Heurs et malheurs du sous-majordome Minor

Patrick deWitt [sic], Heurs et malheurs du sous-majordome Minor, Actes Sud, 2017

Par François Lechat.

Vous l’aurez deviné grâce au titre, l’auteur pratique l’humour à froid et ne dédaigne pas le burlesque. Il faut ces qualités pour appeler son héros Minor et le propulser au grade ridicule de sous-majordome. De fait, Minor sera souvent moqué, notamment pour son obstination à fumer la pipe alors qu’il ne sait même pas comment la tenir dans sa main. Et il lui arrivera bien des aventures peu reluisantes, en raison d’une certaine lâcheté. Mais c’est un jeune homme très digne aussi, plein de bonne volonté, et puis honnête, et amoureux fou d’une belle jeune fille, Klara. Et l’on s’attache d’autant plus à lui qu’il doit se frotter à une foule de personnages plus ou moins barrés, des kleptomanes au grand cœur, une cuisinière acariâtre, un baron devenu fou, un supérieur, le majordome, confit dans sa dignité et son sens du devoir… Le cadre où il évolue, aussi, n’est pas piqué des vers, entre un village de carte postale, une guerre grotesque et incompréhensible, un château effrayant. Ou encore des habitudes délicieusement improbables, comme ces lettres envoyées par le baron jour après jour à l’épouse qui l’a quitté, et qui sont non pas postées mais emportées au passage par un conducteur de train qui ne ralentit pas son allure pour autant. Nombre de scènes balancent, comme tout ce roman, entre le tragique et le comique, l’auteur ne perdant jamais son sens inégalable de l’ironie, ni la tendresse qui le lie à ses personnages. Ne ratez pas ce roman dans lequel deux ploucs entretiennent un dialogue délirant autour d’un lapin, et où la survie du héros, devenu soudain plus grand que lui, tiendra à des lacets de bottes.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone.

Liens : chez l’éditeur.

Knut

Olivier Saison, Knut, Cambourakis, 2014

Par Catherine Chahnazarian.

Embarquement immédiat dans l’univers mental délirant de Knut, héros éponyme dont tout ce qu’on sait (tout ce qu’il sait lui-même ?) c’est qu’il a une Buick décapotable et une valise pleine de billets de banque. Tout le reste n’est que rencontres et courts séjours auprès de femmes qui ont la drôle d’idée de l’accueillir chez elles parce qu’il est visiblement sans gîte. Évidemment, on a peur pour elles ! Mais il faut dire qu’elles sont un peu déjantées elles aussi, forcément. On suppose que tout cela est un rêve, celui d’un malade mental (et on ne peut pas s’empêcher de se demander comment va l’auteur). Tout repose sur les obsessions de Knut (araignées, parapluies noirs, sucettes, la symbolique des couleurs…) et sur le sexe. Sans pornographie, mais sans érotisme non plus ; tout est suggéré, tout en étant cru. On lit quelque chose qui se situe entre la folie dure du personnage et notre propre capacité d’imagination. Stylistiquement, tout ou presque repose sur l’art consommé – sans modération – de la métaphore, des références troubles et de l’hypallage (*). Par exemple quand Knut a accompagné deux amies au cinéma mais, contre toute attente, n’est pas entré avec elles dans la salle, ce qu’on doit deviner dans ce passage :

Il était là, dans le hall, qui attendait, examiné par l’œil soupçonneux de l’ouvreuse, inexpugnable gardienne de marbre rose : il regarda l’horloge murale et vit qu’il restait encore trente minutes de revue de détail avant la fin du film. Des pop-corn blonds bondissaient comme des petits fous à l’intérieur de leur distributeur. La guichetière était partie aux toilettes et l’observatrice, depuis, avait redoublé de vigilance, passant de la défiance au défi. Le plafond, profond et voûté, était truffé de barres de néons et néanmoins Œil-de-lynx, entre deux tintements de clefs, allumait et braquait sa lampe-torche sur son visage, avant de l’éteindre d’un pouce sec et arbitraire : plus que vingt-sept petites minutes et la foule le séparerait de cette froide allumeuse. (p. 192-193)

Ce livre exige sans cesse que nous décodions les feintes, déjouions les pièges langagiers et psychologiques. L’ensemble est très inhabituel, cultivé et poétique, pas du tout dénué d’intérêt, même si, personnellement, il y a des passages que j’ai lus en diagonale (raccourci d’un ou deux chapitres, j’aurais dévoré le livre entier avec grand appétit). Je trouve que les scènes de rencontre sont exceptionnelles. À essayer pour le sport.

