Malaise dans la démocratie

Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Fayard/Pluriel, 2017

Par François Lechat.

Si vous avez des valeurs de gauche, si vous croyez au progrès et à la liberté individuelle, mais qu’en même temps il vous semble que notre société dérive de dangereuse manière, ne manquez pas cet essai écrit dans un style accessible à tous. L’auteur, philosophe et sociologue spécialiste de l’individualisme et du monde du travail, vient de sortir un livre remarqué sur Mai-68. Ici, il fait le tour des mutations qui marquent notre société depuis quelques décennies, et qui révolutionnent nos pratiques éducatives, l’école, l’entreprise, la religion, la culture… La thèse centrale tient dans le fait que l’individualisme, conquête précieuse qui garantit notre liberté de choix, a fait s’effondrer les repères qui encadraient les rapports entre générations, qui donnaient du sens au travail, qui préservaient l’idée de culture et de beauté, qui évitaient de confondre la religion avec un vague spiritualisme ou avec un supermarché de recettes de développement personnel. La cible de l’attaque réside dans une série de mouvements modernistes en vogue depuis un demi-siècle, qui sont raillés par les conservateurs de droite (par exemple dans le Figaro), mais qui sont critiqués ici d’un point de vue humaniste et progressiste. Jean-Pierre Le Goff ne cherche pas à rétablir l’autoritarisme de l’école d’antan, ou ne prétend pas que le capitalisme était plus doux avant Mai-68. Il montre plutôt que les progrès de la liberté sont à double tranchant, qu’une éducation centrée sur l’épanouissement des enfants les engage dans une course épuisante à l’affirmation de soi, ou que le nouveau management centré sur l’implication personnelle des travailleurs les soumet à une dictature de la performance et de la responsabilité. Personnellement, le chapitre sur la culture, aimanté par une ironie un peu facile à l’égard de Jack Lang, m’a paru moins réussi. Mais sur la pédagogie, le travail et le religieux, le propos est solide et très documenté, tout en restant plaisant à lire car aucun jargon ne l’alourdit. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il donne à penser et brise le ronron du discours médiatique dominant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Ceux d’ici

Jonathan Dee, Ceux d’ici, Plon, 2018

Par François Lechat.

Pourquoi ce livre impeccable laisse-t-il un léger goût de trop peu ? Sans doute parce qu’il est impeccable, justement : si bien mené qu’on aurait aimé y découvrir aussi un grain de folie, ou des situations plus dramatiques. Car le sujet s’y prête : dans une petite ville imaginaire du Massachusetts, le chœur des citoyens lambda, équitablement réparti entre hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, salariés, fonctionnaires et indépendants, voit son cadre de vie progressivement transformé par l’arrivée d’un richissime New-Yorkais. Il ne veut que du bien à sa ville d’adoption, ce Philip Hadi, mais il a des méthodes bien à lui, et il fait irruption dans une communauté ébranlée par le 11-Septembre, rétive à l’impôt, financièrement fragile et qui se laisse séduire par la spéculation immobilière qui conduira au crash boursier de 2008. Au fil d’un roman choral qui donne sa chance à des personnages très divers et toujours typiquement américains, Jonathan Dee brasse une foule de questions existentielles : comment se débrouiller, quelles décisions prendre, quels moyens pour protester, peut-on résister à l’argent facile, comment se défendre en tant que femme, faut-il admettre la tutelle de l’Etat, fait-on la révolution grâce à Internet ou sombre-t-on dans la pornographie… ? Dit ainsi, cela ressemble à un roman à thèse, mais ce n’est pas le cas : c’est plutôt une chronique de la vie quotidienne, irriguée par une série d’intrigues et un grand sens du détail signifiant, qui conduit à montrer sur quels murs butent les personnages et quelles menaces pèsent sur l’Amérique. Avec, en définitive, le choix de rester sobre, de ne pas verser dans la facilité, de donner plutôt à réfléchir. D’où ma remarque du début : au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture, on comprend la richesse du propos, on salue l’économie de moyens (une foule de choses sont dites en passant), mais on espère un final plus grandiose, plus spectaculaire. Le livre s’achève pourtant sur de belles scènes, et sur une remarque très subtile. Mais, là aussi, tout en retenue. Même les gros mots – et le livre n’en manque pas, réalisme oblige – gardent leurs nuances sous la plume de Jonathan Dee.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Elisabeth Peelaert.

