La belle lumière

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Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Publié en 2020 aux éditions du Passage, le roman d’Angélique Villeneuve ressort aux éditions Libretto. C’est une nouvelle occasion de découvrir ou redécouvrir l’histoire exceptionnelle d’Helen Keller, petite fille aveugle, sourde et muette à la suite d’une maladie, et qui parviendra, à force de travail, et avec le soutien inconditionnel de ses parents et de son éducatrice, à apprendre à communiquer, jusqu’à devenir diplômée d’université. Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, la prouesse est donc d’autant plus incroyable. Histoire vraie ayant fait l’objet de nombreux films, livres et pièces de théâtre, l’intérêt de ce roman est d’aborder le sujet, non par le seul prisme de l’enfant et son éducatrice, mais par celui de sa mère, Kate Keller.

Partie au fin fond de l’Alabama épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle, sans expérience aucune de la vie domestique ou conjugale, Kate Keller devra lutter pour s’adapter. Lorsque sa fille Helen tombe malade à dix-neuf mois, elle lutte encore pour la garder en vie, et croit y parvenir avant de comprendre que l’enfant ne sera plus jamais la même. Lourdement handicapée, elle est désormais enfermée dans un monde de silence et d’obscurité. Kate Keller ne l’abandonnera jamais. Sans céder à ceux qui voudraient voir l’enfant partir dans un asile comme cela se faisait couramment à l’époque, elle lutte encore une fois pour la garder près d’elle, et tente par tous les moyens d’améliorer son état. Ce sera l’arrivée d’Ann Sullivan, une jeune éducatrice aux méthodes révolutionnaires, qui déclenchera le retour d’Helen vers la lumière.

La belle lumière est une ode à l’amour maternel, absolu et inconditionnel. Abnégation, sacrifice, cette femme trop souvent oubliée endurera tout pour sauver sa fille, et elle y parviendra. Servi par une écriture très travaillée, le livre compose un portrait sensible qui se rapproche plus d’une biographie romancée que d’un véritable roman.

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Angélique Villeneuve
La belle lumière

Éditions Libretto
2026

Les Trois Rivières

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Littérature américaine
Par François Lechat

Par coïncidence, après avoir lu Le Calamity Club, je suis passé à ce roman qui se déroule aussi dans le Mississippi, mais qui donne cette fois un rôle crucial au fleuve.

Au troisième et dernier jour de ce récit très dense, en effet, tous les personnages se retrouvent dans une même zone en proie à un déluge sans précédent, point d’orgue d’une montée en tension presque étouffante, qui fait à la fois regretter que le roman soit fini, tant il était prenant, et s’en réjouir, tant il était indispensable de respirer un peu. J’ai rarement ressenti une telle onde de choc à la dernière page d’un livre.

Il faut dire que les protagonistes, peu nombreux et unis par des liens complexes, doivent poser des choix difficiles, sur fond de vies abîmées et d’émotions difficiles à contenir. Et que les gestes posés par les uns risquent, sans le vouloir, de mettre les autres en danger, alors que tous mériteraient de s’en sortir sans dommage.

En articulant, sur un bref laps de temps, les destins contrariés de ces personnages très charnels, parfois un peu folkloriques, presque toujours à fleur de peau, l’autrice fait naître de l’angoisse pour chacun d’entre eux, même pour ceux qui paraissent a priori moins attachants. Et elle parvient à dessiner des parcours d’émancipation dans un cadre qui paraissait cadenassé, en ce qui concerne les femmes. Un tour de force, donc, soutenu par une Nature omniprésente, dont le souffle et les désordres participent au récit.

