On ne touche pas

Ketty Rouf, On ne touche pas, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Pour un moment de détente, de rêverie ou d’encanaillement, n’hésitez pas à lire On ne touche pas. L’héroïne est professeure de philosophie dans un lycée de banlieue, et se désespère devant l’inculture de certains élèves et les absurdités de l’Education nationale. Mais voilà qu’elle s’inscrit à un cours d’effeuillage, puis devient danseuse dans une boîte de strip-tease. Je ne vous dirai pas si elle franchit la ligne rouge, mais elle prend en tout cas une revanche en se découvrant belle et désirable, elle qui traîne depuis toujours des kilos en trop. Le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes la fascine, même si on peut se demander ce que les féministes pensent de cette ode au pouvoir sexuel des femmes. C’est en tout cas prestement écrit, avec quelques maladresses mais de beaux personnages, surtout féminins, et une fin tout en émotion. Un détail : Ketty Rouf, dont c’est le premier roman, a été prof de philo et est passionnée de danse, ce qui se sent à la lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les enfants du secret

Marina Carrère d’Encausse, Les enfants du secret, Héloïse d’Ormesson, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Mon intérêt pour les émissions et débats animés par Marina Carrère d’Encausse a suscité ma curiosité pour découvrir ce petit roman. J’y ai trouvé les ingrédients d’un bon thriller mais je suis restée un peu sur ma faim.

Un premier chapitre éclaire le lecteur sur le sort d’un enfant victime de la violence paternelle et attire implicitement l’attention sur le sens du titre : Les enfants du secret. Information dont ne disposent pas, bien des années plus tard, Marie Tébert et son équipe de la Crim, quand elles enquêtent sur deux meurtres particulièrement sordides et inexplicables. Rien ne semble relier les victimes hormis le déchaînement de violence dont elles ont été l’objet. La perplexité policière se mue en véritable inquiétude quand le médecin légiste décède brutalement, peu après avoir examiné les cadavres.

De quoi s’agit-il ? Rituels obscurs ? Venus d’où ? On dépasse, semble-t-il, le cadre de la France. Premiers pas vers une pandémie, orchestrée, mais par qui ? Et dans quel but ?

Le lecteur, lui, a une position privilégiée car, détenteur de l’information révélée au début, il pressent où est la bonne piste, mais il est loin d’avoir tous les éléments. Il suit donc avec intérêt les pas des enquêteurs, leurs avancées, leurs espoirs, leurs découragements, jusqu’à la découverte du maillon qui donnera accès à la clé de l’énigme.

Ce livre est donc bien construit, le style est alerte, les dialogues vivants, le suspense bien ménagé, le lecteur entre dans l’univers de la Crim et de son fonctionnement, et il découvre aussi des faits que l’Histoire a laissés dans l’ombre.

Pourtant il manque à ce roman l’épaisseur qui lui ferait passer le cap d’un bon thriller. On est loin de Franck Thilliez ou de Fred Vargas ! Les personnages principaux manquent d’envergure, ils restent un peu convenus, sans véritable relief. On s’attache à l’intrigue mais Marie Tébert n’a pas l’étoffe d’une vraie héroïne.

Un bon moment de détente donc, une lecture agréable, mais qui ne suscite pas un véritable enthousiasme.

Catégorie : Policiers et thrillers.

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La Géante

Laurence Vilaine, La Géante, Zulma, 2020

— Par François Lechat

Si vous êtes fan de Giono, vous aimerez ce court roman dans lequel la nature est omniprésente et qui voit une âme simple et robuste découvrir l’amour par procuration. Née dans des circonstances difficiles, coincée au pied d’une montagne qu’elle a baptisée « La Géante » et qui l’impressionne, Noëlle s’immisce dans une correspondance amoureuse qui lui fait découvrir, à bas bruit, ce qu’elle ne connaîtra jamais, les émois du cœur et du désir. Laurence Vilaine conte cette histoire simple à l’aide d’une structure et d’une phrastique sophistiquées, travaillées de manière à donner un sentiment d’éternité, comme dans cette phrase prise au hasard : « Ses lettres étaient un fil de soie qu’elle tendait dans leur ciel trop grand, qui arrivaient une fois par semaine, parfois deux et jusqu’à trois. »

Catégorie : Littérature française.

