Le Grand écrivain

Jean-François Merle, Le Grand écrivain, Arléa, 2018

Par Dominique Bernard.

Fiction brillante et décapante du petit monde des éditeurs parisiens.

Le narrateur est un jeune écrivain parisien à court d’inspiration. Il a publié un seul roman, médiocre. Il est aux abois, il a mangé son à-valoir et il est menacé d’un procès par son éditeur, lui-même en difficultés financières.

Cet éditeur, justement, va lui proposer un marché : écrire la biographie d’un auteur, le grand écrivain  André Maillencourt, gloire internationale, traduit en plusieurs langues, qui a fait la fortune de la maison d’édition mais n’a rien publié depuis six ans. Sa biographie viendrait à point pour renflouer les caisses. Seule condition : notre jeune écrivain doit travailler « en nègre » et garder le secret absolu sur son travail. Il accepte (a-t-il le choix ?), et c’est là que ses ennuis commencent.

Le grand écrivain n’est pas coopératif pour écrire ses mémoires, peu importe, « ma foi, ce sont des mémoires, nous ferons comme les autres, nous enjoliverons ».

Le dernier livre du grand écrivain, a priori cruciverbiste,  s’appelle Espoir trahi, en cinq lettres (vous avez deviné ? NDLR). Ce livre provoqua une polémique. Lors de la sortie de ces Mémoires, l’accueil est réservé, puis on passe « aux commentaires des commentaires »

Ce roman est vif, très bien construit, on rit beaucoup et les éditeurs doivent rire jaune. Toutes les scènes fourmillent de détails très justes (les entrevues, le restaurant, le cocktail lors de la sortie « des mémoires ».  L’épilogue est un peu maigrichon, mais on lui pardonne (avons-nous le choix ?).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Surtensions

Olivier Norek, Surtensions, Michel Lafon, 2013 (disponible en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

Voici le dernier opus de la trilogie d’Olivier Norek basée sur Victor Coste et son équipe, de la police judiciaire de la Seine St Denis (93).

Après les banlieues, nous plongeons dans l’univers carcéral, monde où il ne fait pas bon vivre, surtout si vous êtes jeune et faible, car très vite vous devenez la « poupée » ou le punching-ball des gros bras qui mènent la danse. Et c’est le cas de Nunzio, petit braqueur de bijouteries de luxe qui s’est fait prendre bêtement avec la montre d’un casse au poignet. Sa sœur Alex, chef de la bande, n’a de cesse de faire sortir son frère de prison car elle sait que moralement il n’y tiendra pas longtemps.

Victor Coste ne va pas bien, il envisage sa démission de la PJ après quinze années de bons et loyaux services, après avoir vu tant de crimes et de noirceur qu’il n’en peut plus. Mais l’enlèvement d’un ado, suivi d’une bévue de la BRI, le remettent pour un temps en selle. L’auteur du rapt se retrouve rapidement en prison. Quel rapport entre Nunzio le petit braqueur, le responsable du rapt, un tueur serbe, un pédophile et un assassin qui crie son innocence, tous emprisonnés au même endroit ?

De nouveau Norek nous offre un polar haletant, plein de tensions, où toutes les histoires s’imbriquent petit à petit : vous savez, l’effet papillon. L’écriture est toujours fluide et on sent l’exactitude de l’ancien flic. Et dans l’attitude de Coste le héros, dans ce livre sombre et intense sur l’état des prisons et de la justice, on sent les questionnements de l’auteur.

Du très bon polar.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket. Voir aussi nos critiques de Code 93Territoires, Entre deux mondes et Surface.

Territoires

Olivier Norek, Territoires, Michel Lafon, 2014 (disponible en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

Ce roman est le second de la trilogie débutant par Code 93.

La brigade des Stups est en train d’effectuer sa dernière planque de surveillance d’un jeune caïd, dealer de banlieue, quand celui-ci est assassiné sous leurs yeux. Dans la foulée, les 2 autres dealers locaux sont, l’un, abattu, et l’autre, mort après avoir été torturé. Pas de doute, c’est le début d’une guerre de » Territoires » dans les cités d’une ville de Seine St Denis. L’équipe de Victor Coste reprend du service. La mort, dans une des tours de la cité, d’une vieille dame bien sous tous rapports serait-elle liée au trafic ?

De nouveau on se trouve face à un polar passionnant qu’on ne lâche plus. Car en plus de l’enquête, il y a la plongée dans les services de police affectés à ces cités difficilement contrôlées. On découvre comment la maire d’une ville pauvre, où ont été construites des cités peuplées de familles et de jeunes qui n’ont quasi plus ni espoir ni réel avenir, peut acheter une certaine paix sociale. Comment se faire malgré tout réélire quand le taux d’abstention dans le 93 est le plus élevé de France. Comment une émeute, qui peut se déclencher en quelques secondes telle une trainée de poudre, peut  parfois être utile à la municipalité.

On sent qu’Olivier Norek a bien été confronté à tout cela. Et le constat est dérangeant et limite effrayant. Après une telle lecture, je ne regarderai plus les reportages sur les banlieues chaudes de la même manière.

