Toute une vie et un soir

Anne Griffin, Toute une vie et un soir, Delcourt, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Sacré caractère, ce Maurice Hannigan. Accoudé au bar d’un hôtel, dans un coin de province irlandaise, il trinque, seul, à la santé de ceux qui ont compté dans sa vie, et il la raconte, sa vie, car à plus de quatre-vingts ans il est temps qu’il parle, qu’il dise ses chagrins, ses culpabilités, ses secrets. Il s’adresse à son fils Kevin, parti vivre aux États-Unis et qui n’est pas là pour entendre le récit de «toute une vie et [d’] un soir», ce soir déterminant où c’est nous qui recueillons le témoignage de Maurice. Il nous dit les rapports de force entre riches et pauvres dans l’Irlande d’avant-guerre, la grandeur et la décadence de la famille Dollard en particulier, et la revanche du petit paysan. Il nous dit ses amours, aussi, avec leurs bonheurs sans nom et leurs difficultés – toutes les formes d’amour : fraternel, amoureux, paternel… Et la mort, les fantômes, les blessures inguérissables.

Ce très beau roman est touchant au possible et de petits rebondissements relancent sans cesse l’intérêt psychologique. Il a en outre le mérite de se donner à lire sans prétention : il n’expose pas avec fierté une construction pourtant remarquable ; il déroule simplement son rythme parfait. C’est un bonheur – même si l’ensemble est dramatique, d’autant qu’une touche d’humour, qui fait partie intégrante du caractère du personnage, donne de la rondeur aux situations ou à ce qu’il en fait.

Une belle découverte.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Claire Desserrey.

Liens : chez l’éditeur.

Le sport des rois

C. E. Morgan, Le sport des rois, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de parler de ce livre, remarquable à de nombreux égards, mais que j’ai mis deux mois à terminer, ce qui n’est pas forcément bon signe.

Ce qui m’a freiné, outre des circonstances extérieures, est d’abord sa longueur, 650 pages bien tassées, mais aussi son niveau d’exigence. Sur une trame classique, centrée autour d’une famille sur trois générations, l’auteure brasse de nombreux thèmes typiquement américains : l’ambition, le rôle des pionniers, la soif de réussite, la rigidité caractérielle des parents élevés dans la tradition, le racisme à l’égard des Noirs, la religion comme vecteur de résistance ou de passivité… Mais elle y mêle aussi des thèmes plus universels, en tirant parti du métier pratiqué par ses héros, l’élevage de chevaux de course. Ce qui conduit à des réflexions sur l’évolution, la génétique, la dégradation de la nature, la naissance et la mort… Il faut donc admettre, dans ce qui constitue bel et bien un roman, et un roman prenant, des passages parfois obscurs, ou encore poétiques ou fabuleux, dont on admire la virtuosité mais en se sentant parfois dépassé.

Pour autant, ce n’est pas un roman cérébral, qui manquerait de vie ou de chair : autour des chevaux, d’une ferme, de rapports familiaux tendus et complexes, de l’emprise du désir, de la détresse d’un jeune Noir dont le destin semble tracé d’avance mais qui tient tête, l’auteure crée des scènes d’une grande intensité. On n’oublie pas, le livre refermé, sa manière saisissante de traiter de la guerre des sexes et de l’inépuisable colère des Noirs, exprimée dans la deuxième partie au travers d’un personnage de Révérend inoubliable. Rien que pour le sermon qu’il adresse à sa communauté, entre sainte colère et infinie tendresse, ce livre vaut le détour. Mais disons qu’il se mérite.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Stoneburner

William Gay, Stoneburner, Gallimard (La Noire), 2019

Par François Lechat.

Un roman noir à l’américaine, avec ce que cela apporte de couleur locale : des voitures démentes, une blonde incendiaire, un shérif corrompu, des dollars à foison, une traque impitoyable, un road trip à travers plusieurs États… Tout tourne autour d’un coup de chance qui profite à un rescapé du Vietnam abîmé du ciboulot et à la blonde, qui se lancent dans une cavale burlesque dont le véritable héros est une Cadillac au destin inoubliable. La deuxième partie, elle, rembobine le film et reprend le récit sous un autre angle, plus posé, plus sombre, plus violent. J’ai préféré la première partie, peut-être parce qu’elle est moins réaliste, peut-être parce que la seconde est plus lente. Mais peu importe : c’est écrit au couteau, sans commentaire inutile, avec des phrases simples et efficaces qui font sentir l’essentiel entre les lignes. Si vous aimez le côté mal peigné des Etats-Unis, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean-Paul Gratias.

