Dans la fureur du monde

Chris Kraus, Dans la fureur du monde, Flammarion, 2019

Par François Lechat.

Peut-on avoir une deuxième chance, aux États-Unis ? Peut-on éviter de retomber dans l’alcool ou dans la drogue, une fois qu’on y a touché ? Peut-on apurer ses dettes et se remettre à flot, quand on s’est mis dans le rouge et qu’il faut consommer pour se sentir normal ? Peut-on, surtout, échapper aux griffes de la police et de la justice, quand on a fait de la prison et qu’une vieille bêtise menace de resurgir ? L’amour et la solidarité suffisent-ils, ou tout est-il construit pour forcer les plus faibles à rechuter, surtout s’ils n’appartiennent pas au monde des Blancs ?

Sous la plume de Chris Kraus, qui offre pourtant à son antihéros une vraie chance de rebondir à force de bonnes rencontres, tout se présente comme si la société voulait voir ses moutons noirs retomber dans l’illégalité pour se donner raison, pour se convaincre qu’elle avait bien fait de les condamner. L’auteure déploie ce constat sans pathos, sans caricature, simplement à force de rappeler combien d’obstacles se dressent devant la réinsertion – à commencer par l’argent, qui manque toujours et que l’on parvient si difficilement à mettre de côté.

Son roman, pour autant, n’a rien de misérabiliste, car l’héroïne est une intellectuelle bien armée et audacieuse, qui n’hésite pas à rénover des immeubles pour gagner sa vie. Un pied dans le système, un pied en-dehors, elle déploie des trésors de pragmatisme, d’amour et de patience, mais elle a affaire à forte partie : la fureur du monde, ou plus exactement de l’Amérique avant même que Donald Trump ne la dirige. Effrayant, parce que chacun fait ce à quoi on peut s’attendre, et que le système dysfonctionne obstinément.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Alice Zeniter.

Liens : chez l’éditeur.

Le Monde selon Garp

John Irving, Le Monde selon Garp, Seuil, 1980 (disponible au Cercle Points)

Par Brigitte Niquet.

Dans les années 80, je commençais ma carrière universitaire et ce n’est pas sans appréhension que  j’abordai mes premiers étudiants. Tout se passa bien, jusqu’à ce qu’un jeune homme me demande tout à trac : « Vous avez lu Le Monde selon Garp ? ».  J’avouai que non. « Eh bien, vous devriez ».  J’ai obtempéré et bien m’en a pris.

Il est difficile, et d’ailleurs inutile, de raconter l’intrigue, tant elle est foisonnante et, en même temps, secondaire, servant surtout à illustrer ce postulat : « Ce qui compte, c’est de vivre une vraie vie avant de mourir. Ça peut être toute une aventure de vivre sa vie. » Pour une aventure, c’en est une, particulièrement pour Jenny Fields, la mère de Garp, qui décide de faire un bébé toute seule à l’époque où ce n’était pas encore la mode. Elle met son projet à exécution, sous les yeux du lecteur ébaubi qui hésite entre l’admiration pour cette femme qui ose suivre sa route envers et contre tout, le fou-rire lors de la conception acrobatique de l’enfant avec un aviateur mourant, et l’inquiétude sur ce que va devenir l’attelage mère-fils, dont le destin constitue la trame des 500 pages qui suivent.

Deux autres thèmes s’imposent : d’une part la passion de l’écriture et les affres de la création littéraire, d’autre part la peur obsessionnelle qui ne quittera jamais Garp qu’il arrive malheur à ses enfants, ainsi que l’incapacité où il se trouve d’empêcher ce malheur d’arriver. L’accident de voiture (qui intervient aux trois-quarts du roman) en est l’illustration, outre que sa préparation est une merveille de construction narrative. Techniquement parlant, ce chapitre est à lui seul une remarquable nouvelle, malheureusement saccagée dans l’adaptation cinématographique qui a reculé, bien à tort, devant la crudité de certains détails. C’est qu’Irving ne mâche jamais ses mots, particulièrement lorsqu’il s’agit de sexe.

Et il s’agit souvent de sexe. À part Jenny, tout le monde, Garp compris, y patauge, tant dans sa vie que dans ses écrits. Jenny fera sur le tard un énorme succès de librairie avec Sexuellement suspecte, et Garp place la sexualité au centre de tout, sa vie comme son œuvre, réservant la part lumineuse à sa femme Helen et gardant pour ses écrits la part violente, voire sanglante (Le Monde selon Bensenhaver, nouvelle insérée dans le roman).

