Le dernier hiver du Cid

Jérôme Garcin, Le dernier hiver du Cid, Gallimard, 2019

Par Brigitte Niquet.

Il y a soixante ans mourait Gérard Philipe, dans la fleur de l’âge, au terme d’une maladie aussi brève que fulgurante. Nul n’a oublié la voix de Jean Vilar annonçant la nouvelle au public du TNP abasourdi : « La mort a frappé haut… ». Ce fut presque un deuil national, si grande était l’aura de la star et si incroyable sa disparition prématurée. L’archange foudroyé…

Quatre ans plus tard, sa femme Anne publiait Le temps d’un soupir, récit admirable de retenue et de pudeur quoique pétri d’amour, relatant les derniers mois de son époux et le choix qu’elle avait fait de le laisser dans l’ignorance de la gravité de son état, relatant aussi la difficulté ensuite de vivre sans lui. « Il est scandaleux que tu ne sois pas là », murmurait-elle en contemplant l’éclosion d’un printemps plus enchanteur que jamais. Un beau livre, où elle semblait avoir dit tout ce qu’il y avait à dire sur le sujet.

Et voici maintenant que Jérôme Garcin, six décennies plus tard, entreprend lui aussi de nous raconter presque heure par heure, avec un luxe de détails dont Anne ne s’était pas embarrassée, cette fameuse fin d’année 1959 qui allait aboutir au dénouement que l’on sait. Était-ce bien utile ? Certes, nul mieux que lui n’était habilité à le faire. Pour ceux qui l’ignoreraient, il a épousé la fille de Gérard et d’Anne, Anne-Marie, et fait ainsi partie du sérail en tant que… disons gendre posthume. On peut donc se fier à lui pour l’exactitude du récit.  Mais une telle avalanche de précisions, véritable journal de bord des derniers mois de l’icône, était-elle vraiment nécessaire ? Les plus âgés d’entre nous connaissent l’histoire, au moins dans ses grandes lignes, et les plus jeunes s’en fichent royalement, sans doute. Et surtout Garcin veut tellement bien faire, tellement rendre hommage, tellement être fidèle qu’il semble par moments écrasé par l’admiration qu’il porte à son « beau-père », s’effaçant en quelque sorte à son profit et y perdant jusqu’à la virtuosité habituelle de sa plume, qui fait pourtant merveille dans les chroniques de L’Obs et ailleurs.

Cette opinion, qui n’est probablement que celle d’une vieille grincheuse nostalgique d’une époque à jamais révolue, n’engage que la vieille grincheuse en question. Les jeunes générations trouveront peut-être, dans Le dernier hiver du Cid, matière à s’informer et à rêver à ce que fut ce « prince en Avignon », qu’elles n’ont pas connu et dont le trône est resté vacant. C’est tout le mal qu’on leur souhaite.

Catégorie : Littérature française (récit biographique).

Liens : chez l’éditeur.

Je reste ici

Marco Balzano, Je reste ici, Philippe Rey, 2018

Par Jacques Dupont.

Je reste ici, ou l’histoire intime d’une petite famille du Haut Adige, à Curon, village voué à être noyé sous un barrage inutile. La région est un éclat, presqu’une écharde de l’empire austro-hongrois. De langue allemande, elle fut annexée par l’Italie après la guerre de 14. Les fascistes tentèrent de l’italianiser, et les nazis enchaînèrent dans la germanisation, avec une violence égale. Le roman est rédigé à la première personne, par la mère, et est adressé à une enfant disparue, emportée dès avant-guerre par les remous de l’Histoire. Une bien belle histoire, qui se clôt à l’aube des années 50, racontée avec simplicité et émotion. Il y est question de frontières, de la force et de l’impuissance de la parole, de la violence du pouvoir. On sent l’ombre portée de la Mittel Europa, disparue à jamais, et à la fois tellement présente.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Nathalie Bauer.

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La petite sonneuse de cloches

Jérôme Attal, La petite sonneuse de cloches, Robert Laffont, 2019

Par Florence Montségur.

Londres, 1793. Un certain François-René loge dans une chambre de bonne. Il a le visage émacié et le ventre creux. Une nuit, entre les fantômes de Westminster, il croise une jeune fille…

Le narrateur de Jérôme Attal cherche à savoir si Chateaubriand a rêvé ou pas un certain baiser d’une petite sonneuse de cloches dont il parle dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. Tenté de croire à ce beau début d’histoire, il voudrait savoir qui était la jeune fille, et s’ils sont allés plus loin. C’est une sorte d’hommage qu’il doit rendre à son père, professeur de lettres, mort avec cette interrogation.

On passe de la réalité de l’enquête à la vie – romancée mais documentée – de Chateaubriand, et un instant les histoires se superposent. C’est assez habile. Et comme c’est farceur, spirituel et enjoué, ça m’a plu. Certes, le scénario n’est pas très épais ; l’écriture est un peu fatigante car Attal abuse des comparaisons et métaphores et, en hommage à Marguerite Duras que le père défendait bec et ongles, il joue plus ou moins adroitement avec l’imparfait. Il cède aussi à la mode du personnage-narrateur mais, au total, il nous fait passer un bon moment.