Ce roman peut être lu indépendamment du premier, Code 93 ; l’équipe de policiers est la même, mais l’intrigue est tout autre.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket. Toutes nos lectures de Norek sont regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

Code 93

Olivier Norek, Code 93, Michel Lafon, 2013 (disponible en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

Code 93 est le tout premier roman d’Olivier Norek, et le premier d’une trilogie composée aussi de Territoires et Surtension. Olivier Norek a été très longtemps policier, capitaine de la PJ du 93 justement (Seine St Denis), donc c’est peu de dire qu’il connaît son sujet et que tout sent le vrai et le vécu.

L’équipe du Capitaine Coste de la brigade criminelle du 93 est confrontée à des cas incroyables : un cadavre criblé de 3 balles se réveille en pleine autopsie ; un toxico meurt d’étranges brûlures… L’enquête démarre sur les chapeaux de roue, et il ne nous en faut pas plus pour ne plus lâcher ce roman. On plonge dans le quotidien d’une brigade de banlieue, dans un département où le taux de délinquance est l’un des plus élevés de France. Le ou les tueurs jouent au chat et à la souris avec les flics. Et qu’est ce code 93 qui apparaît sur de vieux dossiers sortis de la procédure judiciaire ? Pourquoi des hommes de pouvoir essaient-ils de minimiser ce fameux code ? D’ailleurs, que faire de la Seine St Denis, département limitrophe qui va faire partie du grand Paris, mais dont la précarité et la criminalité le coupent de son illustre voisine ?

Certes ce premier roman présente quelques faiblesses : certaines explications pourraient être un peu plus poussées, certaines tournures de phrases améliorées, mais c’est un sacré bon premier polar, avec une vraie toile de fond, des personnages réalistes, et la vérité finale fait froid dans le dos.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; en Pocket. Toutes nos lectures de Norek sont regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

Je ne suis pas seul à être seul

Jean-Louis Fournier, Je ne suis pas seul à être seul, J.-C. Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Certes, on n’est jamais seul à être seul dans ce monde d’Ultramoderne solitude que chantait Souchon. Mais en est-on moins seul, surtout quand la compagne de votre vie a tiré sa révérence avant vous (voir Veuf !, du même auteur) ? Sans parler des voisins, partis on ne sait où, en vacances sans doute, ces lâches qui abandonnent un vieil écrivain avec pour seul interlocuteur sa page blanche, qu’il peine à remplir maintenant que plus personne n’est là pour la lire derrière son dos.

Qu’écrit-il, d’ailleurs ? « Quand ça va mal, j’écris mes malheurs, pour essayer d’en rire… » Voilà, Fournier va, une fois de plus, rire de ses malheurs et essayer de faire rire ses lecteurs, enfin ceux qui sont sensibles à son humour noir, très noir et très décalé, très « desprogien ». Desproges est mort, d’ailleurs, et si « la vraie solitude, c’est celle que l’on ressent lorsque ceux qu’on aime ne sont plus là », Fournier est aux premières loges après le décès de nombre de ses amis, de son épouse, de ses fils, de son éditeur… Mais forcément, il est octogénaire, et on n’atteint pas cet âge avancé sans laisser des cadavres derrière soi. « J’arrive à cette ultime solitude, où tous mes contemporains disparaissent. »

Ses rapports avec la solitude sont d’ailleurs compliqués et ambigus. En témoigne la phrase de Barthes mise en exergue : « Je n’ai pas envie de solitude, j’en ai besoin ». Besoin de solitude mais incapacité à la supporter quand elle est imposée : vieille histoire. Il remarque ironiquement : « Les Anglais ont deux mots pour parler de la solitude : loneliness et solitude. Le Français n’a qu’un mot, pas besoin de deux, on lit sur son visage. Il n’a pas le flegme britannique.»

On aimerait tout citer, tant c’est la forme qui prime et non le fond, somme toute banal. Le livre progresse au fil de ces petites phrases ravageuses qui constituent chacune un paragraphe, deux lignes, trois lignes, rarement plus. Des phrases que l’on a envie, surtout quand on avance en âge, d’apprendre par cœur ou de découper et de coller partout autour de soi. « Memento mori », souviens-toi que tu vas mourir, disaient les Latins. Oui, mais en attendant, on vit, et pas tout seul si possible, pas tout seul. « Je ne suis pas altruiste, je ne pense qu’à moi, mais j’ai besoin des autres […] J’ai besoin des autres pour tenir debout. » Belle conclusion pour ce faux misanthrope au cœur tendre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

J’ai perdu Albert

Didier van Cauwelaert, J’ai perdu Albert, Albin Michel, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Apiculteur passionné qui complète cette activité peu lucrative par un emploi de garçon de café, Zak, en prenant un matin la commande de Chloé, ne se doute pas que sa vie va être soudainement bouleversée. En effet, Albert, qui avait investi depuis plusieurs années le cerveau de Chloé, décide de changer de partenaire et de prendre possession de celui de Zak. Chloé, reconnue comme une voyante hors pair, capable d’éviter maintes catastrophes en anticipant des accidents ou en déjouant des projets très mal intentionnés, se trouve brutalement dépossédée de toute capacité à prévoir les événements. Elle perd sa crédibilité et met à mal une clientèle hautement rémunératrice. De son côté, Zak a la tête envahie d’informations dont il n’a que faire et dont il ne demande qu’à se débarrasser, avant de se laisser envoûter, comme Chloé avant lui, par le très encombrant Albert.