Tout ne finira pas bien, on s’en doute (les happy end ne seront jamais le genre d’Irving), mais l’auteur nous aura tenus en haleine pendant 600 pages et chacun des personnages aura accompli son destin et ainsi justifié son passage sur terre.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.) ; Extras.

Liens : au Seuil ; au Cercle Points ; l’hommage à John Irving par Brigitte Niquet. De manière générale, pour accéder à tous nos articles sur un auteur, consultez le classement par auteurs.

Hommage à John Irving

Hommage à John Irving

Par Brigitte Niquet.

Quand j’ai découvert John Irving, il venait de sortir son quatrième livre (Le Monde selon Garp), qui le propulsa d’un coup au firmament de la littérature, et je me souviens de cette lecture comme d’un événement. J’ai dévoré par la suite son œuvre complète et ma fidélité passionnée ne s’est démentie que récemment, quand il s’est mis à « bégayer » quelque peu, à ressasser les mêmes obsessions, et surtout à se recentrer exclusivement sur lui, alors qu’il savait si bien parler des autres, mixant leur histoire avec la sienne et pimentant le tout d’un zeste d’imagination pour créer ses personnages de fiction. « La condition de l’écrivain exige qu’il sache allier l’observation minutieuse à l’imagination non moins minutieuse de ce qu’il ne lui a pas été donné d’observer. » Belle profession de foi qui donne déjà une des clés du succès d’Irving, dès que la recette a été mise au point à la fin des années 70 et appliquée avec le bonheur que l’on sait dans Le Monde selon Garp. Je m’en tiendrai, dans cet hommage, à la période 1980-2005 qui recèle plusieurs chefs-d’œuvre, livres si « énormes » qu’il serait impossible et vain de raconter chacun d’entre eux et qu’on ne peut les considérer que dans leur globalité.

L’art où John Irving excelle, c’est celui de traiter les sujets graves de manière hilarante, voire loufoque, un peu à la Woody Allen –  « Pourquoi  les gens s’obstinaient-ils à prétendre qu’on ne pouvait être à la fois comique et sérieux ?  » se demande déjà Garp/Irving  –  et, plus généralement, de mêler intimement les émotions les plus diverses. C’est sa marque de fabrique, un cocktail détonnant qui confirme son efficacité dans L’Hôtel New Hampshire, où John Berry narre la jeunesse chaotique de sa fratrie, bringuebalée d’un hôtel et d’un continent à l’autre en compagnie d’un ours, sous la houlette de leur cinglé de père. Ici aussi, le sujet est grave (aucun ne sortira indemne de l’aventure, et l’ours non plus), mais le livre fourmille de passages rocambolesques, et on craque par ailleurs devant la solidarité indéfectible qui unit les enfants (jusqu’à mener à l’inceste deux d’entre eux).

        

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Hommage à Robert Harris

Hommage à Robert Harris

Par Catherine Chahnazarian.

« Tous mes livres sont sur le pouvoir », dit Robert Harris (2019). C’est pourquoi on y trouve toujours l’ambition, la vanité, le courage, la lâcheté, le secret, le mensonge, l’admiration, la peur et quelques autres ingrédients qui font mouche. Robert Harris sait nous parler de choses qui font partie de nous : il sait s’adresser à notre culture, pas celle qu’on étale mais celle qui nous a façonnés. Dans ses histoires, il y a l’Histoire, et la nature humaine, la nôtre et celle de ses personnages, qu’on ne peut mettre à distance, qu’on découvre, qu’on vit et qui laissent des traces en nous comme si on les avait croisés. Il nous emmène aussi bien dans la Rome antique (avec Pompéï et la trilogie autour de Cicéron : Imperium, Conspirata, Dictator) que dans l’Allemagne nazie (Fatherland Munich), l’Amérique et l’Angleterre politiques récentes (L’homme de l’ombre), la France de l’Affaire Dreyfus (D.) ou le Vatican (Conclave).

Tous ses romans sont des thrillers, dans lesquels Robert Harris mêle avec une habileté déconcertante les personnages historiques et fictionnels, les lieux et les faits historiques et imaginaires. Journaliste en pratique et historien dans l’âme, il pose sur les événements un regard bien à lui, respectueux des vérités et libre face à elles. Je suis admirative de sa grande culture sans forfanterie, de son style sans effets ostentatoires, de son sens aigu de la littérature – par opposition aux auteurs qui ne sont que mots, aux romans qui ne sont que ficelles, à ceux qu’on a envie de lâcher en route et à ceux qu’on oublie aussitôt.

Certains, un peu moins aboutis, ne sont plus disponibles que d’occasion (Enigma, Archange), mais ses autres livres sont disponibles en français chez Plon dans les remarquables traductions de Nathalie Zimmermann.

