Tangerine

Christine Mangan, Tangerine, Harper Collins, 2019

Par Brigitte Niquet.

Avant toute chose, écoutez la grande Joyce Carol Oats elle-même parler de ce livre : « Imaginez Donna Tartt, Gillian Flynn et Patricia Highsmith écrivant ensemble le scénario d’un film de Hitchcock. » Avec un tel label en couverture, on est convaincu d’avoir affaire à un chef-d’œuvre et on a du mal à croire qu’il puisse s’agir d’un premier roman.

Et pourtant c’est le cas, et il faut dire que l’on reste admiratif devant la perfection avec laquelle tout fonctionne dans ce récit où rien n’est laissé au hasard. Le cadre est assuré par la ville de Tanger dans les années 50, écrasée de chaleur et de poussière, si vivante, si grouillante, si attirante et répulsive à la fois qu’elle devient presque un personnage de l’intrigue à part entière. Deux jeunes femmes, Alice et Lucy, qui ont été « colocs » et amies intimes pendant leur scolarité en Angleterre, s’y retrouvent, après avoir été séparées suite à un drame affreux sur la nature duquel le lecteur ne sera éclairé que tardivement. Alice a été internée en psychiatrie, puis a épousé John et c’est pour le suivre qu’elle a atterri au Maroc, où elle vit quasi cloîtrée dans un appartement obscur, où débarque un beau jour Lucy, que nul n’attendait là. Que vient-elle y faire ? Elle n’a qu’à claquer des doigts pour qu’Alice lui mange de nouveau dans la main, et elle ne s’en prive pas. Mais quel but poursuit-elle exactement ? C’est tout le nœud de l’histoire, dont la clé ne sera donnée, bien entendu, qu’au dernier chapitre, même si, rétrospectivement, on s’aperçoit que les indices étaient nombreux et savamment saupoudrés d’un chapitre à l’autre.

Voilà donc un thriller quasi parfait. Trop parfait, peut-être. Avec le recul, on se dit que la recette du best-seller est appliquée avec un peu trop de soin, que le tout est un peu trop calibré, à l’image de la construction du livre (un chapitre où c’est Alice qui raconte alternant scrupuleusement avec un où c’est Lucy). Parfois, on se prend à rêver à un jeu de dupes plus complexe, plus pervers, où l’on ne saurait plus qui est qui ni qui parle. « Elle m’était si proche, dit Alice (non sans une certaine naïveté), qu’il semblait parfois que nous étions une seule et même personne ». Joli raccourci, dont on peut regretter qu’il soit presque unique et que cette ambiguïté quelque peu schizophrénique ne soit pas exploitée davantage. Cela aurait ajouté aux qualités déjà nombreuses de Tangerine.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Laure Manceau.

Liens : chez l’éditeur.

Là où les chiens aboient par la queue

Estelle-Sarah Bulle, Là où les chiens aboient par la queue, Liana Lévi, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Derrière ce titre plus que bizarre, traduction directe d’une phrase créole, « Cé la chyen ka pa japé pa ké », se trouve un joli roman qui va nous plonger dans la Guadeloupe des années 1930 à nos jours.

La narratrice, Eulalie, est une métisse d’Île-de-France qui ne connaît le département d’origine de son père, la Guadeloupe, que par les quelques mois de vacances passés de temps en temps chez son grand-père Hilaire. Elle va donc demander à ses deux tantes, Appolone et Lucinde, et à son père, « petit frère », de lui raconter son histoire familiale, et découvrir leur vie d’avant et la culture créole de leurs origines.

C’est surtout Appolone, que tout le monde appelle Antoine (de son nom de savane donné à chaque enfant à la naissance pour éloigner les mauvais esprits), qui va avec verve et en faisant honneur au parler créole, lui raconter le grand père Hilaire qui a épousé une béké, pas plus riche que lui d’ailleurs, à Morne Galante, un minuscule village au milieu de nulle part, « là où les chiens aboient par la queue ». De leur union naissent deux filles avant-guerre, et le petit frère après-guerre. Après le décès de leur mère, c’est la fuite vers Pointe-à-Pitre des enfants qui s’ennuient ferme au village. Je vous laisse découvrir le reste.

