Et que celui qui a soif, vienne

Sylvain Pattieu, Et que celui qui a soif, vienne, Rouergue, 2016

— Par Marie-Hélène Moreau

Au-delà de la connotation religieuse du titre, c’est surtout le sous-titre Un roman de pirates qui éclaire le lecteur sur ce qu’il peut s’attendre à trouver dans ces presque 500 pages de lecture. Alors certes, on y croise quelques hommes d’église, plus ou moins défroqués et plus ou moins mystiques, mais on y croise également des pirates attaquant les navires qui ont le malheur – est-ce un malheur pour tous ? – d’être sur leur chemin, des esclaves en route vers leur sombre destin et qui tentent chacun à sa manière d’échapper à son sort, des prostituées condamnées à l’exil, aussi des commerçants âpres au gain, des fous et des soldats, des héros et des lâches.

Et que celui qui a soif, vienne est donc un roman d’aventure, et quelle aventure ! L’aventure des pirates à l’époque de la traite négrière et des routes maritimes où se croisaient aventuriers, esclaves, tissus et épices en un commerce florissant bien que risqué. On y assiste à des abordages sanglants, des combats sans merci, des tortures et des exécutions, mais on y suit aussi des amitiés puissantes et des amours profondes, des moments de grande humanité. On y retrouve à l’oeuvre, donc, les puissances intemporelles de l’exploitation des ressources et des hommes (et des femmes…) par d’autres hommes, on y navigue dans la cale des esclaves, sur le pont des pirates et dans les cabines des capitaines, on s’arrête dans les tavernes des ports et sur les îles perdues où se cachent des pirates qui rêvent d’un monde plus juste. On s’attache à tous ces personnages qui se croisent et se battent, qui s’aiment et se détestent.

C’est tourbillonnant et instructif, très bien écrit dans un style moderne (des phrases souvent courtes, sans verbe, quelques incursions anachroniques dans un passé plus récent), et porteur de réflexions sur notre monde, ses dominations et ses inégalités. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant en compagnie de ces pirates.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

1991

Franck Thilliez, 1991, Fleuve Noir, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Excellent, ce nouveau roman de Franck Thilliez qui donne de l’épaisseur humaine à son personnage emblématique, Sharko, en remontant à l’année 1991 quand, fraîchement émoulu de l’école de police de son Nord natal, il parvient à intégrer la très prestigieuse « maison » du « 36 » à Paris. Sharko se trouve donc doté ici d’un passé, d’une vie privée, et de débuts professionnels qui seront le tremplin du développement de toutes les qualités qu’on lui connaît. Avec en prime pour le lecteur une plongée dépaysante dans une époque où les moyens technologiques dont disposaient les inspecteurs étaient bien moins performants qu’aujourd’hui : fax, minitel, cabines téléphoniques… Petit nouveau, Sharko doit d’abord ronger son frein dans un travail de paperasses et d’archives avant d’être propulsé au premier plan d’une enquête passionnante. Comme toujours, Thilliez est maître dans l’art de faire découvrir au lecteur des milieux très spécifiques (ici en particulier l’univers très fermé des magiciens), tout en multipliant les fausses pistes pour remonter jusqu’à un tueur en série, auteur de meurtres particulièrement sordides perpétrés sur des jeunes filles, meurtres qui révèlent une marginalité que le lecteur horrifié n’aurait pu imaginer.

Complexe à souhait, l’intrigue se suit néanmoins aisément et Thilliez entraîne sans répit le lecteur dans les méandres d’un scénario qui évolue constamment.  

On ne peut que saluer une fois encore l’immense travail de documentation de l’auteur et sa manière de l’utiliser sans jamais être gratuitement didactique : car toujours, ce que Sharko apprend sert la progression de l’enquête, même si finalement certaines découvertes se révèlent être des impasses.

Car la vie d’un enquêteur est faite aussi de voies sans issues, de raisonnements qui n’aboutissent pas, de découragements, de prises de risques assumées, toutes situations qui humanisent le héros, tenace et courageux, qui ne « lâche rien » devant des adversaires aussi redoutables qu’imprévisibles.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; interview de F. Thilliez dans La Voix du Nord.

