Les pantoufles

Pour passer de joyeuses fêtes

Luc-Michel Fouassier, Les pantoufles, l’Arbre vengeur, 2020 (existe en Folio)

— Par Florence Montségur

Cent treize pages qui se lisent d’une traite. Un sujet simple : un homme un peu distrait sort de chez lui en oubliant ses clés à l’intérieur et constate qu’il n’avait pas encore mis ses chaussures. Ses charentaises écossaises sont confortables mais peu assorties à son impeccable costume. Tant pis, il est trop pressé, il trouvera comment gérer cela en route. Et cela donnera lieu a des improvisations spectaculaires. Très parisiennes. Comme chez Fabrice Caro, tout est dans la tchate. Celle du héros et parfois aussi celle des personnages qu’il rencontre. Car les réactions sont imprévisibles !

Un personnage qui ne se prend pas au sérieux et se laisse aller aux événements. Une gentille moquerie de cette intellectualité snob qu’on retrouve dans certains milieux. Un petit roman amusant donc, qui se lit en…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Les pantoufles en Folio ; la page sur l’auteur à l’Arbre vengeur ; retrouvez Fabrice Caro dans notre classement par auteur.

Bibliocat

Pour passer de joyeuses fêtes

Alex Howard, Bibliocat, Hauteville, 2019

— Par Julien Raynaud

Il paraîtrait que trente pour cent des ménages français possèdent au moins un chat. À n’en pas douter, on cherchera en priorité dans cette catégorie les lecteurs de Bibliocat. Qui ne voudrait pas découvrir ce que fait un chat de ses journées, ce que pense un chat, qui plus est un chat de bibliothèque ? Les fans de livres et de chats boiront du petit lait en lisant Alex Howard. Ils apprécieront le caractère léger de ces chroniques félines, au sein desquelles il est possible de picorer comme dans un fablier. Voilà qui est idéal pour se détendre, pour s’évader dans le calme et le ronron. On pourra laisser ce livre sur un petit meuble, près d’un fauteuil et d’un pot d’herbe à chat (appelée cataire dans Bibliocat), et on l’ouvrira, de-ci de-là, en tenant un mug brûlant.

Dès les premières pages, le plan du territoire du chat érudit constitue déjà une gourmandise. Quant aux chroniques successives, où vous découvrirez un cousin français du héros, très hautain comme il se doit, elles pourraient bien, sous leurs allures légères et sous la plume d’un doctorant en littérature, vous inviter à une certaine lucidité sur la futilité des actes humains, en tous les cas aux yeux des chats. En prime, l’auteur vous renvoie à la fin de chaque chronique à la lecture de romanciers britanniques, que vous pourriez découvrir à cette occasion : Georges Douglas Brown, Stephen Fry, etc.

Bien sûr, si c’était de l’action, une enquête ou une histoire d’amour que vous cherchiez, vous serez déçu. Et si vous êtes plutôt canidés, vous vous réjouirez de vous tourner ensuite vers Paroles de chien de Rudyard Kipling.

Catégorie : Extras (Grande-Bretagne). Traduction : Claire Allouch.

Lien : Bibliocat chez son éditeur — où vous pourrez lire un extrait. Paroles de chien de R. Kipling, préface et traduction de Thierry Gillyboeuf, chez Rivages Poche, 2021.

Propos cocasses et insolites entendus en librairie

Pour passer de joyeuses fêtes

Jen Campbell, Propos cocasses et insolites entendus en librairie, BakerStreet, 2016

— Par Florence Montségur

Ce recueil de propos véridiques est d’autant plus sympathique qu’il est illustré par l’excellent dessinateur sud-américain Pancho. Plus qu’un simple recueil de perles donc !

Un avant-goût :

Catégorie : Extras (Royaume-Uni). Traduction : Géraldine D’Amico.

Liens : le recueil chez l’éditeur ; le blog de l’autrice ; Un monde de brut de Pancho chez BakerStreet (2015).