Liens : chez l’éditeur.

Une femme simple et honnête

Robert Goolrick, Une femme simple et honnête, Anne Carrière, 2009 (disponible en 10-18)

Par François Lechat.

Sexe, mensonge, argent, luxure, amour, vengeance, et en toile de fond la misère qui guette les pauvres et la folie qui peut nous prendre tous… Dès son premier livre, l’auteur d’Après l’incendie recentre la condition humaine sur ses dimensions les plus romanesques, et assume jusqu’au bout. Il n’effleure pas ces thèmes au fil de son récit : il les place au cœur de son écriture, il les nomme, les explicite, les illustre et les développe, leur donne chair et âme, au risque parfois d’un certain surplace, mais avec pour bénéfice de les amplifier, de les magnifier. On peut trouver cela irritant, surligné, ou aimer au contraire cette plongée dans des émotions, des sentiments, des décors si intenses. L’histoire en tout cas est prenante, les personnages difficilement oubliables, et le contexte inhabituel – l’hiver glacé du Wisconsin, au début du 20e siècle. Sous une couverture élégante et classique, une histoire sulfureuse qu’on lâchera en cours de route si l’on n’est pas convaincu que la pulsion sexuelle est la plus puissante de toutes.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez Anne Carrière ; en 10-18.

Une Odyssée

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée, Flammarion, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Quand Daniel Mendelsohn, professeur de langues anciennes à la petite université de Bard College, accède à la demande de son père, alors âgé de plus de 80 ans, d’assister à son séminaire de Licence 1 sur l’Odyssée d’Homère, il ne mesure pas encore quelle épopée personnelle il s’apprête à effectuer lui-même.

Bien loin d’un exposé académique sur les aventures édifiantes d’Ulysse, guerrier rusé, super héros et victime des dieux, le cours de Daniel, très interactif, invite constamment les étudiants à réagir au texte, à s’interroger sur la vraie nature d’Ulysse et ses multiples facettes, mais aussi sur celle de son fils Télémaque, longtemps privé de père. De son côté, bien loin d’être un étudiant discret, Jay Mendelsohn se prend au jeu, participe aux débats, apporte aux jeunes étudiants le regard d’un homme qui a beaucoup vécu et n’hésite pas à introduire la contradiction. Daniel est ainsi amené à découvrir et à explorer des visages de son père qu’il ne soupçonnait pas. Les relations entre Jay et Daniel se superposent alors à celles d’Ulysse et de Télémaque. Sans jamais se détacher de l’Odyssée d’Homère, l’auteur parvient ainsi à effectuer une double lecture des faits et des personnages.

Cette aventure familiale et culturelle prend encore une autre dimension quand Jay et Daniel effectuent ensemble une croisière qui les mène « sur les traces d’Ulysse ».

Ce roman biographique est vraiment passionnant. Érudit sans jamais être ennuyeux, il propose une nouvelle approche de l’Odyssée et une découverte d’un père et d’un fils qui prouvent, si besoin en était, que les grandes œuvres ont encore bien des choses à nous dire !

Précision importante : bien sûr ce roman ravira particulièrement les lecteurs familiers du grec ancien mais point n’est indispensable de pratiquer Homère dans le texte pour être sensible à cette odyssée.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Liens : chez l’éditeur. Ce livre a reçu le Prix Transfuge du meilleur livre américain en 2017, le Prix Méditerranée 2018.

Une étincelle de vie

Jodi Picoult, Une étincelle de vie, Actes Sud, 2019

Par Brigitte Niquet.

Jodi Picoult adore faire des sujets d’actualité la matière de ses romans (pour mémoire, le dernier, Mille petits riens, avait pour toile de fond le racisme « ordinaire »). Elle continue dans cette voie, s’attaquant cette fois au douloureux problème de l’IVG et situant l’intrigue dans le Mississippi, dernier État américain qui en pratique encore, plus pour longtemps sans doute : nul n’ignore le rétropédalage de la législation dans ce domaine, quel que soit le pays concerné.