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Tiffany Quay Tyson
Les Trois Rivières

Éditions Sonatine
2026

Le Calamity Club

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Littérature américaine
Par François Lechat

Au fond, la seule chose qui me retient de crier au chef-d’œuvre, à propos de ce livre, c’est qu’il reste drôle et léger alors qu’il traite de sujets graves. Il y est en effet question de domination masculine, de maltraitance envers une orpheline placée en institution, de racisme, d’hypocrisie religieuse, de répression de l’homosexualité, de misère sociale, et j’en passe. Mais les trois héroïnes autour desquelles tourne ce roman (riche par ailleurs de formidables personnages secondaires, dont une vieille dame moins coincée qu’il y paraît) font preuve de tant d’énergie, d’audace et d’humour que la couleur dominante est celle de l’optimisme.

Pour cadrer quelque peu, disons que tout se déroule autour d’une petite ville du Mississippi, en 1933, en pleine crise économique et au moment où sévit la prohibition de l’alcool. Une toile de fond propice à évoquer de nombreux aspects de la vie quotidienne, de l’inflation à la ruine du commerce en passant par l’âpreté des banquiers, mais au fil d’une trame romanesque pleine de suspense, d’émotion et de rebondissements, très bien dialoguée et sans temps mort.

Plaisir de lecture garanti, sans aucun préjudice pour l’intelligence, qui se nourrit d’une cascade de bons mots et de formules chocs. Quant à la nature du Calamity Club qui donne son titre au livre, mieux vaut la deviner en cours de lecture, c’est plus réjouissant.

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Kathryn Stockett
Le Calamity Club

Éditions Robert Laffont
2026

Voir également Les Trois Rivières pour un deuxième coup de cœur.

Boucher

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Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Âmes sensibles, s’abstenir, car la grande autrice américaine Joyce Carol Oates n’épargne pas son lecteur dans ce roman au titre lapidaire. Mais c’est rarement le cas pour qui est familier des romans et nouvelles de Joyce Carol Oates.

États-Unis, dix-neuvième siècle. Silas Weir, fils cadet d’une famille aisée et rigoriste, peine à obtenir l’admiration de son père. Imbu de lui-même malgré un cuisant premier revers professionnel, il s’oriente par hasard et nécessité vers une discipline médicale fort peu prisée à l’époque, la gynécologie. Sa nomination au poste peu glorieux de directeur d’un asile d’aliénés lui permettra de consacrer une grande partie de son temps à mener sur de pauvres femmes internées des expériences secrètes visant à développer des techniques médicales nouvelles et asseoir ainsi sa réputation, jusqu’à lui valoir le titre de “père de la gyno-psychiatrie”. Le titre du livre laisse peu de doutes sur la manière dont sont conduites ces expériences…

Basé en partie sur des éléments historiques, Boucher est une plongée sidérante autant que glaçante dans une société dans laquelle l’homme domine la femme (plus ou moins brutalement, selon le statut de cette dernière), où les maîtres dominent les serviteurs (serviteurs blancs dont le sort est à peine plus enviable que celui des esclaves noirs, largement évoqué, l’histoire se déroulant sur fond de lutte entre ségrégationnistes et abolitionnistes), et où les préceptes religieux et moraux tiennent souvent lieu de science, le tout au prix d’une hypocrisie généralisée.

Écrit sous forme de journal et de témoignages rapportés, toujours dans un style impeccable, Boucher est une charge féroce contre le patriarcat et la ségrégation sociale qui conduisent à l’internement souvent abusif de toutes ces femmes dont le seul tort est d’être nées femmes, justement. Il ouvre également une réflexion intéressante sur le prix à payer pour la réalisation d’avancées médicales, à travers le personnage plein d’ambivalence de l’aide infirmière du docteur Weir.

Passionnant !

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Joyce Carol Oates
Boucher

Traduction : Claude Seban
Éditions Philippe Rey
2024

Disponible en poche aux éditions Points

Voir aussi notre critique de Monstresoeur, de la même autrice.

Le dîner

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Littérature américaine
Stylo-trottoir de Catherine Chahnazarian

Elle tient une boutique de vêtements et d’objets de seconde main. À certaines heures, c’est si calme que, sans un livre, elle s’ennuierait ferme. Elle a essayé La femme de ménage, qu’elle a trouvé « pas mal, sans plus, mais juste bien pour lire assise à la caisse de la boutique en attendant le client ». Et là, elle lit Le dîner, de Freida McFadden.

