Peur noire

Harlan Coben, Peur noire, Fleuve Noir, 2009 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Nous voilà replongés dans l’ambiance de l’opus précédent comme si on avait allumé TF1 à 21 heures pour retrouver une série qu’on n’adore pas comme des midinettes mais qu’on regarde quand même toutes les semaines. J’imagine que ça marche encore mieux si on prend à son début la série des enquêtes de Myron Bolitar (qui commence avec Rupture de contrat) ; mais ça marche aussi si on lit du Coben pour la première fois car il sait re-présenter les personnages et résumer ce qui est nécessaire.

Dans Peur noire, un enfant a besoin d’une greffe de moelle osseuse. Le registre des donneurs a fait apparaître une compatibilité… mais l’homme reste injoignable. Cette affaire commence banalement mais va monter en puissance et en violence. On n’est cependant pas dans un thriller et des passages parfois carrément drôles (comme le chapitre 15 dans lequel une montée d’escalier m’a donné le fou-rire) alternent avec ceux qui font – oh ! pas une peur noire, mais brr quand même. Le lecteur attentif aura peut-être compris quelque chose d’important, car il n’y a pas énormément de personnages suspects et de fils qui se déroulent, mais l’auteur le fera douter, revenir sur son doute, changer encore d’avis… Rien à faire, il faut lire jusqu’au bout pour avoir les derniers rebondissements.

Myron Bolitar a une fameuse personnalité (il n’est pas le seul), et la réputation d’Harlan Coben est bien méritée.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : sur lisez.com ; nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Belgravia

Julian Fellowes, Belgravia, JC Lattès, 2016 (10/18, 2017)

Par François Lechat.

Comme une vulgaire savonnette, Julian Fellowes, l’auteur de la série télévisée Downton Abbey, est devenu une marque, ainsi que le souligne avec emphase son éditeur. Est-ce pour cela que son dernier roman est moins bon que le précédent, Passé imparfait ? Ce dernier était subtil, intelligent, avec des notations sociologiques pleines de finesse. En comparaison, Belgravia semble avoir été écrit un peu trop vite, à partir d’un synopsis qui en vaut en autre — un marchand, au 19e siècle, voit son ascension sociale menacée par un secret de famille — mais qui n’a rien d’original. Car on a déjà vu, chez Fellowes et ailleurs, l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie s’affronter à fleurets mouchetés, et les domestiques s’avérer moins dévoués à leurs maîtres qu’il n’y paraît. Et le début du roman donne l’impression d’aller trop vite, comme si Fellowes n’était pas pleinement impliqué dans son sujet. Reste une intrigue solide, développée avec talent (il y a un vrai suspense, et on s’attache à plusieurs personnages de femme), mais dont on devine pas mal de rebondissements à l’avance. Dans l’ensemble, ce livre semble écrit avec plus de métier que d’inspiration. A ne pas manquer si l’on est un inconditionnel de l’auteur et de son univers, mais ce n’est pas le meilleur moyen de l’apprécier : Passé imparfait est largement supérieur, tandis que Downton Abbey est une merveille.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Valérie Rosier et Carole Delporte.

Liens : chez l’éditeur ; en 10-18.

Mauvaise base

Harlan Coben, Mauvaise base, Fleuve Noir, 2008 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Comme j’avais bien aimé Double piège (2017), j’ai décidé de me faire une éclate d’Harlan Coben. Je me suis procuré deux livres plus anciens : Mauvaise base (2008) et Peur noire (2009), deux enquêtes de Myron Bolitar, agent sportif à Manhattan.

Ses amis trouvent que Myron est « un type bien », mais il a ce quelque chose d’un peu minable typique des romans policiers amusants mais un poil vulgaires. Quelques comparaisons graveleuses et métaphores provocantes, des références nombreuses aux groupes rock des années 70 et aux équipes sportives américaines font penser que l’auteur a mis son talent au service d’une certaine vision qu’il aurait eue du roman populaire. Cela fonctionne bien mais n’est pas tout à fait du même tonneau que Double piège qui est débarrassé de cet aspect humoristique au profit d’une écriture plus directement au service de l’intrigue que du genre polar.

N’empêche, je le répète, cela fonctionne bien.

