Happycratie

Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, Premier Parallèle, 2018

Par François Lechat.

Ce livre est écrit par des universitaires pour des non-universitaires : son objectif est de faire la critique scientifique d’une soi-disant science, la « psychologie positive », ou science du bonheur. Bien entendu, l’affaire est d’abord américaine : c’est aux États-Unis surtout que cette escroquerie connaît un succès fulgurant, et c’est pour qualifier la situation américaine que le livre porte comme sous-titre « Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Mais si nous n’en sommes pas là en Europe, nous en prenons le chemin, comme le montrent toutes ces injonctions qui nous sont faites d’être « épanouis », de nous « réaliser », de « gérer nos émotions », de rester « positifs », de trouver notre « voie » ou notre « Moi profond », de « cultiver notre trésor intime »…

Comme le montrent très bien les auteurs, l’injonction à être heureux sert deux types d’intérêts. Elle est au cœur d’un marché florissant, elle fait vivre une foule de revues, de chaînes de télé, de coachs, de psys, de gourous en tout genre, qui profitent du fait que, étant donné que nous devons impérativement être heureux, nous souffrons de ne pas l’être pleinement, nous sommes prêts à écouter ceux qui nous disent comment faire et à les payer pour ça. Et la même injonction sert aussi les employeurs, car un individu en quête de bonheur est un individu autonome, qui se prend en main, qui se motive par soi-même, qui prend ses responsabilités, qui se remet en question pour s’améliorer sans cesse, qui s’en veut de ses échecs et tente de s’améliorer par ses propres moyens… – l’employé rêvé, en somme, qui ne met jamais son patron ou le système économique en cause.

A travers la dissection d’une fausse science dont les ficelles laissent pantois, les auteurs nous invitent à ne pas écouter le psychologisme ambiant et, en quelque sorte, à nous révolter contre ceux qui nous veulent du bien. Cette réflexion va dans le même sens que celle de Jean-Pierre Le Goff dans Malaise dans la démocratie, dont j’avais déjà recommandé la lecture.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Happycratie chez l’éditeur ; Malaise dans la démocratie par François Lechat.

Trois étages

Eshkol Nevo, Trois étages, Gallimard, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un immeuble relativement cossu de la banlieue de Tel Aviv, trois étages, trois chapitres, trois quasi nouvelles tant les trois récits sont peu interactifs.

Au premier, un jeune couple avec deux enfants en bas âge. Le père Arnon, ancien militaire, se confie, dans un monologue à un ancien ami, de l’obsession qui l’habite vis à vis de son voisin, un vieux monsieur qui garde souvent leurs enfants.

Au second, un autre couple. L’épouse Hani, bien qu’ayant fait des études supérieures, reste  à la maison pour les enfants et  s’ennuie. Tellement seule, on la surnomme la Veuve, car son époux est tout le temps en voyage d’affaires. Elle se confie par lettre à sa meilleure amie, partie vivre aux USA, de l’arrivée impromptue d’un membre un peu sulfureux de la famille.

Au troisième, Deborah, juge à la retraite, veuve depuis un an, voit sa vie chamboulée et décide de parler à son mari défunt par l’intermédiaire d’un répondeur (où sa voix est enregistrée), par une multitude de courts messages.

Trois monologues, trois confessions. Les récits montent crescendo, laissant à la fin de chacun un certain malaise. L’écriture est fluide, aisée à lire. Nevo dresse un portrait ironique et critique de la société israélienne, toujours hantée par la Shoah et qui se cherche. Les pulsions cachées, la solitude urbaine,  la place et le rôle des femmes qui semblent avoir, jeunes, une certaine liberté, notamment lors de leur long service militaire, mais qui doivent aussi être des « mamas juives » donc parfaites.

Les trois chapitres suivent aussi le schéma freudien du « Ça », du « Moi » et du « Surmoi », mais n’ayant pas fait psychanalyse première langue, je ne l’ai compris qu’au troisième récit.

Premier roman israélien que j’ai l’occasion de lire. Plutôt une réussite.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction : Jean-Luc Allouche.

Liens : chez l’éditeur.

Vers la beauté

David Foenkinos, Vers la beauté, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Qui est finalement le principal personnage de cette histoire ? Antoine, professeur d’histoire de l’art, brillant et apprécié, qui doit quand même avoir une sérieuse raison pour abandonner d’un jour à l’autre ses étudiants et postuler à la fonction de simple gardien de salle de musée ?