C’est une immersion dans la Guadeloupe pauvre à partir des années 1930. Tout en découvrant l’histoire familiale, on suit les transformations de l’île, son histoire avec un grand H (les Guadeloupéens se sont opposés au régime de Vichy, par exemple), l’arrivée du modernisme qui ne va pas faire que du bien, les révoltes des jeunes, l’exil vers Paris, souvent pour travailler dans les administrations, et la perte des racines et du parler créole.

C’est superbement écrit, plein d’énergie, d’humour, d’émotion et de soleil ; flamboyant. La découverte d’une île magnifique.

P.S. : Ce premier roman fait partie de la sélection du Prix Lire Élire des Bibliothèques Pour Tous de la région Nord-Flandre.

Catégorie : Littérature française (Guadeloupe).

Liens : chez l’éditeur.

Un été avec Homère

Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Ed. de Radio France – Equateurs Parallèles, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Grand voyageur qui a parcouru une bonne partie du monde dans des conditions parfois extrêmes, auteur de grands reportages et documentaires mais aussi auteur de nouvelles et chroniqueur littéraire, Sylvain Tesson est un auteur aux nombreuses facettes et difficile à classer.

Un été avec Homère transpose des chroniques diffusées sur France Inter en 2017, ce qui explique la forme adoptée de courts chapitres classés par thèmes. Pour écrire ce recueil, Tesson s’est retiré sur une île des Cyclades, au cœur d’un paysage envoûtant qui l’a immergé dans le monde homérique. Que nous disent ces petits textes avec beaucoup de justesse et de talent ? Que les récits d’Homère nous parlent de nous, de notre monde, de notre attachement à la beauté du monde en dépit du choc des armes qui vient régulièrement la troubler. Que l’homme est toujours le même, « animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité » qui toujours se perd dans l’hybris et brise la douceur de vivre à laquelle il ne cesse cependant d’aspirer. C’est un « journal du monde » qu’a écrit Homère, c’est pourquoi ce poète aveugle nous éclaire et nous touche encore, et chacun peut trouver en lui le reflet de son époque et de sa propre vie !

Ce petit livre très bien écrit est passionnant : il invite le lecteur à la fois à porter un regard neuf sur l’Iliade et l’Odyssée, œuvres fondatrices et vivantes (aujourd’hui souvent réduites à une somme de vers difficiles à comprendre et presque absentes du bagage culturel d’un lycéen), et à réfléchir aussi sur le monde actuel et ce que nous faisons pour l’avenir de notre planète.

Lecture un peu exigeante, comportant beaucoup de références, mais qui reste adaptée à un large public et qui suscite la réflexion sans être moralisante.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur, sur France Inter (postcasts).

Le manuscrit inachevé

Franck Thilliez, Le manuscrit inachevé, Fleuve noir, 2018 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune fille dont les mèches blondes dépassent joliment de son bonnet de laine. Une maison isolée dans les dunes, près de Berk, battue par des vents rageurs chargés de sable. La chambre encombrée d’un petit hôtel où un flic visionne des images terribles. Des routes enneigées cernées de noires montagnes. Des chemins perdus dans des forêts hostiles. Le silence, la peur, les coups. Et puis tous ces moments où les personnages se prennent la tête entre leurs mains : Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Car, d’un côté, Vic, un flic au bord du désespoir, écoeuré, fatigué mais acharné et, d’un autre côté, Léane, la mère brisée d’une jeune fille disparue, mènent chacun une enquête qui nous entraîne dans le glauque, le gel et la violence, dans l’impossible, la folie, l’horreur.

Ce roman policier qui a tout du thriller psychologique est complexe – sans qu’on s’y perde car l’auteur sait rappeler les noms ou les lieux quand il le faut – et nous fait l’honneur de s’adresser à notre intelligence. Car nous, lecteurs, qui cherchons aussi à comprendre, les regardons tous deux avancer vers leur vérité sans savoir ce que l’autre a découvert ; nous qui pouvons recroiser leurs informations, nous faisons hypothèse sur hypothèse. Mais nous sommes pris au dépourvu à chaque nouvelle révélation. Les actions, les rebondissements se succèdent, nous gambergeons, mais nous sommes englués dans la complexité de l’affaire, dans la souffrance des enquêteurs, dans l’atmosphère visqueuse et glaciale qui ne quitte pas le livre un seul instant.

