La Rivière Pourquoi

David James Duncan, La Rivière Pourquoi,
Monsieur Toussaint Louverture, 2021
(1983 pour la première édition aux U.S.A., 1999 pour la première traduction en français chez Albin Michel)

— Par Catherine Chahnazarian

Gus Orvsiton a – c’est de famille – un goût immodéré pour la pêche. C’est un ours sauvage et poétique, aussi rationnel que délirant. Car, entre des parents très différents l’un de l’autre et un frère différent tout court, puis un ami original, Gus développe à la fois des connaissances pratiques voire terre-à-terre, un esprit scientifique salvateur et une sorte d’ouverture d’esprit à toutes les imaginations, croyances, fois et déités. Il nous raconte avec un bagou savoureux sa naissance, son enfance, son départ du nid familial et sa manière à lui de devenir un homme : ses expériences solitaires et sociales, ses obsessions et ses tentatives de rester sain d’esprit ; sa vie dans les paysages dynamiques de l’Oregon. Montagnes, forêts attirantes et rivières pleines de méandres, de rapides et de pools poissonneux constituent les décors de ses aventures concrètes (car Gus se mouille !) et spirituelles. Vous verrez que la pêche dans tous ses détails est un remarquable support pour ce qu’on pourrait qualifier de roman d’apprentissage, ouvrant sur l’action et la réflexion, le cocasse et le romantique. On rit, on craint, on espère, on passe par toutes sortes d’états avec ce personnage extraordinaire et improbable, admirablement construit, sans qu’à aucun moment il ne nous lasse ou déçoive. C’est que l’ensemble est riche et impliquant – et d’ailleurs un peu exigeant. La plume de David James Duncan – dont la traduction tient de l’exercice d’acrobatie — doit être saluée pour son originalité et sa capacité à nous ferrer en douceur et ne plus nous lâcher.

Catégorie : Redécouvertes. Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Michel Lederer (revue et corrigée pour cette édition).

Liens : chez l’éditeur.

Lady Chevy

John Woods, Lady Chevy, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

Le mieux, pour donner la couleur de ce roman, est de laisser l’héroïne se présenter : « On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats. »

La campagne, en l’occurrence, c’est un bled perdu dans l’Ohio, qui a une particularité : on y exploite à tout va le gaz de schiste, ce qui rend l’eau imbuvable et qui est sans doute à l’origine des troubles neurologiques du petit frère de Chevy.

A partir de là, on peut imaginer un récit politique ou misérabiliste. Mais c’est plutôt un thriller qu’a composé John Woods, car il n’oppose pas de méchants industriels à de gentils citoyens paumés. Chevy va s’avérer bien moins timide et convenable qu’on pouvait le croire, et sa famille, comme sa petite ville, abrite quelques suprémacistes blancs radicaux qui ne sont pas seulement des brutes au front épais. L’un d’eux est même remarquablement lettré, ce qui n’en fait pas un ange pour autant.

Ce roman monte en puissance en même temps que son héroïne, confrontée à des dilemmes piégés, des conflits de loyauté et une incapacité croissante à distinguer les bons des méchants. On reste complice de Chevy jusqu’au bout, mais c’est bien l’ambivalence qui domine dans ce tableau d’une Amérique rongée par ses démons, évoquée dans un style direct et travaillé.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Diniz Galhos.

Liens : chez l’éditeur.

Le Pavillon des combattantes

Emma Donoghue, Le Pavillon des combattantes, Presses de la cité, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Sous ce titre français peu attirant se cache un roman prenant, poignant, parfaitement documenté.

Halloween 1918, Dublin. La première guerre mondiale se termine, même si le commun des mortels n’est pas encore au courant. Mais un combat, qui s’avérera beaucoup plus meurtrier, se joue : la pandémie de grippe noire que nous appellerons grippe espagnole.