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Calcaire

Caroline De Mulder, Calcaire, Actes Sud, 2017

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman belge, francophone et flamand à la fois, très écrit, est exceptionnel. Imprégné d’une culture forte, vraie, terre-à-terre, il semble inspiré de faits divers : c’est dans une ambiance provinciale assez glauque qu’une femme disparaît et qu’un homme qui l’aime la recherche. Il enquête là où il faut, dans la fange, ce lieutenant qui n’est pas flic, assisté d’un savoureux personnage, Tchip, qui pour s’exprimer traduit littéralement en français les expressions flamandes qui lui viennent à l’esprit et que le narrateur donne alors dans les deux langues — sans en faire trop, sans oppresser le lecteur. Une langue à la belge, donc, pour le moins imagée. Voilà une culture qui s’assume, qui ne se lisse pas pour plaire à tout le monde ; un style original qui n’est pas là pour le m’as-tu-vu mais parce que c’est comme ça qu’on pense. Et les principaux personnages, sous la fêlure ou la misère, ont des ressources ou des qualités qui rendent le roman sensible, intéressant et mystérieux. Et étonnamment poétique dans un contexte moche, noir.

Comme un bourdonnement, le bavardage incessant de Tchip, des mots enroués par l’alcool et la fatigue qui se répandent sans tarir. Frank Doornen vacille, la voix lui vient de très loin et lui arrive à un endroit où il est très seul. Comme le bruit de la mer dans un coquillage. (p. 157)

Loin de n’être qu’un livre belge pour Belges, ce roman très contemporain traverse en outre des problèmes et préoccupations d’aujourd’hui : l’informatique et la vie privée, la question des déchets, l’extrême droite…

Après l’amie qui me l’a prêté avec cet air de très bien savoir pourquoi elle le faisait (merci Françoise !), à mon tour je vous invite à découvrir ce suspense, à suivre crises, inattendus et rebondissements — multiples, jusqu’à la toute fin de l’histoire. Découvrez l’univers puissant de cette auteure — toute jeune et fraîche, sans relation apparente avec les milieux durs dans lesquels ses personnages trébuchent.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

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Les évasions particulières

Véronique Olmi, Les évasions particulières, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Si vous vous demandez ce que les femmes apportent de spécifique à la littérature, lisez Les évasions particulières, et vous comprendrez.

Le thème de ce roman est classique, presque banal en France : la chronique d’un groupe de personnages sur une décennie, celle qui a conduit à l’élection de François Mitterrand en 1981 et qui a définitivement fait entrer la France dans son époque, notamment en matière de libération de la femme. Mais là où un romancier masculin aurait mis l’accent sur les engagements politiques, les luttes de pouvoir et le choc des ambitions, Véronique Olmi aborde l’émancipation sous l’angle des relations familiales, du corps, de la maternité (voulue, subie ou évitée), des mystères du monde des adultes, des détails qui font les rapports de classe et de genre. Elle évoque aussi les grands événements collectifs, mais ce n’est pas là qu’elle est à son meilleur. Ce qui frappe, ici, est l’intelligence aiguë des déchirements intérieurs, des conflits de principes, de la difficulté à se défaire des valeurs traditionnelles dans lesquelles on a été élevé. Ce n’est pas, là non plus, un thème original, mais Véronique Olmi en tire des notations incarnées, subtiles, qui frappent toujours par leur réalisme. Son talent est de tout déplier, même le confus ou l’indicible, et de le rendre surprenant pour ses personnages comme pour le lecteur, qui vont de découverte en découverte (une mention particulière, à cet égard, pour les scènes de sexe auxquelles doit se prêter une des héroïnes, lancée dans une carrière d’actrice au moment même où elle s’est engagée dans une liaison). J’ajoute que tout ceci est servi par une langue concise, directe, sans détours, et par des dialogues au cordeau : ce roman foisonne de vie et d’émotion.

