Les Belles Promesses

Littérature française
Par Daniel Kunstler

Les Belles Promesses conclut la tétralogie des Années Glorieuses (*), à mon grand regret car j’ai avalé tout rond les quatre volumes de la saga de la famille Pelletier. La plume pointue de Pierre Lemaître flatte le lecteur par sa fluidité, sa cohésion, et son sens de l’humour et du rocambolesque. Bien que l’intrigue couvre une courte époque entre 1963 et 1964, Les belles promesses peint un vif portrait de toute la période des Trente Glorieuses.

La première moitié du 20ème siècle a été éprouvante pour la France: une population masculine décimée par la Première Guerre, l’instabilité de l’entre-deux-guerres, Vichy, l’Occupation, les règlements de comptes, et j’en passe. Les après-chocs de Dien Bien Phu et surtout de l’Algérie menaçaient de prolonger les déboires. En somme, il était grand temps que le pays connaisse un peu de répit. Arrivent les Trente Glorieuses et une croissance économique octroyant aux citoyens des conforts matériels dont ils ont grand soif : l’électroménager, l’automobile, les fringues bon marché. Mais cette médaille a son revers, et pas seulement comme les a évoqués en chanson Jean Ferrat, les HLM et le poulet aux hormones (écoutez « La Montagne »). L’exode rural, touchant soixante-quinze pourcent de la population agricole entre 1945 et 1975, laisse de pénibles traces dans sa foulée. Même la démocratie se heurte à une fonction publique hiérarchisée et opaque qui sert d’écran à toutes sortes de trafics d’influence au profit d’intérêts privés. En somme, les Années Glorieuses engendrent à la fois l’accès à un niveau de vie inespéré et l’aliénation.

Les Belles Promesses réunit les éléments contribuant à cette aliénation, incarnée par les membres de la famille Pelletier. Jean, privé d’amour propre – et d’amour tout court –  et dont les frustrations le conduisent à d’horribles violences et, exceptionnellement, à un acte d’héroïsme. Colette, sa fille brillante, rebelle et malheureuse ; elle a quatorze ans, donc en aura dix-huit en mai 1968.  Même Geneviève, mégère odieuse (et un peu caricaturale), et qui marcherait sur bien de cadavres pour aboutir à ses fins, échoue dans sa tentative de gravir les échelons sociaux malgré ses succès dans le commerce, ce qui la laisse dépourvue de raison d’être.

Soyons clairs: l’œuvre de Pierre Lemaître n’est pas didactique ; le récit est tout ce qu’il y de plus captivant. Néanmoins, Les Belles Promesses, tout en nous régalant, nous livre une critique historique acerbe et brutalement honnête. 

*

Pierre Lemaitre
Les Belles Promesses

Editions Calmann-Lévy
2026

(*) Le Grand Monde ; Le Silence et la Colère ; Un avenir radieux ; Les Belles Promesses.

Toutes nos critiques de Pierre Lemaitre : Au revoir là-haut ; Couleurs de l’incendie ; Miroir de nos peines ; Trois jours et une vie ; Le Grand Monde ; Le Silence et la Colère ; Un avenir radieux

Des Américains en France. 1776-1792

Essais, Histoire
Par Marie-Hélène Moreau

Les relations entre les États-Unis et la France n’ont pas toujours été un long fleuve tranquille. L’actualité récente l’illustre parfaitement, et l’essai d’Émilie Mitran nous rappelle que cela ne date pas d’hier !