Julia, 30 ans, infirmière sage-femme, vit avec son frère rentré mutique de la guerre, victime de ce qu’on ne nomme pas encore stress post traumatique. Elle devient pour trois jours la responsable — car seule soignante encore présente — d’un service annexe de la maternité de l’hôpital de Dublin, où l’on accueille les femmes prêtes à accoucher mais porteuses de la grippe. Le challenge est d’essayer de sauver les mères malades et leur bébé. On va lui adjoindre Birdie, une jeune orpheline hébergée dans une institution proche de l’hôpital, tenue par des sœurs. Birdie n’y connaît rien ni en grossesse, ni en accouchement, mais elle est vive et pragmatique. En cas de gros soucis, elles peuvent faire appel au Dr Lynn, obstétricienne chevronnée (qui a vraiment existé), mais qui est recherchée par la police pour avoir participé à des manifestations du Sinn Fein.

C’est un combat contre la maladie, avec quasiment rien pour soigner, à part l’aspirine (peu recommandée avant un accouchement), les cataplasmes et le whisky — Irlande oblige. Les femmes sont usées par la maladie, la guerre, la malnutrition et les grossesses à répétition : des accouchements violents avec un manque de moyens patent. Dans ce chaos, l’amitié naît entre Julia et Birdie, qui va finir par confier ses conditions ignobles de vie.

Certaines pages sont particulièrement dures à lire, car l’autrice ne nous cache rien des souffrances de la maladie et des techniques d’accouchement de l’époque. Mais ce roman est aussi un condensé de la société irlandaise : la toute-puissance de l’église et du mari, la pauvreté qui gangrène le pays. Un beau portrait de femme, un bel hommage aux soignantes — qui a été écrit avant le début de la pandémie actuelle.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande-Canada). Traduction : Valérie Bourgeois.

Liens : chez l’éditeur.

Qui gagne perd

Donald Westlake, Qui gagne perd, Payot & Rivages, 2021

— Par François Lechat

Cette traduction tardive (le livre date de 1969) de feu Donald Westlake est franchement réjouissante.

Le titre dit tout, si on en devine la teneur burlesque. Le narrateur, chauffeur de taxi à New York, reçoit en guise de pourboire un bon tuyau sur un cheval à jouer gagnant, et le cheval remporte effectivement la course. Mais quand notre homme se rend chez son bookmaker pour encaisser ses 930 dollars de gains, il le découvre mort dans l’entrée, baignant dans son sang, la poitrine perforée par un gros calibre.

Non seulement notre parieur ne sait plus trop qui pourra le payer, du coup, mais, ce qui est plus gênant, tout le monde le soupçonne d’avoir trempé dans ce meurtre : la police, la sœur du défunt et deux gangs rivaux dont chacun croit qu’il a refroidi le bookmaker pour le compte de l’autre bande. Commence ainsi une folle cavalcade, remplie de scènes désopilantes racontées à froid, qui s’enchaînent sur un rythme frénétique et qui auraient pu constituer un scénario parfait pour le Woody Allen de la grande époque.

C’est de la littérature légère, sans prétention, mais très réussie et parfaitement savoureuse.

Catégorie : Redécouvertes – Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

La ferme des animaux

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

George Orwell, La ferme des animaux, Secker & Warburg, 1945

— Par François Lechat

La ferme des animaux est un roman à clé, et il est donc tentant de le raconter deux fois : d’en résumer les événements, puis d’indiquer à quoi ils correspondent. Car au XXIe siècle, il ne va pas de soi que, dans cette ferme où les animaux ont chassé leur maître et vivent désormais en autarcie, on rejoue la révolution russe de 1917 en présentant ses protagonistes sous les traits d’animaux domestiques, en particulier deux cochons, Boule de Neige et Napoléon, représentant Trotski et Staline. Et on pourrait aller loin dans cette direction, car Orwell brasse les principales péripéties qui ont marqué la Russie communiste, des procès de Moscou aux accords de Yalta en passant par le pacte germano-soviétique ou par l’instauration d’organes de propagande. Mais au fond, ce n’est pas l’essentiel. Car sous le titre d’Orwell, La ferme des animaux, figure la mention « Fable », et c’est bien de cela qu’il s’agit.

