Le jour d’avant

Sorj Chalandon, Le Jour d’avant, Grasset, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

J’ai un faible pour Chalandon, et Le Jour d’avant est vraiment mon coup de cœur de la rentrée.

Nous sommes dans la région des mines, Liévin. Joseph et Michel Flavent, fils d’agriculteur, ne veulent pas suivre les traces de leur père. Ils sont fous d’automobiles et de Steve McQueen dans Le Mans. Joseph, l’ainé, n’ayant pas les moyens d’avoir le bolide rêvé, s’éclate en retapant une vieille pétrolette. Il sera d’abord mécanicien, mais ne voulant pas passer pour un lâche rejoindra finalement, à 20 ans,  ses copains à la mine, fosse 3 à Liévin, comme si c’était écrit qu’il faille y descendre. Michel, le petit frère, en adoration devant Joseph, compte bien le suivre.

La vieille du 27 décembre 1974, les deux jeunes font une virée nocturne en mobylette. Ce sera la dernière, car le lendemain à 6 h 19, c’est le coup de grisou dans la fosse 3, mal entretenue après cinq jours d’arrêt pour Noël. Quarante-deux corps seront remontés. Joseph, blessé, ne mourra que quelques jours plus tard et ne sera pas compté comme victime de la mine.

Se développent en Michel, inconsolable,  une colère et une haine contre les houillères et le chef porion qui n’a pas bien fait son boulot, attisées lors du suicide du père qui lui demande de les venger de la mine. Michel quitte la région, se marie, mais entretient sa colère en collectionnant tout ce qui se rapporte à la mine, à Liévin, aux camarades décédés. Quarante ans après, au décès de sa femme, il décide de retourner dans sa région.

On oscille donc, dès le départ, entre 1974 et 2014. Il se passe ensuite beaucoup de choses et des révélations très étonnantes. Je n’en dirai pas plus. Mais les choses ne vont pas forcément se passer telles qu’on les imagine.

C’est un roman fort, prenant, parfois violent, mais tellement émouvant et étonnant. On se remémore une réalité, oubliée depuis 40 ans. Une belle peinture d’une époque et d’une terrible humanité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Images et interviews d’époque sur France 3. Et pourquoi pas, dans un autre genre, Steve McQueen au Mans.

L’archipel d’une autre vie

Andreï Makine, L’Archipel d’une autre vie, Seuil, 2016

Par Brigitte Niquet.

Voilà un beau titre, qui fait rêver à des séjours paradisiaques à l’ombre des cocotiers, à des lieux enchanteurs où l’on pourrait jouer les Robinson, oublier la civilisation et peut-être tout recommencer à zéro. Ce serait négliger le fait que l’archipel des Chantars se trouve aux confins de l’Extrême-Orient russe, que la saison sans neige commence en juin et se termine en août, que les tempêtes « solidifient les vagues » dès le mois de novembre, entourant l’archipel « d’une forteresse de glace », et que l’île de Bélitchy, qui pourrait être un refuge pour les amoureux de la solitude, est inhabitée parce qu’inhabitable. Alors que peut-on y faire ? « Y vivre, tout simplement ». Cette phrase se suffit à elle-même et éclaire le double aspect du roman.

Lequel roman est d’abord l’histoire d’une longue traque, d’une chasse à l’homme sans merci sur fond de conflits politiques. Nous sommes en Sibérie, en pleine guerre froide, dans un camp où l’armée soviétique se prépare secrètement à la guerre nucléaire qui lui semble inéluctable. Un prisonnier s’évade. Qui est-il ? Quel est son crime ? Peu importe. Un  commando de cinq hommes, soldats perdus à qui l’on intime l’ordre d’obéir sans chercher à comprendre, est lancé à sa poursuite dans l’immensité de la taïga. Ils sont chargés de le ramener mort ou vif, de préférence vif pour qu’on puisse lui infliger publiquement un châtiment exemplaire. Mais rien ne va se passer comme prévu. Le gibier se joue des chasseurs, et c’est alors que tout commence.

