Un hiver à Paris

Jean-Philippe Blondel, Un hiver à Paris, Buchet/Chastel, 2015

Par Anne-Marie Debarbieux.

Elève dans le milieu très élitiste et impitoyable d’une classe préparatoire littéraire parisienne, Victor, d’origine modeste et provinciale, se sent aussi éloigné de sa famille que des étudiants issus de l’élite de la bourgeoisie parisienne et cultivée dont il n’a pas les codes. Il reste très seul, sans véritable ami, jusqu’à ce qu’au début de la seconde année, il sympathise avec Matthieu qui vient d’arriver en première année. Mais à peine cette relation est-elle ébauchée que Matthieu se suicide au sein même du lycée. Seul témoin du drame et propulsé au statut de seul élève proche du défunt alors qu’il n’avait pas encore eu le temps de le connaître vraiment, c’est vers lui que convergent tous les regards. Sa vie prend alors un tour nouveau : d’abord aux yeux des autres étudiants, il sort de l’anonymat, se sent enfin reconnu et se met à « exister ».

Mais surtout c’est vers lui que convergent toutes les questions dont il n’a pas les réponses, car évidemment personne ne sort indemne d’un tel événement. Pourquoi se suicide- t-on à 18 ans au sein du lycée ? A cause de l’humiliation infligée par l’ironie cinglante d’un professeur ? Cette explication ne suffit pas et Victor est pris à partie par les uns et les autres (et en particulier par le père de Matthieu), il devient dépositaire de confidences qui l’envahissent sans vraiment le concerner, de questionnements qui anticipent une expérience de la vie qu’il n’a pas encore acquise en dépit de sa maturité intellectuelle, de sa sensibilité et de sa lucidité. Il se trouve face à des adultes démunis, désemparés, et parfois manipulateurs, qui attendent de lui une analyse que cette relation d’amitié à peine ébauchée ne peut fournir. Lire la suite « Un hiver à Paris »

L’arbre du pays Toraja

Philippe Claudel, L’arbre du pays Toraja, Stock, 2016

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alors que chez nous la mort et les rites mortuaires se font de plus en plus discrets et semblent presque dérangeants, le peuple de Toraja, que le narrateur a rencontré lors d’un voyage en Indonésie au cours de repérages cinématographiques, leur accorde une place prépondérante. Qui a raison ? La question le taraude d’autant plus qu’à son retour son meilleur ami lui annonce qu’il est atteint d’un cancer. Et s’il affiche confiance voire désinvolture devant la maladie, il est évident que son état est beaucoup plus inquiétant qu’il ne le dit. Dès lors le corps du roman repose sur une réflexion sur la mort à travers l’histoire d’une profonde amitié. Eugène est de ceux qui ne s’apitoient pas sur leur sort et n’attendent surtout pas des autres une compassion pesante et maladroite. Défier la mort, c’est vivre intensément jusqu’au bout en modifiant le moins possible ses habitudes de bon vivant.

Son ami, qui l’accompagne dans ce chemin difficile, conserve, quant à lui, son équilibre grâce à deux femmes : Florence, son ex-épouse avec laquelle il continue d’avoir une relation très amicale, et Elena, une très jolie jeune femme dont il s’éprend, chercheuse en anthropologie comportementale, auprès de qui il quête des réponses à ses questions existentielles.

Ce roman qui effectue beaucoup d’allées et venues entre passé et présent, qui évoque maintes personnalités qu’Eugène et son ami ont rencontrées, me semble surtout passionnant par l’angle sous lequel il aborde la question de la mort et qui est celle du rapport au corps, ce compagnon avec lequel la relation idyllique de la jeunesse se dégrade peu à peu, se fissure au point qu’on ne voit plus en lui que ce qui est hostile. Il devient alors un traître qui ne nous veut que du mal.

Avons-nous une part de responsabilité dans cette évolution d’une relation qui est d’une certaine manière amoureuse ?

Et que penser d’une époque où les moyens d’exterminer nos semblables sont aussi développés et sophistiqués que ceux qui permettent l’amélioration et la durée de la vie ?

Même si le thème est grave, ce roman, loin d’être triste, est un hymne à l’amitié, à l’amour, à la vie, et à l’expression artistique.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Pour accéder à la critique de L’Archipel du Chien et à tous nos articles sur Claudel, consulter le classement par auteurs.

Hommage à Philippe Claudel

Hommage à Philippe Claudel

Par Anne-Marie Debarbieux.

