Madame Pylinska et le secret de Chopin

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Quand on ouvre ce petit livre, mince et écrit grand, on se demande légitimement si l’on ne va pas être grugé. Mais on prend plaisir à suivre la plume virevoltante d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, je suppose, tente de donner à son style la musicalité de Chopin – car ce livre est un cours de musique. De ce point de vue, c’est remarquable. Mais cette écriture coulante est trop belle pour être vraie. D’abord, cela reste léger (ne serait-ce pas plutôt du Liszt ? à en juger par la leçon des pages 34 à 37). Puis les mots ne peuvent être ceux d’il y a trente ans – alors que tout repose sur des dialogues ou presque. Ils ne sont pas ceux de Madame Pylinska, son excentrique professeure de piano ; ils ne sont pas ceux de sa Tante Aimée, qui adorait Chopin elle aussi ; ils sont ceux de l’auteur, qui triche avec le souvenir, avec le témoignage. Enfin, des détails trop soignés et trop lisses, comme les interventions de deux mésanges, sur la fin, achèvent de faire de ce petit livre une agréable boutade autobiographique, une tchatche charmante, sachant susciter l’émotion mais manquant en même temps de profondeur et de vérité. Cela reste un exercice. À lire si vous aimez la musique.

Catégorie : Littérature française.

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Tous les hommes désirent naturellement savoir

Nina Bouraoui, Tous les hommes désirent naturellement savoir, J.-C. Lattès, 2018

Par Brigitte Niquet.

« J’ai vécu en France plus longtemps que je n’ai vécu en Algérie. […] Je me tiens entre mes terres, m’agrippant aux fleurs et aux ronces de mes souvenirs. Seule la mer relie les deux continents. »

L’Art de perdre nous ayant remis en mémoire, si besoin était, le déchirement des déracinés, on entre de plain-pied dans le récit de Nina Bouraoui, dont la situation est d’autant plus cruelle que la jeune femme se trouve divisée en deux moitiés rivales, celle qui regrette la patrie perdue, celle qui essaie de trouver sa place dans la patrie nouvelle, dichotomie qu’elle résume ainsi : « La France, c’est le vêtement que je porte, l’Algérie c’est ma peau livrée au soleil et aux tempêtes ». Une nouvelle version de la tunique de Nessus : qui voudrait enlever l’un arracherait l’autre. À cette dualité s’en ajoute une seconde, celle du corps (déjà évoquée dans un livre précédent : Garçon manqué), écartelé entre une homosexualité difficilement acceptée et le désir fou mais irréalisable d’être « comme tout le monde ».

Ce livre est de toute évidence une autofiction, qui présente la particularité d’être non chronologique et de s’articuler non autour des dates mais autour de trois thèmes : « devenir », « savoir » et « se souvenir » qui sont tour à tour les titres des courts chapitres qui le composent, thèmes étroitement entremêlés et si répétitifs que ça en devient lancinant, comme une sorte de mélopée destinée à exorciser la difficulté d’être. Autofiction, donc, ce qui définit à la fois son intérêt et ses limites. Certains lecteurs pourront trouver le nombrilisme que suppose ce genre un peu fatigant et un peu vain, d’autant que le récit ne s’éloigne jamais de l’autobiographie pure et dure et ne vise en aucun cas l’universel, contrairement à ce qu’avait si bien fait Alice Zeniter. L’ensemble manque donc un peu de recul et d’envergure : c’est le bémol que nous mettrons à cette chronique, mais qui ne doit pas décourager tous les amateurs de littérature intimiste, et ils sont nombreux.

Catégorie : Littérature française.

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Les idéaux

Aurélie Filippetti, Les idéaux, Fayard, 2018

Par François Lechat.

Si vous avez aimé la ministre Filippetti, ou la frondeuse opposée à la politique de François Hollande, vous aimerez peut-être son roman. Sinon, vous risquez de caler après quelques dizaines de pages.

C’est que ce « roman », comme il est précisé sur la couverture, n’en est pas vraiment un, ou à peine. Certes, il raconte bien, par moment, et de manière anonymisée, l’histoire d’amour secrète qu’Aurélie Filippetti a entretenue pendant plusieurs années avec un député de droite, et c’est très sympathique, parfois touchant. Mais, si ce thème monte en puissance au fil des chapitres, il reste très secondaire : il faut 150 pages pour qu’un premier rebondissement surgisse dans cette trame amoureuse. Le reste, tout le reste, est politique – au sens noble du terme, mais politique. L’essentiel du propos tient dans les réflexions – subtiles, intelligentes et sensibles – d’Aurélie Filippetti sur les pratiques politiciennes, l’état de la démocratie, les jeux de pouvoir, la grandeur de la fonction parlementaire, la patrie, la prise de contrôle de la France par les technocrates et les forces de l’argent… Dans ce registre, le livre ne manque pas d’intérêt, loin de  là. Il offre des formules frappantes, des raccourcis saisissants, des analyses sans concession, et fait preuve d’une grande force pour rendre compte du point de vue des sans-grade, du monde du travail, des précaires : Emmanuel Macron gagnerait à le lire. Mais il développe ce propos dans une langue si travaillée qu’elle en devient parfois un peu lourde, voire obscure, et il n’évite ni les effets de manche (dans les dialogues) ni les envolées lyriques.