Le lecteur pressent bien sûr un drame personnel dans la vie d’Antoine quand l’action est soudain relancée dans une autre direction avec l’apparition d’un second personnage qui éclipse momentanément Antoine et accapare alors tout notre intérêt et touche notre sensibilité.

Les destins se croisent évidemment et à la suite de Mathilde, DRH au musée d’Orsay qui s’attache aux pas d’Antoine, on découvre que sa décision insensée avait bien un sens.

L’art guérit-il les blessures et la contemplation de la beauté peut-elle être un exutoire à une situation traumatisante ?

Ce roman n’est sans doute pas le meilleur de Foenkinos, ce qui ne signifie pas qu’il soit médiocre. Il se lit avec plaisir, sa construction est assez originale et il aborde avec délicatesse et humanité un thème qui ne peut laisser indifférent.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le malheur du bas

Inès Bayard, Le malheur du bas, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Voici un roman réaliste et cru dont le sujet a tout pour déranger : le viol et ses conséquences. Du point de vue littéraire, il est assez moyen, mais du point de vue humain, sacrément courageux. Inès Bayard s’est lancée dans une description détaillée et glaçante de la descente aux enfers de son héroïne, elle s’est investie dans sa souffrance et mène son propos sans faillir, jusqu’au bout, ce qui suscite le respect. Le déroulement comme la psychologie manquent un peu d’originalité, le style aussi ; il y a des explicitations inutiles, quelques lieux communs dont on se passerait bien et l’une ou l’autre situation invraisemblable. Mais, pour un premier roman, quel cri !

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un cri sous la glace

Camilla Grebe, Un cri sous la glace, Calmann-Lévy, 2017 (Poche 2018)

Par François Lechat.

Avec la mode du polar nordique, on commence à publier du moins bon. Celui-ci remplit son contrat sur un point : dès les premières pages et jusqu’à la fin on a envie de savoir qui est l’assassin et même, après quelque temps, qui est la victime (car il y a un doute). Et on suit l’histoire sans peine, aidé par un style simple et une construction légèrement sophistiquée mais limpide. Le problème est que cette simplicité confine à la platitude, et que l’auteur use de ficelles pour donner de l’épaisseur à ses personnages (flash-backs, ambiance hivernale et problèmes existentiels). Et, surtout, qu’on devine le dénouement 70 pages avant la fin, ce qui est ballot. A lire pour s’aérer le cerveau, sans plus.

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de poche.

Les chemins de la haine

Eva Dolan, Les chemins de la haine, Liana Levi, 2018

Par Jacques Dupont.

« Pas de corps reconnaissable, pas d’empreintes, pas de témoin. L’homme brûlé vif dans l’abri du jardin des Barlow est difficilement identifiable. Pourtant la police parvient assez vite à une conclusion : il s’agit d’un travailleur immigré estonien. »  J’ai mis des guillemets, parce que c’est le début du quart de couverture, et je l’ai copié parce que je ne pourrais pas mieux faire que l’éditeur. Il s’agit d’un roman policier, le premier de l’Anglaise Eva Dolan. Une belle réussite, à lire sans s’interrompre : nombre de personnages apparaissent au fil de l’histoire, qui va se complexifiant – mais demeure très maîtrisée par l’auteur. Rien à dire sur le style – toute l’énergie est passée dans l’efficacité du récit.

J’attends à présent l’adaptation télé. L’histoire la mérite, et les Anglais ont ce chic de s’autoriser des acteurs « tronchus », des accents inouïs, et de sublimer les décors les plus banals (« Broadchurch » est ici une référence). Bientôt sur Netflix ?

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Lise Garond.

Liens : chez l’éditrice.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

Idiotie

Pierre Guyotat, Idiotie, Grasset et Fasquelle, 2018

Par Jacques Dupont.

La quatrième de couverture annonce une tranche d’autobiographie de l’auteur – bien connu – du Tombeau pour 500.000 soldats, lequel date de 1963. Idiotie débute en 1958, l’auteur a 18 ans. Il a fui le domicile paternel, et erre dans Paris. En 1960, il sera appelé et partira pour l’Algérie. En 1962, il est arrêté par la sécurité militaire, pour atteinte au moral de l’armée et possession de livres et de journaux interdits, puis mis au secret, enfermé, perpétuant – au fond – la tradition d’insoumission de sa famille, qui compta de nombreux résistants.

