste optimiste, sociable, ouverte. Elle va s’accrocher longtemps mais leur relation finira forcément par pâtir de ces différences.

Flaubert : Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre ! maître adoré ! Il n’y a donc plus que vous, ma parole d’honneur !  je finis par le croire !  Un vent de bêtise et de folie souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout fermes et droits sont rares (p. 273).

Cette correspondance donne très envie de lire ou relire les deux auteurs, surtout Georges Sand, toujours capable d’émerveillement, modeste, adorable.

Sand : Je travaille toujours ma pièce. Je ne sais pas du tout si elle vaut quelque chose et ne m’en tourmente point. On me le dira quand elle sera finie, et si elle ne paraît pas intéressante, je la remettrai au clou. Elle m’aura amusée six semaines. C’est le plus clair de notre affaire à nous autres (p. 548).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur (édition de poche, 672 pages, 11,90 euros).

Économie : on n’a pas tout essayé

Gilles Raveaud, Economie : on n’a pas tout essayé !, Seuil, 2018

Stylo-Trottoir. Un étudiant, dans le métro.

Il a l’air particulièrement intéressé par ce qu’il lit et content de le lire.

—  Le sens du livre, c’est d’expliquer que, contrairement à ce qu’on raconte partout, les États gardent une grande liberté politique dans l’Union européenne et peuvent prendre des décisions en matière économique et budgétaire beaucoup plus variées qu’on ne le dit. On n’arrête pas de répéter que l’Europe est un carcan mais l’auteur montre que c’est la volonté politique qui manque pour sortir des sentiers battus, comme c’est pour le moment le cas au Portugal.

— Et c’est un livre qu’on peut lire si on n’est pas économiste ou étudiant en économie ?

— Eh bien, moi je suis étudiant en philo et je comprends tout…

— Oui mais vous êtes quand même étudiant en philo !

— D’accord, mais c’est vraiment clair et bien expliqué, pas du tout écrit pour des spécialistes. Et ça redonne du sens à l’idée de voter le 26 mai.

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La nuit se lève

Élisabeth Quin, La nuit se lève, Grasset, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Élisabeth Quin, journaliste sur Arte, spécialiste de cinéma, de formation littéraire, est atteinte d’un glaucome, maladie héréditaire dont a souffert son père. À terme, elle peut perdre la vue, et elle voit son champ de vision se rétrécir petit à petit. Comment peut-on affronter cette nouvelle, envisager son avenir de mal voyante, voire de non-voyante ?

Dans ce petit livre, jamais triste ni misérabiliste, nous la suivons dans sa découverte de la maladie, ses questionnements sur son avenir, sur l’avenir de son couple, le non-tact souvent des grands pontes médicaux qui assènent leurs vérités sans prendre de gants pour les dire. Élisabeth Quin se plonge aussi dans les livres, les films, écrits ou réalisés par des personnes étant devenues mal voyantes ou aveugles, comme pour trouver une raison d’encore y croire, trouver une vie possible – d’autant plus quand on est une journaliste de télévision, que tout le monde regarde, qui ne verra peut-être plus.

C’est un instant de vie, souvent très littéraire (énormément de citations trouvées et aimées au fil de ses lectures), qui part un peu dans tous les sens, au fil de ses réflexions, de ses angoisses, des changements dans la vie de tous les jours, qui parle aussi bien des médecins que du rebouteux un peu chaman, car dans un tel cas, on se raccroche à tout.

Catégorie : Essais, Histoire…

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Journal d’Irlande

Benoîte Groult, Journal d’Irlande – Carnets de pêche et d’amour, 1977-2003, Grasset, 2018, texte établi et préfacé par Blandine de Caunes

Par Brigitte Niquet.

Livre posthume, ce Journal d’Irlande entrecroise les « Carnets de pêche » et les « Carnets d’amour » que l’auteure a tenus pendant vingt-quatre étés en Irlande. La maladie puis la mort l’ont empêchée de le finaliser et c’est un peu dommage, car l’écrivaine chevronnée qu’elle était ne nous aurait sans doute pas infligé l’énumération cent fois répétée des prises du jour : « un homard d’une livre, des bigorneaux énormes, quelques pétoncles et de très grosses moules », etc. Mais cette réserve mise à part, le livre tient les promesses de son titre et même les dépasse.

