V2

Robert Harris, V2, Belfond, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

À Scheveningen, Hollande, l’ingénieur Graf, l’un des génies allemands à avoir mis au point les célèbres V2, bombes-fusées révolutionnaires capables de faire de terribles dégâts, sent approcher la défaite. De l’autre côté de la Mer du Nord, Londres subit les bombardements. Kay en fait l’expérience un matin qui aurait dû être gai, elle qui travaille à la Women’s Auxiliary Air Force et dont la mission est justement de tenter de repérer le pas de tir des V2 sur les photos prises par les aviateurs britanniques au-dessus des côtes néerlandaises. À Malines, Belgique, les Anglais ont installé leur QG dans un soldatenheim, un foyer allemand pour soldats, abandonné. Car nous sommes fin 1944. Les SS sont partout pour « remonter le moral des troupes », mais partout où les Allemands n’ont pas encore perdu la guerre. De quinze mètres de long, transportant une tonne de charge explosive et se déplaçant à trois fois la vitesse du son, les V2 sont le dernier espoir de l’Allemagne nazie.

Passionné d’Histoire, Robert Harris possède un talent particulier pour nous y intéresser. Il la fait revivre, dans son époque et ses décors, dans ses enjeux. Il l’humanise en créant des personnages fictionnels qui l’incarnent, qui à la fois répondent aux règles efficaces du roman à suspense et éclairent les mœurs, l’idéologie, les décisions et leurs conséquences — aux côtés des personnages historiques auxquels il redonne corps. Pas de héros spectaculaires, donc, mais des personnages réalistes, couards ou déterminés, froids ou amicaux, amenés ou pas à accomplir de beaux gestes. Ainsi en va-t-il des personnages principaux dans V2, aux côtés des personnalités folles qu’avaient produites ou utilisées l’Allemagne nazie. Le suspense repose sur des éléments voire des détails très variés, et titille aussi bien notre curiosité historique que notre sens de l’amitié, nous tient en haleine aussi bien sur des questions techniques que sentimentales ou sur l’évolution psychologique d’un personnage. Robert Harris publie environ un roman par an, que je lis en deux jours ; s’il les publiait en feuilleton, je serais totalement addict.

Alors que l’Ukraine se fait bombarder sans pitié, V2 (qui a été écrit avant la guerre) prend évidemment une résonance particulière.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Anne-Sylvie Homassel.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Robert Harris sont répertoriées à la lettre H du classement par auteur.

Le chagrin des vivants

Anna Hope, Le chagrin des vivants, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

— Par Marie-Hélène Moreau

Il y a du bon (du très bon, même) dans ce livre encensé par la critique anglaise à sa sortie et du moins bon (un peu moins bon), mais il serait dommage de passer à côté tant le sujet est traité avec délicatesse.

Le sujet, justement : la guerre (la Première), le deuil de ceux qui ont vu partir un fils, un fiancé, le traumatisme de ceux qui en sont revenus, blessés à l’extérieur, cabossés de l’intérieur. Sur un tel sujet, il est toujours difficile de ne pas sombrer dans le pathos. C’est ce que parvient pourtant assez habilement à faire l’autrice par une construction faite d’allers et retours entre plusieurs histoires de femmes. Il y a d’abord Ada qui a perdu son fils et le voit sans cesse, délaissant son mari, Evelyn ensuite qui a perdu son fiancé et peine à s’imaginer à nouveau une vie sans lui, Hettie enfin, danseuse professionnelle auprès de laquelle d’anciens soldats viennent chercher écoute et réconfort le temps d’une valse.

Par petites touches légères se dessinent au fil du roman le passé regretté et l’horreur de la guerre, tout cela sur fond d’une autre histoire ou plutôt d’un événement, l’arrivée en Angleterre de la dépouille du soldat inconnu qui donne une indéniable profondeur à l’ensemble. Les personnages sont attachants, tant ces femmes blessées que les hommes gravitant autour d’elles, mari délaissé, soldat traumatisé par la perte d’un camarade, frère gradé traînant sa culpabilité. Ils se croisent sans jamais se confronter vraiment, tout en délicatesse, l’une dansant avec le frère de l’autre qui elle-même croise le camarade du fils disparu de la troisième, et cela donne un mouvement à l’ensemble, un peu comme une danse justement.