C’est une période passionnante qu’a choisi d’approfondir cette historienne et agrégée d’anglais, la naissance des États-Unis. Dans un essai dense et parfaitement documenté, elle nous conte par le menu la façon dont les colonies du Nouveau Monde ont obtenu leur indépendance avec l’aide, d’abord secrète, du royaume de France, ennemi héréditaire de la couronne britannique. Espions de tous bords, diplomatie et intérêts commerciaux, secrets et tensions internationales, c’est une immense galerie de personnages que nous propose l’autrice, dans laquelle nous retrouvons les noms bien connus de Benjamin Franklin, Georges Washington, Lafayette et tant d’autres. On peut se perdre par moment dans cette fresque foisonnante (j’avoue m’être un peu mélangée dans tous les acteurs militaires de la guerre d’indépendance), mais la ligne directrice demeure : décrire les liens extrêmement étroits tissés entre deux mondes que tout oppose, un nouveau monde républicain, égalitariste et un brin conservateur versus une France dotée d’une monarchie à bout de souffle.

L’attrait du livre est de mêler la grande et la petite histoire. Ainsi, les grandes étapes du soutien français aux colonies – soutien secret puis déclaré, multiples rebondissements – sont racontées à hauteur d’hommes. Ambitions personnelles, inimitiés profondes ou problèmes familiaux, tout cela éclaire les choix qui ont pu être faits. Les soubresauts de la diplomatie sont pertinemment éclairés par la situation intérieure française – nous sommes à l’aube de la révolution -, le choc de deux cultures diamétralement opposées, ainsi que par les intérêts bien compris de chacune des nations en cause. Au final, une fresque érudite qui ne cache rien de la complexité du sujet, mais parvient à la rendre digeste et éclairante.

*

Emilie Mitran
Des américains en France. 1776-1792

Editions du Nouveau monde
2026

Si les chats pouvaient parler

Policiers et thrillers (Italie)
Par Anne-Marie Debarbieux

La librairie de Mario Montecristo voit le nombre de ses clients s’amenuiser au fil du temps car son propriétaire acariâtre semble ne plus guère s’intéresser à ses acheteurs potentiels. C’est pourtant sa librairie qui est choisie par le célèbre écrivain de romans policiers, Aristide Geleazzo, pour participer à une expérience pour le moins originale : c’est à bord d’un bateau de croisière prêté par un ami que sera rédigé le dénouement de son dernier roman. Parmi les invités, l’inspecteur Caruso, membre de son club de lecture, et un certain nombre d’autres personnages auxquels l’auteur est lié par des liens professionnels, familiaux ou amicaux. Cette rencontre originale est vouée à être à la fois amicale, agréable et très originale. S’ensuit un huis clos qui va évidemment tourner au drame puisqu’un meurtre est commis sur le bateau. Le coupable est forcément parmi les invités. Et le mauvais temps empêchant tout accostage, c’est dans ce cercle restreint qu’il faudra chercher le coupable.

Scénario original qui n’est pas sans évoquer Agatha Christie, les deux chats du libraire présents à bord étant d’ailleurs curieusement appelés Hercule Poirot et Miss Marple. Il est clair que l’auteur ne plagie pas mais au contraire veut honorer la grande dame des romans policiers.

Si les chats pouvaient parler fait suite à un premier roman intitulé La librairie des chats noirs, dont la lecture préalable n’est pas indispensable pour suivre ce second volet.

*

Piergiorgio Pulixi
Si les chats pouvaient parler

Éditions Gallmeister
2025

Nos autres critiques de Piergiorgio Pulixi : La septième lune ; L’illusion du mal ; Le chant des innocents

Dernier été pour Lisa

Policiers et thrillers
Par Julien Raynaud

Valentin Musso, agrégé de lettres, signe une enquête bien ficelée, qu’il serait cependant excessif de qualifier de « thriller psychologique » malgré ce qu’en a dit la presse. Dernier été pour Lisa partage certains points communs avec La disparition de Stéphanie Mailer (de Joël Dicker) : on décortique patiemment les circonstances d’un meurtre dans une petite communauté où chaque personnage a son importance et sa propre version des faits. On pourrait éventuellement reprocher à Valentin Musso d’avoir déroulé une enquête feel-good car, globalement, tout relève du bon sentiment, surtout les dialogues. Passez votre chemin si vous vous délectez des polars gores ou au style caustique. Pour les autres, vous apprécierez le style reposant de l’auteur, qui ne cherche pas à embrouiller le lecteur et qui amène très bien les décrochages temporels de sa narration. La dernière partie du roman relance clairement l’intrigue de manière efficace, et on se dit que tout ceci ferait un très bon film.