Je ne suis pas sûre qu’il était nécessaire d’enchâsser deux histoires de manuscrits inachevés à une intrigue qui se suffisait à elle-même, mais Franck Thilliez écrit de mieux en mieux et comme son inventivité, son sens de la construction et du rythme sont remarquables, il atteint un niveau qui lui fait bien mériter son succès.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : sur lisez.com.

Piégée

Lilja Sigurdardóttir, Piégée, Métailié Noir, 2017 (disponible au Cercle Points)

Par Sylvaine Micheaux.

L’été s’achève, mais voici un bon petit roman policier : Piégée, prix islandais du roman policier 2016. Il est le premier d’une trilogie « Reyjavik Noir » dont le Tome 2 s’intitule Le filet (2018) et le Tome 3 La Cage (2019).

Nous plongeons vraiment dans le noir islandais. Nous sommes fin 2010, début 2011, en pleine crise économique et boursière islandaise, au moment où le volcan au nom imprononçable est prêt à exploser.

Sonja, jeune maman au départ sans histoire, se retrouve divorcée, sans le sou, sans appartement, quand son mari Adam, riche banquier, et son fils Tomas de 9 ans, la découvrent au lit avec Agla son amante. Pour récupérer au moins une garde alternée de son fils, il lui faut d’urgence de l’argent. Et en empruntant aux mauvaises personnes, elle se retrouve piégée, obligée de devenir passeuse de drogue de l’Europe vers l’Islande, ne sachant comment s’échapper de cette situation et, en même temps, prenant très au sérieux le personnage de femme d’affaires qu’elle a créé comme couverture pour expliquer ses nombreux voyages.

Bragi, un douanier proche de la retraite commence à s’intéresser à cette jolie jeune femme, toujours tirée à 4 épingles, semblant sortie d’un magazine. Quant à Agla, qui travaille dans la finance, elle essaie de faire face à la brigade financière suite à de nombreuses évasions fiscales.

C’est un roman qu’on ne lâche pas, nerveux car composé de chapitres courts de 2-3 pages. C’est une Islande très loin de la carte postale touristique, mais qui semble très réaliste avec des personnages attachants, très chahutés par la vie.

Je viens de terminer le Tome 2, Le Filet, tout aussi passionnant, où on retrouve les mêmes personnages.

Catégorie : Policiers et thrillers (Islande). Traduction : Jean-Christophe Salaün.

Liens : chez Métailié, au Cercle Points.

Le schmock

Franz-Olivier Giesbert, Le schmock, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

A certains égards, le dernier livre de Franz-Olivier Giesbert aurait pu s’appeler Le nazisme pour les nuls. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un traité pédagogique, mais d’un roman. Et d’un roman léger, en plus, sur un des sujets les plus graves qui soient.

L’auteur n’a pas tort d’affirmer que, face à ce délire collectif, les personnages de roman nous donnent plus de chances de comprendre comment l’on en est arrivé là que des ouvrages savants : il faut des névroses et de la passion pour rendre compte de la folie. Cela étant, si l’on admire l’élégance avec laquelle Giesbert enchâsse des informations dans son récit en allant toujours à l’essentiel, et si l’on se sent vengé en voyant comment il traite Hitler, on peut difficilement conclure que l’on a désormais compris la montée du nazisme : un certain mystère demeure, après comme avant, et Giesbert n’y peut rien. Mais il a bien fait d’oser un roman, avec de l’humour et de l’amour, sur cette page glaçante de l’Histoire. Et tant pis pour les petites maladresses, typiques d’un auteur suroccupé et qui écrit un peu vite : il y a des moments de grâce, aussi, et l’ensemble est fort réussi. A conseiller aux jeunes, en particulier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Toute une vie et un soir

Anne Griffin, Toute une vie et un soir, Delcourt, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Sacré caractère, ce Maurice Hannigan. Accoudé au bar d’un hôtel, dans un coin de province irlandaise, il trinque, seul, à la santé de ceux qui ont compté dans sa vie, et il la raconte, sa vie, car à plus de quatre-vingt ans il est temps qu’il parle, qu’il dise ses chagrins, ses culpabilités, ses secrets. Il s’adresse à son fils Kevin, parti vivre aux États-Unis et qui n’est pas là pour entendre le récit de «toute une vie et [d’] un soir», ce soir déterminant où c’est nous qui recueillons le témoignage de Maurice. Il nous dit les rapports de force entre riches et pauvres dans l’Irlande d’avant-guerre, la grandeur et la décadence de la famille Dollard en particulier, et la revanche du petit paysan. Il nous dit ses amours, aussi, avec leurs bonheurs sans nom et leurs difficultés – toutes les formes d’amour : fraternel, amoureux, paternel… Et la mort, les fantômes, les blessures inguérissables.