Taxi Curaçao

Stefan Brijs, Taxi Curaçao, Héloïse d’Ormesson, 2015 (disponible en 10-18)

— Par Brigitte Niquet

Voici un roman dépaysant au possible, puisque tout ou presque se passe aux Caraïbes. Et ne craignez rien, ce n’est pas un « pavé » mais un modeste livre qu’on peut emmener partout, 280 pages en édition de poche.

Disons-le tout de suite, les Caraïbes n’ont rien d’un paradis de carte postale – ce paradis existe mais il est réservé aux touristes. C’est même pour beaucoup d’autochtones un enfer où quelques « justes » s’efforcent de survivre et d’élever leurs enfants en espérant que ceux-ci, peut-être, connaîtront un sort meilleur. Peine perdue le plus souvent. Certains s’en tirent par le mensonge, la vantardise, comme Roy (1ère partie), chauffeur de taxi à ses heures, qui consacre l’argent prévu pour les études de son fils à bichonner sa Dodge Matador, sa seule idole. D’autres (dont Max, son fils, le héros central), brillants à l’école, se verraient bien devenir, par exemple, instituteur mais, las, on n’échappe pas à son destin. A moins que peut-être Sonny, le dernier de la lignée…

L’histoire est racontée par Frère Daniel, un religieux en civil, maître d’école de son état, en empathie totale avec ses ouailles dont il s’efforce de sauver quelques-unes, en particulier les jeunes, quand ils ne sont pas happés avant même la fin de l’école par les dealers qui rôdent et font aux ados des promesses mirifiques auxquelles bien peu savent se soustraire.

Le monde des livres a qualifié Taxi Curaçao de « drame post-colonial construit comme une tragédie classique ». On ne saurait faire plus beau compliment. Dommage qu’il soit passé presque inaperçu à sa sortie en 2015. Le tirage en Poche chez Héloïse d’Ormesson (2018), puis en 10-18 (2020), lui offre peut-être une seconde chance. Ne la manquez pas.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Daniel Cunin.

Liens : en 10-18.

L’ami arménien

Andreï Makine, L’ami arménien, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

La Sibérie au début des années 1970, encore totalement plongée dans le soviétisme. La rudesse de la vie, des rapports humains ; la rudesse de la pensée même.

Andreï Makine, treize ans, se lie d’amitié avec Vardan, un jeune arménien très différent des autres garçons de l’école. Ne connaissant que l’orphelinat, il découvre avec Vardan ce que peut être une famille en même temps que ce que sont l’Arménie, la langue et le peuple arménien. En tout cas cette portion de peuple-là : des exilés vivant dans de minuscules maisons d’un quartier pauvre en bordure de ville.

Des souvenirs, dont la précision se justifie par l’inattendu des événements, aussi petits soient-ils, et par l’intensité des émotions, sont reconstitués par l’homme mûr. Les mots, la psychologie de l’homme d’aujourd’hui sont au service d’un récit dont on comprendra à la fin certains détails, de même que le sens de certaines scènes avait d’abord échappé à l’adolescent avant de montrer leur logique.

Quelque chose d’à la fois savant et poétique rend ce récit prenant et fluide, donnant au livre une qualité formelle qui soutient la beauté et l’intérêt du témoignage : l’auteur se penche sur des événements constructeurs de sa personnalité et témoignant de l’Histoire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le parfum des fleurs la nuit

Leïla Slimani, Le parfum des fleurs la nuit, Stock, coll. « Ma nuit au musée », 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Une occasion de découvrir plus intimement une personnalité attachante et talentueuse dont la lecture de romans aussi différents que Chanson douce ou La vie des autres a suscité mon enthousiasme et mon admiration.

Leïla Slimani a accepté la proposition de passer une nuit blanche à Venise parmi les collections du musée d’art contemporain de la Pointe de la Douane. Curieusement ce ne sont d’abord pas les œuvres d’art qui l’ont convaincue mais la perspective d’être enfermée dans un lieu inaccessible aux autres. Un cloître en quelque sorte. L’expérience de solitude a été le facteur déterminant de son adhésion.

