Frink et Freud

Lionel Richerand et Pierre Péju, Frink et Freud. Le patient américain, Casterman, 2020

Par François Lechat.

Pierre Péju avait déjà publié un roman, L’oeil de la nuit, consacré à la vie tragique d’Horace Frink, le premier psychiatre sur lequel Freud a tenté de s’appuyer pour répandre la psychanalyse aux États-Unis. Parallèlement au roman, Péju a écrit le scénario et les dialogues d’une BD sur le même sujet, qui paraît le 27 janvier, dessinée par Lionel Richerand. Cela pourrait passer pour un gadget, une sorte de « Frink pour les nuls », mais cet album de plus de 200 pages, dont une dizaine de notices scientifiques, n’est pas un succédané. Il reprend les thèmes majeurs du livre et met en relief la personnalité autoritaire et tourmentée de Freud, qui tranche avec la fragilité de Frink. On n’évite évidemment pas, ici, quelques dialogues didactiques auxquels l’image n’apporte pas grand-chose, mais l’ensemble est bien d’ordre graphique, et assez majestueux. Le dessin, résolument expressionniste à la manière allemande et jouant sur toute la palette des gris, ne cherche pas la beauté mais donne un relief saisissant aux émotions et aux états d’âme, tandis que les dialogues sont plus brefs et percutants que dans le roman. Une œuvre à part entière, et une prise de risque pleinement réussie de la part de Péju.

Catégorie : Extras.

Liens : la BD chez l’éditeur ; L’oeil de la nuit par François Lechat.

La magie de Vasarely

Claire Zucchelli-Romer, La magie de Vasarely, Palette, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

J’ai feuilleté avec délices ce pop-up tout en sensations visuelles. On tourne les pages, on en soulève des morceaux colorés, lignés ou plein de ces formes cubiques qu’affectionne le peintre, et les tableaux de Vasarely apparaissent, dans un jeu de construction cartonné, à travers des effets de structure, de formes et de couleurs successifs. Comme il faut tantôt soulever à gauche, tantôt à droite, un rond, un carré, un triangle… on se dit que la conceptrice de ce livre est créative et s’est bien amusée ! Et puis qu’on essayerait bien la même chose avec d’autres peintres. Eh bien, pas de problème : il y a aussi Paul Klee, Kandinsky, Andy Warhol et quelques autres.

Une bonne manière de découvrir ou faire découvrir de grands peintres et leurs conceptions de l’art.

À partir de 3, 4 ou 6 ans selon les ouvrages — 6 ans pour ce Vasarely.

Catégorie : Extra.

Liens : La magie de Vasarely chez l’éditeur ; la collection de livres animés.

Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

Par Brigitte Niquet.

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Liens : chez l’éditeur.

Elle a menti pour les ailes

Francesca Serra, Elle a menti pour les ailes, Anne Carrière, 2020

Par François Lechat.

Ce roman n’est pas le premier à dresser le portrait d’une génération, celle des jeunes nés avec un smartphone dans la main. Mais c’est de loin le meilleur que j’aie lu sur ce thème, sans doute parce que l’auteure va jusqu’au bout de son propos. En 500 pages bien tassées, dont quelques-unes, brillantes, tiennent de l’essai plutôt que du récit, elle brosse un tableau saisissant de nos adolescents sous emprise, et des dangers qu’ils courent à force de vivre sous le regard perpétuel des réseaux sociaux. Il n’y a, pour autant, pas de moralisme dans son propos, qui fait preuve au contraire d’une formidable empathie : il s’agit de comprendre et de faire comprendre. Et de nous tenir en haleine, aussi, grâce à un entrelacement temporel des chapitres qui, pour une fois, accentue la dramatisation au lieu de la diluer. Ce que l’on entame comme un document prend l’allure d’un suspense difficile à lâcher.

Le livre peut surprendre au début, car il mêle quelques termes savants avec le jargon du Net et l’écriture si particulière des jeunes sur les réseaux. Et il déroute, dans le meilleur sens du terme, en confrontant subitement son héroïne à ce qu’elle n’a jamais connu à force de  vivre par écrans interposés, un certain sens du corps, de la mort et de la nature. Avec une liberté qu’on lui souhaite de conserver dans ses prochains romans (celui-ci est son premier), Francesca Serra se paie le luxe d’une fin ouverte parce qu’elle a dit ce qu’elle voulait dire, et qui mérite d’être médité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sous le parapluie d’Adélaïde

Romain Puértolas, Sous le parapluie d’Adélaïde, Albin Michel, 2020

Par François Lechat.