Ce très beau roman est touchant au possible et de petits rebondissements relancent sans cesse l’intérêt psychologique. Il a en outre le mérite de se donner à lire sans prétention : il n’expose pas avec fierté une construction pourtant remarquable ; il déroule simplement son rythme parfait. C’est un bonheur – même si l’ensemble est dramatique, d’autant qu’une touche d’humour, qui fait partie intégrante du caractère du personnage, donne de la rondeur aux situations ou à ce qu’il en fait.

Une belle découverte.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Claire Desserrey.

Liens : chez l’éditeur.

Octobre

Søren Sveistrup, Octobre, Albin Michel, 2019

Par Florence Montségur.

Ça va bientôt être la saison de faire des bonshommes en marrons. Ça pourrait être mignon. Mais une fois qu’on a lu Octobre, l’idée fait froid dans le dos.

Un marginal a avoué avoir enlevé et tué la fille de Rosa Hartung, ministre danoise des affaires sociales ; Rosa et son mari tentent, un an plus tard, de retrouver une vie à peu près normale. Mark Hess, enquêteur à Europol, réputé avoir des ennuis avec sa hiérarchie, débarque à Copenhague avec son petit sac de voyage, trempé jusqu’aux os parce que c’est l’automne et qu’il pleut vraiment beaucoup. Naia Thullin n’aime pas travailler à la crim’, elle voudrait se faire muter au service de lutte contre la cybercriminalité ; mais on a retrouvé le cadavre mutilé d’une femme et il faut bien y aller, y aller avec ce Mark Hess pas très clair et pas très coopératif.

Les personnages secondaires sont un peu stéréotypés : ce sont de mauvais flics permettant le succès d’enquêteurs à la fois plus doués et plus moraux. Mais le roman est inlâchable. Meurtres sanguinaires, inquiétude, rebondissements, ratés et fausses pistes… Un thriller de bon niveau, un auteur à suivre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Danemark). Traduction : Caroline Berg.

Liens : chez l’éditeur.

Le sport des rois

C. E. Morgan, Le sport des rois, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de parler de ce livre, remarquable à de nombreux égards, mais que j’ai mis deux mois à terminer, ce qui n’est pas forcément bon signe.

Ce qui m’a freiné, outre des circonstances extérieures, est d’abord sa longueur, 650 pages bien tassées, mais aussi son niveau d’exigence. Sur une trame classique, centrée autour d’une famille sur trois générations, l’auteure brasse de nombreux thèmes typiquement américains : l’ambition, le rôle des pionniers, la soif de réussite, la rigidité caractérielle des parents élevés dans la tradition, le racisme à l’égard des Noirs, la religion comme vecteur de résistance ou de passivité… Mais elle y mêle aussi des thèmes plus universels, en tirant parti du métier pratiqué par ses héros, l’élevage de chevaux de course. Ce qui conduit à des réflexions sur l’évolution, la génétique, la dégradation de la nature, la naissance et la mort… Il faut donc admettre, dans ce qui constitue bel et bien un roman, et un roman prenant, des passages parfois obscurs, ou encore poétiques ou fabuleux, dont on admire la virtuosité mais en se sentant parfois dépassé.

Pour autant, ce n’est pas un roman cérébral, qui manquerait de vie ou de chair : autour des chevaux, d’une ferme, de rapports familiaux tendus et complexes, de l’emprise du désir, de la détresse d’un jeune Noir dont le destin semble tracé d’avance mais qui tient tête, l’auteure crée des scènes d’une grande intensité. On n’oublie pas, le livre refermé, sa manière saisissante de traiter de la guerre des sexes et de l’inépuisable colère des Noirs, exprimée dans la deuxième partie au travers d’un personnage de Révérend inoubliable. Rien que pour le sermon qu’il adresse à sa communauté, entre sainte colère et infinie tendresse, ce livre vaut le détour. Mais disons qu’il se mérite.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Le journal de ma disparition

Camilla Grebe, Le journal de ma disparition, Calmann Lévy, 2019

Stylo-trottoir : Marie, la soixantaine, en vacances.

