Sortir au jour

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

L’autrice a rencontré Gabrielle au cours d’une séance de signatures dans un salon du livre. Elles ont sympathisé, et Gabrielle lui a révélé son métier, peu connu et encore entouré de tabous. Elle est thanatopractrice, c’est-à-dire celle qui prend soin des corps des personnes décédées.

En quête de sens, Gabrielle a abandonné une profession plus gratifiante socialement pour se consacrer aux morts. Son métier est d’être là quand la catastrophe a eu lieu. Il commence quand tout finit. C’est sa manière d’accompagner les vivants. Sa compétence consiste à montrer l’image définitive du défunt, celle que les proches garderont, sans la nier, sans la cacher, mais sous l’angle le plus fidèle et le plus humain possible. Non, elle n’a pas de problème avec ce métier qu’elle a donc choisi, non, elle n’a pas un tempérament morbide, au contraire elle contribue à adoucir la séparation définitive. Elle aide ceux qui restent à en accepter la réalité et à garder une image la plus belle et la plus juste possible de ceux qui s’en vont. C’est un métier qui a du sens.

Ce livre très court, à la fois intimiste et émaillé de réflexions plus générales, alterne les conversations entre Gabrielle et Amandine Dhée et des passages consacrés à la vie de l’autrice, à sa vie de maman, à ses questionnements. Il n’est pas triste car la gravité du sujet n’exclut pas l’humour et la sérénité. Il est humain avant tout et nous dévoile une profession qui reste dans l’ombre et suscite une certaine répulsion, même si nous sommes en admiration devant les momies égyptiennes qui nous rappellent que le soin des morts ne date pas d’aujourd’hui.

Amandine Dhée a obtenu pour ce livre le prix « Talents de femmes » de l’association Soroptimist de Béthune.

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Amandine Dhée
Sortir au jour
Éditions La Contre Allée
2023

De la même autrice, notre critique de La femme brouillon.

Les Terres animales

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Laurent Petitmangin avait su largement séduire avec Ce qu’il faut de nuit, récit bref et dépouillé d’un père élevant seul ses deux fils. Premier roman couronné à juste titre de plusieurs prix et traduit dans de nombreuses langues, il révélait un talent certain de l’auteur pour la description brute de ses personnages.

Ici, quatre personnages principaux qui ont décidé contre vents et marées de rester vivre sur leurs terres dévastées par un accident nucléaire. La zone a été évacuée, fermée, les autorités ont tout tenté pour convaincre les derniers récalcitrants de fuir, avant de les laisser à leur sort, se contentant de faire survoler la zone par des drones au cas où. À l’extérieur, la vie semble avoir repris son cours. Le récit alterne les points de vue de deux des protagonistes, leurs espoirs malgré une issue fatale et probablement rapide, leur lutte pour survivre au quotidien et garder un tant soit peu de joie, leurs relations avec quelques voisins eux aussi restés là et, en creux, la folie qui guette.

Récit post-apocalyptique centré sur la résilience humaine, l’histoire est certes dans l’air du temps. L’ensemble aurait pu être profond et puissant, mais j’ai peiné à entrer dans le jeu. Passons sur le caractère plus ou moins vraisemblable de la situation – après tout, n’est-ce pas tout l’intérêt de la littérature que de nous entraîner parfois hors du réalisme ? -, le problème est plutôt du côté de ces personnages dans lesquels j’ai eu du mal à me projeter, les confondant presque par moment. Sans doute manquent-ils de profondeur, eux ou les interactions entre eux. Bref, l’attachement n’a pas opéré sur moi cette fois. C’est bien dommage. J’attends le suivant !

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Laurent Petitmangin
Les Terres animales
Éditions La manufacture de livres
2023

Un simple dîner

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Lauréat du prix Gisèle Halimi 2023, le roman de Cécile Tlili explore le sujet des injonctions faites aux femmes. Thème maintes fois exploré ces dernières années – et à juste titre tant il est riche –, l’auteure a choisi dans ce court roman de recourir à l’exercice périlleux du huis-clos. Unité de temps – un dîner, donc –, unité d’espace – quasi exclusivement l’appartement où il a lieu –, il aurait été facile de lasser le lecteur. L’auteure parvient cependant sans peine à garder jusqu’au bout son attention grâce non seulement à un style fluide qui rend la lecture aisée mais également à de multiples rebondissements qui maintiennent éveillée sa curiosité.