*

Valentin Musso
Dernier été pour Lisa

Éditions du Seuil
2018

En poche aux éditions Points

L’affaire Bramard

Policiers et thrillers (Italie)
Une brève de François Lechat

Faut-il lire cette Affaire Bramard comme un polar ? On y trouve du suspense, des fausses pistes et plusieurs enquêteurs aux rapports complexes, unis par la quête de la vérité. Mais celle-ci est restée un peu énigmatique pour moi, trop allusive. Ce qui n’est pas grave, car ce livre vaut surtout par sa qualité d’écriture et sa finesse psychologique, qui en font plutôt un roman au sens classique du terme.

*

Davide Longo
L’affaire Bramard

Traduction : Marianne Faurobert
Points
2025

La mort en blanc

Policiers et thrillers (Islande)
Une brève de François Lechat

Le passé qui remonte, un enquêteur en proie à des problèmes privés, un assassin identifié en fin de parcours : du classique dans le domaine policier. Très réussi en termes de suspense, et parfaitement délassant, tout étant clair, concis, cadré. Peut-être un peu trop simple pour les vrais amateurs du genre ?

*

Ragnar Jỏnasson
La mort en blanc

Traduction : Jean-Christophe Salaün
Points
2025

Premier avril

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Exercice difficile que celui de parler de ce livre ! Difficile tant on est en permanence tiraillé entre les deux facettes du roman dans une alternance savamment orchestrée de chapitres. Face A, la description extrêmement détaillée, presque clinique pourrait-on dire compte tenu du contexte, de l’avancée inexorable du cancer chez la femme du narrateur. Face B, les facéties répétées de ce même narrateur, facéties qu’il partageait avec elle, notamment tous les premier avril. D’où le titre.

Porté par une belle écriture, fluide et percutante en même temps, on oscille en permanence entre des chapitres poignants et des chapitres drôles et un brin loufoques, voire franchement irréalistes. Mais qu’importe, cette alternance nous sauve de la déprime, car la description au jour le jour de la descente aux enfers de cette femme pourrait sinon rebuter, surtout les lecteurs ayant eux-mêmes vécu de près une telle épreuve. Heureusement, donc, les passages dans lesquels le narrateur se venge de façon drôlatique et déjantée de tous ceux qui ont pourri sa vie (son patron qui l’a licencié deux fois, ses collègues insupportables ou encore l’oncologue incompétent qui a ajouté de la douleur à la douleur) sont comme des respirations dans ce récit en apnée. Une manière qu’a le narrateur, aussi, de rendre hommage à celle qui, dans le domaine de la blague, lui a tout appris. Les enfants, eux, survolent tout cela avec l’innocence et la légèreté de leur âge, cinq et sept ans, couvés par ce papa perdu qui tente, comme il le peut, de surmonter la perte de son amour, la lente destruction de ce corps tant aimé. Quant aux grands-parents, parents du narrateur, bien qu’un peu caricaturaux, ils apportent eux aussi une touche d’humour bienvenue à l’ensemble.

Difficile de penser qu’il n’y a pas un certain vécu là-dedans, tant les descriptions de l’évolution de la maladie sont précises, presque immersives. Le contraste avec les scènes plus légères en est d’autant plus déroutant, et on ne peut manquer d’y voir la marque d’un profond désespoir. Un livre qui ne peut laisser indifférent mais, âmes sensibles, vous voilà prévenues…

*

Frédéric Ploussard
Premier avril

Editions Héloise d’Ormesson
2025

La maison vide

Littérature française
Par François Lechat

Je n’ai pas l’habitude d’acheter les prix Goncourt, qui font l’objet d’un battage médiatique assez irritant. Mais j’ai fait une exception pour le Goncourt 2025, tant la critique était unanime. Et le propos de ce roman avait tout pour me plaire, à en juger par ce que l’on en disait.