Liens : chez l’éditeur.

Vivez mieux et plus longtemps, et chouchoutez votre cerveau

Michel Cymes, Vivez mieux et plus longtemps, Stock, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Si vous aimez bien les émissions de Michel Cymes, vous aimerez bien ce livre, et inversement. Il est amusant, intéressant et facile à lire. Nutrition, sport, sommeil, tabagisme et quelques thèmes divers sont abordés simplement, en allant droit à l’essentiel. Que cet ouvrage ratisse large permet à chacun d’y trouver un certain nombre de conseils dont il avait besoin – et semble un gage de bon sens : si l’on veut aller bien, on se nourrit bien, on ne fume pas, on se bouge, etc. Derrière ce qui peut apparaître comme des poncifs, on trouve de bonnes raisons d’y adhérer, expliquées avec le sérieux d’un scientifique et des mots de tous les jours. Un bon petit livre à laisser traîner sur votre table de chevet – ou à la cuisine ? – le temps que vous ayez mémorisé tout ce qui peut vous faire du bien. Sain d’esprit, bienveillant, sans moralisme inutile. Et c’est sans doute ça qu’on aime bien chez Michel Cymes.

Votre cerveau – Comment le chouchouter, Stock, 2017

La parenté avec le livre précédent est telle qu’on pourrait les considérer comme deux tomes d’un même ouvrage. Tous deux débutent par des conseils alimentaires, si bien qu’au final cela vous fait une bonne liste des aliments à privilégier ! La deuxième partie de Votre cerveau évoque le stress, le bien-être et même le bonheur (parce que c’est dans la tête que ça se passe), ce en quoi, sans répétition avec ce qui y a été dit, ces chapitres prolongent également le premier ouvrage. J’y ai moins apprécié l’angle d’attaque, qui semble parfois plutôt relever des valeurs et convictions philosophiques de l’auteur que de la médecine. Ces pages ont-elles été écrites par Patrice Romedenne, journaliste à France 2, présenté comme co-auteur de ce livre (pourtant écrit au « je ») ? D’aucuns cependant y découvriront un voire plusieurs conseils utiles ou l’étincelle qui déclenche un changement profitable. Et on retrouve pleinement le ton de Cymes au chapitre consacré au rire puis aux suivants (musique, sport, cannabis…) et dans la troisième et la quatrième parties, consacrées à la mémoire et aux maladies du cerveau qui nous turlupinent (Alzheimer, AVC, Parkinson, dépression, épilepsie).

De nombreux passages de Votre cerveau m’ont semblé particulièrement adaptés à un public jeune. Un livre à laisser traîner sur la table du salon ?

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Vivez mieux et plus longtemps chez Stock et en Poche. Votre cerveau – Comment le chouchouter chez Stock et en Poche.

En bonus, voici un article que j’avais écrit à la sortie du livre de Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin (Actes Sud, 2015 – l’édition a été augmentée depuis). Plus humoristique encore – notamment grâce aux dessins de la soeur de l’auteure – et tout ce qu’il y a de plus sérieux, ce best-seller sait lui aussi dire les choses simplement pour viser l’efficacité. Une excellente référence, et pas que si vos intestins vous font des misères.

Et si c’est la mémoire qui vous intéresse, je ne saurais trop vous recommander les ouvrages d’Alain Lieury, aux éditions Dunod. Je vous soumets ici quelques couvertures, mais tous les livres de ce spécialiste de psychologie cognitive sont intéressants.

                

Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam, Chanson de la ville silencieuse, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je suis la fille du chanteur […]
La fille dont le père est parti dans la nuit.
La fille dont le père a été déclaré mort.
Qui guette un musicien errant,
une étoile dépouillée d’elle-même,
un ermite qui aurait tout laissé derrière lui.

