La ferme des animaux

Noël 2021
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George Orwell, La ferme des animaux, Secker & Warburg, 1945

— Par François Lechat

La ferme des animaux est un roman à clé, et il est donc tentant de le raconter deux fois : d’en résumer les événements, puis d’indiquer à quoi ils correspondent. Car au XXIe siècle, il ne va pas de soi que, dans cette ferme où les animaux ont chassé leur maître et vivent désormais en autarcie, on rejoue la révolution russe de 1917 en présentant ses protagonistes sous les traits d’animaux domestiques, en particulier deux cochons, Boule de Neige et Napoléon, représentant Trotski et Staline. Et on pourrait aller loin dans cette direction, car Orwell brasse les principales péripéties qui ont marqué la Russie communiste, des procès de Moscou aux accords de Yalta en passant par le pacte germano-soviétique ou par l’instauration d’organes de propagande. Mais au fond, ce n’est pas l’essentiel. Car sous le titre d’Orwell, La ferme des animaux, figure la mention « Fable », et c’est bien de cela qu’il s’agit.

D’une voix douce, délicate, pleine d’empathie et en jouant sur des allusions limpides, Orwell raconte une histoire immémoriale. Un peuple délivré, décidé à construire son bonheur dans la liberté et l’égalité, qui travaille dur pour y arriver (à l’instar de Malabar, le cheval de trait qui nous arrachera des larmes), mais qui se laissera petit à petit dominer par les plus malins, les plus cyniques, les plus brutaux. Pas par bêtise, plutôt par excès de confiance, parce que les personnes honnêtes n’imaginent jamais ce que les malhonnêtes sont capables d’inventer. Par-delà les contrepoints précis avec l’Histoire, c’est cette fable que tisse Orwell, et elle est à la fois savoureuse et triste à mourir. Car dès le premier jour, Napoléon/Staline s’arrange pour détourner le lait de la ferme à son seul profit, ce qu’Orwell indique tout en finesse : « Aussi les animaux gagnèrent les champs et ils commencèrent la fenaison, mais quand au soir ils s‘en retournèrent ils s’aperçurent que le lait n’était plus là. » Ce sont de petits glissements de ce genre qui font tout le sel de La ferme des animaux : le communisme est mort lorsque le 7e commandement de la ferme, « Tous les animaux sont égaux », est remplacé par son frère presque jumeau, « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres » – les maîtres du régime, qui se vautrent dans leurs privilèges.

Comment en arrive-t-on là ? Même si vous ne connaissez rien de la grande Histoire, vous le comprendrez en lisant Orwell.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Jean Queval.

Liens : en Folio.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Noël 2021
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Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis, 1960

– Par Catherine Chahnazarian

Ce court récit, drôle et cultivé, se lit avec autant de plaisir pour la trame romanesque que de délectation pour l’exercice historique. Les rebondissements, l’humour et les anachronismes font de cette lecture un pur moment de bonheur.

Ernest, le narrateur, nous raconte sa jeunesse : son père, un chercheur insatiable, génial inventeur du feu, tient absolument à faire évoluer l’espèce — humaine ou presque. Car oui, nous sommes dans la préhistoire. Les personnages sont des pithécanthropes, singes à peine descendus des arbres, proies des lions et des chacals sur une terre que se partagent les glaces et les volcans.

Pourquoi j’ai mangé mon père est une référence dans son genre : c’est à la fois un roman très documenté sur l’évolution et un miroir amical qui nous est tendu.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Vercors et Rita Barisse.

Liens : chez Actes Sud ; en Pocket. En anglais, What we did to father a été réédité sous les titres The Evolution Man puis How I ate my father (disponible chez Penguin).

À l’ouest rien de nouveau

Noël 2021
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Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, la Vossische Zeitung, 1928, Ullstein, 1929, Stock, 1930 (?)

— Par Catherine Chahnazarian

Ils ont tout juste dix-neuf ans. Ce sont encore des gamins à l’humour potache, mais ils ont déjà l’expérience de « vieilles gens ». Car Bäumer (le narrateur), Kropp, Leer et Müller savent ce qu’est le feu des canons. Quand le livre commence, ils sont à l’arrière, bien contents de manger à leur faim parce que le cuistot a cuisiné pour cent-cinquante hommes mais seulement quatre-vingts sont revenus : l’artillerie lourde anglaise a pilonné leurs positions. C’est la vie de la caserne, une vie de tous les jours avec la bouffe, les latrines, les poux et la conversation des camarades. C’est ce que la guerre a produit de mieux, la camaraderie, explique le narrateur.

Puis ils retournent au front, où « chaque mot que nous disons rend un son tout autre », comme « Ça va barder », par exemple. Et oui, ça barde. C’est tellement dingue, ces pilonnages, que lorsque Bäumer se recroqueville dans un trou d’obus, nous nous recroquevillons aussi, instinctivement. Comment tiendrons-nous sous les bombardements ? En espérant qu’au chapitre suivant nous serons de nouveau ramenés vers l’arrière…

C’est leur professeur qui les avait convaincus de s’engager. À coup d’idéaux déconnectés de la réalité du front, dont les soldats tenteront de rire. Comme ils tenteront de comprendre ce qu’ils pourraient bien faire après « ça ».