J’aurais du mal à dire lequel je préfère : Conclave, peut-être, que je trouve presque parfait ; D., que j’ai adoré ; Fatherland, qui est une idée géniale et rudement bien menée ; la trilogie sur Cicéron, qui m’a fait voyager dans le temps et l’espace…

       

Un nouvel opus vient de sortir en anglais : The second sleep (septembre 2019). J’attends avec impatience sa traduction française. Je vous ferai une critique, pour sûr.

Robert Harris a 62 ans. Il a travaillé à la BBC et pour différents journaux anglais. Il vit en Angleterre.

Catégories : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne) ; Extras.

Liens : Robert Harris chez Penguin, son éditeur anglais, et chez Plon. Plusieurs de ses romans ont été chroniqués sur Les yeux dans les livres ; ils sont accessibles depuis le classement par auteurs. Et voici un bon article assez récent du Guardian, pour ceux qui lisent l’anglais.

Ombres sur la Tamise

Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise, Editions de l’Olivier, 2019

Par François Lechat.

Par l’auteur du Patient anglais, voici un roman qui porte bien son titre, tant la vie entière du narrateur est faite d’ombres, de clair-obscur, de mystères, de bribes d’adolescence vécues dans le doute et l’incompréhension. Nathaniel et sa sœur, en effet, ont vu leurs parents les quitter en 1945 en les confiant à des inconnus dont la profession, les activités et les motivations leur sont restées cachées. Mais qui n’ont pas manqué de les fasciner, leur ouvrant la porte d’univers interdits, peut-être illégaux, sans doute dangereux, mais qui avaient le goût de l’aventure. Ils l’ont payé cher, cependant, et Nathaniel n’aura de cesse, une fois adulte, d’essayer de retrouver la trace de sa mère, ce qui le conduira à un enchaînement de découvertes surprenantes…

Cela aurait pu prendre la forme d’une sorte de thriller, mais Michael Ondaatje a plutôt opté pour le roman de formation et de méditation. La voix du narrateur est délicate, son ouverture d’esprit est permanente, ses souvenirs passent d’une époque à l’autre, de même que ses découvertes le font voyager dans l’espace et dans le temps, dans la réalité et dans la légende, celle de héros de l’ombre impliqués dans la guerre et l’après-guerre. L’ensemble est subtil, feutré, très anglais même si l’auteur vit au Canada. On lit rarement un roman aussi allusif, tricoté avec autant de soin, porteur d’un tel respect pour ses personnages. On pourrait préférer un traitement plus sec, plus nerveux ou plus prenant, mais ce sont les glissements progressifs du souvenir qui font le prix de ce livre, quelque part entre Patrick Modiano et Julian Barnes.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

Liens : chez l’éditeur.

My Absolute Darling

Gabriel Tallent, My Absolute Darling, Gallmeister, 2018

Par François Lechat.

L’éditeur tient à le faire savoir : Stephen King a qualifié ce premier roman de « chef-d’œuvre ». On comprend pourquoi, car l’histoire est prenante, la tension monte, certaines scènes sont inoubliables, et les personnages principaux encore plus. Il y a le père, Martin, un Américain tendance survivaliste, charismatique et vénéneux. Il y a sa fille, surnommée Turtle (la tortue), adolescente maigre et efflanquée, gênée par son corps disgracieux, encline à douter sans cesse d’elle-même (il faut dire que son père y contribue fameusement), incapable d’exprimer ce qu’elle ressent, mais qui possède des ressources inouïes. Et il y a un duo de lycéens improbables, David et Brett, qui multiplient les joutes verbales acrobatiques, à mille lieues de Turtle, fascinée par tant d’aisance. L’essentiel tourne cependant autour du père et de la fille, autour de la question de savoir si Turtle va oser se libérer d’une emprise de plus en plus toxique, qui la révolte mais à laquelle elle consent. Comme nous sommes aux Etats-Unis, c’est de manière très physique que tout cela va se jouer : dans une nature luxuriante, échevelée, souvent hostile, toujours présente ; et à coups d’armes en tout genre, présentes en grand nombre chez Turtle et son père, et qu’elle ne cesse de démonter, de nettoyer, d’essayer. Vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché, par moment, et ne pas craindre d’être un peu largué devant tant de plantes inconnues et de modèles de fusil qui ne nous disent pas grand-chose. Mais le cœur du roman est ailleurs, dans le monologue intérieur de Turtle, ses déchirements, ses hésitations, ses émotions violentes et réprimées, sa difficile émancipation. Un roman âpre et d’une grande maîtrise, juste un peu long, un peu lent. Et dont la quatrième de couverture est parfaitement mensongère, sauf en ce qui concerne le coup de chapeau de Stephen King : c’est bien un chef-d’œuvre, à destination de ceux qui aiment l’Amérique profonde.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