En deux mots, Étienne, avocat en difficulté professionnelle, et sa compagne Claudia, une kinésithérapeute timide et effacée, reçoivent à dîner un couple de vieux amis à lui. Rémi est un professeur d’économie marié à Johar, une brillante ingénieure de la tech en passe d’être nommée à un poste important. Dans le décor de cet appartement parisien écrasé par la chaleur d’une fin d’été, ces deux femmes qui se connaissent à peine et que tout oppose vont chercher chacune à sa façon à se libérer du carcan que les hommes, mari ou collègue, et plus généralement la société, tentent de faire peser sur elles.

L’exercice aurait été parfaitement réussi si les personnages ne tombaient trop souvent dans une caricature un peu trop appuyée. C’est sans doute ce travers qui fait qu’on peine non seulement à s’attacher aux différents protagonistes – y compris les féminins, ce qui est un comble ! –, mais également à croire complètement à l’enchaînement des révélations de cette soirée. Dommage, car l’ensemble livre une description fine des rapports de domination qui pèsent sur les femmes et propose quelques scènes bien imaginées et décrites.

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Cécile Tlili
Un simple dîner

Éditions Calmann-Lévy
2023

Trouver refuge

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Dans une France désormais aux mains d’un parti d’extrême droite ultra-conservateur avec à sa tête un homme qui se fait appeler « Papa », Sacha et Mina forment un couple heureux avec leur petite Irène. Tous deux sont des intellectuels opposés au pouvoir en place mais qui restent très prudents dans leurs paroles publiques. Jusqu’au jour où Sacha tient des propos à l’égard du président qui mettent immédiatement sa vie et celle des siens en danger. Il faut fuir et c’est sans hésiter la Grèce que choisit Sacha, vers le mont Athos et ses monastères, lieu de refuge inviolable pour qui demande asile, en principe interdit aux femmes mais Sacha a là-bas un ami sûr. Mais au dernier moment, Mina laisse partir seuls Sacha et Irène déguisée en garçon, et décide de rester en France.

A partir de ce moment, le lecteur suit en chapitres alternés le destin des trois personnages et apprend progressivement pourquoi Sacha est en grand danger : il est détenteur d’un secret dont on découvre peu à peu la teneur.

Le roman prend alors des accents de roman policier et développe un vrai suspense, mais il est par ailleurs émaillé de descriptions des lieux exceptionnels que sont la Grèce et l’Egypte, où Sacha a jadis voyagé, et de références géographiques, culturelles, historiques, religieuses, artistiques, à l’Antiquité et aux monastères grecs. L’auteur nous captive vraiment.

Double plaisir donc à cette lecture où l’on savoure à la fois le plongeon dans le passé et l’intrigant mystère qui menace  la vie de Sacha.

J’ai beaucoup aimé ce roman, je l’ai trouvé très original, même si on peut ici ou là trouver certaines descriptions un peu longues. 

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Christophe Ono-dit-Biot
Trouver refuge

Gallimard 2022
Folio 2024

Lien : Gallimard, entretien auteur/éditeur.

Promis, juré

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Une convocation que certains attendent avec envie et que d’autres espèrent ne jamais recevoir, mais à laquelle on ne peut déroger, celle qui fait de vous un juré d’assises, en l’occurrence dans le procès pour meurtre d’une femme ayant tué son patron dans un accès de colère. Trois jurés, Norma, Dylan et Martine, d’âge, niveau social et carrière totalement différents, se retrouvent tous les soirs jusqu’au jugement dans un hôtel proche du Palais de Justice. Ils vont se rapprocher et leur futur en sera définitivement changé.

Roman bien écrit, avec une fin « Feel Good » mais qui a le mérite de soulever cette question : « Peut-on juger de manière objective, en notre âme et conscience, ou sommes-nous forcément influencés par notre propre vécu ? »

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Isabelle Lagarrigue
Promis, juré
Éditions Charleston
2024

Lettre d’amour sans le dire

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Cent vingt pages, ce n’est pas très long  pour un livre, mais c’est long pour une lettre d’amour surtout quand elle s’achève sur ces mots : « J’espère que vous comprendrez ce que je ne vous dis pas ».

