Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Ed. de Minuit, 2018

Par François Lechat.

Jusqu’au bout, j’ai hésité entre l’admiration et l’ironie. Pour être juste, j’opte pour l’admiration, car ce premier roman mérite les louanges de la critique. Cette passion amoureuse entre deux femmes est prenante, touchante, lyrique, pleine de brio, d’envolées, de détails qui font mouche, de passages qui donnent envie de tomber en amour – même si celui-ci, comme il se doit, aura sa part d’ombre et de drame. Il serait étonnant que ce livre ne remporte pas l’un ou l’autre prix : je pourrais citer une foule de passages où le talent de l’auteur éclate, presque toujours sans fausse note.

Pourquoi parler d’ironie, alors ? Parce qu’il s’agit ici d’une quintessence du roman d’auteur à la française, un peu à la manière d’En attendant Bojangles. C’est brillant et enlevé, mais assez typique d’un milieu bourgeois, aussi : l’épicentre de l’histoire est à Paris, la narratrice est enseignante et l’héroïne violoniste, la première se rendra en Italie et la seconde au Japon, les références culturelles abondent, Sarah est un peu foldingue et toujours imprévisible… Cela n’enlève rien aux qualités déjà dites, et il n’est pas nécessaire d’avoir fait des études pour apprécier : il suffit d’aimer l’amour, magnifié ici avec un talent rare. Mais on a fait plus original, et plus ancré dans le réel. A lire comme on regarde Jules et Jim ou un film avec Luchini : pour s’offrir une parenthèse enchantée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Notre critique d’En attendant Bojangles.

Filles de la mer

Mary Lynn Bracht, Filles de la mer, Robert Laffont, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Coup de coeur.

L’histoire d’Hana commence en été 1943 sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne, alors que l’envahisseur japonais y fait régner la terreur. Le fond historique sur lequel elle a été construite lui confère une dimension de vérité et une densité saisissantes. On est totalement immergé dans un drame personnel et familial bouleversant. D’autant que l’auteure manie avec le plus grand art rebondissements et suspense. Des accents orientaux dans le style, des décors naturels d’une grande beauté et les modes de vie traditionnels des personnages, notamment de ces filles de la mer, plongeuses  en grande profondeur faisant vivre leur famille des produits de leur pêche, tout cela emmène le lecteur dans un autre monde – mais un monde qui a existé. Hana et sa sœur Emiko (Emi) racontent à la fois leur histoire et ce que les guerres réservent hélas souvent aux femmes, les Coréennes ayant beaucoup souffert.

Un roman témoignage donc, bien que fictionnel ; dur et dénonciateur. Il est inspiré des récits de la mère de l’auteure et des amies de celle-ci.

Vraiment excellent mais à ne pas mettre entre les mains de petites filles.

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Sarah Tardy.

Liens : chez l’éditeur.

Répliques

Marie Christine Collard, Répliques, Ed. Noir au blanc, 2016

Par Anne-Marie Debarbieux.

Parce que l’action de ce roman contemporain se déroule au Japon, un pays qui reste fascinant et mystérieux tant il diffère encore souvent du nôtre à bien des égards, le titre « Répliques » renvoie d’abord au sens sismologique du terme : « tremblements de terre secondaires survenant après un séisme majeur et pouvant aggraver les dégâts provoqués par le séisme principal ». Si c’est bien de cela qu’il s’agit évidemment ici, dans un Japon secoué par des catastrophes successives, le terme évoque également les lames de fond qui bouleversent la vie personnelle des héros et les répliques qu’ils tentent de leur opposer. Vincent essaie de reconstruire sa vie ravagée depuis l’accident qui a laissé sa femme invalide et dans l’incapacité de reprendre sa profession de pianiste. Le couple a donc émigré au Japon, où Vincent , dans ce pays qu’il connaît déjà, a obtenu un poste de professeur de Lettres au lycée français de Tokyo. Enseignant brillant et passionné, il retrouve équilibre et bonheur auprès de ses élèves. Les choses sont évidemment plus complexes pour Elisabeth. C’est alors que surgit dans la vie de Vincent une élève surdouée qui va envahir son existence avec la violence d’un autre séisme. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Les réponses ne seront pas dévoilées avant les dernières pages et le roman prend alors le rythme d’un thriller où se superposent les bouleversements du destin collectif et ceux de la vie personnelle. Dans les deux cas, un monde s’effondre et il faut survivre.

