Le corps de ma mère

Fawzia Zouari, Le corps de ma mère, Gallimard 2016 (disponible en Folio)

Par Jacques Dupont.

Le récit de Fawzia Zouari commence de nos jours, dans un hôpital de Tunis. Yamna, sa mère, y vit ses derniers jours. Font irruption – intrusion – dans la chambre de folkloriques Bédouins, vêtus à l’ancienne, poussant des youyous, semblant venir du bled le plus reculé. Lesquels, femmes et hommes furent bien les commensaux de Yamna, une mère dont sa fille (et ses frères, et ses sœurs) ne savent… rien.

C’était voulu. Allah n’a-t-il pas recommandé de tendre un rideau sur tous les secrets, et le premier des secrets n’est-il pas la femme ?

Mais ce silence que Yamna a su garder vis-à-vis de ses enfants, elle ne l’a pas eu pour Naïma, sa servante. Celle-ci va raconter, à Fawzia, lui ouvrir les portes d’un monde extraordinaire (et les yeux). Et Fawzia, après elle, de nous dire l’histoire du village de sa mère, du clan, dans la Tunisie des campagnes lointaines, entre le début de la colonisation, l’indépendance et la Révolution du Jasmin. Assignées à la maison, les femmes y mènent depuis leur plus jeune âge une existence plus ancienne que le monde. Non que cette existence soit contemplative : sous couvert d’obéissance, ce sont bien elles qui commandent, de la façon la plus mutique dès lors qu’une intimité risquerait de se dévoiler, et la plus loquace lorsqu’il s’agit d’édicter les lois claniques.

La dernière partie du récit – excellement structuré – nous montre Yamna dans sa vieillesse, exilée à Tunis, esquivant la sollicitude de sa progéniture, rusant – jusqu’à feindre Alzheimer – pour éviter de parler. « Parlant à Dieu et à la nature, aux djinns et aux ancêtres, aux blés quand ils poussent et aux nuages quand ils se pavanent, elle n’avait pas besoin de sa fille, non plus que de se confier. »

Il est alors temps pour Fawzia de présenter des excuses à sa mère décédée, pour avoir enquêté sur  elle, « transporté sa mémoire jusque sous les toits de France et l’avoir couchée dans une langue étrangère. »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard, en Folio, sur le site du Prix des Cinq Continents de la Francophonie reçu en 2016 par l’auteur pour ce livre.

La dernière fois que j’ai rencontré Dieu

Franz-Olivier Giesbert, La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Difficile de classer ce livre très personnel qui se présente comme une sorte de profession de foi tout en se défendant de toute approche théologique (« Dieu est bien trop important pour être confié aux religions » prévient l’auteur). Une citation de Julien Green, mise en exergue, éclaire deux aspects de sa démarche : « Tout ce qui est triste me paraît suspect (…) L’idée que Dieu ne pût exister ne m’a seulement jamais effleuré ».

De l’éducation catholique qu’il a reçue, Giesbert a gardé la certitude de l’existence de Dieu mais la conviction également qu’il se contente d’être là sans intervenir dans la vie des hommes. De ses origines rurales, Giesbert a gardé une grande sensibilité à la nature et au monde animal. Tout cela le conduit aujourd’hui à se réclamer d’un panthéisme dont il trouve des illustrations et des échos dans de multiples sources, aussi diverses, pour n’en citer que trois, qu’Epicure, François d’Assise ou Spinoza.

On n’est pas forcément convaincu par la démarche de l’auteur, et l’éclectisme de ses références – bien qu’il témoigne de la grande culture qu’on lui connaît – peut laisser perplexe. Cependant ce livre est un hymne à la vie, à la nature, au monde vivant, et l’élan vital qui s’en dégage ne laisse pas indifférent.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Leurs enfants après eux

Nicolas Mathieu, Leurs enfants après eux, Actes Sud, 2018

Par Brigitte Niquet.