Car Lëila revendique avant tout un goût, un besoin absolu même de solitude. Par tempérament et aussi parce que pour elle l’écriture est un espace intime qui nécessite de se couper du monde extérieur. Au cours de cette expérience étrange dont elle mesure néanmoins le privilège, elle nous livre avec pudeur et passion beaucoup d’elle-même : de sa vie, de son passé, de ses expériences de vie, de son écriture. Le partage ne suit pas un fil directeur précis, il n’est ni méthodique ni organisé, il suit les méandres de la pensée, des souvenirs, des idées, des réactions face aussi aux œuvres du célèbre musée. C’est précisément cet aspect un peu décousu qui fait le charme de cette lecture promenade qui pousse aux confidences, qu’on a le plaisir de partager comme un témoin discret et sous le charme.

Un petit livre facile à lire mais loin d’être anodin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur. Dans la même collection : Bernard Chambaz, Enki Bilal, Santiago H. Amigorena, Leonor de Récondo, A. Abdessemed et Chr. Ono-dit-Biot.

Méthode

Mary Dorsan, Méthode, P.O.L., 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Ergothérapeute dans un hôpital psychiatrique, elle décide de tenir des permanences syndicales deux fois par mois. La première la confronte à un homme humilié dans son travail et qui a des pensées suicidaires. Cet homme va la hanter. Et pour tenir le coup contre ce fantôme et contre la détresse qui défile à la permanence ou se vit dans la rue, elle va tenir un journal. Écrire, c’est une méthode. Et Méthode, c’est aussi le pseudonyme qu’elle donne à cet homme qui la hante. Serait-ce également une méthode pour nous dire la misère et les injustices sociales ?

Mary Dorsan nous parle de personnages rencontrés à la permanence ou croisés dans la rue. De son demi-frère, de ses amies aussi, de petites choses de sa vie. Les sujets et les propos se diluent, ayant en commun la souffrance engendrée par l’empathie ou par la culpabilité. Et puis l’envie de faire vivre ce fantôme, Méthode, de lui interdire de se suicider en lui inventant une vie, avec une femme, des enfants, des actions et des pensées. Alors le livre est-il un roman ? Non, c’est un journal. A ceci près que des personnages inventés se greffent au récit. A ceci près que l’énonciatrice finit par jeter le doute : tout ceci est-il sincère ? Untel existe-t-il ?… Pourtant, la note finale, signalant un nouveau cas social survenu – si l’on peut dire – trop tard pour être inclus dans le livre, apporte la preuve de la démarche de l’auteure. Regarder, écouter et s’insurger devant le flot continu de la douleur.

On trouvera ou pas cette respectable démarche gâchée par un narcissisme très prégnant et par le fait qu’elle se regarde écrire, le commente et le commente encore.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une deux trois

Dror Mishani, Une deux trois, Gallimard, 2020 (disponible en Folio policier)

— Une brève de Jacques Dupont

Une femme, piégée. Et puis une autre – tout la distingue de la première. Et voilà Ella. Y succombera-t-elle ?  Déjouera-t-elle le piège ? Dror Mishani dresse trois portraits saisissants, et signe un thriller sobre, mesuré, glacial – dont le dénouement m’a ravi. 

Catégorie : Policiers et thrillers (Israël). Traduction : Laurence Sendrowicz.

Liens : chez l’éditeur.