Catégorie : Littérature française.

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La voyageuse de nuit

Laure Adler, La voyageuse de nuit, Grasset, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

La démarche adoptée par Laure Adler dans ce livre est proche de celle qui m’avait séduite dans celui d’Emmanuel Godo Ne fuis pas ta tristesse. Dans les deux cas, l’auteur emploie le genre de la « promenade littéraire » pour aborder, avec force références d’auteurs de tous bords, les injonctions de notre époque qui cherche à exorciser ses peurs : celle de la tristesse dans l’essai d’ E. Godo, et celle de la vieillesse et de sa cohorte de « déclins » dans le livre de L. Adler. Or les moments de tristesse, tout comme le vieillissement, sont des moments de la vie qu’il faut accepter de regarder comme des composantes inévitables de l’existence mais pas nécessairement négatifs.

Laure Adler aborde donc ici la question de la vieillesse sans tabou et sans restriction, avec une lucidité qui n’exclut ni la gravité, ni l’humour. Car ce livre percutant et réaliste ne prêche pas, on s’en doute, en faveur d’une passive résignation devant les avanies du temps et le regard que leur porte notre société. Bien au contraire !

Les personnes âgées, que l’on appelle pudiquement « seniors », pendant longtemps, ce sont les autres, jusqu’au jour où la disparition des parents âgés est un facteur déclenchant. On est désormais en première ligne et l’on fait partie de la génération des personnes vieillissantes. On n’a rien vu venir.

Pour autant le vieillissement et la retraite professionnelle n’impliquent pas le retrait de l’existence et du bonheur de vivre. Pas question de renoncer à ce qui nous anime, à ce que nous aimons faire, à ce que nous savons faire. Il ne s’agit pas de se croire toujours jeune, il s’agit de ne pas se laisser déposséder par la société de nos compétences et de nos activités et de la laisser introduire des ruptures là où nous ne souhaitons que des continuités.

La colère anime l’auteur devant ce regard social posé souvent sur le vieillissement et elle rappelle avec conviction qu’à tout âge on demeure soi-même. Pas question donc de fuir son âge, ni d’en avoir honte, mais de lutter contre l’exclusion sociale, la surprotection, la pitié, et autres comportements engendrés par une société obsédée par la santé et le « jeunisme ». 

Certains esprits grincheux prétendent qu’un tel livre n’intéressera… que les vieux ! Franchement ce serait dommage, car ce regard tonique, intelligent et juste, a beaucoup à apporter à des lecteurs de tout âge.

Catégorie : Essai, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; un entretien du Monde avec Laure Adler.

Frink et Freud

Lionel Richerand et Pierre Péju, Frink et Freud. Le patient américain, Casterman, 2020

— Par François Lechat

Pierre Péju avait déjà publié un roman, L’oeil de la nuit, consacré à la vie tragique d’Horace Frink, le premier psychiatre sur lequel Freud a tenté de s’appuyer pour répandre la psychanalyse aux États-Unis. Parallèlement au roman, Péju a écrit le scénario et les dialogues d’une BD sur le même sujet, qui paraît le 27 janvier, dessinée par Lionel Richerand. Cela pourrait passer pour un gadget, une sorte de « Frink pour les nuls », mais cet album de plus de 200 pages, dont une dizaine de notices scientifiques, n’est pas un succédané. Il reprend les thèmes majeurs du livre et met en relief la personnalité autoritaire et tourmentée de Freud, qui tranche avec la fragilité de Frink. On n’évite évidemment pas, ici, quelques dialogues didactiques auxquels l’image n’apporte pas grand-chose, mais l’ensemble est bien d’ordre graphique, et assez majestueux. Le dessin, résolument expressionniste à la manière allemande et jouant sur toute la palette des gris, ne cherche pas la beauté mais donne un relief saisissant aux émotions et aux états d’âme, tandis que les dialogues sont plus brefs et percutants que dans le roman. Une œuvre à part entière, et une prise de risque pleinement réussie de la part de Péju.