Dans Mauvaise base, Myron souffre comme on peut souffrir quand on vient de se faire larguer et qu’on n’a pas la conscience tout à fait tranquille (une référence, visiblement, à l’opus précédent), et comme un ami véritable peut souffrir de voir quelqu’un qu’il aime injustement accusé — de meurtre, évidemment. Les personnages complices qui sont « trop », Win trop froid et trop riche, Big Cindy trop grosse et trop musclée, Frisson trop pulpeuse et trop délurée… forment avec le héros une équipe pas piquée des vers. Et comme il y a de la violence et des sentiments, de la bassesse et du chic, on ne s’ennuie pas !

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : Mauvaise base sur lisez.com. Notre critique de Double piège. Nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

La mise à nu

Jean-Philippe Blondel, La mise à nu, Buchet-Chastel, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Louis arbore une sorte de « résignation souriante » au seuil d’une fin de carrière d’enseignant apprécié de tous, dans une petite ville de province. Discret mais sociable, il est néanmoins marqué par la solitude engendrée par son divorce et l’éloignement de ses deux filles devenues adultes. Surgit alors l’inattendu : l’invitation d’un ancien élève, devenu peintre renommé, au vernissage de sa nouvelle exposition. Flatté, intrigué, surpris, Louis reprend ainsi contact avec Alexandre dont il ne gardait nul souvenir marquant. L’élève jadis réservé, aujourd’hui célèbre, ose enfin dire à son ancien professeur toute l’admiration de l’adolescent qu’il fut et lui demande d’accepter de poser pour lui.

S’instaure alors entre les deux hommes que pourtant tout sépare, âge, milieu social, itinéraire personnel, mode de vie, une étrange relation, à la fois forte et fragile, confiante et distante, amicale et ambigüe, mais qui permet à Louis de dérouler progressivement le film de sa vie et d’en relire les principaux épisodes avec ce mélange de nostalgie des bonheurs passés et de regret des élans et désirs qui sont restés en jachère, inachevés, ou abandonnés.

Il s’agit donc d’un roman intimiste et pudique où chacun des deux protagonistes se dévoile et se cache à la fois, d’une mise à nu ébauchée dans tous les sens du terme, puisque le récit s’organise autour des réflexions de l’un et de la peinture de l’autre, mêlant ainsi habilement deux modes d’expression et deux manières de se chercher et de se dévoiler.

Sans être vraiment un chef d’œuvre, ce roman bien construit séduit le lecteur jusqu’à la dernière page.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les saltimbanques ordinaires

Eimear McBride, Les saltimbanques ordinaires, Buchet-Chastel, 2018

Par Brigitte Niquet.

Encore un livre dont le titre est aussi déconnecté du contenu que possible. « Saltimbanques », d’accord, les deux héros le sont incontestablement puisqu’ils appartiennent corps et âme au milieu du spectacle, mais Eily et Stephen sont tout sauf « ordinaires », ils sont même exactement le contraire et c’est ce qui fait leur intérêt. Curieuse manière d’appâter le lecteur !

Bref, en dehors de cette considération générale, de quoi s’agit-il ? De la rencontre explosive entre Eily, Irlandaise en rupture de famille qui rêve d’intégrer une école de théâtre à Londres, et Stephen, de 20 ans son aîné, acteur et scénariste, dont elle tombe illico éperdument amoureuse. Le scénario est d’un classicisme sans faille, l’écriture l’est moins. Complètement déstructurée, ignorant la ponctuation (en particulier celle des dialogues), usant et abusant des phrases inachevées, censées sans doute reproduire le caractère haletant et chaotique de la pensée vivante (celle d’Eily en l’occurrence), elle innove, certes, mais peut aussi rebuter. Comme en plus, le sujet presque unique tient en trois mots : sexe, drogue, alcool, et que les trois états qu’ils induisent, déjà abondamment décrits dans la littérature, sont ici ressassés avec un maximum de complaisance, le lecteur finit par être transformé en voyeur un peu écoeuré et n’aime pas forcément ça.