D’une voix douce, délicate, pleine d’empathie et en jouant sur des allusions limpides, Orwell raconte une histoire immémoriale. Un peuple délivré, décidé à construire son bonheur dans la liberté et l’égalité, qui travaille dur pour y arriver (à l’instar de Malabar, le cheval de trait qui nous arrachera des larmes), mais qui se laissera petit à petit dominer par les plus malins, les plus cyniques, les plus brutaux. Pas par bêtise, plutôt par excès de confiance, parce que les personnes honnêtes n’imaginent jamais ce que les malhonnêtes sont capables d’inventer. Par-delà les contrepoints précis avec l’Histoire, c’est cette fable que tisse Orwell, et elle est à la fois savoureuse et triste à mourir. Car dès le premier jour, Napoléon/Staline s’arrange pour détourner le lait de la ferme à son seul profit, ce qu’Orwell indique tout en finesse : « Aussi les animaux gagnèrent les champs et ils commencèrent la fenaison, mais quand au soir ils s‘en retournèrent ils s’aperçurent que le lait n’était plus là. » Ce sont de petits glissements de ce genre qui font tout le sel de La ferme des animaux : le communisme est mort lorsque le 7e commandement de la ferme, « Tous les animaux sont égaux », est remplacé par son frère presque jumeau, « Tous les animaux sont égaux mais certains sont plus égaux que d’autres » – les maîtres du régime, qui se vautrent dans leurs privilèges.

Comment en arrive-t-on là ? Même si vous ne connaissez rien de la grande Histoire, vous le comprendrez en lisant Orwell.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Jean Queval.

Liens : en Folio.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis, 1960

– Par Catherine Chahnazarian

Ce court récit, drôle et cultivé, se lit avec autant de plaisir pour la trame romanesque que de délectation pour l’exercice historique. Les rebondissements, l’humour et les anachronismes font de cette lecture un pur moment de bonheur.

Ernest, le narrateur, nous raconte sa jeunesse : son père, un chercheur insatiable, génial inventeur du feu, tient absolument à faire évoluer l’espèce — humaine ou presque. Car oui, nous sommes dans la préhistoire. Les personnages sont des pithécanthropes, singes à peine descendus des arbres, proies des lions et des chacals sur une terre que se partagent les glaces et les volcans.

Pourquoi j’ai mangé mon père est une référence dans son genre : c’est à la fois un roman très documenté sur l’évolution et un miroir amical qui nous est tendu.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Vercors et Rita Barisse.

Liens : chez Actes Sud ; en Pocket. En anglais, What we did to father a été réédité sous les titres The Evolution Man puis How I ate my father (disponible chez Penguin).

Vent d’Est, vent d’Ouest

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Pearl Buck, Vent d’Est, vent d’Ouest, John Day Cy, 1930, Stock, 1932

— Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine a parlé de commenter un livre ancien pour Noël, j’ai très vite pensé à Vent d’Est, vent d’Ouest de Pearl Buck, qui a beaucoup marqué l’adolescente occidentale que j’étais. J’ai aussi choisi ce livre par rapport à ce que la Chine est devenue en quelques décennies et au grand écart entre les deux époques, celle du livre et celle d’aujourd’hui.

Kwei-Lan, jeune fille de la haute société chinoise du début des années 1920, n’a été élevée et éduquée que dans un but : se marier, donner un fils à son mari – seigneur et maître – et enchanter ses sens : la vue par un maquillage parfait, de ravissantes robes en soie brodée et des pieds petits au possible ; l’ouïe en le charmant par la musique, le chant et la poésie, et le goût avec des plats raffinés.

Mais son jeune époux, médecin, a fait douze ans d’études en occident et s’il a accepté ce mariage arrangé, il désire une épouse plus moderne et semble fermé à tout ce que la jeune femme lui offre. Il désire qu’elle se débande les pieds… Elle finira par accepter au prix de mille souffrances.