A moins de lui être hostile, on ne peut que sympathiser avec la réflexion d’Aurélie Filippetti, qui est d’une totale honnêteté intellectuelle : elle assume ses valeurs et ses positionnements, et son plaidoyer donne à réfléchir. Mais on se demande si le procédé est bien choisi : peut-être aurait-il mieux valu écrire un essai ? Cela aurait entraîné une perte, sans doute : nous priver du plaisir de deviner qui est visé derrière tous ces personnages politiques dont l’auteur ne donne jamais le nom (sauf de Gaulle, à une seule reprise), ce qui en fait des archétypes plus grands que nature. Il n’empêche : malgré son charme, et le respect qu’il inspire, ce « roman » semble bel et bien manqué. A réserver aux curieux, ou aux inconditionnels de l’auteure.

Catégorie : Littérature française.

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Article 353 du code pénal

Tanguy Viel, Article 353 du code pénal, Ed. de Minuit, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un titre clair, net et précis, comme le monde de la justice qu’il évoque, mais qui pour autant ne donne guère de clef d’introduction au lecteur peu familier des articles du code pénal.  D’où un effet de curiosité qui pousse à la lecture de ce livre original et très bien écrit.

C’est bien dans le monde de la justice que nous plonge ce roman puisque tout se déroule dans le bureau du juge devant lequel Martial Kermeur a été déféré après la noyade d’Antoine Lazenec qu’il a jeté à l’eau au cours d’une partie de pêche. Les faits sont posés en préambule du récit.

Il s’agit donc du huis clos d’un interrogatoire durant lequel le juge n’intervient que pour guider la parole de Martial Kermeur qui reconstitue, au fil des pages, le film de sa vie.

L’univers de Tanguy Viel évoque beaucoup celui de Simenon : un village en bord de mer, une atmosphère feutrée, de grisaille, de brume et de bruine, des gens simples dont la vie est rude et peu encline à l’épanchement verbal.

Pourtant, peu à peu, Martial, qui pose sans doute pour la première fois des mots sur son histoire, va se dévoiler face au juge qui sait mener un interrogatoire presque à la manière d’un psychologue, et raconter comment il a été amené à ce geste insensé si peu en accord avec sa personnalité. Il raconte l’engrenage de ses malheurs et l’inexorable descente qu’a été sa vie, depuis ce marché de dupes dont il a été d’autant plus dupe qu’il a pendant longtemps refusé de s’avouer la vérité.

Le récit prend la tonalité d’une confession, elle est intimiste et touchante parce que Martial n’est pas un intellectuel, il parle avec ses mots simples, il a recours à des images pour mieux se faire comprendre. Il ne revendique ni qu’on le plaigne, ni qu’on l’excuse, il raconte simplement son histoire qui ne pouvait mener que là où elle l’a mené.

Martial a irrésistiblement touché le lecteur.

A-t-il touché le juge ?

Catégorie : Littérature française.

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Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Ed. de Minuit, 2018

Par François Lechat.

Jusqu’au bout, j’ai hésité entre l’admiration et l’ironie. Pour être juste, j’opte pour l’admiration, car ce premier roman mérite les louanges de la critique. Cette passion amoureuse entre deux femmes est prenante, touchante, lyrique, pleine de brio, d’envolées, de détails qui font mouche, de passages qui donnent envie de tomber en amour – même si celui-ci, comme il se doit, aura sa part d’ombre et de drame. Il serait étonnant que ce livre ne remporte pas l’un ou l’autre prix : je pourrais citer une foule de passages où le talent de l’auteur éclate, presque toujours sans fausse note.

Pourquoi parler d’ironie, alors ? Parce qu’il s’agit ici d’une quintessence du roman d’auteur à la française, un peu à la manière d’En attendant Bojangles. C’est brillant et enlevé, mais assez typique d’un milieu bourgeois, aussi : l’épicentre de l’histoire est à Paris, la narratrice est enseignante et l’héroïne violoniste, la première se rendra en Italie et la seconde au Japon, les références culturelles abondent, Sarah est un peu foldingue et toujours imprévisible… Cela n’enlève rien aux qualités déjà dites, et il n’est pas nécessaire d’avoir fait des études pour apprécier : il suffit d’aimer l’amour, magnifié ici avec un talent rare. Mais on a fait plus original, et plus ancré dans le réel. A lire comme on regarde Jules et Jim ou un film avec Luchini : pour s’offrir une parenthèse enchantée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Notre critique d’En attendant Bojangles.

Répliques

Marie Christine Collard, Répliques, Ed. Noir au blanc, 2016

Par Anne-Marie Debarbieux.