Alice s’adresse à un homme qu’elle a rencontré un peu par hasard en croyant franchir la porte d’un salon de thé. Cet homme n’est pas à proprement parler un thérapeute, il propose des massages japonais et il va lui apprendre, avec un infini respect, à se réconcilier avec son corps, à l’aimer et à s’aimer tout court.

Alice a une histoire douloureuse et compliquée et, même si aujourd’hui elle s’en tire plutôt bien, elle est loin d’avoir pansé toutes ses blessures et d’être délivrée de tous les traumatismes de son passé.

Ce petit livre n’est ni mièvre ni larmoyant, ni voyeur. Il ne verse pas non plus dans la satire sociale, à peine l’effleure-t-il. Il est pudique et cependant très direct quand Alice décrit, par exemple, avec beaucoup de précision, les gestes du masseur qui lui réapprennent à respirer. Il suggère une sensualité qu’Alice redécouvre peu à peu. Au fil des pages elle se raconte, nous fait pénétrer dans son intimité.

Ce petit livre nous plonge aussi dans l’univers de la culture japonaise, où on n’évoque jamais directement l’amour.

C’est original, bien écrit et très attachant.

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Amanda Sthers
Lettre d’amour sans le dire

Éditions Grasset
2020

La maison à droite de celle de ma grand-mère

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un roman qui prolonge agréablement les vacances tout en gardant un minimum de profondeur.

Giacomo, traducteur d’origine sarde mais vivant désormais à Marseille où il a construit sa vie, rentre sur son île en apprenant que sa grand-mère est au plus mal. Il y retrouve ses parents, bien sûr, leurs éternelles prises de bec et la présence étouffante de sa mère, mais aussi son meilleur ami d’enfance, Fabrizio, atteint d’une maladie incurable, ainsi qu’un vieux capitaine de l’armée dont il va égayer la solitude. Surtout, il retrouve son île et sa mer turquoise, son village aux couleurs pimpantes, l’odeur de la nature et des gâteaux de Manuella, la boulangère.

L’occasion pour l’auteur, lui-même d’origine sarde, de nous proposer ce délicieux séjour en terre sarde qu’il nous fait visiter au gré des déambulations de son héros, entre criques sauvages et monuments préhistoriques. On pourrait s’ennuyer si de menus événements, drôles ou touchants, ne venaient ponctuer la visite, le tout rythmé par les souvenirs, nostalgiques ou tristes, de Giacomo, ainsi que par son impérieuse nécessité de terminer sans tarder la monumentale traduction à laquelle il s’est engagé.

Bref, un agréable moment passé avec l’auteur dans cette île magnifique et, peut-être, une idée pour de prochaines vacances.

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Michaël Uras
La maison à droite de celle de ma grand-mère

Feues les éditions Prélude
Le livre de poche, 2020

Un enlèvement

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Premier contact avec cet auteur connu notamment pour son Entre les murs sur le monde enseignant dont il est issu, transposé avec succès au cinéma. Immédiatement, un grand enthousiasme ! Style épuré, phrases simples et courtes, dialogues minimalistes et hyperréalistes, voilà qui tranche avec certains auteurs cherchant à en mettre plein la vue avec des phrases emberlificotées et des descriptions à rallonge. 

Les Legendre, famille parisienne aisée, sont en vacances dans une résidence haut de gamme de Royan. La mère, consultante en communication de crise et par ailleurs adepte de yoga, met un point d’honneur à maîtriser paroles et comportements. Le père lui, cadre dans la finance, suit à la seconde près, au moyen de diverses applications, le programme sportif qu’il s’est fixé, tandis que sa fille, collégienne douée et un brin agaçante, démarre visiblement une crise d’adolescence. Seul le fils de six ans semble rétif à tout apprentissage, au grand désespoir de ses parents.

La description du quotidien estival de cette famille a priori banale est tout à fait réjouissante, entre atelier d’éveil pour le petit, courses bio obligatoire et dîner chez des amis tout aussi aisés qu’eux. Réjouissante et sarcastique, l’auteur multipliant les anecdotes dont certaines franchement drôles. Cette description pourrait même tomber dans la caricature, voire la répétition, si le livre était plus épais et si ne survenaient rapidement quelques événements de nature à gripper la machine merveilleusement huilée des Legendre.