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, 2021

— Par François Lechat

Il y a donc au moins deux Jonathan Coe. Celui du Cœur de l’Angleterre et d’autres romans choraux qui tissent une intrigue complexe autour de personnages croqués sur le vif, par touches incisives et allusives ancrées dans la vie tumultueuse de vraies gens. Et il y a celui de Billy Wilder et moi, roman à l’écriture classique, au tempo paisible, centré sur une figure majeure du cinéma mondial et sur des thèmes plus graves tels que la Shoah, l’effondrement de l’Europe, le passage du temps, l’emprise des financiers sur la culture, le déclin dû à l’âge et au choc des générations, les affres de la création… Mais ces thèmes s’inscrivent dans un récit plaisant car focalisé sur le cinéma et, en particulier, sur le tournage de l’avant-dernier film de Billy Wilder, Fedora, ce qui nous permet de côtoyer Marthe Keller, William Holden, Henry Fonda ou encore Al Pacino, ce qui n’arrive pas tous les jours. Sur cette trame inattendue Jonathan Coe fait toujours preuve d’humanité et de finesse, mais il s’adresse à un public disons… plus posé.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Marguerite Capelle.

Liens : chez l’éditeur.

Cabines

Gilles Vincent, Cabines, Les cahiers de Parole, 2021

— Une brève de Jacques Dupont

« Un homme se trouve enfermé dans une cabine téléphonique. » Je n’en dirai rien de plus, sinon que « ça » fait 32 pages, coûte 4 euros et les vaut largement.

Je vous recommande donc de vous rendre sur le site des éditions Parole, où la démarche de l’éditeur est explicitée : publier des textes courts, d’auteurs confirmés ou pas, voire jamais publiés, un seul texte par cahier… De quoi oser lire, sans risque excessif, un auteur ou un genre hors de ses habitudes de lecture.

La démarche m’est éminemment sympathique, raison de ce court partage.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Liens : chez l’éditeur.

Un jour viendra

Giulia Caminito, Un jour viendra, Gallmeister, 2021

— Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre ! – un chef-d’œuvre à ne pas manquer si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine. Je vous cite d’abord la première phrase, pour vous mettre en appétit : « On l’appelait l’enfant mie de pain parce qu’il était le fils du boulanger et qu’il était faible, il n’avait pas de croûte, laissé à l’air libre il moisirait… »

Tout le roman est écrit sur ce ton, avec une grande liberté stylistique mise au service de l’évocation et de l’émotion. Et c’est d’autant plus efficace que les thèmes lourds de sens ne manquent pas. Intimistes, d’une part : la famille, le secret, la fratrie, la filiation, la honte, le mensonge, le désir, la folie, l’envie, le viol… Et de grand angle, d’autre part : la Grande Guerre, la religion, l’exploitation, l’anarchisme, la grippe espagnole… (deux chapitres saisissants sur 14-18 et sur l’épidémie qui a suivi). Avec, pour le public francophone, un double dépaysement : temporel, comme on l’a compris, mais aussi spatial, et même civilisationnel, le récit étant centré sur un village pauvre et reculé des Marches italiennes. J’ajoute qu’on y trouve une abbesse venue du Soudan et un prêtre pathétique de faiblesse, au sein d’une galerie de personnages qui, aussi secondaires soient-ils parfois, sont formidablement croqués.

Je me répète : si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine, ne manquez pas ce roman exigeant mais d’une rare qualité. Encore une phrase prise au hasard pour vous en convaincre : « Au mariage de sa sœur Agata qui avait épousé un paysan comme de rigueur, elle avait vu sa future belle-mère la dévorer des yeux, comme on convoite un objet pour l’enfermer ensuite à la cave. »

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Laura Brignon.

Liens : chez l’éditeur.