Toute une vie et un soir

Anne Griffin, Toute une vie et un soir, Delcourt, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Sacré caractère, ce Maurice Hannigan. Accoudé au bar d’un hôtel, dans un coin de province irlandaise, il trinque, seul, à la santé de ceux qui ont compté dans sa vie, et il la raconte, sa vie, car à plus de quatre-vingts ans il est temps qu’il parle, qu’il dise ses chagrins, ses culpabilités, ses secrets. Il s’adresse à son fils Kevin, parti vivre aux États-Unis et qui n’est pas là pour entendre le récit de «toute une vie et [d’] un soir», ce soir déterminant où c’est nous qui recueillons le témoignage de Maurice. Il nous dit les rapports de force entre riches et pauvres dans l’Irlande d’avant-guerre, la grandeur et la décadence de la famille Dollard en particulier, et la revanche du petit paysan. Il nous dit ses amours, aussi, avec leurs bonheurs sans nom et leurs difficultés – toutes les formes d’amour : fraternel, amoureux, paternel… Et la mort, les fantômes, les blessures inguérissables.

Ce très beau roman est touchant au possible et de petits rebondissements relancent sans cesse l’intérêt psychologique. Il a en outre le mérite de se donner à lire sans prétention : il n’expose pas avec fierté une construction pourtant remarquable ; il déroule simplement son rythme parfait. C’est un bonheur – même si l’ensemble est dramatique, d’autant qu’une touche d’humour, qui fait partie intégrante du caractère du personnage, donne de la rondeur aux situations ou à ce qu’il en fait.

Une belle découverte.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Claire Desserrey.

Liens : chez l’éditeur.

Le sport des rois

C. E. Morgan, Le sport des rois, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de parler de ce livre, remarquable à de nombreux égards, mais que j’ai mis deux mois à terminer, ce qui n’est pas forcément bon signe.

Ce qui m’a freiné, outre des circonstances extérieures, est d’abord sa longueur, 650 pages bien tassées, mais aussi son niveau d’exigence. Sur une trame classique, centrée autour d’une famille sur trois générations, l’auteure brasse de nombreux thèmes typiquement américains : l’ambition, le rôle des pionniers, la soif de réussite, la rigidité caractérielle des parents élevés dans la tradition, le racisme à l’égard des Noirs, la religion comme vecteur de résistance ou de passivité… Mais elle y mêle aussi des thèmes plus universels, en tirant parti du métier pratiqué par ses héros, l’élevage de chevaux de course. Ce qui conduit à des réflexions sur l’évolution, la génétique, la dégradation de la nature, la naissance et la mort… Il faut donc admettre, dans ce qui constitue bel et bien un roman, et un roman prenant, des passages parfois obscurs, ou encore poétiques ou fabuleux, dont on admire la virtuosité mais en se sentant parfois dépassé.

Pour autant, ce n’est pas un roman cérébral, qui manquerait de vie ou de chair : autour des chevaux, d’une ferme, de rapports familiaux tendus et complexes, de l’emprise du désir, de la détresse d’un jeune Noir dont le destin semble tracé d’avance mais qui tient tête, l’auteure crée des scènes d’une grande intensité. On n’oublie pas, le livre refermé, sa manière saisissante de traiter de la guerre des sexes et de l’inépuisable colère des Noirs, exprimée dans la deuxième partie au travers d’un personnage de Révérend inoubliable. Rien que pour le sermon qu’il adresse à sa communauté, entre sainte colère et infinie tendresse, ce livre vaut le détour. Mais disons qu’il se mérite.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

Stoneburner

William Gay, Stoneburner, Gallimard (La Noire), 2019

Par François Lechat.

Un roman noir à l’américaine, avec ce que cela apporte de couleur locale : des voitures démentes, une blonde incendiaire, un shérif corrompu, des dollars à foison, une traque impitoyable, un road trip à travers plusieurs États… Tout tourne autour d’un coup de chance qui profite à un rescapé du Vietnam abîmé du ciboulot et à la blonde, qui se lancent dans une cavale burlesque dont le véritable héros est une Cadillac au destin inoubliable. La deuxième partie, elle, rembobine le film et reprend le récit sous un autre angle, plus posé, plus sombre, plus violent. J’ai préféré la première partie, peut-être parce qu’elle est moins réaliste, peut-être parce que la seconde est plus lente. Mais peu importe : c’est écrit au couteau, sans commentaire inutile, avec des phrases simples et efficaces qui font sentir l’essentiel entre les lignes. Si vous aimez le côté mal peigné des Etats-Unis, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean-Paul Gratias.