C’est effectivement un grand Goncourt, un très beau livre. Il repose sur un procédé habile : nous plonger, avec l’auteur, dans une maison qui a bercé son enfance et qui contient des lettres et d’autres souvenirs propices à faire renaître le passé. Surtout qu’en plus de ces traces matérielles, l’auteur se rappelle les anecdotes transmises de génération en génération et qui lui permettent de reprendre le fil de l’histoire familiale à partir de la fin du 19e siècle, dans un coin bien précis de la province française.

Bien entendu, ces traces et ces anecdotes sont partielles et parfois incertaines. Mais Mauvignier, qui présente son livre comme un roman (c’est marqué sur la couverture), a décidé de combler les vides et d’imaginer, de la manière la plus réaliste possible, ce qui a pu se passer. Et tant qu’à faire, il brode, il insiste, il met en scène, il suppute, il fouille tous les épisodes marquants et les présente avec un luxe de détails, et d’analyse psychologique ou sociale, qui restitue la couleur et les émotions du passé. Dépassant la nostalgie au profit d’une dissection impitoyable des rapports de domination (entre les classes sociales et entre les sexes), l’auteur offre un tableau saisissant, et fidèle, d’un siècle d’histoire de France, avec des chapitres très réussis qui tournent autour des personnages féminins, les plus importants en fin de compte. Le tout dans un style vaguement proustien, fait de longues phrases complexes, sur un ton à la fois châtié et familier qui installe une musique entêtante, originale.

Pour autant, j’ai deux réserves. Ces quelque 740 pages sont parfois longuettes, trop bavardes, et mettent du temps à nous accrocher, à créer une tension. Et la syntaxe de l’auteur déconcerte quand il insère brutalement des tournures orales ou fautives dans des envolées très écrites. Mais l’ensemble est impressionnant, et j’ai coché de nombreux passages d’une remarquable justesse.

*

Laurent Mauvignier
La maison vide

Les Editions de Minuit
2025

Toutes nos critiques de Laurent Mauvignier : Continuer ; Histoires de la nuit ; La maison vide

La Secte

Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Ce roman policier de saison, l’action se situant en plein hiver dans le canton du Valais en Suisse, commence par un rappel des suicides, dans les années 90 en Suisse, France et Québec, des adeptes de la secte OTS, Ordre du Temple Solaire.

De nos jours, dans une station des Alpes suisses, une pisteuse, Rachel, chargée de déclencher une avalanche préventive avant l’ouverture des pistes, est retrouvée morte : accident, suicide ? L’enquête est menée par un inspecteur torturé à souhait, comme souvent dans les polars actuels.

Le même jour, cinq personnes dont une inspectrice de police genevoise, Ana, et leur accompagnatrice démarrent un stage de remise en forme dans un refuge de haute montagne totalement isolé, sans connexion extérieure et cerné par la tempête de neige. Quelques heures plus tard, une des participantes se suicide en se jetant dans le vide. Dans sa chambre Ana trouve de nombreux documents liés aux procès de l’OTS.

Le suspense va monter progressivement, alternant le rappel des actions de l’Ordre du Temple Solaire trente ans auparavant et l’angoisse de ce stage alpin qui vire rapidement au cauchemar. On sait qu’il y a un lien, mais lequel puisque tous les protagonistes sont bien trop jeunes pour avoir été des acteurs dans l’OTS.

La Secte est un excellent policier qui manie avec art le suspense, même s’il y a quelques longueurs dans le rappel des procès sur la secte.