L’arche de Rantanplan

Pour passer de joyeuses fêtes

Achdé et Jul, L’arche de Rantanplan, Lucky Comics, 2022

— Par François Lechat

Le dernier Lucky Luke a un thème plutôt inattendu, qu’on pourrait appeler le véganisme à la conquête de l’Ouest. Avec un sens délibéré et très drôle de l’anachronisme, il met notre cow-boy – dont le métier est de convoyer des troupeaux de bovins destinés à l’abattoir – en contact avec un militant de la cause animale. Ce drôle d’oiseau de Byrde (c’est une des excellentes répliques de l’album !) a évidemment du fil à retordre avec ses concitoyens, mais il va recevoir une aide inattendue de Rantanplan, puis d’un repris de justice qui se fera passer pour un militant végan. Même les Indiens s’en mêleront, avant que tout rentre dans l’ordre carnivore qui régnait au début. Mais, au passage, les mentalités de certains auront changé, et on sent que Lucky Luke lui-même n’est pas insensible à certains arguments en faveur du bien-être animal…

Sans tomber dans le prêchi-prêcha, Achdé et Jul évoquent une juste cause sur le ton de l’humour. C’est original, pas toujours impeccablement dessiné, mais habile, inattendu et savoureux. Avec des clins d’œil à Goscinny et à Franquin et, surtout, des pensées désopilantes dans le chef de Rantanplan, le chien le plus lunaire de l’Ouest, attendrissant à force d’être toujours à côté de la plaque.

Pour petits et grands, selon la formule consacrée.

Catégorie : Extras – BD.

Liens : chez l’éditeur.

13 à table ! (hiver 2022-2023)

Restos du Cœur, 13 à table !, Pocket, 2022

Une année est déjà passée depuis la dernière édition de 13 à table ! et les Restos du Cœur doivent à nouveau faire appel à nous.

Cette fois, Thomas Pesquet s’est prêté au jeu de la préface, et avec brio. Généreux, gentil, sincère et intelligent comme toujours, il nous adresse quelques mots dans une écriture parfaite qui le rend encore plus sympathique (*).

Pourquoi Thomas Pesquet ? Parce que le thème de ce nouveau recueil est « La planète et moi ». Il comprend 9 nouvelles + 1 recette de Cyril Lignac pour cuisiner des restes : un risotto de coquillettes au bouillon de légumes !

Parlant de manger, le livre est à 5 euros et permet aux Restos du Cœur d’offrir 4 repas.

Et il contient des nouvelles très réussies, comme…

« Les encapuchonnés », de Romain Puértolas, où un homme se plaint des gens qui se sont installés près de chez lui et qui ne sont pas conformes à sa vision du monde.

« Lobo », de Karine Giebel, une histoire forte qui nous plonge dans un coin du Brésil où des hommes se battent (littéralement) contre la déforestation ; parmi eux, Paulo Paulino Guajajara, qui n’est pas un personnage de fiction.

« La mèche est dite », de François d’Épenoux, qui fait parler quelqu’un que nous connaissons bien (et c’est tellement lui !) en le plaçant dans une situation assez particulière, et qui se termine par une chute (avec un rebond) très amusante.

« C’est ainsi que l’orange continue de bleuir », de Mohamed Mbougar Sarr (prix Goncourt 2021), une excellente nouvelle, originale et spirituelle, qui se situe à la fin du monde.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Lien : chez l’éditeur (et dans toutes les librairies).

(*) Signalons aussi La terre entre nos mains, de Thomas Pesquet, chez Flammarion (2022). En feuilletant ce beau livre, constitué des meilleures photos prises de l’espace par l’astronaute, il sera difficile de ne pas voir « la fragilité de la Terre et l’absolue nécessité de la protéger ». Les droits d’auteur sont reversés aux Restos du Coeur.

Des fourmis et des oiseaux

— Par Florence Montségur

Comme ce sont les vacances, on peut peut-être un peu parler BD ? Juste un peu. Des BD courtes. Parce que j’aime bien l’esprit « court », où tout l’art est dans la chute.

Mes préférées du moment :

Un travail de fourmis, d’Henri Lemahieu, où une fourmi en a marre de bosser.

(cliquez pour lire la suite)

Ornithologie, de Dara Nabati, qui se passe à une réunion de spécialistes et qui m’a bien fait rire.

(cliquez pour lire la suite)

Et, dans un autre genre :

La rancune, de Carine Guichard, qui joue avec les bulles.

(cliquez pour lire la suite)

Catégorie : Extras.

Lien : Shortédition.