J’avais raté, à l’époque, le fameux Voyage du fakir coincé dans une armoire Ikea. J’ai donc voulu me rattraper avec ce roman au titre malicieux, qui offre incontestablement le suspense et la distraction que l’on attend de l’auteur. Un ton direct, une belle mise en place, des pages très réussies (jolie scène érotique dans un bain) et, très vite, l’envie impérieuse de connaître le dénouement, qui réservera un authentique coup de théâtre : c’est globalement très habile.

Mais un peu irritant, aussi. En raison de faiblesses de style assez étonnantes à ce niveau. En raison d’anachronismes plutôt grossiers, qui trahissent l’absence d’un relecteur sérieux. Et puis, surtout, parce que plusieurs moments-clés sont irréalistes, et donnent au lecteur l’impression qu’on le prend pour un débutant. C’est dommage : avec cette intrigue savoureuse et ces personnages attachants, Puértolas aurait pu faire un sans-faute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Tout un été sans Facebook, du même auteur.

Impact

Olivier Norek, Impact, Michel Lafon, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

J’avais tellement aimé Entre deux mondes que j’attendais avec impatience un nouvel opus de cet auteur doué et courageux. Impact, malheureusement, me laisse perplexe. Le combat écologique, thème du récit, est évidemment difficile à critiquer : le réchauffement climatique est une catastrophe, le nier est une folie, il y a urgence et la plupart des humains font l’autruche ou ne parviennent pas à changer de modèle de comportement. Mais, pour moi, un roman doit être un roman, il ne peut pas être composé d’une suite de réquisitoires et de plaidoyers, ni d’explications qui remplacent l’action. J’ai toujours trouvé illisibles les romans qui expliquent au lieu de raconter et qui ne savent pas faire confiance à l’intelligence du lecteur. De plus, après un excellent début, je ne me suis finalement attachée à aucun personnage, je n’ai cru ni à l’un ni aux autres. Sans doute parce que l’intrigue est régulièrement interrompue par des tableaux, forts, justes et très bien écrits, mais qui font que je me suis demandé à quoi j’avais affaire. Je ne pense pas qu’il faille nécessairement respecter règles et traditions mais qu’il faut éviter les brouillages contre-productifs. Romanesquement, on est donc, à mon sens, en-deçà de ce qu’Olivier Norek avait produit jusqu’ici. Une fois de plus, je me dis que l’éditeur a été trop pressé de vendre et l’auteur trop pressé d’en finir. Norek aurait pu nous toucher, nous faire peur, nous culpabiliser avec une bonne histoire moins ambitieuse et moins explicite. Ç’aurait été un meilleur roman, et surtout un meilleur message (lisez ses premiers livres, et puis surtout Entre deux mondes, preuve de ce qui aurait pu se passer avec Impact). Cela dit, Olivier Norek est un connaisseur lucide d’une société que nous avons l’habitude de ne pas regarder de trop près, pas sous toutes les coutures, pas trop là où ça pique aux yeux. Je reste admirative et pleine de respect.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : Impact chez l’éditeur ; nos autres critiques de Norek à la lettre N du classement par auteur.

Ce qui plaisait à Blanche

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Grasset, 2020

Par François Lechat.

De Jean-Paul Enthoven j’avais beaucoup aimé Aurore, élégant roman proustien paru il y a une vingtaine d’années. La critique étant flatteuse, j’étais curieux de découvrir Ce qui plaisait à Blanche, et ce fut une surprise paradoxale.

On écrit donc encore ce genre de livre aujourd’hui, après la vague #MeToo ? Je veux dire : un roman stylé, dans lequel un personnage secondaire prétend publier à titre posthume un manuscrit qui lui a été confié par l’auteur, et qui raconte une éternelle histoire de séduction entre une femme fatale et un collectionneur de conquêtes battu à son propre jeu ? Réflexion faite, je m’en réjouis : tant mieux si la littérature ne se laisse pas impressionner par les mouvements d’idées, et ne renonce pas à ses formes consacrées parce qu’elles seraient passées de mode. Mais tout de même, cela surprend un peu de retrouver des personnages si rebattus, évidemment riches et beaux, distanciés et secrètement désespérés, éloquents et cultivés, et qui passent de palaces en soirées fines, d’ailleurs évoquées avec beaucoup de pudeur. C’est impeccable, plutôt prenant, mais curieusement hors-sol.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Trois petits tours et puis reviennent

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.

Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est tout en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

Nature humaine

Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

Encore un Joncour à plébisciter, tant pour sa construction sur un long flash-back, que pour le regard porté sur un pan de notre histoire récente dont les conséquences sont encore au cœur des débats actuels.

13 décembre 1999 : Alexandre, qui vit désormais seul dans la ferme familiale, achève de mystérieux préparatifs. Le lecteur se contentera de savoir que « maintenant tout est prêt »… et attendra la fin du livre pour voir confortées ou non ses hypothèses. Suspense.

Ainsi s’ouvre le roman qui, après 2 pages intrigantes, nous ramène en 1976 et nous plonge dans l’histoire des Fabrier, une famille de producteurs-éleveurs dans un hameau du Lot. Il s’agit donc d’une saga familiale sur fond d’événements qui ont jalonné la période qui s’étend de l’été 1976 (sécheresse prémonitoire du dérèglement climatique ?) jusqu’à la tempête dévastatrice des derniers jours de 1999, à l’aube du troisième millénaire.

Entre ces deux événements qui résonnent comme deux alertes, on se souvient de la catastrophe de Tchernobyl, du naufrage de l’Erika, de la chute du mur de Berlin, de l’avènement de nouveaux modes de vie avec l’arrivée dans la France rurale du téléphone, des hypermarchés, des autoroutes  défigurant la beauté des sites, du passage à la culture et à l’élevage intensifs, de la désertification progressive des campagnes, mais aussi de l’activisme gauchiste antinucléaire, ou encore des hippies de tous bords, adeptes d’ une vie  naturelle et marginale. Autant de faits qui marquent l’agonie du monde qu’ont connu les grands-parents d’Alexandre, l’avènement d’une vie différente qui a saisi et tenté ses parents, et sur laquelle il porte lui-même un regard plus critique quant à l’évolution des rapports entre les hommes et la nature. Alors que ses trois soeurs ont cédé aux attraits de la vie citadine, il a suivi, sans vraiment le décider lui-même, la voie toute tracée que ses parents avaient toujours prise pour une évidence. Héritier du domaine familial, c’est un homme réaliste et qui aime la terre. Conscient des enjeux d’un monde en pleine mutation, il n’a rien d’un doux rêveur.

Ce solitaire pragmatique a pourtant eu un amour dans sa vie. Une relation passionnée et complexe qui confère de l’épaisseur à sa personnalité et évite, pour le plus grand bonheur du lecteur, qu’il ne soit qu’un personnage représentatif d’une épopée collective.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Chien-loup, du même auteur.

Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit, La Manufacture de livres, 2020

Par François Lechat.

Ce premier roman, bref et tranchant, fait entendre une voix singulière, socialement située. La voix d’un père qui élève seul ses deux enfants, en Lorraine, dans un milieu modeste où l’on se tient les coudes et on garde la tête haute en allant voir l’équipe locale de foot. Car aux alentours rôdent le chômage, le déclin des idéaux de gauche et les petites mains de l’extrême droite.

Comment tenir debout quand un de ses enfants dévie, trahit les valeurs qu’on lui a inculquées, fait ressentir de la honte mais reste un fils malgré tout, qu’à défaut d’encore aimer il faut protéger, à moins que ce ne soit l’inverse ? Laurent Petitmangin rend ce quotidien et ces tourments de manière sobre et sensible, à l’aide d’un récit à la première personne qui sonne très juste, dans le ton comme dans la langue et le lexique. Âmes sensibles ne pas s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 – Cherchez l’erreur

Par Catherine Chahnazarian.

Est-ce que vous connaissez ShortEdition, « l’éditeur propulseur de littérature courte »? NouvellesBD courtesPoèmesTrès très courtClassiqueJeunesse, telles sont les étiquettes qu’il vous suffit de cliquer pour découvrir l’inventivité des Français. (Vous pouvez aussi soumettre une oeuvre, si ça vous dit…)

Pour ce Noël, je vous ai sélectionné ce strip de DamienTb, genre « Cherchez l’erreur » :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/manon

Noël 2020 – Et si on se laissait un peu aller ?

Mathias Malzieu, Le plus petit baiser jamais recensé, Flammarion, 2013 (disponible en J’ai Lu)

Par Florence Montségur.