Après un parcours semé de quelques détours qui ne l’ont pas conduit directement à une carrière d’homme de Lettres et de scénariste, Philippe Claudel, né en 1962, est venu assez tardivement à l’écriture (en 1999), peut-être quand il a estimé avoir suffisamment vécu pour avoir quelque chose d’intéressant à dire. C’est aujourd’hui un auteur (et cinéaste) prolifique et reconnu (lauréat de nombreux prix prestigieux, il fait partie de l’académie Goncourt, et ses livres sont traduits dans le monde entier). Ce Lorrain, très attaché à ses racines et à sa famille en dépit de ses nombreux voyages, est décrit comme un homme modeste et peu friand de mondanités, écrivain solitaire appréciant néanmoins le travail d’équipe (indispensable au cinéma), à la fois sérieux et bon vivant, enclin à l’analyse et à la rigueur sans dédaigner les élans de la sensibilité.

Je l’ai découvert au hasard d’un vote auquel j’avais participé, entre 4 romans destinés à des adolescents. Parmi les œuvres proposées figurait La fille de Monsieur Linh, un petit livre dont l’originalité et la sensibilité m’avaient séduite : des pages captivantes, touchantes sans être mièvres, ce qui n’est pas si facile.

J’ai ensuite lu Le rapport de Brodeck, dont la tonalité est beaucoup plus grave, et qui pour moi est vraiment un livre très marquant, auquel j’associerais Les âmes grises, un peu plus ancien, et L’archipel du chien, un roman très récent. Trois livres qui déclinent, à travers des personnages issus du quotidien, la question de la peur de l’autre dès qu’il appartient à un univers différent du nôtre, et celle de la pression du groupe qui amène à franchir les limites irréversibles où l’humain devient inhumain, où l’homme devient un loup pour l’homme, quand la frontière entre le Bien et le Mal devient floue.

       

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Un père sans enfant

Denis Rossano, Un père sans enfant, Allary Editions, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Il y a les souvenirs que le cinéaste, âgé de plus de quatre-vingts ans en 1981, partage volontiers, et ceux que sa mémoire a peut-être oblitérés ou altérés voire oubliés. Ceux-là, Denis, jeune étudiant passionné de cinéma et subjugué par le vieil homme, les restitue ou les imagine à partir des données dont il dispose. C’est pourquoi il s’agit bien d’un roman et non d’une simple biographie, roman où l’auteur intervient fréquemment au cours de ses longues conversations avec le vieux cinéaste. La rencontre, qui ne devait être que le privilège d’une interview, se prolonge et instaure au fil des échanges une complicité voire une réelle amitié.

De qui s’agit-il ? De Douglas Sirk (de son vrai nom Detlef Sierk), intellectuel, metteur en scène et réalisateur allemand qui, à l’apogée de sa réussite dans les années 1920 dans le cinéma populaire, au sens noble du terme, a comme tant d’autres, fui un peu plus tard le régime nazi. Il ne s’est toutefois résolu à l’exil qu’à partir du moment où la vie de sa femme, d’origine juive, a été vraiment menacée. Décision un peu trop tardive pour ne pas être entachée d’un soupçon de compromission avec le régime nazi ou, à tout le moins, de carriérisme, mais qui donne au personnage toute sa profondeur. Car il se défend bien sûr de toute indulgence pour le pouvoir en place. En effet la complexité de la situation est liée aussi à une autre relation familiale : d’un premier mariage était né un fils, Klaus, que sa mère a coupé complètement de son père et dont elle a fait un parfait petit aryen et une jeune vedette du cinéma orchestré par la propagande nazie. Quitter l’Allemagne, c’était donc le perdre définitivement.

Même si le cinéaste est devenu américain, a changé de nom et a réussi une brillante carrière aux États Unis, la blessure de l’enfant disparu et dont il n’aura plus jamais de nouvelles ne se refermera jamais.

Imprégné des confidences de Douglas et poussé par la compassion autant que la curiosité, Denis Rossano essaiera de son côté de reconstituer la vie de Klaus Sierk.

Un livre passionnant, d’abord par sa construction originale, alternant les évocations du passé et les conversations de 1981, et aussi par la multiplicité des thèmes qu’il soulève. On relit quelques pages d’Histoire, vues par le déchirement d’un Allemand aussi attaché à son pays qu’opposé aux thèses de ceux qui le gouvernent, on se replonge dans la situation particulière des nombreux artistes qui ont fui et reconstruit ailleurs leur renommée sans toutefois se guérir tout à fait de l’exil, on suit également le drame personnel d’un père privé de son fils.

Catégorie : Littérature française (roman biographique).

Liens : chez l’éditeur.

J’ai perdu Albert

Didier van Cauwelaert, J’ai perdu Albert, Albin Michel, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Apiculteur passionné qui complète cette activité peu lucrative par un emploi de garçon de café, Zak, en prenant un matin la commande de Chloé, ne se doute pas que sa vie va être soudainement bouleversée. En effet, Albert, qui avait investi depuis plusieurs années le cerveau de Chloé, décide de changer de partenaire et de prendre possession de celui de Zak. Chloé, reconnue comme une voyante hors pair, capable d’éviter maintes catastrophes en anticipant des accidents ou en déjouant des projets très mal intentionnés, se trouve brutalement dépossédée de toute capacité à prévoir les événements. Elle perd sa crédibilité et met à mal une clientèle hautement rémunératrice. De son côté, Zak a la tête envahie d’informations dont il n’a que faire et dont il ne demande qu’à se débarrasser, avant de se laisser envoûter, comme Chloé avant lui, par le très encombrant Albert.