Si « L’Archipel d’une autre vie » n’était que cela, un captivant roman d’aventures, un véritable western à la sauce russe, dépaysant au possible et porté par une écriture superbe, ce serait déjà beaucoup. Mais quand on arrive aux deux-tiers du livre, on voit pointer une autre dimension, celle d’une quête spirituelle dont le sens se résume assez bien dans ce passage : « Ce n’était pas les deux fugitifs mais l’humanité elle-même qui s’égarait dans une évasion suicidaire. […] C’est notre vie à nous qui était démente ! Déformée par une haine inusable et la violence devenue un art de vivre, embourbée dans les mensonges pieux et l’obscène vérité des guerres. » Pour échapper à ce schéma mortifère, une seule solution : quitter ce monde et aller s’établir sur une terre vierge… et pourquoi pas l’île de Bélitchy, par exemple ?

Impossible d’en dire plus sans déflorer le roman. Nous n’avons fait que suggérer ses merveilles. Il en reste bien d’autres à découvrir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les buveurs de lumière

Jenni Fagan, Les buveurs de lumière, Métailié, 2017

Par François Lechat.

Un des romans les plus originaux de l’année, en raison notamment de son point de départ. En 2020, les bouleversements climatiques conduisent à un hiver d’une rigueur extrême, avec – 6° dès novembre et – 56° en mars. Et pas en Finlande : dans un coin reculé de l’Ecosse où vient de s’établir Dylan, un géant débonnaire qui a dû fermer son petit cinéma d’art et d’essai à Londres pour s’installer dans la caravane héritée de sa mère. On devine déjà la double ligne suivie par l’auteure : l’aventure climatique d’une part, l’aventure humaine d’autre part. La première nous vaut de belles pages, avec quelques passages poétiques, mais m’a paru assez curieuse : on s’affole quand il ne fait que – 6°, alors que les conséquences des – 50 ° semblent assez limitées. La seconde aventure, par contre, est menée de main de maître. Les personnages secondaires créent un arrière-fond pittoresque : une communauté villageoise et de caravaniers qui compte un taxidermiste, une ancienne actrice de porno, un couple de satanistes, des religieuses de bonne volonté… Les héros, eux, ne sont que trois mais ils crèvent l’écran. Dylan donc, qui ne se remet pas d’avoir vu une femme cirer la lune et d’avoir dû transporter les cendres de sa mère et de sa grand-mère de façon peu orthodoxe (c’est hilarant et tragique à la fois) ; Constance, une survivaliste aussi séduisante que débrouillarde, qui défend sa liberté et son enfant bec et ongles ; et l’enfant, Stella, 13 ans, qui à 12 ans encore portait le nom de garçon donné à sa naissance et qui, on s’en doute, va au-devant de bien des difficultés pour faire admettre son nouveau genre. Ils sont tous les trois épatants, humains, pleins d’intelligence et de sensibilité, embarqués dans des relations instables car Constance a deux amants, Dylan un secret de famille et Stella du bagout à revendre – sa mère essaye d’ailleurs encore de lui faire mettre des sous dans la tirelire à chaque gros mot. Ne laissez pas passer cette histoire traversée d’éclairs de poésie, de fantaisie et de folie, où l’on n’a jamais eu si peur de voir des vaches monter une colline.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Ecosse). Traduction : Céline Schwaller.

Liens : chez l’éditeur.

Grossir le ciel

Franck Bouysse, Grossir le ciel, La Manufacture des Lettres, 2015

Par Jacques Dupont.

Dans un hameau perdu des Cévennes, une tragédie paysanne – deux paysans voisins, l’un d’âge mûr, l’autre presque vieillard, taiseux comme il se doit, vivant au gré des travaux et des jours. Soudain, au cœur de l’hiver, une tache de sang apparaît sur la neige.

Multiprimé, dont le prix SNCF du polar, le roman se lit d’une traite, et pourquoi pas dans un train, en traversant les déchirants paysages cévenols.

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs.

Liens : Grossir le ciel en Livre de poche ; et pour ceux qui y sont inscrits, la Manufacture des Lettres sur Facebook.

