Gabriel’s Moon

Littérature anglophone (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

On dirait que ces dernières années, William Boyd alterne des romans légers, comme Trio et Gabriel’s Moon, et des romans ambitieux comme Le romantique. Peut-être dans le but d’associer la légèreté au délassement, ce qui est bien le cas de Gabriel’s Moon, qui se lit sans effort et le sourire aux lèvres, mais ne laisse pas une impression profonde.

L’intrigue est classique : un individu ordinaire, en l’occurrence un journaliste de voyages, est entraîné malgré lui dans le monde de l’espionnage, qui l’angoisse, l’intrigue et parfois l’amuse. En contrepoint, sa vie privée se complique, des souvenirs d’enfance gâchent ses nuits (l’auteur les évoque dans un prologue très enlevé), tandis que le monde menace de sombrer dans la guerre.

Nous sommes au début de la décennie 1960, entre l’assassinat de Patrice Lumumba au Congo et la crise des missiles à Cuba, avec des détours en Pologne et dans l’Espagne franquiste. Ce qui donne une toile de fond très réaliste, mais à peine ébauchée, l’essentiel tenant dans l’évolution intérieure du héros, que nous ne perdons jamais de vue et qui est, finalement, rarement mis en danger. D’où un profond plaisir fait d’empathie, avec de l’action et des dialogues menés pied au plancher, mais aussi la limite de ce roman qui manque de tragique.

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William Boyd
Gabriel’s Moon

Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2025

Le chant du prophète

Littérature étrangère (Irlande)
Par Marie-Hélène Moreau

Alors oui, assurément, Paul Lynch a du style. On s’en était déjà rendu compte, notamment avec Au-delà de la mer chroniqué sur ce blog. Et oui encore, le sujet de ce Chant du prophète ne laisse pas indifférent, tant il semble coller à l’actualité.

Dans une Irlande proche, un gouvernement autoritaire est arrivé au pouvoir. Arrestations arbitraires, fermeture du pays, verrouillage de l’information… Tous les ingrédients d’une dictature prennent place peu à peu, transformant le quotidien en enfer. Et c’est ce quotidien, justement, qu’a choisi Paul Lynch comme angle de son roman. Il raconte ici non pas la grande Histoire – on ne sait rien de ce gouvernement, de la façon dont il est arrivé au pouvoir ni des forces en présence -, mais la petite, celle d’Eilish, une mère de famille dont le mari syndicaliste disparaît un jour sans laisser de trace. Entre un fils aîné qui choisit la clandestinité, une fille adolescente qui plonge dans une lourde dépression et un père qui perd la tête, elle se bat pour conserver un semblant de cohérence à sa famille et refuse de fuir son pays en voie de déliquescence.

Récompensé par le prestigieux Booker prize, Le chant du prophète est une lecture incontestablement intéressante. J’avoue néanmoins avoir été déçue. Ce n’est pas sa forme qui m’a gênée, même si certains l’ont trouvée rébarbative. Certes, les chapitres sont denses, sans respiration, les dialogues sont directement intégrés au texte, mais le procédé restitue bien le sentiment d’étouffement progressif ressenti par l’héroïne, prise au piège d’un appareil répressif inhumain. Sur le fond, en revanche, je n’ai pas réellement adhéré à cette chronique très – trop ? – détaillée du quotidien, dont quasiment tout contexte plus général est absent. La petite histoire est intéressante lorsqu’elle sert la grande, mais on peine ici à déceler l’intention, et même si l’ambiance est parfaitement restituée (on l’imagine en tout cas, s’agissant d’une dystopie) je suis personnellement restée sur ma faim.

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Paul Lynch
Le chant du prophète

Traduction : Marina Boraso
Editions Albin Michel
2025

Les frères K

Littérature américaine
Par François Lechat

Récemment, j’ai parlé de chef-d’œuvre à propos de deux romans anglo-saxons, À la table des loups et Caledonian Road. En voici un de plus, qui « renferme un intarissable gisement de sentiments » comme le dit fort à-propos son éditeur.