(*) Un hypallage, c’est ce procédé qui consiste à attribuer à quelque chose une caractéristique qui s’applique normalement à une autre chose. Par exemple, dans l’odeur neuve de ma robe (Valéry Larbaud), l’adjectif « neuve » complète « odeur » alors qu’il s’applique à « robe ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un appartement à Paris

Guillaume Musso, Un appartement à Paris, Xo, 2016

Stylo-trottoir : dans un bus, femme, une bonne trentaine d’années.

Le problème, quand on interroge une dame qui lit un thriller de l’auteur préféré des Français (encore jeune et beau), c’est qu’elle n’apprécie pas nécessairement d’être dérangée. Les réponses de celle-ci sont brèves et évasives. Si elle pouvait, elle répondrait par onomatopées, peut-être pour ne pas devoir greffer d’autres mots sur les phrases qu’elle est en train de lire, qui s’enchaînent à grande vitesse et dont le flux semble ne pas souffrir d’être interrompu. Alors qu’en ressort-il ? Ils sont deux, mais ce n’est pas un couple. Ils se sont rencontrés par hasard. Ils ne devraient pas s’entendre mais ils sont d’accord de retrouver des tableaux. Il y a des trucs durs dans la vie du peintre.

– Quel peintre ?

– Celui qui vivait dans l’appartement. Plus l’enquête avance plus c’est dur pour tout le monde : les deux héros et nous. Glaçant.

– Est-ce que c’est comme dans… [sur le coup, les titres ne me reviennent pas, c’est horrible] : on croit qu’on a compris, que le truc est ficelé, et puis ça continue quand même, c’est ça ?

– C’est ça.

Et de fait, ça se vend comme des petits pains.

– Alors, ce n’est pas un succès de réputation ?

– Ah ! Non !

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs.

Liens : chez l’éditeur.

La série des Bernie Gunther

Philip Kerr, 12 romans policiers historiques dont le personnage central est Bernie Gunther, Le Masque, 1993-2017

Stylo-trottoir : autour d’une table, homme, environ 60 ans.

Il est tellement enthousiaste que son expression est hachurée comme un électrocardiogramme qui s’affole.

– Dès la première page, t’es complètement dedans ! J’adore. C’est formidable.

Il est en train de lire La dame de Zagreb (2016), le dixième opus de la série. Il a lu tous ceux qui précédaient. Parce qu’il s’intéresse à la deuxième Guerre mondiale et que tous ces romans tournent autour du nazisme, et parce que les événements auxquels Bernie Gunther est confronté sont non seulement historiques mais très variés.

– Il peut aussi bien s’agir de la montée du cinéma à cette époque que du massacre des officiers polonais à Katyn. Il y a Gunther, et puis les autres personnages sont des personnages historiques. C’est un cynique…

– L’auteur ?

– Mais non, Gunther ! Y a plein d’humour grinçant. Lui, il est anti-nazi, mais évidemment il ne peut pas le dire à tout le monde…

Il hésite un peu, se racle la gorge, réfléchit rapidement et conclut :

– Je ne peux pas en parler. Il faut les lire !

Le contributeur tient aussi à mentionner un autre auteur sévissant dans le même genre et dont un journal a dit qu’il était un cran en-dessous, « mais ce n’est pas vrai » :

Mc Callin c’est aussi bon !

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs.

Liens : Philip Kerr aux éditions du Masque ; La dame de Zagreb au Masque ; Wikipedia pour en savoir plus sur l’auteur et son oeuvre (qui ne se résume pas aux Bernie Gunther).