Qui est Albert ? Quel but poursuit-il ? Ces questions sont très rapidement éclairées pour le lecteur qui suit avec amusement les péripéties de Zak et de Chloé. Zak n’a manifestement pas été choisi au hasard par Albert que le destin des abeilles préoccupe particulièrement…

Quant à Chloé, d’abord sidérée, elle se sent tout à la fois frustrée, jalouse, libérée… Autant dire que rien n’est simple dans sa relation avec Zak dont la vie est désormais liée à la sienne.

Le trio fusionnel n’a qu’un temps, et l’issue ne surprend guère le lecteur, ce qui n’ôte rien à l’intérêt du livre qui se trouve finalement ailleurs. Car sous des aspects fantaisistes sinon loufoques, cette histoire mouvementée, plaisante et bien écrite, aborde des sujets fort sérieux qui touchent à l’avenir de notre planète, aux enjeux les plus sérieux de notre avenir, et plaident la cause d’un savant génial dont les intentions humanistes n’ont pas toujours été comprises de son vivant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’On dirait nous, du même auteur.

My Absolute Darling

Gabriel Tallent, My Absolute Darling, Gallmeister, 2018

Par François Lechat.

L’éditeur tient à le faire savoir : Stephen King a qualifié ce premier roman de « chef-d’œuvre ». On comprend pourquoi, car l’histoire est prenante, la tension monte, certaines scènes sont inoubliables, et les personnages principaux encore plus. Il y a le père, Martin, un Américain tendance survivaliste, charismatique et vénéneux. Il y a sa fille, surnommée Turtle (la tortue), adolescente maigre et efflanquée, gênée par son corps disgracieux, encline à douter sans cesse d’elle-même (il faut dire que son père y contribue fameusement), incapable d’exprimer ce qu’elle ressent, mais qui possède des ressources inouïes. Et il y a un duo de lycéens improbables, David et Brett, qui multiplient les joutes verbales acrobatiques, à mille lieues de Turtle, fascinée par tant d’aisance. L’essentiel tourne cependant autour du père et de la fille, autour de la question de savoir si Turtle va oser se libérer d’une emprise de plus en plus toxique, qui la révolte mais à laquelle elle consent. Comme nous sommes aux Etats-Unis, c’est de manière très physique que tout cela va se jouer : dans une nature luxuriante, échevelée, souvent hostile, toujours présente ; et à coups d’armes en tout genre, présentes en grand nombre chez Turtle et son père, et qu’elle ne cesse de démonter, de nettoyer, d’essayer. Vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché, par moment, et ne pas craindre d’être un peu largué devant tant de plantes inconnues et de modèles de fusil qui ne nous disent pas grand-chose. Mais le cœur du roman est ailleurs, dans le monologue intérieur de Turtle, ses déchirements, ses hésitations, ses émotions violentes et réprimées, sa difficile émancipation. Un roman âpre et d’une grande maîtrise, juste un peu long, un peu lent. Et dont la quatrième de couverture est parfaitement mensongère, sauf en ce qui concerne le coup de chapeau de Stephen King : c’est bien un chef-d’œuvre, à destination de ceux qui aiment l’Amérique profonde.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

Midi

Cloé Korman, Midi, Seuil, 2018

Par Dominique Bernard.

Un roman qui révèle avec grâce la difficile confrontation de l’amour, de la réalité et de l’illusion.

Marseille, été 2000. Deux étudiantes de 20 ans, Claire et Manu, viennent de Paris animer un stage de théâtre pour enfants, encadré par Dom, 28 ans. Il s’agit de mettre en scène un passage de La Tempête de Shakespeare :

Le duc de Milan, Prospero, déchu et exilé par son frère, se retrouve avec sa fille Miranda et d’autres naufragés sur une île déserte. Pouvoir, liberté, amour, lequel sortira vainqueur ?

Dès le premier jour du stage, les deux étudiantes tombent sous le charme de Dom et de son « sourire astral ».  Malgré cet aveuglement (« l’obsession que j’avais de lui » dira Claire), les deux filles repèrent Joséphine, qui ne parle pas et reste à l’écart du groupe. Cette petite fille hérite, évidemment, du rôle du méchant dont personne ne veut, et aura, évidemment, un costume de monstre. Plusieurs incidents leur font deviner le drame de Joséphine, qu’elles veulent signaler aux services sociaux, mais Dom refuse.

La grâce naît du charme des jeunes animateurs et du groupe. Les animateurs encouragent chacun des enfants, ils les consolent, les rassurent, leur donnent confiance. Ils se mettent à hauteur d’enfant et sont touchés par « la tendresse dans chaque point de la jupe » du costume fabriqué par une maman.