On a déjà beaucoup écrit sur le Goncourt 2018, et presque toujours de manière laudative, voire dithyrambique, ce qu’il mérite amplement. À quoi bon en rajouter, alors, dira le lecteur blasé, qui n’a pas attendu « Les yeux dans les livres » pour se faire son opinion et dévorer – ou pas – ledit bouquin. À quoi bon, c’est vrai, d’autant qu’il est quasiment impossible de prendre le contrepied de l’opinion générale et d’assassiner le chef-d’œuvre, ou même de l’égratigner, tant il est à la fois dérangeant et consensuel.

On peut simplement remarquer, à lire les critiques, que tous ne sont pas d’accord sur ce qui fait l’intérêt, la beauté et la force de ce roman. Ou plutôt que certains s’attachent davantage au parcours initiatique d’Anthony, Yacine, Stéphanie et les autres, en pleine crise d’adolescence et premiers émois amoureux dans les années 90, et d’autres à la fresque sociale qui situe tout ce petit monde dans une vallée de l’Est de la France, vallée qui fut prospère quand les hauts-fourneaux brûlaient de toutes leurs flammes et qui n’est plus qu’un piège à rats pour la génération suivante. Après tout, le livre est assez riche pour permettre les deux lectures et c’est avec beaucoup de maîtrise que l’auteur en entrecroise les fils qu’il devient impossible de démêler, ceux des destins individuels et ceux de la débâcle collective, tenant toujours son lecteur en haleine, d’autant que les principaux personnages (essentiellement les ados) sont très attachants chacun à sa manière. On suit leur parcours sur huit ans et on sait déjà que ces huit années décideront de tout et que ça n’ira pas dans le bon sens. Qu’il s’agisse de démoralisation impuissante ou de révolte farouche, de résignation bovine à un destin minable déjà tout tracé ou de volonté opiniâtre de s’en sortir par tous les moyens, à 14 ans, on peut tout espérer, à 22, on a déjà presque sa vie derrière soi. On devine sans peine de quel côté penche Nicolas Mathieu, le magnifique titre du livre nous ayant d’ailleurs éclairés d’emblée sur ses intentions. Comme l’écrivait déjà Musset, « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux », celui-ci l’est assez sans doute pour expliquer ce remarquable succès de librairie.

Un regret cependant : comme tant d’autres, l’auteur s’est cru obligé (ou a choisi) de sacrifier à la mode devenue incontournable des descriptions quasi cliniques d’ébats amoureux, dont aucun détail ne nous est épargné, ce qui peut sembler superflu et, ici, un peu hors de propos. Que la sexualité naissante polarise la vie des adolescents, on le sait et on le comprend, surtout dans ce contexte, mais quel besoin d’en infliger la description minutieuse au lecteur qui en a vu (lu) bien d’autres ? Ce bémol n’empêchant pas, bien sûr, que la symphonie soit harmonieuse, d’aucuns penseront peut-être qu’il la magnifie…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’Académie Goncourt.

Les jours de silence

Phillip Lewis, Les jours de silence, Belfond, 2018

Par François Lechat.

Tout le monde fuit, dans ce roman situé dans les Appalaches, car personne ne parvient à dire ce qu’il a sur le cœur – surtout les hommes, faut-il préciser. C’est une histoire faite de frustrations, d’ambitions manquées, de séparations déchirantes, d’enfants frappés par la mort ou par la solitude. C’est l’histoire, surtout, d’un romancier réfugié dans une maison hors norme, au milieu d’une nature ingrate, qui fait vivre une famille dont tous les membres possèdent une personnalité à part, mais qui se consume à force d’écrire un chef-d’œuvre impossible, et qui jouera un méchant tour à ses proches. Le décor est vivant, le style de l’auteur élégant et fluide, ses personnages sont frappants : une fois entamé, on a de la peine à reposer ce livre. La magie opère un peu moins, à mon sens, quand le narrateur quitte les Appalaches pour la ville et s’éprend de Story, qui est aussi la proie d’un secret et de réflexes de fuite : pendant un temps, l’intrigue est moins originale. Mais elle rebondit et tous les fils du récit se renouent, jusqu’à une très belle fin qui éclaire le prologue. Ce premier roman est d’une force rare, intime et choral à la fois, et difficile à situer dans le temps (l’apparition d’un téléphone portable paraît incongrue, dans cette contrée perdue).