Il y a du moins bon, aussi. Ainsi, on regrettera peut-être le portrait inégal des trois personnages féminins, celui de Hettie la danseuse étant sensiblement moins creusé que les autres, laissant un sentiment d’inachevé. On pourra également trouver la construction du roman par moment trop “visible”, défaut de premier roman sans doute ce qui n’enlève rien, au contraire, à la performance car, pour un premier roman, on peut saluer l’ambition de l’autrice qui a depuis confirmé son talent. Bref, quelques défauts de jeunesse qui, s’ils empêchent le livre d’être un vrai coup de cœur, n’empêchent pas néanmoins de le classer dans les excellents moments de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Elodie Leplat.

Liens : chez Gallimard ; en Folio ; notre critique des Espérances (Anna Hope, 2020).

Le royaume désuni

Jonathan Coe, Le royaume désuni, Gallimard, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après Le cœur de l’Angleterre, qui restera comme LE roman du Brexit, Jonathan Coe élargit le spectre et raconte, en un prologue et sept chapitres, la lente décomposition du Royaume-Uni, ce pays qui porte aujourd’hui si mal son nom.

Comme toujours chez lui, ce qui pourrait être une leçon d’histoire ou de sociologie un peu ennuyeuse prend les contours d’une saga familiale à laquelle on s’attache de plus en plus au fil des pages. Installée à Bournville, un bourg proche de Birmingham et célèbre pour sa chocolaterie, cette famille au départ unie résistera aux épreuves du temps, mais sera secouée de tensions qui épousent celles du royaume. Et la grande Histoire se mêle ici d’autant plus à la petite que chaque chapitre s’organise autour d’un événement marquant, comme la célébration de la victoire en mai 1945, les funérailles de Lady Di ou, dans le désordre, le couronnement d’Elisabeth II en 1953. Tensions sociales, tensions régionales (le chapitre centré sur le pays de Galles est aussi amusant que saisissant), tensions intergénérationnelles, tensions raciales…, tout est évoqué au moyen de brèves remarques et de dialogues criants de vérité, un art dans lequel Jonathan Coe excelle.

Le royaume désuni n’offre pas le même plaisir que Le cœur de l’Angleterre, car on prend un peu de temps à s’attacher aux personnages et on n’est pas forcément fasciné par la finale de la coupe du monde de football de 1966 (4-2 pour l’Angleterre). Mais le prologue, consacré à l’apparition du Covid, et plusieurs chapitres sont brillants, touchants, pétillants. Et l’on admire la finesse de l’auteur, qui ne revient pas ici sur le Brexit mais brosse le portrait d’un jeune journaliste fantasque, un certain Boris, qui dans les années 1990 publie des articles sulfureux sur l’Europe…

Un conseil, enfin : ne ratez pas le compte-rendu d’une réunion de la commission « Environnement et politique des consommateurs » du Parlement européen consacrée à la proportion de matières grasses non cacaotées que peut contenir un aliment labellisé « chocolat ». Cinq pages hilarantes, d’un sérieux imperturbable.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Marguerite Capelle.

Lien : chez l’éditeur.

L’amour de ma vie

Rosie Walsh, L’amour de ma vie, Les Escales, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

Derrière ce titre à l’eau de rose se cache un roman plein de suspense, ni policier ni thriller, mais qu’on ne lâche pas. Emma, mariée à Léo, journaliste en nécrologie (eh oui, cela existe !) dans un grand quotidien anglais, et maman d’une petite Ruby, est chercheuse en biologie marine et possède une petite notoriété dans ce monde-là. Quand après quatre ans d’angoisse et de traitements, le médecin leur annonce qu’Emma est enfin en rémission de son cancer, tout l’avenir s’éclaircit enfin. Mais Léo, parce que c’est son métier et pour conjurer le sort, décide d’écrire la nécrologie de son épouse. Hélas, le passé de sa femme ne correspond pas à ce qu’elle lui en a dit. Qui est-elle vraiment ? Tout n’est-il que mensonge ?