Liens : chez l’éditeur.

Une femme simple et honnête

Robert Goolrick, Une femme simple et honnête, Anne Carrière, 2009 (disponible en 10-18)

Par François Lechat.

Sexe, mensonge, argent, luxure, amour, vengeance, et en toile de fond la misère qui guette les pauvres et la folie qui peut nous prendre tous… Dès son premier livre, l’auteur d’Après l’incendie recentre la condition humaine sur ses dimensions les plus romanesques, et assume jusqu’au bout. Il n’effleure pas ces thèmes au fil de son récit : il les place au cœur de son écriture, il les nomme, les explicite, les illustre et les développe, leur donne chair et âme, au risque parfois d’un certain surplace, mais avec pour bénéfice de les amplifier, de les magnifier. On peut trouver cela irritant, surligné, ou aimer au contraire cette plongée dans des émotions, des sentiments, des décors si intenses. L’histoire en tout cas est prenante, les personnages difficilement oubliables, et le contexte inhabituel – l’hiver glacé du Wisconsin, au début du 20e siècle. Sous une couverture élégante et classique, une histoire sulfureuse qu’on lâchera en cours de route si l’on n’est pas convaincu que la pulsion sexuelle est la plus puissante de toutes.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie de Prémonville.

Liens : chez Anne Carrière ; en 10-18.

Une Odyssée

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée, Flammarion, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Quand Daniel Mendelsohn, professeur de langues anciennes à la petite université de Bard College, accède à la demande de son père, alors âgé de plus de 80 ans, d’assister à son séminaire de Licence 1 sur l’Odyssée d’Homère, il ne mesure pas encore quelle épopée personnelle il s’apprête à effectuer lui-même.

Bien loin d’un exposé académique sur les aventures édifiantes d’Ulysse, guerrier rusé, super héros et victime des dieux, le cours de Daniel, très interactif, invite constamment les étudiants à réagir au texte, à s’interroger sur la vraie nature d’Ulysse et ses multiples facettes, mais aussi sur celle de son fils Télémaque, longtemps privé de père. De son côté, bien loin d’être un étudiant discret, Jay Mendelsohn se prend au jeu, participe aux débats, apporte aux jeunes étudiants le regard d’un homme qui a beaucoup vécu et n’hésite pas à introduire la contradiction. Daniel est ainsi amené à découvrir et à explorer des visages de son père qu’il ne soupçonnait pas. Les relations entre Jay et Daniel se superposent alors à celles d’Ulysse et de Télémaque. Sans jamais se détacher de l’Odyssée d’Homère, l’auteur parvient ainsi à effectuer une double lecture des faits et des personnages.

Cette aventure familiale et culturelle prend encore une autre dimension quand Jay et Daniel effectuent ensemble une croisière qui les mène « sur les traces d’Ulysse ».

Ce roman biographique est vraiment passionnant. Érudit sans jamais être ennuyeux, il propose une nouvelle approche de l’Odyssée et une découverte d’un père et d’un fils qui prouvent, si besoin en était, que les grandes œuvres ont encore bien des choses à nous dire !

Précision importante : bien sûr ce roman ravira particulièrement les lecteurs familiers du grec ancien mais point n’est indispensable de pratiquer Homère dans le texte pour être sensible à cette odyssée.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Liens : chez l’éditeur. Ce livre a reçu le Prix Transfuge du meilleur livre américain en 2017, le Prix Méditerranée 2018.

Une étincelle de vie

Jodi Picoult, Une étincelle de vie, Actes Sud, 2019

Par Brigitte Niquet.

Jodi Picoult adore faire des sujets d’actualité la matière de ses romans (pour mémoire, le dernier, Mille petits riens, avait pour toile de fond le racisme « ordinaire »). Elle continue dans cette voie, s’attaquant cette fois au douloureux problème de l’IVG et situant l’intrigue dans le Mississippi, dernier État américain qui en pratique encore, plus pour longtemps sans doute : nul n’ignore le rétropédalage de la législation dans ce domaine, quel que soit le pays concerné.