 

Voilà, le ton est donné par la 4e de couverture, on pourrait presque s’en tenir là. On saurait, en tout cas, à quoi s’attendre : à du sur-Olivier Adam  (passé maître dans l’art d’entraîner ses lecteurs sur les chemins tortueux de la déglingue et de la désespérance) mâtiné de Modiano (pour l’errance sans fin dans les rues des villes qui, de Paris à Lisbonne, semblent ne faire qu’une) avec une petite incursion dans la vraie vie puisque l’histoire est, paraît-il, plus ou moins inspirée de celle de Nino Ferrer.

L’originalité est cependant assurée par l’univers dans lequel se déroule ce nouveau roman : celui des musiciens, des chanteurs, des « idoles » qui ne tiennent debout que par les applaudissements, l’alcool et la drogue, et traversent la vie comme des météores, des étoiles filantes qu’il ne fait pas bon chercher à retenir, encore moins aimer. On le sait par les magazines people où s’étale leur vie privée, on le découvre ici de l’intérieur et on a envie de les chérir, de les protéger, ces stars qui nourrissent tous les fantasmes mais sont souvent si fragiles qu’elles s’autodétruisent presque systématiquement, dégâts collatéraux inclus.

Autre centre d’intérêt et non des moindres : la personnalité de la narratrice. Ce n’est pas une « groupie du pianiste », une minette sitôt oubliée que séduite : c’est la propre fille du chanteur, abandonnée par sa génitrice et trimballée par son père de concert en concert jusqu’à ce qu’un jour ce père disparaisse, mettant en scène son « suicide » de telle façon que, même sans cadavre, il soit déclaré mort. Bien entendu, l’enfant n’en croit rien et, dès qu’elle sera en âge de choisir sa vie,  passera le reste de cette vie à le chercher. C’est une autre version de « La Quête » de Brel, d’ailleurs cité avec maints de ses confrères vivants ou morts (Daho, Cohen, Bowie, Cobain, Morrison, Marley et les autres), une version tout aussi émouvante et tout aussi désespérée. À la poursuite de la star disparue ou de l’inaccessible étoile, même combat.

Reste à parler du style : on pourra regretter que l’auteur n’ait rien perdu de son amour pour les phrases de trois mots, sans verbe, sans sujet, commençant par « qui » (6 fois de suite), etc. Il en use et en abuse, plus encore que dans ses livres précédents, et cela peut agacer, comme tous les tics d’écriture. Mais malgré tout, ce roman exsude un charme particulier et, si sa narratrice n’a pas de prénom (ses parents ont dû oublier de lui en donner un), elle est très attachante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La guitare bleue

John Banville, La guitare bleue, Robert Laffont, 2018

Par François Lechat.

Voici un livre étrange, plein de charme, comme seuls les Britanniques (en l’occurrence, un Irlandais) savent les écrire. Le narrateur est un peintre qui a eu son heure de gloire mais qui a dû remiser ses pinceaux parce qu’il ne parvient plus à saisir le monde, à le comprendre, à s’en emparer. Il paye peut-être ainsi son péché véniel, qui consiste à dérober de menus objets pour le plaisir, pour la beauté du geste, un peu comme il volait le monde en le transposant en deux dimensions sur ses toiles. Et il paye peut-être, plus précisément, un vol plus grave, dont la victime est un de ses amis — je vous laisse deviner de quoi il s’agit. Toujours est-il que sa vie part à vau-l’eau, et pour le lecteur c’est un régal. Lucide et introspectif, notre anti-héros ne nous épargne rien de ses failles, à commencer par un physique ingrat, ni de ses mésaventures, qui prennent de l’ampleur comme il se doit. C’est savoureux parce que c’est britannique, écrit sur un mode pince-sans-rire, légèrement ironique, résolument masochiste, et léger, brillant, avec des formules, des notations, des descriptions aiguës, intelligentes, surprenantes, parfois poétiques mais toujours au second degré (« Je suis tombée amoureuse de toi sur-le-champ, m’a-t-elle dit avec un sourire heureux, son souffle pareil à des doigts chauds courant à travers la fourrure cuivrée de mon torse nu »). Certaines scènes sont d’anthologie, et l’ensemble dégage un parfum rétro, raffiné, qui fait plaisir : de la vraie littérature. Avec un bémol, hélas, en tout cas pour moi : ce bilan d’une vie manquée, rédigé par un narrateur qui cherche le terme exact et la vérité vraie, regorge de souvenirs et de digressions qui font partie intégrante de l’entreprise mais qui, souvent, brisent le suspense, la ligne narrative que l’auteur a su imposer. Mais je suis peut-être trop impatient face à un auteur irlandais, héritier à sa manière de Joyce et de Beckett ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Michèle Albaret-Maatsch.