Cette histoire – bien pleine – j’en ai pourtant abandonné la lecture. Pour cause de style : pas que Pierre Guyotat en manque, mais parce qu’il en a trop, et que le style est maniéré et répétitif. C’est-à-dire alambiqué, et il sublime le goût des déjections de l’auteur : merde, foutre, pisse. Nauséabond, certes, mais surtout convenu. Freud a écrit « Analyse sans fin ». C’est de cela qu’il s’agit, d’une analyse infinie, d’une névrose précieuse, enkystée, qui ne se traverse pas.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les Illusions

Jane Robins, Les Illusions, Sonatine, 2018

Par Brigitte Niquet.

Stigmatisés par le fameux cri de Gide « Familles, je vous hais », les conflits familiaux ne cessent d’être une source de questionnement et d’inspiration pour les écrivains et, parmi les casus belli, la gémellité et ses mystères tiennent le haut du pavé. Les Illusions s’inscrit dans cette continuité et constitue même un paroxysme du genre, car si la relation duelle des « monozygotes » n’est jamais simple, celle de Tilda et Callie est plus que tordue. Certes, il y a toujours dans les couples de jumeaux, dit-on, un dominant et un dominé, mais ici on touche à l’acmé du délire d’identification : depuis l’enfance, Callie idolâtre sa sœur, à qui tout réussit alors qu’elle-même se considère comme une ratée, et dans son désir de lui ressembler, voire de se fondre en elle, elle va jusqu’à se nourrir d’elle, au sens propre du terme : tout, elle ingurgite tout ce qui vient de sa sœur, rognures d’ongles, cheveux laissés sur la brosse, dents de lait même, etc. À l’âge adulte, ce lien qui étrangle les deux protagonistes plus qu’il ne les relie semble se distendre, du  moins pour Tilda qui vit sa vie et devient une jeune actrice célèbre, essayant par tous les moyens de mettre du large entre elle et son encombrante jumelle, tandis que Callie végète et continue à se complaire dans son rôle de décalcomanie. Mais voilà que Tilda rencontre et épouse Félix, un riche banquier, au grand dam de Callie qui le considère aussitôt comme un pervers narcissique obsessionnel, toxique pour sa sœur et dont elle estime qu’il est de son devoir de la protéger…

C’est là que le drame commence vraiment : tout ce qui précède n’en est que le prologue, où l’on assiste aux étapes de la confection d’une sorte de bombe à retardement dont on ne cesse de se demander à quel moment elle va exploser, qui appuiera sur le détonateur, et qui sera la victime. Une des grandes forces du livre, c’est qu’on ne saura pas avant la fin (tout au plus pourra-t-on émettre quelques hypothèses) qui, de Tilda ou de Callie, déraille vraiment. Et comme les jumelles trimballent, chacune à sa manière, un énorme grain de folie, bien malin qui peut dire comment tout cela va se terminer. Les Illusions  n’est pas un chef-d’œuvre littéraire (l’écriture en est assez banale), c’est juste un thriller admirablement bien construit et ficelé, ce qui n’est déjà pas mal, surtout pour un premier livre.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Caroline Nicolas.

Liens : sur lisez.com.

Une question de temps

Samuel W. Gailey, Une question de temps, Gallmeister, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alice se retrouve un matin, sans trop savoir pourquoi ni comment, en possession d’un magot qu’elle s’approprie, mais que son propriétaire, qui n’est pas franchement un homme compréhensif et prêt à négocier, entend bien récupérer à tout prix. Alice, elle, n’est pas à proprement parler une délinquante : en rupture depuis plusieurs années avec sa famille elle a plongé dans les paradis artificiels et toutes leurs dérives, suite à un drame dont elle se croit à tort responsable.