L’ordre du jour

Éric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Frais tiré de chez l’imprimeur – Goncourt oblige –, l’exemplaire que j’ai lu puait l’encre fraîche et le papier pas sec. Cela participait de l’impression nauséeuse que laissent, par exemple, les conversations de Schuschnigg avec Hitler. D’autant que l’auteur sait nous obliger à imaginer la scène : il glisse du passé simple – le récit – au présent – la scène telle une image à demi figée sur l’écran de nos imaginaires. Mais il y a comme une contradiction, dans ce livre qui nécessite déjà un certain savoir historique et un bon vocabulaire (ou de savoir passer outre les mots rares que l’auteur ne peut s’empêcher de distiller), contradiction entre ce style français qui fait de la poésie en prose, s’emporte, s’extasie littérairement, et la colère naïve qui semble découvrir la vérité sous les mensonges et nous accuse de ne jamais avoir levé le voile sur cette période catastrophique de l’Histoire européenne. Pourtant, depuis des décennies, cette période, énormément documentée, a déjà été vue et revue, corrigée et recorrigée maintes fois et de maintes façons. Il y a quelque chose de dérangeant dans ces accusations latentes, à l’adresse d’un lecteur pourtant – sinon érudit – au moins instruit. Mais le ton est autre, l’approche n’est pas dénuée d’intérêt, il y a de très bons passages, et la colère est sans doute saine.

Un peu incertain, et très mal titré, L’ordre du jour est à la fois un récit et un journal de recherches, un travail littéraire et un coup de gueule. Je l’aurais rangé dans la catégorie Essais et je ne lui aurais pas attribué ce prix-là. D’autant qu’on ne sait pas bien ce que fait l’auteur. Est-ce qu’il règle des comptes à la mémoire de quelqu’un ? Est-ce qu’il est ulcéré par les cours d’Histoire actuellement dispensés au Lycée et qui n’en apprendraient pas assez aux jeunes ? Est-ce une mise en garde ? Contre quoi ?

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Vera

Karl Geary, Vera, Rivages, 2017

Par François Lechat.

Ce premier roman de l’acteur et scénariste Karl Geary vaut d’abord par sa galerie de personnages, tous remarquablement dessinés. Le héros, Sonny, 16 ans, vit dans un quartier pauvre de Dublin et  souffre de l’horizon étriqué qui est le sien : à l’époque, en Irlande, la barrière de classe pèse lourd. Elle est d’ailleurs intériorisée par ses parents, un père fruste et mutique qui perd son argent aux courses et désespère sa femme, mère-courage qui endure son destin et n’imagine pas pouvoir en changer. Les frères de Sonny, eux, ne sont que des ombres furtives qu’il évite de croiser dans la maison et dont on devine qu’ils sont plus bornés encore. Quant à Sharon, la vague amie de Sonny au lycée, elle se cogne contre les vitres avec rage, incapable de communiquer ou de vivre ses émotions jusqu’au bout, trop nouée par son désespoir. L’auteur, pourtant, ne méprise pas ces pauvres gens : il suggère simplement qu’ils s’enferment dans leur fatalisme de classe alors que Sonny, lui, rêve d’en sortir. Mais personne ne l’y aidera, et surtout pas pour cultiver sa relation avec Vera, une femme belle, distinguée, qui a le double de son âge, vit dans un quartier chic et souffre d’une étrange mélancolie. Tout son entourage dissuade Sonny de la fréquenter car un prolo ne peut rien attendre d’une bourgeoise : l’ordre social doit continuer à régner. Sonny va pourtant s’obstiner, acheter pour la première fois un livre grâce à Vera, visiter une exposition de peinture en compagnie de Sharon (qui sabotera évidemment l’affaire), et rêver, rêver de s’affranchir. Vera lui ouvre des portes mais on devine, dès le départ, que cela ne durera pas. Ce récit est en effet écrit à la deuxième personne du passé simple, comme si l’auteur rappelait à Sonny ce qu’il a tenté de faire dans un temps révolu. C’est le seul mauvais choix de ce beau roman, car il nous vaut des tournures inhabituelles qui accrochent l’attention pendant quelques chapitres. Il n’empêche que les scènes racontées sont fortes, dès le début, et que l’on a l’impression de les voir de nos propres yeux. Sans misérabilisme, dans un mélange de tact et d’âpreté, avec pudeur mais sans fard, Karl Geary embarque ses personnages dans une noria d’émotions dont on ne sort pas indemne.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Céline Leroy.