Tout commence à aller mieux, mais le scandale éclate car le frère de Kwei-Lan ose rentrer des USA avec une américaine épousée sans l’accord de ses parents.

Pearl Buck nous montre, avec une magnifique écriture, poétique, ciselée et colorée, un monde qui va disparaître : l’Empire du Milieu est déjà une république, même si rien n’a encore changé…

Catégorie : Littérature étrangère (États-Unis). Traduction : Germaine Delamain.

Liens : Pearl Buck a écrit plusieurs romans sur la Chine, qui sont disponibles au Livre de Poche : Vent d’Est, vent d’Ouest (préface de Marc Chadourne), les autres.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Lionel Shriver, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, Belfond, 2021

— Par François Lechat

A ma connaissance, Lionel Shriver n’a jamais fait aussi bien que son premier roman, Il faut qu’on parle de Kevin, qui était saisissant. Mais son dernier est très réussi, et ferait figure de révélation si on ne connaissait pas déjà l’autrice.

Le thème principal, rarement traité, est on ne peut plus contemporain : le culte de la performance sportive qui obsède les Américains et qui tend à se répandre aussi en Europe. Lionel Shriver l’aborde sous l’angle d’un couple vieillissant qui évolue à fronts renversés. Serenata doit cesser son jogging quotidien tandis que Remington, son mari casanier, se lance dans le marathon puis le triathlon, ce qui donne lieu à des analyses à froid teintées d’humour et à des escarmouches conjugales qui ne manquent pas de piquant.

Mais Lionel Shriver élargit la focale en montrant quelle folie collective s’est emparée des États-Unis. Avec la finesse d’une sociologue, elle suggère que ce culte de la performance permet de s’abandonner à une nouvelle forme d’obéissance, celle que l’on doit à un coach qui traite ses clients comme des enfants. C’est d’autant plus réussi que le mari de Serenata se détache de sa femme à force de ne plus penser qu’au sport, mais en souffre et l’aime toujours : c’est aussi du ciment et de l’usure du couple qu’il est question ici. Et d’encore au moins deux autres thèmes, l’effrayant confort intellectuel apporté par une Église rétrograde et illuminée, ainsi que la vogue du wokisme, cette hyper-vigilance des minorités à l’égard du plus petit indice de discrimination. C’est d’ailleurs parce que Remington en a fait les frais qu’il s’est lancé à corps perdu dans le marathon : il lui fallait se purifier d’une accusation injuste évoquée par petites touches au début du roman, puis décrite par le menu au cours d’un chapitre aussi drôle que glaçant.

Beaucoup de thèmes, donc, pour un seul livre. Mais qui n’empêchent ni l’humour, ni l’empathie, ni la fluidité. Le dernier Lionel Shriver montre qu’on peut faire un excellent roman avec beaucoup d’intelligence.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Catherine Gibert.

Liens : chez l’éditeur.

Petits secrets, grands mensonges

Liane Moriarty, Petits secrets, grands mensonges, Albin Michel, 2016 (disponible en Livre de Poche)

— Par François Lechat

Quelque part au bord de l’océan, en Australie, toute une petite communauté gravite autour de l’école locale, qui a connu un drame surprenant : quelqu’un est mort lors de la fête annuelle de l’établissement.

Liane Moriarty dévoile le plus tard possible l’identité de la victime et les conditions de son décès. Tout en distillant par petits bouts, et sur le ton de l’humour, une partie des témoignages recueillis par la police, elle reconstitue les mois qui ont précédé le drame. Nous découvrons ainsi une fameuse palette de petits et de grands bourgeois en tout genre, attachants ou ridicules, méprisants ou empathiques, sincères ou retors. Et, pour la plupart d’entre eux, englués dans des secrets ou des mensonges qui donnent son titre et sa couleur au livre.