Ce polar noir, très noir, dont on a peine parfois à poursuivre la lecture tant elle est dure, raconte essentiellement la course poursuite impitoyable qui s’engage entre Alice, flanquée d’une ado en fuite qui croise sa route, et le vrai méchant et son acolyte. Une cavale où  le temps devient le facteur essentiel, comme l’indique le titre. Il s’agit donc d’un livre d’action, bien mené, qui se déroule aux États-Unis, dans lequel on retrouve les ingrédients habituels du genre ; et même si l’on soupçonne de-ci de-là quelques invraisemblances, on les accepte sans rechigner. Car l’intérêt du livre réside d’abord dans les personnages principaux, celui d’Alice en particulier (qui n’est pas sans évoquer de temps à autre la Lizbeth Salander de Millenium).  Ils sont avant tout des êtres de souffrance pétris malgré tout d’humanité.

Et l’idée effleure parfois le lecteur, au fil de quelques notations distillées au fil du texte, que le truand, même s’il est passé de l’autre côté de la barrière et qu’il n’inspire absolument aucune sympathie ni indulgence, a pu lui aussi être un blessé de la vie.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie comme les autres

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, Buchet-Chastel, 2018

Par François Lechat.

Comment parler de ce livre hors norme ? Il faut d’abord évoquer sa taille : plus de 800 pages grand format, près de 900 grammes. C’est un pavé, du genre qui pourrait assommer. Et de fait, pour être honnête, j’ai parfois failli le lâcher, car le temps de la mise en place est long, très long, et demande une certaine intelligence de lecture. Les événements commencent à se bousculer après 350 pages seulement : la prise de risque de l’auteure est maximale. Jusque-là elle avait intrigué, esquissé des pistes, fait des allusions qui donnaient envie d’en savoir plus, présenté ses quatre personnages principaux de manière assez surprenante, mais déroutante aussi : on sentait que tout cela devait déboucher sur une histoire forte, on devinait qui en serait le héros, mais l’essentiel restait plus ou moins dans l’ombre. Une fois la mécanique enclenchée, par contre, on est pris à la gorge. Je ne veux pas la déflorer ici, mais l’histoire de « cette vie comme les autres » n’est absolument pas comme les autres, et son héros est inoubliable, plus encore que la Lila d’Elena Ferrante, ce qui n’est pas peu dire. Sachez donc qu’il s’appelle Jude, que lorsque l’auteure écrit « il » c’est de lui qu’il s’agit, et que je n’ai jamais rencontré un personnage pareil, au physique comme au moral. Non seulement ce qui lui arrive est poignant, mais sa manière d’y réagir l’est aussi, avec des traits de caractère complexes et extrêmes, qui forment pourtant un mélange parfaitement crédible. L’auteure le dissèque et l’expose avec une intelligence rare, une acuité psychologique rehaussée d’images fulgurantes, surprenantes, et qui sonnent juste. Et elle fait de même avec ses autres personnages, même s’ils sont tous éclipsés par Jude, « soleil noir » comme le dit très justement la quatrième de couverture, qui est trompeuse par ailleurs. Donc ne ratez surtout pas ce livre situé aux Etats-Unis, courant sur plusieurs dizaines d’années, et qui vous fera passer par une foule d’émotions. Mais accrochez-vous aux branches et préparez-vous à pardonner à la traductrice, qui est parfois fâchée avec l’orthographe alors qu’elle se sort fort bien des passages un peu acrobatiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Emmanuelle Ertel.

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2018 – Quel livre offrir? Et si on s’amusait avec un bon polar? (III)

Romain Puértolas, Tout un été sans Facebook, Le Dilettante, 2017

Stylo-trottoir : Homme, environ quarante ans, d’accord pour dire que dans l’ambiance actuelle on mérite de lire des romans légers et amusants . « Il ne lit jamais rien d’autre » précise sa compagne.

Dans ce roman, l’enquête policière n’est pas extraordinaire, mais le personnage qui la mène est truculent. Agatha Crispies, fliquesse au physique remarquable et au caractère bien trempé, s’est fait mettre au placard. Elle a été mutée à New-York… qui est une toute petite ville du Colorado où il n’y a rien, même pas une antenne relais pour se connecter à un réseau social. Agatha est obligée d’ouvrir un club de lecture au commissariat pour tuer l’ennui. Mais quelqu’un d’autre va tuer, et pas l’ennui mais de vrais gens, ce qui va mettre de l’ambiance. C’est drôle, loufoque, satirique, léger comme tous les Puértolas, le papa du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, si vous vous souvenez… Un auteur qui ne se prend pas au sérieux et qui nous veut du bien.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Dix-sept ans

Eric Fottorino, Dix-sept ans, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

« Toutes les familles heureuses se ressemblent. Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » C’est le début d’Anna Karénine et c’est la source inépuisable à laquelle s’abreuvent depuis toujours les écrivains. Il y a mille façons d’être malheureux en famille et mille façons aussi d’en faire œuvre littéraire. Eric Fottorino n’échappe pas à la règle : après L’homme qui m’aimait tout bas, hommage à son père adoptif, le voici dans Dix-sept ans parti à la recherche de sa mère Lina, cette inconnue qui le mit au monde à cet âge tendre.