Liens : chez l’éditeur.

Des livres pour Pâques et pour les enfants

(C’est toujours un plaisir de faire un zeugme !)

Pénélope, la poule de Pâques, d’Hubert Ben Kemoun et Jess Pauwels, chez Flammarion-Jeunesse, 2017 (de 4 à 6 ans)

La couverture précédente (la brune) était beaucoup plus pertinente et attrayante, mais dans la nouvelle édition il y a des stickers et des pochoirs ! Ce mini-thriller pour enfants vous fera fondre… comme fondra peut-être au soleil du jardin cette poule de Pâques en chocolat que personne ne trouve malgré ses cris !

J’attendrai Pâques, d’Alexandra Junge et Géraldine Elschner, aux éditions Mijade, 2015 (à partir de 5 ans)

Ce petit poussin a décidé de naître à Pâques parce qu’il a entendu dire que c’est une jolie fête. Mais quand est-ce, Pâques ? Sa maman la poule ne le sait pas non plus. Alors l’enquête commence… Un beau livre pour apprendre comment est déterminé chaque année le jour de Pâques.

La poule qui ne pondait pas, de Julie Paschkis, au Genévrier, 2016 (à partir de 5 ans)

Les autres poules pondent des œufs, mais pas elle. Elle est bien trop occupée à regarder le monde coloré autour d’elle ! Un beau livre sur la différence, par une coloriste experte.

50 activités pour Pâques, collectif, chez Usborne (à partir de 4-5 ans et jusqu’à…)

Parce que la chasse aux oeufs ne durera pas toute la journée, encore moins toutes les vacances. Cuisiner, peindre, découper, etc., il y en a pour tous les goûts dans ce livre qui servira aussi l’année prochaine, et pour d’autres fêtes.

Couleurs de l’incendie

Pierre Lemaître, Couleurs de l’incendie, Albin Michel, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Même si Au revoir là-haut et Couleurs de l’incendie font partie d’une trilogie, ils peuvent se lire totalement indépendamment. Certes l’héroïne du tome 2 fait partie du tome 1 (elle est la sœur d’Edouard Péricourt), mais on ne revient quasi jamais sur la première histoire, et les 2 romans ont chacun un vrai début et une vraie fin. Je suppose donc que le tome 3 sera également indépendant.

On retrouve Madeleine Péricourt, jeune divorcée, mère de Paul (7 ans), fille de Marcel Péricourt (grand banquier), le jour de l’enterrement de son père, où se presse le Tout Paris. Son fils Paul, pour une raison inconnue, se défenestre au départ de la cérémonie. Gravement blessé, il va rester handicapé. Madeleine, seule héritière de la fortune de son père, va se consacrer uniquement aux soins de son fils, prêtant peu d’attention à la gestion de sa fortune et aux vautours qui l’entourent : Gustave Joubert, le bras droit de son père, et Charles Péricourt, son oncle, qui s’estiment grandement lésés et déshérités par le testament.

Dans le Paris flamboyant de l’entre-deux-Guerres, avec la crise de 29 qui se profile, la montée du fascisme et du nazisme, on retrouve les thèmes chers à Pierre Lemaître : la corruption politique, le pouvoir de la presse, les magouilles boursières, l’avidité au gain et la vengeance.

Très bon roman, très rythmé, plein d’imagination et de rebondissements (Pierre Lemaître est au départ un auteur d’excellents polars et on le retrouve dans la fluidité de son écriture).

Catégorie : Littérature française.

Liens : Couleurs de l’incendie chez l’éditeur. Voir aussi la critique d’Au revoir là-haut.

Au revoir là-haut

Pierre Lemaître, Au revoir là-haut, Albin Michel, 2013 (Prix Goncourt 2013)

Par Sylvaine Micheaux.