Ne croyez pas que cette richesse de sentiments rende le livre mièvre : c’est tout le contraire. Il démarre sur un mode mineur mais se charge progressivement de suspense et de drames, intimes et collectifs, avec pour toile de fond l’époque troublée de la colonisation finissante.

La trame est cependant familiale, centrée sur les parents et les six enfants de la famille Chance, dont la plupart sont unis par une passion dévorante pour le base-ball. (Oui, nous sommes aux États-Unis, et si vous ne connaissez rien au base-ball, renseignez-vous un tout petit peu et sautez parfois les paragraphes qui ne parlent que de ça – le reste est tellement réussi qu’il mérite cette concession.) Un sport et de l’amour en commun, donc, au départ. Mais progressivement les personnalités s’affirment et divergent, le jeu choral se déploie entre ces huit personnages aussi typés, aussi frappants les uns que les autres, et que des différences abyssales (autour de la religion, du travail, de la guerre…) menacent de dresser les uns contre les autres malgré l’amour profond qui les lie. Les enjeux de société percutent ainsi une famille sans jamais sacrifier l’individuel, l’intime.

Décrit ainsi, ce long roman pourrait paraître un peu didactique ou pesant. Mais ce qui domine tout du long, comme dans La rivière Pourquoi, c’est un style inimitable, un récit fait de douceur, d’invention, d’humour, de sensibilité. Ce livre qui multiplie les registres comporte un des plus formidables chapitres que j’aie jamais lus, et prend le temps de faire monter la tension sur des dizaines de pages quand l’enjeu le mérite – et certains sont poignants.

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David James Duncan
Les frères K

Traduction : Vincent Raynaud
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2023

Caledonian Road

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Un livre-monde, avec Londres comme épicentre. Voilà ce que propose Andrew O’Hagan avec ce roman foisonnant (la liste des personnages fait deux pages, parfois utiles pour fixer la mémoire) et passionnant de bout en bout. Impressionnant, aussi, et pas franchement joyeux, puisque notre planète ne tourne pas rond…

Que dire de plus, sinon que c’est un chef-d’œuvre à découvrir absolument ? Du moins si l’on aime plonger dans la glaise d’une société éclatée et hiérarchisée, d’une ville et d’un pays dans lesquels cohabitent des hommes et des femmes de tous milieux, voués à entrer mutuellement en tension ou à buter sur leurs contradictions. On voit ainsi se débattre, sur 640 pages grand format, des intellectuels de bonne volonté, des aristocrates pervertis, des exploiteurs de migrants, des jeunes qui dealent et se bagarrent pour oublier le racisme, des faussaires spécialisés dans l’art, des politiciens plus ou moins sincères, des médias sans scrupules, des oligarques russes, des réseaux sociaux déchaînés, des femmes en lutte contre le machisme, et j’en passe.

Il y aurait là de quoi se perdre, sauf que tous les personnages sont progressivement liés d’une manière ou d’une autre, et remarquablement dépeints, en particulier un professeur d’université en route vers un destin improbable et sa locataire, une vieille dame insupportable et retorse qui profite de ses maigres privilèges d’assistée. L’argent circule à flots, les rumeurs aussi, et la drogue, et les camions remplis de bétail humain, et l’alcool, et…, et… Tout en restant parfaitement clair et nerveux, ce roman brasse tant de thèmes et d’univers sociaux qu’il défie la synthèse. Un livre balzacien du 21e siècle, très dialogué, parfois tendre ou amusant, mais qui prend à la gorge.

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Andrew O’Hagan
Caledonian Road

Traduction : Céline Schwaller
Éditions Métailié
2025

Nulle part où revenir

Littérature américaine
Par François Lechat

Inconnu du public francophone, Henry Wise, auteur de poésie jusqu’ici, a obtenu l’Edgar Award 2025 du meilleur premier roman américain pour Nulle part où revenir, et cela se comprend.