La grâce vient aussi de l’écriture, car le récit est écrit avec la distance de l’âge adulte : quinze ans après les faits, lorsque Manu et la narratrice sont mariées et mères de famille. Le passé resurgit pour Manu et Claire qui se retrouvent : « On est arrivées ce soir en un lieu que nous avons soigneusement évité pendant des années. Celui où nous nous sommes peut être séparées pour éviter de nous dire ce que l’une savait, ou ce que l’autre ne voulait pas savoir ». La culpabilité est magiquement mise en image.

Pourquoi « Midi » ? Peut-être pour la lumière du sud et l’éblouissement d’un amour de vacances. Peut-être parce que le récit est écrit au midi de l’âge des protagonistes, quand la prise de conscience des erreurs fait basculer vers l’âge adulte. Et parce que « Midi le juste » vient sonner l’heure de payer le prix. « Certaines dettes sont trop élevées pour qu’on en vienne jamais à bout ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Notes à usage personnel

Emilie Pine, Notes à usage personnel, Delcourt, 2019

Par Jacques Dupont.

À la fin du livre, j’avais le sentiment d’un long article d’un journal féminin, pas mal, un peu banal, facile peut-être. Et puis, un ami m’a dit que sa sœur avait fini par lâcher que, bourrée, elle avait eu un rapport non consenti avec un gars qu’il connaissait : ils étaient les meilleurs amis. Le lendemain, le garçon lui avait présenté ses excuses, et elle avait répondu : « Ce n’est rien ». Voilà ce que, dix ans après, elle ne se pardonnait pas. J’ai alors repensé à Emilie Pine que je venais de terminer. Notes à usage personnel n’est pas un journal, l’auteure considère plutôt qu’elle a écrit une série d’essais. L’un d’eux évoque un viol, dans une séquence de vie où, gamine en rébellion, elle vit de manière dangereuse et en paie le prix. Le prix n’étant pas le viol, mais « je ne vaux rien », qui prétend que « je vais bien » jusqu’à le croire vraiment, et presque parvenir à me le faire croire à moi, lecteur.

Le livre s’ouvre sur une séquence émouvante, lorsque son père manque de mourir d’alcoolisme ; il y a ensuite la séquence « Les années bébé » ; les parents divorcés, « Se parler ou pas » ; « Saigner et autres crimes » … Les Notes forment un livre éminemment féministe, écrit par une femme « fatiguée d’être féministe », fatiguée de « voir que c’est aux femmes d’identifier le sexisme ».

Emilie a peur « d’être cette femme qui dérange. Et peur de ne pas déranger assez. » Elle a peur, mais elle le fait quand même. Elle nous décille les yeux, à nous hommes, et aux femmes tout autant.

Son livre a été primé dans son pays d’origine, l’Irlande. Je le recommande chaleureusement.

Catégorie : Essais, Histoire… Traduction : Marguerite Capelle.

Liens : Au moment de mettre cet article en ligne, la page du livre chez l’éditeur est presque vide — c’est étrange —, alors compensons en signalant la page que le Cercle culturel irlandais lui consacre.

Mon Père

Grégoire Delacourt, Mon Père, J.C. Lattes, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Ce que j’aime chez Grégoire Delacourt, outre sa façon d’écrire, c’est que chaque roman est totalement différent du précédent.

Edouard, divorcé, père de Benjamin, 9 ans, pénètre dans une petite église de village et fracasse avec rage et détermination le bénitier, les statues de Marie, les croix du Christ, les tableaux de la passion ; et même le ciboire, avec ses hosties consacrées, vole à travers le chœur. Un jeune prêtre arrive affolé, mais au lieu d’appeler la police, il se précipite pour soigner les mains d’Edouard, blessées dans sa fureur, et l’écoute avec empathie. Edouard est le fils d’un boucher trop tôt décédé et d’une grenouille de bénitier. Lors de son divorce, Benjamin, son enfant, est envoyé dans une colonie de vacances tenue par des prêtres bien connus de sa mamie.

Malgré l’appel du fils pour qu’on vienne le rechercher, les parents, pensant à un caprice, ne bougent pas. Benjamin va revenir triste, mutique, plein de cauchemars et refaisant pipi au lit ; et tout cela est mis sur le compte de la tristesse d’un enfant de divorcés. Il mettra longtemps à pouvoir verbaliser ce qui est arrivé…

On pourrait penser que Delacourt surfe sur un sujet d’actualité : la pédophilie dans l’église. Mais le roman, qu’une fois commencé je n’ai pu lâcher, est trop plein de colère et de vérité pour que l’on ne sente pas que cela touche l’auteur au plus profond. J’ai appris depuis que Delacourt était dans sa jeunesse en pension chez les Frères et que, si lui n’a pas été victime, il a vu certains de ses malheureux camarades sortir de la chambre du prêtre de garde de dortoir et s’enfouir sous leurs draps pour pleurer tout leur saoul.

C’est un roman violent, dérangeant, sincère et parfois horrifiant quand le prêtre, avec tendresse et quasi poésie, raconte les actes horribles qu’il a commis. Un roman sur la culpabilité, la colère, la vengeance, la lâcheté, le pardon, la justice.