« Ça se passe en Suède, dans un petit village de montagne où il y a peu d’habitants. Les industries ont fermé, les gens sont désoeuvrés.

Il y a trois personnages principaux. Une jeune femme, dans la police, qui a découvert un cadavre avec des amis quand elle avait dix-sept ans. Le cadavre d’une petite fille de cinq ans. L’affaire est non résolue et la policière se retrouve, huit ans plus tard, à faire partie de l’enquête lorsqu’elle est réouverte. Elle se retrouve donc dans le village dont elle avait voulu partir.

Les deux autres personnages principaux sont une profileuse, qui fait partie de l’équipe dans laquelle travaille la policière, et son mari, policier également. Le couple disparaît (au début du livre, hein, ceci ne dévoile rien d’essentiel). La profileuse va réapparaître, mais elle a perdu son journal intime… et c’est important.

On est assez vite dans l’intrigue et c’est très prenant. Aussi, l’auteure adopte une démarche narrative originale que j’ai beaucoup aimée : il y a une narratrice ordinaire, mais elle laisse de temps en temps un personnage s’exprimer directement, au « je ». C’est surprenant et très réussi. Ajoutons à cela qu’il y a de l’action, de nombreux rebondissements, et une fin étonnante…

J’ai vraiment beaucoup aimé. »

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur. Du même auteur, voir aussi notre critique d’Un cri sous la glace, par François Lechat.

Le coeur blanc

Catherine Poulain, Le cœur blanc, L’Olivier, 2018

Par Brigitte Niquet.

Après nous avoir fait vivre en direct l’existence des damnés de la mer d’Alaska (avec Le grand marin, premier roman de l’auteur, grand succès), Catherine Poulain vire de bord à 180° et nous transporte chez les damnés de la terre de Provence, les « saisonniers » qui tout l’été cueillent et ramassent sous un soleil de plomb les fruits et les légumes qui régaleront les autres (lesquels, s’ils ont lu ce roman, auront peut-être quelques scrupules à s’empiffrer de tendres asperges ou d’abricots juteux). Le travail est harassant et le repos quasi inexistant car dans ce monde ultraviolent, outre l’exploitation forcenée dont ils sont victimes de la part de leurs employeurs, ceux et surtout celles qui baissent la garde sont des proies désignées pour leurs coreligionnaires qui « décompressent » comme ils peuvent, entre sexe – c’est-à-dire souvent viol, éventuellement collectif – alcool et drogue, et pourquoi pas les trois en même temps, sous l’œil de la patronne du bistrot, qui s’en fout pourvu que les consommations soient réglées ponctuellement.

Vous êtes encore là, chers lecteurs ? Alors, si tant de barbarie ne vous a pas rebutés d’emblée, vous aimerez sans doute Le cœur blanc et vous intéresserez jusqu’au bout au destin de Mounia et surtout de Rosalinde, « la tigresse aux cheveux rouges », l’héroïne principale du roman. Comme on voudrait que la tendresse qui unit un temps les deux femmes soit assez forte pour les sauver de l’enfer ! Mais on pressent que ce sera difficile : «  N’abandonne jamais ta liberté pour quelqu’un, Mounia », dit Rosalinde à sa compagne. Et chacun sait que la liberté se paye cher.

Quant au style, il est, lui aussi, hors du commun, parfois lyrique, original en ce sens qu’il bouscule allègrement la syntaxe, intégrant les dialogues au récit sans ponctuation particulière, ce qui donne à la narration un côté brouillon, haletant, qui convient particulièrement au genre. Il faut cependant avouer que les descriptions, très nombreuses et très réussies, sont un peu longuettes, surtout quand l’action se traîne ou se révèle trop répétitive. On continue à lire cependant, tant Rosalinde est attachante et tant on veut savoir si les loups qui la guettent vont ou non la dévorer. Le final est une apothéose où se concentrent en dix pages les événements vers lesquels tout le livre converge. On sort de cette lecture comme un boxeur sonné par trop de coups. Il faut du temps pour s’en remettre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises

François Reynaert, Nos ancêtres les Gaulois et autres fadaises, Fayard, 2010 (disponible au Livre de Poche)

Par François Lechat.