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne-Laure Tissut.

Liens : sur lisez.com.

La France des Belhoumi

Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, La Découverte, 2018

Par Jacques Dupont.

Les Belhoumi – famille algérienne – s’installent en France en 1977. Ils ont deux filles, Samira, 5 ans, et Leïla, 2 ans. Six autres enfants : trois garçons, trois filles naîtront sur le sol français. Stéphane Beaud les a rencontrés, « enquêtés » entre 2012 et 2017. La France des Belhoumi est la monographie de cette famille particulière. Elle a commencé après la rencontre fortuite de Samira, l’aînée des enfants.

La lecture m’a enthousiasmé. Il y a dans ce livre une extraordinaire proximité – étonnamment sans confidence – avec les enfants Belhoumi. J’ai suivi avec joie les combats des deux aînées. Combats contre la tradition, qui leur réservait le sort de femmes tôt mariées, sans instruction, sans travail, confites en bigoterie.  Or, c’est tout le contraire qu’on voit se produire, sous nos yeux, en « temps réel ». C’est formidable, c’est réjouissant. Samira deviendra cadre de santé, Leïla gérera une agence de Pôle Emploi.

Après quoi, on se dira que si les aînées des Belhoumi ont pu se battre, c’est parce que c’était … possible. Banalité ? Pas tant que cela. C’était possible parce que le mixage social existait encore dans les cités, au début des années 80, parce que les services publics n’avaient pas déserté les quartiers, que les municipalités communistes offraient beaucoup de possibilités culturelles (qu’on dirait aujourd’hui d’insertion), et surtout parce qu’il y avait l’école – et les institutrices militantes (nées vers 1948, elles avaient 20 ans en 68).

De là l’affaire commence à s’entendre autrement : les succès, les échecs des enfants Belhoumi sont le fruit de leurs personnalités individuelles, de leur genre, certes, oui encore, mais aussi d’un environnement social, politique, culturel. Or celui-ci s’est dégradé au fil du temps. Possibilités publiques, désir de s’investir, ouvertures, fermetures ne sont pas les mêmes d’une génération à l’autre. Une double hélice du pire court de Pasqua à Chirac, à Hollande ; de l’importation de l’Islam politique aux attentats. Elle s’enroule à celle de la paupérisation, et de la domination d’un libéralisme nouveau : l’ultra-libéralisme. Lire la suite « La France des Belhoumi »

Deux histoires de crêpes pour les enfants (6-9 ans)

Thérèse Bonté et Emmanuelle Massonaud, Sami et Julie font des crêpes et Le voleur de crêpes, Hachette Éducation

Sami et Julie forment un fameux duo. Toute une collection de livres leur est consacrée, avec pour objectif d’amuser les enfants tout en contribuant à leur apprentissage de la lecture. Public cible précis : les CE1 (2e année de l’école primaire).

Le coup de crayon est simple et efficace, les couleurs toujours bien vivantes ; les textes sont rédigés dans un français de qualité et écrits assez grands, en détachant bien les mots pour faciliter le déchiffrage.

La Chandeleur est l’occasion de faire un petit extra sur Les yeux dans les livres et de se pencher sur deux de ces albums : Sami et Julie font des crêpes, où les deux enfants vont tenter la recette la plus simple du monde… et trouver le moyen de faire des bêtises ; et Le voleur de crêpes où il faut élucider la disparition du précieux dessert :

Catégorie : Extras.

Liens : chez Hachette Éducation, Sami et Julie font des crêpes et Le voleur de crêpes.