La personne de confiance

Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai failli pousser un coup de gueule contre ce personnage qui déteste que sa voisine l’appelle Maxou parce que « ça dévirilise ». Contre son long soliloque, le témoignage d’un gardé-à-vue, qui fait tout le bouquin du début jusqu’à la fin, et qui se veut plein de bagou, drôle dans ses digressions, mais qui lasse le lecteur comme il devrait lasser ce capitaine de police à la patience duquel on ne peut pas croire. Contre ce procédé, qui aurait été marrant cinq minutes, qui consiste à faire parler le capitaine dans la bouche de Maxou (je l’appelle Maxou rien que pour l’embêter) et qui perdure au long des je-ne-sais-plus-combien de pages (parce que j’ai déjà jeté le livre dans un container spécialisé) : « Ensuite ? Ben ensuite, on est allés déjeuner ». Contre cet auteur bien calé dans son regard masculin sur le monde. J’ai failli. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être moi. Peut-être parce que j’ai été privée de culture ces derniers temps – sauf de la grande littérature que mes élèves ont courageusement tenté d’étudier quand même, malgré les circonstances difficiles et leurs préjugés parfois défavorables. La grande littérature, ça rend exigeant. Peut-être parce que je vieillis et que la légèreté, c’est bien, mais il faut quand même qu’il y ait une intrigue un peu prenante, sinon je m’endors. Peut-être parce que les éditeurs ont tellement bien compris que les femmes aussi écrivent, qu’on a tellement plus qu’avant accès à des pensées et des visions de femmes, qu’il y a des hommes qui en deviennent ringards… En tout cas j’ai failli pousser un coup de gueule. Mais comme en général, sur Les yeux dans les livres, on ne parle pas des romans qu’on n’a pas aimés et que c’est une règle que j’ai moi-même édictée, je me suis dit qu’il valait mieux m’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques du même auteur sont ici, dans le classement par ordre alphabétique.

Pipes de terre et pipes de porcelaine

Madeleine Lamouille, Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940, Ed. Zoé, 2021

— Par Jacques Dupont

Les pipes de porcelaine sont les maîtres. Les pipes de terre sont les bonnes, les cuisinières, les femmes de chambre. Madeleine Lamouille est une pipe de terre. Elle a confié ses souvenirs à Luc Weibel, descendant de la famille W., de Genève, chez qui elle a servi entre 1931 et 1937. Son récit a le charme du sépia, et on se laisserait aller à une pointe de mélancolie pour ces temps révolus. Or il faut s’en préserver. Car c’est la colère de Madeleine qui porte le livre jusqu’à nous. Elle a pu échapper à l’extrême pauvreté de son enfance, quitter une manufacture-internat de bonnes sœurs pourvoyeuses de main-d’œuvre à l’industrie textile, et se trouve femme de chambre auprès de riches familles suisses.  Ses conditions d’existence sont proches de l’esclavage, une servitude ronronnante, instituée. Sans les colères de Madeleine, instants de rage qui ponctuent ses souvenirs, on ne se rendrait guère compte de la situation endurée. Car il n’y a pas de violence, les maîtres se montrent cléments, et parfois généreux. Le travail est certes dur, et les horaires extensibles, mais quoi ? N’est-ce pas le travail en soi, l’époque, la ségrégation sociale en soi ? Madeleine analyse plus loin : elle décèle, au-delà de l’absence de méchanceté des maîtres, combien ceux-ci ne considéraient pas les « gens de maison » comme leurs semblables, tout simplement. Ce péché capital est bien sûr soutenu par le clergé, catholique comme protestant.

Un livre — une leçon d’humanité — à lire. Il est écrit dans une langue alerte, musclée et charnelle. Il se clôt sur une postface de Luc Weibel, petit-fils des employeurs de Madeleine, postface qui éclaire les souvenirs, et qui m’a permis de mieux les comprendre.

1ère édition : 1978, aux éditions Zoé (Genève). Préface de Michelle Perrot.

Catégorie : Littérature francophone (Suisse) ; Redécouvertes.

Liens : chez l’éditeur.

Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach, Entre la source et l’estuaire, Le Dilettante, 2021

— Par François Lechat

Sous ce titre et cette couverture qui semblent annoncer un traité de navigation ou un document sur les écluses, se cache une brûlante histoire d’amour. Elle n’occupe pas tout le roman, car le narrateur la reçoit d’un de ses protagonistes, et Grégoire Domenach situe avec précision leur rencontre dans un petit port le long du Doubs, en Franche-Comté. Avec ces deux passionnés de bateau, l’ensemble du récit s’ancre dans une nature paisible, hors du temps, évoquée d’une plume sensible, faussement simple. Mais l’intrigue amoureuse qui nous est racontée, elle, est passionnée et plutôt perverse, arrangement sexuel censé convenir à tout le monde mais qui, comme dans une tragédie, ne manquera pas de déraper. Étrange mode de composition, qui joue sur un contraste très efficace entre un cadre serein et des passions violentes. Une réussite, surtout pour un premier roman, et si l’on ne craint pas d’un peu musarder en chemin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Affamée