Vous ne pourrez pas fêter Noël comme vous le voudriez, c’est le début de l’hiver, vous ressentez cette lassitude qui vous ferait vous pelotonner sous un plaid, et vous résistez bravement à l’envie de regarder sur une chaîne grand public un de ces films de saison où des adultes croient que le Père Noël existe et s’embrassent à la fin ? Lisez Le plus petit baiser jamais recensé. Vous y trouverez le même réconfort – tout en ayant l’alibi d’étudier l’influence de Lewis Carroll sur Mathias Malzieu. Ce texte, poétique et d’une fluidité exceptionnelle, avancera tout seul entre vos mains.

Un vieux détective aux cheveux et à la barbe de nuages, un perroquet magique, un trou d’obus dans le coeur, des billets doux adorables et un peu sexuels, voilà les ingrédients de ce conte dans lequel un « inventeur-dépressif » a embrassé une fille et – pouf­ ! – elle est devenue invisible !

Catégorie : Extras (saisons).

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 : le Noël des tout-petits

Par Catherine Chahnazarian.

Comme l’année a été difficile et que ce Noël est exceptionnel, voici encore une idée-cadeau de livre solidaire.

Cherche et trouve est un livre que propose l’Unicef pour les tout-petits : à travers neuf planches magnifiquement illustrées par Marie Morey, l’enfant découvre les quatre saisons et développe sa concentration en retrouvant sept éléments bien cachés… À faire et à refaire, seul ou avec ses parents ! À partir de 2 ans.

L’Unicef garantit que toutes les commandes reçues avant le 18 seront livrées avant le 24 !

13 à table (hiver 2020-2021)

Les Restos du Coeur, 13 à table, Pocket, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Oui, cette année encore, des auteurs et artisans de l’édition se sont mobilisés pour offrir un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur. Ils sont 15 (Tonino Benaquista, Philippe Besson, Françoise Bourdin, Maxime Chattam, Jean-Paul Dubois, François d’Epenoux, Eric Giacometti et Jacques Ravenne, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Véronique Ovaldé, Romain Puértolas, Olivia Ruiz, Leïla Slimani et Frank Thilliez) pour 14 courtes nouvelles rassemblées en 1 recueil en vente à 5 euros qui s’intitule 13 à table et équivaut à 4 repas.

Chaque année ça m’amuse, ces chiffres disparates, comme d’un éditeur qui ne saurait pas compter. Mais le calcul est simple : une fois cinq, quatre ; deux fois cinq, huit ; trois fois cinq, douze… Lisez 13 à table (à défaut de l’être) et offrez-le à un ami qui en a marre des gadgets électroniques, à une vieille tante qui a besoin de distraction, à votre neveu qui n’aime pas lire et que la brièveté des textes décidera peut-être, à cette voisine qui a bien de la patience avec vous vu comment vous mettez la musique trop fort dans votre appartement, au Père Noël lui-même ! Une fois cinq, quatre ; deux fois cinq, huit ; trois fois cinq, douze…

Cette année, le thème est « Premier amour ». Il y a… Une belle vie avec Charlie, de Jean-Paul Dubois, très touchante nouvelle : quelle belle écriture et quel remarquable appel au vécu ! 1973, 7e B, de François d’Epenoux : une plongée dans l’école de l’époque et les émois d’un enfant de dix ans – quelle belle écriture également ! Un train d’avance, de Franck Thilliez, un texte prenant comme on peut s’y attendre d’un aussi bon auteur de thriller : un étrange voyage Paris-Dieppe… Celle d’Olivia Ruiz a le mérite, si je puis dire, d’aller tout au fond de son sujet (et du gouffre), toutes ont des qualités, il y en a pour tous les goûts.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : chez l’éditeur ; Les Restos du Coeur ; tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Noël 2020 – Albert Camus, un auteur à lire et à relire

Par Anne-Marie Debarbieux.

La valeur d’un écrivain se mesure souvent au fait qu’il sache durer et, n’en déplaise à ses détracteurs, Camus est de ceux-là. L’engouement suscité par la découverte ou la relecture de La Peste en cette période de pandémie en est une preuve. La voix de Camus reste obstinément vivante pour nous rappeler les vraies valeurs, celles qui unissent les hommes devant le malheur et la mort. Et Sartre et Beauvoir, qui l’ont considéré avec condescendance comme défenseur d’une sorte de « morale de Croix-Rouge », ont beau avoir ricané : les exhortations de Camus à la fraternité, à la solidarité, au dialogue, à la lutte contre la mort, même si c’est un combat toujours inégal, résonnent encore auprès d’un large public.