*

Nicolas Feuz
La Secte

Éditions Rosie Wolfe
2025

Mahmoud ou la montée des eaux

Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

Il faut se laisser prendre par ce livre écrit de façon inhabituelle sous forme d’un long poème en prose pour en apprécier toute la finesse et la profondeur. Finesse de cette longue poésie qui fait alterner au fil des chapitres les voix de Mahmoud et de sa femme Sarah. Profondeur de la terrible histoire de cette Syrie martyrisée par les dictatures, et alternant sans cesse désespoir et espoir rapidement déçu.

Mahmoud se souvient. Sur sa barque, vieil homme désormais, il plonge dans le lac qui a recouvert villages et vallée pour l’édification d’un barrage, et il raconte. Sa première épouse et sa fille, mortes toutes deux lors de la naissance. Sa vie de professeur, contraint par le pouvoir d’endoctriner ses élèves. La prison qui détruit lorsqu’il a résisté. Sa femme Sarah et ses trois enfants, disparus également. Les espoirs soulevés par le nouveau dirigeant, fils du précédent. L’espoir déçu. Le drame de la Syrie se déroule là, à travers les souvenirs de Mahmoud et de Sarah mêlés.

Livre original et poignant, il demande, afin de livrer toute sa force, d’adhérer à son dispositif. Beaucoup y ont réussi puisque la critique l’a encensé à sa sortie et qu’il a reçu le prix du livre Inter 2022. D’autres sont passés complètement à côté et ont renoncé à poursuivre, rebutés par sa forme. Pour ma part, j’ai alterné entre ces deux états, décrochant par moment, sans savoir si cela était du fait de passages plus abstraits ou d’une disposition d’esprit moins adaptée. Une lecture à tenter en tout cas.

*
Antoine Wauters
Mahmoud ou la montée des eaux
Editions Verdier
2021

Les frères K

Littérature américaine
Par François Lechat

Récemment, j’ai parlé de chef-d’œuvre à propos de deux romans anglo-saxons, À la table des loups et Caledonian Road. En voici un de plus, qui « renferme un intarissable gisement de sentiments » comme le dit fort à-propos son éditeur.

Ne croyez pas que cette richesse de sentiments rende le livre mièvre : c’est tout le contraire. Il démarre sur un mode mineur mais se charge progressivement de suspense et de drames, intimes et collectifs, avec pour toile de fond l’époque troublée de la colonisation finissante.

La trame est cependant familiale, centrée sur les parents et les six enfants de la famille Chance, dont la plupart sont unis par une passion dévorante pour le base-ball. (Oui, nous sommes aux États-Unis, et si vous ne connaissez rien au base-ball, renseignez-vous un tout petit peu et sautez parfois les paragraphes qui ne parlent que de ça – le reste est tellement réussi qu’il mérite cette concession.) Un sport et de l’amour en commun, donc, au départ. Mais progressivement les personnalités s’affirment et divergent, le jeu choral se déploie entre ces huit personnages aussi typés, aussi frappants les uns que les autres, et que des différences abyssales (autour de la religion, du travail, de la guerre…) menacent de dresser les uns contre les autres malgré l’amour profond qui les lie. Les enjeux de société percutent ainsi une famille sans jamais sacrifier l’individuel, l’intime.

Décrit ainsi, ce long roman pourrait paraître un peu didactique ou pesant. Mais ce qui domine tout du long, comme dans La rivière Pourquoi, c’est un style inimitable, un récit fait de douceur, d’invention, d’humour, de sensibilité. Ce livre qui multiplie les registres comporte un des plus formidables chapitres que j’aie jamais lus, et prend le temps de faire monter la tension sur des dizaines de pages quand l’enjeu le mérite – et certains sont poignants.

*

David James Duncan
Les frères K

Traduction : Vincent Raynaud
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2023

Le fantôme de la banquette arrière

Littérature étrangère (Irlande du Nord)
Par Marie-Hélène Moreau

Formidable recueil de nouvelles que celui de Jan Carson, écrivaine nord-irlandaise également auteure de plusieurs romans remarqués ! Amateurs de nouvelles ou pas, on ne peut que tomber sous le charme de ces histoires acides et décalées qui dressent en creux un portrait passionnant de l’Irlande du Nord, ses blessures religieuses et ses mœurs conservatrices.

