Qui a tué mon père

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018

Par Brigitte Niquet.

Eddy Bellegueule a encore frappé, ou du moins son avatar, Édouard Louis, puisque c’est le nom de plume qu’il s’est choisi. Auréolé du succès planétaire de son premier livre (traduit dans une trentaine de langues), invité partout, jusque dans les universités américaines où il fait une tournée de conférences triomphale, il avait récidivé avec Histoire de la violence, pour lequel se dessine déjà une adaptation pour la scène, et voici maintenant Qui a tué mon père, récemment paru.

On ne peut s’empêcher de penser que ce dernier opus ressemble beaucoup à une commande de l’éditeur, pressé de rentabiliser la poule aux œufs d’or, car tout de même 70 pages écrites en très gros caractères, ça fait difficilement un livre et, il faut bien le dire, ça laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Certes, il est toujours question de violence, on n’a jamais fini de creuser ce sillon et Édouard Louis le creuse très bien. Il s’agit cette fois de son père, broyé dans tous les sens du terme par la machine qu’on appelle l’économie libérale, comme tant de laissés-pour-compte de notre société. N’ayant même pas les mots pour le dire (contrairement au héros du beau film de Stéphane Brizé En guerre, à qui ça ne portera pas bonheur, d’ailleurs), il s’est tu et n’a jamais parlé à son fils ni à personne. Ils se sont quittés sur ce malentendu, persuadés de se haïr, et se retrouvent brièvement quelques années plus tard. La scène, presque muette encore une fois, est très émouvante et l’on se félicite qu’Édouard ait, lui, les mots pour l’écrire et pour nous raconter son père.

D’où vient alors le sentiment d’insatisfaction et même de rejet qu’éprouvent plusieurs lecteurs et non des moindres ? Sans doute de la brièveté du livre, frustrante, aggravée encore par le fait que dans les 20 dernières pages, abandonnant l’histoire familiale qu’il narre pourtant si bien, l’auteur se livre à une diatribe contre les hommes politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis 2006 (Macron inclus) et qu’il estime responsables du malheur de son père et de bien d’autres. On bascule sans transition du Zola de Germinal à celui de J’accuse, le talent de tribun en moins, et on s’en serait bien passé. Ce manichéisme brutal, simpliste, assorti d’attaques ad hominem, n’apporte rien et décrédibilise le propos.

Un bilan mitigé, donc, pour un… disons un fascicule, qui ne mérite ni les panégyriques dont certains l’ont gratifié ni les critiques virulentes dont d’autres l’ont accablé ou, pour parler comme la Junie de Britannicus, « ni cet excès d’honneur ni cette indignité ». Enfin si, il mérite un peu des deux, suivant la partie du livre dans laquelle on se trouve. Dommage.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Patients

Grand Corps Malade, Patients, Don Quichotte éd., 2012 (aussi au Cercle Points)

Par Florence Montségur.

Immersion dans un centre de rééducation, celui qu’a fréquenté Fabien Marsaud, connu aujourd’hui sous le nom de Grand Corps Malade. Il nous en raconte le quotidien : les soins, la cantine, la kiné, les apprentissages, les copains et les états d’âme. C’est un témoignage, peut-être thérapeutique pour lui, peut-être pour nous. L’histoire de types qui ont vingt ans et se retrouvent tétraplégiques. Cela se lit d’une traite tellement c’est passionnant, touchant, drôle, pathétique, sincère et bien écrit. Scotchant et pourtant tout simple.

Quant au film, je ne sais pas, je ne l’ai pas encore vu. Il doit être plus narratif, et c’est sans doute bien comme ça. Le livre, c’est du souvenir, du ressenti, des images à l’état brut ; la nécessité, l’essentiel, l’importance de dire.

Catégorie : Essais, Histoire… (Témoignage).

Liens : chez Don Quichotte ; au Cercle Points ; le clip du film.