Liens : chez l’éditeur.

Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule

Kazuo Ishiguro, Nocturnes — Cinq nouvelles de musique au crépuscule, Ed. J.-C. Lattès, coll. Les deux terres, 2010

Par Jacques Dupont.

Crooner, la première nouvelle, se passe à Venise. Un jazzman – une star au creux de la vague – va donner une sérénade à sa femme. Il se fait accompagner par un musicien de rue, rencontré le jour même, un jeune guitariste qui lui témoigne une ferveur inconditionnelle. La sérénade n’est pas jouée pour reconquérir sa femme, mais pour lui dire adieu. Car même s’il l’aime, il veut organiser son come-back. Or le marketing exige – ils le savent tous deux – qu’il se trouve une femme plus jeune. Et tous deux silencieusement l’acceptent.

Advienne que pourra : un musicien bohême est invité chez un couple d’amis de jeunesse, un couple qui a « réussi », mais vacille : le succès, comme l’argent, est un maître avide. A défaut d’une relance professionnelle, le mari a invité ce raté, afin de signifier par contraste sa propre réussite.

Les collines de Malvern : un jeune compositeur et un couple de musiciens de lounge, en vacances. Une jolie chanson pour une femme en colère.

Nocturne : un jeune musicien accepte une opération de chirurgie esthétique.

Violoncellistes : un violoncelliste rencontre une femme, violoncelliste comme lui. Elle se dit très connue en Europe de l’Ouest. Elle lui prodigue ses conseils.

Ce sont des nouvelles crépusculaires, où les liens de l’intime se distendent et disparaissent. On y voit le besoin de reconnaissance régner en maître cruel et muet. Les histoires parlent du talent et du succès : lorsqu’il tarde à venir ou que, l’ayant connu, on l’espère à nouveau ; le succès quand il nous quitte tout doucement, sans faire de bruit, ou qu’il est un potentiel qui ne se réalisera pas. Ainsi s’en vient l’érosion progressive de l’espoir, et les liens, noués dans la confusion, ne pèsent plus d’aucun poids.

J’ai été plutôt déçu par le thème, découvert en cours de lecture. Si l’on veut lire le prix Nobel de littérature 2017, mieux vaut ne pas choisir ce bouquin car c’est un pensum. Des amis me disent que les romans de Kazuo Ishiguro Les vestiges du jour et Un artiste du monde flottant valent absolument le détour…

Catégorie : Nouvelles (Royaume-Uni). Traduction : Anne Rabinovitch.

Liens : chez l’éditeur.

De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles

Jean-Michel Guenassia, De l’influence de David Bowie sur la destinée des jeunes filles, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Un Guenassia en mode mineur, me semble-t-il. Avec des qualités qui ménagent un réel plaisir de lecture : une intrigue originale, un rythme soutenu, des personnages bien typés, des dialogues à la fois ciselés et réalistes, de la fluidité et des rebondissements bienvenus. L’ensemble, pourtant, déçoit un peu. D’abord, sans doute, parce que Guenassia a le défaut de ses qualités. Son texte est léger dans les deux sens du terme, certains événements auraient mérité davantage de soin, de mise en place, ou paraissent un peu faciles, trop habiles. Il manque des changements de ton, un peu de gravité, de quoi lester cette histoire qui touche à des thèmes essentiels, l’identité sexuelle, la famille, la paternité, la maternité, l’entrée dans l’âge adulte, la différence et la tolérance… Guenassia est victime de sa facilité d’écriture mais aussi, je crois, d’un mauvais point de départ : faire de son héros, Paul, le fil conducteur d’un récit initiatique sur la fluidité des genres à l’époque contemporaine, alors que Paul est simplement un garçon qui ressemble à une fille, pas tellement différent des autres mecs, hétéro tranquille et, surtout, personnage passif qui se laisse embarquer par les circonstances, ce qui le rend finalement assez fade alors qu’on s’attendrait à un concentré d’ambiguïté. Ce roman est fantaisiste et généreux, comme l’écrit l’éditeur, mais il aurait gagné à être plus ambitieux. Ceci dit, si vous aimez Guenassia, ne vous laissez pas décourager : c’est plaisant, et toute une série de scènes sont réussies.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La beauté des jours

Claudie Gallay, La Beauté des Jours, Actes Sud, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Cela fait deux fois que je me fais surprendre par un roman de Claudie Gallay.