Au départ, la trame paraît simple. Après dix années passées en ville, à Richmond, Will Seems revient dans son trou perdu de Virginie, dans une région marquée par la ségrégation raciale, la drogue, une nature aussi étouffante que luxuriante, la foi en Dieu et les croyances surnaturelles. Devenu adjoint d’un shérif buté, il enquête sur le meurtre présumé d’un ancien voisin et ami, dont le coupable désigné, un Noir, est innocent à ses yeux car il le connaît bien.

Tout le monde, en fait, est lié à tout le monde dans ce jeu de pistes prenant, qui tisse des rapports complexes entre les personnages : amitié, culpabilité, sororité, vengeance, désir, ambivalences familiales… Aucun héros, ici, Will Seems multipliant les erreurs, tandis que sa comparse, une policière black écartée de son poste, joue au bulldozer au risque de faire foirer leur enquête. Mais pas de coupable absolu non plus, ceux qui dérapent traînant un passé douloureux.

Personnellement, même si certains décors sont saisissants, la beauté des descriptions m’a laissé assez froid. Mais j’ai beaucoup aimé l’épaisseur et l’humanité des personnages, y compris féminins, ainsi que la complexité des relations qui les rendent prisonniers les uns des autres sans empêcher l’espoir. Et si le dénouement paraît fatal après coup, tant l’auteur tisse habilement sa toile, l’incertitude règne jusqu’au bout.

Plus qu’un polar rural, une sorte de tragédie grecque.

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Henry Wise
Nulle part où revenir

Traduction : Julie Sibony
Sonatine
2025

À la table des loups


Littérature américaine
Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre à ne pas manquer !

Certes, résumé au plus court, ce roman parait banal : sur 60 ans, l’odyssée d’une famille américaine ordinaire, catholique et nombreuse. Du déjà-vu.

Sauf que l’écriture, d’abord, est d’une rare efficacité. Si la trame est chronologique, chaque chapitre est centré sur un autre membre de la famille Larkin, saisi à un instant « t » dans lequel on entre avec un naturel confondant. On ne connaît pas encore le personnage, ou on l’a perdu de vue depuis 100 pages ou depuis 15 ans, et l’auteur nous fait (re)prendre le fil comme si de rien n’était, en nous plongeant dans une mini-intrigue prenante, pleine de vie et d’atmosphère, rendue dans une langue fluide truffée de métaphores inventives. Du grand art, comme un chapelet de nouvelles étroitement liées entre elles – puisqu’il y va d’une famille et d’elle seule.

Les thèmes, ensuite, sont à la fois graves et banals : la vie sous toutes ses coutures, ses joies et ses drames, ses liens et ses ruptures, les fatalités de la transmission et la liberté de choix qui nous reste. Je ne détaille pas, pour ne rien déflorer. Mais certains chapitres sont d’une grande intensité, voire dramatiques, tout en s’achevant en douceur, sur un mode allusif alors qu’il aurait été facile d’en rajouter. En filigrane, c’est une Amérique rongée par le Mal qui se dessine, mais sans jamais insister, ni perdre totalement espoir en l’humanité. Du grand art. Avec, comme il se doit aujourd’hui, des personnages féminins plus marquants que les masculins, car ce sont les femmes qui font tenir les familles debout.

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Adam Rapp
À la table des loups

Traduction : Sabine Porte
Seuil
2025

Le Cercle des jours


Mini-série Best-sellers
Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Pierre Chahnazarian

Ken Follett veut nous décrire les sociétés humaines à l’époque de la construction du cercle de pierres géantes de Stonehedge, 2.500 ans avant notre ère. Les éleveurs y côtoient avec plus ou moins d’harmonie et de contacts les agriculteurs, dirigés par un despote, et les hommes des bois, qui fichaient la paix à tout le monde. Mais les mineurs, un petit groupe d’ « ingénieux »…

La grande prêtresse veut achever le monument de pierres, les ingénieux pensent trouver la solution pour le transport, mais une grande sécheresse et l’appétit de certains vont déclencher des guerres. Bref, les méchants sont très mauvais, les bons sont très bons, et ceux-ci vont s’unir pour qu’enfin on puisse dignement fêter solstices et équinoxes !