Plusieurs facteurs ont beaucoup pesé sur les choix et les idées de cet humaniste sans illusion mais jamais désespéré : ses origines pauvres, éloignées de l’intelligentsia, son attachement indéfectible à l’Algérie où il est né, son déchirement face au conflit qu’il espérait voir se résoudre autrement que par la violence et les armes, et la maladie qui l’a, très jeune, amené à une lucidité devant la mort et à un insatiable appétit de vie. Car l’homme révolté est celui qui aime la vie, dit « non » à l’inacceptable, sans se prendre pour Dieu mais en étant solidaire de tous, ce qui l’affranchit du désespoir de la solitude.

Si j’ai évidemment lu et relu L’étranger, bagage de base obligé quand on évoque Camus, j’ai préféré, outre La peste et son attachant docteur Rieux, La chute et son juge pénitent torturé par la culpabilité, Caligula à qui le pouvoir absolu, qu’il exerce uniquement parce qu’il le détient, ne procure qu’un nihilisme que n’éclaire aucun bonheur. On peut également évoquer Les Justes où, face à un attentat qui met en péril des enfants, s’affrontent le héros, qui n’accepte le recours au terrorisme que pour donner une chance à la vie, et celui qui fait de la terreur la seule réponse possible pour libérer le peuple du joug qui l’asservit.

Camus ne voit dans l’existence aucune transcendance divine qui lui donnerait sens, mais il repousse toute justification de la violence et de l’absolutisme, et trouve inlassablement, dans l’attention portée à l’homme dans ce qu’il a de plus fragile, la valeur de l’existence et la raison de vivre. Pour autant, son parcours n’est pas exempt de désenchantements, comme l’illustre une remarquable nouvelle intitulée « L’Hôte ». Un instituteur français, dans un village d’Algérie, doit prendre en charge un meurtrier arabe. Cet arabe, condamné hâtivement à la suite d’une bagarre stupide qui a mal tourné, dont on se déleste sur l’instituteur du sale boulot de l’emmener en prison, renvoie, à celui qui transmet la culture et ses valeurs, l’image d’un échec de ce à quoi il voue sa vie. Il laisse le meurtrier maître de son destin mais les Arabes croient à tort qu’il a livré son hôte. L’instituteur se sent alors très seul, humilié et menacé, dans ce pays qu’il avait cru le sien. Le tout, dans un paysage écrasé par la neige.

Cette nouvelle, extraite de L’exil et le royaume, est l’un des textes de Camus qui m’ont particulièrement marquée car il montre bien que l’on peut être un homme de conviction sans être un homme de certitudes. Et cela est tellement humain !

Catégories : Hommages, Littérature française, Nouvelles.

Liens : les pages sur Camus chez Gallimard et en Folio ; L’exil et le royaume.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Et si on faisait dans le rétro ?

Par Brigitte Niquet.

Noël 1950… Sophie a dix ans. Et quel cadeau l’attend sous le sapin ? Un livre, bien sûr ! L’habitude, prise très tôt, perdure, c’est tellement commode de savoir quoi lui offrir, tellement agréable de la voir battre des mains puis se lover dans un fauteuil et ne plus lever le nez que pour la bûche au chocolat… bref, c’est si facile de lui faire plaisir sans se casser la tête !

Quand elle y pense aujourd’hui, elle ne retrouve pas de souvenir précis de ses lectures de l’époque, mais c’est sans doute la série des Trilby qui a marqué son enfance. Elle ne se souvient plus des histoires qu’ils racontaient, mais elle croit toucher encore, là, du bout des doigts, la texture particulière de leurs couvertures. Après, les choses se gâtent.  Sophie est envoyée en pension et avec l’extinction des feux à vingt heures, pas question de lire au lit comme elle en a déjà pris l’habitude. Pas question ? Mais si, voyons, il suffit d’une pile électrique et d’un drap pour étouffer la lumière et c’est parti jusqu’à minuit et plus. Un peu en avance sur son âge (elle a commencé tôt), elle dévore les auteurs populaires de l’époque, Bazin et son fameux Vipère au poing, bien sûr, mais aussi une quantité d’autres. Barjavel fait un Ravage et Cesbron s’occupe des Chiens perdus sans collier. Quant à Troyat, Sophie apprécie particulièrement La neige en deuil, plus accessible à son âge que les grandes sagas russes. Mais le champion est assurément Kessel : Sophie a relu dix fois la mort du Lion et pleuré dix fois. Elle demande pardon à ceux qu’elle oublie, ils étaient si nombreux.