Un fantôme protestant squatte la banquette arrière d’une voiture récemment achetée et engage la conversation avec sa passagère catholique (d’où le titre du recueil), une jeune fille est conduite auprès d’un homme pour un entretien destiné à lui apprendre tout ce qu’elle doit savoir avant sa nuit de noces, ou encore un père anglais récemment installé à Belfast perd mystérieusement ses enfants dans le toboggan d’une aire de jeux… Voici quelques-unes de la dizaine d’histoires de ce recueil.

Servies par une écriture délicieusement mordante d’où le surnaturel pointe par petites touches savamment dosées, elles nous immergent dans ce pays si particulier, profondément marqué par les “troubles” identitaires liés à la séparation de l’île et à la religion.

Comme souvent chez les auteurs irlandais, l’humour n’est jamais loin et rend cette ballade mélancolique particulièrement agréable et hautement recommandable.

*
Jan Carson
Le fantôme de la banquette arrière

Traduction : Dominique Goy-Blanquet
Sabine Vespieser éditeur
2024

Caledonian Road

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Un livre-monde, avec Londres comme épicentre. Voilà ce que propose Andrew O’Hagan avec ce roman foisonnant (la liste des personnages fait deux pages, parfois utiles pour fixer la mémoire) et passionnant de bout en bout. Impressionnant, aussi, et pas franchement joyeux, puisque notre planète ne tourne pas rond…

Que dire de plus, sinon que c’est un chef-d’œuvre à découvrir absolument ? Du moins si l’on aime plonger dans la glaise d’une société éclatée et hiérarchisée, d’une ville et d’un pays dans lesquels cohabitent des hommes et des femmes de tous milieux, voués à entrer mutuellement en tension ou à buter sur leurs contradictions. On voit ainsi se débattre, sur 640 pages grand format, des intellectuels de bonne volonté, des aristocrates pervertis, des exploiteurs de migrants, des jeunes qui dealent et se bagarrent pour oublier le racisme, des faussaires spécialisés dans l’art, des politiciens plus ou moins sincères, des médias sans scrupules, des oligarques russes, des réseaux sociaux déchaînés, des femmes en lutte contre le machisme, et j’en passe.

Il y aurait là de quoi se perdre, sauf que tous les personnages sont progressivement liés d’une manière ou d’une autre, et remarquablement dépeints, en particulier un professeur d’université en route vers un destin improbable et sa locataire, une vieille dame insupportable et retorse qui profite de ses maigres privilèges d’assistée. L’argent circule à flots, les rumeurs aussi, et la drogue, et les camions remplis de bétail humain, et l’alcool, et…, et… Tout en restant parfaitement clair et nerveux, ce roman brasse tant de thèmes et d’univers sociaux qu’il défie la synthèse. Un livre balzacien du 21e siècle, très dialogué, parfois tendre ou amusant, mais qui prend à la gorge.

*

Andrew O’Hagan
Caledonian Road

Traduction : Céline Schwaller
Éditions Métailié
2025

La France sous l’Occupation

Essais, Histoire
Par Daniel Kunstler

L’histoire de la France des années de guerre constitue un terrain propice à la simplification de la réalité, de toutes ses nuances. Cette histoire est indéniablement complexe et riche en conflits idéologiques, sociaux et politiques. Sans oublier les effets de la perte, pendant la Première Guerre, du quart de la population masculine en âge de jeune paternité. Certes, la simplification de l’histoire facilite son enseignement, mais trop souvent au prix de la primauté de la mythologie sur la vérité.

La France sous l’Occupation, de l’historien Julian Jackson s’oppose au détournement de la vérité de Vichy, de la collaboration et des imperfections de la Résistance par ceux qui préfèrent un récit plus facile à assimiler ou manipuler. Ce livre est érudit, magistral et, pour la majorité de ses quelque 800 pages dans l’édition française, fascinant.