Un page-turner très efficace. Un bon moment de détente.

Catégorie : Littérature étrangère (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Bouet.

Lien : chez l’éditeur.

Arpenter la nuit

Leila Mottley, Arpenter la nuit, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

L’autrice de ce premier roman l’a entamé à 17 ans, l’âge de son héroïne, et n’a aujourd’hui que 19 ans. On dirait pourtant l’œuvre d’une romancière chevronnée, dont il serait étonnant qu’elle ne rafle aucun prix lors de la moisson d’automne 2022.

S’inspirant d’une histoire vraie, Leila Mottley raconte un affrontement classique entre l’innocence et la perversité. L’innocence, ici, d’une adolescente noire vivant dans un quartier pauvre d’Oakland, livrée à elle-même pour faire vivre son frère, elle-même et un petit voisin dont la mère toxicomane ne s’occupe pas. De loyers en retard en petits jobs incertains, il ne lui reste qu’une issue : arpenter la nuit pour gagner quelques dollars en vendant son corps, un corps sur lequel les policiers du coin vont jeter leur dévolu.

Résumé ainsi, on pourrait craindre un récit misérabiliste. Effectivement, la détresse et la dureté règnent. Mais l’énergie vitale de l’héroïne et son sens des responsabilités dans ces situations bien connues où les hommes fuient les leurs transcendent la noirceur ambiante et débouchent sur un roman âpre, nerveux, sensible, pudique quand il le faut, et arrimé au corps quand c’est le plus efficace pour peindre un sentiment.

Je donne simplement, ici, deux exemples de l’alternance entre réalisme et lyrisme qui place ce livre bien au-delà du tout-venant : « La piscine est pleine de merdes de chiens et les ricanements de Dee nous narguent dans le petit matin. » / « Je ne dors pas et il y a quelque chose qui roule derrière mes yeux, qui grimpe de l’intérieur et qui émerge comme un nouveau-né. »

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Pauline Loquin.

Liens : chez l’éditeur.

Normal People

Sally Rooney, Normal People, L’Olivier, 2021 (existe aussi en “Points”)

— Par François Lechat

Paru un an après Conversations entre amis, Normal People s’est vendu à un million d’exemplaires et a été adapté en série. On comprend pourquoi, car ces tribulations amoureuses de deux lycéens, puis étudiants, qui ne parviennent ni à assumer leur relation ni à y renoncer sont vivantes, attachantes, et très concrètes aussi, entre dialogues qui sonnent juste et détails qui font mouche. En outre, Sally Rooney fait bien sentir comment le contexte social dans lequel on évolue accroît ou au contraire fragilise le sentiment de confiance et de reconnaissance. Marianne, solitaire et peu appréciée au lycée, s’affirme et rayonne à l’université tandis que Connell, issu d’un milieu modeste, se sent mal à l’aise parmi de jeunes bourgeois cultivés. Comment se définir, et comprendre la nature de ses sentiments, quand on est à ce point dépendant du regard de l’autre ?

La matière de Normal People est donc riche, mais le livre est à mes yeux une réussite mineure. La faute, sans doute, au jeune âge des héros et à leur incapacité compulsive à se donner l’un à l’autre, ce qui pendant longtemps, avant quelques révélations tardives, semble être un simple problème d’immaturité. Et la faute aussi, je crois, au décalage entre la finesse psychologique de l’autrice, qui est réelle, et le style factuel qu’elle a choisi d’emprunter et qui confine à la platitude, comme dans ce début de paragraphe : « Une fois que Jamie a fini de raconter son histoire, Marianne va dans la maison et en ressort avec une autre bouteille de vin pétillant et une autre de rouge. » Tout n’est pas du même tonneau, loin de là, mais Normal People me laisse un goût de facilité que je n’avais pas ressenti, au contraire, à la lecture de Conversations entre amis.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Stéphane Roques.