Jusque-là, rien à redire, au contraire. Plus un sujet est sensible, plus il faut en parler sous peine de s’apercevoir un jour qu’on en est revenu subrepticement à des pratiques et des comportements moyenâgeux ou presque. Jodi Picoult fait ça très bien, incarnant le drame de l’avortement dans des personnages crédibles – quoique très américains, le lecteur français a parfois du mal à se sentir concerné – et construisant une intrigue à base de prise d’otages digne d’un thriller, pimentée par le fait que les deux ados qui sont au centre du drame sont l’une la fille du preneur d’otages et l’autre celle du négociateur qui essaie d’éviter que tout cela finisse dans un bain de sang.

Alors, aucune restriction dans cette chronique ? Si, une, et de taille, et elle ne concerne pas le contenu ni le fait que Jodi Picoult ne prenne jamais parti pour ou contre l’avortement. À mon sens, c’est plutôt une qualité. Ma réticence vient de l’extrême confusion de la narration. On entre dans l’histoire sans préambule, sans rien savoir des onze personnes qui se trouvent dans le centre médical au moment de l’irruption du tueur, lequel commence par liquider la directrice et une infirmière. Ô surprise, ces deux personnages réapparaissent plus tard et le lecteur peine à comprendre qu’il ne s’agit pas d’une résurrection mais d’un flash-back sur leur vie antérieure, que rien n’annonce et dont on se contrefiche un peu d’ailleurs. Et il en sera de même pour chacun, y compris le tueur et le négociateur, les « tranches de vie » passées alternant sans préavis ni ordre chronologique avec les événements présents, les unes expliquant les autres, sans doute, mais pas toujours. C’est très perturbant pour le lecteur moyen, qui ne tient pas forcément un registre de qui est qui et de qui a fait quoi. Si vous décidez de lire ce livre, un conseil, prenez des notes dès le début !

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marie Chabin.

Liens : chez l’éditeur.

Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, Babelio, 2015 (disponible en 10-18)

Par Catherine Chahnazarian.

Quand nait Lulu-Ann, c’est la surprise : elle est d’un noir… noir ! Et comme ses parents le sont beaucoup moins, ça pose problème. Mais Toni Morrison ne racontera pas les accusations de trahison et la séparation des parents, ce n’est pas cela qui l’intéresse. Par chapitres adoptant tour à tour les points de vue de l’héroïne, de sa mère, de sa meilleure amie, etc., l’auteure explore différentes facettes de la vie et de l’esprit de Lulu-Ann, renommée Bride parce que c’est plus chic ; et son récit déconstruit progressivement le personnage qu’elle avait dessiné rapidement, avec habileté, au tout début du livre. Chaque chapitre, ou presque, explorant les multiples définitions que peut prendre ce mot, fait le récit d’une délivrance. Dans un style parfaitement maîtrisé, sur un ton brut magnifique, sans lyrisme et sans sous-entendus inutiles, un de ces styles où chaque mot compte, Morrison aborde de manière très directe les thèmes du racisme, de la pauvreté, des violences faites aux enfants et de l’amour, celui qui nécessite d’être vrai. Et quand on est presque à la fin et qu’on se dit que voilà un happy end à l’américaine, un certain réalisme tragique revient au triple galop.

On sent de l’urgence dans ce livre qui va vite, de la vérité dans sa brutalité. On sent aussi la volonté de nous encourager à ne pas laisser gagner nos peurs et nos traumatismes – à travers le personnage de Bride et un beau personnage d’homme. Seul bémol : l’insistance mise à dénoncer les violences sexuelles faites aux enfants, comme si elles étaient monnaie courante. Lorsqu’un quatrième cas est révélé, c’en est trop pour un récit si intimiste. Mais c’est mon seul reproche.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Liens : Chez l’éditeur ; une interview de l’Express à l’occasion du Nobel (1993).

Les romans préférés de Geneviève

Stylo-trottoir : Geneviève est mamy mais encore jeune, elle lit énormément mais ne veut pas faire de critiques. Dans un restaurant, entre le plat et le dessert, elle consulte sa liseuse pour nous dire quels ont été ses livres et auteurs préférés ces derniers temps.

Alice Ferney, Les Bourgeois et Cherchez la femme (Actes Sud, 2017 et 2014, disponibles en Babel)

« Je suis cette auteure depuis le début. J’aime énormément ce qu’elle écrit. Les Bourgeois est à mon avis le plus abouti. » Il retrace la vie de dix frères et soeurs entre les deux Guerres. « Cherchez la femme est aussi très bien. » C’est une histoire de couple, le portrait détaillé d’une famille dans tous ses états.