« Journal d’Irlande », d’abord, hymne à cette île où le couple Paul Guimard/Benoîte Groult a acheté une maison en 1977 et vécu vingt-quatre étés de froidure, de drizzle et de pluie avant qu’ils renoncent et que Benoîte écrive : « Le soulagement à quitter ce pays de gueux, cette nourriture de merde, cette mer perverse, ces cieux désespérants et si beaux, tourne vite à la nostalgie dès qu’on s’en éloigne. C’est ça le sortilège irlandais. » Tout est dit.

« Carnets d’amour », voilà qui mérite davantage de réflexion. L’amour n’est jamais simple, surtout quand on prétend le vivre à trois. Benoîte et Paul s’étaient toujours efforcés de conformer leur vie aux préceptes du Deuxième sexe, mais voilà… Dans un premier temps, c’est Paul qui est allé courir le guilledou, et « libérée » ou pas, Benoîte en a beaucoup souffert. Puis, les choses se sont inversées, Benoîte a rencontré un Américain, Kurt, qui lui a voué illico un amour éperdu et qui vient la « voir » en Irlande quand Paul veut bien lui laisser la place – et le lit. Paul est âgé, malade, Kurt aussi, et Benoîte culpabilise de ne pas savoir, de ne pas vouloir choisir. L’un des intérêts du livre réside certainement dans la manière dont les trois partenaires gèrent la situation.

Reste peut-être l’essentiel que le titre ne dit pas : cette folie d’une maison en Irlande quand on en a déjà trois autres, cette passion frénétique pour la pêche en milieu hostile, ce trio amoureux bancal, tout cela ne serait-il pas une manière de s’étourdir et d’oublier, ou plutôt de nier, que la vieillesse est là, déjà, qu’elle progresse à grands pas et que, quoi qu’on fasse, le naufrage est inéluctable ? L’auteure a des mots poignants qui iront droit au cœur de tous ceux et celles qui enragent d’assister impuissants à leur lente décrépitude et de mener un combat perdu d’avance. Elle souhaitait ardemment avoir le courage d’en finir proprement et de tirer sa révérence avant que ledit naufrage ne soit consommé. Alzheimer, hélas, ne lui en a pas laissé le loisir.

Catégorie : Essais, Histoire…

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La dernière fois que j’ai rencontré Dieu

Franz-Olivier Giesbert, La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Difficile de classer ce livre très personnel qui se présente comme une sorte de profession de foi tout en se défendant de toute approche théologique (« Dieu est bien trop important pour être confié aux religions » prévient l’auteur). Une citation de Julien Green, mise en exergue, éclaire deux aspects de sa démarche : « Tout ce qui est triste me paraît suspect (…) L’idée que Dieu ne pût exister ne m’a seulement jamais effleuré ».

De l’éducation catholique qu’il a reçue, Giesbert a gardé la certitude de l’existence de Dieu mais la conviction également qu’il se contente d’être là sans intervenir dans la vie des hommes. De ses origines rurales, Giesbert a gardé une grande sensibilité à la nature et au monde animal. Tout cela le conduit aujourd’hui à se réclamer d’un panthéisme dont il trouve des illustrations et des échos dans de multiples sources, aussi diverses, pour n’en citer que trois, qu’Epicure, François d’Assise ou Spinoza.

On n’est pas forcément convaincu par la démarche de l’auteur, et l’éclectisme de ses références – bien qu’il témoigne de la grande culture qu’on lui connaît – peut laisser perplexe. Cependant ce livre est un hymne à la vie, à la nature, au monde vivant, et l’élan vital qui s’en dégage ne laisse pas indifférent.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

La France des Belhoumi

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, La Découverte, 2018

Par Jacques Dupont.

Les Belhoumi – famille algérienne – s’installent en France en 1977. Ils ont deux filles, Samira, 5 ans, et Leïla, 2 ans. Six autres enfants : trois garçons, trois filles naîtront sur le sol français. Stéphane Beaud les a rencontrés, « enquêtés » entre 2012 et 2017. La France des Belhoumi est la monographie de cette famille particulière. Elle a commencé après la rencontre fortuite de Samira, l’aînée des enfants.

La lecture m’a enthousiasmé. Il y a dans ce livre une extraordinaire proximité – étonnamment sans confidence – avec les enfants Belhoumi. J’ai suivi avec joie les combats des deux aînées. Combats contre la tradition, qui leur réservait le sort de femmes tôt mariées, sans instruction, sans travail, confites en bigoterie.  Or, c’est tout le contraire qu’on voit se produire, sous nos yeux, en « temps réel ». C’est formidable, c’est réjouissant. Samira deviendra cadre de santé, Leïla gérera une agence de Pôle Emploi.