La maison des épreuves

Jason Hrivnak, La maison des épreuves, Éd° de l’Ogre, 2017

Par Jacques Dupont.

De prime abord, La maison des épreuves est un récit. Jason Hrivnak apprend le décès de Fiona, son amie d’enfance. Un suicide. Le père de la jeune femme a trouvé dans sa poche un papier plié en quatre, couvert d’une écriture d’enfant. Il demande à Jason s’il peut le déchiffrer. C’est ainsi que naît le projet de « La maison des épreuves », qui s’ouvre sur le récit de sa propre conception : la mort de Fiona et le papier plié donnent à Jason l’idée d’écrire le texte que nous avons sous les yeux. Écriture qui débute par un récit : deux enfants inséparables, deux enfants blessés de ces blessures qu’ignorent les adultes, et qui consignent dans un cahier « Terrain d’essai » un lieu cauchemardesque, « un endroit où d’épouvantables expériences (sont) menées sur des sujets non consentants. » La feuille trouvée dans la poche de Fiona a été arrachée de ce cahier. L’horreur est grisante pour les enfants. Ceux-là la cultivaient – peut-on penser –  en continuation du discours du père de Fiona, un médecin militaire, qui ressassant ses souvenirs, inscrivait en eux « la vicieuse neutralité des concepts de défilade, frappe neutralisante, zone de rupture, tirs d’efficacité ». Ne se serait-il pas agi, pour Fiona et Jason, de restituer à ces mots leur couleur d’origine, le rouge du sang, le noir des chairs brûlées ? Le prétexte du « Terrain d’essai » est de se venger. Mais bientôt l’affaire se complexifie…

Je n’ai évoqué là, fragmentairement, que l’« introduction ». S’ensuivent 3 sections, numérotées I à III.  L’écriture en est tout à fait différente et étonnante : elle se présente tantôt comme un questionnaire à choix multiple, tantôt comme un jeu vidéo « dont vous êtes le héros ». Je ne puis que citer :

« Vous avez une migraine. L’aura s’enfonce comme du verre dans votre champ de vision et la douleur, une fois réfugiée là, dure plus d’une semaine. Une fois rétablie, vous découvrez que votre chambre est pleine d’étranges pèlerins. Vos soigneurs vous expliquent que ces pèlerins sont venus à votre chevet depuis des contrées lointaines après avoir entendu parler de vos pouvoirs spéciaux. Quel miracle avez-vous soi-disant accompli alors que vous étiez souffrante ?

  1. vous avez parlé dans une langue imaginaire
  2. vous avez lévité
  3. vous avez vomi un serpent rare et venimeux
  4. vous avez bâti une cathédrale »

Il me semble que Jason agit comme un ostéopathe dont le patient souffre d’un torticolis. Il ne va pas à contre-mouvement, bien au contraire, il accompagne la torsion jusqu’au point où elle cèdera sous son propre poids. « La maison des épreuves » est bien le remède au « Terrain d’essai », le manuscrit disparu.

Il s’agirait, pour le goûter pleinement, de se laisser aller, question par question, à la situation proposée.

Ce livre est une expérience. A l’excès, peut-être.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone.

Liens : chez l’éditeur ; une autre critique (qui en dit un peu plus — trop ?).