Parce que l’action de ce roman contemporain se déroule au Japon, un pays qui reste fascinant et mystérieux tant il diffère encore souvent du nôtre à bien des égards, le titre « Répliques » renvoie d’abord au sens sismologique du terme : « tremblements de terre secondaires survenant après un séisme majeur et pouvant aggraver les dégâts provoqués par le séisme principal ». Si c’est bien de cela qu’il s’agit évidemment ici, dans un Japon secoué par des catastrophes successives, le terme évoque également les lames de fond qui bouleversent la vie personnelle des héros et les répliques qu’ils tentent de leur opposer. Vincent essaie de reconstruire sa vie ravagée depuis l’accident qui a laissé sa femme invalide et dans l’incapacité de reprendre sa profession de pianiste. Le couple a donc émigré au Japon, où Vincent , dans ce pays qu’il connaît déjà, a obtenu un poste de professeur de Lettres au lycée français de Tokyo. Enseignant brillant et passionné, il retrouve équilibre et bonheur auprès de ses élèves. Les choses sont évidemment plus complexes pour Elisabeth. C’est alors que surgit dans la vie de Vincent une élève surdouée qui va envahir son existence avec la violence d’un autre séisme. Qui est-elle ? Que veut-elle ? Les réponses ne seront pas dévoilées avant les dernières pages et le roman prend alors le rythme d’un thriller où se superposent les bouleversements du destin collectif et ceux de la vie personnelle. Dans les deux cas, un monde s’effondre et il faut survivre.

L’intérêt du roman réside de ce fait dans la densité des personnages. Qui sont- ils vraiment ?

Quels secrets, quelles vulnérabilités masquent leur force et leur apparente détermination ? Peut-on vraiment toujours remédier à certaines détresses intérieures, même quand elles touchent les êtres que nous aimons le plus ? Ne sommes-nous pas parfois condamnés à nous sentir désemparés et impuissants ? Connaissons-nous vraiment ceux qui nous sont les plus proches ? Sait-on toujours ce que l’on doit faire ? Mesure- t-on toujours les conséquences de ses actes ?

Au-delà du dépaysement géographique et culturel et du suspense bien ménagé, l’intérêt de ce roman réside donc aussi et surtout dans les questions très humaines qu’il aborde avec finesse et justesse.

L’auteure se garde bien d’enfermer ses personnages dans une fin trop simpliste et elle invite ainsi le lecteur à prolonger sa lecture au-delà des derniers mots.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le blog de cette petite maison d’édition, le blog de l’auteure.

La chambre des officiers

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum)  Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Marc Dugain, La chambre des officiers, J. C Lattès , 1998 (existe en Pocket)

Par Sylvaine Micheaux.

En 1998, quand est sorti ce roman, on ne parlait pas encore beaucoup de la première guerre mondiale ; on était encore loin des commémorations du centenaire.

Adrien a peu connu la guerre, il a hélas sauté sur un obus qui lui a arraché une partie du visage dès les premiers jours de mobilisation. Lieutenant, il se retrouve hospitalisé, dans une chambre d’officiers (on ne mélange pas soldats et officiers !) : il fait partie de ceux qu’on a appelés les « gueules cassées ».

Quatre longues années d’hospitalisation avec d’autres estropiés et défigurés pour la vie, qui arrivent au fur et à mesure des combats de la grande boucherie de 14-18.  Dans cette grande salle du Val de Grâce, dépourvue de miroir, entre deux opérations (hélas on ne fait jamais autant de progrès en chirurgie réparatrice ou orthopédique que dans les hôpitaux militaires), avec courage, autodérision et malgré tout appétit de vivre, se nouent des amitiés indéfectibles.

Un excellent premier roman de Marc Dugain, une écriture en finesse non dépourvue d’humour, une histoire poignante s’inspirant de la vie du grand-père de l’auteur. Un hymne à l’amour de la vie.

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Dolce agonia

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Nancy Huston, Dolce agonia, Actes Sud, 2001

Par Brigitte Niquet.

Alors, on peut parler de « vieux » livres, d’avant 2008 ? Quelle chance ! Encore faut-il qu’ils aient tenu la route et que les relire ne soit pas l’occasion d’une affreuse déception, comme il arrive trop souvent.

Aucun risque avec Nancy Huston et surtout avec Dolce agonia. Adoré à sa sortie, lu, relu, adopté comme livre de chevet, ce roman n’a pas quitté ma table quand j’écrivais moi-même et que j’en feuilletais quelques pages chaque jour, m’émerveillant de sa perfection, essayant de m’en imprégner et désespérant d’arriver jamais à la cheville de ce modèle. Je l’adore toujours, 17 ans après sa parution.

Le sujet, d’abord : douze personnes partagent un repas de Thanksgiving dans l’Amérique profonde. Situation banale, qui va se transformer en huis clos infernal car une tempête de neige bloque les convives sur place et les oblige à cohabiter jusqu’au lendemain chez leur hôte, Sean Farrell, porteur lui-même d’un lourd secret. Or tous (sauf les « pièces rapportées » qui ne sont là que parce que leurs conjoints y ont été invités mais qui compliquent un jeu déjà tendu) ont un passé commun chargé, tissé d’amours et d’amitiés autant que de rancœurs. La prolongation imprévue de la soirée rend l’atmosphère encore plus étouffante.