Et la voilà qui passe le bac et entre en khâgne, où elle va faire bien d’autres découvertes et passer la vitesse supérieure en matière de qualité de lecture. Elle papillonne de-ci de-là, classiques, modernes, et un jour, elle tombe sur un livre dont les premières lignes la sidèrent d’admiration : Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels où c’est un bonheur qu’il y ait des flocons de nuages pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus.  Quand on a écrit une phrase pareille, on peut mourir, pense-t-elle. Qui est cet auteur merveilleux ?

Aragon, dit son prof.

– Mais c’est un poète !

– Pas seulement. C’est aussi un romancier de génie.

Et le lendemain, il lui apporte quatre livres : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, Aurélien et Les voyageurs de l’impériale. Sophie les serre contre son cœur, les dévore en quelques nuits d’insomnie, ne les rendra jamais au prof, les oubliera sur un banc, les rachètera, les lira et les relira toute sa vie. Ce qui n’empêchera pas d’autres émerveillements, d’autres engouements,  Cavanna et Les Ritals, Cohen et Belle du Seigneur, par exemple, mais jamais comme celui-là.

Aujourd’hui, Sophie a 70 ans. Elle éteint la lumière et se laisse glisser doucement dans les bras d’Aurélien, ou de Solal, peut-être… Elle espère avoir encore un peu de temps devant elle. Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau…

Les livres dont il est question dans cet article (même les Trilby !) peuvent être commandés chez un libraire.

Aurélien

Louis Aragon, Aurélien, Gallimard, 1944 (disponible en Folio)

Par Brigitte Niquet.

Pour compléter mon évocation des « écrivains dans le rétro », je voulais parler plus longuement d’Aragon romancier, mais quel livre retenir ? Le choix a fini par s’imposer : ce serait Aurélien, peut-être parce que c’est le roman-phare de l’auteur, « l’un des plus admirables parus depuis Proust », dixit Yourcenar qui n’était pourtant pas tendre. Ou parce qu’il a été écrit en même temps et dans la même veine qu« Il n’y a pas d’amour heureux », mon poème préféré d’Aragon. Et enfin parce que, dixit l’écrivain lui-même, Aurélien a tellement à dire aux jeunes gens de toutes les époques et peut leur apprendre à mieux aimer. D’où sans doute sa pérennité, dont Gallimard se frotte les mains.

S’il leur apprend à mieux aimer, en tout cas, ce ne peut être qu’a contrario car dans le genre ratage, la relation qui unit Aurélien et Bérénice atteint des sommets. Déjà, ça commence mal. Nous sommes dans les années 20. Aurélien, de retour du front où il a passé 6 ans, est un dandy, célibataire et oisif qui traîne dans Paris (omniprésent et admirablement décrit) son ennui et sa mélancolie, en répétant ce vers de Racine devenu son leitmotiv : « Je demeurai longtemps errant dans Césarée » ; quant à Bérénice, c’est une jeune provinciale mal mariée, de passage à Paris, et pour tout arranger, la première fois qu’il la vit, Aurélien « la trouva franchement laide ». C’est la 1e phrase du roman, et ça augure mal de la suite.

Pourtant les amours d’Aurélien et de Bérénice vont presque aboutir. Lui est revenu sur ses préjugés esthétiques et elle, malgré ses angoisses, est prête à se rendre.  S’ensuit une sorte de très long flirt, une valse-hésitation dont les danseurs ne se décident pas à passer à  l’acte. Les tourtereaux vivent des moments à la fois idylliques et tourmentés dans la superbe garçonnière d’Aurélien qui domine l’Île Saint-Louis. Au mur, un masque de plâtre, celui de « L’inconnue de la Seine », que Bérénice brise par maladresse, une maladresse peut-être mâtinée de jalousie. Nous sommes à peu près à la moitié du roman et les amoureux, sans le savoir, viennent de franchir un sommet après lequel ils ne pourront plus que redescendre. La faute à Aurélien et à sa nature un peu pusillanime, la faute à Bérénice surtout, incapable au contraire de se satisfaire d’à-peu-près. « Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. […] On ne peut l’essayer et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. » On entend en écho le vers de Lamartine : « L’homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux ». Tout est dit. Cette page est sublime, et c’est sans doute cela le vrai sujet d’Aurélien. Tout le reste n’est qu’habillage romanesque, magnifique, foisonnant mais secondaire.