Jusque-là, rien à redire, au contraire. Plus un sujet est sensible, plus il faut en parler sous peine de s’apercevoir un jour qu’on en est revenu subrepticement à des pratiques et des comportements moyenâgeux ou presque. Jodi Picoult fait ça très bien, incarnant le drame de l’avortement dans des personnages crédibles – quoique très américains, le lecteur français a parfois du mal à se sentir concerné – et construisant une intrigue à base de prise d’otages digne d’un thriller, pimentée par le fait que les deux ados qui sont au centre du drame sont l’une la fille du preneur d’otages et l’autre celle du négociateur qui essaie d’éviter que tout cela finisse dans un bain de sang.

Alors, aucune restriction dans cette chronique ? Si, une, et de taille, et elle ne concerne pas le contenu ni le fait que Jodi Picoult ne prenne jamais parti pour ou contre l’avortement. À mon sens, c’est plutôt une qualité. Ma réticence vient de l’extrême confusion de la narration. On entre dans l’histoire sans préambule, sans rien savoir des onze personnes qui se trouvent dans le centre médical au moment de l’irruption du tueur, lequel commence par liquider la directrice et une infirmière. Ô surprise, ces deux personnages réapparaissent plus tard et le lecteur peine à comprendre qu’il ne s’agit pas d’une résurrection mais d’un flash-back sur leur vie antérieure, que rien n’annonce et dont on se contrefiche un peu d’ailleurs. Et il en sera de même pour chacun, y compris le tueur et le négociateur, les « tranches de vie » passées alternant sans préavis ni ordre chronologique avec les événements présents, les unes expliquant les autres, sans doute, mais pas toujours. C’est très perturbant pour le lecteur moyen, qui ne tient pas forcément un registre de qui est qui et de qui a fait quoi. Si vous décidez de lire ce livre, un conseil, prenez des notes dès le début !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie Chabin.

Liens : chez l’éditeur.

Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, Babelio, 2015 (disponible en 10-18)

Par Catherine Chahnazarian.

Quand nait Lulu-Ann, c’est la surprise : elle est d’un noir… noir ! Et comme ses parents le sont beaucoup moins, ça pose problème. Mais Toni Morrison ne racontera pas les accusations de trahison et la séparation des parents, ce n’est pas cela qui l’intéresse. Par chapitres adoptant tour à tour les points de vue de l’héroïne, de sa mère, de sa meilleure amie, etc., l’auteure explore différentes facettes de la vie et de l’esprit de Lulu-Ann, renommée Bride parce que c’est plus chic ; et son récit déconstruit progressivement le personnage qu’elle avait dessiné rapidement, avec habileté, au tout début du livre. Chaque chapitre, ou presque, explorant les multiples définitions que peut prendre ce mot, fait le récit d’une délivrance. Dans un style parfaitement maîtrisé, sur un ton brut magnifique, sans lyrisme et sans sous-entendus inutiles, un de ces styles où chaque mot compte, Morrison aborde de manière très directe les thèmes du racisme, de la pauvreté, des violences faites aux enfants et de l’amour, celui qui nécessite d’être vrai. Et quand on est presque à la fin et qu’on se dit que voilà un happy end à l’américaine, un certain réalisme tragique revient au triple galop.

On sent de l’urgence dans ce livre qui va vite, de la vérité dans sa brutalité. On sent aussi la volonté de nous encourager à ne pas laisser gagner nos peurs et nos traumatismes – à travers le personnage de Bride et un beau personnage d’homme. Seul bémol : l’insistance mise à dénoncer les violences sexuelles faites aux enfants, comme si elles étaient monnaie courante. Lorsqu’un quatrième cas est révélé, c’en est trop pour un récit si intimiste. Mais c’est mon seul reproche.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Liens : Chez l’éditeur ; une interview de l’Express à l’occasion du Nobel (1993).

Les romans préférés de Geneviève

Stylo-trottoir : Geneviève est mamy mais encore jeune, elle lit énormément mais ne veut pas faire de critiques. Dans un restaurant, entre le plat et le dessert, elle consulte sa liseuse pour nous dire quels ont été ses livres et auteurs préférés ces derniers temps.