– C’est un livre un peu spécial. On doit faire des choix. Par exemple, si vous acceptez l’invitation, vous devez lire tel chapitre ; si vous refuser, vous devez lire tel autre. Au début, ça m’énervait. Mais maintenant ça m’amuse plutôt. En tout cas, dès que quelqu’un entre, je pose mon livre sans que ça m’ennuie de devoir le laisser, vous voyez ? Avant j’essayais de lire des romans policiers plus… [Je suggère « complexes »] Complexes. Mais j’en voulais aux clients qui me dérangeaient dans mon livre ! C’est pour ça que maintenant je lis ceci. Mais c’est vraiment bizarre. Je ne suis pas sûre d’aimer la méthode… [Elle me montre le renvoi, à la fin d’un chapitre, vers les pages correspondant au choix du lecteur.]

Et après ça, que lira-t-elle ?

– On m’a offert un roman de ce médecin légiste…
– Philippe Boxho ?
– C’est ça. Je vais essayer…
– Ça devrait aller, pour lire à la caisse de la boutique.

Tout est question de goût mais aussi de circonstances.

Et ça m’a rappelé quelqu’un qui m’avait un jour lancé (c’était très injuste, d’ailleurs, car complètement faux à l’époque, mais maintenant c’est vrai) :  « Vous vous prenez pour une intellectuelle, mais je sais bien que vous regardez TF1 ! »

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Nos critiques de Freida McFadden et Philippe Boxho. Nos stylos-trottoirs.

Le jeu de la dame

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Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Il est toujours périlleux de lire le livre dont est tirée une adaptation à l’écran que l’on a appréciée. La déception n’est jamais loin. Rien de tel ici. La série à succès “Le jeu de la dame” a restitué fidèlement le livre de Walter Tevis et permis par là même sa publication en français qui nous replonge avec plaisir dans l’univers de Beth Harmon, enfant prodige des échecs.

Très tôt orpheline, la petite Beth est placée dans une institution où l’on “calme” les enfants à coup de pilules, ce qui créera chez elle une spirale addictive qui la suivra longtemps. Contre toute attente, c’est dans cet établissement qu’elle découvrira les échecs, par l’intermédiaire de l’homme à tout faire qui y travaille et qui, sous ses airs bougons, sera son premier professeur. Finalement adoptée, elle prendra son envol et deviendra au fil des pages et des années l’un des meilleurs joueurs d’échecs au monde. Sur fond de guerre froide (nous sommes dans les années soixante et les russes sont les maîtres des échecs), le livre suit son ascension, ses tourments, sa solitude, mais surtout sa fascination totale pour le jeu et sa rage de vaincre.

Si un roman autour des échecs peut sembler à certains être une lecture un peu rébarbative, il n’en est pourtant rien, tant le personnage de Beth est intrigant et attachant. Tellement intrigant et attachant qu’on regretterait presque par moment qu’il ne soit pas plus approfondi, mais bon… Les personnages secondaires sont également bien dessinés, que ce soit la mère adoptive de Beth, aimante à sa façon, ou les partenaires de jeu de Beth, petits amis ponctuels et distanciés. Tout juste peut-on relever le fait que le déroulé d’une partie d’échec est plus agréable à regarder qu’à lire, et que les passages décrivant les successions de coups sont parfois un peu abscons. Cela n’enlève cependant rien à la qualité du livre. Le récit est fluide, bien construit, et l’univers très particulier des échecs fonctionne à merveille, avec quelques trouvailles particulièrement inspirées (et brillamment reprises dans la série), comme la visualisation mentale du jeu sur le plafond de la chambre. Un plaisir de lecture !