La critique de Catherine sur L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça m’a rappelé un autre livre du même genre, dont j’aurais dû parler à l’époque. François Reynaert s’adresse aussi à un large public de non spécialistes, qui peuvent être allergiques à la discipline historique mais qui le liront pourtant avec passion du début à la fin. C’est qu’il possède beaucoup d’humour, et un extraordinaire talent pédagogique : phrases courtes, récits rectilignes, synthèses fulgurantes. Mais son livre a aussi une grande ambition. Comme le dit son titre, ou encore le bandeau publicitaire, il s’agit d’écrire « L’Histoire de France sans les clichés », et donc de passer par tous les temps forts et toutes les périodes en redressant systématiquement les légendes et en restituant la vérité telle que l’on établie les meilleurs spécialistes au cours des dernières décennies (contrairement à ce que l’on pourrait croire, rien n’évolue davantage que la connaissance de l’Histoire). Cela donne à l’ouvrage l’allure d’un jeu de massacre (chaque chapitre ébranle nos certitudes, surtout si nous avons de la culture), mais aussi d’une joyeuse découverte : cette histoire de France est bien plus passionnante que les légendes officielles. Plus modeste, plus ouverte sur le monde, plus humaine. Et, dans la mesure où je peux en juger, parfaitement rigoureuse.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez Fayard ; au Livre de Poche ; autres livres de François Reynaert.

L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça

Catherine Dufour, L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, Fayard, 2012 (disponible en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Tous sur le pont, embarqués avec Catherine Dufour sur son bateau de l’Histoire, bien accrochés au bastingage, nous observons cette mer tour à tour calme et démontée, et longeons la côte sur laquelle se déroulent les événements de l’An zéro à l’An 2000.

Prenons un exemple au hasard pour nous faire une idée de ce voyage :

Le jour de la bataille de Poitiers, personne ne parie un sol sur les Anglais. Ils sont bien moins nombreux que les Français : sept mille contre quinze mille. En plus, ils crèvent de faim. Terrifiés et affamés, ils proposent de rendre leur butin en échange d’un bon repas et offrent la paix en dessert. Mais Jean le Bon ricane grassement. Il envoie les émissaires anglais siffler sur la colline avec un petit bouquet d’églantines et se prépare au combat. Avant même que la bataille ne commence, ses deux généraux échangent des mots et vont bouder chacun de leur côté. Alors Jean le Bon lance l’assaut à leur place. N’écoutant que leur courage, ses soldats se précipitent. En sens inverse. Jean le Bon se retrouve donc tout seul face aux Anglais. Il se défend comme un beau diable, assisté par un de ses fils qui hurle : « Père ! Gardez-vous à gauche ! Père ! Gardez-vous à droite ! » Au terme d’un combat épique et ridicule, le roi est capturé. Bizarrement, cette gaffe monumentale vaut à Jean le Bon une réputation de courage chevaleresque. Et coûte les yeux de la tête à la France, qui doit payer sa rançon. Pour l’occasion, on invente une monnaie promise à un long avenir : le franc.

Ce petit livre de 295 pages – forcément un peu rapide – se lit donc comme un roman ! Amusement et instruction garantis.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur et en Livre de Poche.

L’herbe des nuits

Patrick Modiano, L’herbe des nuits, Gallimard, 2012 (disponible en Folio)

Stylo-trottoir : Dame entre deux âges, dans un train.

« Je viens de lire L’herbe des nuits. C’est un fan de Modiano qui me l’avait offert. Je le comprends : c’est bien écrit et ça vous embarque. C’est un kaléïdoscope du passé et du présent car le personnage, Jean, arpente les coins de Paris où, des années plus tôt, il avait connu Dannie, une amie disparue. Il convoque ses souvenirs à l’aide d’un petit carnet noir datant de l’époque, et nourrit son enquête à l’aide d’un dossier de police. Ça se situe entre la promenade mélancolique, l’enquête et la réflexion sur la vie. La démarche de ce personnage et son résultat ne sont pas très clairs, tout est dans le… Enfin, c’est sensible et cela évoque intelligemment ces questions qu’on se pose dans la vraie vie et qui ne trouvent pas de réponse ou qui nous laissent dans le doute. C’est un genre en soi, mais une bonne expérience à faire. Peut-être en arpentant Paris avec Jean : Paris au mois d’août ! »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur (en Folio).