Alice Ferney, Les Bourgeois et Cherchez la femme (Actes Sud, 2017 et 2014, disponibles en Babel)

« Je suis cette auteure depuis le début. J’aime énormément ce qu’elle écrit. Les Bourgeois est à mon avis le plus abouti. » Il retrace la vie de dix frères et soeurs entre les deux Guerres. « Cherchez la femme est aussi très bien. » C’est une histoire de couple, le portrait détaillé d’une famille dans tous ses états.

Ruth Rendell, Deux doigts de mensonge (Ed. des Deux Terres, disponible au Livre de Poche, 2009)

« Celui-ci, c’est le genre Jane Austin. Une jeune femme arrive dans un manoir anglais pour s’occuper d’un schizophrène… C’est très bien écrit. Genre polar (suspense). »

Peter May, La trilogie écossaise : L’île des chasseurs d’oiseaux, L’homme de Lewis, Le braconnier du lac perdu (Le Rouergue, 2014)

« C’est très bien aussi, Peter May, j’ai beaucoup aimé. Surtout L’homme de Lewis. » (Roman policier noir prenant place dans un paysage tourmenté et dont le personnage principal est atteint de la maladie d’Alzeimer.)

Ceux-ci sont plus anciens, mais Geneviève mentionne encore :

George Eliot, Middlemarch (Folio, 2005)

« Très bon roman qui se passe au XVIIIe siècle. C’est la vie d’un village… »

Edith Wharton, Chez les heureux du monde et Les beaux mariages (Ed. La Découverte, disponibles au Livre de Poche)

« J’aime également beaucoup Edith Wharton. C’est très narratif. Ça se passe au début du siècle (le XXe). Le premier à lire est Chez les heureux du monde. Il y a aussi une réédition récente des Beaux mariages. C’est l’histoire d’une femme, aux États-Unis, qui naît pauvre et cherche toujours, par vanité, à viser plus haut, à être au-dessus de sa condition. »

Catégories :  Littérature française et anglophone.

Liens : Cliquez sur les titres pour accéder aux informations mises en ligne par les éditeurs.

La cabane du métayer

Jim Thompson, La cabane du métayer, Payot & Rivages, 2019

Par François Lechat.

C’est la première traduction française intégrale de ce classique de Jim Thompson (l’auteur de 1275 âmes, dont Bertrand Tavernier a tiré Coup de torchon), et elle vaut le détour.

L’histoire est racontée à la première personne par Tommy Carver, un fils de métayer pauvre dans un bled de l’Oklahoma – autrement dit, un petit paysan qui fait fructifier les terres d’un autre. La famille Carver peine à survivre, et sa seule issue serait de sous-louer ses terres à une compagnie pétrolière, qui lui en propose une petite fortune. Mais la location est impossible parce que les terres sont enclavées dans celles du propriétaire, un Indien qui ne veut pas entendre parler de pétrole. Les Carver sont donc doublement sous la coupe de cet Indien, dont ils dépendent pour vivre et qui les empêche d’améliorer leur destin. Les conditions sont ainsi réunies pour que la violence éclate, mais la situation est encore compliquée par le fait que Tommy a une liaison torride avec Donna, la fille du propriétaire…

Sur cette trame, les événements s’enchaînent avec la force que l’on attend de Jim Thompson : c’est âpre, sec, sensuel, tragique, avec des éclairs de douleur et des lueurs d’espoir, et un arrière-plan de racisme atavique dont Tommy prend peu à peu conscience. Il y a quelques petites invraisemblances (la résistance du héros à la souffrance), mais les dialogues sont impeccables et tous les personnages sont remarquablement dépeints, avec en touche finale un avocat peu ordinaire. A vous de deviner si cela se termine bien ou mal, et de découvrir qu’en fin de compte cela importe peu : l’essentiel dans ce livre n’est pas le bonheur mais le chemin qui y mène, et il nous embarque de bout en bout.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Hubert Tezenas.

Liens : chez l’éditeur.

Mrs Fletcher ou les tribulations d’une MILF

Tom Perrotta, Mrs. Fletcher ou les tribulations d’une MILF*…, Fleuve Editions, 2018

Par François Lechat.