Oeuf, lapin, poule, chocolat, île de Pâques (cherchez l’intrus)

— Par Catherine Chahnazarian

Parlons d’oeufs à Pâques avec ce livre très joliment dessiné qui apprendra aux petits que, sous la coquille d’un oeuf, il peut y avoir un poussin, un crocodile, une araignée…

Des pages transparentes à demi coloriées réservent des surprises qu’on découvre en les tournant. Démarches didactique et esthétique entremêlées, très réussies. Un bel objet et une référence.

Lien : chez l’éditeur (Gallimard Jeunesse).

Mais si cela vous frustre trop que je ne vous recommande pas de livre sur le chocolat en cette saison, voici un pis-aller : une recette, délicieusement tentante, régressive mais distinguée. Juste une recette, pour se la jouer raisonnable.

Fondue de chocolat et mouillettes de pain perdu

Car on pourrait éviter de se goinfrer de sucreries. Et investir dans des cadeaux solidaires.
Pour rester dans la cuisine, il y a ceci :

Ce livre de recettes du monde entier ouvrira l’appétit des petits et des grands, en leur rappelant qu’il n’y a pas que les coquillettes jambon-fromage et les oeufs en chocolat. Il est destiné aux enfants (ce sont eux qui cuisinent ce soir !) et les recettes… de la vente vont à d’autres enfants — du monde entier.

Lien : la boutique solidaire de l’Unicef.

Bescherelle Poche Conjugaisons

Charlotte Monnier (éditrice), Bescherelle Poche Conjugaisons, Hatier, 2018

— Une brève de Florence Montségur

Parce que le présent de l’indicatif, c’est bien, mais d’autres conjugaisons subtiles méritent qu’on se souvienne d’elles, voici un petit livre qui ne détonnera dans aucune bibliothèque, sur aucun bureau, dans aucun cartable.

Les tables sont assorties de petites explications bienvenues. Le format est parfait. Une excellente référence « pour conjuguer vite et bien ».

Catégorie : Extras.

Liens : chez l’éditeur.

La ferme des animaux

Noël 2021
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George Orwell, La ferme des animaux, Secker & Warburg, 1945

— Par François Lechat

La ferme des animaux est un roman à clé, et il est donc tentant de le raconter deux fois : d’en résumer les événements, puis d’indiquer à quoi ils correspondent. Car au XXIe siècle, il ne va pas de soi que, dans cette ferme où les animaux ont chassé leur maître et vivent désormais en autarcie, on rejoue la révolution russe de 1917 en présentant ses protagonistes sous les traits d’animaux domestiques, en particulier deux cochons, Boule de Neige et Napoléon, représentant Trotski et Staline. Et on pourrait aller loin dans cette direction, car Orwell brasse les principales péripéties qui ont marqué la Russie communiste, des procès de Moscou aux accords de Yalta en passant par le pacte germano-soviétique ou par l’instauration d’organes de propagande. Mais au fond, ce n’est pas l’essentiel. Car sous le titre d’Orwell, La ferme des animaux, figure la mention « Fable », et c’est bien de cela qu’il s’agit.

D’une voix douce, délicate, pleine d’empathie et en jouant sur des allusions limpides, Orwell raconte une histoire immémoriale. Un peuple délivré, décidé à construire son bonheur dans la liberté et l’égalité, qui travaille dur pour y arriver (à l’instar de Malabar, le cheval de trait qui nous arrachera des larmes), mais qui se laissera petit à petit dominer par les plus malins, les plus cyniques, les plus brutaux. Pas par bêtise, plutôt par excès de confiance, parce que les personnes honnêtes n’imaginent jamais ce que les malhonnêtes sont capables d’inventer. Par-delà les contrepoints précis avec l’Histoire, c’est cette fable que tisse Orwell, et elle est à la fois savoureuse et triste à mourir. Car dès le premier jour, Napoléon/Staline s’arrange pour détourner le lait de la ferme à son seul profit, ce qu’Orwell indique tout en finesse : « Aussi les animaux gagnèrent les champs et ils commencèrent la fenaison, mais quand au soir ils s‘en retournèrent ils s’aperçurent que le lait n’était plus là. » Ce sont de petits glissements de ce genre qui font tout le sel de La ferme des animaux : le communisme est mort lorsque le 7e commandement de la ferme, « Tous les animaux sont égaux », est remplacé par son frère presque jumeau, « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres » – les maîtres du régime, qui se vautrent dans leurs privilèges.

Comment en arrive-t-on là ? Même si vous ne connaissez rien de la grande Histoire, vous le comprendrez en lisant Orwell.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Jean Queval.