Dans le genre français. Très français ! Et pour amateurs de littérature.

Catégorie : Littérature française.

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Les choses humaines

Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Ce roman mérite-t-il les deux prix qu’il a obtenus coup sur coup, le prix Interallié et le Goncourt des Lycéens ? Sans aucun doute, si l’on tient compte de son efficacité : le livre est prenant, vivant, sans mauvaise graisse, et comporte pas mal de scènes frappantes et de dialogues qui sonnent juste. On y retrouve le réalisme cher à Karine Tuil, qui après quelques chapitres d’exposition nécessaires pour donner de l’épaisseur à ses personnages, les plonge dans des péripéties que nul n’aimerait vivre et que tout le monde peut redouter tant elles font partie de notre époque. Celle, en l’occurrence, du mouvement #Metoo, mais aussi des ambiguïtés de certains courants féministes, finement rendues par un beau portrait de femme journaliste. Les hommes en prennent pour leur grade, comme il se doit, mais ils ne sont pas caricaturés, pas plus que les personnages féminins n’apparaissent sans reproches.

Ce qui frappe le plus, dans ce roman, est sans doute la violence implacable des institutions et des réseaux sociaux. La froideur et l’impudeur des procédures policières et judiciaires alimente le déchaînement des passions sur Internet, broyant les personnages entre deux types de violence, procédurale d’un côté et passionnelle de l’autre côté. On n’en vient certainement pas à regretter la période d’avant, la quasi-impunité des violeurs, mais Karine Tuil joue sur deux registres, épousant la soif de justice qui se fait jour tout en s’interrogeant sur la manière dont elle tente de s’imposer. Il en résulte un livre coup de poing et déstabilisant, criant de vérité, à la limite du documentaire dans sa seconde moitié : comme L’insouciance, un très bon roman à défaut d’être un beau roman. Mais dont les dernières pages, cette fois, laissent percer un sens de la finesse et de la suggestion qui augure peut-être un changement dans le style de l’auteur.

Catégorie : Littérature française.

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Un père sans enfant

Denis Rossano, Un père sans enfant, Allary Editions, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Il y a les souvenirs que le cinéaste, âgé de plus de quatre-vingts ans en 1981, partage volontiers, et ceux que sa mémoire a peut-être oblitérés ou altérés voire oubliés. Ceux-là, Denis, jeune étudiant passionné de cinéma et subjugué par le vieil homme, les restitue ou les imagine à partir des données dont il dispose. C’est pourquoi il s’agit bien d’un roman et non d’une simple biographie, roman où l’auteur intervient fréquemment au cours de ses longues conversations avec le vieux cinéaste. La rencontre, qui ne devait être que le privilège d’une interview, se prolonge et instaure au fil des échanges une complicité voire une réelle amitié.

De qui s’agit-il ? De Douglas Sirk (de son vrai nom Detlef Sierk), intellectuel, metteur en scène et réalisateur allemand qui, à l’apogée de sa réussite dans les années 1920 dans le cinéma populaire, au sens noble du terme, a comme tant d’autres, fui un peu plus tard le régime nazi. Il ne s’est toutefois résolu à l’exil qu’à partir du moment où la vie de sa femme, d’origine juive, a été vraiment menacée. Décision un peu trop tardive pour ne pas être entachée d’un soupçon de compromission avec le régime nazi ou, à tout le moins, de carriérisme, mais qui donne au personnage toute sa profondeur. Car il se défend bien sûr de toute indulgence pour le pouvoir en place. En effet la complexité de la situation est liée aussi à une autre relation familiale : d’un premier mariage était né un fils, Klaus, que sa mère a coupé complètement de son père et dont elle a fait un parfait petit aryen et une jeune vedette du cinéma orchestré par la propagande nazie. Quitter l’Allemagne, c’était donc le perdre définitivement.

Même si le cinéaste est devenu américain, a changé de nom et a réussi une brillante carrière aux États Unis, la blessure de l’enfant disparu et dont il n’aura plus jamais de nouvelles ne se refermera jamais.

Imprégné des confidences de Douglas et poussé par la compassion autant que la curiosité, Denis Rossano essaiera de son côté de reconstituer la vie de Klaus Sierk.

Un livre passionnant, d’abord par sa construction originale, alternant les évocations du passé et les conversations de 1981, et aussi par la multiplicité des thèmes qu’il soulève. On relit quelques pages d’Histoire, vues par le déchirement d’un Allemand aussi attaché à son pays qu’opposé aux thèses de ceux qui le gouvernent, on se replonge dans la situation particulière des nombreux artistes qui ont fui et reconstruit ailleurs leur renommée sans toutefois se guérir tout à fait de l’exil, on suit également le drame personnel d’un père privé de son fils.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

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Sale Gosse

Mathieu Palain, Sale Gosse, L’Iconoclaste, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Sale Gosse nous plonge dans le monde de ces enfants en souffrance, nés du mauvais côté de la barrière (pour Wilfried, une mère trop jeune et droguée), souvent violents, et de ces éducateurs de la Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ), également en souffrance, qui font avec les moyens du bord, qui se contentent des tout petits progrès obtenus, se désolent des nombreux échecs, n’arrivent jamais à oublier leur boulot en rentrant le soir.