Certaines scènes de ce formidable roman sont des morceaux d’anthologie : Erich Maria Remarque réussit la prouesse de mettre du cocasse et de rendre cet humour de soldat qui est la politesse du désespoir. Vous l’aurez compris, il adopte le point de vue de troufions allemands de la Première Guerre mondiale : c’est leur langage, ce sont leurs préoccupations, c’est leur conscience et ce sont leurs souffrances vues par le petit bout de la lorgnette, par ce « je » qui fait toute la différence avec les livres d’Histoire. On le suit à travers des journées qui se déroulent simplement comme elles peuvent, avec les grands et les petits événements, les aventures ou la routine, et ces réflexions que se fait Bäumer, comme lorsqu’il est en permission et qu’il tente d’enfiler des vêtements civils devenus trop étroits (« Au régiment, j’ai grandi ») et qu’il s’exclame : « Comme c’est léger, ce costume ! »

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Première traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac.

Liens : chez Stock, préfacé par Patrick Modiano, traduit de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary ; au Livre de Poche dans la traduction d’Alzir Hella.

Le Joueur d’échecs

Noël 2021
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Stefan Zweig, Le Joueur d’échecs, Exilverlag (Gottfried Bermann Fischer), 1943

— Par Anne-Marie Debarbieux

Bien que je ne sois pas – tant s’en faut – joueuse d’échecs, ce court roman de Stefan Zweig fait partie de mon Panthéon personnel.

Dans le huis clos d’une traversée sur un paquebot entre New-York et Rio, va se jouer une sorte de tragédie inattendue. Parmi les passagers se trouve Czentovic, un jeune prodige, champion d’échecs, qui accepte, contre une rétribution très généreuse de la part d’un passager milliardaire, une partie d’échecs contre un groupe d’amateurs parmi les voyageurs. La première partie conduit à une victoire écrasante et attendue du champion. La revanche voit pourtant émerger un passager inconnu et discret, dont on ne connaît que les initiales, M.B., qui parvient contre toute attente au match nul. L’effet de surprise est total. Une nouvelle partie est programmée dès le lendemain… Le suspense à son comble ! Le mystérieux passager va-t-il battre le champion jusque-là incontesté ?

L’histoire est racontée par un narrateur passionné de psychologie. La personnalité de Czentovic l’intrigue mais le champion n’est guère sociable et ne se laisse pas approcher. Hormis un don exceptionnel pour les échecs acquis grâce à un vieux curé qui l’a recueilli dans son enfance, il est ignorant, fruste et cupide. Rien en lui ne suscite la sympathie. C’est l’antihéros par excellence.

Quand il accepte, après beaucoup de réticences, d’affronter Czentovic, le mystérieux passager dit ne pas avoir joué depuis 20 ans et il confie son histoire au narrateur : c’est grâce au jeu d’échecs qu’il a réussi à résister à une forme particulièrement perverse de persécution de la part des nazis. L’inconnu représente toutes les valeurs dont Czentovic est dénué : l’intelligence, la culture, le respect, la finesse, l’humanisme. Ce sont donc deux mondes plus que deux joueurs qui s’affrontent dans une partie dont l’issue est un facteur de suspense très bien mené.

Le roman, écrit entre 1938 et 1941, touchait à une actualité brûlante : les valeurs humaines pourraient-elles être balayées par l’obscurantisme ou par des moyens particulièrement pervers de détruire ceux qu’au XVIIème siècle on aurait appelés des « honnêtes hommes » ?

On retrouve donc, dans ce petit roman extrêmement bien construit, tous les thèmes chers à Zweig et son inlassable combat pour préserver la culture humaniste et l’élévation de l’esprit.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche).

Liens : au Livre de Poche, traduction, préface et commentaires de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent ; en Folio bilingue, traduction d’Olivier Mannoni (Le Joueur d’échecs/Schachnovelle).

Le désert des Tartares

Noël 2021
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Dino Buzzati, Le désert des Tartares, Rizzoli, 1940, Robert Laffont, 1949

— Par Anne-Marie Debarbieux

C’est dans le contexte d’un travail de journaliste voué à des tâches plus monotones qu’exaltantes que Buzzati compense l’ennui par l’écriture : il produit ainsi en 1949 le premier et le plus célèbre de ses romans en transposant dans un autre univers la grisaille de sa propre vie.

Le lieutenant Drogo, fraîchement émoulu de l’académie militaire, est affecté à la garde du fort Bastiani situé à l’extrémité nord du pays : dans un paysage austère et désolé où le climat est rude, il faut surveiller le désert des Tartares d’où pourraient surgir d’éventuels ennemis. Inexplicablement, Drogo, que l’on imaginerait brûlant de quitter au plus vite ce poste sans attrait, est comme fasciné malgré lui par ces lieux où il n’y a rien d’autre à faire qu’attendre une improbable alerte. De quoi décourager pourtant un jeune officier fougueux en début de carrière !

Drogo, au fil du temps, va tomber dans le piège de l’immobilité : 30 ans après son affectation, il est toujours envoûté par le fort Bastiani, il est monté en grade tandis que les effectifs, eux, se sont réduits progressivement et qu’autour de lui les compagnons se sont succédé. Il n’est pas vraiment heureux, l’attente est sa seule raison de vivre et la routine demeure le fil qui ponctue le temps. En réalité il a regardé passer sa vie sans en être vraiment conscient. L’attente de l’événement improbable lui a fait oublier que « le temps perdu ne se rattrape guère… le temps perdu ne se rattrape plus ».

Méconnaître le temps qui passe, c’est effacer la conscience que toute vie a son terme et que le destin fixe l’échéance et les modalités de la fin de l’aventure.