Dakota Song

Ariane Bois, Dakota Song, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Ariane Bois, jeune auteure française, propose ici un roman qui la déporte dans le temps et l’espace. Le récit se situe dans les années 1970 et dans un immeuble, le Dakota, qui abrite à Manhattan, face à Central Park, le gratin le plus huppé de la ville, rien de moins que Lauren Bacall, John Lennon, Rudolf Noureev, Leonard Bernstein… Cela pourrait donner un roman très snob, ou voyeuriste, mais c’est juste l’inverse. C’est que le héros qui nous sert de guide est un jeune Noir qui a dû fuir Harlem et accepter un job obscur au Dakota, dont il observe les mœurs et les intrigues à hauteur d’homme, sans surjouer l’admiration ou la fascination, ni en rajouter dans le complexe social envers les Blancs. L’autre astuce est de tenir le cap d’un roman choral : nous suivons la destinée d’une belle brochette de résidents imaginaires, tous socialement favorisés mais tous, aussi, en butte aux aléas de l’existence, qui donnent l’occasion d’échappées dans la ville, le New York bouillonnant des années 70, tiraillé entre révolution artistique et sexuelle et tensions raciales et politiques. Cela pourrait donner un résultat un peu brouillon, ou clinquant, mais l’auteure se limite habilement à des allusions insérées dans l’intrigue, sans jamais appuyer. Elle ne dédaigne pas le drame, qui frappera plusieurs personnages, ni l’humour, auquel se prêtent les drôles de mœurs des riches, mais elle lie l’ensemble d’une écriture fluide, faussement simple, directe et évocatrice. Un roman à éviter, sans doute, s’il l’on ne connaît rien de son contexte, mais à savourer dans l’hypothèse inverse.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le livre chez l’éditeur.

Dans la forêt

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister, 2017

Par Brigitte Niquet.

Après L’Amour et les forêts (Éric Reinhardt), Notre vie dans les forêts (Marie Darrieussecq), voici Dans la forêt de Jean Hegland. Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, ces auteurs, à vouloir vivre des amours sylvestres et surtout à donner des titres aussi plats à des livres si différents et par ailleurs très estimables ? Seule Jean Hegland pourrait sans doute prétendre qu’aucun autre titre n’était possible et elle aurait raison car voici un livre dont la forêt est incontestablement le personnage principal. Sans elle, pas d’histoire qui se tienne, avec elle, tout devient possible.

Deux sœurs vivent donc avec leurs parents au cœur d’une forêt, dans la maison familiale à une trentaine de kilomètres du patelin le plus proche. Enfin, vivaient… Quand le livre commence, une catastrophe d’on ne sait quelle nature s’est abattue sur le monde : il n’y a plus d’essence, plus de téléphone, plus d’électricité… La mère est morte d’un cancer et son mari ne tardera pas à la rejoindre, coupé en deux par sa propre tronçonneuse… Voici Nell et Eva (17 et 18 ans) livrées à elles-mêmes, d’autant que la bourgade voisine va être décimée par une épidémie et que les derniers survivants leur conseillent de fuir. Fuir ? Pas question ! C’est ici qu’elles vont vivre ou mourir, Nell qui ne rêvait que d’études universitaires à Harvard et Eva d’intégrer un corps de ballet. Eva, la cadette, continuera longtemps à s’épuiser dans des exercices qui la laissent exsangue, tandis que Nell se charge du quotidien et fait d’une encyclopédie retrouvée au grenier sa bible tous azimuts. La nature pourvoit au ravitaillement quand on sait s’en servir. Nell va apprendre à s’en servir – et au-delà.

« Quand je pense à la façon dont nous vivions, à la désinvolture avec laquelle nous usions les Lire la suite « Dans la forêt »

La plus grande baleine morte de Lombardie

Aldo Nove, La plus grande baleine morte de Lombardie, Actes Sud, 2007

Par Patrick Poivre.

Si vous faites partie de ceux qui n’ont plus ouvert un roman ou un recueil de nouvelles depuis belle lurette, le choc va être rude. Et même si celui-ci est traduit de l’italien et qu’il est donc difficile de juger de la qualité de la traduction (mais je fais confiance à l’équipe éditoriale d’Acte Sud pour nous avoir réservé le meilleur à l’époque), le texte qui nous est livré ici en langue française est limpide et reste saisissant. Le lecteur qui n’aurait plus aucun souvenir de son enfance ou qui ne disposerait d’aucune ressource imaginative, un lecteur ainsi diminué ne passera pas la première histoire. Il se demandera s’il s’agit d’une prose réservée à l’enfant ou d’un délire d’écrivain en mal de martingale et refermera l’ouvrage, dubitatif. S’il y survit, c’est que lui aussi va penser, par exemple, que « Bialetti (l’inventeur des fameuses cafetières italiennes) tue chaque nuit les enfants qui restent seuls au cabinet plus de neuf minutes ». Et il n’atteindra pas la moitié du livre sans se rendre compte qu’il avait oublié que les mots, ordonnés en phrases et celles-ci en paragraphes et chapitres étaient doués pour évoquer les souvenirs du monde que nous avions vécu.