Catégorie : Extras.

Liens : la BD chez l’éditeur ; L’oeil de la nuit par François Lechat.

La magie de Vasarely

Claire Zucchelli-Romer, La magie de Vasarely, Palette, 2018

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai feuilleté avec délices ce pop-up tout en sensations visuelles. On tourne les pages, on en soulève des morceaux colorés, lignés ou plein de ces formes cubiques qu’affectionne le peintre, et les tableaux de Vasarely apparaissent, dans un jeu de construction cartonné, à travers des effets de structure, de formes et de couleurs successifs. Comme il faut tantôt soulever à gauche, tantôt à droite, un rond, un carré, un triangle… on se dit que la conceptrice de ce livre est créative et s’est bien amusée ! Et puis qu’on essayerait bien la même chose avec d’autres peintres. Eh bien, pas de problème : il y a aussi Paul Klee, Kandinsky, Andy Warhol et quelques autres.

Une bonne manière de découvrir ou faire découvrir de grands peintres et leurs conceptions de l’art.

À partir de 3, 4 ou 6 ans selon les ouvrages — 6 ans pour ce Vasarely.

Catégorie : Extras – Petite enfance.

Liens : La magie de Vasarely chez l’éditeur ; la collection de livres animés.

Girl

Edna O’Brien, Girl, Sabine Wespieser éditeur, 2019

— Par Brigitte Niquet

Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans.  Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.

Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.

Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.

Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.

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Elle a menti pour les ailes

Francesca Serra, Elle a menti pour les ailes, Anne Carrière, 2020

— Par François Lechat

Ce roman n’est pas le premier à dresser le portrait d’une génération, celle des jeunes nés avec un smartphone dans la main. Mais c’est de loin le meilleur que j’aie lu sur ce thème, sans doute parce que l’auteure va jusqu’au bout de son propos. En 500 pages bien tassées, dont quelques-unes, brillantes, tiennent de l’essai plutôt que du récit, elle brosse un tableau saisissant de nos adolescents sous emprise, et des dangers qu’ils courent à force de vivre sous le regard perpétuel des réseaux sociaux. Il n’y a, pour autant, pas de moralisme dans son propos, qui fait preuve au contraire d’une formidable empathie : il s’agit de comprendre et de faire comprendre. Et de nous tenir en haleine, aussi, grâce à un entrelacement temporel des chapitres qui, pour une fois, accentue la dramatisation au lieu de la diluer. Ce que l’on entame comme un document prend l’allure d’un suspense difficile à lâcher.

Le livre peut surprendre au début, car il mêle quelques termes savants avec le jargon du Net et l’écriture si particulière des jeunes sur les réseaux. Et il déroute, dans le meilleur sens du terme, en confrontant subitement son héroïne à ce qu’elle n’a jamais connu à force de  vivre par écrans interposés, un certain sens du corps, de la mort et de la nature. Avec une liberté qu’on lui souhaite de conserver dans ses prochains romans (celui-ci est son premier), Francesca Serra se paie le luxe d’une fin ouverte parce qu’elle a dit ce qu’elle voulait dire, et qui mérite d’être médité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sous le parapluie d’Adélaïde

Romain Puértolas, Sous le parapluie d’Adélaïde, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

J’avais raté, à l’époque, le fameux Voyage du fakir coincé dans une armoire Ikea. J’ai donc voulu me rattraper avec ce roman au titre malicieux, qui offre incontestablement le suspense et la distraction que l’on attend de l’auteur. Un ton direct, une belle mise en place, des pages très réussies (jolie scène érotique dans un bain) et, très vite, l’envie impérieuse de connaître le dénouement, qui réservera un authentique coup de théâtre : c’est globalement très habile.