Mathieu Palain, journaliste de métier, fils d’un de ces éducateurs sociaux de la PJJ, ayant vécu dans une banlieue « à problèmes » et ayant vu certains de ses copains prendre de mauvaises voies, a partagé, en immersion durant plus de six mois, le quotidien d’une équipe de la PJJ. Il voulait écrire un long article sur le sujet. Mais, trouvant frustrant de n’en faire qu’un article, il a écrit ce roman très réaliste.

Wilfried, élevé comme son propre fils par sa famille d’accueil qui n’a pu avoir d’enfant, fan de foot, a eu la chance de pouvoir entrer au centre de formation de l’AJ Auxerre. Son avenir semble assuré mais l’adolescent sent monter en lui une colère, une rage inexplicable et incontrôlable. Un coup de boule et il est renvoyé du centre, retour dans sa banlieue sans aucun espoir, surtout que sa mère biologique, qu’il ne connait pas, enfin sevrée et ayant un travail, veut à tout prix le récupérer. Wilfried ne le supporte pas et s’enfuit : la PJJ le reprend en charge.

L’histoire est intéressante, bouleversante ; on reste plein d’empathie pour ces « sales gosses » et leurs éducateurs. Je suis plus mitigée sur l’écriture : le récit comporte énormément de dialogues ; j’ai parfois eu l’impression de lire un scénario de film plus qu’un roman (cela ferait une superbe série). Je pense qu’il faut le prendre comme un documentaire, une plongée dans le monde de ces jeunes fracassés par la vie.

Catégorie : Littérature française.

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Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Jean-Paul Dubois, Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, L’Olivier, 2019

Par Brigitte Niquet.

On le sait, tous les prix Goncourt ne se valent pas, loin de là. Celui de Jean-Paul Dubois est plus qu’honorable (d’autant que son auteur est éminemment sympathique) mais semble couronner l’ensemble d’une carrière, son aboutissement, plus qu’un roman isolé. Car le thème de ce livre est plutôt mince, même s’il est rocambolesque à souhait. Disons qu’il s’agit d’un « Huis clos » dans une cellule de 6m² entre Paul Hansen, un homme a priori bien sous tous rapports (il faudra attendre presque la fin du livre pour savoir ce qu’il fait là), et Horton, un Hells Angel haut en couleur, incarcéré pour meurtre, une force de la nature qui ne rêve que de couper en deux tout ce qui passe à sa portée – sauf heureusement son codétenu qui a droit à un traitement de faveur. La cohabitation entre les deux hommes, aussi dissemblables que possible, pourrait être explosive, mais ils vont apprendre à s’apprécier et ce face-à-face sera l’occasion pour le narrateur de revenir sur ce qu’a été sa vie jusque-là et donc ce qui l’a amené, après bien des détours, à purger une peine de prison.

C’est ici que les avis des lecteurs divergent. Certains adorent, d’autres – dont je fais partie – trouvent que les flashes back sur la vie précédente de Paul occupant les 2/3 du livre, c’est peut-être beaucoup, d’autant que certains n’ont qu’un lointain rapport avec le motif de l’incarcération. Il n’était pas forcément indispensable de tout savoir sur le père de Paul, pasteur danois très coincé qui évoluera de manière surprenante, sa mère, passionnée de films classés X qu’elle se bat pour passer dans le petit cinéma qu’elle dirige, son épouse Winona, une Indienne pétillante de charme qui pilote un aéroplane au péril de sa vie, sans oublier la chienne Nouk qui fait partie de cette drôle de famille. Tout cela est charmant et contribue à dessiner en creux un portrait du narrateur qui ne peut susciter que l’empathie, mais c’est un peu long avant d’en arriver à la question qui nous taraude depuis le début, nonobstant sa dimension philosophique : comment cet humaniste, juste parmi les justes, épris de vérité et de liberté, s’est-il retrouvé derrière des barreaux ?

À cette réserve près, le prix Goncourt est bien mérité et on imagine mal ce qu’Amélie Nothomb avait à opposer à ce « poids lourd ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un bon article sur Pamolico.

Une joie féroce

Sorj Chalandon, Une joie féroce, Grasset, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

« Une vraie Connerie » : Jeanne, Assia, Brigitte et Melody, quatre femmes dans une voiture, prêtes à faire un casse dans une bijouterie de la place Vendôme. Ainsi débute le nouveau roman de Sorj Chalandon.

Puis on se retrouve sept mois plus tôt. Jeanne, la quarantaine, employée dans une librairie, douce, effacée, s’excusant de vivre, découvre horrifiée qu’elle est porteuse d’un cancer du sein. Elle va l’appeler « mon camélia », pour lui donner une connotation moins horrible que cancer, crabe ou tumeur. Avec son mari, ils vivaient côte à côte plutôt qu’ensemble depuis le décès de leur fils. Il ne va pas supporter sa maladie ; ils vont se quitter et Jeanne va aller vivre chez Brigitte, rencontrée lors de ses traitements à l’hôpital. Avec Assia, la compagne de Brigitte, et Melody, une petite jeune femme fragile, les quatre femmes, toutes en mal d’enfant pour des raisons différentes, vont monter ce casse.