Et pourtant, il persévère, ce lecteur. Masochiste ? Pas seulement. Vers la moitié du livre, Stephen, le ténébreux Stephen, « cet obscur objet du désir » dont on ne sait pas grand-chose vole la vedette à Eily et tout change. L’écriture (qui redevient classique) et le sujet : il ne s’agit plus des premiers émois d’une vierge surdouée pour le sexe mais de l’omniprésence chez un homme mûr d’un passé presque inavouable qui perturbe le présent jusqu’à le rendre invivable. Dès lors, la véritable question se fait jour : l’amour, si total soit-il, peut-il sauver ceux qui ont touché le fond et en restent si profondément meurtris que le seul mot de résilience est presque une insulte à leur malheur ? Et la personne qui leur tend la main ne risque-t-elle pas de sombrer avec  eux ? Nous ne livrerons pas la réponse de l’auteur et nous contenterons de déconseiller ce livre à un public « non averti ». Les autres apprécieront, et se délecteront en prime de la visite guidée de Londres qui sert de toile de fond.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Laetitia Devaux.

Liens : chez l’éditeur.

Passé imparfait

Julian Fellowes, Passé imparfait, Sonatine, 2014

Par François Lechat.

Si un ami en phase terminale vous demande de lui rendre un service, vous acceptez, évidemment. C’est ce que fait le héros de ce roman écrit par l’auteur de Dowton Abbey, pour le plus grand bonheur du lecteur. Car, dès le départ, le ver est dans le fruit, et le suspense s’installe : ces amis sont brouillés depuis 40 ans, depuis des vacances passées en groupe au Portugal, et l’enquête que le mourant impulse réservera son lot de surprises, bonnes ou mauvaises, à notre Sherlock Holmes amateur – il s’agit d’identifier un enfant illégitime et sa mère. C’est d’autant plus savoureux, et prenant, que l’enquête se déroule dans ces milieux très snobs de l’aristocratie anglaise que Julian Fellowes connaît de l’intérieur et dont il restitue les codes et les hiérarchies avec une ironie discrète. Par-delà la valse des sentiments, des ambitions et des aigreurs, il distille aussi dans ce roman, par petites touches élégantes, une réflexion sociologique sur l’évolution des mœurs, en particulier au cours des années 70 qui sont, pour lui, le moment où s’accomplissent réellement les sixties. Ce roman écrit au cordeau ne prétend pas rivaliser avec Proust, mais il offre un subtil équilibre entre le plaisir de la narration et celui de l’intelligence. So british.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Szlamowicz.

Liens : lisez.com.

Madame Pylinska et le secret de Chopin

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Quand on ouvre ce petit livre, mince et écrit grand, on se demande légitimement si l’on ne va pas être grugé. Mais on prend plaisir à suivre la plume virevoltante d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, je suppose, tente de donner à son style la musicalité de Chopin – car ce livre est un cours de musique. De ce point de vue, c’est remarquable. Mais cette écriture coulante est trop belle pour être vraie. D’abord, cela reste léger (ne serait-ce pas plutôt du Liszt ? à en juger par la leçon des pages 34 à 37). Puis les mots ne peuvent être ceux d’il y a trente ans – alors que tout repose sur des dialogues ou presque. Ils ne sont pas ceux de Madame Pylinska, son excentrique professeure de piano ; ils ne sont pas ceux de sa Tante Aimée, qui adorait Chopin elle aussi ; ils sont ceux de l’auteur, qui triche avec le souvenir, avec le témoignage. Enfin, des détails trop soignés et trop lisses, comme les interventions de deux mésanges, sur la fin, achèvent de faire de ce petit livre une agréable boutade autobiographique, une tchatche charmante, sachant susciter l’émotion mais manquant en même temps de profondeur et de vérité. Cela reste un exercice. À lire si vous aimez la musique.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Tous les hommes désirent naturellement savoir

Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir, J.-C. Lattès, 2018

Par Brigitte Niquet.