L’intérêt du roman réside de ce fait dans la densité des personnages. Qui sont- ils vraiment ?

Quels secrets, quelles vulnérabilités masquent leur force et leur apparente détermination ? Peut-on vraiment toujours remédier à certaines détresses intérieures, même quand elles touchent les êtres que nous aimons le plus ? Ne sommes-nous pas parfois condamnés à nous sentir désemparés et impuissants ? Connaissons-nous vraiment ceux qui nous sont les plus proches ? Sait-on toujours ce que l’on doit faire ? Mesure- t-on toujours les conséquences de ses actes ?

Au-delà du dépaysement géographique et culturel et du suspense bien ménagé, l’intérêt de ce roman réside donc aussi et surtout dans les questions très humaines qu’il aborde avec finesse et justesse.

L’auteure se garde bien d’enfermer ses personnages dans une fin trop simpliste et elle invite ainsi le lecteur à prolonger sa lecture au-delà des derniers mots.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le blog de cette petite maison d’édition, le blog de l’auteure.

La Terre des Morts

Jean-Christophe Grangé, La Terre des Morts, Albin Michel, 2018

Par François Lechat.

Du noir de noir, à réserver à ceux qui aiment ça. Tout y est : une enquête pleine de suspense et de rebondissements, un flic à l’âme aussi tordue que celle des criminels qu’il traque, Paris sous la pluie ou dans ses bas-fonds, le 36 Quai des Orfèvres, des strip-teaseuses (quelques-unes), des obsédés sexuels (beaucoup, et des deux sexes), des perversions en tout genre (on enrichit son vocabulaire), des femmes fatales, des flics fatigués, véreux ou dévoués, une vie familiale remplie de contrariétés, des incursions éclairs en province et à l’étranger, une avocate arrogante et des magistrats dépassés, des petites frappes, un criminel de grand style, un dénouement un rien attendu mais bien amené après d’étonnantes fausses pistes… On peut reprocher à l’auteur d’avoir voulu faire vrai en adoptant quelques tics inutiles du polar à l’ancienne, alors que Fred Vargas a montré que le genre s’en passait fort bien. Et les invraisemblances sont légion, car évidemment le héros ne se laisse arrêter par rien, et surtout pas par le Code de procédure pénale. Mais ce sont des détails, si on a envie d’être scotché à une intrigue retorse dont on sort quelque peu sonné.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

Lire la suite « Un mariage anglais »

L’amie prodigieuse (la tétralogie)

Elena Ferrante, « L’Amie prodigieuse » (L’amie prodigieuseLe nouveau nomCelle qui fuit et celle qui resteL’enfant perdue), Gallimard, 2014-2018

Par François Lechat.

J’ai enfin terminé la saga en quatre tomes d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Et je confirme : cette tétralogie mérite les superlatifs et le succès qui l’entourent. Personnellement, j’ai ressenti une légère baisse d’intérêt à deux moments, pendant quelques chapitres du deuxième tome et du quatrième tome. Mais d’autres auront sans doute eu l’impression inverse : ces chapitres sont ceux dans lesquels la narratrice, Elena, se focalise sur son amour pour le beau et ténébreux Nino, ce qui rend le roman moins social et moins choral, mais plus fort pour qui aime les intrigues intimistes.

Il reste qu’à mes yeux, le mérite le plus éclatant de Ferrante est de nous offrir une suite ininterrompue de péripéties romanesques rehaussée d’un sens inouï des stratégies sociales, des codes, des espérances et des comportements d’une foule de micro-sociétés finement stratifiées, subtilement hiérarchisées selon les quartiers, les métiers, les familles, les sexes…, et qui ne cessent d’interagir et de se juger. Il y a du Balzac et du Proust chez Ferrante, un art consommé de nous rendre complice des moindres détails par lesquels chacun tente de conserver sa position, son honneur, son image, sa situation, ses idéaux. Ou des moindres détails par lesquels certains s’efforcent de changer de position, en y parvenant ou pas, ou en arrivent à trahir et à se trahir. Parmi les dizaines de personnages qui peuplent cet univers foisonnant, et dont Ferrante nous rappelle toujours finement la situation, chaque lectrice et chaque lecteur aura ses préférés, de même que chacun préférera telle ou telle époque.