Mais un peu irritant, aussi. En raison de faiblesses de style assez étonnantes à ce niveau. En raison d’anachronismes plutôt grossiers, qui trahissent l’absence d’un relecteur sérieux. Et puis, surtout, parce que plusieurs moments-clés sont irréalistes, et donnent au lecteur l’impression qu’on le prend pour un débutant. C’est dommage : avec cette intrigue savoureuse et ces personnages attachants, Puértolas aurait pu faire un sans-faute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Tout un été sans Facebook, du même auteur.

Impact

Olivier Norek, Impact, Michel Lafon, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais tellement aimé Entre deux mondes que j’attendais avec impatience un nouvel opus de cet auteur doué et courageux. Impact, malheureusement, me laisse perplexe. Le combat écologique, thème du récit, est évidemment difficile à critiquer : le réchauffement climatique est une catastrophe, le nier est une folie, il y a urgence et la plupart des humains font l’autruche ou ne parviennent pas à changer de modèle de comportement. Mais, pour moi, un roman doit être un roman, il ne peut pas être composé d’une suite de réquisitoires et de plaidoyers, ni d’explications qui remplacent l’action. J’ai toujours trouvé illisibles les romans qui expliquent au lieu de raconter et qui ne savent pas faire confiance à l’intelligence du lecteur. De plus, après un excellent début, je ne me suis finalement attachée à aucun personnage, je n’ai cru ni à l’un ni aux autres. Sans doute parce que l’intrigue est régulièrement interrompue par des tableaux, forts, justes et très bien écrits, mais qui font que je me suis demandé à quoi j’avais affaire. Je ne pense pas qu’il faille nécessairement respecter règles et traditions mais qu’il faut éviter les brouillages contre-productifs. Romanesquement, on est donc, à mon sens, en-deçà de ce qu’Olivier Norek avait produit jusqu’ici. Une fois de plus, je me dis que l’éditeur a été trop pressé de vendre et l’auteur trop pressé d’en finir. Norek aurait pu nous toucher, nous faire peur, nous culpabiliser avec une bonne histoire moins ambitieuse et moins explicite. Ç’aurait été un meilleur roman, et surtout un meilleur message (lisez ses premiers livres, et puis surtout Entre deux mondes, preuve de ce qui aurait pu se passer avec Impact). Cela dit, Olivier Norek est un connaisseur lucide d’une société que nous avons l’habitude de ne pas regarder de trop près, pas sous toutes les coutures, pas trop là où ça pique aux yeux. Je reste admirative et pleine de respect.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : Impact chez l’éditeur ; nos autres critiques de Norek à la lettre N du classement par auteur.

Ce qui plaisait à Blanche

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Grasset, 2020

— Par François Lechat

De Jean-Paul Enthoven j’avais beaucoup aimé Aurore, élégant roman proustien paru il y a une vingtaine d’années. La critique étant flatteuse, j’étais curieux de découvrir Ce qui plaisait à Blanche, et ce fut une surprise paradoxale.

On écrit donc encore ce genre de livre aujourd’hui, après la vague #MeToo ? Je veux dire : un roman stylé, dans lequel un personnage secondaire prétend publier à titre posthume un manuscrit qui lui a été confié par l’auteur, et qui raconte une éternelle histoire de séduction entre une femme fatale et un collectionneur de conquêtes battu à son propre jeu ? Réflexion faite, je m’en réjouis : tant mieux si la littérature ne se laisse pas impressionner par les mouvements d’idées, et ne renonce pas à ses formes consacrées parce qu’elles seraient passées de mode. Mais tout de même, cela surprend un peu de retrouver des personnages si rebattus, évidemment riches et beaux, distanciés et secrètement désespérés, éloquents et cultivés, et qui passent de palaces en soirées fines, d’ailleurs évoquées avec beaucoup de pudeur. C’est impeccable, plutôt prenant, mais curieusement hors-sol.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Trois petits tours et puis reviennent

Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.

Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est toute en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.

Nature humaine

Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un Joncour à plébisciter, tant pour sa construction sur un long flash-back, que pour le regard porté sur un pan de notre histoire récente dont les conséquences sont encore au cœur des débats actuels.