Voilà, ça ne vole pas très haut, ça ne doit pas tellement plaire aux anthropologues, mais ça délasse.

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Ken Follett
Le Cercle des jours

Robert Laffont
2025

La femme de ménage

Mini-série Best-sellers
Littérature américaine
Par Daniel Kunstler

À la lecture d’un polar ou d’un mystère, je ne m’attends normalement pas à y découvrir de grandes qualités littéraires, comme si le prix de la détente imposait leur abandon. Mais en y réfléchissant, bon nombre d’auteurs de romans policiers ont la plume pointue et évocatrice. Izzo, Kate Atkinson, Simenon, Grisham, John Le Carré, Stieg Larsson, et j’en passe. Malheureusement, si ce livre est emblématique de ses autres romans, Freida McFadden ne figure pas parmi eux. 

Comme pure distraction, La Femme de ménage est efficace. En lisant, on a effectivement envie de connaître la suite ; cela doit compter pour quelque chose. Mais à vrai dire, si un long trajet en avion n’avait pas prétexté une lecture sans effort, j’aurais eu l’impression d’avoir perdu mon temps.

Le livre nous présente quatre personnages principaux. Millie Calloway est une reprise de justice en liberté conditionnelle. Son casier judiciaire la prive d’emploi, jusqu’à ce que la maîtresse de maison d’une vaste villa de la banlieue new-yorkaise, Nina Winchester, l’engage comme bonne à tout faire. Nina est volatile, oscillant entre la bienveillance et la cruauté. Andrew, le mari, exhibe une affection ostentatoire, et donc suspecte, pour son épouse. Enfin, il y a le jardinier, Enzo qui feint ne pas parler anglais, mais prévient Millie du grand danger qu’elle court… en italien. L’indice du péril n’est autre que la chambre de bonne, un espace étriqué dans le grenier qui contraste avec les pièces somptueuses de la demeure, et qui servira de salle de torture. Je ne dirai pas plus sur le fil du récit.  

Outre des protagonistes découpés dans du carton, particulièrement fastidieuse est l’insistance maintes fois répétée sur la beauté du mari, ses biceps, son athlétisme sexuel, et même ses costumes avec cravates assorties. Le jardinier aussi est beau et fort, bien entendu, et fait baver les voisines. Le recours obstiné à ce même refrain, c’est vraiment agaçant. (J’ai lu La Femme de ménage en VO; il se peut que la traduction française laisse une autre impression.) Ceci dit, la structure du récit a son côté astucieux dans l’alternance du narrateur, Nina prenant le relais de Millie.

Je n’aime pas critiquer des auteurs, conscient du travail requis pour produire un roman. Et je n’irai pas jusqu’à recommander qu’on évite nécessairement celui-ci, car il est indéniablement distrayant. Mais en même temps je pense qu’il y a moyen de mieux réconcilier la distraction propre au genre policier et une plus ample valeur littéraire. D’autres y ont réussi.

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Freida McFadden
La femme de ménage

City Éditions
2023

Disponible en J’ai lu

Au bonheur des filles

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Pris au hasard sur les rayons d’une bibliothèque (en grande partie, je l’avoue, pour la magnifique photo de couverture de l’édition de Poche), ce roman, même s’il n’a pas connu le succès de Mange, prie, aime, best-seller mondialement connu et porté à l’écran, fut une agréable surprise de lecture.

