À l’ouest rien de nouveau

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, la Vossische Zeitung, 1928, Ullstein, 1929, Stock, 1930 (?)

— Par Catherine Chahnazarian

Ils ont tout juste dix-neuf ans. Ce sont encore des gamins à l’humour potache, mais ils ont déjà l’expérience de « vieilles gens ». Car Bäumer (le narrateur), Kropp, Leer et Müller savent ce qu’est le feu des canons. Quand le livre commence, ils sont à l’arrière, bien contents de manger à leur faim parce que le cuistot a cuisiné pour cent-cinquante hommes mais seulement quatre-vingts sont revenus : l’artillerie lourde anglaise a pilonné leurs positions. C’est la vie de la caserne, une vie de tous les jours avec la bouffe, les latrines, les poux et la conversation des camarades. C’est ce que la guerre a produit de mieux, la camaraderie, explique le narrateur.

Puis ils retournent au front, où « chaque mot que nous disons rend un son tout autre », comme « Ça va barder », par exemple. Et oui, ça barde. C’est tellement dingue, ces pilonnages, que lorsque Bäumer se recroqueville dans un trou d’obus, nous nous recroquevillons aussi, instinctivement. Comment tiendrons-nous sous les bombardements ? En espérant qu’au chapitre suivant nous serons de nouveau ramenés vers l’arrière…

C’est leur professeur qui les avait convaincus de s’engager. À coup d’idéaux déconnectés de la réalité du front, dont les soldats tenteront de rire. Comme ils tenteront de comprendre ce qu’ils pourraient bien faire après « ça ».

Certaines scènes de ce formidable roman sont des morceaux d’anthologie : Erich Maria Remarque réussit la prouesse de mettre du cocasse et de rendre cet humour de soldat qui est la politesse du désespoir. Vous l’aurez compris, il adopte le point de vue de troufions allemands de la Première Guerre mondiale : c’est leur langage, ce sont leurs préoccupations, c’est leur conscience et ce sont leurs souffrances vues par le petit bout de la lorgnette, par ce « je » qui fait toute la différence avec les livres d’Histoire. On le suit à travers des journées qui se déroulent simplement comme elles peuvent, avec les grands et les petits événements, les aventures ou la routine, et ces réflexions que se fait Bäumer, comme lorsqu’il est en permission et qu’il tente d’enfiler des vêtements civils devenus trop étroits (« Au régiment, j’ai grandi ») et qu’il s’exclame : « Comme c’est léger, ce costume ! »

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Première traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac.

Liens : chez Stock, préfacé par Patrick Modiano, traduit de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary ; au Livre de Poche dans la traduction d’Alzir Hella.

Le Joueur d’échecs

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, Exilverlag (Gottfried Bermann Fischer), 1943

— Par Anne-Marie Debarbieux

Bien que je ne sois pas – tant s’en faut – joueuse d’échecs, ce court roman de Stefan Zweig fait partie de mon Panthéon personnel.

Dans le huis clos d’une traversée sur un paquebot entre New-York et Rio, va se jouer une sorte de tragédie inattendue. Parmi les passagers se trouve Czentovic, un jeune prodige, champion d’échecs, qui accepte, contre une rétribution très généreuse de la part d’un passager milliardaire, une partie d’échecs contre un groupe d’amateurs parmi les voyageurs. La première partie conduit à une victoire écrasante et attendue du champion. La revanche voit pourtant émerger un passager inconnu et discret, dont on ne connaît que les initiales, M.B., qui parvient contre toute attente au match nul. L’effet de surprise est total. Une nouvelle partie est programmée dès le lendemain… Le suspense à son comble ! Le mystérieux passager va-t-il battre le champion jusque-là incontesté ?

L’histoire est racontée par un narrateur passionné de psychologie. La personnalité de Czentovic l’intrigue mais le champion n’est guère sociable et ne se laisse pas approcher. Hormis un don exceptionnel pour les échecs acquis grâce à un vieux curé qui l’a recueilli dans son enfance, il est ignorant, fruste et cupide. Rien en lui ne suscite la sympathie. C’est l’antihéros par excellence.