Bien au-delà de la critique d’une certaine classe sociale, le livre de François Bégaudeau livre une réflexion subtile et originale sur la liberté. C’est en tout cas l’une des lectures que l’on peut en faire. À découvrir !

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François Bégaudeau
Un enlèvement

Éditions Verticales
2020

Des diables et des saints

On a tellement aimé Veiller sur elle (Prix Goncourt 2023) qu’on a décidé de lire les premiers romans de Jean-Baptiste Andrea, qu’on ne connaissait pas. D’où cette mini-série « On a lu tout Jean-Baptiste Andrea » — en attendant le prochain.

Littérature française

Catherine Chahnazarian

Non seulement j’ai dévoré tous les Jean-Baptiste Andrea, et donc celui-ci aussi, mais ils ont résisté à des lectures rapprochées sans me lasser de l’auteur.

Des diables et des saints se passe dans un orphelinat perché dans les Pyrénées, prison qui ne dit pas son nom, un de ces établissements dont les méthodes éducatives de « bons » catholiques ont fait la preuve de leur bêtise, de leur brutalité, de leur perversité. Le narrateur figure parmi des orphelins captifs, brimés, qui attendent leur majorité avec plus ou moins de résignation, en développant parfois de la violence, parfois aussi des rêves.

Andrea a sa façon à lui de traiter le sujet, en l’enveloppant de la personnalité de son personnage principal, le narrateur, qui ne se laisse ni identifier par son statut d’orphelin maltraité, ni regarder comme un être brisé ; et en attribuant une place authentique à la musique, touche originale qui n’affaiblit pas le sujet mais s’y fond au point que, entrant dans une gare quelques jours après ma lecture, j’ai frissonné en voyant le piano dans le hall…

Parmi les autres personnages, un garçon pas comme les autres rappelle, il est vrai, le héros de Ma reine, mais cela ne m’a pas gênée. Cette fois, l’auteur nous demande de regarder le simple d’esprit de l’extérieur et de faire notre choix : l’ignorer, nous en moquer, le plaindre ou l’accompagner. La montagne est prise à nouveau comme lieu d’isolement et de dangers, mais ça non plus ne m’a pas gênée, ça ne me dérange pas que l’auteur ait un décor de prédilection. Ses romans ont surtout la beauté pour point commun, celle de la nature (paysages, pierre, vents…), celle que l’art génère (le héros des Diables et des saints est musicien, celui de Veiller sur elle est sculpteur), celle de la personne que l’on aime, celle de l’amitié. Et celle de sa langue, d’une incroyable beauté et sans forfanterie d’auteur, qu’il a définitivement trouvée et domptée dans Des diables et des saints.

Veiller sur elle apparaît comme un concentré des talents développés au cours des cinq ou six années précédentes, permettant un travail de plus longue haleine, plus complexe, comme le disait François Lechat, et sans doute plus remarquable. Mais déjà dans Des diables et des saints, en n’en faisant ni trop ni trop peu, Andrea greffe sur une base assez simple une construction plus subtile qu’il n’y paraît, que rend profonde la superposition naturelle des sujets : la fragilité et la force ; le dénuement et la richesse ; les trébuchements de la vie et l’envie de vivre ; l’envie, le besoin d’être libre ; la résistance donc, et la vérité des sentiments.

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Daniel Kunstler

À la fin des années soixante, l’influence du clergé sur la vie publique en France est en déclin, et la laïcité a irréversiblement infiltré le modèle de gouvernance. Une loi datant de 1905 avait imposé la séparation des Églises et de l’État, et la messe du dimanche n’attirait plus qu’un quart de la population de “la fille aînée de l’Église”. Cependant, dans les régions plus retirées de l’hexagone, cette même Église n’est pas près de lâcher prise sur le plan social, et il s’ensuit que des abbés de province s’entêtent à protéger les brins d’autorité qu’il leur reste. 

C’est avec ce contexte en toile de fond que j’ai lu Des diables et des saints. Soyons clairs : il ne s’agit ni d’un livre didactique ni d’un roman historique. Il vise la distraction et la fluidité, ce à quoi il réussit admirablement tout en étant d’une plume remarquablement raffinée. Néanmoins, l’ambiance de l’époque nous fait apprécier le choix du lieu où se déroule l’essentiel du récit – un orphelinat dans l’arrière-pays entre Lourdes, haut-lieu du Catholicisme, et la frontière espagnole – et du personnage de l’Abbé Sénac, qui dirige l’orphelinat, ainsi que de celui de son opposé, Joe, victime de son sadisme et principal protagoniste de l’histoire. Andréa juxtapose la cruauté de l’abbé à la rudesse de l’ancien professeur de piano Rothenberg : ce dernier, malgré sa brusquerie, tenait à épauler les aspirations de Joe, alors que Sénac s’efforce de les écraser.