Ruth Rendell, Deux doigts de mensonge (Ed. des Deux Terres, disponible au Livre de Poche, 2009)

« Celui-ci, c’est le genre Jane Austin. Une jeune femme arrive dans un manoir anglais pour s’occuper d’un schizophrène… C’est très bien écrit. Genre polar (suspense). »

Peter May, La trilogie écossaise : L’île des chasseurs d’oiseaux, L’homme de Lewis, Le braconnier du lac perdu (Le Rouergue, 2014)

« C’est très bien aussi, Peter May, j’ai beaucoup aimé. Surtout L’homme de Lewis. » (Roman policier noir prenant place dans un paysage tourmenté et dont le personnage principal est atteint de la maladie d’Alzeimer.)

Ceux-ci sont plus anciens, mais Geneviève mentionne encore :

George Eliot, Middlemarch (Folio, 2005)

« Très bon roman qui se passe au XVIIIe siècle. C’est la vie d’un village… »

Edith Wharton, Chez les heureux du monde et Les beaux mariages (Ed. La Découverte, disponibles au Livre de Poche)

« J’aime également beaucoup Edith Wharton. C’est très narratif. Ça se passe au début du siècle (le XXe). Le premier à lire est Chez les heureux du monde. Il y a aussi une réédition récente des Beaux mariages. C’est l’histoire d’une femme, aux États-Unis, qui naît pauvre et cherche toujours, par vanité, à viser plus haut, à être au-dessus de sa condition. »

Catégories :  Littérature française et anglophone.

Liens : Cliquez sur les titres pour accéder aux informations mises en ligne par les éditeurs.

La cabane du métayer

Jim Thompson, La cabane du métayer, Payot & Rivages, 2019

Par François Lechat.

C’est la première traduction française intégrale de ce classique de Jim Thompson (l’auteur de 1275 âmes, dont Bertrand Tavernier a tiré Coup de torchon), et elle vaut le détour.

L’histoire est racontée à la première personne par Tommy Carver, un fils de métayer pauvre dans un bled de l’Oklahoma – autrement dit, un petit paysan qui fait fructifier les terres d’un autre. La famille Carver peine à survivre, et sa seule issue serait de sous-louer ses terres à une compagnie pétrolière, qui lui en propose une petite fortune. Mais la location est impossible parce que les terres sont enclavées dans celles du propriétaire, un Indien qui ne veut pas entendre parler de pétrole. Les Carver sont donc doublement sous la coupe de cet Indien, dont ils dépendent pour vivre et qui les empêche d’améliorer leur destin. Les conditions sont ainsi réunies pour que la violence éclate, mais la situation est encore compliquée par le fait que Tommy a une liaison torride avec Donna, la fille du propriétaire…

Sur cette trame, les événements s’enchaînent avec la force que l’on attend de Jim Thompson : c’est âpre, sec, sensuel, tragique, avec des éclairs de douleur et des lueurs d’espoir, et un arrière-plan de racisme atavique dont Tommy prend peu à peu conscience. Il y a quelques petites invraisemblances (la résistance du héros à la souffrance), mais les dialogues sont impeccables et tous les personnages sont remarquablement dépeints, avec en touche finale un avocat peu ordinaire. A vous de deviner si cela se termine bien ou mal, et de découvrir qu’en fin de compte cela importe peu : l’essentiel dans ce livre n’est pas le bonheur mais le chemin qui y mène, et il nous embarque de bout en bout.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Hubert Tezenas.

Liens : chez l’éditeur.

Mrs Fletcher ou les tribulations d’une MILF

Tom Perrotta, Mrs. Fletcher ou les tribulations d’une MILF*…, Fleuve Editions, 2018

Par François Lechat.

Si vous savez ce qu’est une MILF, vous craignez sans doute un livre assez vulgaire, voire crapoteux (pour les non-initiés, et dit en termes élégants, une MILF est une mère de famille américaine avec laquelle de jeunes gens sont désireux de faire l’amour). On en est pourtant fort loin, ici, si l’on excepte quelques lignes d’un dialogue assez cru et par ailleurs peu original. Le propos de l’auteur n’est pas de choquer, loin de là : on pourrait même reprocher à son roman de s’achever de manière trop conformiste, la morale à l’américaine devant évidemment l’emporter. Mais dans l’intervalle, on aura fait la connaissance d’une belle brochette de personnages (surtout féminins), croqués avec empathie et un sens aiguisé des dialogues, embarqués dans des aventures plaisantes, parfois amusantes, racontées sans un mot de trop et avec juste ce qu’il faut de psychologie pour que l’on ait l’impression d’être pris au sérieux. Ce n’est pas d’une grande profondeur, mais cela donne un tableau frappant d’une certaine Amérique empêtrée dans le politiquement correct, les désirs inassouvis et le méli-mélo des générations (l’héroïne, qui dirige une maison de repos pour personnes âgées, a autant de fil à retordre avec ses pensionnaires qu’avec son étudiant de fils). La vie comme elle va, dépeinte du point de vue des femmes c’est-à-dire trop pleine et trop vide à la fois, les hommes à la hauteur étant, comme on le sait, une denrée rare.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Les tribulations d’Arthur Mineur

Andrew Sean Greer, Les tribulations d’Arthur Mineur, Jacqueline Chambon (Actes Sud), 2018

Par François Lechat.

