Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab

Martine Gengoux, Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab, Ed. de l’Aube, 2017 (Aube Poche, 2018)

Par Catherine Chahnazarian.

Tout semble indiquer qu’à cette saison les lectures peuvent être comme les tenues, plus légères, et je ne suis pas la dernière à me détendre d’activités sérieuses avec des lectures faciles. C’est pourtant assez horrifiant de faire son marché aux étals « poches » des grandes librairies. Violette n’échappe pas à la règle des romans de plage, comme si le sable allait de toute façon gâcher quelque chose. (Je l’ai lu dans mon canapé, mais je peux tout de même en dire deux mots, je suppose ?) On retrouve dans celui-ci les défauts classiques d’un premier roman, ce qui peut agacer ou rendre indulgent : des passages inutilement explicites, un abus de détails dans certaines descriptions, un personnage central un peu faible…

Mais l’ensemble se défend. Et puis le blog de Martine Gengoux m’a rappelé que sous les piles de livres pour lesquels on ne criera pas au génie, comme aurait dit François Lechat, se cache tout un monde littéraire vrai, composé d’hommes et de femmes qui ont envie d’écrire, qui aiment faire glisser le stylo sur le papier ou taper au kilomètre sur un clavier, qui se font lire par leurs amis, échangent, lisent ce que sortent les grands et petits éditeurs, se réunissent pour en parler… Voilà d’où vient Violette, celle qui a un profil de baobab et que son auteure mène patiemment, avec un peu d’humour et une réelle sensibilité, au bout de son histoire. Tout cela est sympathique, et payant puisque Martine Gengoux vient de sortir un deuxième roman chez le même éditeur : Ça se casse la figure, une libellule ?

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Belgique).

Liens : en Aube Poche ; le blog de l’auteure.

Frappe-toi le coeur

Amélie Nothomb, Frappe-toi le coeur, Albin Michel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

En passant devant le rayon livres à l’hypermarché, j’ai vu son visage pâle aux lèvres rouges en tête de gondole. Des tas d’Amélie côte à côte et regardant dans la même direction. Le narcissisme de la couverture m’a convaincue d’aller y voir de plus près, surtout que j’avais entendu dire du bien de ce dernier opus.

Oui, j’avoue, je l’ai lu en entier et d’une traite. Pour m’en débarrasser et parce qu’il n’y avait rien de passionnant à la télé. Vers la page 26, je me suis presque enthousiasmée : un bébé comprenait le monde et la narratrice pouvait l’expliquer à sa façon, c’était pas mal. Je me suis un peu attachée à ce personnage. Pendant quelques pages. Mais Diane est tellement surdouée et tellement pleine de qualités qu’elle m’a assez vite perdue. À moins que ce ne soit cette psychologie de bas étage, ce thème facile sans décor autour, ou cette absence quasi totale de littérarité. Aucun travail particulier de la part de l’auteure et, de la part du lecteur, presque aucun effort d’imagination à faire. Tout est explicite, le langage est simple, c’est un livre-bavardage. La vie de Diane au triple galop. Elle naît, elle vit ceci, elle ressent cela… Paf ! elle a 4 ans, 8 ans, puis 11 puis 15 et, à la fin, elle en a 35. En 168 pages écrit grand. Il n’y a aucun procédé notable, donc aucun effet et peu de suspense. Autant écouter la version audio et se la mettre sur les oreilles pour faire le repassage. Parce que l’histoire s’écoute, oui. Sans plus.

Catégorie : Littérature francophone (auteure belge, édition française).

Liens : La page consacrée au roman chez l’éditeur (qui n’a même pas pris la peine de rédiger une présentation) ou sa page sur l’auteure (mais ce n’est pas là que vous trouverez une biographie – autant aller voir sur Wikipedia). Une critique plus positive, pour équilibrer. La version audio.

Bestiaire

Eric Dupont, Bestiaire, éditions du Toucan, 2015

Par François Lechat.

Ceux qui ont lu, et forcément aimé, La fiancée américaine d’Eric Dupont retrouveront dans Bestiaire toutes ses qualités, sauf une. Quoique en dise l’éditeur en couverture, Bestiaire n’est pas vraiment un roman mais plutôt un ensemble de souvenirs romancés, fictionnés, travaillés avec amour, mais présentés pratiquement sans trame narrative, sans suspense.