Héros ? Antihéros ? Drogo incarne, dans un contexte qui n’est pas à proprement parler romanesque puisqu’il ne se passe à peu près rien, un homme qui a attendu toute sa vie l’occasion de justifier tous ses renoncements pour une récompense toujours incertaine.

La réussite de Buzzati dans ce roman inclassable est de capter jusqu’au bout l’intérêt de son lecteur pour ce personnage atypique, plongé dans un univers pesant et étrange mais paradoxalement intemporel et fascinant. Roman psychologique ? Philosophique ? Fantastique ?

Drogo est-il avant tout prisonnier d’un lieu, est-il prisonnier de lui-même, du destin ? Le titre lui-même invite à plusieurs lectures.

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Michel Arnaud.

Liens : chez l’éditeur.

Vent d’Est, vent d’Ouest

Noël 2021
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Pearl Buck, Vent d’Est, vent d’Ouest, John Day Cy, 1930, Stock, 1932

— Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine a parlé de commenter un livre ancien pour Noël, j’ai très vite pensé à Vent d’Est, vent d’Ouest de Pearl Buck, qui a beaucoup marqué l’adolescente occidentale que j’étais. J’ai aussi choisi ce livre par rapport à ce que la Chine est devenue en quelques décennies et au grand écart entre les deux époques, celle du livre et celle d’aujourd’hui.

Kwei-Lan, jeune fille de la haute société chinoise du début des années 1920, n’a été élevée et éduquée que dans un but : se marier, donner un fils à son mari – seigneur et maître – et enchanter ses sens : la vue par un maquillage parfait, de ravissantes robes en soie brodée et des pieds petits au possible ; l’ouïe en le charmant par la musique, le chant et la poésie, et le goût avec des plats raffinés.

Mais son jeune époux, médecin, a fait douze ans d’études en occident et s’il a accepté ce mariage arrangé, il désire une épouse plus moderne et semble fermé à tout ce que la jeune femme lui offre. Il désire qu’elle se débande les pieds… Elle finira par accepter au prix de mille souffrances.

Tout commence à aller mieux, mais le scandale éclate car le frère de Kwei-Lan ose rentrer des USA avec une américaine épousée sans l’accord de ses parents.

Pearl Buck nous montre, avec une magnifique écriture, poétique, ciselée et colorée, un monde qui va disparaître : l’Empire du Milieu est déjà une république, même si rien n’a encore changé…

Catégorie : Littérature étrangère (États-Unis). Traduction : Germaine Delamain.

Liens : Pearl Buck a écrit plusieurs romans sur la Chine, qui sont disponibles au Livre de Poche : Vent d’Est, vent d’Ouest (préface de Marc Chadourne), les autres.

La vie devant soi

Noël 2021
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Emile Ajar, La vie devant soi, Mercure de France, 1975

— Par Florence Montségur

La première chose que je peux vous dire c’est qu’on vivait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines.

Ce jeune garçon qui s’exprime au « je » va vous interpeller tout au long du récit qui vous apprendra à le connaître « si vous trouvez que ça vaut la peine ». Moi j’ai trouvé. Je l’avais lu d’une traite avec passion à l’époque (il venait de recevoir le prix Goncourt) et je l’ai relu avec admiration aujourd’hui.

Mohammed, cet enfant placé qui ne connaît pas son âge car il n’a « pas été daté » et dont la puberté débarque sans prévenir, décrit son monde : le quartier de Belleville, entre Noirs, Arabes et Juifs, Madame Rosa, traumatisée par Auschwitz, les enfants de putains qu’elle garde pour gagner sa vie, et des personnages de toute sorte, dont Madame Lola, une travestie « qui travaillait au Bois de Boulogne et qui avait été champion de boxe au Sénégal ».

Que sait Momo de la vie ? Il en sait assez pour nous remettre à notre place, nous qui nous apprêtions à le trouver mignon, avec son français mal maîtrisé et sa naïveté apparente. Il nous immerge dans le souvenir de la Shoah, le racisme, la misère dans ses versions pécuniaire, physique et morale, l’entraide cependant, la responsabilité, l’amour enfin, celui qui n’a pas besoin de s’appeler comme ceci ou comme cela pour exister.

Ce roman beau, drôle et pathétique, stylistiquement sans pareil, est un des chefs-d’œuvre de Romain Gary, qui s’est bien moqué des critiques qui le croyaient fini ou incapable d’encore créer la surprise.

Catégorie : Littérature française.

Liens : La vie devant soi en Folio ; un résumé de l’affaire Emile Ajar ; une bonne biographie de Romain Gary ; deux articles des Yeux dans les livres dans lesquels vous le retrouverez : Romain Gary s’en va-t-en guerre et Un certain Monsieur Piekielny.

Colline

Noël 2021
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Jean Giono, Colline, Grasset, 1929

— Par Jacques Dupont

Le docteur, dès le début, l’annonce : à l’agonie, brutalement privé d’alcool, le vieux Janet pourrait se mettre à délirer. Et cela ne manque pas : le voilà qui prononce des phrases insensées, voit des serpents lui sortir des doigts, entend la grande faucheuse approcher.

Or, tandis qu’allongé il « déparle », ceux des Bastides – la dizaine de villageois d’un hameau en ruine au pied de la montagne de Lure – sentent l’air se figer, et le silence s’entend : celui de la fontaine qui ne chante plus.  Une enfant tombe malade, et dépérit sous le regard impuissant de ses parents. La solidarité de la communauté se délite. Et puis soudain, la colline entière s’embrase.