Je reste mitigée. Durant quasi tout le roman, c’est Jeanne qui parle, et je suis admirative de la manière incroyable dont Chalandon prend la parole pour cette femme, malade, meurtrie, qui essaie de relever la tête malgré les traitements invalidants, les cheveux qui tombent. Tout sonne vrai, profond, un vrai bonheur. Il a vraiment senti l’âme féminine. Par contre j’ai beaucoup moins accroché à cette histoire de vol réalisé pour aider une des quatre, même si il y a de beaux portraits de femmes et qu’elles partagent une belle amitié face aux difficultés de la vie. Malgré tout, la fin du roman est vraiment très jolie et poignante. Ce livre mérite d’être lu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique du Jour d’avant, du même auteur.

Ombres sur la Tamise

Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise, Editions de l’Olivier, 2019

Par François Lechat.

Par l’auteur du Patient anglais, voici un roman qui porte bien son titre, tant la vie entière du narrateur est faite d’ombres, de clair-obscur, de mystères, de bribes d’adolescence vécues dans le doute et l’incompréhension. Nathaniel et sa sœur, en effet, ont vu leurs parents les quitter en 1945 en les confiant à des inconnus dont la profession, les activités et les motivations leur sont restées cachées. Mais qui n’ont pas manqué de les fasciner, leur ouvrant la porte d’univers interdits, peut-être illégaux, sans doute dangereux, mais qui avaient le goût de l’aventure. Ils l’ont payé cher, cependant, et Nathaniel n’aura de cesse, une fois adulte, d’essayer de retrouver la trace de sa mère, ce qui le conduira à un enchaînement de découvertes surprenantes…

Cela aurait pu prendre la forme d’une sorte de thriller, mais Michael Ondaatje a plutôt opté pour le roman de formation et de méditation. La voix du narrateur est délicate, son ouverture d’esprit est permanente, ses souvenirs passent d’une époque à l’autre, de même que ses découvertes le font voyager dans l’espace et dans le temps, dans la réalité et dans la légende, celle de héros de l’ombre impliqués dans la guerre et l’après-guerre. L’ensemble est subtil, feutré, très anglais même si l’auteur vit au Canada. On lit rarement un roman aussi allusif, tricoté avec autant de soin, porteur d’un tel respect pour ses personnages. On pourrait préférer un traitement plus sec, plus nerveux ou plus prenant, mais ce sont les glissements progressifs du souvenir qui font le prix de ce livre, quelque part entre Patrick Modiano et Julian Barnes.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Liens : chez l’éditeur.

Le Grand écrivain

Jean-François Merle, Le Grand écrivain, Arléa, 2018

Par Dominique Bernard.

Fiction brillante et décapante du petit monde des éditeurs parisiens.

Le narrateur est un jeune écrivain parisien à court d’inspiration. Il a publié un seul roman, médiocre. Il est aux abois, il a mangé son à-valoir et il est menacé d’un procès par son éditeur, lui-même en difficultés financières.

Cet éditeur, justement, va lui proposer un marché : écrire la biographie d’un auteur, le grand écrivain  André Maillencourt, gloire internationale, traduit en plusieurs langues, qui a fait la fortune de la maison d’édition mais n’a rien publié depuis six ans. Sa biographie viendrait à point pour renflouer les caisses. Seule condition : notre jeune écrivain doit travailler « en nègre » et garder le secret absolu sur son travail. Il accepte (a-t-il le choix ?), et c’est là que ses ennuis commencent.

Le grand écrivain n’est pas coopératif pour écrire ses mémoires, peu importe, « ma foi, ce sont des mémoires, nous ferons comme les autres, nous enjoliverons ».

Le dernier livre du grand écrivain, a priori cruciverbiste,  s’appelle Espoir trahi, en cinq lettres (vous avez deviné ? NDLR). Ce livre provoqua une polémique. Lors de la sortie de ces Mémoires, l’accueil est réservé, puis on passe « aux commentaires des commentaires »

Ce roman est vif, très bien construit, on rit beaucoup et les éditeurs doivent rire jaune. Toutes les scènes fourmillent de détails très justes (les entrevues, le restaurant, le cocktail lors de la sortie « des mémoires ».  L’épilogue est un peu maigrichon, mais on lui pardonne (avons-nous le choix ?).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Surtensions

Olivier Norek, Surtensions, Michel Lafon, 2013 (disponible en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

Voici le dernier opus de la trilogie d’Olivier Norek basée sur Victor Coste et son équipe, de la police judiciaire de la Seine St Denis (93).

Après les banlieues, nous plongeons dans l’univers carcéral, monde où il ne fait pas bon vivre, surtout si vous êtes jeune et faible, car très vite vous devenez la « poupée » ou le punching-ball des gros bras qui mènent la danse. Et c’est le cas de Nunzio, petit braqueur de bijouteries de luxe qui s’est fait prendre bêtement avec la montre d’un casse au poignet. Sa sœur Alex, chef de la bande, n’a de cesse de faire sortir son frère de prison car elle sait que moralement il n’y tiendra pas longtemps.

