L’examen

Richard Matheson, L’examen, Le passager clandestin, « Dyschroniques », 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Intéressante initiative que celle de la collection « Dyschroniques » qui exhume des textes de science fiction ou d’anticipation, un peu oubliés ou passés inaperçus au moment de leur parution, mais dont le contenu trouve un écho dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi ai-je découvert cette nouvelle de Richard Matheson, écrite en 1954, dont la traduction française date de 1999 et qui aborde un sujet qui ne laisse certes pas indifférent : comment gérer le vieillissement de la population ?

Dans un huis clos glaçant de moins de 50 pages, Matheson met en scène Leslie qui s’efforce fébrilement de préparer son père, Tom, qui vit avec lui et sa famille, à l’examen destiné à vérifier ses aptitudes physiques et capacités cognitives. En cas de résultats insuffisants, le verdict sera sans appel. La date de la convocation est toute proche. À 80 ans, Tom va passer l’examen pour la quatrième fois.

Leslie n’est pas un monstre, loin de là, il aime et admire son père, il n ‘est pas un ingrat et se souvient de tous les bonheurs vécus avec lui. Mais il est aussi lucide et résigné et ne remet pas en cause le système mis en place par l’état, conscient qu’il lui apportera aussi, ainsi qu’aux autres membres de la famille, une forme de soulagement.

La chute de l’histoire est rapidement traitée mais elle ne surprend pas vraiment.

Ce texte renvoie évidemment à toutes les politiques d’extermination de certaines populations ou races, mais aujourd’hui il renvoie aussi à la question de la gestion du grand âge, posée avec une acuité particulière dans un climat de pandémie, quand la légitimité de la solidarité devant les risques sanitaires ne fait pas forcément l’unanimité et que l’on peut se demander où et vers quoi va l’humain.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.) – Nouvelles. Traduction : Roger Durand (1957) revue par Jacques Chambon (2019).

Liens : chez l’éditeur.

Un Raskolnikoff

Emmanuel Bove, Un Raskolnikoff, L’Arbre vengeur, 2019

Auteur de la première moitié du XXe siècle, Emmanuel Bove est réédité et redécouvert avec un succès croissant.

Par Jacques Dupont.

Le très court roman d’Emmanuel Bove est une variation sur Crime et Châtiment. Raskolnikoff se nomme ici Changarnier et est un jeune Parisien.

Le crime : y en a-t-il eu un ? L’a-t-il commis ? Ni oui, ni non. L’hypothèse est suspendue, tombe, rebondit, et lourdement retombe. Des crimes ont certes été perpétrés : l’un par un étrange petit homme qui lui a emboîté le pas, l’autre par un inconnu. Mais est-ce si sûr ? N’ont-ils pas plutôt été commis par Changarnier lui-même ? Changarnier, qui les endosse et tout à la fois les rejette. Le voilà tantôt prêt à payer pour une faute qu’il n’a peut-être pas commise, tantôt proclamant son innocence avec la plus grande énergie. Est-il fou ? Aux yeux de sa compagne de dérive, assurément. Violette, héroïque et lamentable, le suit tout au long de son errance, et essuie les fluctuations de son délire.

Changarnier n’est ancré dans rien. Il n’a pas de sol où poser les pieds, il n’est pas dans l’existence commune. Il erre à la recherche d’un tiers manquant, qui prononcerait son innocence ou sa faute, lui assurerait une place sur la terre des hommes. Il le cherche, cet autre, il le convoque, il le provoque. Mais rien, personne ne viendra. Un commissaire de police – qui un temps le soupçonne – lui dira de simplement continuer son chemin.

Très dérangeant.

Catégorie : Redécouvertes.

Liens : le roman chez l’éditeur, ainsi que la biographie d’Emmanuel Bove ; et un bon article de CAIRN sur Bove et un autre de ses livres, Mes Amis.

Watership Down

Richard Adams, Watership Down, Monsieur Toussaint Louverture, 2020

Par François Lechat.

Encore un chef-d’œuvre publié dans la collection des « Grands animaux » de Monsieur Toussaint Louverture.

Anglais, celui-ci. Vendu à plus de 53 millions d’exemplaires de par le monde, mais peu connu dans le monde francophone, me semble-t-il. Plus très jeune (1976), mais la traduction est récente, et cette édition française a mobilisé une dizaine de personnes tant l’ouvrage est sophistiqué. Pour autant, sa lecture est un régal de légèreté et de fluidité, ce qui en dit long sur les qualités de l’auteur et de l’éditeur.

L’histoire n’est pas habituelle : elle raconte les tribulations d’une poignée de lapins contraints de quitter leur garenne pour trouver un lieu plus sûr. Ils ne feront que quelques kilomètres, au total, restant aux alentours de la colline de Watership Down, là même où l’auteur a grandi. Mais ces kilomètres seront tous gagnés sur l’adversité, les menaces, les prédateurs, les divisions et les rivalités – car, vous le verrez à la lecture, rien n’est plus dangereux pour une colonie de lapins qu’une autre colonie organisée selon des principes tout différents.