Des diables et des saints s’expose à des critiques somme toute assez dérisoires : la fixation un peu aléatoire sur certaines sonates pour piano de Beethoven dont les particularités échapperont à la majorité des lecteurs ; le portrait parfois un peu caricatural de « la Grenouille », homme de main de l’abbé, qui trempe parfois dans la caricature ; la vie parfaite de Joe adulte, un peu trop commode ; enfin, le rapport de Joe avec une jeune fille, qui suit un cours totalement prévisible.

Mais peu importe les petites objections qu’on peut avoir à l’égard Des diables et des saints. Ce livre engage le lecteur du début à la fin, jusque dans les petits détails. Les personnages sont captivants et d’une humanité émouvante. Joe, certes, mais aussi ses amis, que je vous laisse découvrir. L’écriture d’Andréa est fine, pointue, et lumineuse sans être prétentieuse. L’humour est présent, mais subtil et conforme à la personnalité de Joe. Le sujet, lourd – les abus subis par des enfants confiés à des institutions censées les protéger -, est traité avec doigté et fidélité au contexte historique. Et, bien que ce contexte remonte à plus d’un demi-siècle, le sujet reste d’actualité. 

Lisez ce roman, vous ne serez pas déçus.

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Jean-Baptiste Andrea
Des diables et des saints

Editions L’Iconoclaste
2021
Nous l’avons lu en collection Proche.

Tous nos articles sur Andrea sont référencés dans le classement par auteur.

Cent millions d’années et un jour

On a tellement aimé Veiller sur elle (Prix Goncourt 2023) qu’on a décidé de lire les premiers romans de Jean-Baptiste Andrea, qu’on ne connaissait pas. D’où cette mini-série « On a lu tout Jean-Baptiste Andrea » — en attendant le prochain.

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Littérature française

Catherine Chahnazarian

Pourquoi n’a-t-il pas été primé, ce roman-ci ? Parce qu’il venait en second après Ma reine (prix du Premier roman 2017 et bien d’autres) et qu’on l’a examiné sous toutes les coutures avec trop d’exigence ? Moi j’ai adoré. Avidité de connaître la fin, emprise de la montagne sur mon imagination, admiration pour l’auteur, empathie, bien sûr, pour Stan, le narrateur.

Andrea nous offre à nouveau une histoire simple, originale et captivante mais que vont complexifier et renforcer des fils secondaires. Ici, cela monte en puissance et la tension dramatique devient si aigüe qu’on se croirait dans un thriller. Un archéologue d’une cinquantaine d’années part en expédition à la recherche d’un squelette de dinosaure – ou à la poursuite d’une chimère ? – dans cet univers fantastique, magique, qu’est la haute montagne, si loin de nos vies ordinaires.

Andrea possède l’art subtil de peindre progressivement ses personnages, de les densifier au cours du récit, de travailler les émotions, la souplesse de la pâte humaine. Certains chapitres commencent de manière énigmatique, polysémique, obligeant à continuer à lire pour comprendre de quoi il s’agit. J’adore cette manière qu’a l’auteur de me prendre la main et de me demander de sauter. S’il abuse un peu, dans ce roman-ci, de comparaisons et de métaphores parfois très imaginatives au point que le lecteur y bute, son style poétique s’y forge une qualité exceptionnelle.

Et j’ai savouré cette aventure, relisant certains paragraphes avant de me lancer dans la suite, juste pour être sûre de n’avoir pas manqué un zeste de beauté. Et puis pour faire durer le plaisir : il reste encore quelques chapitres, tout est possible ; il reste quelques pages, on ne sait jamais…

Florence Montségur

Presque un thriller, oui, tout à fait d’accord ! Avec des flashbacks éclairants mais en même temps une action qui tire le lecteur sans cesse vers la suite. Un bon travail sur la temporalité. Avec le merveilleux de Ma reine et quelque chose que je n’arrive pas à expliciter. Un impressionnisme ? Jouant sur ce fantasme que nous avons tous de partir à l’aventure, sur nos peurs aussi. Les quatre personnages sont spéciaux, chacun à sa manière. L’ambiance vient de la montagne mais aussi de leur personnalité.