Si Dolce agonia n’était « que » cela, ce ne serait déjà pas mal, quelques coudées au-dessus de tout ce qui a pu s’écrire sur le sujet. Mais ce qui constitue sa radicale originalité, c’est le principe de faire raconter l’histoire par un « narrateur omniscient », qui ici n’a aucun mal à l’être puisqu’il s’agit de… Dieu lui-même. Entre chaque chapitre, Dieu nous informe donc sur un des personnages, sur les méandres de la vie qui l’ont conduit là, sur ce qui va lui arriver après, et même sur les circonstances de sa mort. Cette façon de couper les ailes au suspense est audacieuse, mais qu’importe le suspense. Ce qui importe, c’est de nous amener à nous interroger sur cette conception d’un Dieu qui nous gouverne, petites marionnettes qui se croient libres mais dont une main subtile tire les fils et peut-être les emmêle à plaisir.

On peut ajouter que si ce récit est empreint de tristesse (chacun des personnages pourrait faire sienne cette phrase d’Henri Calet « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes »), il surfe aussi sur les vagues de la tendresse et de l’humour, ce dernier surtout présent d’ailleurs dans les interventions de Dieu. Quand on le quitte, on reste partagé entre des sentiments très contradictoires mais qui ne confinent jamais au désespoir. Nancy Huston écrit « noir », c’est certain (ses livres suivants le confirmeront), elle trempe souvent sa plume dans le vitriol, mais elle sait aussi la rendre douce et caressante, à l’image du magnifique oxymore qui sert de titre à cet ouvrage.

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La femme qui ne vieillissait pas

Grégoire Delacourt, La femme qui ne vieillissait pas, J.C. Lattès, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

En général, j’aime bien Grégoire Delacourt, la variété des thèmes abordés, son écriture, mais j’étais restée totalement fermée à son dernier roman, Danser au bord de l’abîme : j’avais eu l’impression de lire un roman de gare (pardon pour les gares).

J’ai donc mis six mois à m’« attaquer » à La femme qui ne vieillissait pas… et j’ai retrouvé le Delacourt que j’aime, une écriture vive, précise, imaginative, qui arrive d’une manière incroyable à se mettre dans la tête d’une femme.

Betty est née dans les années 50, d’un père rentré amputé de la guerre d’Algérie, et d’une mère, vraie beauté libre, tuée accidentellement dans la trentaine. Et Betty, dans ce roman teinté de fantastique, à partir de l’âge de trente ans reste jeune et belle : son corps intérieur continue de vieillir, mais son aspect extérieur reste intact, elle a pour toujours trente ans.

Ce conte aborde notre société actuelle, la valorisation extrême de la jeunesse, la quête de la beauté éternelle. Et si Betty a ce que tant de femmes (et d’hommes) aimeraient avoir, la jeunesse visible éternelle, cela assure-t-il son bonheur ?

Un bon roman dans l’air du temps, qui se lit d’une traite et qui pose les bonnes questions sur le vieillissement, la recherche de la beauté à tout prix.

Catégorie : Littérature française.

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L’Autre

Sylvie Le Bihan, L’Autre, Seuil 2014 (aussi en Points)

Par Brigitte Niquet.

Voilà un livre bien étrange.

À la date de sa première parution, on parlait peu, il est vrai, des « pervers narcissiques », du moins n’avait-on pas encore, pour le grand public, accolé ce nom à ce trouble du comportement. Et pourtant, c’est bien de cela qu’il s’agit, c’est bien le sujet de ce livre, mais il n’est guère aisé pour le lecteur de le comprendre. Et cela pour plusieurs raisons.

D’abord, l’histoire interfère avec celle des attentats du 11 septembre 2001, c’est un angle d’attaque intéressant (on comprendra pourquoi en cours de lecture) mais déroutant. Quand le roman commence, nous sommes le 11 septembre 2011, jour de la commémoration des événements en présence d’Obama et de son épouse. À cette cérémonie ont été invités tous ceux qui ont perdu un proche dans l’effondrement des tours jumelles. La narratrice, Emma, en fait partie, ainsi qu’une autre femme, Maria, dont on ne sait trop pourquoi elle devient, elle aussi, un personnage central du roman. Son destin est, certes, parallèle à celui d’Emma mais il ne s’agit pas vraiment du même problème et cela brouille un peu les pistes. Par ailleurs, le récit de leurs vies à toutes deux est entièrement construit en flash-back, ce qui ne facilite pas toujours non plus la compréhension. Lire la suite « L’Autre »

Souvenirs de la marée basse

Chantal Thomas, Souvenirs de la marée basse, Seuil, 2017

Par Marie-Claude Donner.

J’aime la mer. La mer du Nord, bien sûr. Sa couleur changeante au gré de la météo, le mouvement répétitif des vagues, ses marées et les coquillages qu’elle rejette deux fois par jour. Et le reste, bien sûr : le sable qui s’infiltre partout, le ciel gris, les bourrasques et même la pluie !

Ma vie a été parsemée de moments privilégiés vécus dans cet environnement. Le titre de ce livre a donc attiré mon regard et j’ai eu un grand plaisir à le lire. Pas pour l’histoire en soi qui ne m’a pas particulièrement touchée mais pour tous les souvenirs réveillés.