13 décembre 1999 : Alexandre, qui vit désormais seul dans la ferme familiale, achève de mystérieux préparatifs. Le lecteur se contentera de savoir que « maintenant tout est prêt »… et attendra la fin du livre pour voir confortées ou non ses hypothèses. Suspense.

Ainsi s’ouvre le roman qui, après 2 pages intrigantes, nous ramène en 1976 et nous plonge dans l’histoire des Fabrier, une famille de producteurs-éleveurs dans un hameau du Lot. Il s’agit donc d’une saga familiale sur fond d’événements qui ont jalonné la période qui s’étend de l’été 1976 (sécheresse prémonitoire du dérèglement climatique ?) jusqu’à la tempête dévastatrice des derniers jours de 1999, à l’aube du troisième millénaire.

Entre ces deux événements qui résonnent comme deux alertes, on se souvient de la catastrophe de Tchernobyl, du naufrage de l’Erika, de la chute du mur de Berlin, de l’avènement de nouveaux modes de vie avec l’arrivée dans la France rurale du téléphone, des hypermarchés, des autoroutes  défigurant la beauté des sites, du passage à la culture et à l’élevage intensifs, de la désertification progressive des campagnes, mais aussi de l’activisme gauchiste antinucléaire, ou encore des hippies de tous bords, adeptes d’ une vie  naturelle et marginale. Autant de faits qui marquent l’agonie du monde qu’ont connu les grands-parents d’Alexandre, l’avènement d’une vie différente qui a saisi et tenté ses parents, et sur laquelle il porte lui-même un regard plus critique quant à l’évolution des rapports entre les hommes et la nature. Alors que ses trois soeurs ont cédé aux attraits de la vie citadine, il a suivi, sans vraiment le décider lui-même, la voie toute tracée que ses parents avaient toujours prise pour une évidence. Héritier du domaine familial, c’est un homme réaliste et qui aime la terre. Conscient des enjeux d’un monde en pleine mutation, il n’a rien d’un doux rêveur.

Ce solitaire pragmatique a pourtant eu un amour dans sa vie. Une relation passionnée et complexe qui confère de l’épaisseur à sa personnalité et évite, pour le plus grand bonheur du lecteur, qu’il ne soit qu’un personnage représentatif d’une épopée collective.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Chien-loup, du même auteur.

Ce qu’il faut de nuit

Laurent Petitmangin, Ce qu’il faut de nuit, La Manufacture de livres, 2020

— Par François Lechat

Ce premier roman, bref et tranchant, fait entendre une voix singulière, socialement située. La voix d’un père qui élève seul ses deux enfants, en Lorraine, dans un milieu modeste où l’on se tient les coudes et on garde la tête haute en allant voir l’équipe locale de foot. Car aux alentours rôdent le chômage, le déclin des idéaux de gauche et les petites mains de l’extrême droite.

Comment tenir debout quand un de ses enfants dévie, trahit les valeurs qu’on lui a inculquées, fait ressentir de la honte mais reste un fils malgré tout, qu’à défaut d’encore aimer il faut protéger, à moins que ce ne soit l’inverse ? Laurent Petitmangin rend ce quotidien et ces tourments de manière sobre et sensible, à l’aide d’un récit à la première personne qui sonne très juste, dans le ton comme dans la langue et le lexique. Âmes sensibles ne pas s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

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Noël 2020 – Cherchez l’erreur

— Par Catherine Chahnazarian

Est-ce que vous connaissez ShortEdition, « l’éditeur propulseur de littérature courte »? NouvellesBD courtesPoèmesTrès très courtClassiqueJeunesse, telles sont les étiquettes qu’il vous suffit de cliquer pour découvrir l’inventivité des Français. (Vous pouvez aussi soumettre une oeuvre, si ça vous dit…)

Pour ce Noël, je vous ai sélectionné ce strip de DamienTb, genre « Cherchez l’erreur » :

https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/manon

Noël 2020 – Et si on se laissait un peu aller ?