Liens : en Folio.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Noël 2021
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Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis, 1960

– Par Catherine Chahnazarian

Ce court récit, drôle et cultivé, se lit avec autant de plaisir pour la trame romanesque que de délectation pour l’exercice historique. Les rebondissements, l’humour et les anachronismes font de cette lecture un pur moment de bonheur.

Ernest, le narrateur, nous raconte sa jeunesse : son père, un chercheur insatiable, génial inventeur du feu, tient absolument à faire évoluer l’espèce — humaine ou presque. Car oui, nous sommes dans la préhistoire. Les personnages sont des pithécanthropes, singes à peine descendus des arbres, proies des lions et des chacals sur une terre que se partagent les glaces et les volcans.

Pourquoi j’ai mangé mon père est une référence dans son genre : c’est à la fois un roman très documenté sur l’évolution et un miroir amical qui nous est tendu.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Vercors et Rita Barisse.

Liens : chez Actes Sud ; en Pocket. En anglais, What we did to father a été réédité sous les titres The Evolution Man puis How I ate my father (disponible chez Penguin).

À l’ouest rien de nouveau

Noël 2021
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Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, la Vossische Zeitung, 1928, Ullstein, 1929, Stock, 1930 (?)

— Par Catherine Chahnazarian

Ils ont tout juste dix-neuf ans. Ce sont encore des gamins à l’humour potache, mais ils ont déjà l’expérience de « vieilles gens ». Car Bäumer (le narrateur), Kropp, Leer et Müller savent ce qu’est le feu des canons. Quand le livre commence, ils sont à l’arrière, bien contents de manger à leur faim parce que le cuistot a cuisiné pour cent-cinquante hommes mais seulement quatre-vingts sont revenus : l’artillerie lourde anglaise a pilonné leurs positions. C’est la vie de la caserne, une vie de tous les jours avec la bouffe, les latrines, les poux et la conversation des camarades. C’est ce que la guerre a produit de mieux, la camaraderie, explique le narrateur.

Puis ils retournent au front, où « chaque mot que nous disons rend un son tout autre », comme « Ça va barder », par exemple. Et oui, ça barde. C’est tellement dingue, ces pilonnages, que lorsque Bäumer se recroqueville dans un trou d’obus, nous nous recroquevillons aussi, instinctivement. Comment tiendrons-nous sous les bombardements ? En espérant qu’au chapitre suivant nous serons de nouveau ramenés vers l’arrière…

C’est leur professeur qui les avait convaincus de s’engager. À coup d’idéaux déconnectés de la réalité du front, dont les soldats tenteront de rire. Comme ils tenteront de comprendre ce qu’ils pourraient bien faire après « ça ».

Certaines scènes de ce formidable roman sont des morceaux d’anthologie : Erich Maria Remarque réussit la prouesse de mettre du cocasse et de rendre cet humour de soldat qui est la politesse du désespoir. Vous l’aurez compris, il adopte le point de vue de troufions allemands de la Première Guerre mondiale : c’est leur langage, ce sont leurs préoccupations, c’est leur conscience et ce sont leurs souffrances vues par le petit bout de la lorgnette, par ce « je » qui fait toute la différence avec les livres d’Histoire. On le suit à travers des journées qui se déroulent simplement comme elles peuvent, avec les grands et les petits événements, les aventures ou la routine, et ces réflexions que se fait Bäumer, comme lorsqu’il est en permission et qu’il tente d’enfiler des vêtements civils devenus trop étroits (« Au régiment, j’ai grandi ») et qu’il s’exclame : « Comme c’est léger, ce costume ! »

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Première traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac.

Liens : chez Stock, préfacé par Patrick Modiano, traduit de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary ; au Livre de Poche dans la traduction d’Alzir Hella.

Le Joueur d’échecs

Noël 2021
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Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, Exilverlag (Gottfried Bermann Fischer), 1943

— Par Anne-Marie Debarbieux

Bien que je ne sois pas – tant s’en faut – joueuse d’échecs, ce court roman de Stefan Zweig fait partie de mon Panthéon personnel.