Alors, bien sûr, si l’on prend les choses par le petit bout de la lorgnette, sept cents pages pour savoir si finalement Aurélien va baiser Bérénice, cela peut paraître ridicule, et insupportable à certains lecteurs. Aragon leur a répondu d’avance dans son Poème à crier dans les ruines :

« L’amour salauds l’amour pour vous/C’est d’arriver à coucher ensemble/Et après/Ah ah Tout l’amour est dans ce/Et après ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : Aurélien en Folio. « Il n’y a pas d’amour heureux », la chanson, par Georges Brassens.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture

Par François Lechat.

J’ai découvert cet éditeur hors norme grâce à Karoo, que je vous ai aussitôt présenté comme un chef-d’œuvre méconnu. Je ne connaissais ni le titre, ni l’éditeur. Ce qui m’a fait craquer est la jaquette, fascinante comme toutes celles de la collection des « Grands Animaux », avec leur brillance, leurs dessins géométriques ou répétés, leurs effets de lumière. Celle de Watership Down, une merveilleuse histoire de lapins errants (sans doute le titre le plus accessible de la collection), réussit l’exploit d’être, selon la luminosité et l’angle sous lequel vous regardez le livre, vert mat ou vert brillant, ou gris sombre, ou uniformément ivoire. Avant même que je la découvre en page de garde, j’avais suivi la consigne de Monsieur Toussaint Louverture : « La jaquette de ce livre a été pensée comme un habit de lumière, tout de beauté et de fragilité, nous vous encourageons à la retirer le temps de savourer l’histoire. »

Vous vous dites peut-être que c’est prétentieux. Mais si vous regardez bien, c’est l’humour qui vous frappera dans chaque titre des « Grands Animaux », « Une collection qui rassure Monsieur Toussaint Louverture » comme il le rappelle en dernière page de ses romans. Au dos de la jaquette, la même formule rituelle, dans laquelle seule l’épithète varie : « Une époustouflante/brutale/flamboyante/aventureuse publication de Monsieur Toussaint Louverture. » Juste à côté, au-dessus du code-barre, un prix qui défie toute concurrence (15,50 € pour le prochain titre qui m’attend, La maison dans laquelle, et qui dépasse les 1 000 pages), assorti d’un « MERCI » que je n’ai jamais trouvé ailleurs. Et, en page de garde ou dans le colophon, des clins d’œil dont on ne se lasse pas. Par exemple le fait de donner les proportions de l’ouvrage, accompagnées d’un commentaire engagé : « C’est un bloc brûlant de vie et de rage », à propos d’Un jardin de sable. Ou la présentation de l’œuvre, qui n’hésite pas à prendre le candidat acheteur à rebrousse-poil : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas, c’est l’un des plus grands livres qu’il nous ait été donné de lire », à propos de Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ou une vantardise, comme la mise en avant des 53 millions d’exemplaires atteints par Watership Down de par le monde, aussitôt adoucie par une remarque désabusée : « ce qui, en vérité, n’a absolument aucun sens pour des lapins ».

Si Monsieur Toussaint Louverture prend tant de soin à présenter ses « Grands Animaux », c’est qu’il connaît l’exigence des titres publiés dans cette collection, tous d’origine étrangère, tous soigneusement corrigés ou retraduits, tous remarqués au moment de leur sortie, tous adressés à un public cultivé. Cela ne s’offre pas comme du Guillaume Musso ou de l’Amélie Nothomb.

Mais il a aussi lancé, outre des romans isolés, une collection alternative, « Monsieur Toussaint Laventure », dans laquelle il vient de publier une nouvelle traduction d’Anne de Green Gables, roman canadien délicieusement suranné, adapté sous forme de série sur Netflix. Avec, une fois encore, un soin maniaque apporté à la présentation : papier velouté, gardes d’un magnifique brun doré, reliure cartonnée cousue au fil, recouverte de papier nacré « imprimé en quatre encres spécifiques pour refléter les nuances du couchant ».

Je le répète : osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture.

Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.

Anne de Green Gables

Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

J’ignorais l’existence de ce roman et de son auteure, la plus lue au monde parmi les canadiennes, paraît-il. Il faut dire qu’il date de 1908, ce dont on s’aperçoit rapidement à la lecture : malgré une nouvelle traduction cela reste délicieusement suranné, et écrit dans un style fleuri auquel on ne se risquerait plus.