Dans l’Amérique des années quarante, Vivian Morris, une jeune fille de bonne famille, s’ennuie dans son collège au point de vouloir arrêter ses études. Elle ne sait quoi faire d’elle-même, pas plus que ses parents qui, en désespoir de cause, vont l’envoyer à New York chez sa tante Peg, malgré la réputation sulfureuse de cette dernière. Tante Peg, en effet, dirige un théâtre de revues populaires dans lesquelles des showgirls égayent de petites pièces sans prétention. Dans ce milieu pittoresque et débridé, Vivian va s’épanouir au-delà de toutes ses espérances, devenant même la costumière attitrée des spectacles qui y sont produits à la chaîne, et passant ses nuits à faire la fête. Tel est le point de départ de cette histoire, racontée par Vivian elle-même, dont nous suivrons ensuite toute la vie. Difficulté à faire tourner le théâtre, succès, scandales, tout cela sera bientôt rattrapé par la guerre. Une nouvelle page s’ouvrira ensuite, celle de la maturité.

Avec ses personnages hauts en couleurs et ses rebondissements, le roman ne serait qu’un aimable divertissement s’il n’immergeait le lecteur dans l’Amérique de la guerre et de l’après-guerre. Insouciance face à une guerre lointaine qui va douloureusement les rattraper, destruction de quartiers entiers au nom de la modernité, mais surtout, surtout, place des femmes dans une société corsetée par une morale très patriarcale (la liberté, mais à quel prix !), le roman aborde des thèmes qui lui donnent un intérêt certain et le classent dans la rubrique des romans résolument féministes. L’écriture fluide et légère d’Elizabeth Gilbert contribue sans nul doute également au bonheur du lecteur !

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Elizabeth Gilbert
Au bonheur des fille
s
Calmann-Lévy
2020

Aussi au Livre de poche

Mona et son manoir

Littérature américaine
Par François Lechat

Je n’ai pas lu les Chroniques de San Francisco, qui ont fait la fortune d’Armistead Maupin depuis 1976 et qui trouvent ici leur épilogue. J’admire d’autant plus son talent, l’absence de familiarité avec les personnages récurrents de ce cycle romanesque n’empêchant pas de plonger dans son univers.

Dès les premières pages, on est saisi par un ton badin, légèrement ironique, qui croque les protagonistes avec gourmandise et nous installe dans une savoureuse comédie de mœurs sur fond de campagne anglaise délicieusement surannée. Le fameux manoir, menacé de décrépitude, qui donne son titre au roman en constitue même un personnage à part entière, tant ce décor est subtilement exploité.

Il s’y mêle une sorte d’intrigue policière qui dynamise le récit, mais ce sont bien les rapports humains qui sont au cœur de ces pages très actuelles, une ode à l’émancipation féminine et à la liberté de choix en matière de genre et d’orientation sexuelle. L’auteur trousse une belle histoire d’amour, compliquée comme il se doit, entre son héroïne et la responsable d’un bureau de poste, tandis qu’il fait revenir d’autres figures récurrentes pour des retrouvailles touchantes, même pour qui ne connaît pas les épisodes antérieurs.

J’ai une légère réserve à l’égard d’un discours LGBTQIA+ quelque peu insistant, mais ce qui domine reste une galerie de personnages contrastés, fantaisistes et libres dans leur tête pour les uns, en cours d’émancipation ou de déconstruction pour d’autres.

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Armistead Maupin
Mona et son manoir

Editions de l’Olivier
2025

Le Ministère de la Peur

Catégorie : Redécouvertes
Par Catherine Chahnazarian

Roman d’espionnage, Le Ministère de la Peur, publié pour la première fois en 1943 et retraduit tout récemment, a pour décor le blitz de Londres — bombardements, abris souterrains, ruines fumantes. À partir de là se déclinent la peur, la méfiance et la trahison. Mais Graham Greene livre surtout un roman psychologique. Le personnage principal, Arthur Rowe, est en proie à des sentiments qui peuvent sembler paradoxaux au regard des événements de sa vie, sentiments que l’auteur explique et déroule avec précision : empathie, pitié, culpabilité, rapports à la justice, à l’enfance et au bonheur. Passionné de psychologie criminelle et influencé par la psychanalyse et le surréalisme (l’une ayant inspiré l’autre, notamment dans le travail sur le rêve), Graham Greene joue sur des ambigüités de langage et de comportement pour nous faire douter de ce que nous comprenons au plan narratif, et sur la complexité de l’esprit humain, de la conscience et de l’inconscient pour donner corps à son personnage.