J’avoue que je n’attendais rien d’autre de ce roman qu’un divertissement léger, générateur du plaisir un peu coupable de regarder par le trou de la serrure. Mais outre qu’on accroche immédiatement et que le style comme les dialogues sont très enlevés, la psychologie des personnages s’avère, au fil du récit, plus fine qu’on ne pouvait s’y attendre. Ce n’est pas de la grande littérature, plutôt un scénario idéal pour une série télévisée au long cours (570 pages, tout de même). Mais c’est amusant, parfois touchant, très réaliste et, au total, drôlement réussi dans son genre. Avec une belle brochette de personnages féminins, ainsi que d’enfants qui ne sont pas seulement là pour le décor.

Catégorie : Policiers et thrillers (Australie). Traduction : Béatrice Taupeau.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui brûle

Paula Hawkins, Celle qui brûle, Sonatine, 2021

— Par François Lechat

J’avais beaucoup aimé La fille du train, succès planétaire qui a révélé Paula Hawkins. J’en garde le souvenir d’un thriller à suspense, d’une héroïne complexe et attachante et d’images hallucinatoires dont on ne savait pas si elle étaient dues à l’alcool, à un dérèglement psychique ou à la réalité.

A bien des égards, on retrouve les mêmes ingrédients dans Celle qui brûle, nouveau thriller qui confirme l’intérêt de l’auteur pour des personnages féminins cabossés par la vie. Il y en a même trois, ici, toutes les trois en colère et toutes liées, d’une manière ou d’une autre, à un étrange assassinat.

S’il m’a diverti, car il ménage un réel suspense et un beau coup de théâtre, ce dernier livre m’a pourtant un peu déçu. En y réfléchissant, je crois qu’il est trop prévisible. La construction est complexe, avec trois focalisations parallèles, mais on a vite compris la manière dont le récit allait progresser. Et l’insertion, entre différents chapitres, d’extraits d’un texte en italiques dont l’auteur n’est pas dévoilé tombe à plat, car on comprend trop vite le lien entre ce texte adjacent et le récit principal. Paula Hawkins brosse fort bien ses personnages, réussit ses dialogues et maîtrise son tableau. Mais il manque à son dernier roman un brin de folie ou d’authenticité, quelque chose de vivant qui briserait cette trop belle construction.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Corinne Daniellot et Pierre Szczeciner.

Liens : chez l’éditeur ; interview France Inter.

Trio

William Boyd, Trio, Seuil, 2021

— Par François Lechat

En trois grandes parties sobrement intitulées « Duplicité », « Évasion » et « Capitulation », William Boyd confronte ses héros aux conséquences de leurs secrets. Il est évidemment question d’adultère, mais pas seulement : si les héros ne sont qu’au nombre de trois, d’où le titre du roman, ils se débattent avec des secrets très différents entre eux. C’est un des points forts de ce roman : multiplier les situations et les motifs de fragilité tout en faisant graviter tous les personnages autour d’un point focal, le tournage d’un film dans la station balnéaire de Brighton pendant l’été 1968. Les méandres et les métiers du cinéma s’invitent donc dans l’intrigue avec tout ce qu’ils ont de savoureux, apportant une perpétuelle légèreté à ce qui aurait pu être traité sur le ton du drame. Et l’on apprécie aussi, évidemment, l’atmosphère british de l’ensemble, toujours dépaysante, comme la qualité des dialogues et celle de la construction du récit, qui est à la fois fluide et complexe. Une réussite, donc, à tel point qu’on peut avoir l’impression d’une certaine superficialité, qui n’est que le revers de l’élégance.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Perrin.

Liens : chez l’éditeur.

La vie en chantier

Pete Fromm, La vie en chantier, Gallmeister, 2019

— Par Brigitte Niquet

Voilà un livre hors normes, qui débute un peu comme un conte de fées moderne. Marnie et Taz sont jeunes et beaux, un peu immatures, ils s’aiment à la folie et s’occupent de retaper une vieille maison pour en faire leur nid d’amour. Ça n’avance pas vite (trois ans de chantier, déjà !), mais ils ont tout leur temps. Croient-ils. Car voilà que Marnie chuchote à l’oreille de Taz la phrase-code fatidique sur laquelle ils se sont mis d’accord : « L’aiglon a atterri ». Autrement dit, Marnie est enceinte. C’est un peu tôt, mais quoi ? À coeur vaillant, rien d’impossible. Ils mettent les bouchées doubles pour la maison, un peu coincés quand même par le manque d’argent et l’ampleur de la tâche. Mais une petite fille est annoncée, c’est l’essentiel, et elle s’appellera Midge. Ainsi en a décidé sa mère. Elle va naître dans un joyeux foutoir mais tout va bien.