Si vous savez ce qu’est une MILF, vous craignez sans doute un livre assez vulgaire, voire crapoteux (pour les non-initiés, et dit en termes élégants, une MILF est une mère de famille américaine avec laquelle de jeunes gens sont désireux de faire l’amour). On en est pourtant fort loin, ici, si l’on excepte quelques lignes d’un dialogue assez cru et par ailleurs peu original. Le propos de l’auteur n’est pas de choquer, loin de là : on pourrait même reprocher à son roman de s’achever de manière trop conformiste, la morale à l’américaine devant évidemment l’emporter. Mais dans l’intervalle, on aura fait la connaissance d’une belle brochette de personnages (surtout féminins), croqués avec empathie et un sens aiguisé des dialogues, embarqués dans des aventures plaisantes, parfois amusantes, racontées sans un mot de trop et avec juste ce qu’il faut de psychologie pour que l’on ait l’impression d’être pris au sérieux. Ce n’est pas d’une grande profondeur, mais cela donne un tableau frappant d’une certaine Amérique empêtrée dans le politiquement correct, les désirs inassouvis et le méli-mélo des générations (l’héroïne, qui dirige une maison de repos pour personnes âgées, a autant de fil à retordre avec ses pensionnaires qu’avec son étudiant de fils). La vie comme elle va, dépeinte du point de vue des femmes c’est-à-dire trop pleine et trop vide à la fois, les hommes à la hauteur étant, comme on le sait, une denrée rare.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Les tribulations d’Arthur Mineur

Andrew Sean Greer, Les tribulations d’Arthur Mineur, Jacqueline Chambon (Actes Sud), 2018

Par François Lechat.

À la recherche d’un moment de détente, j’ai acheté le dernier prix Pulitzer, qui est normalement un gage de qualité. Effectivement, le livre est bon, mais de là à remporter un des prix les plus prestigieux… Si l’Arthur Mineur dont nous suivons les tribulations n’avait pas été homosexuel, son histoire aurait-elle remporté un prix ? C’est au fond le sujet même du livre, puisque le héros est un écrivain gay auréolé d’un premier roman remarqué, mais qui court après un nouveau succès tandis que son ancien amant, lui, a obtenu le Pulitzer. Ce ne serait encore rien si, en plus, son dernier amour n’avait pas décidé de se marier – avec un autre, évidemment. D’où les tribulations d’Arthur Mineur, qui décide de parcourir le monde, d’invitation en invitation, pour se mettre dans l’incapacité d’assister au mariage.

Un anti-héros, donc, auquel il va arriver, comme il se doit, une foule d’aventures tragi-comiques qui le placent en permanence au bord du ridicule, sans qu’il n’y sombre jamais car il est trop digne et lucide pour ça. C’est sympathique, assez enlevé, avec une belle brochette de personnages secondaires et un enchâssement du présent et du passé qui fait merveille dans les dernières pages. Mais à moins de partager la situation de ce brave Mineur, il est difficile de le prendre tout à fait au sérieux et de se laisser prendre par l’émotion, surtout que l’auteur n’appuie jamais. On suit plutôt le personnage d’un œil amusé, en se réjouissant de ne pas être à sa place. Ce n’est peut-être pas ce qu’on attend d’un roman ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Gilbert Cohen-Solal.

Liens : chez l’éditeur.

Les jours de silence

Phillip Lewis, Les jours de silence, Belfond, 2018

Par François Lechat.

Tout le monde fuit, dans ce roman situé dans les Appalaches, car personne ne parvient à dire ce qu’il a sur le cœur – surtout les hommes, faut-il préciser. C’est une histoire faite de frustrations, d’ambitions manquées, de séparations déchirantes, d’enfants frappés par la mort ou par la solitude. C’est l’histoire, surtout, d’un romancier réfugié dans une maison hors norme, au milieu d’une nature ingrate, qui fait vivre une famille dont tous les membres possèdent une personnalité à part, mais qui se consume à force d’écrire un chef-d’œuvre impossible, et qui jouera un méchant tour à ses proches. Le décor est vivant, le style de l’auteur élégant et fluide, ses personnages sont frappants : une fois entamé, on a de la peine à reposer ce livre. La magie opère un peu moins, à mon sens, quand le narrateur quitte les Appalaches pour la ville et s’éprend de Story, qui est aussi la proie d’un secret et de réflexes de fuite : pendant un temps, l’intrigue est moins originale. Mais elle rebondit et tous les fils du récit se renouent, jusqu’à une très belle fin qui éclaire le prologue. Ce premier roman est d’une force rare, intime et choral à la fois, et difficile à situer dans le temps (l’apparition d’un téléphone portable paraît incongrue, dans cette contrée perdue).