L’héroïne est attachante, avec ses cheveux roux, ses torrents de paroles, ses gaffes et son imagination sans limites. Si on ne peut pas dire que le suspense règne, c’est charmant, dans le genre champêtre, et c’est l’occasion d’un formidable retour à une époque et une région lointaines. Un début de siècle où la vie était rythmée par les saisons, où les jeunes filles rougissaient, s’émouvaient ou pleuraient à la moindre occasion, où la bienséance et la religion commandaient de ne rien faire d’inconvenant, comme lire trop de romans ou se montrer impolie avec une voisine. Quant aux lieux, le village d’Avonlea sur l’Ile-du-Prince-Edouard, à l’est de Québec, ils existent vraiment, et se visitent sous la forme d’un village reconstitué à la gloire de Green Gables. C’est dire si l’auteure a marqué les esprits avec les tribulations d’Anne, petite orpheline recueillie par deux fermiers corsetés par les règles sociales mais pleins de bonté, qu’Anne parviendra à séduire comme elle plaira, peu à peu, à tout le village malgré sa maigreur et sa drôle de dégaine.

Une surprenante publication de Monsieur Toussaint Louverture, dans un genre très différent de sa collection des « Grands Animaux ».

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Charrier.

Liens : ce roman chez l’éditeur ; et retrouvez ici l’hommage à Monsieur Toussaint Louverture et les liens vers les autres articles de François Lechat sur des livres publiés par cet éditeur. Il y en aura peut-être encore d’autres, mais ça fait déjà une bonne petite collection d’excellents livres à découvrir.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Trois romans à découvrir et redécouvrir

Par Anne-Marie Debarbieux.

Des lectures que seuls le hasard ou la nécessité ont suscitées peuvent être des révélations !

Ainsi ai-je découvert 3 magnifiques romans que je n’aurais pas lus spontanément.

Aux éd° Folio

Un roi sans divertissement (1946) m’a emportée dès le premier chapitre : usant habilement des récits enchâssés et de la diversité des points de vue pour cerner son personnage, Giono met en scène Langlois, d’abord capitaine de gendarmerie chargé d’enquêter sur un tueur en série qui terrorise un village du Trièves. On l’y revoit plus tard, devenu commandant de louveterie, pour orchestrer une battue au loup ; désormais adopté par la population, il compte rester définitivement et cherche même à se marier. C’est alors que sa vie bascule.

Langlois échappe à toute analyse : mouvant, fantasque, attachant et inquiétant, ce meneur d’hommes reste un mystère que Giono n’éclaire qu’en fin d’ouvrage : un homme sans divertissement est un homme plein de misère. Car finalement le thème principal de ce roman d’action, pétri de rebondissements, est peut-être l’ennui.

Ce livre m’a tellement fascinée que je suis allée dans le Trièves pour m’imprégner des lieux où Giono fait évoluer Langlois !

Aux éd° Points

La magnifique adaptation de Visconti du Guépard (1958) peut laisser imaginer un roman historique. En réalité, si le texte est émaillé de débats politiques, Lampedusa évoque surtout le destin du prince Salina, aristocrate figé dans des valeurs qu’il croit immuables et que ni son prestige, ni son rang, ni son ironie arrogante ne sauveront d’un inéluctable déclin. Et tout le talent de l’auteur réside dans l’emploi de multiples registres pour traduire cette épopée crépusculaire d’un homme de plus en plus seul, parce qu’il refuse tout compromis qui trahirait sa lignée.

Art du tableau et du portrait, de l’analyse psychologique et sociale, l’écriture traduit magistralement « les derniers jours d’un condamné ».

Aux éd° Folio

Le titre lacunaire Tous les matins du monde (2002) intrigue et ne s’éclaire qu’à la fin de ce très court roman. Quignard y invente la biographie de Sainte-Colombe, musicien réel mais dont on ne sait rien. Comme le prince Salina, il s’accroche à un monde qui n’est plus. Violiste exceptionnel, rallié au jansénisme, il fuit les fastes et la musique de cour pour vivre en ascète ombrageux et avare de mots, tout entier voué à la musique de l’âme. La perte de son épouse pousse son isolement au paroxysme de la quête d’un paradis perdu. Entraînant ses deux filles dans sa réclusion, il renvoie même Marin Marais, son élève le plus prometteur.

Les deux musiciens se retrouveront-ils ? C’est le principal enjeu de ce livre, dont l’écriture très sobre exprime que devant la mort la musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler et en ce sens elle n’est pas tout à fait humaine.

Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.

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