Le coeur converti

Stefan Hertmans, Le cœur converti, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Comment  vivre, au 11e siècle, quand on est la fille d’un noble normand et que l’on tombe amoureuse d’un fils de rabbin dont les parents sont établis à Narbonne ? Et que peut-il rester de cette histoire follement romanesque, et potentiellement tragique (nous sommes à l’aube des Croisades, donc d’un regain de tension entres les diverses religions présentes en Europe) ? Il en subsiste un document, une lettre de recommandation conservée dans une synagogue du Caire, et dont l’auteur, un Belge d’expression flamande, a pris connaissance à force d’obstination, après avoir été mis sur la piste de cette histoire d’amour par les rumeurs qui circulaient dans son village d’adoption, à Monieux, dans le Vaucluse, où l’on raconte qu’un pogrom a eu lieu au Moyen Age. Le cœur converti raconte à la fois l’idylle improbable de Vigdis, la belle Normande, et de David, le fils du rabbin, et la recherche, par monts et par vaux, des traces laissées par leur histoire tumultueuse, recherche dont on devine qu’elle n’a pas été de tout repos.

Remarquablement documenté, écrit dans un style riche et travaillé, le récit médiéval touche le lecteur et le fait voyager bien au-delà de ce qu’il aurait souhaité pour ce couple menacé par des ennemis tenaces. L’enquête contemporaine, elle, est habilement mêlée au récit principal, mais elle choque quand on la découvre car il est un peu dégrisant de passer du 11e siècle, sauvage et sensible, à une aire d’autoroute ou à l’évocation d’un retour en voiture vers Bruxelles. Une fois la surprise passée, ce deuxième fil narratif intéresse aussi, mais sans posséder la force dramatique du premier, ni sa poésie. C’est pour David et Vigdis qu’on lit ce roman déchirant, écrit sur un ton grave qui épouse les joies et les tourments de ses héros. On peut juste regretter un manque de rythme, mais cette allure parfois méditative est en phase avec son sujet.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Clair obscur

Don Carpenter, Clair obscur, Cambourakis, 2018

Par François Lechat.

Le deuxième roman de Don Carpenter, enfin traduit en français. C’est court, âpre, déroutant. Le héros, Semple, est légèrement simplet et a fait un séjour en asile psychiatrique. Ses compagnons de vie, dans une petite ville américaine sans charme, sont banals, avec les défauts, les aspirations et les failles d’une middle class dénuée d’imagination. Semple se fait difficilement sa place dans ce petit monde, et ne pourra pas toujours résister à ses pulsions – ce qui ne l’empêchera pas de rencontrer une esquisse d’amour, inattendue mais pas vraiment flamboyante. Une ode aux cœurs cabossés et aux cerveaux obtus, écrite dans un style étonnamment complexe, avec de longues phrases sinueuses et parfois un peu bancales. A ne pas manquer si l’on aime l’auteur, ou les plongées dans les clapotis de l’âme humaine.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Céline Leroy.

Et je danse aussi

Anne-Laure Bondoux et Jean-Claude Mourlevat, Et je danse aussi, Fleuve éd°, 2015 (disponible en Pocket)

Par Brigitte Niquet.

Malgré le succès retentissant de certains romans épistolaires – citons  pour mémoire l’un des plus célèbres, devenu un classique, Les Liaisons dangereuses, et l’un des derniers en date, Le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates – j’avoue qu’a priori le genre ne m’attire pas, même si le passage de la plume au clavier (il s’agit ici, en fait, d’échange de mails) modifie un peu la donne. À vrai dire, si l’on ne m’avait pas offert ce petit bouquin avec un sourire entendu (« Ça va sûrement te plaire… »), je ne m’y serais certainement jamais intéressée. Et comme j’aurais eu tort !