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne-Laure Tissut.

Liens : sur lisez.com.

Clair obscur

Don Carpenter, Clair obscur, Cambourakis, 2018

Par François Lechat.

Le deuxième roman de Don Carpenter, enfin traduit en français. C’est court, âpre, déroutant. Le héros, Semple, est légèrement simplet et a fait un séjour en asile psychiatrique. Ses compagnons de vie, dans une petite ville américaine sans charme, sont banals, avec les défauts, les aspirations et les failles d’une middle class dénuée d’imagination. Semple se fait difficilement sa place dans ce petit monde, et ne pourra pas toujours résister à ses pulsions – ce qui ne l’empêchera pas de rencontrer une esquisse d’amour, inattendue mais pas vraiment flamboyante. Une ode aux cœurs cabossés et aux cerveaux obtus, écrite dans un style étonnamment complexe, avec de longues phrases sinueuses et parfois un peu bancales. A ne pas manquer si l’on aime l’auteur, ou les plongées dans les clapotis de l’âme humaine.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Céline Leroy.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie comme les autres

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, Buchet-Chastel, 2018

Par François Lechat.

Comment parler de ce livre hors norme ? Il faut d’abord évoquer sa taille : plus de 800 pages grand format, près de 900 grammes. C’est un pavé, du genre qui pourrait assommer. Et de fait, pour être honnête, j’ai parfois failli le lâcher, car le temps de la mise en place est long, très long, et demande une certaine intelligence de lecture. Les événements commencent à se bousculer après 350 pages seulement : la prise de risque de l’auteure est maximale. Jusque-là elle avait intrigué, esquissé des pistes, fait des allusions qui donnaient envie d’en savoir plus, présenté ses quatre personnages principaux de manière assez surprenante, mais déroutante aussi : on sentait que tout cela devait déboucher sur une histoire forte, on devinait qui en serait le héros, mais l’essentiel restait plus ou moins dans l’ombre. Une fois la mécanique enclenchée, par contre, on est pris à la gorge. Je ne veux pas la déflorer ici, mais l’histoire de « cette vie comme les autres » n’est absolument pas comme les autres, et son héros est inoubliable, plus encore que la Lila d’Elena Ferrante, ce qui n’est pas peu dire. Sachez donc qu’il s’appelle Jude, que lorsque l’auteure écrit « il » c’est de lui qu’il s’agit, et que je n’ai jamais rencontré un personnage pareil, au physique comme au moral. Non seulement ce qui lui arrive est poignant, mais sa manière d’y réagir l’est aussi, avec des traits de caractère complexes et extrêmes, qui forment pourtant un mélange parfaitement crédible. L’auteure le dissèque et l’expose avec une intelligence rare, une acuité psychologique rehaussée d’images fulgurantes, surprenantes, et qui sonnent juste. Et elle fait de même avec ses autres personnages, même s’ils sont tous éclipsés par Jude, « soleil noir » comme le dit très justement la quatrième de couverture, qui est trompeuse par ailleurs. Donc ne ratez surtout pas ce livre situé aux Etats-Unis, courant sur plusieurs dizaines d’années, et qui vous fera passer par une foule d’émotions. Mais accrochez-vous aux branches et préparez-vous à pardonner à la traductrice, qui est parfois fâchée avec l’orthographe alors qu’elle se sort fort bien des passages un peu acrobatiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Emmanuelle Ertel.

Liens : chez l’éditeur.

Belgravia

Julian Fellowes, Belgravia, JC Lattès, 2016 (10/18, 2017)

Par François Lechat.