Liens : chez L’Olivier ; en Points.

L’Énigme des Foster

Robert Goddard, L’Énigme des Foster, Sonatine, 2021 (au Livre de Poche à partir du 31 août)

— Une brève de François Lechat

Une intrigue complexe déployée sur plusieurs décennies, un narrateur honnête et plein de bonne volonté, un style soigné, paisible, bien peigné. Plaisant, prenant, mais un peu lent et sage.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Claude et Jean Demanuelli.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Tous les hommes du roi

Robert Penn Warren, Tous les hommes du roi, Monsieur Toussaint Louverture, 2017

— Par François Lechat

Prix Pulitzer en 1947, Tous les hommes du roi est paru en français en 1950 sous le titre Les Fous du roi. Mais je vous parle ici de la première traduction française intégrale, complétée d’une passionnante postface au cours de laquelle on apprend que ce roman de 600 pages fut d’abord une pièce de théâtre et a inspiré un film qui remportera l’Oscar du meilleur film en 1950. Autant dire que ce roman a marqué les esprits.

Lu aujourd’hui, il fait d’abord penser à Donald Trump. Car il est centré sur un politicien sans scrupules, surnommé « Le Boss », démagogue populiste convaincu de faire le bien. Ce Willie Stark nous fait voyager du Sud des États-Unis jusqu’à Washington et vaut d’autant plus le détour qu’il s’entoure d’une brochette de fidèles hauts en couleur (un garde du corps bègue, Sugar Boy, qui ne se sépare jamais de son flingue ; un exécuteur des basses œuvres, qui trahira le moment venu ; l’inévitable secrétaire amoureuse de son patron, forte personnalité qui concourra à la tragédie finale…). Cette ligne thématique est si riche qu’elle nourrira à elle seule le film tiré du livre, impitoyable document sur les mœurs politiques américaines.

Mais Tous les hommes du roi est aussi une poignante histoire d’amour, faite de moments de grâce, de contretemps et de malentendus. Je ne vous en dévoile pas l’issue, je signale seulement qu’une dizaine de pages semblent écrites par Proust, avec la majesté phrastique et le sens du Temps qui le caractérisent.

Ceci dit, le livre de Pen Warren est d’abord l’œuvre d’un homme du Sud qui médite sur le Mal et la rédemption. Cette dimension donne sa gravité au roman, sans pour autant le plomber. Car si ce récit regorge de réflexions philosophiques et de moments de poésie qui font penser à Moby Dick, il est aussi plein d’humour, de dialogues incisifs et de scènes cinématographiques. L’auteur ne renonce pas à prendre dix pages pour faire naître un sentiment ou aboutir à une chute, et trouve le moyen de ne pas écrire une ligne dénuée d’impact.

Autre facette de son talent, il crée des archétypes (le père nommé l’Avocat, l’amant maternel baptisé de Jeune Cadre, l’Ami d’Enfance…), mais aussi des personnages secondaires inoubliables comme cet ancien acrobate paralysé suite à une chute, devenu simple d’esprit et qui ne mange plus que du chocolat, introduit à l’occasion d’une scène pendant laquelle il crève l’écran.

Tous les hommes du roi est un grand livre, qui demande un peu de patience mais qui nous récompense pour notre attention.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (USA). Traduction : Pierre Singer.

Liens : le roman chez l’éditeur ; la collection des Grands Animaux ; tous nos articles sur des publications de Monsieur Toussaint Louverture dont l’hommage à l’éditeur par François Lechat.

Betty

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

La sortie dans la collection poche des éditions Gallmeister du roman de Tiffany McDaniel donne l’opportunité à tous ceux qui sont passés à côté de ce très beau livre lors de sa parution initiale en 2020 de le découvrir.