Il n’est pourtant pas « né sous X », contrairement à cette demi-sœur longtemps ignorée que Lina fut forcée d’abandonner, victime d’une société rigide qui n’aimait pas les « filles-mères ». Il n’est pas né sous X mais ne sait, en fait, rien de la femme qui l’a pourtant élevé et l’a nanti plus tard d’un beau-père aimant et de deux demi-frères. Mais tout cela dans le silence, sans que jamais les mots essentiels soient dits, et il faudra attendre que le narrateur ait cinquante ans bien sonnés et que sa mère frôle la mort pour qu’il décide de mettre ses pas dans ceux de Lina, qu’il appelle dans tout le livre « petite Maman » et qu’il a pourtant si peu, si mal connue. Pas de « vipère au poing » dans ce livre, aucun règlement de comptes, et c’est heureux car ce sillon n’a été que trop creusé. Beaucoup de tendresse, au contraire, une tendresse éclose tardivement mais non moins sincère et émouvante. Si l’on en croit Montherlant, « Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil ». Gageons que celui de Fottorino sera léger car les mots pour dire son amour et surtout pour l’écrire, il les a finalement trouvés, et nul doute qu’ils soient allés droit au cœur de sa mère – et de ses lecteurs.

Un mot encore sur le style, d’une inimitable grâce. L’auteur, à la recherche de ses origines, se promène indéfiniment dans les rues de Nice, sa ville natale, et l’on se dit que cela va finir par nous lasser. Eh bien non. Qu’il trempe sa plume dans l’encre d’un lever ou d’un coucher de soleil ou directement dans la Méditerranée, qu’il erre dans les ruelles du vieux Nice ou se balade sur la « Prom’ », chaque page est un enchantement et cela ne contribue pas peu à la réussite du livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frère d’âme

David Diop, Frère d’âme, Seuil, 2018

Par Jacques Dupont.

Frère d’âme se déroule durant la Première Guerre, sur le front et à l’arrière, et opère quelques retours au Sénégal, quelques années avant 14. Alfa Ndiaye et Mademba Dop sont tirailleurs sénégalais. Mademba tombe sous les balles de l’ennemi. Il demande à Alfa de l’achever. Mais Alfa n’écoute pas cet appel, ni sa propre voix. Au nom de Dieu, au nom de la tradition, il refuse le coup de grâce à Mademba. Réalisant son erreur trop tard, ivre de violence, fou de culpabilité, il va reproduire la scène sur les corps des ennemis, les éventrant pour pouvoir les achever, et poser ainsi le geste qu’il n’avait pu produire.

Peut-on tuer par humanité ? Je n’en dirai pas plus, sauf à déflorer le roman. Je l’ai lu d’une traite, saisi par la rythmique d’une langue à la fois écrite et parlée. J’ai été bouleversé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2018 – Quel livre offrir? Et si on s’amusait avec un bon polar? (II)

Frédéric Lenormand, Le retour d’Arsène Lupin, Le Masque (JC Lattès), 2018

Par Florence Monségur.

Après avoir fait vivre à Voltaire des aventures amusantes, Frédéric Lenormand s’attaque à Arsène Lupin – à moins que ce ne soit Arsène Lupin qui s’attaque à… car tout est possible avec cet as du déguisement (et Lenormand adore les déguisements), de la pirouette (et Lenormand adore les pirouettes), des rebondissements et du second degré (et Lenormand adore…).

Lecture légère mais cultivée quand même, comme toujours avec Frédéric Lenormand ; légère mais pétillante, comme toujours avec Arsène Lupin.

Pour se changer les idées et se détendre.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur. Et profitons-en pour rappeler que le même auteur a aussi repris les aventures du vénérable Juge Ti et écrit des livres pour les jeunes.