Après quoi, on se dira que si les aînées des Belhoumi ont pu se battre, c’est parce que c’était … possible. Banalité ? Pas tant que cela. C’était possible parce que le mixage social existait encore dans les cités, au début des années 80, parce que les services publics n’avaient pas déserté les quartiers, que les municipalités communistes offraient beaucoup de possibilités culturelles (qu’on dirait aujourd’hui d’insertion), et surtout parce qu’il y avait l’école – et les institutrices militantes (nées vers 1948, elles avaient 20 ans en 68).

De là l’affaire commence à s’entendre autrement : les succès, les échecs des enfants Belhoumi sont le fruit de leurs personnalités individuelles, de leur genre, certes, oui encore, mais aussi d’un environnement social, politique, culturel. Or celui-ci s’est dégradé au fil du temps. Possibilités publiques, désir de s’investir, ouvertures, fermetures ne sont pas les mêmes d’une génération à l’autre. Une double hélice du pire court de Pasqua à Chirac, à Hollande ; de l’importation de l’Islam politique aux attentats. Elle s’enroule à celle de la paupérisation, et de la domination d’un libéralisme nouveau : l’ultra-libéralisme. Lire la suite « La France des Belhoumi »

Happycratie

Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, Premier Parallèle, 2018

Par François Lechat.

Ce livre est écrit par des universitaires pour des non-universitaires : son objectif est de faire la critique scientifique d’une soi-disant science, la « psychologie positive », ou science du bonheur. Bien entendu, l’affaire est d’abord américaine : c’est aux États-Unis surtout que cette escroquerie connaît un succès fulgurant, et c’est pour qualifier la situation américaine que le livre porte comme sous-titre « Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Mais si nous n’en sommes pas là en Europe, nous en prenons le chemin, comme le montrent toutes ces injonctions qui nous sont faites d’être « épanouis », de nous « réaliser », de « gérer nos émotions », de rester « positifs », de trouver notre « voie » ou notre « Moi profond », de « cultiver notre trésor intime »…

Comme le montrent très bien les auteurs, l’injonction à être heureux sert deux types d’intérêts. Elle est au cœur d’un marché florissant, elle fait vivre une foule de revues, de chaînes de télé, de coachs, de psys, de gourous en tout genre, qui profitent du fait que, étant donné que nous devons impérativement être heureux, nous souffrons de ne pas l’être pleinement, nous sommes prêts à écouter ceux qui nous disent comment faire et à les payer pour ça. Et la même injonction sert aussi les employeurs, car un individu en quête de bonheur est un individu autonome, qui se prend en main, qui se motive par soi-même, qui prend ses responsabilités, qui se remet en question pour s’améliorer sans cesse, qui s’en veut de ses échecs et tente de s’améliorer par ses propres moyens… – l’employé rêvé, en somme, qui ne met jamais son patron ou le système économique en cause.

A travers la dissection d’une fausse science dont les ficelles laissent pantois, les auteurs nous invitent à ne pas écouter le psychologisme ambiant et, en quelque sorte, à nous révolter contre ceux qui nous veulent du bien. Cette réflexion va dans le même sens que celle de Jean-Pierre Le Goff dans Malaise dans la démocratie, dont j’avais déjà recommandé la lecture.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Happycratie chez l’éditeur ; Malaise dans la démocratie par François Lechat.

Voyage jusqu’au bout de la vie

Nicole Desportes, Voyage jusqu’au bout de la vie – Comment j’ai vaincu l’anorexie, Odile Jacob, 2016

Par Anne-Marie-Debarbieux.

La richesse de ce témoignage d’une très grande intensité est double : d’abord il apporte sur cette terrible maladie qu’est l’anorexie un éclairage qui dépasse les informations de base qu’ont acquises tous ceux qui s’intéressent à cette pathologie sans y avoir été eux-mêmes confrontés. A travers un récit moins descriptif qu’analytique, l’auteure pose un regard à la fois introspectif et rétrospectif sur les moments de gouffre et les moments d’exaltation qui ont jalonné la maladie, et elle explique à quel point et pourquoi les exigences que le malade impose à son corps expriment un besoin d’absolu et une force vitale exceptionnelle.

Il faut, dit-elle, aller chercher la guérison très loin en soi, mais le voyage en vaut la peine.