Et si Janet ne déparlait pas ?  Et si tout au contraire il savait ce qu’il en est, d’eux, des bêtes, des arbres et des pierres ? Si son parler délirant était celui qu’entendent les puissances infernales ? Mais alors pourquoi ne pas aider les siens ? Faire que l’eau à nouveau jaillisse de la source tarie ?

Colline est une histoire simple, presque un conte.

Giono l’avait placée sous le signe de Pan. Le dieu Pan n’est pas qu’un doux joueur de flûte, il manifeste aussi la puissance de forces souterraines et maléfiques. Aussi Colline n’est-il pas une rêverie écologique : la nature y est montrée dans toute sa force destructrice. Ce qui arrive aux hommes au mieux l’indiffère. La colline est comme le dos d’une bête monstrueuse, nous l’incommodons à peine, mais qu’elle se soulève, c’est sans égard qu’elle s’ébrouera, et nous enverra valdinguer. Nous ne savons rien d’elle, nous vivons dans un monde que nous croyons nôtre et qui ne l’est pas, dont jusqu’à la fin nous ignorerons qu’il nous parle.

Sauf, peut-être, à entendre cette langue « déparlée », celle de Janet, celle de Giono – lointaine et proche – bondissante, avec des mots comme autant d’éclats de lumière, et des tournures – elles faillissent, elles foisonnent, et le monde brille comme un sou neuf.

Existent-ils ailleurs que dans ce récit, le village des Bastides et la montagne de Lure ? Giono les a-t-il décrits avec réalisme ? Non, bien sûr. Mais, à l’instar de Cézanne et de la Sainte Victoire, il a peint leur présence, éternelle, et qui pourtant ne durera que tant qu’il y aura un lecteur pour Colline, Regain ou Un de Baumugnes (l’ensemble forme la « trilogie de Pan »).

Peut-être aujourd’hui lit-on moins Giono, peut-être ne le lira-t-on plus, un jour. Il faudra alors accepter que les dieux se retirent. Car c’est en son écriture qu’ils habitent, nulle part ailleurs.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Voyage au bout de la nuit

Noël 2021
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Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, Gallimard, 1952

— Par Marie-Hélène Moreau

Des tranchées de la Grande Guerre à une ville misérable de banlieue parisienne, en passant par d’infâmes comptoirs coloniaux et une usine américaine en pleine exploitation fordiste, Ferdinand Bardamu, héros pathétique de cet improbable périple, erre dans une humanité crasse d’où personne ne sort jamais grandi.

Pour un voyage, c’est un sacré voyage ! Tout est moche, dans cette vie, tout est petit et vil, étriqué. Les soldats comme les capitaines, les matelots comme les petits chefs, les riches, les pauvres, les filles de joie et les bourgeois. Mais il avance, notre héros, il ment, il triche, il fuit. Il fait comme tous les autres, en somme. Surtout, il survit et, franchement, on se demande pourquoi, tant la vie semble lui peser comme elle pèse à l’ami Robinson qu’il croise au fil des pages. Cet instinct de survie, ça le tient Bardamu, comme les autres, là encore, comme le petit Bébert sur son lit de douleur, comme la vieille Henrouille, farouche gardienne d’un caveau à momies. C’est ça, la vie, pour Bardamu, un long voyage au bout de la nuit.

Il y a de tout dans ce roman en forme de road movie étonnamment moderne. De l’antimilitarisme, de l’anticapitalisme, de la lutte des classes, de l’analyse sociale à remettre, certes, dans le contexte de l’époque, mais quand même ! À chaque page, chaque anecdote, c’est une féroce leçon de vie que nous prenons là, pour peu que l’on soit aussi pessimiste que l’auteur sur la nature humaine.

Et puis quelle langue ! Quelle écriture ! C’est écrit comme il parle, Bardamu, intonation comprise. On est Bardamu, on vit Bardamu, on souffre Bardamu, Bardamu troufion, ouvrier exploité, médecin de banlieue. On le suit et on l’aime quand même un peu avec ses lâchetés et ses avis tranchés, sa manière inimitable de décrire les choses et les situations, les âmes misérables.

On n’étudie pas ou peu Céline à l’école, sans doute pour éviter toute polémique tant l’homme — et auteur d’autres textes… — est sulfureux. D’aucuns diront aussi que la noirceur du roman est excessive, qu’il est trop long, se perd dans ce cynisme permanent — oui, il y a certaines longueurs peut-être –, et pourtant ! Nul doute que sa langue, simple et si complexe, en même temps, ses images fortes, ses personnages souvent proches du burlesque, parleraient à de jeunes lecteurs ou même de plus âgés qui, comme moi, ont hésité avant d’ouvrir ce livre. Qu’importe, il n’est jamais trop tard pour bien faire !

Catégorie : Littérature française.

Liens : En Folio.

La Nausée

Noël 2021
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Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938

— Par François Lechat

A priori, il y a plusieurs raisons de ne pas lire La Nausée. On peut avoir une aversion politique à l’égard de Sartre, compagnon de route de l’URSS et des maoïstes. On peut craindre un livre sinistre, au vu de son titre et de sa réputation. On peut avoir peur de ne rien comprendre à cette affaire d’Existence et de contingence, qui semble réservée aux philosophes. Mais aucune de ces raisons ne tient la route.