Au final, et sans rien déflorer, les deux héroïnes auront fait un chemin inverse. Lila, « l’amie prodigieuse », l’enfant revêche dotée de talents hors normes, sera la proie du destin parce qu’elle a tourné sa colère contre son quartier, parce qu’elle n’a pas voulu rompre vraiment avec sa condition, espérant pouvoir changer le monde plutôt qu’elle-même. Elena, au contraire, bien moins douée sinon moins jolie, réussira son ascension sociale mais au prix de mille ruptures, et en doutant toujours de sa légitimité, elle qui est bien consciente de rester une forte en thème, une besogneuse. Par-delà le tourbillon des événements et des sentiments, sur fond d’Italie gangrenée par la mafia et la corruption, c’est une question théologique qui sous-tend la saga de Ferrante, celle consistant à savoir si l’on se sauve par la grâce, comme Lila devrait pouvoir le faire, ou par les œuvres, comme le tente Elena. Mais cette question n’est jamais formulée : tout passe par le récit, ou par le dialogue qu’Elena entretient avec sa propre histoire, et qui reste romanesque de bout en bout, jamais pédant. Avec un final quelque peu pervers et d’une grande beauté, qui ne déçoit pas alors que le lecteur, cent fois, se demande comment l’auteure parviendra à clore un tel cycle.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur, le tome I, le tome II, le tome III, le tome IV  ; les critiques de François Lechat des tomes I et II.

La chambre des officiers

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum)  Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Marc Dugain, La chambre des officiers, J. C Lattès , 1998 (existe en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

En 1998, quand est sorti ce roman, on ne parlait pas encore beaucoup de la première guerre mondiale ; on était encore loin des commémorations du centenaire.

Adrien a peu connu la guerre, il a hélas sauté sur un obus qui lui a arraché une partie du visage dès les premiers jours de mobilisation. Lieutenant, il se retrouve hospitalisé, dans une chambre d’officiers (on ne mélange pas soldats et officiers !) : il fait partie de ceux qu’on a appelés les « gueules cassées ».

Quatre longues années d’hospitalisation avec d’autres estropiés et défigurés pour la vie, qui arrivent au fur et à mesure des combats de la grande boucherie de 14-18.  Dans cette grande salle du Val de Grâce, dépourvue de miroir, entre deux opérations (hélas on ne fait jamais autant de progrès en chirurgie réparatrice ou orthopédique que dans les hôpitaux militaires), avec courage, autodérision et malgré tout appétit de vivre, se nouent des amitiés indéfectibles.

Un excellent premier roman de Marc Dugain, une écriture en finesse non dépourvue d’humour, une histoire poignante s’inspirant de la vie du grand-père de l’auteur. Un hymne à l’amour de la vie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

De chair et de sang

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Michael Cunningham, De chair et de sang, Belfond, 1995

Par François Lechat.

J’ai failli passer à côté de ce chef-d’œuvre, dont le titre et l’auteur me disaient vaguement quelque chose, mais sans plus. J’ai bien fait de suivre mon intuition, de me donner une chance de combler une lacune : c’est une réussite rare, impressionnante de maîtrise.

L’histoire est centrée sur l’évolution et la famille de Constantin, un immigrant grec qui tente de faire son chemin aux Etats-Unis, à Newark. C’est un homme de devoir, ambitieux et dur à la peine, pétri de valeurs traditionnelles, comme sa femme, Mary, une belle Américaine. Mais il a aussi ses failles et ses pulsions – de même que Mary, épouse modèle, s’applique à respecter l’étiquette en toute chose sans pour autant se défaire d’un sentiment d’angoisse et de gêne. Leurs trois enfants sont également déchirés entre le jeu des convenances et des aspirations parfois scandaleuses aux yeux de l’entourage, et donc soigneusement cachées : on n’a pas impunément de tels parents. Comment vivre sans vivre, ou quel prix payer pour sa liberté ? On sent, dans ce récit chronologique, procédant par des coups de projecteur chaque fois centrés sur un des personnages, tout le poids du conformisme américain et d’un sens authentique de la morale. Et puis ce drame propre aux migrants qui consiste à devoir s’élever pour réussir sa vie, à devoir se faire accepter par les autres pour s’accepter à ses propres yeux. Si le récit enjambe 1968 et se poursuit bien au-delà, il s’enracine dans un époque où la liberté était une conquête, où il n’allait pas de soi de vivre comme on l’entend, conformément à sa personnalité.