Et c’est là que s’amorce le second intérêt du livre. Car ce qu’écrit Nicole Desportes et les conclusions qu’elle tire de son expérience de l’anorexie, valent pour d’autres épreuves de la vie. Rien, dit-elle, n’est pire que se résigner et il revient à chacun de trouver sa voie pour distinguer ce qui fait la saveur de sa vie, non pas pour être un « gagnant », mais tout simplement pour se remettre debout.

Elle ne dit pas que c’est facile, elle dit que c’est un bonheur à reconstruire, à petits pas, en acceptant aussi d’être aidé.

Une leçon de vie qui ramène forcément le lecteur à la sienne.

On pense à Jean Ferrat qui écrivit pour Isabelle Aubret : « Que c’est beau, la vie ! »

Catégorie : Essais, Histoire… (témoignage).

Liens : chez l’éditeur.

Patients

Grand Corps Malade, Patients, Don Quichotte éd., 2012 (aussi au Cercle Points)

Par Florence Montségur.

Immersion dans un centre de rééducation, celui qu’a fréquenté Fabien Marsaud, connu aujourd’hui sous le nom de Grand Corps Malade. Il nous en raconte le quotidien : les soins, la cantine, la kiné, les apprentissages, les copains et les états d’âme. C’est un témoignage, peut-être thérapeutique pour lui, peut-être pour nous. L’histoire de types qui ont vingt ans et se retrouvent tétraplégiques. Cela se lit d’une traite tellement c’est passionnant, touchant, drôle, pathétique, sincère et bien écrit. Scotchant et pourtant tout simple.

Quant au film, je ne sais pas, je ne l’ai pas encore vu. Il doit être plus narratif, et c’est sans doute bien comme ça. Le livre, c’est du souvenir, du ressenti, des images à l’état brut ; la nécessité, l’essentiel, l’importance de dire.

Catégorie : Essais, Histoire… (Témoignage).

Liens : chez Don Quichotte ; au Cercle Points ; le clip du film.

Deux figures de l’individualisme

Vincent de Coorebyter, Deux figures de l’individualisme, Académie royale de Belgique, coll. L’Académie en poche, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Lorsque nous convoquons la notion d’individualisme c’est en général parce que nous sommes confrontés à celui d’autrui et que cela nous dérange, souvent parce que nous confondons individualisme et égoïsme, égocentrisme ou refus des règles. Vincent de Coorebyter tire les choses au clair dans ce petit livre de philosophie sociale. Son regard, alimenté notamment par les pensées de David Riesman, Emile Durkheim et Paul Yonnet, éclaire sur ce que nous vivons et observons autour de nous en nous obligeant à abandonner nos représentations erronées ou insuffisantes. Son objectif n’est bien sûr pas moraliste ; il est de mieux comprendre les mécanismes qui agissent sur l’individu.

En replaçant l’individualisme dans une perspective historique, et sans prétendre faire le tour de la question, Vincent de Coorebyter distingue essentiellement deux grandes tendances. D’une part, le modèle qui avait cours de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale (et qui influence encore nos manières de voir), dans lequel l’individu intègre, fait siennes, les règles et les attentes familiales et sociales ; il organise sa vie de façon à leur être fidèle ; c’est sa vie d’individu unique, mais il est préoccupé de la rendre conforme aux attentes dont il a assimilé les principes et les valeurs. D’autre part, l’individualisme contemporain, qui voit le « moi » exploser dans une affirmation narcissique – non pas parce que ce serait sa tendance naturelle et qu’il serait enfin libéré des contraintes, mais parce que la société contemporaine exige de chacun d’être individué, de faire éclore sa personnalité, de se trouver, d’imposer son « moi ».

Vincent de Coorebyter sait développer une idée, l’illustrer et la reformuler afin que le lecteur puisse s’en emparer. L’on découvre, au fil des explications, que l’idée s’est précisée, qu’un sens subtil s’est ajouté et que la représentation qu’on en avait n’a cessé de s’affiner. Les références sont souvent familières, les exemples sont parlants, tirés du monde que nous connaissons. L’ensemble forme donc une réflexion qui n’est pas qu’abstraite et dans laquelle il n’est pas difficile d’entrer. On reconnaît forcément des proches, voire… La couverture en miroir est particulièrement bien adaptée au sujet !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview de l’auteur (présentation de l’ouvrage 1′ ; interview 47′).