Victor Coste ne va pas bien, il envisage sa démission de la PJ après quinze années de bons et loyaux services, après avoir vu tant de crimes et de noirceur qu’il n’en peut plus. Mais l’enlèvement d’un ado, suivi d’une bévue de la BRI, le remettent pour un temps en selle. L’auteur du rapt se retrouve rapidement en prison. Quel rapport entre Nunzio le petit braqueur, le responsable du rapt, un tueur serbe, un pédophile et un assassin qui crie son innocence, tous emprisonnés au même endroit ?

De nouveau Norek nous offre un polar haletant, plein de tensions, où toutes les histoires s’imbriquent petit à petit : vous savez, l’effet papillon. L’écriture est toujours fluide et on sent l’exactitude de l’ancien flic. Et dans l’attitude de Coste le héros, dans ce livre sombre et intense sur l’état des prisons et de la justice, on sent les questionnements de l’auteur.

Du très bon polar.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket. Voir aussi nos critiques de Code 93Territoires, Entre deux mondes et Surface.

Territoires

Olivier Norek, Territoires, Michel Lafon, 2014 (disponible en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

Ce roman est le second de la trilogie débutant par Code 93.

La brigade des Stups est en train d’effectuer sa dernière planque de surveillance d’un jeune caïd, dealer de banlieue, quand celui-ci est assassiné sous leurs yeux. Dans la foulée, les 2 autres dealers locaux sont, l’un, abattu, et l’autre, mort après avoir été torturé. Pas de doute, c’est le début d’une guerre de » Territoires » dans les cités d’une ville de Seine St Denis. L’équipe de Victor Coste reprend du service. La mort, dans une des tours de la cité, d’une vieille dame bien sous tous rapports serait-elle liée au trafic ?

De nouveau on se trouve face à un polar passionnant qu’on ne lâche plus. Car en plus de l’enquête, il y a la plongée dans les services de police affectés à ces cités difficilement contrôlées. On découvre comment la maire d’une ville pauvre, où ont été construites des cités peuplées de familles et de jeunes qui n’ont quasi plus ni espoir ni réel avenir, peut acheter une certaine paix sociale. Comment se faire malgré tout réélire quand le taux d’abstention dans le 93 est le plus élevé de France. Comment une émeute, qui peut se déclencher en quelques secondes telle une trainée de poudre, peut  parfois être utile à la municipalité.

On sent qu’Olivier Norek a bien été confronté à tout cela. Et le constat est dérangeant et limite effrayant. Après une telle lecture, je ne regarderai plus les reportages sur les banlieues chaudes de la même manière.

Ce roman peut être lu indépendamment du premier, Code 93 ; l’équipe de policiers est la même, mais l’intrigue est tout autre.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket. Toutes nos lectures de Norek sont regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

Code 93

Olivier Norek, Code 93, Michel Lafon, 2013 (disponible en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

Code 93 est le tout premier roman d’Olivier Norek, et le premier d’une trilogie composée aussi de Territoires et Surtension. Olivier Norek a été très longtemps policier, capitaine de la PJ du 93 justement (Seine St Denis), donc c’est peu de dire qu’il connaît son sujet et que tout sent le vrai et le vécu.

L’équipe du Capitaine Coste de la brigade criminelle du 93 est confrontée à des cas incroyables : un cadavre criblé de 3 balles se réveille en pleine autopsie ; un toxico meurt d’étranges brûlures… L’enquête démarre sur les chapeaux de roue, et il ne nous en faut pas plus pour ne plus lâcher ce roman. On plonge dans le quotidien d’une brigade de banlieue, dans un département où le taux de délinquance est l’un des plus élevés de France. Le ou les tueurs jouent au chat et à la souris avec les flics. Et qu’est ce code 93 qui apparaît sur de vieux dossiers sortis de la procédure judiciaire ? Pourquoi des hommes de pouvoir essaient-ils de minimiser ce fameux code ? D’ailleurs, que faire de la Seine St Denis, département limitrophe qui va faire partie du grand Paris, mais dont la précarité et la criminalité le coupent de son illustre voisine ?

Certes ce premier roman présente quelques faiblesses : certaines explications pourraient être un peu plus poussées, certaines tournures de phrases améliorées, mais c’est un sacré bon premier polar, avec une vraie toile de fond, des personnages réalistes, et la vérité finale fait froid dans le dos.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket. Toutes nos lectures de Norek sont regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

Je ne suis pas seul à être seul

Jean-Louis Fournier, Je ne suis pas seul à être seul, J.-C. Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Certes, on n’est jamais seul à être seul dans ce monde d’Ultramoderne solitude que chantait Souchon. Mais en est-on moins seul, surtout quand la compagne de votre vie a tiré sa révérence avant vous (voir Veuf !, du même auteur) ? Sans parler des voisins, partis on ne sait où, en vacances sans doute, ces lâches qui abandonnent un vieil écrivain avec pour seul interlocuteur sa page blanche, qu’il peine à remplir maintenant que plus personne n’est là pour la lire derrière son dos.