Quant à la toute fin, elle est surprenante et au fond angoissante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’auteur ; voir aussi La femme qui ne vieillissait pas, du même auteur.

Surface

Olivier Norek, Surface, Michel Lafon, 2019

Par Brigitte Niquet.

Surface… On peut a priori rêver d’un titre plus attractif, surtout pour un polar. Pourtant, au fil de la lecture, on comprend combien ce choix est judicieux : si l’on excepte son acception mathématique, tous les sens propres et figurés du mot pointent, en effet, le bout de leur nez à un moment ou à un autre.

Qu’y a-t-il donc sous cette surface ? Pour faire bref, c’est l’histoire du capitaine Noémie Chastain, en poste au Quai des Orfèvres, à la Brigade des stups. Respectée sinon aimée de tous, elle adore son métier. Mais lors d’une opération presque routinière, elle se fait flinguer par un dealer qui lui balance une décharge de plombs en plein visage. Fin du prologue. Noémie ne sera plus jamais Noémie, elle fait partie désormais des « gueules cassées » et se rebaptise No, une manière comme une autre d’exprimer son refus de ce qui lui arrive.

Pour ne rien arranger, on découvre dans une première partie intitulée « En pleine tête » que loin d’être couverte d’honneurs, No, trop dérangeante, se retrouve mutée « provisoirement » dans un village au fin fond de l’Aveyron, soi-disant pour auditer un commissariat qui ronronne dans l’inaction. Il faut avouer que cette première partie ronronne un peu, elle aussi, et semble longuette, bien qu’elle n’occupe qu’une cinquantaine de pages. Elle fait penser aux scènes « d’exposition » dans les tragédies classiques. Nécessaires, sans doute, mais un peu fastidieuses quand même. Heureusement, il reste 400 pages, 400 pages menées tambour battant et divisées en trois parties : « En pleine campagne », « En pleine tempête » et « En plein cœur » (titres suffisamment évocateurs, peut-être, pour se passer de commentaires), 400 pages qui, elles, se dévorent d’un trait. Sur un rythme haletant, on y suit No qui, loin de se laisser placardiser, s’en va-t-en guerre, galvanisant ses nouveaux collègues, surtout lorsque refait surface une ancienne affaire datant de 25 ans (la disparition restée inexpliquée de trois enfants) que tout le monde avait, semble-t-il, oublié ou feint d’oublier, et qu’elle n’aura de cesse d’élucider.

Y parviendra-t-elle et s’ouvrira-t-elle ainsi la voie vers une possible reconstruction ? C’est tout l’enjeu de ce suspense dont l’auteur a bien mérité sa récente notoriété. Outre l’originalité de son intrigue et l’empathie manifeste qu’il éprouve pour son héroïne et nous fait partager, certaines scènes, comme l’incendie de la grange où  sont enfermés de nombreux animaux, sont des morceaux d’anthologie.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi notre critique d’Entre deux mondes. Toutes nos lectures de Norek seront regroupées à son nom dans le menu « Classement par auteurs ».

Désorientale

Négar Djavadi, Désorientale, Liana Lévi, 2016

Par Jacques Dupont.

Dans le métro parisien, M. Sadr – le père de la narratrice – n’emprunte jamais l’escalator. « L’escalator, c’est pour vous » – dit-elle, s’adressant directement au lecteur.

Dans Désorientale, il sera question de ce père, et de la famille Sadr sur plusieurs générations – depuis un Orient séculaire et quelque peu rêvé jusqu’à la chute du Shah et l’avènement de Khomeiny. On y verra une famille migrer pour la France, et une jeune femme – Kima – se désorientaliser.  Le livre est à la fois un retour-sur et un adieu, une trahison et une naissance à soi. Je ne puis en dire plus sans spoiler une lecture que je recommande chaudement.

Le livre – j’y pense soudain – m’a été conseillé par ma collègue iranienne, livre qu’elle n’a pourtant pas lu. Il en va ainsi de ces bouquins qui nous concernent de façon trop intime, une perturbation que nous pressentons dès les premières lignes, et que nous ne voulons pas endurer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditrice.

Une bête au Paradis

Cécile Coulon, Une bête au Paradis, L’Iconoclaste, 2019

Par Sylvaine Micheaux.

Une ferme isolée, dans un lieu-dit le Paradis, les années 50. Y vit Emilienne, paysanne veuve dure à la tâche, taiseuse mais pleine d’humanité, qui doit élever ses petits-enfants, Blanche 5 ans et Gabriel 3 ans, qui viennent de perdre leurs parents dans un accident tout près de la ferme. Pour l’aider : Louis, un ado battu par son père qu’elle va recueillir, Louis le commis qui, s’il est indispensable à Emilienne et à Blanche, ne sera jamais considéré comme de la famille mais plutôt comme un animal domestique indispensable, qu’on paye et à qui on est attaché.

Blanche, toute petite qu’elle est, va tomber de suite en amour pour cette terre qu’elle n’a aucune envie de quitter. Gabriel, lui ne se remet pas de la mort de ses parents et reste un enfant calme, solitaire et inefficace pour le travail quotidien, vivant dans ses rêves et qu’on ne dérange pas. Vers 16 ans, Blanche qui est jolie fille tombe follement amoureuse d’Alexandre, l’adorable beau gosse plein d’ambitions qui ne rêve que de quitter le village, de partir à la ville faire ses études et s’enrichir… et là tout capote.