Nouilles froides à Pyongyang

Jean-Luc Coatalem, Nouilles froides à Pyongyang, Grasset, 2013 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Sous ce titre accrocheur de polar à la San Antonio se développe le récit de voyage d’un journaliste qui a pris le risque de se faire passer pour un conseiller touristique à la recherche de nouvelles destinations originales afin de pénétrer le pays le plus fermé du monde. Muni d’un appareil photo de touriste de base et d’un petit carnet de notes discret, Jean-Luc Coatalem a parcouru la Corée du Nord – enfin, ce qu’on a bien voulu lui en montrer –, escorté comme il se doit de représentants zélés du régime. Nous verrons avec lui les monuments qu’il a pu ou plutôt dû admirer (y déposer des fleurs, par exemple), les paysages qu’il a traversés (sans pouvoir descendre de voiture) et ce qu’il a pu observer incidemment. Il décrit non sans humour ses conditions de séjour et de visite, et mêle à son récit nombre d’explications sur la dynastie des Kim, la sociologie du pays et les conditions d’existence. Ce voyage s’étant déroulé en 2011, on est encore au temps de Kim Jong-il, le père de l’actuel dirigeant nord-coréen, ce qui confère au livre un caractère historique. Mais la forme n’est pas celle d’un essai, le ton est plutôt léger, parfois un peu cavalier, cela se lit presque comme un roman, avec des accents de Charlie. Le lecteur visualise les villes et les campagnes, imagine les gens et leur vie, et assiste à quelques moments de rébellion de la part de ce faux touriste, comme le refus de prendre un bain de boue fort peu appétissant dans une station thermale où il n’y a pas d’eau chaude pour se rincer. Malgré des phrases parfois un peu emmêlantes, on s’y croirait ! Et ça fait froid dans le dos.

Catégorie : Essais, Histoire… (Récit de voyage).

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Malaise dans la démocratie

Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Fayard/Pluriel, 2017

Par François Lechat.

Si vous avez des valeurs de gauche, si vous croyez au progrès et à la liberté individuelle, mais qu’en même temps il vous semble que notre société dérive de dangereuse manière, ne manquez pas cet essai écrit dans un style accessible à tous. L’auteur, philosophe et sociologue spécialiste de l’individualisme et du monde du travail, vient de sortir un livre remarqué sur Mai-68. Ici, il fait le tour des mutations qui marquent notre société depuis quelques décennies, et qui révolutionnent nos pratiques éducatives, l’école, l’entreprise, la religion, la culture… La thèse centrale tient dans le fait que l’individualisme, conquête précieuse qui garantit notre liberté de choix, a fait s’effondrer les repères qui encadraient les rapports entre générations, qui donnaient du sens au travail, qui préservaient l’idée de culture et de beauté, qui évitaient de confondre la religion avec un vague spiritualisme ou avec un supermarché de recettes de développement personnel. La cible de l’attaque réside dans une série de mouvements modernistes en vogue depuis un demi-siècle, qui sont raillés par les conservateurs de droite (par exemple dans le Figaro), mais qui sont critiqués ici d’un point de vue humaniste et progressiste. Jean-Pierre Le Goff ne cherche pas à rétablir l’autoritarisme de l’école d’antan, ou ne prétend pas que le capitalisme était plus doux avant Mai-68. Il montre plutôt que les progrès de la liberté sont à double tranchant, qu’une éducation centrée sur l’épanouissement des enfants les engage dans une course épuisante à l’affirmation de soi, ou que le nouveau management centré sur l’implication personnelle des travailleurs les soumet à une dictature de la performance et de la responsabilité. Personnellement, le chapitre sur la culture, aimanté par une ironie un peu facile à l’égard de Jack Lang, m’a paru moins réussi. Mais sur la pédagogie, le travail et le religieux, le propos est solide et très documenté, tout en restant plaisant à lire car aucun jargon ne l’alourdit. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il donne à penser et brise le ronron du discours médiatique dominant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Vivez mieux et plus longtemps, et chouchoutez votre cerveau