Tout d’abord, n’ayez pas peur de lire un bréviaire politique. Sartre a effectivement une tête de Turc, dans La Nausée : la bourgeoisie de province des années 1930. Mais il la traite avec un humour caustique, sur le ton du pastiche, en montrant une parfaite connaissance de ce milieu et de ses travers, jusqu’à nous faire rire de ses rites et de sa suffisance. La visite du musée de Bouville, dans lequel les notables du coin ont leur portrait, est un des morceaux les plus drôles de la littérature française, et il y en a d’autres dans La Nausée, dont quelques saillies irrésistibles. Et de formidables moments de sociologie humoristique, comme l’échange de coups de chapeau entre bourgeois bien mis un dimanche matin.

Ce qui m’amène à mon deuxième point : ne craignez pas de devoir avaler un traité du désespoir. Bien sûr, Roquentin, l’alter ego de Sartre qui s’est fixé à Bouville pour écrire un livre sur le marquis de Rollebon, n’est pas un joyeux drille, et il est en proie à des sensations pénibles, à un malaise croissant. Mais Sartre en rend compte en entrelardant son récit d’une foule de scènes de genre qui font sourire, ou qui sont à la lisière du fantastique. Et il enrobe le tout avec une maestria stylistique et, j’y reviens, des touches d’humour et d’audace qui rendent le livre, en fin de compte, étonnamment léger. Il y a des pages sombres, c’est entendu, mais aussi un long délire érotique, l’émouvante évocation d’un amour perdu et d’autres morceaux de bravoure qui secouent les nerfs.

Par contre, soyons honnête, vous ne comprendrez sans doute pas tout. Aujourd’hui encore, après trois lectures, je ne suis pas sûr de bien saisir les implications de l’idée de contingence. Mais la longue scène du jardin public au cours de laquelle Sartre développe cette idée en parlant d’une racine de marronnier est tellement enlevée, tellement audacieuse aussi (je vous laisse découvrir ses métaphores végétales et sexuelles), qu’on se fiche un peu de ne pas tout comprendre. Et la fin, qui revient sur ce thème, est splendide et permet de deviner où Sartre voulait en venir.

La Nausée, c’est d’abord l’œuvre d’un amoureux fou de la culture française qui s’amuse à la mettre sens dessus dessous.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio.

Les Liaisons dangereuses

Noël 2021
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Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Durand Neveu, 1782

— Par Catherine Chahnazarian

Lettre 1 : la jeune Cécile Volanges, fraîchement sortie du couvent, se confie à une amie. Elle décrit sa nouvelle vie auprès de sa mère, dans l’attente d’un mariage qui ne saurait tarder. Voilà présenté le personnage le plus candide et le plus pur de ce roman épistolaire. Lettre 2 : la Marquise de Merteuil annonce le mariage de Cécile au Vicomte de Valmont. La jeune fille doit épouser un homme dont la marquise voudrait se venger. En vieil ami et ancien amant, Valmont ne pourrait-il se joindre à un complot destiné à humilier Gercourt ? Le ressort est bandé. Plus on avancera et plus il y aura de correspondances croisées et de personnages, plus ou moins importants, sans pour autant qu’on s’y perde – au contraire : retardements, complications et retournements font la joie du lecteur. Car deux intrigues essentielles s’entremêlent : la vengeance de Madame de Merteuil et la conquête de Madame de Tourvel par le Vicomte de Valmont, deux fils entrecoupés d’intrigues secondaires pleines de piquant. Sans compter que la relation principale (Merteuil/Valmont) va rebondir et ouvrir des situations nouvelles. Obstacles, rebondissements, quiproquos et effets boule de neige sont les ficelles de ce roman.

L’ensemble est d’une subtilité délicieuse que la beauté du style ne dément pas : la finesse de la langue, l’intelligence des raisonnements, l’esprit des réparties n’ont de pair que la manipulation, la perversion, le cynisme de ces deux personnages. Dans cette langue qui n’est plus tout à fait la nôtre, quelques phrases nous échappent parfois, mais c’est sans importance, il faut passer outre et continuer à lire.

On aurait tort de qualifier Les Liaisons dangereuses de roman libertin, ce serait simpliste. Laclos développe avec une habileté exceptionnelle le thème de l’amour dans toutes ses dimensions. Il montre en outre le rôle de nos sens dans nos actions (lettres 96 et 97), et tient un discours d’un féminisme étonnant (explicitement aux lettres 81 et 152). Cette peinture d’une société qui ne maîtrise ni son puritanisme ni son libertinage (la lettre 71 suffirait à expliquer ce qu’est le libertinage) interroge aussi bien le mensonge et le vice que la tradition, la pureté et la passion sincère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio classique.

Du théâtre pour la rentrée : Pierrette Dupoyet

Pierrette Dupoyet : auteure, comédienne, dramaturge, metteuse en scène

— Par Anne-Marie Debarbieux

À 71 ans, elle l’affirme avec conviction : « Le théâtre ne peut être remplacé par rien ».