Vu le résumé du début de ce livre, on penserait à un roman de terroir, la ferme, les jolis paysages, les animaux, mais on en est loin. Les chapitres portent tous un titre composé d’un verbe à l’infinitif : protéger, aimer encore, faire mal, vivre, mordre, venger. Les personnages sont tourmentés, pleins d’excès. Blanche, quand elle aime, c’est trop et à tout jamais. Ce sont des personnages attachants mais rudes et violents. Les femmes sont fortes et indépendantes. C’est le Paradis, mais la bête, qui sommeille en chacun de nous, y est tapie, et l’histoire monte crescendo.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un fils obéissant

Laurent Seksik, Un fils obéissant, Flammarion, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

J’avais été séduite par Les derniers jours de Stefan Zweig et par Le cas Edouard Einstein et je n’ai pas été déçue par Un fils obéissant, un roman largement autobiographique dans lequel le grand homme auquel l’auteur rend hommage n’est plus une personnalité connue de tous mais, selon sa propre expression, un autre « géant », son propre père.

Dans l’avion qui l’emmène vers la sépulture de ce père en mémoire duquel il doit, un an après son décès, prononcer devant ses proches un discours d’hommage, le narrateur engage la conversation avec sa voisine et lui raconte ce père exceptionnel. Durant ce voyage de 4 heures il s’épanche donc auprès d’une inconnue qui déclare d’emblée qu’elle-même n’a pas une image positive de son propre père. Les souvenirs arrivent donc en contrepoint pour dire à quel point il a noué une connivence avec ce père à qui il doit d’avoir construit sa vie d’écrivain et sa vie tout court.

Les évocations du passé s’enrichissent par ailleurs de l’insertion de l’histoire pittoresque du grand-oncle Jacob qui ambitionnait de rivaliser avec Coca Cola après avoir inventé la « Jacobine ». Projet dont la naïveté n’avait eu d’égale que l’opiniâtreté et, à ce titre,  hautement exemplaire.

Ce roman est donc un ouvrage très intimiste dans lequel un fils exprime son amour et son indéfectible admiration pour celui qui l’a toujours aimé, soutenu, et poussé dans sa vocation d’écrivain, tout en commençant par le guider vers celle de médecin. En d’autres termes, et pour reprendre des propos de l’auteur lui-même il s’agit de raconter « comment on devient écrivain quand son père a la singulière vocation d’avoir un fils écrivain » ou encore « comment on devient médecin en voulant devenir écrivain ».

Ce livre original est souvent empreint de nostalgie mais ce n’est pas un livre triste. Car les souvenirs sont là pour rappeler à quel point ce père a été dans tous les sens du terme un « éveilleur  de vie ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Romain Gary s’en va-t-en guerre, du même auteur.

La Capitale

Robert Menasse, La Capitale, Verdier, 2019

Par François Lechat.

Lorsque j’ai acheté La Capitale, je croyais avoir affaire à un livre du même genre que Les compromis : dans les deux cas, l’action se déroule à Bruxelles, dans les milieux européens, et commence par un meurtre. Et dans les deux cas, le roman est, entre autres, un prétexte pour décortiquer les mœurs et les mécanismes de la décision dans la sphère européenne. Mais en fait, les deux livres sont très différents. Les compromis est un polar sans prétention qui vise à initier au fonctionnement de l’Europe tout en divertissant le lecteur. La capitale a bien plus d’ambition.

A vrai dire, il est un peu difficile de savoir ce qu’a voulu faire l’auteur, car il traite au moins trois thèmes en un seul livre. Une double intrigue policière, centrée sur un meurtre mystérieux, mais aussi sur un cochon qui traverse subitement une des places les plus fréquentées de Bruxelles, et dont on se saura jamais d’où il sort : il permet surtout de douces évocations du surréalisme belge, à travers la manière assez loufoque dont la presse rend compte du sujet. Le meurtre, lui, n’est pas davantage élucidé, mais nous fait voyager vers l’Est, dans le passé et les relations du meurtrier présumé, dont les commanditaires restent mystérieux. Quant au commissaire chargé de l’enquête, qui possède une belle épaisseur, au physique comme au moral, nous le lâchons au milieu du gué, inquiets pour sa santé.

Deuxième thème : l’évocation des mœurs grinçantes des milieux européens, entre petites intrigues pour grappiller du pouvoir et étouffement des enjeux de fond. C’est la meilleure partie du livre, qui donne lieu à des scènes très construites, belles et graves vers la fin, plus légères en cours de route, et qui donnent à réfléchir.

Le troisième thème, étroitement mêlé au deuxième, nous conduit à Auschwitz, que l’on peut considérer comme le berceau de l’idée européenne, comme cela même que l’Europe doit rendre impossible. Mais qui peut garantir le « plus jamais ça » dans cette période de retour des nationalismes ?