Michael Cunningham incarne tout ceci dans des personnages subtilement dessinés, qui attirent tous la sympathie malgré ce qui les sépare. Et dont les drames, pour certains, sont rendus avec une force inouïe : un des derniers chapitres, en particulier, est d’une beauté déchirante. Si vous aimez les grands romans du 19e siècle, ne manquez pas cette traversée du 20e.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne Damour.

Liens : sur Lisez.com 10/18 (épuisé en Poche ?)

Fatherland

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Robert Harris, Fatherland, Julliard, 1992 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Le contexte de ce thriller palpitant est d’une importance capitale, à la fois en raison de son originalité  (c’est même sacrément culotté) et de son rôle dans l’intrigue. C’est que l’enquête policière du Sturmbannführer Xavier March se déroule dans Berlin en 1964, sous un national-socialisme qui bat son plein. Hitler a gagné la guerre de 1939-1946, c’est bientôt son anniversaire (le Führertag) et l’ambiance est à l’ordre et à la soumission. Tous les ingrédients y sont : le meurtre, la confiance et la méfiance, la séduction aussi, la recherche de la vérité, le mensonge, la menace… Cette fiction, qui réécrit l’Histoire en même temps qu’elle nous en raconte une, est d’une cohérence et d’une fluidité remarquables, et les personnalités des deux personnages principaux sont nos bouées de sauvetage, à nous qui n’aimerions pas que le monde ait tourné de cette façon. Jusqu’au bout du roman, Robert Harris nous fait vibrer pour de petites et de grandes raisons. Admirable.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Hubert Galle.

Liens : sur Lisez.com. Les autres articles sur des romans de Robert Harris sont listés ici.

Dolce agonia

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Nancy Huston, Dolce agonia, Actes Sud, 2001

Par Brigitte Niquet.

Alors, on peut parler de « vieux » livres, d’avant 2008 ? Quelle chance ! Encore faut-il qu’ils aient tenu la route et que les relire ne soit pas l’occasion d’une affreuse déception, comme il arrive trop souvent.

Aucun risque avec Nancy Huston et surtout avec Dolce agonia. Adoré à sa sortie, lu, relu, adopté comme livre de chevet, ce roman n’a pas quitté ma table quand j’écrivais moi-même et que j’en feuilletais quelques pages chaque jour, m’émerveillant de sa perfection, essayant de m’en imprégner et désespérant d’arriver jamais à la cheville de ce modèle. Je l’adore toujours, 17 ans après sa parution.

Le sujet, d’abord : douze personnes partagent un repas de Thanksgiving dans l’Amérique profonde. Situation banale, qui va se transformer en huis clos infernal car une tempête de neige bloque les convives sur place et les oblige à cohabiter jusqu’au lendemain chez leur hôte, Sean Farrell, porteur lui-même d’un lourd secret. Or tous (sauf les « pièces rapportées » qui ne sont là que parce que leurs conjoints y ont été invités mais qui compliquent un jeu déjà tendu) ont un passé commun chargé, tissé d’amours et d’amitiés autant que de rancœurs. La prolongation imprévue de la soirée rend l’atmosphère encore plus étouffante.

Si Dolce agonia n’était « que » cela, ce ne serait déjà pas mal, quelques coudées au-dessus de tout ce qui a pu s’écrire sur le sujet. Mais ce qui constitue sa radicale originalité, c’est le principe de faire raconter l’histoire par un « narrateur omniscient », qui ici n’a aucun mal à l’être puisqu’il s’agit de… Dieu lui-même. Entre chaque chapitre, Dieu nous informe donc sur un des personnages, sur les méandres de la vie qui l’ont conduit là, sur ce qui va lui arriver après, et même sur les circonstances de sa mort. Cette façon de couper les ailes au suspense est audacieuse, mais qu’importe le suspense. Ce qui importe, c’est de nous amener à nous interroger sur cette conception d’un Dieu qui nous gouverne, petites marionnettes qui se croient libres mais dont une main subtile tire les fils et peut-être les emmêle à plaisir.

On peut ajouter que si ce récit est empreint de tristesse (chacun des personnages pourrait faire sienne cette phrase d’Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »), il surfe aussi sur les vagues de la tendresse et de l’humour, ce dernier surtout présent d’ailleurs dans les interventions de Dieu. Quand on le quitte, on reste partagé entre des sentiments très contradictoires mais qui ne confinent jamais au désespoir. Nancy Huston écrit « noir », c’est certain (ses livres suivants le confirmeront), elle trempe souvent sa plume dans le vitriol, mais elle sait aussi la rendre douce et caressante, à l’image du magnifique oxymore qui sert de titre à cet ouvrage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ariane

Myriam Leroy, Ariane, Don Quichotte éditions, 2018

Par François Lechat.