Noël 2018 – Quel livre offrir? Et si on s’amusait avec un bon polar? (I)

Marie Fitzgerald, De l’infortune d’être un anglais (en France), Fleuve Editions, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Si vous aimez les thrillers intenses, durs et sanglants, qui vous empêchent de dormir la nuit… c’est loupé.

Si vous aimez les polars du Grand Nord, où l’inspecteur dépressif et torturé erre tristement sur la banquise, un verre d’aquavit à la main… c’est raté.

Si vous aimez le Sud, la bonne bouffe et un enquêteur classique fan d’Hercule Poirot, c’est pour vous.

Dans la région de Vaison-la-Romaine, cinq Anglais sont morts en quelques mois, de causes totalement différentes. Mais en ces jours de Brexit, où le moindre frémissement pourrait faire capoter des négociations qui n’avancent pas, un consul anglais outré a contacté les Affaires étrangères, qui ont mandaté le préfet, qui s’en est pris au procureur, qui a appelé le commissaire, qui a sommé l’inspecteur Escariot d’enquêter fissa.

Cinq Anglais morts en quelques mois, vu le nombre installés dans la région est-ce si  anormal ? Dur, dur d’enquêter en zigzagant entre les Rosbifs francophobes qui ne font rien pour s’intégrer et les Grenouilles anglophobes qui veulent venger Napoléon, entre les « amis de l’Empereur » et le « club Wellington ». Surtout que les mêmes mots prononcés par un anglais ou par un français ne veulent absolument pas dire la même chose.

Un vrai policier avec une vraie enquête mais dans l’humour et la dérision, ciblant les travers des uns et des autres, qui m’a souvent fait sourire voire rire et m’a fait penser à Une année en Provence de Peter Mayle (1989).

Bonne lecture et joyeuses fêtes à tous.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : De l’infortune d’être un Anglais (en France) sur lisez.com.

On dirait nous

Didier van Cauwelaert, On dirait nous, Albin Michel, 2016

Par Brigitte Niquet.

Depuis ses débuts, Didier van Cauwelaert ne cesse de creuser le même sillon, ce qui lui a réussi au point de lui valoir le prix Goncourt en 1994 (Un aller simple). On ne change pas une équipe qui gagne, et voici donc en 2016 [après nombre d’autres opus], On dirait nous, avec les ingrédients qui ont fait le succès de l’auteur : une grande pinte de tendresse et un zeste d’humour, beaucoup de fantaisie, des bons sentiments à revendre, un style fluide, élégant mais facile à lire et surtout une intrigue pour le moins originale, qui conduit immanquablement le lecteur à se demander : « Mais où va-t-il chercher tout ça ? ».

Ici il s’agit de deux couples. L’un réunit les jeunes Illan, agent immobilier border line qui squatte les appartements qu’il est censé vendre, et Soline, violoncelliste de talent qui rêve d’acquérir son instrument, une merveille hors de prix. L’autre, très âgé et proche de la fin, est composé de Georges, ex-universitaire spécialisé en tlingit, une langue amérindienne parlée dans le sud-est de l’Alaska, et Yoa, originaire de cette même région. Qu’est-ce qui va bien pouvoir rapprocher ces quatre personnages en dehors des hasards du voisinage ?  Un pacte improbable proposé par Georges, susceptible de mettre fin aux problèmes financiers des deux tourtereaux tout en assurant à Yoa la possibilité de se réincarner après sa mort prochaine dans l’enfant que ne vont pas manquer de concevoir à cet effet Illan et Soline. Sic.

On peut adhérer – ou pas – à ce postulat rocambolesque, en fonction de quoi on prendra plaisir – ou pas – au développement du thème sur 250 pages. Pour ma part, sans méconnaître les qualités de l’auteur, j’avoue m’être assez vite lassée et avoir eu souvent envie de dire « Trop, c’est trop », trop d’invraisemblance surtout pour qu’on puisse éprouver de l’empathie envers les personnages : la situation dans laquelle ils se trouvent (et d’ailleurs se sont mis volontairement) est si extravagante qu’après avoir fait sourire, elle agace et que ses rebondissements artificiels fatiguent le lecteur plus qu’ils ne le maintiennent en haleine. Mais il n’est pas interdit à d’autres d’aimer ça et de considérer ce livre comme un excellent compagnon de voyage pour quelques heures de train ou d’avion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’auteur.