Le premier, c’était Les Déferlantes. J’avais été obligée de le lire pour une formation et, au départ, j’avais vraiment dû m’accrocher car je trouvais que l’histoire était bien lente, monotone, qu’il ne s’y passait rien ou pas grand-chose. Puis au fil des pages (vers la page 100, quand même), je me suis retrouvée prise par le récit (eh oui, il y  avait une histoire), et ce livre, je l’ai trouvé magnifique.

Là, Claudie Gallay nous prend de la même manière. C’est l’histoire de Jeanne, guichetière à la poste, un mari aimant et casanier, des jumelles parties faire leurs études à Lyon. Elle a une vie toute simple, toute monotone, réglée comme du papier à musique : le repas en famille chez les parents taiseux le dimanche, le macaron du mardi, les vêtements préparés d’avance pour le lendemain ainsi que les bols du petit déjeuner. Jeanne se plait dans cette routine rassurante, même si on y sent de l’ennui. Mais elle a quand même une passion pour une artiste d’avant-garde, Marina Abramovic (artiste qui existe réellement), qui réalise des performances, des défis mettant en jeu son intégrité physique et psychique. L’esprit de la petite Jeanne ne serait-il pas plus complexe qu’on ne pense pour aimer une telle artiste ? Un petit grain de sable, vous savez le battement d’aile du papillon, va modifier tout doucement, tout légèrement sa vie…

Beaux personnages, simples et attachants ; une Jeanne à la moitié de sa vie, et à la croisée de ses chemins ; jolie écriture faite de chapitres courts ; un petit livre, poétique au fond.

Catégorie : Littérature française.

Liens : La beauté des jours chez l’éditeur. La critique des Déferlantes sur Les yeux dans les livres par Marie-Claude Donner.

La nuit derrière moi

Giampaolo Simi, La nuit derrière moi, Le Livre de Poche, 2017

Par François Lechat.

L’éditeur classe ce livre dans la catégorie des policiers, mais c’est en fait un thriller psychologique d’une impressionnante efficacité. Il ne faut pas y chercher de belles phrases : conformément au genre, l’écriture est directe et moderne, parfois un rien rugueuse, mais subtile aussi pour rendre l’état d’esprit de l’anti-héros que nous suivons ici. Car c’est bien d’anti-héros qu’il s’agit, avec ce Furio Guerri (un nom qui ne doit rien au hasard ?) qui nous est d’emblée présenté comme un « monstre » inquiétant, peut-être poussé par des pulsions pédophiles. Un être antipathique, ambitieux, infidèle et possessif avec sa femme. On s’identifie pourtant à lui, car dès le départ la structure narrative nous oblige à suspendre notre jugement : entre passé et présent, entre chapitres dont il est le narrateur et chapitres dans lesquels l’auteur le tutoie, on devine qu’il est plus complexe qu’il n’y paraît et l’on cherche à comprendre, à deviner. Ce qui prendra le roman entier, ou presque, au fil d’une tension croissante et de réelles surprises. Giampaolo Simi crée ici une mécanique infernale, prenante, au sein de laquelle un personnage féminin prendra une place de plus en plus importante et surprenante. Sans atteindre le niveau de Gillian Flynn dans Les apparences (la référence absolue, à mes yeux), ce thriller est une remarquable réussite.

Catégorie : Policiers, thrillers et romans noirs. Traduit de l’italien par Sophie Royère.

Liens : chez l’éditeur.

Une colonne de feu

Ken Follett, Une colonne de feu, R. Laffont, 2017

Stylo-trottoir : Pierre, la soixantaine, autour d’une table.