Les pièces présentées cette année au festival d’Avignon dont elle est depuis plus de 30 ans une figure incontournable du Off, parlent d’elles-mêmes : « Acquittez-la », qui évoque les violences faites aux femmes, et « Léonard de Vinci, l’éternité d’un génie », illustrent parfaitement les deux terrains d’élection de cette artiste engagée, indépendante et atypique : d’une part la dénonciation de toutes les formes d’injustices et d’atteintes à la dignité humaine, et d’autre part les personnages d’exception, écrivains souvent (Rimbaud, Vian, Sand, Camus) mais aussi artistes (Joséphine Baker), scientifiques (Marie Curie), voire politiques (Jaurès, Dreyfus), qui incarnent la lutte pour la justice et la résistance à toutes les formes d’intolérance, de répression ou d’obscurantisme. Qu’elle évoque Hugo dont les héros sont souvent des parias ou Soeur Emmanuelle luttant aux côtés des chiffonniers du Caire, Pierrette n’a qu’un combat : défendre la dignité humaine, et une seule arme : la puissance d’évocation du théâtre.

Auteure de ses textes, elle les met en scène et les interprète toujours en solo, captant son public tant par la force des mots que par une présence saisissante.

Souvent programmée à Paris au théâtre de la Contrescarpe, elle parcourt aussi la France et le monde. « Globe-trotteuse » du théâtre, elle se rend là où sa voix peut avoir un écho.

L’un de ses spectacles m’a beaucoup marquée. Il s’agit de « L’orchestre en sursis », une pièce saluée par Simone Weil et Elie Wiesel : elle y incarne Famia, pianiste et chanteuse, l’une des femmes contraintes, dans l’enfer d’Auschwitz, d’interpréter la musique de Schubert ou Beethoven pour satisfaire un auditoire de nazis incarnant la négation absolue de l’humain. Et Pierrette, soucieuse de l’universalité de la leçon à tirer de cette page d’Histoire, de conclure : « Ce n’étaient pas des Allemands, c’étaient des hommes ! »

Dans un tout autre genre, j’ai beaucoup aimé « Bal chez Balzac » : on y voit la gouvernante de l’écrivain, navrée de voir la morosité du grand homme éconduit par la comtesse Hanska, inviter des personnages de la Comédie Humaine à venir dîner pour réconforter leur créateur. Texte insolite, drôle, émouvant, qui rejoint à la fois les spectateurs familiers de Balzac et ceux qui découvrent l’écrivain par le biais de ses personnages emblématiques.

Engagés ou littéraires, tous les spectacles de Pierrette trouvent un écho dans le monde contemporain.

— Notez que « L’orchestre en sursis » et « Bal chez Balzac » sont des spectacles mais ont également fait l’objet de publications. Ce sont donc des livres !

Catégorie : Théâtre, Hommages.

Liens : le site personnel de Pierrette Dupoyet ; l’adresse où lui commander des livres : pdupoyet@wanadoo.fr ; les prochaines tournées de Pierrette ; la programmation de septembre à la Contrescarpe ; un article dans La Terrasse sur Avignon 2021.

Rue du monde

— Par Catherine Chahnazarian

Pour Pâques, je vous ai sélectionné Une cuisine tout en chocolat d’Alain Serres et Nathalie Novi, publié chez Rue du monde. Avec son catalogue de 500 livres, cette maison d’édition spécialisée dans la petite enfance a tout pour satisfaire la curiosité et la soif de connaissance des petits. Et comme ils ont parfois soif mais faim aussi et que c’est bientôt Pâques, je vous recommande le voyage dans le monde du chocolat et les recettes de ce livre alléchant.

Une cuisine tout en chocolat « vous attend chez votre libraire », comme dit l’éditeur, dont le site ne permet pas l’achat. Profitez-en pour parcourir le rayon — ou parcourez le catalogue en ligne. Vous trouverez d’autres livres de cuisine pour enfants, des livres de science (sur la nature, les animaux, l’espace, la médecine… avec, notamment, La vie secrète des virus), et aussi des livres sur les langues, l’alphabet, la poésie :

Les poèmes ont des oreilles — 60 poèmes à dire comme ci ou comme ça ;
Il pleut des poèmes — Anthologie de poèmes minuscules ;
Le tireur de langue — Anthologie de poèmes insolites, étonnants ou carrément drôles ;
Pff ! Ça sert à quoi la poésie ? — Réponses des poètes et autres petits secrets de fabrication ;
Poèmes pour crier dans la rue — Anthologie de poèmes pour rêver un autre monde

Et pleins d’autres choses encore.

Catégories : Extras — Saisons — Petite enfance.

Liens : le site de l’éditeur ; les nouveautés.

Frink et Freud

Lionel Richerand et Pierre Péju, Frink et Freud. Le patient américain, Casterman, 2020

— Par François Lechat

Pierre Péju avait déjà publié un roman, L’oeil de la nuit, consacré à la vie tragique d’Horace Frink, le premier psychiatre sur lequel Freud a tenté de s’appuyer pour répandre la psychanalyse aux États-Unis. Parallèlement au roman, Péju a écrit le scénario et les dialogues d’une BD sur le même sujet, qui paraît le 27 janvier, dessinée par Lionel Richerand. Cela pourrait passer pour un gadget, une sorte de « Frink pour les nuls », mais cet album de plus de 200 pages, dont une dizaine de notices scientifiques, n’est pas un succédané. Il reprend les thèmes majeurs du livre et met en relief la personnalité autoritaire et tourmentée de Freud, qui tranche avec la fragilité de Frink. On n’évite évidemment pas, ici, quelques dialogues didactiques auxquels l’image n’apporte pas grand-chose, mais l’ensemble est bien d’ordre graphique, et assez majestueux. Le dessin, résolument expressionniste à la manière allemande et jouant sur toute la palette des gris, ne cherche pas la beauté mais donne un relief saisissant aux émotions et aux états d’âme, tandis que les dialogues sont plus brefs et percutants que dans le roman. Une œuvre à part entière, et une prise de risque pleinement réussie de la part de Péju.