Raven Leilani, Affamée, Le cherche midi, 2021

— Par François Lechat

Contrairement aux apparences, elle n’est pas vraiment affamée de sexe, la narratrice afro-américaine de ce premier roman qui a secoué les États-Unis. Elle est surtout jeune, à la limite de la pauvreté, et enragée de devoir se battre pour conquérir sa place dans la société alors que d’autres, mieux nés et à la peau plus claire, lui passent systématiquement devant. Alors quand elle rencontre, non plus un de ses collègues amateurs de coups d’un soir mais un Blanc installé et plus âgé, elle s’attache et s’accroche. Même lorsqu’il lui propose, non pas un banal adultère, mais de venir s’installer avec sa femme et sa fille dans leur maison. Commence alors un étrange ballet, d’autant plus étrange que la fille préadolescente est Noire et adoptée. La complicité entre les dominés (les femmes, les Noirs, les précaires) va-t-elle l’emporter, ou les rapports de race, de classe et de genre sont-ils trop complexes et viciés pour ménager une issue aussi heureuse ? C’est un des enjeux de ce roman pas banal, à la fois subtil et rugueux, et dont l’héroïne, folle de peinture, se fie à ses pinceaux pour comprendre ce qui lui arrive.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Nathalie Bru.

Liens : chez l’éditeur.

Chaque automne, j’ai envie de mourir

Véronique Côté et Steve Gagnon, Chaque automne, j’ai envie de mourir, Hamac, 2012

— Par Brigitte Niquet

Voilà un livre qui ne ressemble à aucun autre, une espèce d’OVNI totalement inclassable, ce qui fait partie de son charme.  Disons, pour simplifier, que c’est un recueil de textes courts qui nous vient du Québec, pas vraiment des nouvelles ni rien qu’on puisse ranger dans des cases, mais du même coup, l’ensemble se prête très bien à diverses utilisations dont la mise en voix (les deux co-auteurs sont metteurs en scène et comédiens, il doit y avoir une relation de cause à effet !). Il s’intitule Chaque automne, j’ai envie de mourir – le titre déjà n’est pas banal. Le contenu non plus.

D’abord, les auteurs n’en sont pas vraiment (ils tiennent à le préciser), car ils se sont « limités » à susciter et collecter des témoignages, des histoires de vie, et à les transformer en chapitres de livre, avec un gros coup de pouce à l’écriture, qui n’était pas la préoccupation première des primo-écrivants. Et donc ça foisonne, ça bouillonne, ça parle de nous, ça parle de vous et, outre les lecteurs purs et durs, les metteurs en  scène ont trouvé là un terreau fertile, qui a  déjà donné lieu à plusieurs spectacles théâtraux et à des « lectures-spectacles » lors des festivals antérieurs à la COVID. Pour y avoir assisté, je peux garantir qu’il y a eu beaucoup de rires, quelques larmes et que nombreux sont ceux qui se sont précipités pour acheter le livre. Il n’en restait plus un seul quand j’ai quitté les lieux.

Ajoutons que ces tranches de vie sont d’une sincérité absolue, parfois tendres, souvent violentes – car la vie est violente, préparez vos mouchoirs pour certaines scènes – et, pour le lecteur français, bénéficient entre autres de  l’originalité du langage. On le sait, bien que francophone, le Québec a de nombreuses particularités d’expression, souvent très colorées, qui émaillent les textes et leur donnent une étonnante saveur. C’est parfois déroutant mais toujours compréhensible, et contribue, bien sûr, au dépaysement créé par ce livre. Tabernacle, que demander de plus ?

Catégorie : Nouvelles et textes courts (Québec).

Liens : chez l’éditeur.