Certes, dans les premières pages, il faut prendre patience, car la correspondance se met en place difficilement entre un écrivain célèbre, Pierre-Marie Sotto, ex-prix Goncourt en panne d’inspiration devenu plus ou moins misanthrope, et une de ses… de ses quoi, au juste ? admiratrices ? Ah ! Déjà, le doute plane. Non, Adeline Parmelan n’est pas vraiment – ou pas seulement – une admiratrice, et la grosse enveloppe qu’elle lui a envoyée et qu’il n’a pas ouverte ne contient pas forcément un manuscrit qu’elle voudrait lui faire lire bon gré mal gré. Et lui n’est peut-être pas tout à fait – ou pas seulement – l’ours mal léché qu’il prétend être devenu ou alors cet ours est blessé et s’est réfugié dans sa tanière pour lécher ses plaies. C’est un jeu de dupes où chacun protège ses secrets (surtout celle qui a initié cet échange de correspondances) et il faudra 122 mails (61 chacun) et quelque 300 pages pour que l’écheveau se démêle et que le lecteur, complètement bluffé, découvre l’incroyable vérité et se laisse submerger par l’émotion, que l’on n’attendait pas à ce détour.

Laissez-vous prendre par le charme de ce livre, vous ne le regretterez pas. Il date déjà de quelques années mais sa réédition en poche lui donne une seconde chance et il mérite de vivre dans la durée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : au Fleuve, en Pocket.

Sur le ciel effondré

Colin Niel, Sur le ciel effondré, Rouergue Noir, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Vous n’avez pas pris l’avion, vous ne portez pas de jungle boots, vous ne connaissez pas de piroguier, et pourtant vous allez pénétrer la forêt amazonienne, en découvrir les rivières et les criques, les plantes et animaux aux noms improbables, y croiser des tribus prises entre smartphone et mode de vie local, entre évangélisme et croyances ancestrales. Vous allez vivre au rythme des découvertes de la gendarmerie française, tentant de résoudre différentes affaires dans cette Guyane peuplée de chercheurs d’or, d’adolescents en rade, de vieux sages mystérieux. Vous allez souffrir de la chaleur et de l’humidité, souffrir pour les personnages que vous aurez, tous, envie de comprendre. Vous allez espérer aussi, beaucoup espérer. Et puis, quand vous refermerez le livre en vous demandant si vous venez de lire un grand roman de la littérature française, un roman policier ou un conte merveilleux, vous devrez rester assis un moment sans faire de geste brusque, le temps que les esprits du Haut Maroni aillent rejoindre leur Guyane natale ou envoûter d’autres lecteurs.

Prenant, habile, savant, sensible, respectueux, superbement écrit. Dépaysement garanti.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Happycratie

Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, Premier Parallèle, 2018

Par François Lechat.

Ce livre est écrit par des universitaires pour des non-universitaires : son objectif est de faire la critique scientifique d’une soi-disant science, la « psychologie positive », ou science du bonheur. Bien entendu, l’affaire est d’abord américaine : c’est aux États-Unis surtout que cette escroquerie connaît un succès fulgurant, et c’est pour qualifier la situation américaine que le livre porte comme sous-titre « Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Mais si nous n’en sommes pas là en Europe, nous en prenons le chemin, comme le montrent toutes ces injonctions qui nous sont faites d’être « épanouis », de nous « réaliser », de « gérer nos émotions », de rester « positifs », de trouver notre « voie » ou notre « Moi profond », de « cultiver notre trésor intime »…

Comme le montrent très bien les auteurs, l’injonction à être heureux sert deux types d’intérêts. Elle est au cœur d’un marché florissant, elle fait vivre une foule de revues, de chaînes de télé, de coachs, de psys, de gourous en tout genre, qui profitent du fait que, étant donné que nous devons impérativement être heureux, nous souffrons de ne pas l’être pleinement, nous sommes prêts à écouter ceux qui nous disent comment faire et à les payer pour ça. Et la même injonction sert aussi les employeurs, car un individu en quête de bonheur est un individu autonome, qui se prend en main, qui se motive par soi-même, qui prend ses responsabilités, qui se remet en question pour s’améliorer sans cesse, qui s’en veut de ses échecs et tente de s’améliorer par ses propres moyens… – l’employé rêvé, en somme, qui ne met jamais son patron ou le système économique en cause.