Il s’agit d’un recueil de souvenirs des années 70, mais ici, le narrateur n’en n’a pas transposé la description dans sa langue d’adulte. Il les a conservés, ô miracle, dans leur jus, le tout formant un fantastique remède à la conformité, à l’uniformité de l’écriture mémorielle que le tout image nous impose depuis de nombreuses années déjà. Tout cela m’a fait penser à Dario Fo, héritier de la comedia dell’arte, à son Mistero buffo et à la richesse et l’habileté de sa narration.

Aldo Nove, qui nous est contemporain, m’était parfaitement inconnu et des quelques recherches que je viens de faire pour écrire cette petite note, j’ai retenu qu’il était d’abord poète avant d’être prosateur. Et manifestement, c’est par le va et vient de l’un vers l’autre que les spécialistes tentent d’expliquer sa technique d’écriture et son style. Sans doute, pourquoi pas. Pour ma part, je reste  persuadé que la prose n’est qu’un segment de la poésie.

Si vous mettez la main sur ce livre dans une librairie, offrez-le à quelqu’un qui ne lit plus. Les autres savent.

Catégorie : Littérature étrangère. N.B. : L’éditeur français publie cet ouvrage hors collection dans le genre « romans et nouvelles » et présente ces récits comme des chroniques.

Liens : chez l’éditeur.

Une mort qui en vaut la peine

Donald Ray Pollock, Une mort qui en vaut la peine, Albin Michel, 2016

Par François Lechat.

Si vous aimez l’Amérique profonde, les personnages hauts en couleur et bas de plafond, les bleds perdus et les fuites éperdues, la poussière des chevauchées et l’ambiance des bars glauques, les hommes sans femme et les mères aimantes, ne passez pas à côté de ce roman savoureux de bout en bout. C’est déjanté, avec une bande de Pieds nickelés et un Noir poursuivi par la guigne ; c’est amusant et grinçant, alliant le burlesque et le ridicule ; c’est tendre et touchant, grâce à des personnages fragiles mais obstinés, pauvres et dignes. Il y a de l’action, du grand air, un arrière-plan historique à l’humour discret (le recrutement de volontaires américains pour entrer en guerre en 1917 alors que personne ne sait où se situe l’Allemagne), des scènes de genre savoureuses (le bordel de campagne) ou à double fond (la chasse au Noir déjà cité, qui balance entre comique et tragique), et un suspense permanent car chacun doit survivre. La violence de la condition humaine restituée sur un mode léger : un pur bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone.

Liens : chez l’éditeur.

Les deux bouts

Henri Calet, Les deux bouts, Héros-Limite (coll.Tuta Blu), 2016

Recueil de chroniques parues dans Le Parisien libéré en 1953. Première édition : Gallimard, 1954.

Par Jacques Dupont.

Ce moment dura – dit-on – trente ans. Trente années qui furent glorieuses. Pour tous ? Henri Calet rencontre ceux qui triment, multiplient les emplois ou, faute d’argent, ne se soignent plus. Commis voyageurs, éboueurs, receveurs d’autobus, modistes, vendeuses du Bon Marché. Nouer les deux bouts fut leur plus grande préoccupation. Henri Calet les croise à la sortie des bureaux, des usines, des grands magasins, dans les escaliers du métro et les gares de banlieue. La conversation s’engage, et de fil en aiguille, il se trouve chez eux, invité dans un deux pièces, une maison ouvrière, un pavillon avec potager.