Michel Cymes, Vivez mieux et plus longtemps, Stock, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Si vous aimez bien les émissions de Michel Cymes, vous aimerez bien ce livre, et inversement. Il est amusant, intéressant et facile à lire. Nutrition, sport, sommeil, tabagisme et quelques thèmes divers sont abordés simplement, en allant droit à l’essentiel. Que cet ouvrage ratisse large permet à chacun d’y trouver un certain nombre de conseils dont il avait besoin – et semble un gage de bon sens : si l’on veut aller bien, on se nourrit bien, on ne fume pas, on se bouge, etc. Derrière ce qui peut apparaître comme des poncifs, on trouve de bonnes raisons d’y adhérer, expliquées avec le sérieux d’un scientifique et des mots de tous les jours. Un bon petit livre à laisser traîner sur votre table de chevet – ou à la cuisine ? – le temps que vous ayez mémorisé tout ce qui peut vous faire du bien. Sain d’esprit, bienveillant, sans moralisme inutile. Et c’est sans doute ça qu’on aime bien chez Michel Cymes.

Votre cerveau – Comment le chouchouter, Stock, 2017

La parenté avec le livre précédent est telle qu’on pourrait les considérer comme deux tomes d’un même ouvrage. Tous deux débutent par des conseils alimentaires, si bien qu’au final cela vous fait une bonne liste des aliments à privilégier ! La deuxième partie de Votre cerveau évoque le stress, le bien-être et même le bonheur (parce que c’est dans la tête que ça se passe), ce en quoi, sans répétition avec ce qui y a été dit, ces chapitres prolongent également le premier ouvrage. J’y ai moins apprécié l’angle d’attaque, qui semble parfois plutôt relever des valeurs et convictions philosophiques de l’auteur que de la médecine. Ces pages ont-elles été écrites par Patrice Romedenne, journaliste à France 2, présenté comme co-auteur de ce livre (pourtant écrit au « je ») ? D’aucuns cependant y découvriront un voire plusieurs conseils utiles ou l’étincelle qui déclenche un changement profitable. Et on retrouve pleinement le ton de Cymes au chapitre consacré au rire puis aux suivants (musique, sport, cannabis…) et dans la troisième et la quatrième parties, consacrées à la mémoire et aux maladies du cerveau qui nous turlupinent (Alzheimer, AVC, Parkinson, dépression, épilepsie).

De nombreux passages de Votre cerveau m’ont semblé particulièrement adaptés à un public jeune. Un livre à laisser traîner sur la table du salon ?

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Vivez mieux et plus longtemps chez Stock et en Poche. Votre cerveau – Comment le chouchouter chez Stock et en Poche.

En bonus, voici un article que j’avais écrit à la sortie du livre de Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin (Actes Sud, 2015 – l’édition a été augmentée depuis). Plus humoristique encore – notamment grâce aux dessins de la soeur de l’auteure – et tout ce qu’il y a de plus sérieux, ce best-seller sait lui aussi dire les choses simplement pour viser l’efficacité. Une excellente référence, et pas que si vos intestins vous font des misères.

Et si c’est la mémoire qui vous intéresse, je ne saurais trop vous recommander les ouvrages d’Alain Lieury, aux éditions Dunod. Je vous soumets ici quelques couvertures, mais tous les livres de ce spécialiste de psychologie cognitive sont intéressants.

                

Palmyre

Paul Veyne, Palmyre, Albin Michel, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Une grande partie du site archéologique de Palmyre a été détruite par Daech en 2015. Paul Veyne, historien spécialiste de l’antiquité gréco-romaine, a alors réuni une quinzaine de photographies témoignant de ce qu’était encore le site quelques semaines auparavant, et a tenu à raconter ce que fut la civilisation palmyrénienne. Ce petit livre savant et vulgarisateur a visiblement été dicté, ce qui le rend parfois un peu étrange, littérairement parlant, et il y manque une carte géographique. Mais il évoque toutes sortes d’aspects de la vie dans la Palmyre antique, en particulier au tout début de notre ère. Ce faisant, il invite le lecteur à réfléchir à ce que peut être une culture mixte et à la possibilité de vivre sans chauvinisme culturel. Car on était à la fois un Palmyrénien et un sujet romain ; un artiste s’exprimait à la fois comme oriental et comme helléniste, l’adorateur d’un dieu local connaissait et respectait les divinités grecques. Mais au-delà du message humaniste, Paul Veyne nous donne en quelques phrases des clés utiles pour comprendre comment fonctionnait l’empire romain et la manière dont on pouvait y penser le commerce avec l’Orient ou le pouvoir dans des provinces fort éloignées de Rome.

Catégorie : Essais, histoire…

Liens : Palmyre chez l’éditeur ; une carte du monde romain ; et un article biographique sur Paul Veyne de Sarah Rey, « Le curieux Monsieur Veyne », La Vie des idées , 2 juin 2015.