A vrai dire, bien que séduit par la force de vie qui émane de la jeune femme et amusé par la fausse décontraction de Taz, le lecteur se dit que les péripéties de la vie conjugale et, sans doute ensuite, celles de la vie avec un nouveau-né ne sauraient le retenir au-delà d’une cinquantaine de pages. Qu’il se rassure. Un événement brutal va tout remettre en cause : Marnie meurt en couches et Taz se retrouve veuf, seul chez lui dans une maison en chantier, avec un bébé qu’il est censé nourrir, changer, baigner, etc. A priori, mission impossible pour ce jeune homme insouciant bombardé tout d’un coup responsable de nursery. Les 350 pages restantes (sur 384) sont l’histoire de ce couple bancal mais fusionnel Midje/Taz, auquel viennent s’ajouter des personnages secondaires très attachants, pas banals pour un sou et aux réactions parfois surprenantes. On ne s’ennuie pas un instant, d’autant que le style de l’auteur est souvent franchement désopilant, brasse pêle-mêle les bons sentiments et les moins bons, et qu’on est presque déçus que le livre s’arrête : on en aurait bien repris une tranche !

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Juliane Nivelt.

Liens : chez l’éditeur.

Billy Wilder et moi

Jonathan Coe, Billy Wilder et moi, Gallimard, 2021

— Par François Lechat

Il y a donc au moins deux Jonathan Coe. Celui du Cœur de l’Angleterre et d’autres romans choraux qui tissent une intrigue complexe autour de personnages croqués sur le vif, par touches incisives et allusives ancrées dans la vie tumultueuse de vraies gens. Et il y a celui de Billy Wilder et moi, roman à l’écriture classique, au tempo paisible, centré sur une figure majeure du cinéma mondial et sur des thèmes plus graves tels que la Shoah, l’effondrement de l’Europe, le passage du temps, l’emprise des financiers sur la culture, le déclin dû à l’âge et au choc des générations, les affres de la création… Mais ces thèmes s’inscrivent dans un récit plaisant car focalisé sur le cinéma et, en particulier, sur le tournage de l’avant-dernier film de Billy Wilder, Fedora, ce qui nous permet de côtoyer Marthe Keller, William Holden, Henry Fonda ou encore Al Pacino, ce qui n’arrive pas tous les jours. Sur cette trame inattendue Jonathan Coe fait toujours preuve d’humanité et de finesse, mais il s’adresse à un public disons… plus posé.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Marguerite Capelle.

Liens : chez l’éditeur.

Affamée

Raven Leilani, Affamée, Le cherche midi, 2021

— Par François Lechat

Contrairement aux apparences, elle n’est pas vraiment affamée de sexe, la narratrice afro-américaine de ce premier roman qui a secoué les États-Unis. Elle est surtout jeune, à la limite de la pauvreté, et enragée de devoir se battre pour conquérir sa place dans la société alors que d’autres, mieux nés et à la peau plus claire, lui passent systématiquement devant. Alors quand elle rencontre, non plus un de ses collègues amateurs de coups d’un soir mais un Blanc installé et plus âgé, elle s’attache et s’accroche. Même lorsqu’il lui propose, non pas un banal adultère, mais de venir s’installer avec sa femme et sa fille dans leur maison. Commence alors un étrange ballet, d’autant plus étrange que la fille préadolescente est Noire et adoptée. La complicité entre les dominés (les femmes, les Noirs, les précaires) va-t-elle l’emporter, ou les rapports de race, de classe et de genre sont-ils trop complexes et viciés pour ménager une issue aussi heureuse ? C’est un des enjeux de ce roman pas banal, à la fois subtil et rugueux, et dont l’héroïne, folle de peinture, se fie à ses pinceaux pour comprendre ce qui lui arrive.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Nathalie Bru.