Deux figures de l’individualisme

Vincent de Coorebyter, Deux figures de l’individualisme, Académie royale de Belgique, coll. L’Académie en poche, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Lorsque nous convoquons la notion d’individualisme c’est en général parce que nous sommes confrontés à celui d’autrui et que cela nous dérange, souvent parce que nous confondons individualisme et égoïsme, égocentrisme ou refus des règles. Vincent de Coorebyter tire les choses au clair dans ce petit livre de philosophie sociale. Son regard, alimenté notamment par les pensées de David Riesman, Emile Durkheim et Paul Yonnet, éclaire sur ce que nous vivons et observons autour de nous en nous obligeant à abandonner nos représentations erronées ou insuffisantes. Son objectif n’est bien sûr pas moraliste ; il est de mieux comprendre les mécanismes qui agissent sur l’individu.

En replaçant l’individualisme dans une perspective historique, et sans prétendre faire le tour de la question, Vincent de Coorebyter distingue essentiellement deux grandes tendances. D’une part, le modèle qui avait cours de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale (et qui influence encore nos manières de voir), dans lequel l’individu intègre, fait siennes, les règles et les attentes familiales et sociales ; il organise sa vie de façon à leur être fidèle ; c’est sa vie d’individu unique, mais il est préoccupé de la rendre conforme aux attentes dont il a assimilé les principes et les valeurs. D’autre part, l’individualisme contemporain, qui voit le « moi » exploser dans une affirmation narcissique – non pas parce que ce serait sa tendance naturelle et qu’il serait enfin libéré des contraintes, mais parce que la société contemporaine exige de chacun d’être individué, de faire éclore sa personnalité, de se trouver, d’imposer son « moi ».

Vincent de Coorebyter sait développer une idée, l’illustrer et la reformuler afin que le lecteur puisse s’en emparer. L’on découvre, au fil des explications, que l’idée s’est précisée, qu’un sens subtil s’est ajouté et que la représentation qu’on en avait n’a cessé de s’affiner. Les références sont souvent familières, les exemples sont parlants, tirés du monde que nous connaissons. L’ensemble forme donc une réflexion qui n’est pas qu’abstraite et dans laquelle il n’est pas difficile d’entrer. On reconnaît forcément des proches, voire… La couverture en miroir est particulièrement bien adaptée au sujet !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview de l’auteur (présentation de l’ouvrage 1′ ; interview 47′).

Mille soleils

Nicolas Delesalle, Mille soleils, Ed. Préludes, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ils sont quatre en Argentine : trois scientifiques, Wolfgang, Vadim et Alexandre, spécialistes de l’atome et des étoiles, et un journaliste, Simon, chargé d’un reportage sur eux.

Ils sont dans un 4×4, de retour vers l’aéroport de Mendoza après 5 jours passés ensemble dans la pampa désertique. Ils croisent sans y prêter attention Mathilda, une cinquantenaire qui descend, seule, en vélo de l’Alaska vers la Terre de Feu.

Vadim conduit vite, très vite, trop vite et c’est l’accident loin de tout, sur la piste au milieu de nulle part. En attendant d’hypothétiques secours, nous plongeons dans l’histoire de ces cinq personnages, dans leur vie passée, leurs pensées, leurs envies, leurs angoisses.

Cinq beaux portraits, une belle écriture mais, personnellement, mon avis est mitigé ; j’ai trouvé l’auteur bavard, trop bavard ; beaucoup de phrases courtes, de mots juxtaposés. Malgré tout, une belle plongée dans l’âme humaine.

Ce livre fait également partie de la sélection du Prix Lire Elire de la Bibliothèque Pour tous de la région Nord Flandres [comme Denali].

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un carrosse nommé Désir

Frédéric Lenormand, Un carrosse nommé Désir, J.-C. Lattès, 2018

Par Florence Montségur.

Ce nouveau roman tient les promesses de la série des « Voltaire mène l’enquête ». Le héros est toujours aussi égocentrique et vaniteux ; l’on s’amuse d’un tas d’allusions et de bons mots ; l’intrigue s’efface un peu devant l’esprit, mais titille la curiosité du lecteur qui veut savoir la fin.