La faute de l’orthographe

Arnaud Hoedt, Jérôme Piron, et Kevin Matagne pour les illustrations, La faute de l’orthographe, Textuel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Mon premier a provoqué une ruée ; mon deuxième, c’est quand le réveil sonne avant six heures ; mon troisième veut dire cassonade en flamand ; mon tout est un sujet glissant. (*)

La faute de l’orthographe, c’était d’abord un spectacle (belge, intitulé « La convivialité »), puis c’est devenu un livre et Marie-Claude me l’a envoyé parce qu’elle avait aimé le spectacle. « Humour, bon sens et réflexion », écrit-elle dans son petit mot d’accompagnement. C’est bien résumé ! Voilà un petit livre simple et savant, qui fait des farces au lecteur, et qui fait plaisir. Parce qu’il prend notre défense, à nous qui avons dû ânonner des listes d’exceptions grammaticales, qui avons bêtement perdu des points en dictée pour cause de distraction, d’incompétence ou de mauvaise volonté, qui devons maintenant torturer nos enfants ou nos élèves avec des règles horribles que nous condamnons parfois mais que nous devons soutenir quand même parce que si on n’écrit pas tous de la même façon, on ne se comprend pas.

La faute de l’orthographe apporte sa pierre à l’édifice de l’éternelle polémique sur ce sujet complexe. Evidemment, on peut y discuter ceci ou cela (c’est un peu le principe d’une polémique), mais ce livre vulgarise très bien les différents aspects du problème. C’est original, c’est vite lu et c’est bien sympathique.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Le livre chez l’éditeur. Un extrait du spectacle sur Youtube.

(*) L’or-tôt-graeffe.

POST-SCRIPTUM

Si nous sommes très nombreux à reconnaître que les règles d’accord du participe passé sont complexes, il ne va pas de soi que remporter un succès populaire à travers un spectacle et un livre revienne, pour ses auteurs, à se voir arroger par le peuple le droit de proposer de nouvelles règles et de désigner brutalement comme appartenant à la préhistoire ceux qui se demandent si les anciennes n’auraient pas du sens. Surtout, toute mesure radicale — comme la suppression pure et simple de tout accord du participe passé avec l’auxiliaire « avoir » — est par définition suspecte. Examinons un peu la question.

Si la langue française a besoin de règles orthographiques aussi nombreuses, c’est qu’à l’oral elle n’indique pas systématiquement les singuliers et les pluriels, les féminins et les masculins. « Tu m’as mise en retard », avec ce [z] qui se prononce à « mise », permet à une femme de s’identifier comme telle. Si on sait comment prononcer, on sait comment écrire. Mais malheureusement, cela ne marche pas avec les verbes en –er. Dans « Tu m’as poussée », le participe passé « poussée » se prononce comme le masculin « poussé ». L’écrit rappelle, en fait, la prononciation ancienne qui se différenciait pour l’un et l’autre genre. En Belgique, d’ailleurs, la différence est encore prononcée, tandis qu’en France elle ne l’est plus, la prononciation s’étant standardisée pour se tendre (devenir sèche, avec des syllabes courtes vibrant le moins possible).

Si l’on supprimait purement et simplement l’accord du participe passé avec l’auxiliaire « avoir », une femme devrait par exemple écrire « Je me suis ennuyée » (auxiliaire « être ») mais « Tu m’as ennuyé » (auxiliaire « avoir »). Est-ce bien logique ? Et un verbe comme « mettre », devrait se prononcer différemment selon l’auxiliaire employé : « Je me suis mise [z] sur mon trente-et-un » mais « Tu m’as mis KO ». Est-ce logique ? Pourquoi, alors, ne pas dire et écrire « Je me suis mis sur mon trente-et-un » pour uniformiser ? Ce serait plus facile – puisque visiblement on cherche à simplifier.

Si on ne cherchait pas à imposer de trop grandes transformations mais à s’aligner simplement sur l’oral, comme certains linguistes le préconisent parce que l’oral ferait loi, une femme devrait dire et écrire « Je me suis faite flasher à 140 sur l’autoroute », parce que c’est une erreur de plus en plus répandue que d’accorder le participe avec la forme « se faire ». Pourtant, elle dirait et écrirait « Mes parents m’ont fait ce que je suis » à cause de l’auxiliaire « avoir ». Cela a-t-il du sens ?