Novembre 1918, la guerre la plus meurtrière de tous les temps touche à sa fin, mais le lieutenant d’Aulnay Pradelle décide d’envoyer ses troupes pour un dernier assaut – inutile – afin de glaner une ultime médaille. Lors de cet assaut, Albert Maillard se retrouve enseveli dans un trou d’obus et, sentant sa mort venir, il commence à dire  » au revoir là-haut » quand il est sauvé par un compagnon d’armes, Edouard Péricourt. Les deux survivront, même si Edouard fera partie des « gueules cassées », ayant sauté sur une mine.

Le retour à la vie civile est difficile. L’État oublie tous ces hommes qui ont donné leur vie et leur santé pour la France. Mais il y a de l’argent à se faire : si on n’aide pas les vivants, on honore les morts et les 2 amis vont monter une énorme escroquerie aux monuments aux morts. Les politiques, les banquiers, les opportunistes de tout poil ne sont pas en reste, pompant de l’argent de tout côté puisqu’il a été décidé d’enterrer décemment les millions de soldats morts.

Un livre jubilatoire, vif, incisif, cruel, sulfureux. Une autre manière de voir les années d’après-guerre 14-18.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Au revoir là-haut chez l’éditeur. Voir aussi la critique du tome suivant celui-ci : Couleurs de l’incendie.

Palmyre

Paul Veyne, Palmyre, Albin Michel, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Une grande partie du site archéologique de Palmyre a été détruite par Daech en 2015. Paul Veyne, historien spécialiste de l’antiquité gréco-romaine, a alors réuni une quinzaine de photographies témoignant de ce qu’était encore le site quelques semaines auparavant, et a tenu à raconter ce que fut la civilisation palmyrénienne. Ce petit livre savant et vulgarisateur a visiblement été dicté, ce qui le rend parfois un peu étrange, littérairement parlant, et il y manque une carte géographique. Mais il évoque toutes sortes d’aspects de la vie dans la Palmyre antique, en particulier au tout début de notre ère. Ce faisant, il invite le lecteur à réfléchir à ce que peut être une culture mixte et à la possibilité de vivre sans chauvinisme culturel. Car on était à la fois un Palmyrénien et un sujet romain ; un artiste s’exprimait à la fois comme oriental et comme helléniste, l’adorateur d’un dieu local connaissait et respectait les divinités grecques. Mais au-delà du message humaniste, Paul Veyne nous donne en quelques phrases des clés utiles pour comprendre comment fonctionnait l’empire romain et la manière dont on pouvait y penser le commerce avec l’Orient ou le pouvoir dans des provinces fort éloignées de Rome.

Catégorie : Essais, histoire…

Liens : Palmyre chez l’éditeur ; une carte du monde romain ; et un article biographique sur Paul Veyne de Sarah Rey, « Le curieux Monsieur Veyne », La Vie des idées , 2 juin 2015.

Pactum salis

Pactum salis, Olivier Bourdeaut, Finitude, 2018

Par Brigitte Niquet.

J’avais tant aimé En attendant Bojangles, j’aurais tant aimé adorer Pactum salis, le deuxième roman d’Olivier Bourdeaut. Hélas… je cherche en vain dans ce livre une once du charme du premier et, à vrai dire, je m’y suis un peu ennuyée. Certes, Bourdeaut s’est attaché à ne pas faire un Bojangles bis et on ne peut que l’en féliciter. Il a choisi des héros diamétralement opposés, bravo. Encore faudrait-il que ces héros nous touchent quelque part, nous intéressent quelque peu et force est de reconnaître que ce n’est pas le cas. Pourtant le pari de départ ne manquait ni d’originalité ni de sel, si je peux me permettre ce jeu de mots. C’est l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes qu’a priori tout oppose : Jean, ex-Parisien devenu modeste paludier à Guérande, trouve un jour, effondré sur son tas de sel, un type ivre-mort qui, sacrilège suprême, a uriné sur le tas en question. Il s’agit de Michel, agent immobilier richissime, qui n’aime rien tant que se bourrer la gueule ainsi qu’étaler ses signes extérieurs de richesse. Leur rencontre explosive va donner lieu à quelques épisodes hauts en couleur dont la truculence ravira sûrement certains lecteurs – masculins sans doute, car les femmes sont peut-être moins attirées par les récits de beuveries et de castagne qui se terminent immanquablement dans le caniveau, aucun détail sordide ne nous étant épargné. Bon. Une fois, deux fois, trois fois, à la quatrième je sature, même si ces orgies semblent souder peu à peu l’improbable couple Jean/Michel, ce qui, franchement, ne me fait ni chaud ni froid, l’empathie avec ces personnages m’étant totalement impossible.