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Walter Tevis
Le jeu de la dame

Editions Gallmeister
2021

1983 pour l’édition originale (chez Random House)

Après Claude

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Redécouvertes
Littérature américaine
Par François Lechat

D’une certaine manière, c’est un livre sur l’emprise. Celle subie par la narratrice, Harriet, de la part d’un certain Claude, un intello français assez imbuvable qui l’accueille chez lui et en fait une sorte de servante avant de la mettre à la porte du jour au lendemain. Puis l’emprise qui attend Harriet, qui vit dans le milieu de la bohème new-yorkaise, quand elle se sera réfugiée à l’Hôtel Chelsea et fera la connaissance d’un gourou bien décidé à la reconnecter avec son corps…

Ce roman n’a cependant pas grand-chose à voir avec ce qui se publie aujourd’hui sur ce thème. Car il date de 1973, année de sa publication à succès aux Etats-Unis. Autrice de romans érotiques, Iris Owens traite son sujet sur le mode de la comédie, avec une profusion de bons mots et une bonne dose d’autodérision. Elle y ajoute évidemment quelques sentences féministes, mais ce qui frappe est surtout la relative passivité de son héroïne, qui prend parfois plaisir à se laisser faire et a autant de comptes à régler avec une ancienne amie qu’avec les hommes. Les pièges tendus aux femmes par la soi-disant libération sexuelle des années 1970 sont bien là, mais abordés de manière légère, un peu ambiguë, sans conclusion claire. Un exercice de littérature, donc, pour un livre devenu culte, paraît-il, et qui est traduit pour la première fois en français.

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Iris Owens
Après Claude

Traduction : Josée Kamoun
Éditions de l’Olivier
2026

Un poisson sur la lune

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Assurément, Un poisson sur la lune n’est pas à mettre entre toutes les mains, tant sa lecture peut s’avérer difficile. Âpre, étouffant, il décrit en détail les états d’âme d’un homme en proie à la dépression et aux idées suicidaires.

Jim, quarantenaire poursuivi par le fisc, deux divorces à son actif, vient rendre visite à sa famille avant de retourner dans sa nouvelle maison en Alaska. Dans sa tête – car c’est de son point de vue que se place le narrateur -, il s’agit là d’une dernière visite, car son plan est de se suicider dès son retour. Il envisage même, avant, de tuer tout ou partie de sa famille, et transporte partout avec lui un revolver. Entre maux de tête persistants, insomnies, difficulté à communiquer, considérations sur sa vie gâchée, pulsions sexuelles débridées et interrogations sur le sens de la vie, le lecteur suit ce séjour chaotique. Autour de lui, certains – son frère, et sa seconde ex-femme, notamment – essaient de l’aider comme ils peuvent, quand d’autres – ses parents particulièrement – ont baissé les bras. Lui en est persuadé, ils ne peuvent rien pour lui. Il se sent totalement étranger au monde, et peine même à établir le contact avec ses deux enfants.

L’auteur de Sukkwan Island, dont la transposition cinématographique vient de sortir sur les écrans, a puisé dans sa propre enfance pour écrire ce livre largement autobiographique, son père s’étant suicidé dans des circonstances similaires. L’occasion pour lui de livrer une puissante réflexion sur ce qui nous fait, ou pas, tenir à la vie, sur nos renoncements. Dans cette Amérique où la religion, les armes et la réussite sociale tiennent une place omniprésente, il n’est pas toujours bon, semble-t-il, de se poser trop de questions.

Une lecture dérangeante, certes, mais qui ne laisse pas indifférent.

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David Vann
Un poisson sur la lune

Editions Gallmeister
2019

Gabriel’s Moon

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Littérature anglophone (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

On dirait que ces dernières années, William Boyd alterne des romans légers, comme Trio et Gabriel’s Moon, et des romans ambitieux comme Le romantique. Peut-être dans le but d’associer la légèreté au délassement, ce qui est bien le cas de Gabriel’s Moon, qui se lit sans effort et le sourire aux lèvres, mais ne laisse pas une impression profonde.