Oublier Clémence

Michèle Audin, Oublier Clémence, Gallimard, coll. L’arbalète, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Ce tout petit livre original de 63 pages (plus une photo) est titré à l’envers car il s’agit plutôt de ne pas oublier Clémence. C’est une enquête, toute simple, systématique, menée par l’auteure sur son arrière-grand-mère. De mémoire familiale, elle ne sait d’elle qu’une chose ; tout le reste lui vient des actes de naissance ou de mariage qu’elle a pu consulter et des livres d’histoire. Non pas que Clémence y figure, dans les livres d’histoire, au contraire. Elle est une anonyme dont la vie ne peut plus être retracée qu’à travers les connaissances socio-historiques que nous avons de l’époque, des lieux, des métiers.

Il faut dire que le procédé, certes original, ressemble fort à un exercice de style comme Gallimard peut en publier, et que le contenu, loin d’un récit romanesque, ne conduit même pas vraiment à esquisser un portrait. Alors, cela vaut-il la dépense de dix euros ? Ce n’est pas sûr. Pourtant, la motivation et la rigueur – qui interdit d’inventer l’histoire de cette femme sur des bases aussi faibles – sont sincères ; la documentation sociologique n’est pas inconsistante même si le résultat reste léger ; et la démarche est sympathique. Mais si l’on attend de l’épaisseur, on aura le sentiment de se faire avoir.

Sur le fond, pourquoi oublier/ne pas oublier Clémence, Julia, Edmond ou …………….. (insérez ici le prénom de l’un de vos aïeux) ? À chacun de répondre à sa façon.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Gain de folie

André Soleau, Gain de folie, Ed° Les Lumières de Lille, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

À l’extrémité du département du Nord, dans un Avesnois qui est passé au fil des années de la prospérité glorieuse au déclin économique inexorable, un Avesnois où les fractures sociales sont de plus en plus marquées entre deux mondes qui ne se rencontrent pas, Jean Baudson conjure au bistrot du coin une vie médiocre et sans horizon et joue au loto pour entretenir le souvenir de temps plus heureux avec ses amis. Un jour, l’improbable se produit…

La seconde partie du livre s’ouvre cinq ans plus tard, cette fois dans l’univers de la presse. Un jeune journaliste ambitieux, désireux de faire sa place au milieu des « anciens » et de se hisser dans la hiérarchie, rouvre le dossier et enquête : qu’est-il réellement arrivé à Jean Baudson ?

L’auteur connaît bien l’Avesnois et il en parle avec la passion de ceux qui aiment leur région. Il connaît aussi très bien le monde du journalisme qui a été le sien durant sa carrière professionnelle.

L’intérêt de son roman qui a obtenu le prix 2017 de l’association des auteurs du Nord (ADAN), réside à la fois dans l’intrigue alerte et bien menée, dans la construction intéressante du récit en deux temps et deux tonalités différentes, ce qui relance l’intérêt, mais surtout dans la peinture sociale et l’exploration psychologique de ses  personnages. André Soleau décrit sans concession mais avec beaucoup de tendresse un monde, certes dur, où les pauvres ne sont pas meilleurs que les riches, où règne l’attrait de l’argent et de la réussite, mais un monde où cependant tout espoir n’est pas perdu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; sur le site de l’ADAN.

Salina

Laurent Gaudé, Salina, les 3 exils, Actes Sud, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Un cavalier s’approche d’une tribu du désert ; avec lui un bébé qui hurle sans jamais s’arrêter. Il le dépose au milieu du village et l’abandonne au soleil et à la poussière. Mamambala va recueillir cette petite fille, qu’elle nomme Salina pour toutes les larmes dont elle a abreuvé le sol.

A l’autre bout de sa vie, pour qu’elle puisse reposer à jamais en paix, Malaka, son dernier fils, va raconter la vie de Salina, ses rares joies, ses colères, ses fureurs. Dire cette femme forte, sauvage, qui va vivre pour se venger de ne pas avoir eu l’amour espéré.

Nous sommes dans un conte magnifique, cruel, violent, sauvage et dur comme le désert, les pierres, la violence et le sang. C’est un court roman envoûtant, qu’on lit d’une traite mais qu’on relit ensuite tant les mots sont beaux, précis : un vrai bonheur de lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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