La postface, bien que manquant un peu de modestie ou d’habileté, m’a convaincue de l’intérêt de cette nouvelle traduction. Quelques fautes d’orthographe et mots incongrus m’ont semblé d’autant plus regrettables, mais l’intrigue pour le moins… intrigante m’a tenue en haleine jusqu’à la fin du livre, même si j’ai trouvé l’épilogue un peu démodé.

*

Graham Greene
Le Ministère de la Peur
Flammarion
2025

Absolution

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Comment la bonne conscience peut-elle se fissurer, dans le contexte de la présence américaine au Vietnam dans les années 1960 ? Comment une Américaine sage et tranquille, amoureuse de son mari et désireuse de devenir mère, peut-elle sortir des sentiers battus et se découvrir plus forte qu’elle ne le croyait ?

Alice McDermott répond à ces questions dans un récit déployé soixante ans après les faits, à l’intention d’une lectrice qui n’était qu’une petite fille à l’époque. La clé du livre réside dans la place centrale qu’y occupent les femmes, alors que le contexte colonial et le lieu, Saigon, inclinaient à se focaliser sur les hommes et leur pouvoir.

Ici, c’est une femme apparemment cynique et désinvolte qui fait bouger les lignes en faisant fabriquer des Barbie saïgonnaises à destination d’une léproserie. Les contacts se font de femme à femme, perçant les frontières entre les maîtresses de maison et les domestiques, entre les Blancs et les Vietnamiens, entre les générations aussi. Cela n’empêche pas l’Histoire de dérouler ses événements, qui permettront de faire entrer en scène un séduisant médecin militaire. Mais c’est bien à l’échelle individuelle que le récit progresse, par petites touches qui décortiquent les rapports entre les genres et entre les classes, avec une intelligence aiguë et d’excellents dialogues.

Absolution est un roman d’une grande élégance, féministe et décolonial sans jamais verser dans la colère ni dans la théorie. Juste un miroir aux effets grossissants, révélateurs.

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Alice McDermott
Absolution

La table ronde
2024

Traduction : Cécile Arnaud

La Croisière Charnwood

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Marie-Hélène Moreau

Écrivain britannique de romans policiers à énigmes, Robert Goddard rencontre un grand succès chez les amateurs du genre, notamment avec L’énigme des Foster, déjà chroniqué sur le présent blog. Pas forcément un auteur vers lequel je me dirigerais spontanément, mais les hasards des lectures de vacances m’ont mis entre les mains La Croisière Charnwood et, sans crier au chef-d’œuvre, j’avoue m’être laissé prendre par ma lecture.

Nous sommes au tout début des années trente. Deux Anglais, amis de collège et de guerre – la Première Guerre mondiale est encore dans tous les esprits -, par ailleurs escrocs, naviguent sur un transatlantique qui les ramène des États-Unis où leurs « affaires » ne se sont pas aussi bien passées que prévu. À bord, ils rencontrent Vita Charnwood et sa nièce Diana, héritières d’un empire financier, et y voient immédiatement l’opportunité de se refaire en séduisant cette dernière qui se trouve être d’une beauté renversante, ce qui ne gâte rien.