Qu’écrit-il, d’ailleurs ? « Quand ça va mal, j’écris mes malheurs, pour essayer d’en rire… » Voilà, Fournier va, une fois de plus, rire de ses malheurs et essayer de faire rire ses lecteurs, enfin ceux qui sont sensibles à son humour noir, très noir et très décalé, très « desprogien ». Desproges est mort, d’ailleurs, et si « la vraie solitude, c’est celle que l’on ressent lorsque ceux qu’on aime ne sont plus là », Fournier est aux premières loges après le décès de nombre de ses amis, de son épouse, de ses fils, de son éditeur… Mais forcément, il est octogénaire, et on n’atteint pas cet âge avancé sans laisser des cadavres derrière soi. « J’arrive à cette ultime solitude, où tous mes contemporains disparaissent. »

Ses rapports avec la solitude sont d’ailleurs compliqués et ambigus. En témoigne la phrase de Barthes mise en exergue : « Je n’ai pas envie de solitude, j’en ai besoin ». Besoin de solitude mais incapacité à la supporter quand elle est imposée : vieille histoire. Il remarque ironiquement : « Les Anglais ont deux mots pour parler de la solitude : loneliness et solitude. Le Français n’a qu’un mot, pas besoin de deux, on lit sur son visage. Il n’a pas le flegme britannique.»

On aimerait tout citer, tant c’est la forme qui prime et non le fond, somme toute banal. Le livre progresse au fil de ces petites phrases ravageuses qui constituent chacune un paragraphe, deux lignes, trois lignes, rarement plus. Des phrases que l’on a envie, surtout quand on avance en âge, d’apprendre par cœur ou de découper et de coller partout autour de soi. « Memento mori », souviens-toi que tu vas mourir, disaient les Latins. Oui, mais en attendant, on vit, et pas tout seul si possible, pas tout seul. « Je ne suis pas altruiste, je ne pense qu’à moi, mais j’ai besoin des autres […] J’ai besoin des autres pour tenir debout. » Belle conclusion pour ce faux misanthrope au cœur tendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

J’ai perdu Albert

Didier van Cauwelaert, J’ai perdu Albert, Albin Michel, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Apiculteur passionné qui complète cette activité peu lucrative par un emploi de garçon de café, Zak, en prenant un matin la commande de Chloé, ne se doute pas que sa vie va être soudainement bouleversée. En effet, Albert, qui avait investi depuis plusieurs années le cerveau de Chloé, décide de changer de partenaire et de prendre possession de celui de Zak. Chloé, reconnue comme une voyante hors pair, capable d’éviter maintes catastrophes en anticipant des accidents ou en déjouant des projets très mal intentionnés, se trouve brutalement dépossédée de toute capacité à prévoir les événements. Elle perd sa crédibilité et met à mal une clientèle hautement rémunératrice. De son côté, Zak a la tête envahie d’informations dont il n’a que faire et dont il ne demande qu’à se débarrasser, avant de se laisser envoûter, comme Chloé avant lui, par le très encombrant Albert.

Qui est Albert ? Quel but poursuit-il ? Ces questions sont très rapidement éclairées pour le lecteur qui suit avec amusement les péripéties de Zak et de Chloé. Zak n’a manifestement pas été choisi au hasard par Albert que le destin des abeilles préoccupe particulièrement…

Quant à Chloé, d’abord sidérée, elle se sent tout à la fois frustrée, jalouse, libérée… Autant dire que rien n’est simple dans sa relation avec Zak dont la vie est désormais liée à la sienne.

Le trio fusionnel n’a qu’un temps, et l’issue ne surprend guère le lecteur, ce qui n’ôte rien à l’intérêt du livre qui se trouve finalement ailleurs. Car sous des aspects fantaisistes sinon loufoques, cette histoire mouvementée, plaisante et bien écrite, aborde des sujets fort sérieux qui touchent à l’avenir de notre planète, aux enjeux les plus sérieux de notre avenir, et plaident la cause d’un savant génial dont les intentions humanistes n’ont pas toujours été comprises de son vivant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’On dirait nous, du même auteur.

My Absolute Darling

Gabriel Tallent, My Absolute Darling, Gallmeister, 2018

Par François Lechat.

L’éditeur tient à le faire savoir : Stephen King a qualifié ce premier roman de « chef-d’œuvre ». On comprend pourquoi, car l’histoire est prenante, la tension monte, certaines scènes sont inoubliables, et les personnages principaux encore plus. Il y a le père, Martin, un Américain tendance survivaliste, charismatique et vénéneux. Il y a sa fille, surnommée Turtle (la tortue), adolescente maigre et efflanquée, gênée par son corps disgracieux, encline à douter sans cesse d’elle-même (il faut dire que son père y contribue fameusement), incapable d’exprimer ce qu’elle ressent, mais qui possède des ressources inouïes. Et il y a un duo de lycéens improbables, David et Brett, qui multiplient les joutes verbales acrobatiques, à mille lieues de Turtle, fascinée par tant d’aisance. L’essentiel tourne cependant autour du père et de la fille, autour de la question de savoir si Turtle va oser se libérer d’une emprise de plus en plus toxique, qui la révolte mais à laquelle elle consent. Comme nous sommes aux Etats-Unis, c’est de manière très physique que tout cela va se jouer : dans une nature luxuriante, échevelée, souvent hostile, toujours présente ; et à coups d’armes en tout genre, présentes en grand nombre chez Turtle et son père, et qu’elle ne cesse de démonter, de nettoyer, d’essayer. Vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché, par moment, et ne pas craindre d’être un peu largué devant tant de plantes inconnues et de modèles de fusil qui ne nous disent pas grand-chose. Mais le cœur du roman est ailleurs, dans le monologue intérieur de Turtle, ses déchirements, ses hésitations, ses émotions violentes et réprimées, sa difficile émancipation. Un roman âpre et d’une grande maîtrise, juste un peu long, un peu lent. Et dont la quatrième de couverture est parfaitement mensongère, sauf en ce qui concerne le coup de chapeau de Stephen King : c’est bien un chef-d’œuvre, à destination de ceux qui aiment l’Amérique profonde.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