L’intrigue est classique : un individu ordinaire, en l’occurrence un journaliste de voyages, est entraîné malgré lui dans le monde de l’espionnage, qui l’angoisse, l’intrigue et parfois l’amuse. En contrepoint, sa vie privée se complique, des souvenirs d’enfance gâchent ses nuits (l’auteur les évoque dans un prologue très enlevé), tandis que le monde menace de sombrer dans la guerre.

Nous sommes au début de la décennie 1960, entre l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo et la crise des missiles à Cuba, avec des détours en Pologne et dans l’Espagne franquiste. Ce qui donne une toile de fond très réaliste, mais à peine ébauchée, l’essentiel tenant dans l’évolution intérieure du héros, que nous ne perdons jamais de vue et qui est, finalement, rarement mis en danger. D’où un profond plaisir fait d’empathie, avec de l’action et des dialogues menés pied au plancher, mais aussi la limite de ce roman qui manque de tragique.

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William Boyd
Gabriel’s Moon

Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2025

Le chant du prophète

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Littérature étrangère (Irlande)
Par Marie-Hélène Moreau

Alors oui, assurément, Paul Lynch a du style. On s’en était déjà rendu compte, notamment avec Au-delà de la mer chroniqué sur ce blog. Et oui encore, le sujet de ce Chant du prophète ne laisse pas indifférent, tant il semble coller à l’actualité.

Dans une Irlande proche, un gouvernement autoritaire est arrivé au pouvoir. Arrestations arbitraires, fermeture du pays, verrouillage de l’information… Tous les ingrédients d’une dictature prennent place peu à peu, transformant le quotidien en enfer. Et c’est ce quotidien, justement, qu’a choisi Paul Lynch comme angle de son roman. Il raconte ici non pas la grande Histoire – on ne sait rien de ce gouvernement, de la façon dont il est arrivé au pouvoir ni des forces en présence -, mais la petite, celle d’Eilish, une mère de famille dont le mari syndicaliste disparaît un jour sans laisser de trace. Entre un fils aîné qui choisit la clandestinité, une fille adolescente qui plonge dans une lourde dépression et un père qui perd la tête, elle se bat pour conserver un semblant de cohérence à sa famille et refuse de fuir son pays en voie de déliquescence.

Récompensé par le prestigieux Booker prize, Le chant du prophète est une lecture incontestablement intéressante. J’avoue néanmoins avoir été déçue. Ce n’est pas sa forme qui m’a gênée, même si certains l’ont trouvée rébarbative. Certes, les chapitres sont denses, sans respiration, les dialogues sont directement intégrés au texte, mais le procédé restitue bien le sentiment d’étouffement progressif ressenti par l’héroïne, prise au piège d’un appareil répressif inhumain. Sur le fond, en revanche, je n’ai pas réellement adhéré à cette chronique très – trop ? – détaillée du quotidien, dont quasiment tout contexte plus général est absent. La petite histoire est intéressante lorsqu’elle sert la grande, mais on peine ici à déceler l’intention, et même si l’ambiance est parfaitement restituée (on l’imagine en tout cas, s’agissant d’une dystopie) je suis personnellement restée sur ma faim.

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Paul Lynch
Le chant du prophète

Traduction : Marina Boraso
Editions Albin Michel
2025

Les frères K

Littérature américaine
Par François Lechat

Récemment, j’ai parlé de chef-d’œuvre à propos de deux romans anglo-saxons, À la table des loups et Caledonian Road. En voici un de plus, qui « renferme un intarissable gisement de sentiments » comme le dit fort à-propos son éditeur.

Ne croyez pas que cette richesse de sentiments rende le livre mièvre : c’est tout le contraire. Il démarre sur un mode mineur mais se charge progressivement de suspense et de drames, intimes et collectifs, avec pour toile de fond l’époque troublée de la colonisation finissante.