Quand il accepte, après beaucoup de réticences, d’affronter Czentovic, le mystérieux passager dit ne pas avoir joué depuis 20 ans et il confie son histoire au narrateur : c’est grâce au jeu d’échecs qu’il a réussi à résister à une forme particulièrement perverse de persécution de la part des nazis. L’inconnu représente toutes les valeurs dont Czentovic est dénué : l’intelligence, la culture, le respect, la finesse, l’humanisme. Ce sont donc deux mondes plus que deux joueurs qui s’affrontent dans une partie dont l’issue est un facteur de suspense très bien mené.

Le roman, écrit entre 1938 et 1941, touchait à une actualité brûlante : les valeurs humaines pourraient-elles être balayées par l’obscurantisme ou par des moyens particulièrement pervers de détruire ceux qu’au XVIIème siècle on aurait appelés des « honnêtes hommes » ?

On retrouve donc, dans ce petit roman extrêmement bien construit, tous les thèmes chers à Zweig et son inlassable combat pour préserver la culture humaniste et l’élévation de l’esprit.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche).

Liens : au Livre de Poche, traduction, préface et commentaires de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent ; en Folio bilingue, traduction d’Olivier Mannoni (Le Joueur d’échecs/Schachnovelle).

Du théâtre pour la rentrée : Foi amour espérance

Odon von Horváth, Foi amour espérance, éd° de l’Arche, 2014

— Par Jacques Dupont

Au lever du rideau, Élisabeth tente de vendre son corps à l’institut d’anatomie de Munich. Les 150 marks qu’elle demande à titre d’arrhes sur sa propre disparation, il les lui faut au plus vite : une amende lui a été infligée pour non présentation de sa carte de VRP, alors qu’elle vendait en rue des gaines et des soutiens-gorges. Il lui faut ou payer l’amende, ou purger une peine de prison – qui lui interdirait à jamais d’exercer et ferait d’elle une paria. L’institut d’anatomie, bien sûr, décline la proposition d’Élisabeth, mais son préposé – sensible au mensonge d’Élisabeth (que je vous laisse la joie de découvrir) lui avance à titre personnel cette somme, et comprend peu après qu’il a été dupé. Prise la main dans le sac, Élisabeth se lance alors dans une course effrénée pour trouver des solutions… Toutes les portes s’entrouvrent, mais un vent mauvais les lui reclaque au nez. La foi, l’espérance qui ont accompagné Élisabeth tout au long du récit cèdent finalement le pas au désespoir.

« Un petit délit entraîne une jeune femme courageuse et pleine de foi dans une série de mésaventures qui la jetteront dans le désespoir ». Raconté ainsi, on pense à un mélo misérabiliste, à une chanson « réaliste » de l’entre-deux-guerres. Et de fait, l’histoire d’Élisabeth s’inspire d’une histoire vraie, qui a été rapportée à von Horváth par Lukas Kritl, chroniqueur judiciaire munichois. La pièce s’appelait originairement « Une petite danse de la mort », et s’inscrivait dans un projet plus vaste : instruire le procès de la justice allemande en l’envisageant par le petit bout de la lorgnette.

Or ce drame est traité comme une comédie. Car, dit l’auteur, « la comédie est capable de montrer la bestialité à l’état pur dans sa nudité. La destinée qu’on vit individuellement est toujours de la comédie, même quand elle chausse les cothurnes de la tragédie. »

À part Élisabeth, les personnages de Foi amour espérance ne parlent pas, ils jacassent. À la manière de visages d’Otto Dix et des expressionnistes allemands, qui grimacent, en se donnant l’air de sourire.

« Ça va encore empirer, mais je ne lâche pas pied » serait en quelque sorte le leitmotiv de la pièce, une idée très … austro-hongroise.

Il faudrait ne pas oublier que von Horváth est, à l’instar de Musil ou de Kafka, un pur produit de la crépusculaire Mittel Europa :  né hongrois, d’ascendance croate, dans l’aile italophone de l’Empire, et d’expression allemande. On ne peut, avec un tel pedigree, imaginer d’auteur engagé.  Au contraire de ceux de Brecht, dont il est le contemporain, les personnages de von Horváth n’ont aucune conscience politique. Il s’agit chez lui de montrer, et de montrer de face, de profil, d’en haut et d’en bas, de montrer l’humain sous toutes ses coutures, de faire en sorte que les spectateurs s’y reconnaissent eux-mêmes.

Catégorie : Théâtre. Traduction de l’allemand : Hélène Mauler et René Zahnd.

Liens : chez l’éditeur ; éditeur qui propose plusieurs pièces de von Horváth en volumes séparés ainsi que six compilations sous le titre « Théâtre complet ».