À la recherche d’un moment de détente, j’ai acheté le dernier prix Pulitzer, qui est normalement un gage de qualité. Effectivement, le livre est bon, mais de là à remporter un des prix les plus prestigieux… Si l’Arthur Mineur dont nous suivons les tribulations n’avait pas été homosexuel, son histoire aurait-elle remporté un prix ? C’est au fond le sujet même du livre, puisque le héros est un écrivain gay auréolé d’un premier roman remarqué, mais qui court après un nouveau succès tandis que son ancien amant, lui, a obtenu le Pulitzer. Ce ne serait encore rien si, en plus, son dernier amour n’avait pas décidé de se marier – avec un autre, évidemment. D’où les tribulations d’Arthur Mineur, qui décide de parcourir le monde, d’invitation en invitation, pour se mettre dans l’incapacité d’assister au mariage.

Un anti-héros, donc, auquel il va arriver, comme il se doit, une foule d’aventures tragi-comiques qui le placent en permanence au bord du ridicule, sans qu’il n’y sombre jamais car il est trop digne et lucide pour ça. C’est sympathique, assez enlevé, avec une belle brochette de personnages secondaires et un enchâssement du présent et du passé qui fait merveille dans les dernières pages. Mais à moins de partager la situation de ce brave Mineur, il est difficile de le prendre tout à fait au sérieux et de se laisser prendre par l’émotion, surtout que l’auteur n’appuie jamais. On suit plutôt le personnage d’un œil amusé, en se réjouissant de ne pas être à sa place. Ce n’est peut-être pas ce qu’on attend d’un roman ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Gilbert Cohen-Solal.

Liens : chez l’éditeur.

Les jours de silence

Phillip Lewis, Les jours de silence, Belfond, 2018

Par François Lechat.

Tout le monde fuit, dans ce roman situé dans les Appalaches, car personne ne parvient à dire ce qu’il a sur le cœur – surtout les hommes, faut-il préciser. C’est une histoire faite de frustrations, d’ambitions manquées, de séparations déchirantes, d’enfants frappés par la mort ou par la solitude. C’est l’histoire, surtout, d’un romancier réfugié dans une maison hors norme, au milieu d’une nature ingrate, qui fait vivre une famille dont tous les membres possèdent une personnalité à part, mais qui se consume à force d’écrire un chef-d’œuvre impossible, et qui jouera un méchant tour à ses proches. Le décor est vivant, le style de l’auteur élégant et fluide, ses personnages sont frappants : une fois entamé, on a de la peine à reposer ce livre. La magie opère un peu moins, à mon sens, quand le narrateur quitte les Appalaches pour la ville et s’éprend de Story, qui est aussi la proie d’un secret et de réflexes de fuite : pendant un temps, l’intrigue est moins originale. Mais elle rebondit et tous les fils du récit se renouent, jusqu’à une très belle fin qui éclaire le prologue. Ce premier roman est d’une force rare, intime et choral à la fois, et difficile à situer dans le temps (l’apparition d’un téléphone portable paraît incongrue, dans cette contrée perdue).

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne-Laure Tissut.

Liens : sur lisez.com.

Clair obscur

Don Carpenter, Clair obscur, Cambourakis, 2018

Par François Lechat.

Le deuxième roman de Don Carpenter, enfin traduit en français. C’est court, âpre, déroutant. Le héros, Semple, est légèrement simplet et a fait un séjour en asile psychiatrique. Ses compagnons de vie, dans une petite ville américaine sans charme, sont banals, avec les défauts, les aspirations et les failles d’une middle class dénuée d’imagination. Semple se fait difficilement sa place dans ce petit monde, et ne pourra pas toujours résister à ses pulsions – ce qui ne l’empêchera pas de rencontrer une esquisse d’amour, inattendue mais pas vraiment flamboyante. Une ode aux cœurs cabossés et aux cerveaux obtus, écrite dans un style étonnamment complexe, avec de longues phrases sinueuses et parfois un peu bancales. A ne pas manquer si l’on aime l’auteur, ou les plongées dans les clapotis de l’âme humaine.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Céline Leroy.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

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