Je n’en ai fait qu’une bouchée.

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Jean-Baptiste Andrea
Cent millions d’années et un jour

Édition originale : L’Iconoclaste
2019
Disponible en Folio.

Tous nos articles sur Andrea sont référencés dans le classement par auteur.

Ma reine

On a tellement aimé Veiller sur elle (Prix Goncourt 2023) qu’on a décidé de lire les premiers romans de Jean-Baptiste Andrea, qu’on ne connaissait pas. D’où cette mini-série « On a lu tout Jean-Baptiste Andrea » — en attendant le prochain.

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Littérature française

François Lechat

Premier roman d’Andrea, Ma reine a reçu une dizaine de prix qui ont couronné un univers et un style d’emblée parfaitement aboutis. Sans dévoiler l’intrigue, on y trouve certains des motifs de Veiller sur elle, comme l’amitié amoureuse du héros pour une fille énigmatique et les tourments d’un marginal. L’écriture, aussi, présente déjà des fulgurances typiques de l’auteur, comme cette phrase inouïe : « Elle était très mince, tellement qu’elle avait l’air de pouvoir se glisser entre deux rafales de vent sans déranger personne. »

Un très beau roman, donc, mais moins riche et complexe que le prix Goncourt d’Andrea. Le fait de se mettre dans la peau d’un garçon un peu simple n’est pas vraiment neuf, mais Jean-Baptiste Andrea le fait avec brio et de manière touchante.

Catherine Chahnazarian

Je vois Ma reine comme un conte. C’est un de ces récits qui se lit d’une traite, qui vous emporte dans sa fluidité. Proximité avec les personnages – puisque nous avons été enfants – et crainte pour le héros – puisqu’il est fragile et se met dans une situation dangereuse – sont les impressions dominantes. Le reste, c’est du merveilleux.

Résumer le livre serait très rapide, décrire le personnage serait très simple, et pourtant… J’ai trouvé Ma reine très réussi, subtil, équilibré, prenant. La parenté avec Veiller sur elle ne me trouble pas : j’y vois un goût pour évoquer l’enfance, un souci de faire vivre des personnages forts.

Un très beau roman, donc (clin d’œil à François), dont la simplicité est une fraîcheur.

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Jean-Baptiste Andrea
Ma reine
Editions L’Iconoclaste
2017
Disponible en Folio.

Tous nos articles sur Andrea sont référencés dans le classement par auteur.

La femme brouillon

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Littérature française
Une brève de Florence Montségur

Ce très court livre, simple, drôle, franc, dit le parcours d’une femme qui tombe enceinte et découvre tout ce que cela implique. Changement de statut social, humiliations, angoisses, résurgences de sa propre enfance, déséquilibres, envahissement, amour. En faire un livre fait sortir faits et émotions d’une sphère habituellement refermée sur quelques intimes – ou alors romancée. Décidément, aujourd’hui les femmes s’expriment.

Un chouette clin d’oeil. Un féminisme du quotidien.

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Amandine Dhée
La femme brouillon
Editions La Contre Allée
2017

Disponible en Folio

Quelque chose à te dire

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Elsa Feuillet, qui commence à se faire un petit nom en littérature, a placé en exergue du livre qu’elle vient de publier, une citation de la grande écrivaine trop tôt disparue, Béatrice Blandy, qu’elle admire particulièrement. Cette marque de reconnaissance envers celle qui fut en quelque sorte sa muse lui vaut d’être contactée par le mari de la défunte qui, très touché par cette marque d’attention, souhaite la rencontrer.

Si elle est flattée de cet intérêt, Elsa y voit aussi une occasion extraordinaire d’approcher un peu l’univers de la grande dame qu’était à ses yeux Béatrice Blandy. Elle accepte donc le rendez-vous avec un mélange d’enthousiasme, de curiosité et d’appréhension.

Mais que cherche-t-elle exactement ? Et que cherche exactement l’homme qui l’invite à entrer dans l’intimité de la grande dame et dans un monde tellement différent du sien ? Il paraît rapidement évident qu’il poursuit un but précis.