Midi

Cloé Korman, Midi, Seuil, 2018

Par Dominique Bernard.

Un roman qui révèle avec grâce la difficile confrontation de l’amour, de la réalité et de l’illusion.

Marseille, été 2000. Deux étudiantes de 20 ans, Claire et Manu, viennent de Paris animer un stage de théâtre pour enfants, encadré par Dom, 28 ans. Il s’agit de mettre en scène un passage de La Tempête de Shakespeare :

Le duc de Milan, Prospero, déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda et d’autres naufragés sur une île déserte. Pouvoir, liberté, amour, lequel sortira vainqueur ?

Dès le premier jour du stage, les deux étudiantes tombent sous le charme de Dom et de son « sourire astral ».  Malgré cet aveuglement (« l’obsession que j’avais de lui » dira Claire), les deux filles repèrent Joséphine, qui ne parle pas et reste à l’écart du groupe. Cette petite fille hérite, évidemment, du rôle du méchant dont personne ne veut, et aura, évidemment, un costume de monstre. Plusieurs incidents leur font deviner le drame de Joséphine, qu’elles veulent signaler aux services sociaux, mais Dom refuse.

La grâce naît du charme des jeunes animateurs et du groupe. Les animateurs encouragent chacun des enfants, ils les consolent, les rassurent, leur donnent confiance. Ils se mettent à hauteur d’enfant et sont touchés par « la tendresse dans chaque point de la jupe » du costume fabriqué par une maman.

La grâce vient aussi de l’écriture, car le récit est écrit avec la distance de l’âge adulte : quinze ans après les faits, lorsque Manu et la narratrice sont mariées et mères de famille. Le passé resurgit pour Manu et Claire qui se retrouvent : « On est arrivées ce soir en un lieu que nous avons soigneusement évité pendant des années. Celui où nous nous sommes peut être séparées pour éviter de nous dire ce que l’une savait, ou ce que l’autre ne voulait pas savoir ». La culpabilité est magiquement mise en image.

Pourquoi « Midi » ? Peut-être pour la lumière du sud et l’éblouissement d’un amour de vacances. Peut-être parce que le récit est écrit au midi de l’âge des protagonistes, quand la prise de conscience des erreurs fait basculer vers l’âge adulte. Et parce que « Midi le juste » vient sonner l’heure de payer le prix. « Certaines dettes sont trop élevées pour qu’on en vienne jamais à bout ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Notes à usage personnel

Emilie Pine, Notes à usage personnel, Delcourt, 2019

Par Jacques Dupont.

À la fin du livre, j’avais le sentiment d’un long article d’un journal féminin, pas mal, un peu banal, facile peut-être. Et puis, un ami m’a dit que sa sœur avait fini par lâcher que, bourrée, elle avait eu un rapport non consenti avec un gars qu’il connaissait : ils étaient les meilleurs amis. Le lendemain, le garçon lui avait présenté ses excuses, et elle avait répondu : « Ce n’est rien ». Voilà ce que, dix ans après, elle ne se pardonnait pas. J’ai alors repensé à Emilie Pine que je venais de terminer. Notes à usage personnel n’est pas un journal, l’auteure considère plutôt qu’elle a écrit une série d’essais. L’un d’eux évoque un viol, dans une séquence de vie où, gamine en rébellion, elle vit de manière dangereuse et en paie le prix. Le prix n’étant pas le viol, mais « je ne vaux rien », qui prétend que « je vais bien » jusqu’à le croire vraiment, et presque parvenir à me le faire croire à moi, lecteur.

Le livre s’ouvre sur une séquence émouvante, lorsque son père manque de mourir d’alcoolisme ; il y a ensuite la séquence « Les années bébé » ; les parents divorcés, « Se parler ou pas » ; « Saigner et autres crimes » … Les Notes forment un livre éminemment féministe, écrit par une femme « fatiguée d’être féministe », fatiguée de « voir que c’est aux femmes d’identifier le sexisme ».

Emilie a peur « d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. » Elle a peur, mais elle le fait quand même. Elle nous décille les yeux, à nous hommes, et aux femmes tout autant.

Son livre a été primé dans son pays d’origine, l’Irlande. Je le recommande chaleureusement.

Catégorie : Essais, Histoire… Traduction : Marguerite Capelle.