La trame est cependant familiale, centrée sur les parents et les six enfants de la famille Chance, dont la plupart sont unis par une passion dévorante pour le base-ball. (Oui, nous sommes aux États-Unis, et si vous ne connaissez rien au base-ball, renseignez-vous un tout petit peu et sautez parfois les paragraphes qui ne parlent que de ça – le reste est tellement réussi qu’il mérite cette concession.) Un sport et de l’amour en commun, donc, au départ. Mais progressivement les personnalités s’affirment et divergent, le jeu choral se déploie entre ces huit personnages aussi typés, aussi frappants les uns que les autres, et que des différences abyssales (autour de la religion, du travail, de la guerre…) menacent de dresser les uns contre les autres malgré l’amour profond qui les lie. Les enjeux de société percutent ainsi une famille sans jamais sacrifier l’individuel, l’intime.

Décrit ainsi, ce long roman pourrait paraître un peu didactique ou pesant. Mais ce qui domine tout du long, comme dans La rivière Pourquoi, c’est un style inimitable, un récit fait de douceur, d’invention, d’humour, de sensibilité. Ce livre qui multiplie les registres comporte un des plus formidables chapitres que j’aie jamais lus, et prend le temps de faire monter la tension sur des dizaines de pages quand l’enjeu le mérite – et certains sont poignants.

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David James Duncan
Les frères K

Traduction : Vincent Raynaud
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2023

Caledonian Road

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Un livre-monde, avec Londres comme épicentre. Voilà ce que propose Andrew O’Hagan avec ce roman foisonnant (la liste des personnages fait deux pages, parfois utiles pour fixer la mémoire) et passionnant de bout en bout. Impressionnant, aussi, et pas franchement joyeux, puisque notre planète ne tourne pas rond…

Que dire de plus, sinon que c’est un chef-d’œuvre à découvrir absolument ? Du moins si l’on aime plonger dans la glaise d’une société éclatée et hiérarchisée, d’une ville et d’un pays dans lesquels cohabitent des hommes et des femmes de tous milieux, voués à entrer mutuellement en tension ou à buter sur leurs contradictions. On voit ainsi se débattre, sur 640 pages grand format, des intellectuels de bonne volonté, des aristocrates pervertis, des exploiteurs de migrants, des jeunes qui dealent et se bagarrent pour oublier le racisme, des faussaires spécialisés dans l’art, des politiciens plus ou moins sincères, des médias sans scrupules, des oligarques russes, des réseaux sociaux déchaînés, des femmes en lutte contre le machisme, et j’en passe.

Il y aurait là de quoi se perdre, sauf que tous les personnages sont progressivement liés d’une manière ou d’une autre, et remarquablement dépeints, en particulier un professeur d’université en route vers un destin improbable et sa locataire, une vieille dame insupportable et retorse qui profite de ses maigres privilèges d’assistée. L’argent circule à flots, les rumeurs aussi, et la drogue, et les camions remplis de bétail humain, et l’alcool, et…, et… Tout en restant parfaitement clair et nerveux, ce roman brasse tant de thèmes et d’univers sociaux qu’il défie la synthèse. Un livre balzacien du 21e siècle, très dialogué, parfois tendre ou amusant, mais qui prend à la gorge.

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Andrew O’Hagan
Caledonian Road

Traduction : Céline Schwaller
Éditions Métailié
2025

Nulle part où revenir

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Littérature américaine
Par François Lechat

Inconnu du public francophone, Henry Wise, auteur de poésie jusqu’ici, a obtenu l’Edgar Award 2025 du meilleur premier roman américain pour Nulle part où revenir, et cela se comprend.

Au départ, la trame paraît simple. Après dix années passées en ville, à Richmond, Will Seems revient dans son trou perdu de Virginie, dans une région marquée par la ségrégation raciale, la drogue, une nature aussi étouffante que luxuriante, la foi en Dieu et les croyances surnaturelles. Devenu adjoint d’un shérif buté, il enquête sur le meurtre présumé d’un ancien voisin et ami, dont le coupable désigné, un Noir, est innocent à ses yeux car il le connaît bien.