Henri Calet a un don d’écoute hors du commun. On l’entend à peine questionner. L’homme ou la femme parlent, se confient :  les difficultés du quotidien, les petites joies, quelques espoirs. Lui se borne à écouter, à enregistrer, à transcrire. Or c’est justement ce qui donne à ce livre cette profondeur, cette épaisseur, cette lenteur, cette lourdeur, cette grandeur qui ressemble tant à la vie. Et, tout de même que la vie, c’est touffu et confus, incohérent, et parfois un peu monotone aussi.

Le livre ne verse pas dans le pathos. Il est à hauteur de ces hommes et de ces femmes, ces parents, les nôtres, dont l’idéal était de faire les choses dans l’ordre, de marcher entre les clous. L’écriture est – de la même manière – surveillée, retenue, et demeure naturelle et suggestive.

Les chroniques d’Henri Calet sont une mine d’informations, humaines, concrètes, incarnées, sur ce qu’était la vie quotidienne dans la décennie de l’après-guerre.

Incidemment, je recommande de prendre connaissance de la biographie d’Henri Calet : c’est un roman.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : la réédition 2016 ; biographie de Calet sur Wikipedia. (La thèse de Jean-Pierre Baril sur Henri Calet est disponible en bibliothèque. A-t-elle été publiée ?)

La Chambre d’ami

James Lasdun, La Chambre d’ami, Sonatine, 2017

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de renouveler le genre du thriller psychologique, surtout quand on prend pour thème un triangle amoureux. L’auteur, ici, joue sur trois astuces. D’abord, il ajoute à ce triangle une dimension familiale (les liens compliqués entre deux cousins), une dimension sociale (un riche banquier face à un cuisinier en difficulté) et un suspense policier (une grosse somme d’argent qui pourrait susciter des convoitises). Ensuite, il embarque deux des membres de son triangle initial dans un autre triangle, sans perdre le troisième de vue puisque c’est le personnage principal à défaut d’être un héros. Enfin, il s’arrange pour que ces triangles n’en soient pas vraiment, car un de leurs côtés n’a pas conscience d’en être – je ne veux pas en dire plus long, évidemment. Sur cette base, James Lasdun impose son art du suspense dès les premières pages, prend ensuite son temps pour creuser les interrogations et les arrière-plans psychologiques de tout ce petit monde, et tisse sans en avoir l’air une intrigue qui culmine dans deux scènes d’une intensité inouïe, dont il semble évident que Hollywood va s’emparer un de ces jours. C’est intelligent, subtil et visuel, un peu introspectif comme souvent dans la littérature américaine. Mais c’est d’abord, sans crier au chef-d’œuvre, un parfait mariage entre le plaisir du polar (le lecteur est en position de voyeur comme l’est un des personnages) et le questionnement existentiel : plus qu’un divertissement mais tout un divertissement. Et une couverture magnifique, au toucher comme à la vue.

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs.

Liens : chez l’éditeur.

Un roman de quartier

Gonzáles Ledesma, Un roman de quartier, L’Atalante, 2009

Stylo-trottoir : dans un bus, dame, anonyme, environ 40 ans.
(Qu’est-ce qu’un stylo-trottoir ?)

Ça se passe à Barcelone. Un type veut en tuer un autre – mais ce n’est pas une affaire de terrorisme, hein ! C’est une affaire de vengeance. Et ça ne se passe pas vraiment dans les quartiers touristiques… C’est un roman policier à suspense et l’ambiance est – comment dit-on ? – « interlope ». La prostitution, tout ça. Le flic qui enquête n’est pas très catholique. (L’auteur a écrit d’autres livres avec le même flic, qui s’appelle Méndez). Et le type qu’on veut tuer ne le mérite pas. Il a perdu son fils et il y a un pathétique formidable dans la manière dont il vit son deuil. Mais il n’y a vraiment pas que ça… C’est glauque, c’est noir, c’est savoureux, plein d’humour. Oui, c’est bien, j’aime beaucoup. Il se passe des choses, le cadre est prenant, les personnages ont de la consistance…

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs.

Liens : chez l’éditeur. Sur cet auteur prolifique de romans populaires (espagnol).