Liens : Au moment de mettre cet article en ligne, la page du livre chez l’éditeur est presque vide — c’est étrange —, alors compensons en signalant la page que le Cercle culturel irlandais lui consacre.

Mon Père

Grégoire Delacourt, Mon Père, J.C. Lattes, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ce que j’aime chez Grégoire Delacourt, outre sa façon d’écrire, c’est que chaque roman est totalement différent du précédent.

Edouard, divorcé, père de Benjamin, 9 ans, pénètre dans une petite église de village et fracasse avec rage et détermination le bénitier, les statues de Marie, les croix du Christ, les tableaux de la passion ; et même le ciboire, avec ses hosties consacrées, vole à travers le chœur. Un jeune prêtre arrive affolé, mais au lieu d’appeler la police, il se précipite pour soigner les mains d’Edouard, blessées dans sa fureur, et l’écoute avec empathie. Edouard est le fils d’un boucher trop tôt décédé et d’une grenouille de bénitier. Lors de son divorce, Benjamin, son enfant, est envoyé dans une colonie de vacances tenue par des prêtres bien connus de sa mamie.

Malgré l’appel du fils pour qu’on vienne le rechercher, les parents, pensant à un caprice, ne bougent pas. Benjamin va revenir triste, mutique, plein de cauchemars et refaisant pipi au lit ; et tout cela est mis sur le compte de la tristesse d’un enfant de divorcés. Il mettra longtemps à pouvoir verbaliser ce qui est arrivé…

On pourrait penser que Delacourt surfe sur un sujet d’actualité : la pédophilie dans l’église. Mais le roman, qu’une fois commencé je n’ai pu lâcher, est trop plein de colère et de vérité pour que l’on ne sente pas que cela touche l’auteur au plus profond. J’ai appris depuis que Delacourt était dans sa jeunesse en pension chez les Frères et que, si lui n’a pas été victime, il a vu certains de ses malheureux camarades sortir de la chambre du prêtre de garde de dortoir et s’enfouir sous leurs draps pour pleurer tout leur saoul.

C’est un roman violent, dérangeant, sincère et parfois horrifiant quand le prêtre, avec tendresse et quasi poésie, raconte les actes horribles qu’il a commis. Un roman sur la culpabilité, la colère, la vengeance, la lâcheté, le pardon, la justice.

Quant à la toute fin, elle est surprenante et au fond angoissante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’auteur ; voir aussi La femme qui ne vieillissait pas, du même auteur.

Surface

Olivier Norek, Surface, Michel Lafon, 2019

Par Brigitte Niquet.

Surface… On peut a priori rêver d’un titre plus attractif, surtout pour un polar. Pourtant, au fil de la lecture, on comprend combien ce choix est judicieux : si l’on excepte son acception mathématique, tous les sens propres et figurés du mot pointent, en effet, le bout de leur nez à un moment ou à un autre.

Qu’y a-t-il donc sous cette surface ? Pour faire bref, c’est l’histoire du capitaine Noémie Chastain, en poste au Quai des Orfèvres, à la Brigade des stups. Respectée sinon aimée de tous, elle adore son métier. Mais lors d’une opération presque routinière, elle se fait flinguer par un dealer qui lui balance une décharge de plombs en plein visage. Fin du prologue. Noémie ne sera plus jamais Noémie, elle fait partie désormais des « gueules cassées » et se rebaptise No, une manière comme une autre d’exprimer son refus de ce qui lui arrive.

Pour ne rien arranger, on découvre dans une première partie intitulée « En pleine tête » que loin d’être couverte d’honneurs, No, trop dérangeante, se retrouve mutée « provisoirement » dans un village au fin fond de l’Aveyron, soi-disant pour auditer un commissariat qui ronronne dans l’inaction. Il faut avouer que cette première partie ronronne un peu, elle aussi, et semble longuette, bien qu’elle n’occupe qu’une cinquantaine de pages. Elle fait penser aux scènes « d’exposition » dans les tragédies classiques. Nécessaires, sans doute, mais un peu fastidieuses quand même. Heureusement, il reste 400 pages, 400 pages menées tambour battant et divisées en trois parties : « En pleine campagne », « En pleine tempête » et « En plein cœur » (titres suffisamment évocateurs, peut-être, pour se passer de commentaires), 400 pages qui, elles, se dévorent d’un trait. Sur un rythme haletant, on y suit No qui, loin de se laisser placardiser, s’en va-t-en guerre, galvanisant ses nouveaux collègues, surtout lorsque refait surface une ancienne affaire datant de 25 ans (la disparition restée inexpliquée de trois enfants) que tout le monde avait, semble-t-il, oublié ou feint d’oublier, et qu’elle n’aura de cesse d’élucider.

Y parviendra-t-elle et s’ouvrira-t-elle ainsi la voie vers une possible reconstruction ? C’est tout l’enjeu de ce suspense dont l’auteur a bien mérité sa récente notoriété. Outre l’originalité de son intrigue et l’empathie manifeste qu’il éprouve pour son héroïne et nous fait partager, certaines scènes, comme l’incendie de la grange où  sont enfermés de nombreux animaux, sont des morceaux d’anthologie.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique d’Entre deux mondes. Toutes nos lectures de Norek seront regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

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