Catégorie : Extras.

Liens : la BD chez l’éditeur ; L’oeil de la nuit par François Lechat.

La magie de Vasarely

Claire Zucchelli-Romer, La magie de Vasarely, Palette, 2018

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai feuilleté avec délices ce pop-up tout en sensations visuelles. On tourne les pages, on en soulève des morceaux colorés, lignés ou plein de ces formes cubiques qu’affectionne le peintre, et les tableaux de Vasarely apparaissent, dans un jeu de construction cartonné, à travers des effets de structure, de formes et de couleurs successifs. Comme il faut tantôt soulever à gauche, tantôt à droite, un rond, un carré, un triangle… on se dit que la conceptrice de ce livre est créative et s’est bien amusée ! Et puis qu’on essayerait bien la même chose avec d’autres peintres. Eh bien, pas de problème : il y a aussi Paul Klee, Kandinsky, Andy Warhol et quelques autres.

Une bonne manière de découvrir ou faire découvrir de grands peintres et leurs conceptions de l’art.

À partir de 3, 4 ou 6 ans selon les ouvrages — 6 ans pour ce Vasarely.

Catégorie : Extras – Petite enfance.

Liens : La magie de Vasarely chez l’éditeur ; la collection de livres animés.

Noël 2020 – Cherchez l’erreur

— Par Catherine Chahnazarian

Est-ce que vous connaissez ShortEdition, « l’éditeur propulseur de littérature courte »? NouvellesBD courtesPoèmesTrès très courtClassiqueJeunesse, telles sont les étiquettes qu’il vous suffit de cliquer pour découvrir l’inventivité des Français. (Vous pouvez aussi soumettre une oeuvre, si ça vous dit…)

Pour ce Noël, je vous ai sélectionné ce strip de DamienTb, genre « Cherchez l’erreur » :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/manon

Noël 2020 – Et si on se laissait un peu aller ?

Mathias Malzieu, Le plus petit baiser jamais recensé, Flammarion, 2013 (disponible en J’ai Lu)

— Par Florence Montségur

Vous ne pourrez pas fêter Noël comme vous le voudriez, c’est le début de l’hiver, vous ressentez cette lassitude qui vous ferait vous pelotonner sous un plaid, et vous résistez bravement à l’envie de regarder sur une chaîne grand public un de ces films de saison où des adultes croient que le Père Noël existe et s’embrassent à la fin ? Lisez Le plus petit baiser jamais recensé. Vous y trouverez le même réconfort – tout en ayant l’alibi d’étudier l’influence de Lewis Carroll sur Mathias Malzieu. Ce texte, poétique et d’une fluidité exceptionnelle, avancera tout seul entre vos mains.

Un vieux détective aux cheveux et à la barbe de nuages, un perroquet magique, un trou d’obus dans le coeur, des billets doux adorables et un peu sexuels, voilà les ingrédients de ce conte dans lequel un « inventeur-dépressif » a embrassé une fille et – pouf­ ! – elle est devenue invisible !

Catégorie : Extras (saisons).

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 : le Noël des tout-petits

— Par Catherine Chahnazarian

Comme l’année a été difficile et que ce Noël est exceptionnel, voici encore une idée-cadeau de livre solidaire.

Cherche et trouve est un livre que propose l’Unicef pour les tout-petits : à travers neuf planches magnifiquement illustrées par Marie Morey, l’enfant découvre les quatre saisons et développe sa concentration en retrouvant sept éléments bien cachés… À faire et à refaire, seul ou avec ses parents ! À partir de 2 ans.

L’Unicef garantit que toutes les commandes reçues avant le 18 seront livrées avant le 24 !

Noël 2020 – Albert Camus, un auteur à lire et à relire

— Par Anne-Marie Debarbieux

La valeur d’un écrivain se mesure souvent au fait qu’il sache durer et, n’en déplaise à ses détracteurs, Camus est de ceux-là. L’engouement suscité par la découverte ou la relecture de La Peste en cette période de pandémie en est une preuve. La voix de Camus reste obstinément vivante pour nous rappeler les vraies valeurs, celles qui unissent les hommes devant le malheur et la mort. Et Sartre et Beauvoir, qui l’ont considéré avec condescendance comme défenseur d’une sorte de « morale de Croix-Rouge », ont beau avoir ricané : les exhortations de Camus à la fraternité, à la solidarité, au dialogue, à la lutte contre la mort, même si c’est un combat toujours inégal, résonnent encore auprès d’un large public.

Plusieurs facteurs ont beaucoup pesé sur les choix et les idées de cet humaniste sans illusion mais jamais désespéré : ses origines pauvres, éloignées de l’intelligentsia, son attachement indéfectible à l’Algérie où il est né, son déchirement face au conflit qu’il espérait voir se résoudre autrement que par la violence et les armes, et la maladie qui l’a, très jeune, amené à une lucidité devant la mort et à un insatiable appétit de vie. Car l’homme révolté est celui qui aime la vie, dit « non » à l’inacceptable, sans se prendre pour Dieu mais en étant solidaire de tous, ce qui l’affranchit du désespoir de la solitude.