Comme une vulgaire savonnette, Julian Fellowes, l’auteur de la série télévisée Downton Abbey, est devenu une marque, ainsi que le souligne avec emphase son éditeur. Est-ce pour cela que son dernier roman est moins bon que le précédent, Passé imparfait ? Ce dernier était subtil, intelligent, avec des notations sociologiques pleines de finesse. En comparaison, Belgravia semble avoir été écrit un peu trop vite, à partir d’un synopsis qui en vaut en autre — un marchand, au 19e siècle, voit son ascension sociale menacée par un secret de famille — mais qui n’a rien d’original. Car on a déjà vu, chez Fellowes et ailleurs, l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie s’affronter à fleurets mouchetés, et les domestiques s’avérer moins dévoués à leurs maîtres qu’il n’y paraît. Et le début du roman donne l’impression d’aller trop vite, comme si Fellowes n’était pas pleinement impliqué dans son sujet. Reste une intrigue solide, développée avec talent (il y a un vrai suspense, et on s’attache à plusieurs personnages de femme), mais dont on devine pas mal de rebondissements à l’avance. Dans l’ensemble, ce livre semble écrit avec plus de métier que d’inspiration. A ne pas manquer si l’on est un inconditionnel de l’auteur et de son univers, mais ce n’est pas le meilleur moyen de l’apprécier : Passé imparfait est largement supérieur, tandis que Downton Abbey est une merveille.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Valérie Rosier et Carole Delporte.

Liens : chez l’éditeur ; en 10-18.

Les saltimbanques ordinaires

Eimear McBride, Les saltimbanques ordinaires, Buchet-Chastel, 2018

Par Brigitte Niquet.

Encore un livre dont le titre est aussi déconnecté du contenu que possible. « Saltimbanques », d’accord, les deux héros le sont incontestablement puisqu’ils appartiennent corps et âme au milieu du spectacle, mais Eily et Stephen sont tout sauf « ordinaires », ils sont même exactement le contraire et c’est ce qui fait leur intérêt. Curieuse manière d’appâter le lecteur !

Bref, en dehors de cette considération générale, de quoi s’agit-il ? De la rencontre explosive entre Eily, Irlandaise en rupture de famille qui rêve d’intégrer une école de théâtre à Londres, et Stephen, de 20 ans son aîné, acteur et scénariste, dont elle tombe illico éperdument amoureuse. Le scénario est d’un classicisme sans faille, l’écriture l’est moins. Complètement déstructurée, ignorant la ponctuation (en particulier celle des dialogues), usant et abusant des phrases inachevées, censées sans doute reproduire le caractère haletant et chaotique de la pensée vivante (celle d’Eily en l’occurrence), elle innove, certes, mais peut aussi rebuter. Comme en plus, le sujet presque unique tient en trois mots : sexe, drogue, alcool, et que les trois états qu’ils induisent, déjà abondamment décrits dans la littérature, sont ici ressassés avec un maximum de complaisance, le lecteur finit par être transformé en voyeur un peu écoeuré et n’aime pas forcément ça.

Et pourtant, il persévère, ce lecteur. Masochiste ? Pas seulement. Vers la moitié du livre, Stephen, le ténébreux Stephen, « cet obscur objet du désir » dont on ne sait pas grand-chose vole la vedette à Eily et tout change. L’écriture (qui redevient classique) et le sujet : il ne s’agit plus des premiers émois d’une vierge surdouée pour le sexe mais de l’omniprésence chez un homme mûr d’un passé presque inavouable qui perturbe le présent jusqu’à le rendre invivable. Dès lors, la véritable question se fait jour : l’amour, si total soit-il, peut-il sauver ceux qui ont touché le fond et en restent si profondément meurtris que le seul mot de résilience est presque une insulte à leur malheur ? Et la personne qui leur tend la main ne risque-t-elle pas de sombrer avec  eux ? Nous ne livrerons pas la réponse de l’auteur et nous contenterons de déconseiller ce livre à un public « non averti ». Les autres apprécieront, et se délecteront en prime de la visite guidée de Londres qui sert de toile de fond.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Passé imparfait

Julian Fellowes, Passé imparfait, Sonatine, 2014

Par François Lechat.