Qui ne s’est jamais promené sur la plage en novembre sous la pluie, les pieds nus léchés par les vagues ne peut comprendre la tendresse particulière éprouvée à la lecture de certains passages !

Catégorie : Littérature française.

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Les bottes de Clint Eastwood

Jean-Louis Milesi, Les bottes de Clint Eastwood, Le Passage, 2017

Par François Lechat.

Comme son titre le suggère, un petit roman sans prétention, typiquement américain, sans autre ambition que de divertir sans devenir idiot. Je ne vous raconte pas le point de départ, qu’il vaut mieux découvrir. Mais sachez que l’héroïne est du genre barge au grand cœur, avec une moralité un peu élastique mais un vrai sens de l’humain et de l’humour, et la langue bien pendue. Il lui arrivera évidemment quelques aventures pas banales, dont une rencontre avec Clint Eastwood qui la déçoit un peu car le grand acteur s’avère moins séduisant que prévu, ayant les fesses plates et des oignons aux pieds. Mais les bottes que Didi lui a apportées lui vont bien, et ses fesses à elle, qui jouent un certain rôle dans l’intrigue, passeront à la postérité. Vous saurez comment si vous vous lancez dans cette histoire haute en couleurs et en gros mots, plutôt réussie dans le genre.

Catégorie : Littérature française.

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Qui a tué mon père

Édouard Louis, Qui a tué mon père, Seuil, 2018

Par Brigitte Niquet.

Eddy Bellegueule a encore frappé, ou du moins son avatar, Édouard Louis, puisque c’est le nom de plume qu’il s’est choisi. Auréolé du succès planétaire de son premier livre (traduit dans une trentaine de langues), invité partout, jusque dans les universités américaines où il fait une tournée de conférences triomphale, il avait récidivé avec Histoire de la violence, pour lequel se dessine déjà une adaptation pour la scène, et voici maintenant Qui a tué mon père, récemment paru.

On ne peut s’empêcher de penser que ce dernier opus ressemble beaucoup à une commande de l’éditeur, pressé de rentabiliser la poule aux œufs d’or, car tout de même 70 pages écrites en très gros caractères, ça fait difficilement un livre et, il faut bien le dire, ça laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Certes, il est toujours question de violence, on n’a jamais fini de creuser ce sillon et Édouard Louis le creuse très bien. Il s’agit cette fois de son père, broyé dans tous les sens du terme par la machine qu’on appelle l’économie libérale, comme tant de laissés-pour-compte de notre société. N’ayant même pas les mots pour le dire (contrairement au héros du beau film de Stéphane Brizé En guerre, à qui ça ne portera pas bonheur, d’ailleurs), il s’est tu et n’a jamais parlé à son fils ni à personne. Ils se sont quittés sur ce malentendu, persuadés de se haïr, et se retrouvent brièvement quelques années plus tard. La scène, presque muette encore une fois, est très émouvante et l’on se félicite qu’Édouard ait, lui, les mots pour l’écrire et pour nous raconter son père.

D’où vient alors le sentiment d’insatisfaction et même de rejet qu’éprouvent plusieurs lecteurs et non des moindres ? Sans doute de la brièveté du livre, frustrante, aggravée encore par le fait que dans les 20 dernières pages, abandonnant l’histoire familiale qu’il narre pourtant si bien, l’auteur se livre à une diatribe contre les hommes politiques qui se sont succédé au pouvoir depuis 2006 (Macron inclus) et qu’il estime responsables du malheur de son père et de bien d’autres. On bascule sans transition du Zola de Germinal à celui de J’accuse, le talent de tribun en moins, et on s’en serait bien passé. Ce manichéisme brutal, simpliste, assorti d’attaques ad hominem, n’apporte rien et décrédibilise le propos.

Un bilan mitigé, donc, pour un… disons un fascicule, qui ne mérite ni les panégyriques dont certains l’ont gratifié ni les critiques virulentes dont d’autres l’ont accablé ou, pour parler comme la Junie de Britannicus, « ni cet excès d’honneur ni cette indignité ». Enfin si, il mérite un peu des deux, suivant la partie du livre dans laquelle on se trouve. Dommage.

Catégorie : Littérature française.

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Mille soleils

Nicolas Delesalle, Mille soleils, Ed. Préludes, 2018

Par Sylvaine Micheaux.

Ils sont quatre en Argentine : trois scientifiques, Wolfgang, Vadim et Alexandre, spécialistes de l’atome et des étoiles, et un journaliste, Simon, chargé d’un reportage sur eux.

Ils sont dans un 4×4, de retour vers l’aéroport de Mendoza après 5 jours passés ensemble dans la pampa désertique. Ils croisent sans y prêter attention Mathilda, une cinquantenaire qui descend, seule, en vélo de l’Alaska vers la Terre de Feu.

Vadim conduit vite, très vite, trop vite et c’est l’accident loin de tout, sur la piste au milieu de nulle part. En attendant d’hypothétiques secours, nous plongeons dans l’histoire de ces cinq personnages, dans leur vie passée, leurs pensées, leurs envies, leurs angoisses.