Oui, cette histoire est hautement anthropomorphique, et c’est un régal de voir des lapins raisonner et discuter avec tant d’élégance. On perçoit, au passage, des clins d’œil à la Bible (l’Exode, Noé, les prophètes…) et des allusions aux années trente et quarante, quand les démocraties affrontaient les régimes fascistes. Mais ces lapins si humains (il y a dans ces pages de multiples éclairs de psychologie et de sociologie) sont en même temps des mammifères jusqu’au bout des ongles, dont l’auteur rend brillamment les réactions face à un univers hostile – des chats aux belettes en passant par les chiens, les faucons et, bien sûr, les humains. Il en résulte un récit sur le fil, aussi dépaysant que familier, passionnant et touchant. Et pimenté d’une belle invention, celle de la langue supposée propre aux lapins qui, de « faire rakka » à « farfaler », vous enchantera si vous avez gardé une âme d’enfant.

Ne passez pas à côté de ce livre : la nature est rendue de manière saisissante et les personnages sont formidables, surtout le valeureux Bigwig, pour lequel on se prend à avoir peur, tellement peur…

Catégorie : Redécouvertes (Royaume-Uni). Traduction : Pierre Clinquart.

Liens : chez l’éditeur.

Et quelquefois j’ai comme une grande idée

Ken Kesey, Et quelquefois j’ai comme une grande idée, Monsieur Toussaint Louverture, 2015

Par François Lechat.

Je ne connaissais pas ce livre de l’auteur de Vol au-dessus d’un nid de coucous, réédité dans la formidable collection des « Grands animaux ». Comme Karoo et Un jardin de sable, c’est un roman américain, puissant, torrentueux (près de 900 pages), parfois exigeant (lecteurs passifs s’abstenir), et qui ne s’oublie pas.

Factuellement, c’est l’histoire d’une vengeance entre deux demi-frères, l’un qui a beaucoup à se faire pardonner, l’autre qui veut enfin se faire respecter. Mais c’est, surtout, l’histoire d’un micro-univers, une région humide et inhospitalière de l’Oregon où une famille de bûcherons affronte la ville entière parce qu’il n’est pas facile de vivre de l’abattage des arbres aux alentours d’une rivière qui menace sans cesse de tout emporter sur son passage, tant ses crues sont violentes.

Par-delà la dissection des émois intimes et des rapports humains – certaines scènes couvrent des dizaines de pages, et ménagent un suspense parfois insoutenable –, Ken Kesey tisse un chœur de personnages emblématiques de l’Amérique profonde et fait vivre une nature ensorcelante, inquiétante, mystérieuse. Avec une liberté qui peut déranger, il encadre ses chapitres de liminaires méditatifs, passe d’une voix à l’autre dans une même page, un même paragraphe, une même phrase, et ouvre des incises d’une force rare, comme ce sauvetage d’une nichée de lynx au fond d’un boyau souterrain, morceau de bravoure aussi inutile que poignant. Un grand livre, qui aurait pu être plus simple et plus court, mais qui vole à mille coudées au-dessus du tout-venant.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.). Traduction : Antoine Cazé.

Liens : chez l’éditeur.

L’épidémie

Alberto Moravia, L’épidémie, Esprit, 1947

Par Patrick Poivre.

L’objectif de Moravia, antifasciste notoire (il a dû fuir et se cacher durant la seconde guerre mondiale), était de dénoncer les comportements de ses contemporains prompts à tolérer le fascisme. En usant d’une métaphore médicale, il consacre dans sa nouvelle le statut d’épidémie de la peste brune et décrit avec précision les petits et grands arrangements nécessaires de tout un chacun pour vivre avec. L’habileté, me semble-t-il, est qu’il a choisi de décrire autant la posture des malades que celle des soignants, soulignant ainsi le fait que le fascisme se nourrit de la lâcheté de tous. Au-delà du titre, c’est bien sûr l’évocation de la posture médicale qui vient faire écho à la pandémie actuelle du Covid 19, en ce sens qu’elle s’applique bien aux luttes de pouvoirs en cours entre l’académique, le scientifique, le médical, le politique et les médias. Mais la métaphore fonctionne aussi dès lors qu’on analyse le comportement du malade, esseulé dans son épreuve : il est bien obligé de se composer une attitude à la fois à titre personnel mais aussi socialement, même si, aujourd’hui, on est obligé de constater qu’il n’existe pas en dehors de la description technique de sa maladie, les considérations scientifiques que les autorités en ont et la comptabilité macabre qui la caractérise. La maladie est politique (on commence seulement à prendre en compte ces dernières années ses dimensions sociales) et il n’est pas inutile de rappeler l’engagement à gauche de Moravia.

Bravo à la traduction de Juliette Bertrand : on perçoit bien la voix intérieure de l’auteur.

Catégorie : Redécouvertes (Italie).

Liens : le texte au format PDF ; texte et article sur le site d’Esprit ; et plus sur le numéro de mars 1947.