Dictator

Robert Harris, Dictator, Plon, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Intrigues, alliances et désalliances, ruses diverses, coups bas et coups de maître constituent l’essentiel de l’action politique. Sauf que, lorsque l’ambition personnelle, la mégalomanie voire la folie complète s’en mêlent, les conséquences se comptent en centaines de milliers de morts. C’est ce qui arrive à la Rome de Jules César.

Il est tout à fait intéressant d’être aussi loin des résumés simplistes qu’on a pu lire sur cette époque passionnante qu’est le 1er siècle avant J.-C., d’être comme en coulisses pour apprécier les détails de l’Histoire – même si, ainsi que l’auteur le dit dans son introduction, chaque fois qu’il a fallu qu’il choisisse entre l’Histoire et la fiction, il a privilégié cette dernière. La trilogie de Robert Harris (Imperium, Conspirata, Dictator) est bien romanesque, mais elle s’appuie – sans aucune ostentation – sur une documentation absolument remarquable, et Cicéron a vécu tant d’événements importants et laissé tant d’écrits qu’il est évidemment  le personnage central idéal pour évoquer cette période. Il fait toutefois un héros bien imparfait, pas du tout identificatoire et, malgré une ambiance thriller assez réussie, on peut trouver le roman décevant de ce point de vue. Ce héros à qui il arrive plein d’aventures et qui nous a donné (surtout dans les deux premiers volumes) l’exemple de l’attaque et de la défense par la parole, dans le refus, la détestation de la violence, ce héros est aussi naïf, vaniteux, maladroit, ses succès ne durent pas, il est parfois carrément minable, souvent pathétique et, aveuglé par son goût de la politique, il s’intéresse finalement peu aux hommes. Le lecteur qui tremble néanmoins pour ce héros imparfait peut traverser ce roman avec passion; celui qui prend la distance d’une lecture plus intellectualisée peut être agacé de la multitude de rebondissements, finalement toujours un peu sur le même mode de l’amitié et de la trahison. Mais telle est l’Histoire…

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs.

Liens : La page dédiée à Dictator chez l’éditeur; la critique (plus positive) de Conspirata sur ce blog.

Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe

Donal Ryan, Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Il ne lui manque que quelques neurones, à Johnsey, rien de plus. Juste ceux qui lui permettraient de comprendre les mots un peu abstraits, de savoir remplir un formulaire, de se débrouiller dans toutes les petites complications de la vie d’aujourd’hui. Mais voilà, s’il sent et ressent tout, il est tétanisé quand il doit former une phrase et il est incapable de vivre tout à fait seul, sans aide. C’est une des raisons pour lesquelles il aime tant ses parents, des personnes adorables qui l’ont toujours protégé. C’est donc le drame, une fois qu’il se retrouve orphelin, mais il fait courageusement face. Alors que tout le monde le presse de vendre sa maison et ses terres, dans ce petit village irlandais où il vit, il décide de rester par fidélité à ses parents, aidé en cela par un couple d’amis plus âgés. Mais il est le souffre-douleur des voyous du coin, et puis toute la communauté fait pression sur lui pour l’amener à vendre. C’est que ce roman, qui dévide la vie de Johnsey au fil des mois et des saisons, en contact sensuel avec la nature, fait aussi intervenir des passions urbaines, la spéculation immobilière et le jeu trouble des journaux à sensation. Johnsey ne pourra résister qu’à l’aide de deux marginaux comme lui, un mythomane chaleureux rencontré sur un lit d’hôpital et Siobhàn, l’envoûtante infirmière qui, entre affection et espièglerie, lui apportera quelques éclairs de plaisir. Le grand talent de Donal Ryan, dans ce livre qu’on n’a pas envie de lâcher, est d’éviter tout misérabilisme : il rend la voix intérieure de Johnsey, ses angoisses, ses émois et l’incapacité sur laquelle il bute, dans un langage tout en finesse, formant de jolies phrases pour nous faire comprendre ce que Johnsey ne parvient pas à se dire à lui-même.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone.

Liens : chez l’éditeur.

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