Stoneburner

William Gay, Stoneburner, Gallimard (La Noire), 2019

Par François Lechat.

Un roman noir à l’américaine, avec ce que cela apporte de couleur locale : des voitures démentes, une blonde incendiaire, un shérif corrompu, des dollars à foison, une traque impitoyable, un road trip à travers plusieurs États… Tout tourne autour d’un coup de chance qui profite à un rescapé du Vietnam abîmé du ciboulot et à la blonde, qui se lancent dans une cavale burlesque dont le véritable héros est une Cadillac au destin inoubliable. La deuxième partie, elle, rembobine le film et reprend le récit sous un autre angle, plus posé, plus sombre, plus violent. J’ai préféré la première partie, peut-être parce qu’elle est moins réaliste, peut-être parce que la seconde est plus lente. Mais peu importe : c’est écrit au couteau, sans commentaire inutile, avec des phrases simples et efficaces qui font sentir l’essentiel entre les lignes. Si vous aimez le côté mal peigné des Etats-Unis, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean-Paul Gratias.

Liens : chez l’éditeur.

Le matin est un tigre

Constance Joly, Le matin est un tigre, Flammarion, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Alma, la quarantaine, bouquiniste, est mariée à Jean, acteur. Ils ont une fille de 14 ans, Billie, qui ne va pas bien ; elle souffre d’un mal étrange, que les médecins peinent à diagnostiquer, et dépérit de plus en plus. Alma, si proche de sa fille, se sent responsable de ce mal, qu’elle imagine tel un gros chardon qui étouffe la poitrine de Billie.

Et Alma porte des valises de plus en plus lourdes au fur et à mesure de la maladie de Billie – Alma qui n’a jamais vraiment réussi à affronter les problèmes et qui, depuis toujours, se réfugie un peu trop dans ses rêves pour ne pas affronter les difficultés de la vie.

Un joli premier roman, sortant des sentiers battus, empreint de poésie et de botanique, un peu surréaliste, qui parle de Breton, Queneau et Vian. Une écriture fine, imagée, et la très belle histoire d’un trop plein d’amour maternel et filial.

Ce livre fait partie de la sélection 2019 du prix Lire Elire des Bibliothèques pour Tous Nord Flandre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une femme simple et honnête

Robert Goolrick, Une femme simple et honnête, Anne Carrière, 2009 (disponible en 10-18)

Par François Lechat.

Sexe, mensonge, argent, luxure, amour, vengeance, et en toile de fond la misère qui guette les pauvres et la folie qui peut nous prendre tous… Dès son premier livre, l’auteur d’Après l’incendie recentre la condition humaine sur ses dimensions les plus romanesques, et assume jusqu’au bout. Il n’effleure pas ces thèmes au fil de son récit : il les place au cœur de son écriture, il les nomme, les explicite, les illustre et les développe, leur donne chair et âme, au risque parfois d’un certain surplace, mais avec pour bénéfice de les amplifier, de les magnifier. On peut trouver cela irritant, surligné, ou aimer au contraire cette plongée dans des émotions, des sentiments, des décors si intenses. L’histoire en tout cas est prenante, les personnages difficilement oubliables, et le contexte inhabituel – l’hiver glacé du Wisconsin, au début du 20e siècle. Sous une couverture élégante et classique, une histoire sulfureuse qu’on lâchera en cours de route si l’on n’est pas convaincu que la pulsion sexuelle est la plus puissante de toutes.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez Anne Carrière ; en 10-18.

La sirène et le scaphandrier

Samuelle Barbier, La sirène et le scaphandrier, éd. Hugo Cie, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

La couverture bleue l’annonce dès le départ, c’est un roman d’été, à lire tranquillou au bord de la piscine, un verre glacé à la main. Certes, dès le début, on se doute un peu de la fin, mais je suis une bibliothécaire bénévole qui pense que quasi tout livre mérite d’être lu pourvu qu’il apporte du plaisir au lecteur.