Pourquoi, alors, ne pas supprimer le masculin et le féminin au profit d’un neutre, valable en toute circonstance ? Parce qu’on aime se différencier. Et, accessoirement, parce qu’on n’en finirait pas de discuter sur la forme à donner à ce neutre : les femmes protesteraient qu’il soit comme par hasard construit sur le masculin singulier : « Tu m’as ennuyé », « Tu m’as mis KO »…

J’ai trouvé amusant le livre La faute de l’orthographe, et je n’ai pas cru intéressant à l’époque de faire la liste de tout ce avec quoi je n’étais pas d’accord. Mais je tiens à souligner à présent qu’il faut prendre très au sérieux les propositions de réforme pour en mesurer les tenants et les aboutissants. Beaucoup d’articles sont parus récemment dans Libération en France (sur le site liberation.fr, tapez « orthographe » dans la case « recherche ») et quelques autres dans Le Soir en Belgique. Les termes de « réflexes vieille école » dans certaines bouches et de « décadence » dans d’autres n’aident pas à bien penser la question. Vaste question… Mais pas impensable. Si l’on reste… neutre. Et c’est difficile.

Catherine Chahnazarian, septembre 2018 (révision février 2019).

Histoire de la littérature récente

Olivier Cadiot, Histoire de la littérature récente, P.O.L. 2016 (Folio 2017)

Par Jacques Dupont.

La littérature. Elle aurait disparu (chanson connue). Où a-t-elle pu passer ? Qu’était-elle ? Une thérapie ? Que nenni : on ne supporte pas mieux ses maux en les recopiant. Un art supérieur ? Mais non : la littérature, c’est pareil à n’importe quoi. Le chasseur-cueilleur ne pense pas moins que l’écrivain. Il n’y a pas de hiérarchie. Faites dévorer vos grandes idées par les petites. Voilà qui désamorcera l’angoisse d’écrire, voire l’angoisse de penser.

Ce petit livre (suivi d’un second tome) forme un répons aux Lettres à un jeune poète de Rilke, un répons récent. C’est une œuvre poétique. La poésie y a été vidée de sa poésie pour lui redonner la parole.

Chaudement recommandé.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez P.O.L. ; en Folio.

Les deux bouts

Henri Calet, Les deux bouts, Héros-Limite (coll.Tuta Blu), 2016

Recueil de chroniques parues dans Le Parisien libéré en 1953. Première édition : Gallimard, 1954.

Par Jacques Dupont.

Ce moment dura – dit-on – trente ans. Trente années qui furent glorieuses. Pour tous ? Henri Calet rencontre ceux qui triment, multiplient les emplois ou, faute d’argent, ne se soignent plus. Commis voyageurs, éboueurs, receveurs d’autobus, modistes, vendeuses du Bon Marché. Nouer les deux bouts fut leur plus grande préoccupation. Henri Calet les croise à la sortie des bureaux, des usines, des grands magasins, dans les escaliers du métro et les gares de banlieue. La conversation s’engage, et de fil en aiguille, il se trouve chez eux, invité dans un deux pièces, une maison ouvrière, un pavillon avec potager.

Henri Calet a un don d’écoute hors du commun. On l’entend à peine questionner. L’homme ou la femme parlent, se confient :  les difficultés du quotidien, les petites joies, quelques espoirs. Lui se borne à écouter, à enregistrer, à transcrire. Or c’est justement ce qui donne à ce livre cette profondeur, cette épaisseur, cette lenteur, cette lourdeur, cette grandeur qui ressemble tant à la vie. Et, tout de même que la vie, c’est touffu et confus, incohérent, et parfois un peu monotone aussi.

Le livre ne verse pas dans le pathos. Il est à hauteur de ces hommes et de ces femmes, ces parents, les nôtres, dont l’idéal était de faire les choses dans l’ordre, de marcher entre les clous. L’écriture est – de la même manière – surveillée, retenue, et demeure naturelle et suggestive.

Les chroniques d’Henri Calet sont une mine d’informations, humaines, concrètes, incarnées, sur ce qu’était la vie quotidienne dans la décennie de l’après-guerre.

Incidemment, je recommande de prendre connaissance de la biographie d’Henri Calet : c’est un roman.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : la réédition 2016 ; biographie de Calet sur Wikipedia. (La thèse de Jean-Pierre Baril sur Henri Calet est disponible en bibliothèque. A-t-elle été publiée ?)

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