Si un ami en phase terminale vous demande de lui rendre un service, vous acceptez, évidemment. C’est ce que fait le héros de ce roman écrit par l’auteur de Dowton Abbey, pour le plus grand bonheur du lecteur. Car, dès le départ, le ver est dans le fruit, et le suspense s’installe : ces amis sont brouillés depuis 40 ans, depuis des vacances passées en groupe au Portugal, et l’enquête que le mourant impulse réservera son lot de surprises, bonnes ou mauvaises, à notre Sherlock Holmes amateur – il s’agit d’identifier un enfant illégitime et sa mère. C’est d’autant plus savoureux, et prenant, que l’enquête se déroule dans ces milieux très snobs de l’aristocratie anglaise que Julian Fellowes connaît de l’intérieur et dont il restitue les codes et les hiérarchies avec une ironie discrète. Par-delà la valse des sentiments, des ambitions et des aigreurs, il distille aussi dans ce roman, par petites touches élégantes, une réflexion sociologique sur l’évolution des mœurs, en particulier au cours des années 70 qui sont, pour lui, le moment où s’accomplissent réellement les sixties. Ce roman écrit au cordeau ne prétend pas rivaliser avec Proust, mais il offre un subtil équilibre entre le plaisir de la narration et celui de l’intelligence. So british.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Szlamowicz.

Liens : lisez.com.

Filles de la mer

Mary Lynn Bracht, Filles de la mer, Robert Laffont, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Coup de coeur.

L’histoire d’Hana commence en été 1943 sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne, alors que l’envahisseur japonais y fait régner la terreur. Le fond historique sur lequel elle a été construite lui confère une dimension de vérité et une densité saisissantes. On est totalement immergé dans un drame personnel et familial bouleversant. D’autant que l’auteure manie avec le plus grand art rebondissements et suspense. Des accents orientaux dans le style, des décors naturels d’une grande beauté et les modes de vie traditionnels des personnages, notamment de ces filles de la mer, plongeuses  en grande profondeur faisant vivre leur famille des produits de leur pêche, tout cela emmène le lecteur dans un autre monde – mais un monde qui a existé. Hana et sa sœur Emiko (Emi) racontent à la fois leur histoire et ce que les guerres réservent hélas souvent aux femmes, les Coréennes ayant beaucoup souffert.

Un roman témoignage donc, bien que fictionnel ; dur et dénonciateur. Il est inspiré des récits de la mère de l’auteure et des amies de celle-ci.

Vraiment excellent mais à ne pas mettre entre les mains de petites filles.

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Sarah Tardy.

Liens : chez l’éditeur.

Un mariage anglais

Claire Fuller, Un mariage anglais, Stock 2018

Par Brigitte Niquet.

Pourquoi diable ce mariage est-il affublé dans le titre de l’adjectif « anglais » ? La nationalité de ses protagonistes a-t-elle quelque importance pour l’histoire ? Aucune… Alors, à quoi bon emmener le lecteur sur de fausses pistes ? C’est d’autant plus dommage que le livre vaut surtout par son universalité. Entrent en résonance tous les écrits qui ont eu pour thème les tourments de la passion amoureuse, par exemple les tragédies classiques. Car même si le langage d’Ingrid et la nature de ses problèmes sont résolument modernes (le féminisme est passé par là), même si l’humour et l’autodérision pimentent ses lamentations, on entend dans sa voix les échos des plaintes de Bérénice, d’Hermione, de Phèdre et de tant d’autres mal aimées.

Ingrid, donc, une brillante étudiante de 20 ans, tombe raide amoureuse de son prof de littérature, Gil, quadragénaire, écrivain raté et séducteur impénitent, sincèrement épris de son élève mais dont tout le monde sauf elle devine qu’il ne pourra rester longtemps monogame. Comme le dit si bien Aragon (Les Voyageurs de l’impériale) : « Il y a des hommes qui sont incapables d’être fidèles. L’amour ne leur est pourtant pas interdit. » Gil et Ingrid se marient.

À partir de là, il est difficile de raconter ce livre sans le déflorer mais il est difficile aussi de ne pas le raconter, tant le récit du naufrage de cet amour en est le cœur et même l’unique sujet. Faisons bref : Ingrid, rapidement enceinte, doit dire adieu à ses rêves de voyages et de liberté pour se retrouver femme au foyer, vestale de son mari dans une maison isolée en bord de plage, le « pavillon de nage ». Gil, au contraire, passe de manière inopinée du statut d’écrivain raté à celui d’auteur à succès et quitte le domicile conjugal pour mener une vie de fêtes alcoolisées et de relations sexuelles débridées. Du fond de sa détresse, Ingrid écrit à Gil des lettres qu’elle ne lui envoie pas, mais cache entre les pages des innombrables livres dont les piles branlantes servent de mobilier au pavillon. Puis un jour, elle part se baigner et « s’évapore »…

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