Tout cela fait beaucoup, et peut paraître un peu cérébral. Et de fait, ce roman très soigneusement écrit, évocateur et subtil, s’adresse à un public pointu, capable d’apprécier une parodie de séminaire entre économistes. Un certain suspense est au rendez-vous, mais l’auteur nous fait sans cesse patienter, à force de flash-backs et de développements historico-existentiels qu’on peut juger trop longs. Quant au dénouement, il prend la forme d’un « A suivre » qui semble bien annoncer un deuxième tome dont l’éditeur ne nous dit rien. C’est dans ce deuxième tome, sans doute, que l’on saura d’où vient le cochon et qui aurait dû être tué dans les rues de Bruxelles, le meurtrier s’étant trompé de cible. En attendant, La capitale nous offre un roman pour lecteur patients et curieux, amoureux de l’idée européenne. De très haute qualité, mais qu’on aurait aimé plus court et plus simple.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Olivier Mannoni.

Liens : chez l’éditeur.

Questions sur l’Encyclopédie

François-Marie Arouet dit Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, 1770-1772 (écriture), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est grâce à la Voltaire Foundation, centre de recherche de l’université d’Oxford (Grande-Bretagne), que nous avons la chance de pouvoir découvrir cet inédit. Le manuscrit est fidèlement retranscrit et dûment annoté par des spécialistes : Nicholas Cronk, Christiane Mervaud et Gillian Pink. L’édition chez Robert Laffont coûte 34 euros, mais pour 1728 pages ! On en a pour son argent. D’autant que c’est un condensé de connaissances — dans le style typique de l’auteur : ironie, hyperboles et autres farces et attrapes destinées à faire réagir et réfléchir le lecteur.

La couverture n’est pas d’une grande originalité, mais ça pétarade dans tous les sens, et ça donne une bonne idée de l’état des connaissances de l’époque, comme de la puissance de travail, la force de curiosité, la volonté de transmettre aussi, qui habitaient Voltaire.

Pour les férus du maître, et pour tous ceux qui veulent dépasser Candide, mieux connaître les Lumières, en savoir plus sur le XVIIIe siècle, enrichir leurs connaissances littéraires, ou briller dans les salons ou les salles de classe.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; la Voltaire Foundation.

Je voudrais que la nuit me prenne

Isabelle Desesquelles, Je voudrais que la nuit me prenne, Belfond, 2018 (existe en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Qui est Isabelle Desesquelles ? Son nom ne vous est peut-être pas familier, et pourtant elle est régulièrement éditée chez Belfond (on peut rêver pire), son premier roman, Je me souviens de tout, date de 2004, et le dernier, qui vient de paraître, est le huitième… Il se trouve que j’avais reçu le premier, l’avais aimé, puis étais passée à d’autres lectures, il y en a tant… Mais je n’avais jamais oublié cette auteure singulière et Je voudrais que la nuit me prenne, couronné par le prix Femina des lycéens, est venu fort à propos me rappeler son existence.

C’est peu dire qu’en 15 ans Isabelle Desesquelles n’a rien perdu de son talent, au contraire. Sa « voix », déjà très originale à ses débuts, s’est affinée, aiguisée et ne ressemble à aucune autre. Pour ce que j’en connais, cette romancière semble s’être focalisée sur l’enfance, et même sur l’âge de 8 ans, qui est celui où la vie des héroïnes de ses deux romans pré-cités bascule (de manière d’ailleurs très différente) et où elles comprennent qu’elles vont devoir « apprivoiser le mot : mort ». Dans Je voudrais que la nuit me prenne, c’est la jeune Clémence qui raconte, d’abord les menues péripéties de son existence délicieusement folle, avec des parents un brin givrés mais si éperdument amoureux l’un de l’autre et de leur fille, puis le bonheur de vivre, d’aimer, d’être aimée et de réinventer sa vie tous les matins. C’est Clémence qui raconte, donc, elle est censée avoir huit ans et sa parole sonne juste, Isabelle Desesquelles excellant dans l’art si difficile de faire parler les enfants. Mais si on prête une oreille attentive, voilà que de curieuses dissonances se font peu à peu entendre. Par moments, on a le sentiment que la narratrice n’est plus tout à fait une gamine, même une gamine nourrie de poésie d’Aragon et de chansons de Jean Ferrat, qu’il y a autre chose, mais quoi ? Pourquoi cette enfant gâtée dont la vie est un tourbillon de joie souhaite-t-elle à ce point que la nuit la prenne ? Que s’est-il passé le jour de ses 8 ans ? Et après ? Impossible de le dire sans déflorer l’intrigue, qui n’est certes pas l’essentiel du livre – le style magnifique, constamment poétique, métaphorique, mériterait à lui seul une page de citations – mais tout de même… Je m’arrêterai donc là en espérant vous avoir donné le goût – ou la simple curiosité – d’aller y voir vous-même.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une femme au téléphone

Carole Fives, Une femme au téléphone, Gallimard (L’arbalète), 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

On connait depuis des siècles les romans épistolaires et il en est de splendides, ces dernières années quelques écrivains se sont risqués aux romans par e-mails, mais je n’avais encore jamais lu de roman entièrement présenté sous forme d’entretiens téléphoniques, encore que le terme « entretien » soit ici inexact, puisque seule parle une mère qui s’adresse à sa fille sans qu’il y ait d’échange. On imagine qu’elle laisse des messages sur un répondeur, ou qu’elle inonde son interlocutrice d’un flot de paroles que celle-ci ne parvient pas ou se refuse à interrompre. C’est donc une conversation tronquée que nous présente Carole Fives dans un roman bref où une fille « ne peut pas en placer une » ou choisit de ne pas répondre aux déluges verbaux de sa mère.