Cinq beaux portraits, une belle écriture mais, personnellement, mon avis est mitigé ; j’ai trouvé l’auteur bavard, trop bavard ; beaucoup de phrases courtes, de mots juxtaposés. Malgré tout, une belle plongée dans l’âme humaine.

Ce livre fait également partie de la sélection du Prix Lire Elire de la Bibliothèque Pour tous de la région Nord Flandres [comme Denali].

Catégorie : Littérature française.

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Une famille

Pascale Kramer, Une famille, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Difficile de faire original à propos de la famille. Nancy Huston, quand on lui demandait pourquoi tous ses livres ou presque traitaient de ce thème, renvoyait la question à son interlocuteur : « Pourquoi ? Il y en a d’autres ? » Le site Babelio, quant à lui, recense quelque 5000 ouvrages dont les auteurs se sont abreuvés à cette source inépuisable et la liste n’est sûrement pas exhaustive. Titrer un livre simplement Une famille semble donc relever soit d’une absence totale d’inspiration soit de la provocation. En tout cas, on peut rêver mieux pour appâter le lecteur et c’est dommage car le roman de Pascale Kramer mérite l’intérêt, ô combien.

Dans la famille en question, tout le monde déborde de bonne volonté et d’amour mais voilà, cela ne suffit pas à éviter le drame. Le père, Olivier, en épousant Danielle, a hérité du rejeton d’une première union, Romain, et s’est empressé de faire trois autres enfants à sa femme : Édouard, Lou et Mathilde. Est-ce là que le bât blesse, dans la difficulté de gérer une famille dite recomposée ? Pas du tout ! Les trois derniers adorent leur aîné, lequel se laisse aimer avec la grâce nonchalante qui le caractérise. Tout devrait donc aller pour le mieux, mais bien sûr le ver est dans le fruit et ce ver ronge de l’intérieur le doux Romain, qui a hérité de son père biologique des tendances maniaco-dépressives, noie ses angoisses dans l’alcool et sombre peu à peu dans la déchéance totale, malgré l’aide de ses proches qui tentent, chacun à sa manière, de lui sortir la tête de l’océan de boisson dans lequel il s’abîme.

Quand le livre commence, après avoir disparu pendant huit ans sans donner la moindre nouvelle, Romain a refait surface, retrouvé par hasard et récupéré in extremis sur un trottoir par son frère Édouard. À l’issue d’une énième cure de désintoxication, il se tient coi depuis deux ans et a même trouvé du travail dans une jardinerie. Hélas… Pendant que Lou accouche de son deuxième enfant et que la vie semble l’emporter, il se volatilise à nouveau. C’est l’occasion pour chacun des membres de la famille de se retourner sur le passé, de faire un pathétique examen de conscience, de se culpabiliser et de comprendre que la surprotection n’est sans doute pas le meilleur moyen d’aider ceux qui sont au fond du gouffre. Il faut aussi accepter que certains ne remontent pas de ce gouffre malgré les mains tendues et que Romain en fait probablement partie. Le constat est désespérant mais l’analyse qui en est faite est d’une grande subtilité et d’une grande justesse. À ne pas lire cependant un soir de cafard.

Catégorie : Littérature française.

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Denali

Patrice Gain, Denali, Ed. Le Mot et le Reste, 2017

Par Sylvaine Micheaux.

Le mont Denali est le nouveau nom, indien, du Mont Mac Kinley, plus haut point d’Amérique du Nord avec ses 6.190 mètres.

Le père de Matt Weldon ne revient pas de son ascension du Mont Denali. Sa mère choquée est hospitalisée, son frère ainé Jack, incontrôlable, est aux abonnés absents. Matt, 14 ans, va donc vivre chez sa grand-mère dans les immensités du Montana. Au décès de celle-ci, livré à lui-même dans une nature magnifique mais hostile, face à la dureté de ses habitants, Matt va se confronter au passé de son père, de sa famille, au pourquoi de cette ascension meurtrière.

On est dans un magnifique roman d’aventure, hommage aux grands de la littérature américaine, à la beauté de la nature sauvage. On le lit d’une traite ; le roman est haletant, plein de rebondissements ; l’écriture est belle et l’auteur français, alpiniste lui-même, nous décrit remarquablement bien les paysages du Montana, ceux d’Au milieu coule une rivière de Robert Redford.

P.S. : Ce roman fait partie de la sélection du Prix Lire-Elire, proposé par les Bibliothèques Pour Tous de la région Nord-Flandres (voir aussi Mille soleils).

Catégorie : Littérature française.

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À l’aube

Philippe Djian, À l’aube, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Curieux titre pour un roman où rien ne se passe à l’aube sauf le dénouement, et l’on ne peut pas dire que l’heure matinale y joue un rôle important. Mais depuis 37°2 le matin, Djian s’est fait une spécialité des titres mystérieux ou elliptiques (voir Oh … ou Bleu comme l’enfer), alors va pour À l’aube.