La maîtresse de Voltaire, la marquise du Châtelet, voudrait faire l’acquisition d’un palais sur l’île Saint-Louis. Voltaire rêve d’y avoir ses appartements. La terrasse du premier étage propose une très belle vue sur le fleuve et il pourrait, chaque matin, ouvrir les yeux sur « les nymphes dans[ant] au plafond peint par Le Brun », ce qui met évidemment « de bonne humeur pour la journée ». Mais voilà que le banquier qui était supposé prêter à la Marquise la somme nécessaire a disparu. Très motivé, Voltaire tente de le retrouver.

Le Paris de l’époque est un décor intéressant et amusant pour cette intrigue sans analyses ADN et sans caméras de surveillance. Ses rues boueuses, son fleuve immonde et ses drôles de pâtisseries participent du plaisir de voir Voltaire virevolter d’un indice à l’autre avec sa perruque en rouleaux et ses grandes idées sur la science et la philosophie.

Si vous préparez le bac de français, attendez un peu avant de lire cet ouvrage car il pourrait vous inciter à l’impertinence à l’examen oral. Si vous êtes un  intellectuel et que vous craignez qu’elle soit trop légère, gardez cette lecture pour les vacances ! Sinon plongez sans attendre dans le mensonge, le déguisement et la mauvaise foi.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; notre article générique sur la série « Voltaire mène l’enquête ».

La chorale des dames de Chilbury

Jennifer Ryan, La chorale des dames de Chilbury, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ce roman épistolaire se passe à la fin de la drôle de guerre et au début de la bataille d’Angleterre (1940). Le petit village de Chilbury dans le Kent est confronté au départ de ses hommes à la guerre sur le Continent et aux premiers fils morts de la blitzkrieg.

La chorale de l’église n’a plus d’hommes et doit fermer, mais arrive une professeure de musique, Miss Trent, qui décide de créer une chorale entièrement féminine. Shocking pour certains. À travers les lettres envoyées par certains membres de cette chorale ou leurs journaux intimes, on découvre comment le village s’installe dans la guerre,  la prise de pouvoir de certaines femmes qui ont des envies d’émancipation, la dureté des premiers bombardements, etc.

C’est un petit roman qu’on prend plaisir à lire, de la veine du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, tour à tour plein de d’humour ou de gravité. Un bon roman de vacances, très anglais, sans plus.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Françoise du Sorbier.

Liens : chez l’éditeur ; critique du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

Une famille

Pascale Kramer, Une famille, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Difficile de faire original à propos de la famille. Nancy Huston, quand on lui demandait pourquoi tous ses livres ou presque traitaient de ce thème, renvoyait la question à son interlocuteur : « Pourquoi ? Il y en a d’autres ? » Le site Babelio, quant à lui, recense quelque 5000 ouvrages dont les auteurs se sont abreuvés à cette source inépuisable et la liste n’est sûrement pas exhaustive. Titrer un livre simplement Une famille semble donc relever soit d’une absence totale d’inspiration soit de la provocation. En tout cas, on peut rêver mieux pour appâter le lecteur et c’est dommage car le roman de Pascale Kramer mérite l’intérêt, ô combien.

Dans la famille en question, tout le monde déborde de bonne volonté et d’amour mais voilà, cela ne suffit pas à éviter le drame. Le père, Olivier, en épousant Danielle, a hérité du rejeton d’une première union, Romain, et s’est empressé de faire trois autres enfants à sa femme : Édouard, Lou et Mathilde. Est-ce là que le bât blesse, dans la difficulté de gérer une famille dite recomposée ? Pas du tout ! Les trois derniers adorent leur aîné, lequel se laisse aimer avec la grâce nonchalante qui le caractérise. Tout devrait donc aller pour le mieux, mais bien sûr le ver est dans le fruit et ce ver ronge de l’intérieur le doux Romain, qui a hérité de son père biologique des tendances maniaco-dépressives, noie ses angoisses dans l’alcool et sombre peu à peu dans la déchéance totale, malgré l’aide de ses proches qui tentent, chacun à sa manière, de lui sortir la tête de l’océan de boisson dans lequel il s’abîme.