Betty, c’est l’histoire, inspirée de celle de la mère de l’auteure, d’une “petite indienne”, fille d’une mère blanche et d’un père cherokee dans l’Amérique des années 50 à 70. À travers ses yeux d’enfant puis d’adolescente se dévoile le racisme ordinaire dont elle et son père sont quotidiennement victimes et la relégation sociale qui en découle. Betty nous raconte la vie de cette drôle de famille entre ses nombreux frères et sœurs, une mère souvent distante et un père à qui elle ressemble tant. Au fur et à mesure surgiront un certain nombre de secrets familiaux, tragiques et étouffés.

Mais s’il y a du tragique, certes, dans cette histoire, il y a aussi et surtout beaucoup de poésie et c’est assurément ce qui fait la beauté puissante du roman. Le père Cherokee de Betty, dont la principale source de revenu est de vendre au voisinage ses tisanes et décoctions diverses, entretient en effet un lien fort avec la nature et les esprits qui l’habitent. Il initie sa fille à ce savoir et, à travers les histoires empreintes de culture indienne qu’il lui conte, l’aide à surmonter les chagrins et les drames qu’elle affronte. Entre un mensonge merveilleux et une vérité hideuse, que préfères-tu, lui demande-t-il ? On ne peut que choisir le mensonge merveilleux tant la poésie des histoires égrenées au fil de ces pages nous transporte dans un monde plus beau à défaut d’être vrai.

On pardonnera facilement à l’auteur quelques passages peut-être un peu trop explicatifs, notamment sur la condition des femmes et des filles dans la société extrêmement patriarcale de l’époque (passages par ailleurs édifiants…). De même, on lui pardonnera certaines phrases moins crédibles dans la bouche d’une enfant de neuf ans qu’elles ne le seraient sans doute dans celle d’une jeune fille, mais il est difficile de faire vieillir un personnage tout au long d’une histoire, à moins qu’il ne s’agisse là d’un biais de traduction. Il n’en demeure pas moins qu’on s’attache terriblement à cette famille Carpenter et on se laisse délicieusement bercer par la magique poésie de ce roman qui a récolté de nombreux prix à sa sortie.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : François Happe.

Lien : chez l’éditeur (coll. de poche).

Les femmes du North End

Katherena Vermette, Les femmes du North End, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Des Indiens ont quitté leurs réserves et se sont installés en ville. Autochtones ou métis, ils portent une carte les identifiant comme tels, ce qui leur assure certains droits mais ne leur garantit pas la paix. L’ordinaire des personnages de cette histoire est partagé entre des amitiés et des liens familiaux très forts, et des conditions de vie pas toujours très confortables, avec les effets en chaîne que l’on connaît : un malheur, la drogue, la délinquance, et plus de malheurs.

Le roman de Katherena Vermette, en développant une intrigue en partie policière (un événement, une enquête), nous plonge dans une ambiance singulière et dépaysante – pour nous qui ne sommes pas Canadiens –, mais universelle : ce que c’est qu’être une femme dans un monde dur, la nécessité de supporter les violences, la méfiance envers les hommes, la difficulté d’échapper à sa condition.

Les chapitres adoptent à tour de rôle le point de vue des différents personnages (essentiellement des femmes mais pas seulement), chacun délivrant sa part de l’histoire et la faisant avancer, et puisant de la force dans ses souvenirs. D’où d’intéressants flash-back grâce auxquels se reconstituent les liens familiaux et les amitiés de longue date, les accidents de vie expliquant les actions ou les réactions. Et si certaines sont prévisibles, dans les faits ou la psychologie des personnages, la tension dramatique ne faiblit pas et l’on est sans cesse plus désireux de savoir ce que l’autrice va faire de tous ces caractères dans les circonstances qu’elle a mises en place. La part policière participe de cette attente : à quoi le vieux et le jeune flic aboutiront-ils ? Les victimes pourront-elles se reconstruire ?

Un beau et habile roman sur les femmes, l’appartenance, la violence (sexuelle en particulier) et la puissance de l’amour intrafamilial.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Fournier.

Lien : chez l’éditeur.