Mathias Malzieu, Le plus petit baiser jamais recensé, Flammarion, 2013 (disponible en J’ai Lu)

— Par Florence Montségur

Vous ne pourrez pas fêter Noël comme vous le voudriez, c’est le début de l’hiver, vous ressentez cette lassitude qui vous ferait vous pelotonner sous un plaid, et vous résistez bravement à l’envie de regarder sur une chaîne grand public un de ces films de saison où des adultes croient que le Père Noël existe et s’embrassent à la fin ? Lisez Le plus petit baiser jamais recensé. Vous y trouverez le même réconfort – tout en ayant l’alibi d’étudier l’influence de Lewis Carroll sur Mathias Malzieu. Ce texte, poétique et d’une fluidité exceptionnelle, avancera tout seul entre vos mains.

Un vieux détective aux cheveux et à la barbe de nuages, un perroquet magique, un trou d’obus dans le coeur, des billets doux adorables et un peu sexuels, voilà les ingrédients de ce conte dans lequel un « inventeur-dépressif » a embrassé une fille et – pouf­ ! – elle est devenue invisible !

Catégorie : Extras (saisons).

Liens : chez l’éditeur.

Noël 2020 : le Noël des tout-petits

— Par Catherine Chahnazarian

Comme l’année a été difficile et que ce Noël est exceptionnel, voici encore une idée-cadeau de livre solidaire.

Cherche et trouve est un livre que propose l’Unicef pour les tout-petits : à travers neuf planches magnifiquement illustrées par Marie Morey, l’enfant découvre les quatre saisons et développe sa concentration en retrouvant sept éléments bien cachés… À faire et à refaire, seul ou avec ses parents ! À partir de 2 ans.

L’Unicef garantit que toutes les commandes reçues avant le 18 seront livrées avant le 24 !

13 à table (hiver 2020-2021)

Les Restos du Coeur, 13 à table, Pocket, 2020

— Par Catherine Chahnazarian

Oui, cette année encore, des auteurs et artisans de l’édition se sont mobilisés pour offrir un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur. Ils sont 15 (Tonino Benaquista, Philippe Besson, Françoise Bourdin, Maxime Chattam, Jean-Paul Dubois, François d’Epenoux, Eric Giacometti et Jacques Ravenne, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Véronique Ovaldé, Romain Puértolas, Olivia Ruiz, Leïla Slimani et Frank Thilliez) pour 14 courtes nouvelles rassemblées en 1 recueil en vente à 5 euros qui s’intitule 13 à table et équivaut à 4 repas.

Chaque année ça m’amuse, ces chiffres disparates, comme d’un éditeur qui ne saurait pas compter. Mais le calcul est simple : une fois cinq, quatre ; deux fois cinq, huit ; trois fois cinq, douze… Lisez 13 à table (à défaut de l’être) et offrez-le à un ami qui en a marre des gadgets électroniques, à une vieille tante qui a besoin de distraction, à votre neveu qui n’aime pas lire et que la brièveté des textes décidera peut-être, à cette voisine qui a bien de la patience avec vous vu comment vous mettez la musique trop fort dans votre appartement, au Père Noël lui-même ! Une fois cinq, quatre ; deux fois cinq, huit ; trois fois cinq, douze…

Cette année, le thème est « Premier amour ». Il y a… Une belle vie avec Charlie, de Jean-Paul Dubois, très touchante nouvelle : quelle belle écriture et quel remarquable appel au vécu ! 1973, 7e B, de François d’Epenoux : une plongée dans l’école de l’époque et les émois d’un enfant de dix ans – quelle belle écriture également ! Un train d’avance, de Franck Thilliez, un texte prenant comme on peut s’y attendre d’un aussi bon auteur de thriller : un étrange voyage Paris-Dieppe… Celle d’Olivia Ruiz a le mérite, si je puis dire, d’aller tout au fond de son sujet (et du gouffre), toutes ont des qualités, il y en a pour tous les goûts.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : chez l’éditeur ; Les Restos du Coeur ; tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

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