« J’ai vécu en France plus longtemps que je n’ai vécu en Algérie. […] Je me tiens entre mes terres, m’agrippant aux fleurs et aux ronces de mes souvenirs. Seule la mer relie les deux continents. »

L’Art de perdre nous ayant remis en mémoire, si besoin était, le déchirement des déracinés, on entre de plain-pied dans le récit de Nina Bouraoui, dont la situation est d’autant plus cruelle que la jeune femme se trouve divisée en deux moitiés rivales, celle qui regrette la patrie perdue, celle qui essaie de trouver sa place dans la patrie nouvelle, dichotomie qu’elle résume ainsi : « La France, c’est le vêtement que je porte, l’Algérie c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes ». Une nouvelle version de la tunique de Nessus : qui voudrait enlever l’un arracherait l’autre. À cette dualité s’en ajoute une seconde, celle du corps (déjà évoquée dans un livre précédent : Garçon manqué), écartelé entre une homosexualité difficilement acceptée et le désir fou mais irréalisable d’être « comme tout le monde ».

Ce livre est de toute évidence une autofiction, qui présente la particularité d’être non chronologique et de s’articuler non autour des dates mais autour de trois thèmes : « devenir », « savoir » et « se souvenir » qui sont tour à tour les titres des courts chapitres qui le composent, thèmes étroitement entremêlés et si répétitifs que ça en devient lancinant, comme une sorte de mélopée destinée à exorciser la difficulté d’être. Autofiction, donc, ce qui définit à la fois son intérêt et ses limites. Certains lecteurs pourront trouver le nombrilisme que suppose ce genre un peu fatigant et un peu vain, d’autant que le récit ne s’éloigne jamais de l’autobiographie pure et dure et ne vise en aucun cas l’universel, contrairement à ce qu’avait si bien fait Alice Zeniter. L’ensemble manque donc un peu de recul et d’envergure : c’est le bémol que nous mettrons à cette chronique, mais qui ne doit pas décourager tous les amateurs de littérature intimiste, et ils sont nombreux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Voyage jusqu’au bout de la vie

Nicole Desportes, Voyage jusqu’au bout de la vie – Comment j’ai vaincu l’anorexie, Odile Jacob, 2016

Par Anne-Marie-Debarbieux.

La richesse de ce témoignage d’une très grande intensité est double : d’abord il apporte sur cette terrible maladie qu’est l’anorexie un éclairage qui dépasse les informations de base qu’ont acquises tous ceux qui s’intéressent à cette pathologie sans y avoir été eux-mêmes confrontés. A travers un récit moins descriptif qu’analytique, l’auteure pose un regard à la fois introspectif et rétrospectif sur les moments de gouffre et les moments d’exaltation qui ont jalonné la maladie, et elle explique à quel point et pourquoi les exigences que le malade impose à son corps expriment un besoin d’absolu et une force vitale exceptionnelle.

Il faut, dit-elle, aller chercher la guérison très loin en soi, mais le voyage en vaut la peine.

Et c’est là que s’amorce le second intérêt du livre. Car ce qu’écrit Nicole Desportes et les conclusions qu’elle tire de son expérience de l’anorexie, valent pour d’autres épreuves de la vie. Rien, dit-elle, n’est pire que se résigner et il revient à chacun de trouver sa voie pour distinguer ce qui fait la saveur de sa vie, non pas pour être un « gagnant », mais tout simplement pour se remettre debout.

Elle ne dit pas que c’est facile, elle dit que c’est un bonheur à reconstruire, à petits pas, en acceptant aussi d’être aidé.

Une leçon de vie qui ramène forcément le lecteur à la sienne.

On pense à Jean Ferrat qui écrivit pour Isabelle Aubret : « Que c’est beau, la vie ! »

Catégorie : Essais, Histoire… (témoignage).

Liens : chez l’éditeur.

Double piège

Harlan Coben, Double piège, Belfond, 2017 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Joe, le mari de Maya, est mort assassiné. Son beau-frère trouve que « la mort colle aux basques » de cette ex-militaire qui en a déjà vu de toutes les couleurs à la frontière irako-syrienne (il n’a pas tort). Peut-être est-ce ce qui lui procure le sang-froid dont elle va faire preuve tout au long de ce roman, malgré sa colère et ses angoisses. Harlan Coben nous embarque dans la recherche de la vérité que mène cette femme intelligente, à la fois courageuse et sans cesse à la limite de l’imprudence, qui pense et agit en militaire et n’échappe malheureusement pas au syndrome de stress post-traumatique. Son enquête avance à un rythme parfait et se découpe en chapitres bien pensés au terme desquels on n’a pas envie de souffler. Et la surprise est au rendez-vous.