Karoo

Steve Tesich, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, 2012-2019

Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre méconnu ! Une des grandes découvertes de ma vie de lecteur, éditée de manière luxueuse et avec humour par Monsieur Toussaint Louverture (lisez l’intégralité de la page de titre, du colophon et de la jaquette, vous comprendrez). Je pourrais vous en détailler bien des qualités, mais pour une fois je préfère citer la présentation de l’éditeur, qui est brillante, fort juste, et qui ne dévoile rien :

« Si ce roman singulier commence aux dernières heures des années 1980 dans un luxueux appartement de Manhattan, il ne s’achèvera que dans l’infinité lugubre du cosmos. Entre-temps, nous aurons eu droit à un réveillon fin de siècle, à un inventaire de maladies improbables, au sacrifice d’une œuvre d’art sur l’autel des dieux hollywoodiens, à une romance fleur bleue, à la démonstration salace du pouvoir des producteurs de cinéma et à un étrange voyage à demi endormi. Et au centre de tout ça, dans l’œil aveugle de l’ouragan : Saul Karoo, tout de cynisme et de lâcheté, balle perdue de notre époque… »

Lisez, vous verrez.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.). Traduction : Anne Wicke.

Liens : chez l’éditeur.

La cabane du métayer

Jim Thompson, La cabane du métayer, Payot & Rivages, 2019

Par François Lechat.

C’est la première traduction française intégrale de ce classique de Jim Thompson (l’auteur de 1275 âmes, dont Bertrand Tavernier a tiré Coup de torchon), et elle vaut le détour.

L’histoire est racontée à la première personne par Tommy Carver, un fils de métayer pauvre dans un bled de l’Oklahoma – autrement dit, un petit paysan qui fait fructifier les terres d’un autre. La famille Carver peine à survivre, et sa seule issue serait de sous-louer ses terres à une compagnie pétrolière, qui lui en propose une petite fortune. Mais la location est impossible parce que les terres sont enclavées dans celles du propriétaire, un Indien qui ne veut pas entendre parler de pétrole. Les Carver sont donc doublement sous la coupe de cet Indien, dont ils dépendent pour vivre et qui les empêche d’améliorer leur destin. Les conditions sont ainsi réunies pour que la violence éclate, mais la situation est encore compliquée par le fait que Tommy a une liaison torride avec Donna, la fille du propriétaire…

Sur cette trame, les événements s’enchaînent avec la force que l’on attend de Jim Thompson : c’est âpre, sec, sensuel, tragique, avec des éclairs de douleur et des lueurs d’espoir, et un arrière-plan de racisme atavique dont Tommy prend peu à peu conscience. Il y a quelques petites invraisemblances (la résistance du héros à la souffrance), mais les dialogues sont impeccables et tous les personnages sont remarquablement dépeints, avec en touche finale un avocat peu ordinaire. A vous de deviner si cela se termine bien ou mal, et de découvrir qu’en fin de compte cela importe peu : l’essentiel dans ce livre n’est pas le bonheur mais le chemin qui y mène, et il nous embarque de bout en bout.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.). Traduction : Hubert Tezenas.

Liens : chez l’éditeur.

Les deux bouts

Henri Calet, Les deux bouts, Héros-Limite (coll.Tuta Blu), 2016

Recueil de chroniques parues dans Le Parisien libéré en 1953. Première édition : Gallimard, 1954.

Par Jacques Dupont.

Ce moment dura – dit-on – trente ans. Trente années qui furent glorieuses. Pour tous ? Henri Calet rencontre ceux qui triment, multiplient les emplois ou, faute d’argent, ne se soignent plus. Commis voyageurs, éboueurs, receveurs d’autobus, modistes, vendeuses du Bon Marché. Nouer les deux bouts fut leur plus grande préoccupation. Henri Calet les croise à la sortie des bureaux, des usines, des grands magasins, dans les escaliers du métro et les gares de banlieue. La conversation s’engage, et de fil en aiguille, il se trouve chez eux, invité dans un deux pièces, une maison ouvrière, un pavillon avec potager.

Henri Calet a un don d’écoute hors du commun. On l’entend à peine questionner. L’homme ou la femme parlent, se confient :  les difficultés du quotidien, les petites joies, quelques espoirs. Lui se borne à écouter, à enregistrer, à transcrire. Or c’est justement ce qui donne à ce livre cette profondeur, cette épaisseur, cette lenteur, cette lourdeur, cette grandeur qui ressemble tant à la vie. Et, tout de même que la vie, c’est touffu et confus, incohérent, et parfois un peu monotone aussi.

Le livre ne verse pas dans le pathos. Il est à hauteur de ces hommes et de ces femmes, ces parents, les nôtres, dont l’idéal était de faire les choses dans l’ordre, de marcher entre les clous. L’écriture est – de la même manière – surveillée, retenue, et demeure naturelle et suggestive.

Les chroniques d’Henri Calet sont une mine d’informations, humaines, concrètes, incarnées, sur ce qu’était la vie quotidienne dans la décennie de l’après-guerre.

Incidemment, je recommande de prendre connaissance de la biographie d’Henri Calet : c’est un roman.

Catégorie : Redécouvertes.

Liens : la réédition 2016 ; biographie de Calet sur Wikipedia. (La thèse de Jean-Pierre Baril sur Henri Calet est disponible en bibliothèque. A-t-elle été publiée ?)

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