Tout le monde, en fait, est lié à tout le monde dans ce jeu de pistes prenant, qui tisse des rapports complexes entre les personnages : amitié, culpabilité, sororité, vengeance, désir, ambivalences familiales… Aucun héros, ici, Will Seems multipliant les erreurs, tandis que sa comparse, une policière black écartée de son poste, joue au bulldozer au risque de faire foirer leur enquête. Mais pas de coupable absolu non plus, ceux qui dérapent traînant un passé douloureux.

Personnellement, même si certains décors sont saisissants, la beauté des descriptions m’a laissé assez froid. Mais j’ai beaucoup aimé l’épaisseur et l’humanité des personnages, y compris féminins, ainsi que la complexité des relations qui les rendent prisonniers les uns des autres sans empêcher l’espoir. Et si le dénouement paraît fatal après coup, tant l’auteur tisse habilement sa toile, l’incertitude règne jusqu’au bout.

Plus qu’un polar rural, une sorte de tragédie grecque.

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Henry Wise
Nulle part où revenir

Traduction : Julie Sibony
Sonatine
2025

À la table des loups

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Littérature américaine
Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre à ne pas manquer !

Certes, résumé au plus court, ce roman parait banal : sur 60 ans, l’odyssée d’une famille américaine ordinaire, catholique et nombreuse. Du déjà-vu.

Sauf que l’écriture, d’abord, est d’une rare efficacité. Si la trame est chronologique, chaque chapitre est centré sur un autre membre de la famille Larkin, saisi à un instant « t » dans lequel on entre avec un naturel confondant. On ne connaît pas encore le personnage, ou on l’a perdu de vue depuis 100 pages ou depuis 15 ans, et l’auteur nous fait (re)prendre le fil comme si de rien n’était, en nous plongeant dans une mini-intrigue prenante, pleine de vie et d’atmosphère, rendue dans une langue fluide truffée de métaphores inventives. Du grand art, comme un chapelet de nouvelles étroitement liées entre elles – puisqu’il y va d’une famille et d’elle seule.

Les thèmes, ensuite, sont à la fois graves et banals : la vie sous toutes ses coutures, ses joies et ses drames, ses liens et ses ruptures, les fatalités de la transmission et la liberté de choix qui nous reste. Je ne détaille pas, pour ne rien déflorer. Mais certains chapitres sont d’une grande intensité, voire dramatiques, tout en s’achevant en douceur, sur un mode allusif alors qu’il aurait été facile d’en rajouter. En filigrane, c’est une Amérique rongée par le Mal qui se dessine, mais sans jamais insister, ni perdre totalement espoir en l’humanité. Du grand art. Avec, comme il se doit aujourd’hui, des personnages féminins plus marquants que les masculins, car ce sont les femmes qui font tenir les familles debout.

*

Adam Rapp
À la table des loups

Traduction : Sabine Porte
Seuil
2025

Le Cercle des jours

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Mini-série Best-sellers
Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Pierre Chahnazarian

Ken Follett veut nous décrire les sociétés humaines à l’époque de la construction du cercle de pierres géantes de Stonehedge, 2.500 ans avant notre ère. Les éleveurs y côtoient avec plus ou moins d’harmonie et de contacts les agriculteurs, dirigés par un despote, et les hommes des bois, qui fichaient la paix à tout le monde. Mais les mineurs, un petit groupe d’ « ingénieux »…

La grande prêtresse veut achever le monument de pierres, les ingénieux pensent trouver la solution pour le transport, mais une grande sécheresse et l’appétit de certains vont déclencher des guerres. Bref, les méchants sont très mauvais, les bons sont très bons, et ceux-ci vont s’unir pour qu’enfin on puisse dignement fêter solstices et équinoxes !

Voilà, ça ne vole pas très haut, ça ne doit pas tellement plaire aux anthropologues, mais ça délasse.

*
Ken Follett
Le Cercle des jours

Robert Laffont
2025

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