Le silence des horizons

Mbarek Ould Beyrouk, Le silence des horizons, Elyzad, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Le ton est donné dès les premières lignes : « Il faut, dit le narrateur qui entame un long soliloque, que demain revienne et les couleurs du jour et le soleil sur les joues des filles (…). Je veux scruter la brillance des étoiles pour y lire les joies qui m’attendent. » Nadir quitte la ville où il a toutes ses attaches pour  rejoindre Sidi, l’ami accueillant et discret qui, à travers le Sahara, guide un groupe de touristes vers les villes historiques du Nord de la Mauritanie, comme Atar ou Chiaguetti qui ne semblent plus sortir de leur torpeur que pour enchanter quelques visiteurs occasionnels. Le jeune homme, en quête de refuge, vit auprès du groupe mais s’en tient à l’écart, seul dans ses pensées et ses tourments. « Je n’aime pas les villes d’histoire, j’ai trop de mal avec mon présent » (p. 75). Il est manifestement accablé par une histoire personnelle, une culpabilité douloureuse qui a suscité ce qui ressemble bien plus à une fuite qu’à un simple besoin d’évasion ou de méditation. Il ne se déride que pour raconter le soir aux enfants des contes qu’il invente et où il est question de djinns qui ont obturé le cœur des terriens.

Le jeune homme, dont on devine la sensibilité à fleur de peau, poursuit aussi une autre quête, celle d’approcher la personnalité de son père, un homme aux multiples facettes et que la justice a lourdement condamné. Hanté par l’histoire familiale, il cherche à comprendre et à se comprendre. « (…) il faut d’abord que je m’appartienne », dit-il dès les premières pages.

Le lecteur se laisse envoûter par l’écriture de Beyrouk, une écriture lyrique et poétique qui apparaît à la fois dans les splendides descriptions du désert et dans les méditations et questionnements du héros.

Ce livre très prenant, porté par une écriture remarquable, raconte donc une introspection et un cheminement dont on se gardera bien de dévoiler l’issue, très bien ménagée, en évoquant à la fois une région envoûtante et un homme à la recherche de lui-même.

Catégorie : Littérature francophone (Mauritanie).

Liens : Le site de l’éditeur étant toujours en maintenance, je vous laisse vous diriger vers votre libraire préféré.

Aubervilliers

Léon Bonneff, Aubervilliers, L’arbre vengeur (« L’arbuste véhément »), 2018

— Par Jacques Dupont

LE classique de la littérature prolétarienne, œuvre posthume de Léon Bonneff qui, avec son frère Maurice, signa au début du XXème siècle les enquêtes les plus percutantes sur le monde ouvrier : « Les métiers qui tuent » (1905), « La vie tragique des travailleurs » (1908), ou encore « Les marchands de folie » sur les cabarets et l’alcool.

Aubervilliers est une ville de la proche banlieue parisienne. Elle nourrit la capitale (son maraîchage est renommé) et accueille une variété d’usines : engrais, boyaux, phosphates, feux d’artifice. Plus de soixante-dix nationalités de prolétaires y cohabitent. En 1900, on y vit dans des conditions épouvantables, on y exerce les métiers les plus dangereux et les plus répugnants.

Léon Bonneff nous raconte tout cela, avec précision, dans le détail … Il n’omet rien : ni les plus petits métiers et les plus répugnants métiers, ni les maraîchers qui ne dorment jamais, ni les faits du quotidien. Car s’il y a le travail, il y a aussi la vie, les émotions, les disputes, les enfants, les vieux, les amours.

Le livre est vif, il saisit le lecteur avec force, le sujet est noir, mais traité sans amertume, et avec l’espoir que porte le syndicalisme alors récent. C’est une fresque vivante de la chaleureuse et si humaine banlieue nord, qu’on appellera plus tard le 9.3.

Catégorie : Essais, Histoire – Redécouvertes.

Liens : chez l’éditeur ; et cet article du Parisien, pour l’histoire de ce roman et de sa publication.