Blackwater

Michael McDowell, Blackwater (six tomes), Monsieur Toussaint Louverture, 2022

— Par François Lechat

Encore une fois, Monsieur Toussaint Louverture s’est lancé dans une entreprise hors normes : mobiliser deux traductrices et une dizaine de collaborateurs pour publier la première édition française des six tomes de Blackwater, la saga de Michael McDowell.

Le nom de ce spécialiste de la littérature d’horreur ne vous dit peut-être rien, mais vous le connaissez sans doute comme scénariste : on lui doit le script de Beetlejuice et de L’Etrange Noël de Monsieur Jack, deux grands succès de Tim Burton. Blackwater, par contre, n’a jamais été adapté au cinéma, et il paraît en français quarante ans après sa rédaction et bien après la mort de l’auteur, qui était « industrieux, diligent et modeste » selon le portrait qu’en donne Monsieur Toussaint Louverture.

On retrouve dans Blackwater des touches de fantastique, et McDowell, qui sait ménager ses effets, ne nous épargne pas quelques frissons d’horreur. Mais cela reste discret, au début, et progressif, de sorte qu’on peut adorer sa saga sans aimer le fantastique. Car le thème principal de Blackwater est l’évolution d’une famille sur trois générations, sur fond de transformation des États-Unis de 1920 à 1970. Et sur fond, surtout, d’une nature sauvage, indomptable, incarnée ici par deux rivières qui traversent la ville de Perdido, en Alabama, et qui constituent des personnages à part entière – à titre d’indice, le premier tome de la saga s’appelle « La crue » et le dernier « Pluie »…

C’est à Perdido que vit la famille Caskey, exploitants aisés des bois environnants qui vont connaître une foule de péripéties et se signaler par d’étranges rapports humains, en particulier en ce qui concerne la place donnée aux enfants. Dirigés par une matriarche sans cœur, Mary-Love, rejoints par un personnage étrange, Elinor, les Caskey vivent sous le règne de femmes puissantes (Michael McDowell emploie déjà cette expression en 1982), traitent de façon respectueuse leurs domestiques noirs, mais sont aussi des Américains comme les autres, qui ne résistent pas aux sirènes de l’argent.

Leurs aléas ne fascinent pas d’emblée mais, comme dans toute bonne saga, les personnages au départ les plus quelconques deviennent attachants et familiers au fil des six tomes, et laissent une trace profonde dans la mémoire. Et ce d’autant plus que l’auteur distille savamment son suspense, accumule les événements et n’hésite pas à nous rappeler la noirceur qui traverse aussi cette famille sans pareille.

Une réussite à ne pas manquer, donc, en petits volumes offerts sous de somptueuses couvertures, comme toujours chez cet éditeur rare et audacieux.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Yoko Lacour et Hélène Charrier.

Liens : la série chez l’éditeur ; un article de François Lechat sur les éditions Monsieur Toussaint Louverture.

Skin

BB Easton, Skin (tome 2 de Sex/Life), Hachette, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Une brève de François Lechat

La traductrice est fâchée avec la conjugaison : elle confond régulièrement le passé simple et l’imparfait. Le héros, lui, est fâché tout court, skinhead effrayant qui sévit dans le lycée d’une banlieue pourrie aux États-Unis. Mais rien n’est jamais aussi simple qu’en apparence… Si vous aimez les ados, l’humour et les scènes trash, n’hésitez pas. Il y a même des sentiments, et des fulgurances.

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Bénédicte Bernier.

Liens : au Livre de Poche.

Ce genre de petites choses

Claire Keegan, Ce genre de petites choses, Sabine Wespieser, 2020 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Bill Furlong livre du charbon, du bois et tout ce qui permet de se chauffer aux habitants de New Ross, Irlande. Il a beaucoup de travail en ce début d’hiver. Il pourrait, et il voudrait se contenter de s’intéresser à son quotidien, à sa femme et ses filles, de faire en sorte qu’elles aillent bien. Mais — est-ce parce que c’est bientôt Noël ? — quelque chose le turlupine alors même qu’il préférerait ne pas y penser. Et puis quelque chose le met mal à l’aise…

C’est ce malaise (et le nôtre) qui fait toute l’histoire de ce court roman, simple et réussi, aux thèmes universels : l’importance, pour chacun, de ses origines, et le choix d’agir ou de laisser faire, d’être courageux ou lâche.