Si j’ai évidemment lu et relu L’étranger, bagage de base obligé quand on évoque Camus, j’ai préféré, outre La peste et son attachant docteur Rieux, La chute et son juge pénitent torturé par la culpabilité, Caligula à qui le pouvoir absolu, qu’il exerce uniquement parce qu’il le détient, ne procure qu’un nihilisme que n’éclaire aucun bonheur. On peut également évoquer Les Justes où, face à un attentat qui met en péril des enfants, s’affrontent le héros, qui n’accepte le recours au terrorisme que pour donner une chance à la vie, et celui qui fait de la terreur la seule réponse possible pour libérer le peuple du joug qui l’asservit.

Camus ne voit dans l’existence aucune transcendance divine qui lui donnerait sens, mais il repousse toute justification de la violence et de l’absolutisme, et trouve inlassablement, dans l’attention portée à l’homme dans ce qu’il a de plus fragile, la valeur de l’existence et la raison de vivre. Pour autant, son parcours n’est pas exempt de désenchantements, comme l’illustre une remarquable nouvelle intitulée « L’Hôte ». Un instituteur français, dans un village d’Algérie, doit prendre en charge un meurtrier arabe. Cet arabe, condamné hâtivement à la suite d’une bagarre stupide qui a mal tourné, dont on se déleste sur l’instituteur du sale boulot de l’emmener en prison, renvoie, à celui qui transmet la culture et ses valeurs, l’image d’un échec de ce à quoi il voue sa vie. Il laisse le meurtrier maître de son destin mais les Arabes croient à tort qu’il a livré son hôte. L’instituteur se sent alors très seul, humilié et menacé, dans ce pays qu’il avait cru le sien. Le tout, dans un paysage écrasé par la neige.

Cette nouvelle, extraite de L’exil et le royaume, est l’un des textes de Camus qui m’ont particulièrement marquée car il montre bien que l’on peut être un homme de conviction sans être un homme de certitudes. Et cela est tellement humain !

Catégories : Hommages, Littérature française, Nouvelles.

Liens : les pages sur Camus chez Gallimard et en Folio ; L’exil et le royaume.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Et si on faisait dans le rétro ?

— Par Brigitte Niquet

Noël 1950… Sophie a dix ans. Et quel cadeau l’attend sous le sapin ? Un livre, bien sûr ! L’habitude, prise très tôt, perdure, c’est tellement commode de savoir quoi lui offrir, tellement agréable de la voir battre des mains puis se lover dans un fauteuil et ne plus lever le nez que pour la bûche au chocolat… bref, c’est si facile de lui faire plaisir sans se casser la tête !

Quand elle y pense aujourd’hui, elle ne retrouve pas de souvenir précis de ses lectures de l’époque, mais c’est sans doute la série des Trilby qui a marqué son enfance. Elle ne se souvient plus des histoires qu’ils racontaient, mais elle croit toucher encore, là, du bout des doigts, la texture particulière de leurs couvertures. Après, les choses se gâtent.  Sophie est envoyée en pension et avec l’extinction des feux à vingt heures, pas question de lire au lit comme elle en a déjà pris l’habitude. Pas question ? Mais si, voyons, il suffit d’une pile électrique et d’un drap pour étouffer la lumière et c’est parti jusqu’à minuit et plus. Un peu en avance sur son âge (elle a commencé tôt), elle dévore les auteurs populaires de l’époque, Bazin et son fameux Vipère au poing, bien sûr, mais aussi une quantité d’autres. Barjavel fait un Ravage et Cesbron s’occupe des Chiens perdus sans collier. Quant à Troyat, Sophie apprécie particulièrement La neige en deuil, plus accessible à son âge que les grandes sagas russes. Mais le champion est assurément Kessel : Sophie a relu dix fois la mort du Lion et pleuré dix fois. Elle demande pardon à ceux qu’elle oublie, ils étaient si nombreux.

Et la voilà qui passe le bac et entre en khâgne, où elle va faire bien d’autres découvertes et passer la vitesse supérieure en matière de qualité de lecture. Elle papillonne de-ci de-là, classiques, modernes, et un jour, elle tombe sur un livre dont les premières lignes la sidèrent d’admiration : Il faisait un temps magnifique, un de ces ciels où c’est un bonheur qu’il y ait des flocons de nuages pour que quelque chose y puisse être de ce rose léger qui les rend plus bleus.  Quand on a écrit une phrase pareille, on peut mourir, pense-t-elle. Qui est cet auteur merveilleux ?

Aragon, dit son prof.

– Mais c’est un poète !

– Pas seulement. C’est aussi un romancier de génie.

Et le lendemain, il lui apporte quatre livres : Les beaux quartiers, Les cloches de Bâle, Aurélien et Les voyageurs de l’impériale. Sophie les serre contre son cœur, les dévore en quelques nuits d’insomnie, ne les rendra jamais au prof, les oubliera sur un banc, les rachètera, les lira et les relira toute sa vie. Ce qui n’empêchera pas d’autres émerveillements, d’autres engouements,  Cavanna et Les Ritals, Cohen et Belle du Seigneur, par exemple, mais jamais comme celui-là.

Aujourd’hui, Sophie a 70 ans. Elle éteint la lumière et se laisse glisser doucement dans les bras d’Aurélien, ou de Solal, peut-être… Elle espère avoir encore un peu de temps devant elle. Encore un peu de temps, Monsieur le bourreau…

Les livres dont il est question dans cet article (même les Trilby !) peuvent être commandés chez un libraire.

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