A travers la dissection d’une fausse science dont les ficelles laissent pantois, les auteurs nous invitent à ne pas écouter le psychologisme ambiant et, en quelque sorte, à nous révolter contre ceux qui nous veulent du bien. Cette réflexion va dans le même sens que celle de Jean-Pierre Le Goff dans Malaise dans la démocratie, dont j’avais déjà recommandé la lecture.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Happycratie chez l’éditeur ; Malaise dans la démocratie par François Lechat.

Trois étages

Eshkol Nevo, Trois étages, Gallimard, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un immeuble relativement cossu de la banlieue de Tel Aviv, trois étages, trois chapitres, trois quasi nouvelles tant les trois récits sont peu interactifs.

Au premier, un jeune couple avec deux enfants en bas âge. Le père Arnon, ancien militaire, se confie, dans un monologue à un ancien ami, de l’obsession qui l’habite vis à vis de son voisin, un vieux monsieur qui garde souvent leurs enfants.

Au second, un autre couple. L’épouse Hani, bien qu’ayant fait des études supérieures, reste  à la maison pour les enfants et  s’ennuie. Tellement seule, on la surnomme la Veuve, car son époux est tout le temps en voyage d’affaires. Elle se confie par lettre à sa meilleure amie, partie vivre aux USA, de l’arrivée impromptue d’un membre un peu sulfureux de la famille.

Au troisième, Deborah, juge à la retraite, veuve depuis un an, voit sa vie chamboulée et décide de parler à son mari défunt par l’intermédiaire d’un répondeur (où sa voix est enregistrée), par une multitude de courts messages.

Trois monologues, trois confessions. Les récits montent crescendo, laissant à la fin de chacun un certain malaise. L’écriture est fluide, aisée à lire. Nevo dresse un portrait ironique et critique de la société israélienne, toujours hantée par la Shoah et qui se cherche. Les pulsions cachées, la solitude urbaine,  la place et le rôle des femmes qui semblent avoir, jeunes, une certaine liberté, notamment lors de leur long service militaire, mais qui doivent aussi être des « mamas juives » donc parfaites.

Les trois chapitres suivent aussi le schéma freudien du « Ça », du « Moi » et du « Surmoi », mais n’ayant pas fait psychanalyse première langue, je ne l’ai compris qu’au troisième récit.

Premier roman israélien que j’ai l’occasion de lire. Plutôt une réussite.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction : Jean-Luc Allouche.

Liens : chez l’éditeur.

Vers la beauté

David Foenkinos, Vers la beauté, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Qui est finalement le principal personnage de cette histoire ? Antoine, professeur d’histoire de l’art, brillant et apprécié, qui doit quand même avoir une sérieuse raison pour abandonner d’un jour à l’autre ses étudiants et postuler à la fonction de simple gardien de salle de musée ?

Le lecteur pressent bien sûr un drame personnel dans la vie d’Antoine quand l’action est soudain relancée dans une autre direction avec l’apparition d’un second personnage qui éclipse momentanément Antoine et accapare alors tout notre intérêt et touche notre sensibilité.

Les destins se croisent évidemment et à la suite de Mathilde, DRH au musée d’Orsay qui s’attache aux pas d’Antoine, on découvre que sa décision insensée avait bien un sens.

L’art guérit-il les blessures et la contemplation de la beauté peut-elle être un exutoire à une situation traumatisante ?

Ce roman n’est sans doute pas le meilleur de Foenkinos, ce qui ne signifie pas qu’il soit médiocre. Il se lit avec plaisir, sa construction est assez originale et il aborde avec délicatesse et humanité un thème qui ne peut laisser indifférent.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le malheur du bas

Inès Bayard, Le malheur du bas, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Voici un roman réaliste et cru dont le sujet a tout pour déranger : le viol et ses conséquences. Du point de vue littéraire, il est assez moyen, mais du point de vue humain, sacrément courageux. Inès Bayard s’est lancée dans une description détaillée et glaçante de la descente aux enfers de son héroïne, elle s’est investie dans sa souffrance et mène son propos sans faillir, jusqu’au bout, ce qui suscite le respect. Le déroulement comme la psychologie manquent un peu d’originalité, le style aussi ; il y a des explicitations inutiles, quelques lieux communs dont on se passerait bien et l’une ou l’autre situation invraisemblable. Mais, pour un premier roman, quel cri !