Il n’y a d’ailleurs pas que le titre qui soit elliptique, c’est l’ensemble de la narration qui l’est. Peu ou pas de ponctuation – particulièrement dans les dialogues, ce qui rend leur compréhension parfois difficile ; de nombreux allers-retours passé-présent que rien ne permet de situer dans le temps, c’est la méthode chère à Djian : « Lecteur, débrouille-toi » et si tu t’y perds, ce n’est pas grave, dis-toi qu’on ne te raconte pas une histoire mais qu’on te donne à observer des tranches de vie bien saignantes dans lesquelles mordent en bavant des personnages un peu déglingués, quand encore ils ne se dévorent pas les uns les autres.

Ici donc (nous sommes aux États-Unis, bien sûr), il s’agit de Joan, call-girl et vendeuse de fringues vintage selon les heures, qui rentre au bercail après la mort accidentelle de ses parents pour s’occuper de son frère Marlon, autiste. Une relation très forte se tisse entre eux, que vient menacer l’intrusion d’Ann-Margaret, une voisine sexagénaire mais encore affriolante qui se propose d’assouvir les besoins sexuels de Marlon et ne va pas tarder à devenir très envahissante, au grand dam de Joan. Voilà, on en sait assez, c’est entre eux trois que le drame va se nouer. Les personnages secondaires font en quelque sorte partie du décor, bien que deux au moins jouent un rôle important : John, le shérif, qui flirte sans état d’âme avec la loi pour protéger ses amis, et Howard, ex-amant de Joan puis de sa mère, à la recherche d’un magot que cette dernière aurait caché dans la maison. Mal lui en prendra : Marlon, autoproclamé « gardien du temple », veille au grain.

Rien de bien neuf, donc, dans l’univers ni dans l’écriture de Djian, mais peut-être une acmé qui a permis à Jérôme Garcin de qualifier ce roman de « djianissime ». Joli néologisme…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Fugitive parce que reine

Violaine Huisman, Fugitive parce que reine, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

Une mise en garde pour commencer : ne vous fiez pas au titre qui peut laisser craindre (ou espérer) un énième roman historique, les souveraines ayant été quelques-unes à fuir ou à tenter de fuir leur royaume pour survivre. Or il n’est question ici ni de fugitive ni de reine mais d’une femme tout de même hors du commun, Catherine, flamboyante, insupportable voire odieuse, maniaco-dépressive (on ne disait pas encore « bipolaire »), qui ne règne par rien d’autre que sa beauté, son intelligence et son talent et ne fuit rien d’autre que ses propres démons. Il paraît que ce titre est « proustien ». Ceux qui ont suffisamment lu À la recherche du temps perdu  apprécieront sans doute mais il est permis de penser que, sur un sujet voisin, le duo Delphine de Vigan/Bashung avait fait beaucoup mieux avec Rien ne s’oppose à la nuit.

Cela dit, pour un premier roman, c’est une véritable réussite, à condition d’aimer la violence des sentiments quand elle est portée par un langage ordurier, d’une crudité et d’une vulgarité peu communes, du moins dans les cent premières pages où la narratrice (Violaine, la fille aînée de Catherine) narre les délires de sa foldingue de mère « à chaud », bruts de décoffrage. Un petit échantillon au hasard ? Catherine réagit en ces termes aux cadeaux somptueux que lui fait son mari, éperdument amoureux mais incapable de lui être fidèle : « Tu sais ce que j’en fais de tes fleurs, de tes fringues, de tous ces cadeaux ? Je me torche avec, voilà ce que j’en fais. Y’a peut-être écrit conne sur mon front mais y’a pas écrit pute sur mon cul », ou qui qualifie sa vie de « bordel de merde de chierie de bordel à cul ». Et ainsi de suite pendant les 100 pages de la 1e partie.

On commence à se dire que 140 de plus dans ce style, ça va quand même être difficile quand le ton change. Dans la 2e partie, Catherine est morte, usée par ses excès en tout genre, et son aînée, bien loin de lui en vouloir de les avoir malmenées, voire maltraitées (bien qu’adorées) sa sœur et elle pendant toutes ces années, décide qu’il est temps de rendre à sa mère l’hommage que méritent son courage, son énergie et sa force de résilience, et de raconter l’histoire autrement. Après tout, « la vérité d’une vie n’est jamais que la fiction au gré de laquelle on la construit ». On rembobine donc le film et on recommence, depuis la naissance de Catherine en 1947, « un premier avril, tu parles d’une plaisanterie », jusqu’à sa mort qu’elle a failli provoquer elle-même en 1989 mais qui n’arrive que 20 ans plus tard car « on n’a pas le droit de baisser les bras, ces bras qui entourent pour donner de l’amour à nos enfants quand ils appellent au secours ». Admirable déclaration qui justifie l’amour inconditionnel que lui ont porté ses filles en dépit de tout et qui a motivé l’écriture de ce livre. On l’aura compris, il n’est pas à mettre entre toutes les mains mais il laisse un écho durable dans la mémoire des lecteurs qui s’y sont essayés.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Looping

Alexia Stresi, Looping, Stock, 2017 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Noélie, née sans père au tout début du XXe siècle dans un milieu paysan pauvre et taiseux, quelque part en Italie, va connaître le déracinement, changer de mondes, changer de vies, et imposer sa personnalité aux événements. Forte, la personnalité. Elle va croiser la route de toutes sortes de gens, de poules aussi ! et aimer de tout son être. Par un enchaînement haletant de phrases courtes, Alexia Stresi, qui est française mais écrit là un roman italien dont on s’étonne qu’il ne soit pas rédigé dans cette langue, mène rondement son récit. Le décor, l’Italie fasciste et coloniale notamment, situe la vie de Noélie avec précision, l’agrandit et rend ce récit intéressant pour cet angle de vue sur l’Histoire auquel nous ne sommes pas spécialement accoutumés.