Cela n’enlève pas grand’ chose au plaisir de la lecture, mais cela impose un autre rythme : on peut musarder, laisser passer du temps entre deux chapitres. Mais pas trop quand même, pour ne pas perdre l’ambiance, et l’époque, et cette manière si étonnante que possède l’auteur de poétiser tout ce qu’il touche. Mieux vaut sans doute avoir au moins 50 ans pour bien apprécier ce livre fin et sensible qui évoque Nadia Comaneci, le souverainisme québécois, l’aventure du Spoutnik, René Lévesque et tout ce qui pouvait frapper un préadolescent dans le Québec des années 70-80. Eric Dupont a conservé sa voix inimitable de conteur à la veillée qui introduit une touche d’humour, de distance et de tendresse dans tout ce qu’il rapporte, sans qu’on puisse jamais décider si c’est l’enfant qu’il était ou l’adulte qu’il est devenu qui parle. A la différence de La fiancée américaine, Bestiaire est trop modeste pour faire un grand livre, mais celui-ci apporte un plaisir rare : vous ne verrez pas de sitôt un enfant appeler son père et sa belle-mère, après le divorce de ses parents, « Henri VIII » et « Anne Boleyn »…

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La fiancée américaine d’Eric Dupont.

Les sangs

Audrée Wilhelmy, Les Sangs, Grasset, 2015

Par François Lechat.

Présenté par Grasset comme un roman, ce livre n’en est pourtant pas un, ou presque pas. Mais ce n’est pas non plus un recueil de nouvelles, qui pourrait se lire dans le désordre. Si les sept chapitres qui le composent ne sont reliés que par un fil ténu, il faut les lire comme ils se présentent pour apprécier les rares renvois, les quelques recoupements qui composent, sinon un récit, du moins une intrigue, au sens strict du terme : une interrogation qui ne cesse de croître, et qui rebondit tout à la fin, quand il n’est pas exclu que ces courtes histoires qu’on lit comme autant de documents ne soient qu’une œuvre d’imagination, celle que le « héros » compose dans la scène finale.

Mais de quoi s’agit-il, au juste ? Tout simplement d’une version baroque, intemporelle et perverse de la légende de Barbe Bleue. Dans un manoir situé on ne sait où, on ne sait quand (le contexte semble médiéval, mais l’Ogre écrit à la machine), se succèdent sept femmes qui vont toutes mourir pour un châtelain nommé Féléor Barthélémy Rü, dont on n’apprendra presque rien. C’est que l’homme, ici, importe moins que les femmes. Ce sont elles qui font l’objet, au début de chaque chapitre, d’un court portrait plein d’étrangeté ; ce sont elles, encore, qui mènent le récit de leur amour avec le châtelain ; ce sont elles, enfin, que Féléor raconte après leur mort, en donnant une image redressée de ce que l’on avait cru comprendre. De sorte que ne subsistent, au terme de cette construction d’une rare habileté, qu’un jeu de miroirs et de fantasmes, dont on serait bien peine de dégager des certitudes. Sauf une : ces femmes qui ont trouvé la mort pour un homme l’ont voulue et cherchée, comme s’il était entendu que le désir et la perversion sont aujourd’hui la chose du monde la mieux partagée. Et c’est une jeune romancière québécoise qui le suggère, dans un style formidablement travaillé, majestueux et tendu, comme si décidément les femmes avaient tout pris aux hommes.

Catégorie : Littérature francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur.

La fiancée américaine

Eric Dupont, La Fiancée américaine, Editions du Toucan, 2014

Par François Lechat.

Plus fort que Le Chardonneret, c’est le grand roman trop négligé de 2014 ! Oublions les coquilles qui parsèment les premiers chapitres pour ne retenir qu’une évidence : on lit rarement 750 pages aussi folles, tendres, fortes, jubilatoires et surprenantes.

Sur un ton de conteur à l’ancienne d’abord, sous forme de témoignages ensuite, l’histoire de personnages tous plus inoubliables les uns que les autres, hors normes, traversant des événements tantôt cocasses tantôt tragiques, tantôt évoqués avec une puissance inouïe et tantôt suggérés avec des allusions d’une élégance rare, surtout pour ce qui concerne la mort, les choses du sexe et les affaires de cœur. On change d’époque, de pays et de héros à plusieurs reprises, mais pour rester dans le fil d’une légende familiale et voir tous les éléments se rejoindre dans les derniers chapitres en provoquant quelques surprises mémorables.

Du coup, le livre à peine refermé, on n’a qu’une envie : le reprendre pour repasser par des détails dont on avait négligé l’importance. Et cela marche : la surprise est moindre, forcément, mais le talent de l’auteur éclate encore davantage. A ne pas rater si on aime la neige, la culture catholique, l’Histoire et le tumulte des sentiments.

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Québec).

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi le Bestiaire d’Eric Dupont.

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