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un cri sous la glace

Camilla Grebe, Un cri sous la glace, Calmann-Lévy, 2017 (Poche 2018)

Par François Lechat.

Avec la mode du polar nordique, on commence à publier du moins bon. Celui-ci remplit son contrat sur un point : dès les premières pages et jusqu’à la fin on a envie de savoir qui est l’assassin et même, après quelque temps, qui est la victime (car il y a un doute). Et on suit l’histoire sans peine, aidé par un style simple et une construction légèrement sophistiquée mais limpide. Le problème est que cette simplicité confine à la platitude, et que l’auteur use de ficelles pour donner de l’épaisseur à ses personnages (flash-backs, ambiance hivernale et problèmes existentiels). Et, surtout, qu’on devine le dénouement 70 pages avant la fin, ce qui est ballot. A lire pour s’aérer le cerveau, sans plus.

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de poche.

Les chemins de la haine

Eva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018

Par Jacques Dupont.

« Pas de corps reconnaissable, pas d’empreintes, pas de témoin. L’homme brûlé vif dans l’abri du jardin des Barlow est difficilement identifiable. Pourtant la police parvient assez vite à une conclusion : il s’agit d’un travailleur immigré estonien. »  J’ai mis des guillemets, parce que c’est le début du quart de couverture, et je l’ai copié parce que je ne pourrais pas mieux faire que l’éditeur. Il s’agit d’un roman policier, le premier de l’Anglaise Eva Dolan. Une belle réussite, à lire sans s’interrompre : nombre de personnages apparaissent au fil de l’histoire, qui va se complexifiant – mais demeure très maîtrisée par l’auteur. Rien à dire sur le style – toute l’énergie est passée dans l’efficacité du récit.

J’attends à présent l’adaptation télé. L’histoire la mérite, et les Anglais ont ce chic de s’autoriser des acteurs « tronchus », des accents inouïs, et de sublimer les décors les plus banals (« Broadchurch » est ici une référence). Bientôt sur Netflix ?

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Lise Garond.

Liens : chez l’éditrice.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

Idiotie

Pierre Guyotat, Idiotie, Grasset et Fasquelle, 2018

Par Jacques Dupont.

La quatrième de couverture annonce une tranche d’autobiographie de l’auteur – bien connu – du Tombeau pour 500.000 soldats, lequel date de 1963. Idiotie débute en 1958, l’auteur a 18 ans. Il a fui le domicile paternel, et erre dans Paris. En 1960, il sera appelé et partira pour l’Algérie. En 1962, il est arrêté par la sécurité militaire, pour atteinte au moral de l’armée et possession de livres et de journaux interdits, puis mis au secret, enfermé, perpétuant – au fond – la tradition d’insoumission de sa famille, qui compta de nombreux résistants.

Cette histoire – bien pleine – j’en ai pourtant abandonné la lecture. Pour cause de style : pas que Pierre Guyotat en manque, mais parce qu’il en a trop, et que le style est maniéré et répétitif. C’est-à-dire alambiqué, et il sublime le goût des déjections de l’auteur : merde, foutre, pisse. Nauséabond, certes, mais surtout convenu. Freud a écrit « Analyse sans fin ». C’est de cela qu’il s’agit, d’une analyse infinie, d’une névrose précieuse, enkystée, qui ne se traverse pas.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les Illusions

Jane Robins, Les Illusions, Sonatine, 2018

Par Brigitte Niquet.