Le roman prend alors un tour de thriller littéraire plutôt prometteur. Le lecteur ne démêle pas immédiatement tous les fils d’une situation qui demeure incertaine voire troublante, mais il voit quand même assez rapidement quels peuvent en être les enjeux.

Ce livre se lit donc agréablement, les thèmes sont intéressants, il nous fait entrer dans le monde de la création littéraire, dans celui de l’édition, mais il reste un peu à la surface des choses.

Ce roman intéressant manque un peu de densité.

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Carole Fives
Quelque chose à te dire
Éditions Gallimard
2024

Disponible en Folio

Nos autres critiques de Carole Fives : Tenir jusqu’à l’aube, Une femme au téléphone, Le jour et l’heure.

Roman fleuve

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Littérature française
Par Florence Montségur

Mon libraire y avait placé une étiquette « coup de cœur ». Comme je lui fais confiance, j’ai mis la main sur l’un des derniers exemplaires empilés sur le comptoir. Dès que je l’ai ouvert, j’ai su que j’allais parvenir à calmer ma frénésie de grand nettoyage du printemps. Allongée les pieds sur l’accoudoir d’en face, je me suis laissée embarquer dans cette histoire. C’est le cas de le dire car ces trois jeunes Parisiens sont partis à l’aventure en canoë. D’où le titre. Mais pas au bout du monde. Le projet était de descendre la Seine jusqu’à la mer. Y arriveront-ils ? Je laisse le suspense entier.

Vous trouverez sûrement une ressemblance entre ces personnages et des jeunes que vous connaissez. Bonne aptitude à s’insérer en société, surtout dans les bistrots. Mais du courage, de l’acharnement. Dans une inconscience à peine compensée par « les premières lueurs d’une maturité relative » (l’expression n’est pas de moi – ni de Humm d’ailleurs).

Ce récit est plein de méandres (c’est le style de l’auteur qui m’inspire ce jeu de mots) et se situe entre la blague potache et le guide touristique. Avec des phases de réflexion presque philosophique, un certain regard sur le monde.

C’est savoureux. Humm se présente en adolescent attardé jetant sur lui-même et sur l’expédition un regard ironique. C’est la dérision qui commande dans ce roman distrayant et joyeux.

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Philibert Humm
Roman fleuve
Éditions des Équateurs, 2022
Folio, 2024

Le jour et l’heure

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Edith a toujours été de ceux qui veulent tout contrôler. Même la fin de sa propre vie quand elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable pour laquelle aucun traitement ne peut plus lui être proposé.

Quand les quatre enfants montent à l’arrière de la voiture familiale avec leurs parents à l’avant, on pourrait croire à un joyeux départ en vacances. Sauf qu’ils sont adultes, qu’ils laissent conjoints et enfants pour répondre à l’injonction de leur mère de se rendre avec elle à Bâle où elle a décidé de mettre un terme à sa vie. Elle a prévu un programme qu’elle souhaite avant tout dénué de tristesse et de pathos. Est-ce si facile ? Est-ce un suprême panache, un suprême défi ? Une suprême preuve d’amour ? Ou une dernière emprise sur les siens ? Ou un peu de tout cela ?

L’objectif de ce petit roman très prenant n’est pas d’entrer dans le débat de la légitimité du choix de décider de programmer le jour de son « départ » lorsqu’on a épuisé toutes les ressources de la médecine. L’objectif est de s’interroger sur la manière dont les proches peuvent vivre cette situation. Une chose est d’en admettre intellectuellement le principe, autre chose est de la vivre le moment venu. Utilisant le procédé des voix alternées, en de très courts chapitres, Carole Fives explore les pensées de chaque personnage qui, en fonction de sa propre sensibilité, de sa propre histoire, de son propre rapport à la mort, va vivre ce moment ultime. On n’est jamais préparé à la mort de ses proches, mais encore moins dans les conditions imposées par Edith. Chacun relit sa vie et cherche à affronter le mieux possible une situation particulièrement douloureuse.

En les entraînant dans ce voyage sans retour pour elle, Edith a-t-elle fait un ultime cadeau à ses proches ? À chacun sa réponse…

Carole Fives prouve ici encore son grand talent pour exprimer l’ambiguïté des relations familiales.

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Carole Fives
Le jour et l’heure

Éditions JC Lattès
2023

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