Le placement dans leur contexte de Vichy, de la collaboration et même de l’antisémitisme ne les absout pas — bien au contraire. Qualifier Laval de personnage plus odieux ou Céline d’antisémite plus délirant que Pétain ne réhabilite aucunement ce dernier. De même, souligner la portée limitée et évoquer les rivalités internes de la Résistance ne remettent pas en cause l’héroïsme d’un Moulin ni, a fortiori, celui d’innombrables résistants anonymes. Et aussi épineux que de Gaulle ait pu être, pendant la guerre comme après, il a habilement fait face à la menace du chaos dans la foulée de la Libération.

Tout cela est exposé avec une grande maîtrise par Jackson, qui s’attache également à montrer comment l’hostilité envers la Troisième République, la colère contre le Front populaire, attisée par ceux qui craignaient la perte de leurs privilèges, la stratification de la société française, etc., ont préfiguré Vichy. Sans cela, comment aurait-il été possible d’imaginer un régime aussi absurde que celui de Vichy, pris au piège d’une contradiction insoluble entre sa velléité à incarner l’indépendance française et sa servilité face au conquérant nazi ? Peut-être Vichy fut-il moins une aberration qu’une conséquence prévisible du paysage politique confus des années 1930.

Ce livre importera surtout à ceux qui, comme moi, redoutent que le simplisme mène à l’oubli et l’ignorance. Mais son envergure demande qu’on s’arme d’un peu de patience, tant l’analyse de Jackson se développe en profondeur avec une profusion de détails et d’acteurs. (J’ai trouvé utile de garder Wikipédia à portée de main.) Ceci dit, je recommande vivement.

*

Julian Jackson
La France sous l’Occupation

Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat
Éditions Flammarion
2019

L’inventeur

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un bien agréable moment de lecture que celui passé en compagnie de Miguel Bonnefoy et de son “inventeur”. Dans un style fluide et enlevé, il nous conte l’histoire d’un certain Auguste Mouchot, inventeur au dix-neuvième siècle d’une machine à énergie solaire. On pourrait croire l’histoire inventée tant elle est faite de multiples rebondissements. Pourtant, cet Auguste Mouchot a bel et bien existé, ce qui fait tout l’intérêt du livre.

Né en province d’un père serrurier, en permanence accablé de mille maux qui auraient dû le conduire à une mort précoce, il fut un obscur professeur de mathématiques de province avant de se prendre par hasard de passion pour l’énergie solaire et d’y consacrer sa vie. Rien ne le prédestinait à un tel destin. Travaillant d’arrache-pied, il parvint à attirer l’attention de l’Empereur (avec l’idée d’un four portable à énergie solaire pour nourrir les troupes sur les champs de bataille !) et celle de l’Académie des sciences. Il parvint à obtenir des subventions qui lui permirent d’arrêter l’enseignement et de poursuivre ses travaux, de présenter sa machine à l’exposition universelle de Paris en 1878 et d’y obtenir une médaille. Obsédé par son œuvre, il se lança ensuite dans une quête invraisemblable de lumière solaire en Algérie devenue française. Las ! Comme tant d’autres avant lui, le génie et le travail ne suffisent pas toujours. Arrivé au moment de l’avènement du charbon roi, Auguste Mouchot ne parvint pas à atteindre la postérité.

Servi par un style fluide et enlevé, le livre se lit avec intérêt et grand plaisir, d’autant que l’auteur parvient à rendre attachant le personnage d’Auguste Mouchot qui a pourtant tout de l’anti-héros. Le livre lui rend hommage, et ce n’est que justice.

À noter que l’on peut voir l’une des machines d’Auguste Mouchot au Musée des Arts et Métiers de Paris, visite toujours passionnante !

*

Miguel Bonnefoy
L’inventeur
Éditions Rivages (disponible en Rivages Poche)
2022

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