S’ensuit une histoire pleine de rebondissements, de trahisons et de complots en tous genres, qui se laisse lire sans ennui. Personnages attachants et plus complexes qu’attendu – Guy en escroc cynique rattrapé par le doute, notamment -, écriture fluide quoiqu’un peu trop sage à mon goût, description d’une époque délicieusement surannée, voilà un cocktail ma foi assez réussi même si certains le trouveront un peu fade comparé aux thrillers gore à la mode. Question de goût. La perspective historique du roman donne au livre le piquant qui lui manquerait sans doute un peu, c’est vrai, mais je n’en dévoilerai pas ici la teneur pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

*

Robert Goddard
La Croisière Charnwood

Sonatine Éditions
2018

Aussi au Livre de Poche
Traduction : Marc Barbé

Lune froide sur Babylon

Littérature américaine
Par François Lechat

Il y a deux dimensions dans les romans de Michael McDowell publiés par Monsieur Toussaint Louverture. D’une part, une dimension réaliste, presque matérialiste, avec des rapports de force, des conflits familiaux, de l’âpreté au gain, des conditions de vie difficiles. D’autre part, une dimension fantastique, avec des métamorphoses, des dons improbables, des fantômes, des êtres à mi-chemin de l’humanité et de l’animalité.

La saga Blackwater, le chef-d’œuvre de l’auteur, mêle les deux dimensions de manière particulièrement habile. Les Aiguilles d’or, elles, relevaient de la veine réaliste, tandis que Katie, plaisant mais moins réussi, lorgnait franchement vers le fantastique. Lune froide sur Babylon joue à nouveau sur les deux registres, mais paraît faible en comparaison des premiers titres cités. La part réaliste de l’intrigue, entre pulsions sexuelles et intérêts financiers, est solide mais sans réelle surprise, tandis que la dimension fantastique, très bien mise en scène, devient un peu répétitive à la longue. J’ignore ce qui a guidé l’éditeur dans la programmation de sa « Bibliothèque Michael McDowell », mais après un double début en fanfare (Blackwater et Les Aiguilles d’or, en 2022 et 2023), la qualité des titres s’amenuise. Il reste qu’on lit Lune froide à Babylon avec plaisir grâce au style direct et concis de l’auteur, et que la couverture du volume est toujours une réussite chez Monsieur Toussaint Louverture.

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Michael McDowell
Lune froide sur Babylon

Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2024

Permission

Littérature américaine
Par François Lechat

Il me semble qu’il y a un malentendu à propos de ce roman. La critique, très favorable, en retient volontiers le traitement de l’intimité, de la sexualité, des rituels propres à l’univers du sado-masochisme. Et de fait l’héroïne, jeune actrice qui cherche à percer à Los Angeles, est en proie au désir masculin et va être initiée aux pratiques de domination et de masochisme au détour d’une aventure amoureuse. Mais tout cela reste en fait très sage, essentiellement cérébral, et le livre est surtout de type psychologique. Avec une place aussi importante faite aux parents (un père disparu, une mère assez dysfonctionnelle) qu’à la vie intime, et ces notations subtiles mais un peu mystérieuses qui sont fréquentes dans les romans américains d’un certain niveau. Le plus intéressant, ici, est la démystification du sado-masochisme, qui apparaît comme un rituel très codifié, sans risque ni excès, demandé par des hommes doux et sensibles qui ont paradoxalement besoin d’obéir à une dominatrice pour se sentir aimés, désirés, considérés. Le roman aurait été plus fort, à mon avis, s’il s’était rapidement et résolument centré sur ce thème, au lieu d’en brasser d’autres qui sont plus convenus. Et s’il était doté d’un peu de suspense, de rebondissements, plutôt que de cultiver un style introspectif. Il est quand même très exagéré d’écrire, comme le fait l’éditeur, que « dans un Los Angeles de sexe et de pouvoir dont le décor s’effrite, Saskia Vogel nous emporte au plus profond des intimités émotionnelles et met son écriture […] au service d’une exploration inédite de désirs extrêmes ». Il reste, comme je l’ai dit, la découverte d’un univers rarement traité dans la littérature de qualité depuis la fameuse Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch.

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Saskia Vogel
Permission

Traduction : Valérie Le Plouhinec
Éditions de La croisée
2025

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