Dans le huis clos d’une traversée sur un paquebot entre New-York et Rio, va se jouer une sorte de tragédie inattendue. Parmi les passagers se trouve Czentovic, un jeune prodige, champion d’échecs, qui accepte, contre une rétribution très généreuse de la part d’un passager milliardaire, une partie d’échecs contre un groupe d’amateurs parmi les voyageurs. La première partie conduit à une victoire écrasante et attendue du champion. La revanche voit pourtant émerger un passager inconnu et discret, dont on ne connaît que les initiales, M.B., qui parvient contre toute attente au match nul. L’effet de surprise est total. Une nouvelle partie est programmée dès le lendemain… Le suspense à son comble ! Le mystérieux passager va-t-il battre le champion jusque-là incontesté ?

L’histoire est racontée par un narrateur passionné de psychologie. La personnalité de Czentovic l’intrigue mais le champion n’est guère sociable et ne se laisse pas approcher. Hormis un don exceptionnel pour les échecs acquis grâce à un vieux curé qui l’a recueilli dans son enfance, il est ignorant, fruste et cupide. Rien en lui ne suscite la sympathie. C’est l’antihéros par excellence.

Quand il accepte, après beaucoup de réticences, d’affronter Czentovic, le mystérieux passager dit ne pas avoir joué depuis 20 ans et il confie son histoire au narrateur : c’est grâce au jeu d’échecs qu’il a réussi à résister à une forme particulièrement perverse de persécution de la part des nazis. L’inconnu représente toutes les valeurs dont Czentovic est dénué : l’intelligence, la culture, le respect, la finesse, l’humanisme. Ce sont donc deux mondes plus que deux joueurs qui s’affrontent dans une partie dont l’issue est un facteur de suspense très bien mené.

Le roman, écrit entre 1938 et 1941, touchait à une actualité brûlante : les valeurs humaines pourraient-elles être balayées par l’obscurantisme ou par des moyens particulièrement pervers de détruire ceux qu’au XVIIème siècle on aurait appelés des « honnêtes hommes » ?

On retrouve donc, dans ce petit roman extrêmement bien construit, tous les thèmes chers à Zweig et son inlassable combat pour préserver la culture humaniste et l’élévation de l’esprit.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche).

Liens : au Livre de Poche, traduction, préface et commentaires de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent ; en Folio bilingue, traduction d’Olivier Mannoni (Le Joueur d’échecs/Schachnovelle).

Le désert des Tartares

Noël 2021
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Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Rizzoli, 1940, Robert Laffont, 1949

— Par Anne-Marie Debarbieux

C’est dans le contexte d’un travail de journaliste voué à des tâches plus monotones qu’exaltantes que Buzzati compense l’ennui par l’écriture : il produit ainsi en 1949 le premier et le plus célèbre de ses romans en transposant dans un autre univers la grisaille de sa propre vie.

Le lieutenant Drogo, fraîchement émoulu de l’académie militaire, est affecté à la garde du fort Bastiani situé à l’extrémité nord du pays : dans un paysage austère et désolé où le climat est rude, il faut surveiller le désert des Tartares d’où pourraient surgir d’éventuels ennemis. Inexplicablement, Drogo, que l’on imaginerait brûlant de quitter au plus vite ce poste sans attrait, est comme fasciné malgré lui par ces lieux où il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre une improbable alerte. De quoi décourager pourtant un jeune officier fougueux en début de carrière !

Drogo, au fil du temps, va tomber dans le piège de l’immobilité : 30 ans après son affectation, il est toujours envoûté par le fort Bastiani, il est monté en grade tandis que les effectifs, eux, se sont réduits progressivement et qu’autour de lui les compagnons se sont succédé. Il n’est pas vraiment heureux, l’attente est sa seule raison de vivre et la routine demeure le fil qui ponctue le temps. En réalité il a regardé passer sa vie sans en être vraiment conscient. L’attente de l’événement improbable lui a fait oublier que « le temps perdu ne se rattrape guère… le temps perdu ne se rattrape plus ».

Méconnaître le temps qui passe, c’est effacer la conscience que toute vie a son terme et que le destin fixe l’échéance et les modalités de la fin de l’aventure.

Héros ? Antihéros ? Drogo incarne, dans un contexte qui n’est pas à proprement parler romanesque puisqu’il ne se passe à peu près rien, un homme qui a attendu toute sa vie l’occasion de justifier tous ses renoncements pour une récompense toujours incertaine.