Liens : chez l’éditeur.

Conversations entre amis

Sally Rooney, Conversations entre amis, “Points”, 2021

— Par François Lechat

On parle beaucoup, dans ce roman très contemporain qui met aux prises quatre personnages des milieux artistiques de Dublin : deux anciennes amantes et un couple hétéro pas totalement accordé, ce qui ouvre beaucoup de possibilités amoureuses et de questionnements existentiels. Sally Rooney a choisi d’en suivre le fil sur le mode de la légèreté, au risque, pendant un certain temps, de donner une impression de déjà vu, même si ses personnages sont attachants et bien campés. L’intrigue accroche tout du long, mais prend vraiment son envol dans le dernier tiers, quand la narratrice (une des deux anciennes amantes) commence à être en butte à des problèmes qui s’emboîtent et menacent de la faire sombrer, la rendant peu à peu pathétique et extrêmement touchante. C’est une réussite, de ce point de vue, car le lecteur est pris à un jeu que rien ne laissait présager et qui l’arrache à son confort.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Sœurs

Daisy Johnson, Sœurs, Stock, 2021

— Par François Lechat

Ce roman anglais impeccablement traduit nous fait vivre au plus près les émotions de Juillet, jeune fille née moins d’un an après sa sœur, Septembre, et qui s’est toujours soumise aux caprices et à la protection perverse de son aînée.

Dans une maison retirée de la campagne anglaise, Juillet subit les conséquences d’un drame récent dont elle a été l’épicentre, qui déstabilise sa mère, devenue fantomatique, et qui remet en jeu ses relations avec sa sœur, son double écrasant et fascinant dont elle devrait se libérer. La tension est d’autant plus forte que la maison où se situe le récit est pleine de souvenirs, notamment du père des jeunes filles, et semble vivre sa propre vie, entre phénomènes étranges et sensations étouffantes.

Une seule réserve : le coup de théâtre qui fait rebondir l’intrigue et la rend encore plus riche ne paraît pas vraiment crédible, compte tenu de ce qui le précède. Mais cela ne doit pas vous détourner de ce roman subtil et travaillé, où toutes les émotions sont à fleur de peau. Une superbe évocation des rapports d’emprise qui peuvent se déployer entre deux sœurs, pour peu que l’amour se conjugue avec la fragilité.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Ce lien entre nous

David Joy, Ce lien entre nous, Sonatine,2020

— Par François Lechat

Les histoires de vengeance sont terribles, car on s’identifie à tous les personnages. Au justicier vengeur qui, même s’il est cruel et redoutable, comme ici, nous touche par sa souffrance, par ce qu’il a perdu. Et à ceux dont il se venge, qui ne sont pas forcément coupables de ce qu’il leur reproche, et dont on ne veut pas qu’ils deviennent des victimes à leur tour. A cette trame classique s’ajoute le fait, en l’occurrence, que le justicier n’est pas seulement une brute effrayante : il est aussi sensible, grand lecteur de la Bible, et plein de finesse. Il comprend que nous sommes tous pareils, dépendants d’une personne sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, rendus à la fois forts et fragiles par ce lien entre nous et l’être aimé. Notre justicier osera-t-il les trancher, tous ces liens, pour assouvir sa vengeance, pour compenser sa propre perte ? C’est la question posée par David Joy dans ce roman au ton prophétique, situé dans les Appalaches, et qui pourrait donner lieu à un formidable film hollywoodien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Marilou est partout

Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020

— Par François Lechat

Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.

Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »

Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur ; l’article de L’Obs.

Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

— Par Brigitte Niquet

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

Liens : chez l’éditeur.

Trois petits tours et puis reviennent

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.

Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est toute en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

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