Phase 1 : vers la page 300

— Mille pages. Mais quand t’as aimé Les piliers de la terre et Un monde sans fin, t’attaques forcément Une colonne de feu. En sachant que dès que tu commences, tu sais plus dormir ! Comme toujours, il [Ken Follet] entremêle l’Histoire et une fiction, des personnages ayant existé et des personnages imaginaires. Ça commence à la Noël 1558 en Angleterre avec Elisabeth Tudor mais ça se passe aussi en France… »

Phase 2 : quelques jours plus tard

— Alors, ce Ken Follett ?

— Je l’ai abandonné avant la fin. Pas assez bon, pas assez historique. Moins bien que les premiers. Il y a des passages pas mal, comme le massacre de la Saint-Barthélémy, mais… Je ne sais pas, j’étais pas dedans. C’est comme un film qui se passe au Moyen Âge : si les gens ont les dents pourries et des poux dans les cheveux, tu y crois ; mais s’ils sont propres sur eux, ça ne marche pas. C’est pareil. J’aurais pu continuer… J’avais un peu envie de connaître la fin. Mais juste un peu.

— C’est peut-être lui qui n’est pas dedans. Il paraît qu’il a une équipe de documentalistes qui travaille pour lui. S’il ne fait pas les recherches lui-même, il est forcément moins dedans.

— Possible.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : collectif.

Liens : le livre chez l’éditeur, le site (partiellement en français) de l’auteur.

Underground Railroad

Colson Whitehead, Underground Railroad, Albin Michel, 2017

Par François Lechat.

Sur le même sujet, ce livre nous propose l’inverse d’Après l’incendie, de Robert Goolrick. Alors que Goolrick laissait l’esclavage dans l’ombre pour mieux raconter comment vit et périt une famille qui s’est enrichie sur son dos, Colson Whitehead l’aborde frontalement et du point de vue des Noirs, avec une rage et une acuité dont témoignent ces quelques lignes, page 372 : « L’Amérique est une illusion, la plus grandiose de toutes. S’il y avait une justice en ce monde, cette nation ne devrait pas exister, car elle est fondée sur le meurtre, le vol et la cruauté. »

Cette charge est remarquablement incarnée par la fuite éperdue de Cora, une esclave de 16 ans dans une plantation de coton, avant la guerre de Sécession, qui va tenter comme sa mère d’échapper à ses maîtres, autant dire à ses bourreaux. Avec un sens aigu du détail, Colson Whitehead ne nous épargne rien des violences subies par les esclaves, parfois inouïes quand il s’agit de les faire plier, de les réduire à de la chair fraîche ou de punir les désobéissants. A ce titre, le portrait d’Arnold Ridgeway, le chasseur d’esclaves qui poursuit Cora d’État en État, est un grand morceau de littérature, glaçant et puissant. Et il en va de même du programme de stérilisation dans lequel les Blancs « avancés » tentent de piéger les Noirs pour éviter qu’ils se multiplient.

Mais, pour autant, il n’y a aucune complaisance, aucun voyeurisme dans ce tableau, et pas davantage de misérabilisme. Les personnages sont subtils et complexes, et l’auteur nous fait sentir l’énergie et la dignité des esclaves, en particulier de Cora qui piégera de manière brillante les visiteurs du zoo humain dans lequel elle est contrainte de s’exhiber. Colson Whitehead use aussi d’une belle invention romanesque, celle qui consiste à transformer un réseau clandestin d’aide aux esclaves fugitifs en un authentique chemin de fer souterrain – idée brillante dont il aurait pu tirer davantage parti, car il faut attendre avant que ce chemin de fer prenne véritablement corps et nous fasse rêver. On peut aussi reprocher à l’auteur des expositions un peu longues, dont le sens ne se dégage que lentement car nous voyageons d’une époque à l’autre et devons comprendre de quoi il est question : malgré son intelligence et sa puissance d’évocation, cette épopée paraît parfois un peu statique. Mais cela n’affecte que quelques passages, et certainement pas les chapitres finaux, qui sont pleins de tension, de surprises et d’émotion.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Serge Chauvin.

Liens : chez l’éditeur.

Les loups à leur porte

Jérémy Fel, Les loups à leur porte, Rivages, 2015

Par Brigitte Niquet.