La réussite de Buzzati dans ce roman inclassable est de capter jusqu’au bout l’intérêt de son lecteur pour ce personnage atypique, plongé dans un univers pesant et étrange mais paradoxalement intemporel et fascinant. Roman psychologique ? Philosophique ? Fantastique ?

Drogo est-il avant tout prisonnier d’un lieu, est-il prisonnier de lui-même, du destin ? Le titre lui-même invite à plusieurs lectures.

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Michel Arnaud.

Liens : chez l’éditeur.

Vent d’Est, vent d’Ouest

Noël 2021
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Pearl Buck, Vent d’Est, vent d’Ouest, John Day Cy, 1930, Stock, 1932

— Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine a parlé de commenter un livre ancien pour Noël, j’ai très vite pensé à Vent d’Est, vent d’Ouest de Pearl Buck, qui a beaucoup marqué l’adolescente occidentale que j’étais. J’ai aussi choisi ce livre par rapport à ce que la Chine est devenue en quelques décennies et au grand écart entre les deux époques, celle du livre et celle d’aujourd’hui.

Kwei-Lan, jeune fille de la haute société chinoise du début des années 1920, n’a été élevée et éduquée que dans un but : se marier, donner un fils à son mari – seigneur et maître – et enchanter ses sens : la vue par un maquillage parfait, de ravissantes robes en soie brodée et des pieds petits au possible ; l’ouïe en le charmant par la musique, le chant et la poésie, et le goût avec des plats raffinés.

Mais son jeune époux, médecin, a fait douze ans d’études en occident et s’il a accepté ce mariage arrangé, il désire une épouse plus moderne et semble fermé à tout ce que la jeune femme lui offre. Il désire qu’elle se débande les pieds… Elle finira par accepter au prix de mille souffrances.

Tout commence à aller mieux, mais le scandale éclate car le frère de Kwei-Lan ose rentrer des USA avec une américaine épousée sans l’accord de ses parents.

Pearl Buck nous montre, avec une magnifique écriture, poétique, ciselée et colorée, un monde qui va disparaître : l’Empire du Milieu est déjà une république, même si rien n’a encore changé…

Catégorie : Littérature étrangère (États-Unis). Traduction : Germaine Delamain.

Liens : Pearl Buck a écrit plusieurs romans sur la Chine, qui sont disponibles au Livre de Poche : Vent d’Est, vent d’Ouest (préface de Marc Chadourne), les autres.

La vie devant soi

Noël 2021
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Emile Ajar, La vie devant soi, Mercure de France, 1975

— Par Florence Montségur

La première chose que je peux vous dire c’est qu’on vivait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines.

Ce jeune garçon qui s’exprime au « je » va vous interpeller tout au long du récit qui vous apprendra à le connaître « si vous trouvez que ça vaut la peine ». Moi j’ai trouvé. Je l’avais lu d’une traite avec passion à l’époque (il venait de recevoir le prix Goncourt) et je l’ai relu avec admiration aujourd’hui.

Mohammed, cet enfant placé qui ne connaît pas son âge car il n’a « pas été daté » et dont la puberté débarque sans prévenir, décrit son monde : le quartier de Belleville, entre Noirs, Arabes et Juifs, Madame Rosa, traumatisée par Auschwitz, les enfants de putains qu’elle garde pour gagner sa vie, et des personnages de toute sorte, dont Madame Lola, une travestie « qui travaillait au Bois de Boulogne et qui avait été champion de boxe au Sénégal ».

Que sait Momo de la vie ? Il en sait assez pour nous remettre à notre place, nous qui nous apprêtions à le trouver mignon, avec son français mal maîtrisé et sa naïveté apparente. Il nous immerge dans le souvenir de la Shoah, le racisme, la misère dans ses versions pécuniaire, physique et morale, l’entraide cependant, la responsabilité, l’amour enfin, celui qui n’a pas besoin de s’appeler comme ceci ou comme cela pour exister.

Ce roman beau, drôle et pathétique, stylistiquement sans pareil, est un des chefs-d’œuvre de Romain Gary, qui s’est bien moqué des critiques qui le croyaient fini ou incapable d’encore créer la surprise.

Catégorie : Littérature française.

Liens : La vie devant soi en Folio ; un résumé de l’affaire Emile Ajar ; une bonne biographie de Romain Gary ; deux articles des Yeux dans les livres dans lesquels vous le retrouverez : Romain Gary s’en va-t-en guerre et Un certain Monsieur Piekielny.

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