Curieux livre, assez déroutant. Je l’ai acheté sur le conseil de différents critiques, mais sans bien savoir à quoi m’attendre. En lisant les premières pages, j’ai eu peur d’avoir affaire à un roman un peu pincé, trop soigné, une prose légèrement précieuse dans le genre parisien. Puis, première surprise, j’ai découvert que l’histoire se déroule tout entière en Belgique, dans une petite province au sud de Bruxelles, ce qui est tout de suite moins glamour. Mais j’ai apprécié le ton finalement naturaliste adopté par la narratrice, qui fait le récit d’une amitié fusionnelle entre deux adolescentes qu’une barrière de classe aurait dû séparer. Ou plutôt, j’ai apprécié ce côté naturaliste aussi longtemps que la province belge et les délires adolescents n’étaient pas trop glauques. Or ils le deviennent, au fil du roman, et si on peut rendre grâce à l’auteure de n’avoir reculé devant rien, on aurait aimé un langage moins cru, pour ne pas dire moins vulgaire. D’autant que si une de ses deux héroïnes n’est pas banale et ne s’oublie pas, le thème n’a rien d’original, et les provocations des adolescentes ne brillent « ni par le goût, ni par l’esprit », comme le chantait Brassens. J’ai donc suivi cette intrigue avec une sympathie un peu déclinante, sans jamais m’ennuyer (il y a du verbe et de l’action…), mais en craignant que la fin ne soit too much. Mais là, au contraire, une certaine sobriété reprend le dessus, avec de la finesse et un joli sens de l’ellipse dans les dernières pages. Il n’empêche : si ce livre est loin d’être médiocre, il demande un estomac bien accroché. Et, surtout, évitez-le si vous habitez Nivelles, l’épicentre de l’action – ou alors, profitez-en pour enfin vous résoudre à déménager…

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : donquichotte-editions.com

À vol d’oiseau

Craig Johnson, À vol d’oiseau, Gallmeister, 2016 (aussi en Points)

Par Florence Montségur.

Vous m’avez donné envie d’essayer un Craig Johnson et je suis tombée par hasard sur À vol d’oiseau. Au tout début, je trouvais ça confus. Le narrateur (dont on ignore d’abord qui il est, ce qui est inconfortable) donnait plein de noms de gens et de lieux, et des motifs d’action dont je ne savais pas quoi faire. Mais, assez rapidement, il y a eu cette jeune femme décédée sous les yeux du shérif Walt Longmire (le narrateur), et cette jeune policière cheyenne brutale et maladroite. Le flegme de Longmire et son humour distancié m’ont plu, alors j’ai poursuivi, frappée par l’authenticité du décor et des caractères.

L’action se passe dans une réserve indienne du Montana et tout paraît réaliste. Le pays a l’air très beau. Seul problème, un peu comme celui que Catherine soulevait dans son article sur Chiennes de vies, ça ne donne pas vraiment envie d’aller là-bas. On dirait qu’ils ne pensent que flingues, bières et vieilles voitures. L’intrigue est donc relativement simple, mais ce n’est pas ce qui compte. C’est plutôt qu’on se retrouve dans la peau du shérif Walt Longmire comme devant un bon film où le gentil va réussir à mettre le méchant en prison. Ça, c’est plutôt agréable.

Quant à la traduction, effectivement… Il y a des problèmes de conjugaison, quelques traductions littérales étranges, des mots manifestement mal choisis. Ce n’est pas terrible. Mais il y a aussi des mots de trop et des mots qui manquent, ce qui est plutôt le fait de l’éditeur ; et des problèmes dans certaines descriptions spatiales, ce qui est le fait de l’auteur. C’est la qualité générale que je mettrais en cause, la manière dont le public de ce genre de livre est considéré. Par ailleurs, Pierre a raison : il faut certainement lire les Craig Johnson dans l’ordre de leur parution, parce que les allusions à d’autres affaires sont nombreuses. À la fin, ça donne l’impression de ne pas faire partie du club.

N’empêche : bon auteur, bon divertissement.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Sophie Aslanides.

LiensÀ vol d’oiseau au Cercle Points. L’article sur Dark Horse, du même auteur, et le débat qui suit. La critique de Chiennes de vies.

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