Une belle découverte, qui se dévore d’une traite et donne envie de lire d’autres récits de Claire Keegan.

Mais attention que la quatrième de couverture raconte toute l’histoire ou presque. La lire avant de lire le livre gâterait tout. Un roman, ça se découvre sinon rien !

Catégorie : Littérature étrangère (Irlande). Traduction : Jacqueline Odin.

Liens : Chez Sabine Wespieser ; au Livre de Poche.

La Rivière Pourquoi

David James Duncan, La Rivière Pourquoi,
Monsieur Toussaint Louverture, 2021
(1983 pour la première édition aux U.S.A., 1999 pour la première traduction en français chez Albin Michel)

— Par Catherine Chahnazarian

Gus Orvsiton a – c’est de famille – un goût immodéré pour la pêche. C’est un ours sauvage et poétique, aussi rationnel que délirant. Car, entre des parents très différents l’un de l’autre et un frère différent tout court, puis un ami original, Gus développe à la fois des connaissances pratiques voire terre-à-terre, un esprit scientifique salvateur et une sorte d’ouverture d’esprit à toutes les imaginations, croyances, fois et déités. Il nous raconte avec un bagou savoureux sa naissance, son enfance, son départ du nid familial et sa manière à lui de devenir un homme : ses expériences solitaires et sociales, ses obsessions et ses tentatives de rester sain d’esprit ; sa vie dans les paysages dynamiques de l’Oregon. Montagnes, forêts attirantes et rivières pleines de méandres, de rapides et de pools poissonneux constituent les décors de ses aventures concrètes (car Gus se mouille !) et spirituelles. Vous verrez que la pêche dans tous ses détails est un remarquable support pour ce qu’on pourrait qualifier de roman d’apprentissage, ouvrant sur l’action et la réflexion, le cocasse et le romantique. On rit, on craint, on espère, on passe par toutes sortes d’états avec ce personnage extraordinaire et improbable, admirablement construit, sans qu’à aucun moment il ne nous lasse ou déçoive. C’est que l’ensemble est riche et impliquant – et d’ailleurs un peu exigeant. La plume de David James Duncan – dont la traduction tient de l’exercice d’acrobatie — doit être saluée pour son originalité et sa capacité à nous ferrer en douceur et ne plus nous lâcher.

Catégories : Redécouvertes, Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Michel Lederer (revue et corrigée pour cette édition).

Lien : chez l’éditeur.

Lady Chevy

John Woods, Lady Chevy, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

Le mieux, pour donner la couleur de ce roman, est de laisser l’héroïne se présenter : « On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats. »

La campagne, en l’occurrence, c’est un bled perdu dans l’Ohio, qui a une particularité : on y exploite à tout va le gaz de schiste, ce qui rend l’eau imbuvable et qui est sans doute à l’origine des troubles neurologiques du petit frère de Chevy.

A partir de là, on peut imaginer un récit politique ou misérabiliste. Mais c’est plutôt un thriller qu’a composé John Woods, car il n’oppose pas de méchants industriels à de gentils citoyens paumés. Chevy va s’avérer bien moins timide et convenable qu’on pouvait le croire, et sa famille, comme sa petite ville, abrite quelques suprémacistes blancs radicaux qui ne sont pas seulement des brutes au front épais. L’un d’eux est même remarquablement lettré, ce qui n’en fait pas un ange pour autant.

Ce roman monte en puissance en même temps que son héroïne, confrontée à des dilemmes piégés, des conflits de loyauté et une incapacité croissante à distinguer les bons des méchants. On reste complice de Chevy jusqu’au bout, mais c’est bien l’ambivalence qui domine dans ce tableau d’une Amérique rongée par ses démons, évoquée dans un style direct et travaillé.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Diniz Galhos.

Liens : chez l’éditeur.

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