Résurrection

Éric Giacometti et Jacques Ravenne, Résurrection, J.-C. Lattès, 2021

— Une brève de Pierre Chahnazarian

Les Italiens ont jugé nécessaire de mettre le Saint-Suaire hors de portée d’Hitler… Résurrection est le quatrième opus du cycle « Soleil noir » dont nous avions évoqué le premier, Le soleil des ténèbres, et qui est consacré à la quête ésotérique d’Himler. Tristan, un Français engagé de force chez les nazis, est le héros de cette série — un héros qui s’en sort toujours vivant : l’aventure est au rendez-vous. L’Histoire aussi puisqu’un grand nombre des personnages ont réellement existé.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Conversations entre amis

Sally Rooney, Conversations entre amis, “Points”, 2021

— Par François Lechat

On parle beaucoup, dans ce roman très contemporain qui met aux prises quatre personnages des milieux artistiques de Dublin : deux anciennes amantes et un couple hétéro pas totalement accordé, ce qui ouvre beaucoup de possibilités amoureuses et de questionnements existentiels. Sally Rooney a choisi d’en suivre le fil sur le mode de la légèreté, au risque, pendant un certain temps, de donner une impression de déjà vu, même si ses personnages sont attachants et bien campés. L’intrigue accroche tout du long, mais prend vraiment son envol dans le dernier tiers, quand la narratrice (une des deux anciennes amantes) commence à être en butte à des problèmes qui s’emboîtent et menacent de la faire sombrer, la rendant peu à peu pathétique et extrêmement touchante. C’est une réussite, de ce point de vue, car le lecteur est pris à un jeu que rien ne laissait présager et qui l’arrache à son confort.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Que rien ne tremble

Anne-Sophie Brasme, Que rien ne tremble, Fayard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un livre « de femme », si je peux risquer cette expression un peu ambiguë : j’entends par là un livre qui parlera à toutes les femmes qui essaient d’exercer le mieux possible le « métier » de maman en se heurtant à la réalité, car le quotidien ne peut être constamment maîtrisé, idyllique, sans faille et sans épuisement. Il faut savoir aussi lâcher prise ce qui n’est pas si simple. Ce roman, très bien écrit, évoque avec une très grande justesse la vie d’une jeune maman confrontée à un enfant qui la renvoie à ses limites : exaspération devant des cris et des pleurs, impuissance culpabilisante quand les médecins disent que tout va bien, moments de grâce où tout semble aller mieux, force et fragilité, présence et absence de l’entourage, solitude d’une femme cultivée et de milieu aisé, à qui en apparence rien ne manque pour être heureuse.

Le roman s’ouvre le jour où l’on fête les 20 ans de Colombe. Silvia, sa mère, dans un va-et-vient entre passé et présent, se remémore les étapes de ce chemin difficile.

Quand elle épouse Antoine, Silvia en cours de rédaction d’une thèse, s’oriente vers une carrière d’enseignante. C’est une jeune femme d’un tempérament calme et réservé, plutôt perfectionniste, qui a besoin de maîtriser les choses pour se sentir en sécurité. Or l’expérience de sa première grossesse lui révèle toute l’ambiguïté du bonheur de donner la vie, inséparable de la sensation angoissante que ce qui se passe en elle échappe à son contrôle. Elle est néanmoins remplie d’amour pour la petite Colombe qui va naître. Mais rapidement la réalité la rattrape, et avec elle ses propres limites : Colombe se révèle être un bébé puis une petite fille difficile, hyperactive et très fatigante. Antoine est très présent…quand son boulot le lui permet. Silvia alterne patience, colère, découragement, confiance, épuisement, révolte… Mesure-t-elle à quel point elle aurait besoin d’aide ?

Ce livre est très prenant, à la fois parce qu’il sonne juste et que sa structure est très habile : car après avoir alterné récit au présent et retours sur le passé en alternant première et troisième personne, il prend finalement un tour très inattendu dont l’enjeu est de taille. 

Beaucoup de finesse donc dans ce roman qui n’est pas sans évoquer certaines pages de Carole Fives, Delphine de Vigan, voire de Leila Slimani…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Que rien ne tremble chez l’éditeur ; retrouvez nos critiques de Carole Fives, Delphine de Vigan et Leïla Slimani aux lettres F, V et S de notre classement par auteur.

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