Nombreux sont les lecteurs qui trouvent ce livre drôle. Certes il l’est, car les propos décousus, les sujets qui passent du coq à l’âne, les délires de la parole que l’on n’endigue plus et qui oscille constamment entre l’affection et les reproches, sont savoureux et souvent amusants. Cependant je trouve ce livre tragique plus que comique et s’il m’a fait rire, ce n’est pas d’un rire franc et libérateur. Une mère, certes vieillissante, malade, un peu seule, un peu perdue, parle à sa fille. Sujets sérieux ou anodins, confidences parfois impudiques, petites joies ou grands désespoirs, petits tracas ou inquiétudes fondamentales, tout y passe. Sauf que cette mère-là, on ne voudrait surtout pas l’avoir comme mère ni devenir une mère comme elle ! Elle a des excuses, on peut comprendre son désarroi, peut-être l’âge et la maladie altèrent-t-ils sa lucidité et sa relation aux autres, elle est parfois touchante quand elle s’excuse presque d’être encore là, on peut aussi penser que la fille, interlocutrice silencieuse dont on ne connaît que ce qu’en dit sa mère, n’est peut-être pas non plus une fille idéale, si tant est que ce concept ait un sens. Il n’en demeure pas moins qu’on a du mal à croire que la portée de certains propos ne soit pas consciente et intentionnellement méchante (“Il faut vraiment que ça soit pour toi qu’on mette France Culture ! Tu stresses parce que tu passes à la radio ? Mais il n’y a pas de quoi. Tu te fais un monde avec ça alors que personne n’écoute. C’est pas RTL tout de même”).

Ce petit livre est remarquable. Mais pour moi, il est plus pathétique que drôle.

« C’est MOI la mère, tu n’es que la fille » (p. 41). Un petit « que » restrictif qui en dit long…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Tenir jusqu’à l’aube, de la même auteure.

La Mer à l’envers

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, P.O.L.,  2019

Par Jacques Dupont.

Ça commence par une croisière, style Costa. Offerte à Rose et à ses enfants, par sa mère – l’occasion, pense-t-elle, de faire le point sur un mariage qui vacille, et qu’un déménagement de Paris vers les Pyrénées pourrait peut-être sauver. En pleine nuit, le paquebot – temple de la consommation – croise la route d’une embarcation de migrants et les recueille. Rose, comme fascinée, va à leur rencontre et tombe en arrêt sur un jeune garçon : Younes. Il lui demande un téléphone portable. Elle vole celui de son fils, ainsi que sa parka, et lui donne le tout.

L’histoire devient ensuite très ennuyeuse. Rose quitte effectivement Paris, avec mari et enfants… De temps à autre, le téléphone sonne – c’est Younes. Rose ne s’en émeut guère, ne décroche pas, toute absorbée par ses soucis domestiques, affligeante de banalité. Puis un événement va tout à coup la rendre héroïque…

Qu’est-ce qu’une vie voulue, qu’est-ce qu’une vie accomplie ? C’est sans doute la question que pose le livre. Quant à l’écriture, certains y verront des réminiscences durassiennes. Je n’y vois que trucs et procédés. Désolé pour les amateurs de Marie Darrieussecq.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La petite conformiste

Ingrid Seyman, La petite conformiste, Philippe Rey, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Le titre de ce bon petit livre, attirant mais bien mal choisi, focalise sur sa première intention alors qu’il ne s’y réduit pas, loin s’en faut. La légèreté de ton et, il est vrai, des personnages qui peuvent d’abord paraître stéréotypés, laissent alors penser que l’on a compris, dès les premières pages, l’essentiel de la démarche : une petite fille trouve sa famille trop excentrique. Or l’auteure épaissit progressivement les caractères, déroule avec finesse le récit de l’enfance d’Esther, la narratrice, et multiplie intelligemment les propos. Dans un décor et une ambiance typiquement marseillais – ce qui n’enlève rien à la dimension générale du livre –, Esther subit, observe, pense, désire, ressent, décide, espère, apprend. Interpelée par la psychologie, les comportements, les styles de vie de sa mère, son père, ses grands-parents paternels et ses copines de classe, Esther jette sur sa famille et sur le monde un regard plein d’une attendrissante et truculente lucidité. L’auteure pose, avec juste ce qu’il faut d’humour, une intrigue réaliste sur un esprit de petite fille ; et elle termine puissamment, très puissamment.

Mieux vaut ne pas lire la quatrième de couverture, qui en dit trop, et s’emparer simplement de ce court roman (189 pages) qui se lit d’une traite avec un intérêt croissant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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