Reste la description des marais salants qui se veut somptueuse et qui l’est (à l’exception de quelques « ratages » dont j’oserai dire que la surcharge frise le ridicule). Mais hélas, cela sent trop l’exercice de style, l’écrivain qui s’écoute écrire, tout ce que j’avais reproché par exemple à Maylis de Kerangal dans Réparer les vivants, et qui lui a permis d’avoir le succès que l’on sait. C’est tout le mal que je souhaite à Olivier Bourdeaut. Pour ma part, j’attendrai son troisième livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Pactum salis chez l’éditeur ; notre critique d’En attendant Bojangles ; celle de Réparer les vivants.

Konbini

Sayaka Murata, Konbini, Denoël & d’ailleurs, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Keiko se rend compte dès la petite enfance qu’elle ne ressent pas les mêmes sentiments que ses petites copines et n’a absolument pas leurs réactions. Pour ne pas avoir d’ennui elle se fond dans la masse. Devenue étudiante, elle trouve un petit boulot dans un Konbini, supérette japonaise ouverte 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Là tout est écrit dans un guide : comment remplir les rayons, comment parler aux clients, tout est millimétré. Dix-huit ans plus tard, Keiko y travaille toujours, mais elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfant, et elle a 36 ans…

Ce petit livre japonais de 123 pages est un roman satirique et plein d’humour noir sur la société nippone actuelle, où il faut à tout prix entrer dans la bonne case, dans le bon moule. Il a été récompensé de nombreux prix, notamment le prix Akutagawa, l’équivalent japonais du Goncourt.

Un bon petit livre, sans plus. Mais je ne suis pas habituée à la littérature japonaise.

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Mathilde Tamae-Bouhon.

Liens : chez l’éditeur.

Hérésies glorieuses

Lisa McInerney, Hérésies glorieuses, Joëlle Losfeld, 2017

Par François Lechat.

Un premier roman couronné de plusieurs prix, et qui les mérite bien. Il demande un peu d’attention au début, car l’auteure peut changer subitement de registre, introduire de brefs passages poétiques dans un récit plutôt âpre, décocher des flèches d’une grande intelligence ou parler cru quand il le faut. Cela rend son récit d’autant plus vivant, et c’est là sa principale qualité. Tous ses personnages sont sur le fil du rasoir, un peu atypiques, un peu marginaux, un peu veules, un peu excessifs selon les cas — même Karine, l’unique représentante de la bonne société, qui ne sera pas la dernière à se laisser brûler les ailes. Rien de misérabiliste, pourtant, dans cette noria, mais plutôt une cascade d’événements qui obligent chacun à faire des choix et à se cogner contre des murs, en suivant une pente qui risque d’être fatale mais en essayant, tous et toutes, de s’en sortir. Tendresse, maladresse, cocasserie, sexe, humour, cruauté, fantaisie…, le lecteur traverse une foule de couleurs en se laissant porter par un style direct et subtil, qui emmène le récit à toute vitesse mais ménage aussi, dans des interludes en italiques, des moments de pause et de recul. Pas besoin de connaître l’Irlande pour se laisser prendre à ce roman choral qui se déroule dans une petite ville un peu perdue. Par contre, il faut accepter de voir l’Eglise mise en boîte par un personnage plus vrai que nature, ironique et amoral. Le tout est percutant, savoureux, formidablement visuel. Hérésies glorieuses est d’ailleurs en cours d’adaptation pour la télé.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Irlande). Traduction : Catherine Richard-Mas.

Liens : chez l’éditeur.

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