Si vous aimez les suspenses haletants, les thrillers mâtinés de gore qui ne dédaignent pas les incursions vers le fantastique, ce livre est pour vous. Mais si vous aimez les loups et trouvez usurpée leur réputation de sauvages prédateurs, abstenez-vous. Ils sont ici le symbole du mal dans toute sa splendeur, dans toute son horreur. « Si j’étais loup, je porterais plainte pour diffamation », a écrit un critique.

Ça commence par l’histoire du jeune Daryl qui met le feu à la maison familiale et regarde avec délectation ses parents y brûler vifs. Puis, il n’est plus question de lui au profit des « héros » des chapitres suivants dont chaque titre est un prénom : Duane, Claire, Clément, Mary Beth, Scott… On a l’impression de lire un recueil de nouvelles ayant pour thématique « les psychopathes meurtriers ». Il faut attendre un bon moment pour comprendre qu’il s’agit bien d’un roman, à la construction diabolique – et très compliquée –, dont on ne peut apprécier la qualité que petit à petit jusqu’au bouquet final, à condition toutefois d’ingurgiter le livre d’une seule traite (454 pages quand même) un jour de pleine forme ou de farniente sur la plage. Si vous avez tendance à lire à petites doses chaque soir en piquant du nez sur le livre dès que le sommeil vous gagne, quand un personnage du chapitre 2 fait une incursion au chapitre 10, vous êtes enclin à vous demander : qui c’est, celui-là ? Retour en arrière nécessaire, feuilletage fébrile du bouquin, relecture… Un conseil : prenez des notes dès le début sur qui est qui et qui a fait quoi, qui est le fils (frère, oncle, neveu, père…) de qui, ça aide !

Cette réserve mise à part, Jérémy Fel en étant à son premier roman, on ne peut qu’admirer sa maîtrise, que beaucoup comparent à celle de Stephen King, sur les traces de qui il marche incontestablement. Confirmera-t-il son appartenance à cette lignée ? Difficile à dire car il n’a rien publié d’autre depuis 2015. Mais ça bouillonne peut-être dans le chaudron du sorcier…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frappe-toi le coeur

Amélie Nothomb, Frappe-toi le coeur, Albin Michel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

En passant devant le rayon livres à l’hypermarché, j’ai vu son visage pâle aux lèvres rouges en tête de gondole. Des tas d’Amélie côte à côte et regardant dans la même direction. Le narcissisme de la couverture m’a convaincue d’aller y voir de plus près, surtout que j’avais entendu dire du bien de ce dernier opus.

Oui, j’avoue, je l’ai lu en entier et d’une traite. Pour m’en débarrasser et parce qu’il n’y avait rien de passionnant à la télé. Vers la page 26, je me suis presque enthousiasmée : un bébé comprenait le monde et la narratrice pouvait l’expliquer à sa façon, c’était pas mal. Je me suis un peu attachée à ce personnage. Pendant quelques pages. Mais Diane est tellement surdouée et tellement pleine de qualités qu’elle m’a assez vite perdue. À moins que ce ne soit cette psychologie de bas étage, ce thème facile sans décor autour, ou cette absence quasi totale de littérarité. Aucun travail particulier de la part de l’auteure et, de la part du lecteur, presque aucun effort d’imagination à faire. Tout est explicite, le langage est simple, c’est un livre-bavardage. La vie de Diane au triple galop. Elle naît, elle vit ceci, elle ressent cela… Paf ! elle a 4 ans, 8 ans, puis 11 puis 15 et, à la fin, elle en a 35. En 168 pages écrit grand. Il n’y a aucun procédé notable, donc aucun effet et peu de suspense. Autant écouter la version audio et se la mettre sur les oreilles pour faire le repassage. Parce que l’histoire s’écoute, oui. Sans plus.

Catégorie : Littérature francophone (auteure belge, édition française).

Liens : La page consacrée au roman chez l’éditeur (qui n’a même pas pris la peine de rédiger une présentation) ou sa page sur l’auteure (mais ce n’est pas là que vous trouverez une biographie – autant aller voir sur Wikipedia). Une critique plus positive, pour équilibrer. La version audio.

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