Stigmatisés par le fameux cri de Gide « Familles, je vous hais », les conflits familiaux ne cessent d’être une source de questionnement et d’inspiration pour les écrivains et, parmi les casus belli, la gémellité et ses mystères tiennent le haut du pavé. Les Illusions s’inscrit dans cette continuité et constitue même un paroxysme du genre, car si la relation duelle des « monozygotes » n’est jamais simple, celle de Tilda et Callie est plus que tordue. Certes, il y a toujours dans les couples de jumeaux, dit-on, un dominant et un dominé, mais ici on touche à l’acmé du délire d’identification : depuis l’enfance, Callie idolâtre sa sœur, à qui tout réussit alors qu’elle-même se considère comme une ratée, et dans son désir de lui ressembler, voire de se fondre en elle, elle va jusqu’à se nourrir d’elle, au sens propre du terme : tout, elle ingurgite tout ce qui vient de sa sœur, rognures d’ongles, cheveux laissés sur la brosse, dents de lait même, etc. À l’âge adulte, ce lien qui étrangle les deux protagonistes plus qu’il ne les relie semble se distendre, du  moins pour Tilda qui vit sa vie et devient une jeune actrice célèbre, essayant par tous les moyens de mettre du large entre elle et son encombrante jumelle, tandis que Callie végète et continue à se complaire dans son rôle de décalcomanie. Mais voilà que Tilda rencontre et épouse Félix, un riche banquier, au grand dam de Callie qui le considère aussitôt comme un pervers narcissique obsessionnel, toxique pour sa sœur et dont elle estime qu’il est de son devoir de la protéger…

C’est là que le drame commence vraiment : tout ce qui précède n’en est que le prologue, où l’on assiste aux étapes de la confection d’une sorte de bombe à retardement dont on ne cesse de se demander à quel moment elle va exploser, qui appuiera sur le détonateur, et qui sera la victime. Une des grandes forces du livre, c’est qu’on ne saura pas avant la fin (tout au plus pourra-t-on émettre quelques hypothèses) qui, de Tilda ou de Callie, déraille vraiment. Et comme les jumelles trimballent, chacune à sa manière, un énorme grain de folie, bien malin qui peut dire comment tout cela va se terminer. Les Illusions  n’est pas un chef-d’œuvre littéraire (l’écriture en est assez banale), c’est juste un thriller admirablement bien construit et ficelé, ce qui n’est déjà pas mal, surtout pour un premier livre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Nicolas.

Liens : sur lisez.com.

Une question de temps

Samuel W. Gailey, Une question de temps, Gallmeister, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alice se retrouve un matin, sans trop savoir pourquoi ni comment, en possession d’un magot qu’elle s’approprie, mais que son propriétaire, qui n’est pas franchement un homme compréhensif et prêt à négocier, entend bien récupérer à tout prix. Alice, elle, n’est pas à proprement parler une délinquante : en rupture depuis plusieurs années avec sa famille elle a plongé dans les paradis artificiels et toutes leurs dérives, suite à un drame dont elle se croit à tort responsable.

Ce polar noir, très noir, dont on a peine parfois à poursuivre la lecture tant elle est dure, raconte essentiellement la course poursuite impitoyable qui s’engage entre Alice, flanquée d’une ado en fuite qui croise sa route, et le vrai méchant et son acolyte. Une cavale où  le temps devient le facteur essentiel, comme l’indique le titre. Il s’agit donc d’un livre d’action, bien mené, qui se déroule aux États-Unis, dans lequel on retrouve les ingrédients habituels du genre ; et même si l’on soupçonne de-ci de-là quelques invraisemblances, on les accepte sans rechigner. Car l’intérêt du livre réside d’abord dans les personnages principaux, celui d’Alice en particulier (qui n’est pas sans évoquer de temps à autre la Lizbeth Salander de Millenium).  Ils sont avant tout des êtres de souffrance pétris malgré tout d’humanité.

Et l’idée effleure parfois le lecteur, au fil de quelques notations distillées au fil du texte, que le truand, même s’il est passé de l’autre côté de la barrière et qu’il n’inspire absolument aucune sympathie ni indulgence, a pu lui aussi être un blessé de la vie.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

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