La Capitale

Robert Menasse, La Capitale, Verdier, 2019

Par François Lechat.

Lorsque j’ai acheté La Capitale, je croyais avoir affaire à un livre du même genre que Les compromis : dans les deux cas, l’action se déroule à Bruxelles, dans les milieux européens, et commence par un meurtre. Et dans les deux cas, le roman est, entre autres, un prétexte pour décortiquer les mœurs et les mécanismes de la décision dans la sphère européenne. Mais en fait, les deux livres sont très différents. Les compromis est un polar sans prétention qui vise à initier au fonctionnement de l’Europe tout en divertissant le lecteur. La capitale a bien plus d’ambition.

A vrai dire, il est un peu difficile de savoir ce qu’a voulu faire l’auteur, car il traite au moins trois thèmes en un seul livre. Une double intrigue policière, centrée sur un meurtre mystérieux, mais aussi sur un cochon qui traverse subitement une des places les plus fréquentées de Bruxelles, et dont on se saura jamais d’où il sort : il permet surtout de douces évocations du surréalisme belge, à travers la manière assez loufoque dont la presse rend compte du sujet. Le meurtre, lui, n’est pas davantage élucidé, mais nous fait voyager vers l’Est, dans le passé et les relations du meurtrier présumé, dont les commanditaires restent mystérieux. Quant au commissaire chargé de l’enquête, qui possède une belle épaisseur, au physique comme au moral, nous le lâchons au milieu du gué, inquiets pour sa santé.

Deuxième thème : l’évocation des mœurs grinçantes des milieux européens, entre petites intrigues pour grappiller du pouvoir et étouffement des enjeux de fond. C’est la meilleure partie du livre, qui donne lieu à des scènes très construites, belles et graves vers la fin, plus légères en cours de route, et qui donnent à réfléchir.

Le troisième thème, étroitement mêlé au deuxième, nous conduit à Auschwitz, que l’on peut considérer comme le berceau de l’idée européenne, comme cela même que l’Europe doit rendre impossible. Mais qui peut garantir le « plus jamais ça » dans cette période de retour des nationalismes ?

Tout cela fait beaucoup, et peut paraître un peu cérébral. Et de fait, ce roman très soigneusement écrit, évocateur et subtil, s’adresse à un public pointu, capable d’apprécier une parodie de séminaire entre économistes. Un certain suspense est au rendez-vous, mais l’auteur nous fait sans cesse patienter, à force de flash-backs et de développements historico-existentiels qu’on peut juger trop longs. Quant au dénouement, il prend la forme d’un « A suivre » qui semble bien annoncer un deuxième tome dont l’éditeur ne nous dit rien. C’est dans ce deuxième tome, sans doute, que l’on saura d’où vient le cochon et qui aurait dû être tué dans les rues de Bruxelles, le meurtrier s’étant trompé de cible. En attendant, La capitale nous offre un roman pour lecteur patients et curieux, amoureux de l’idée européenne. De très haute qualité, mais qu’on aurait aimé plus court et plus simple.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Olivier Mannoni.

Liens : chez l’éditeur.

La femme sur l’escalier

Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier, Gallimard, 2016

Par François Lechat.

Si vous avez lu Le liseur, le premier roman de Bernhard Schlink, La femme sur l’escalier va sans doute vous décevoir ; si vous avez aimé La femme sur l’escalier, précipitez-vous sur Le liseur. C’est que, dans les deux romans, la trame est semblable : une femme forte, belle, intrigante, parfois dure et cynique en raison des circonstances, fait face à un héros plein de bonne volonté, moral et raisonné, fasciné par cette créature qui, à l’évidence, possède une tout autre expérience de la vie. Mais là où, dans Le liseur, cette trame s’inscrit dans l’Histoire (le nazisme, le procès de Nuremberg, le gouffre entre les classes sociales), elle sert dans La femme sur l’escalier à raconter des histoires, celles de trois bourgeois amoureux de la même égérie. Le début est brillant, la fin est réussie même si elle ne surprend pas, mais l’ensemble, très soigné, manque de force et de folie, comme si Bernhard Schlink ne parvenait pas à se départir de ses bonnes manières de juriste allemand. A lire, surtout, si l’on croit qu’une femme – celle qui donne son sens au titre – mérite qu’on lui sacrifie sa carrière.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Bernard Lortholary.

Liens : chez l’éditeur.

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