Quand le livre commence, après avoir disparu pendant huit ans sans donner la moindre nouvelle, Romain a refait surface, retrouvé par hasard et récupéré in extremis sur un trottoir par son frère Édouard. À l’issue d’une énième cure de désintoxication, il se tient coi depuis deux ans et a même trouvé du travail dans une jardinerie. Hélas… Pendant que Lou accouche de son deuxième enfant et que la vie semble l’emporter, il se volatilise à nouveau. C’est l’occasion pour chacun des membres de la famille de se retourner sur le passé, de faire un pathétique examen de conscience, de se culpabiliser et de comprendre que la surprotection n’est sans doute pas le meilleur moyen d’aider ceux qui sont au fond du gouffre. Il faut aussi accepter que certains ne remontent pas de ce gouffre malgré les mains tendues et que Romain en fait probablement partie. Le constat est désespérant mais l’analyse qui en est faite est d’une grande subtilité et d’une grande justesse. À ne pas lire cependant un soir de cafard.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Denali

Patrice Gain, Denali, Ed. Le Mot et le Reste, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Le mont Denali est le nouveau nom, indien, du Mont Mac Kinley, plus haut point d’Amérique du Nord avec ses 6.190 mètres.

Le père de Matt Weldon ne revient pas de son ascension du Mont Denali. Sa mère choquée est hospitalisée, son frère ainé Jack, incontrôlable, est aux abonnés absents. Matt, 14 ans, va donc vivre chez sa grand-mère dans les immensités du Montana. Au décès de celle-ci, livré à lui-même dans une nature magnifique mais hostile, face à la dureté de ses habitants, Matt va se confronter au passé de son père, de sa famille, au pourquoi de cette ascension meurtrière.

On est dans un magnifique roman d’aventure, hommage aux grands de la littérature américaine, à la beauté de la nature sauvage. On le lit d’une traite ; le roman est haletant, plein de rebondissements ; l’écriture est belle et l’auteur français, alpiniste lui-même, nous décrit remarquablement bien les paysages du Montana, ceux d’Au milieu coule une rivière de Robert Redford.

P.S. : Ce roman fait partie de la sélection du Prix Lire-Elire, proposé par les Bibliothèques Pour Tous de la région Nord-Flandres (voir aussi Mille soleils).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

La série des « Voltaire mène l’enquête »

Frédéric Lenormand

Frédéric Lenormand, « Voltaire mène l’enquête », Jean-Claude Lattès (aussi aux éditions du Masque et en Livre de Poche)

Par Florence Montségur.

Signalons ces livres amusants et divertissants, vite lus et pas débilitants pour autant. Amoureux du XVIIIe siècle (mais pas que), Frédéric Lenormand est l’auteur, entre autres romans, d’une série nommée « Voltaire mène l’enquête » dans laquelle le personnage principal est l’écrivain français du Siècle des Lumières, le père de Candide que des générations d’élèves ont dû lire pour le collège ou le lycée. Il arrive plein d’aventures à ce personnage haut en couleurs qui, avec sa grande gueule et ses méthodes peu catholiques, doit chaque fois débrouiller des mystères et se sortir de mauvais pas. C’est drôle, ça se déroule toujours dans un décor crédible, d’époque évidemment, avec des personnages inventés pour certains, ayant existé pour d’autres. C’est léger, plein d’esprit et sans prétention !

Voltaire par Quentin Latour, détail du visage (château de Ferney)

La baronne meurt à cinq heures (2011) ; Meurtre dans le boudoir (2012); Le diable s’habille en Voltaire (2013) ; Crimes et condiments (2014) ; Elémentaire, mon cher Voltaire ! (2015) ; Docteur Voltaire et mister Hyde (2016) ; Meurtre à l’anglaise (2016) ; Ne tirez pas sur le philosophe (2017) ; et le dernier opus qui vient de sortir : Un carrosse nommé Désir (2018).

Les jeux de mots et allusions que comportent les titres suffisent à donner une bonne idée du style adopté dans cette série. Mais Lenormand écrit aussi des livres pour la jeunesse et a repris le personnage du Juge Ti, de van Gulik.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : l’auteur chez J.-C. Lattès ; au Livre de Poche ; la critique d’Un carrosse nommé Désir.