Comme souvent, il y a un tout dernier chapitre, de quelques pages à peine, en forme d’épilogue, un peu forcé, comme destiné à vous remettre de vos émotions, quelque chose de très américain – mais c’est un détail. Jusque là, 422 pages tout à fait excellentes d’une histoire moderne sans être gonflée de nouvelles technologies, qui sait évoquer la guerre sans lourdeur, le monde des affaires sans complaisance mais sans parano, l’amour familial sans romantisme dégoulinant, la vengeance sans délire. Ça pourrait être vrai…

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction Roxane Azimi.

Liens : lisez.com. Nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Helena

Jérémy Fel, Helena, Rivages, 2018

Par François Lechat.

Décidément, les éditeurs sont farceurs. Le dernier livre d’Aurélie Filippetti, Les idéaux, est présenté comme un roman alors que ce n’en est pas un, ou à peine ; et voici qu’un authentique roman, Helena, ne fait apparaître son personnage-titre que dans l’épilogue, pages 705 et suivantes, pour ne lui accorder qu’un rôle minime… Faux suspense, donc : la question n’est pas de savoir qui est Helena, de même que la jaquette de couverture, superbe, est assez trompeuse.

Pour le reste, et pour le dire vite, il s’agit ici d’un vrai thriller psychologique, passionnant, tendu, horrifique par moment comme il se doit, et qu’on ne lâche pas. Le sujet n’est pas d’une originalité folle : ceux à qui on a fait du mal sont enclins à en faire aussi, car ils souffrent. Le traitement non plus : un récit frontal entremêlé de nombreux flash-back et de percées dans l’imaginaire ou le délire. Mais on est plongé dans l’action et on se laisse prendre au jeu consistant à faire corps, successivement, avec tous les personnages principaux, dont l’évolution est bien rendue : il y a ici quelque chose comme une tragédie antique à l’œuvre, qui dévore presque tout sur son passage. Dommage, cependant, que les retours dans le passé, utiles, mais nombreux et détaillés, finissent pas donner un léger sentiment de surplace. Et que l’auteur, un Français qui situe son action au Kansas et dans d’autres Etats américains, abuse de pronoms dont le sujet reste flottant : il nous contraint parfois à le relire pour comprendre. Mais si vous aimez Dexter, pour prendre une référence commode, vous aimerez cet Helena sans Helena. Brr…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique des Loups à leur porte, du même auteur.

La vraie vie

Adeline Dieudonné, La vraie vie, L’Iconoclaste, 2018

Par Brigitte Niquet.

Il faut avoir le cœur et les autres organes bien accrochés pour lire jusqu’au bout La vraie vie et surtout pour admettre comme prémices que « le vert paradis des amours enfantines » cher à Baudelaire puisse être « ça », une descente aux enfers dont  les deux jeunes protagonistes, malmenés par le destin autant que par les adultes qui les entourent, ne réussissent que par miracle à sortir presque indemnes physiquement. Il leur restera à rebâtir leur vie, autant que faire se peut, sur un champ de ruines.

Il faut avoir le cœur bien accroché donc, et pourtant l’écriture, presque constamment métaphorique, est si talentueuse et les personnages si attachants qu’on n’imagine même pas d’abandonner le livre en cours de lecture. Au contraire, c’est un page turner, aussi addictif que le meilleur des thrillers, susceptible de vous faire passer une nuit blanche pour savoir comment l’héroïne, après avoir naïvement misé sur une machine à remonter le temps capable d’effacer le passé et permettant ainsi de le réécrire autrement, va parvenir à arracher son petit frère Gilles à la hyène qui ricane, qui lui dévore le cerveau et le transforme en tortionnaire d’animaux dont les cadavres jonchent son chemin. Si Nietzsche a raison et si « ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts », ces deux enfants-là deviendront des surhommes. Dans le cas de la soeur aînée (qui n’a pas de prénom), il s’agira plutôt, évidemment, d’une « sur-femme », si l’on peut se permettre ce néologisme, mais sa personnalité hors du commun transcende les genres.

Un livre très dense, très beau, très brutal, un livre qui dérange, un chef-d’œuvre dans son genre. Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

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