Zach, texan, la trentaine, vient d’être emprisonné à New York : il en a pris pour six ans. Bien décidé à ne pas faire un jour de plus, il suit les conseils d’un animateur et décide, pour s’occuper et rester zen, de correspondre avec une jeune femme.

Hannah, la trentaine aussi, est londonienne et tout aussi prisonnière que Zach car elle souffre depuis deux ans d’une profonde agoraphobie qui l’empêche de quitter son domicile. C’est son psy qui lui a conseillé cette correspondance.

De lettre en lettre, car ce roman est épistolaire (et ça j’aime car je trouve que ce type de roman est rare), Zach va apprendre à supporter son long enfermement et Hannah à quitter la prison qu’elle s’est elle-même construite.

Un roman à deux voix, qu’on ne quitte pas. L’histoire de deux êtres qui se sauvent mutuellement. Pas le roman de l’année, mais un bon petit plaisir de lecture, car l’écriture est belle.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Ce livre a reçu le Prix Télé-Loisirs du roman de l’été.

Laurie

Stephen King, Laurie, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle de 41 pages, qui paraît d’abord innocente, vous plonge soudain dans la peur. Stephen King vous touche gentiment, il vous raconte une histoire sans prétention : blasé, vous vous dites que « Ouais, on sait bien que… C’est pas nouveau »; fleur bleue vous pensez « Comme il est mignon le petit chien ! »; enfin, vous êtes là, le chien roulé en boule à vos pieds, vous êtes presque endormi, juste un peu en alerte parce que vous savez qu’avec Stephen King il y a toujours du thriller dans l’air… Et puis paf ! Ça y est, vous tremblez.

Et comme elle est disponible gratuitement en PDF, la voilà, y a qu’à cliquer ici.

Évidemment, c’est un coup de pub pour tenter de vous faire acheter le dernier roman de S. King traduit chez Albin Michel. Mais on n’est pas obligés de se laisser faire et c’est un coup de pub qui fait passer un bon moment. Surtout que la traduction est excellente.

Catégorie : Nouvelles ; Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Une Odyssée

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée, Flammarion, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Quand Daniel Mendelsohn, professeur de langues anciennes à la petite université de Bard College, accède à la demande de son père, alors âgé de plus de 80 ans, d’assister à son séminaire de Licence 1 sur l’Odyssée d’Homère, il ne mesure pas encore quelle épopée personnelle il s’apprête à effectuer lui-même.

Bien loin d’un exposé académique sur les aventures édifiantes d’Ulysse, guerrier rusé, super héros et victime des dieux, le cours de Daniel, très interactif, invite constamment les étudiants à réagir au texte, à s’interroger sur la vraie nature d’Ulysse et ses multiples facettes, mais aussi sur celle de son fils Télémaque, longtemps privé de père. De son côté, bien loin d’être un étudiant discret, Jay Mendelsohn se prend au jeu, participe aux débats, apporte aux jeunes étudiants le regard d’un homme qui a beaucoup vécu et n’hésite pas à introduire la contradiction. Daniel est ainsi amené à découvrir et à explorer des visages de son père qu’il ne soupçonnait pas. Les relations entre Jay et Daniel se superposent alors à celles d’Ulysse et de Télémaque. Sans jamais se détacher de l’Odyssée d’Homère, l’auteur parvient ainsi à effectuer une double lecture des faits et des personnages.

Cette aventure familiale et culturelle prend encore une autre dimension quand Jay et Daniel effectuent ensemble une croisière qui les mène « sur les traces d’Ulysse ».

Ce roman biographique est vraiment passionnant. Érudit sans jamais être ennuyeux, il propose une nouvelle approche de l’Odyssée et une découverte d’un père et d’un fils qui prouvent, si besoin en était, que les grandes œuvres ont encore bien des choses à nous dire !

Précision importante : bien sûr ce roman ravira particulièrement les lecteurs familiers du grec ancien mais point n’est indispensable de pratiquer Homère dans le texte pour être sensible à cette odyssée.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Liens : chez l’éditeur. Ce livre a reçu le Prix Transfuge du meilleur livre américain en 2017, le Prix Méditerranée 2018.

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