Je reste ambivalente cependant. Car, jusqu’à la moitié du livre environ, on dirait le récit basé sur des faits réels, la narratrice retraçant avec autant de tendresse que de fidélité la vie de Noélie, sa grand-mère ; se concentrant sur les événements principaux comme seule une petite-fille qui a écouté les récits de famille peut le faire ; et accordant juste ce qu’il faut de place au romancé pour que l’ensemble soit fluide et agréable à lire, touche et donne envie de savoir ce qu’il va encore se passer par la suite. Mais tout est inventé et l’on est alors amené à se dire que l’auteure imite parfaitement bien le genre biographique… mais en fait un peu trop, puis décidément vraiment trop. L’on accepte volontiers que la réalité dépasse la fiction, mais l’inverse n’est pas vrai. Un dénouement est supposé donner sens à la démarche adoptée – mais cela ne suffit pas et l’auteure s’est livrée à un jeu dangereux car le lecteur pourrait lâcher le livre avant la fin.

Je ne suis donc pas conquise, mais il y a des trouvailles, le rythme est excellent, j’ai trouvé du talent à Alexia Stresi dont c’est le premier roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche. Sur Youtube, l’auteure en parle très bien, mais en racontant tout, ou presque, comme le font d’ailleurs les résumés des deux maisons d’éditions. A éviter donc si vous pensez lire le livre (250 pages en Poche), sinon ce n’est plus la peine.

Chanson de la ville silencieuse

Olivier Adam, Chanson de la ville silencieuse, Flammarion, 2018

Par Brigitte Niquet.

Je suis la fille du chanteur […]
La fille dont le père est parti dans la nuit.
La fille dont le père a été déclaré mort.
Qui guette un musicien errant,
une étoile dépouillée d’elle-même,
un ermite qui aurait tout laissé derrière lui.

 

Voilà, le ton est donné par la 4e de couverture, on pourrait presque s’en tenir là. On saurait, en tout cas, à quoi s’attendre : à du sur-Olivier Adam  (passé maître dans l’art d’entraîner ses lecteurs sur les chemins tortueux de la déglingue et de la désespérance) mâtiné de Modiano (pour l’errance sans fin dans les rues des villes qui, de Paris à Lisbonne, semblent ne faire qu’une) avec une petite incursion dans la vraie vie puisque l’histoire est, paraît-il, plus ou moins inspirée de celle de Nino Ferrer.

L’originalité est cependant assurée par l’univers dans lequel se déroule ce nouveau roman : celui des musiciens, des chanteurs, des « idoles » qui ne tiennent debout que par les applaudissements, l’alcool et la drogue, et traversent la vie comme des météores, des étoiles filantes qu’il ne fait pas bon chercher à retenir, encore moins aimer. On le sait par les magazines people où s’étale leur vie privée, on le découvre ici de l’intérieur et on a envie de les chérir, de les protéger, ces stars qui nourrissent tous les fantasmes mais sont souvent si fragiles qu’elles s’autodétruisent presque systématiquement, dégâts collatéraux inclus.

Autre centre d’intérêt et non des moindres : la personnalité de la narratrice. Ce n’est pas une « groupie du pianiste », une minette sitôt oubliée que séduite : c’est la propre fille du chanteur, abandonnée par sa génitrice et trimballée par son père de concert en concert jusqu’à ce qu’un jour ce père disparaisse, mettant en scène son « suicide » de telle façon que, même sans cadavre, il soit déclaré mort. Bien entendu, l’enfant n’en croit rien et, dès qu’elle sera en âge de choisir sa vie,  passera le reste de cette vie à le chercher. C’est une autre version de « La Quête » de Brel, d’ailleurs cité avec maints de ses confrères vivants ou morts (Daho, Cohen, Bowie, Cobain, Morrison, Marley et les autres), une version tout aussi émouvante et tout aussi désespérée. À la poursuite de la star disparue ou de l’inaccessible étoile, même combat.

Reste à parler du style : on pourra regretter que l’auteur n’ait rien perdu de son amour pour les phrases de trois mots, sans verbe, sans sujet, commençant par « qui » (6 fois de suite), etc. Il en use et en abuse, plus encore que dans ses livres précédents, et cela peut agacer, comme tous les tics d’écriture. Mais malgré tout, ce roman exsude un charme particulier et, si sa narratrice n’a pas de prénom (ses parents ont dû oublier de lui en donner un), elle est très attachante.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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