À l’aube

Philippe Djian, À l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Curieux titre pour un roman où rien ne se passe à l’aube sauf le dénouement, et l’on ne peut pas dire que l’heure matinale y joue un rôle important. Mais depuis 37°2 le matin, Djian s’est fait une spécialité des titres mystérieux ou elliptiques (voir Oh … ou Bleu comme l’enfer), alors va pour À l’aube.

Il n’y a d’ailleurs pas que le titre qui soit elliptique, c’est l’ensemble de la narration qui l’est. Peu ou pas de ponctuation – particulièrement dans les dialogues, ce qui rend leur compréhension parfois difficile ; de nombreux allers-retours passé-présent que rien ne permet de situer dans le temps, c’est la méthode chère à Djian : « Lecteur, débrouille-toi » et si tu t’y perds, ce n’est pas grave, dis-toi qu’on ne te raconte pas une histoire mais qu’on te donne à observer des tranches de vie bien saignantes dans lesquelles mordent en bavant des personnages un peu déglingués, quand encore ils ne se dévorent pas les uns les autres.

Ici donc (nous sommes aux États-Unis, bien sûr), il s’agit de Joan, call-girl et vendeuse de fringues vintage selon les heures, qui rentre au bercail après la mort accidentelle de ses parents pour s’occuper de son frère Marlon, autiste. Une relation très forte se tisse entre eux, que vient menacer l’intrusion d’Ann-Margaret, une voisine sexagénaire mais encore affriolante qui se propose d’assouvir les besoins sexuels de Marlon et ne va pas tarder à devenir très envahissante, au grand dam de Joan. Voilà, on en sait assez, c’est entre eux trois que le drame va se nouer. Les personnages secondaires font en quelque sorte partie du décor, bien que deux au moins jouent un rôle important : John, le shérif, qui flirte sans état d’âme avec la loi pour protéger ses amis, et Howard, ex-amant de Joan puis de sa mère, à la recherche d’un magot que cette dernière aurait caché dans la maison. Mal lui en prendra : Marlon, autoproclamé « gardien du temple », veille au grain.

Rien de bien neuf, donc, dans l’univers ni dans l’écriture de Djian, mais peut-être une acmé qui a permis à Jérôme Garcin de qualifier ce roman de « djianissime ». Joli néologisme…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le sympathisant

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond, 2017

Par François Lechat.

Difficile de parler de ce livre brillant, hors norme, profondément jouissif, mais qui semblait devoir être sinistre. Qu’on en juge : le héros est un bâtard, né à l’époque coloniale d’une mère vietnamienne et d’un prêtre français, étroitement associé aux opérations américaines au Vietnam, mais sympathisant communiste faisant office d’agent secret au service du Vietcong. Tout ce qu’il faut pour livrer une confession plombante, une lourde soupe politico-psychologique. Et de fait, c’est bien d’une confession qu’il s’agit, notre narrateur devant rendre des comptes devant… vous verrez qui si vous lisez le livre. Le miracle accompli par l’auteur, c’est que l’on comprend tout alors qu’il n’explique presque rien, et que si l’on excepte les chapitres se déroulant au Vietnam (qui pouvaient difficilement être joyeux), il maintient une légère autodérision, une distance permanente du narrateur par rapport à lui-même, qui fait merveille. Cette distance découle évidemment de la double bâtardise du narrateur, biologique et politique : il n’est dupe de rien et ne peut jamais s’engager totalement, trop lié aux Américains pour ne pas se laisser séduire par l’Occident, trop Vietnamien pour basculer vers l’Ouest, trop engagé auprès des communistes pour regarder l’Amérique et ses alliés vietnamiens d’un œil indulgent. Tout ceci, encore une fois, peut paraître trop sérieux, mais ce qui domine, dans ce récit, est le pétillement de l’intelligence, la finesse de l’écriture, le sens du concret. Les femmes, les officiers, les politiciens américains, le tournage d’un film hollywoodien situé au Vietnam…, tout est rendu à un rythme enlevé, avec brio, jusqu’à ce que le propos devienne plus grave car la mort rôde. Un roman virtuose, consacré par le prix Pulitzer en 2016.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Clément Baude.

Liens : chez l’éditeur.

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