Qui est Albert ? Quel but poursuit-il ? Ces questions sont très rapidement éclairées pour le lecteur qui suit avec amusement les péripéties de Zak et de Chloé. Zak n’a manifestement pas été choisi au hasard par Albert que le destin des abeilles préoccupe particulièrement…

Quant à Chloé, d’abord sidérée, elle se sent tout à la fois frustrée, jalouse, libérée… Autant dire que rien n’est simple dans sa relation avec Zak dont la vie est désormais liée à la sienne.

Le trio fusionnel n’a qu’un temps, et l’issue ne surprend guère le lecteur, ce qui n’ôte rien à l’intérêt du livre qui se trouve finalement ailleurs. Car sous des aspects fantaisistes sinon loufoques, cette histoire mouvementée, plaisante et bien écrite, aborde des sujets fort sérieux qui touchent à l’avenir de notre planète, aux enjeux les plus sérieux de notre avenir, et plaident la cause d’un savant génial dont les intentions humanistes n’ont pas toujours été comprises de son vivant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’On dirait nous, du même auteur.

Un fils obéissant

Laurent Seksik, Un fils obéissant, Flammarion, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

J’avais été séduite par Les derniers jours de Stefan Zweig et par Le cas Edouard Einstein et je n’ai pas été déçue par Un fils obéissant, un roman largement autobiographique dans lequel le grand homme auquel l’auteur rend hommage n’est plus une personnalité connue de tous mais, selon sa propre expression, un autre « géant », son propre père.

Dans l’avion qui l’emmène vers la sépulture de ce père en mémoire duquel il doit, un an après son décès, prononcer devant ses proches un discours d’hommage, le narrateur engage la conversation avec sa voisine et lui raconte ce père exceptionnel. Durant ce voyage de 4 heures il s’épanche donc auprès d’une inconnue qui déclare d’emblée qu’elle-même n’a pas une image positive de son propre père. Les souvenirs arrivent donc en contrepoint pour dire à quel point il a noué une connivence avec ce père à qui il doit d’avoir construit sa vie d’écrivain et sa vie tout court.

Les évocations du passé s’enrichissent par ailleurs de l’insertion de l’histoire pittoresque du grand-oncle Jacob qui ambitionnait de rivaliser avec Coca Cola après avoir inventé la « Jacobine ». Projet dont la naïveté n’avait eu d’égale que l’opiniâtreté et, à ce titre,  hautement exemplaire.

Ce roman est donc un ouvrage très intimiste dans lequel un fils exprime son amour et son indéfectible admiration pour celui qui l’a toujours aimé, soutenu, et poussé dans sa vocation d’écrivain, tout en commençant par le guider vers celle de médecin. En d’autres termes, et pour reprendre des propos de l’auteur lui-même il s’agit de raconter « comment on devient écrivain quand son père a la singulière vocation d’avoir un fils écrivain » ou encore « comment on devient médecin en voulant devenir écrivain ».

Ce livre original est souvent empreint de nostalgie mais ce n’est pas un livre triste. Car les souvenirs sont là pour rappeler à quel point ce père a été dans tous les sens du terme un « éveilleur  de vie ».

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique de Romain Gary s’en va-t-en guerre, du même auteur.

Une femme au téléphone

Carole Fives, Une femme au téléphone, Gallimard (L’arbalète), 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

On connait depuis des siècles les romans épistolaires et il en est de splendides, ces dernières années quelques écrivains se sont risqués aux romans par e-mails, mais je n’avais encore jamais lu de roman entièrement présenté sous forme d’entretiens téléphoniques, encore que le terme « entretien » soit ici inexact, puisque seule parle une mère qui s’adresse à sa fille sans qu’il y ait d’échange. On imagine qu’elle laisse des messages sur un répondeur, ou qu’elle inonde son interlocutrice d’un flot de paroles que celle-ci ne parvient pas ou se refuse à interrompre. C’est donc une conversation tronquée que nous présente Carole Fives dans un roman bref où une fille « ne peut pas en placer une » ou choisit de ne pas répondre aux déluges verbaux de sa mère.

Nombreux sont les lecteurs qui trouvent ce livre drôle. Certes il l’est, car les propos décousus, les sujets qui passent du coq à l’âne, les délires de la parole que l’on n’endigue plus et qui oscille constamment entre l’affection et les reproches, sont savoureux et souvent amusants. Cependant je trouve ce livre tragique plus que comique et s’il m’a fait rire, ce n’est pas d’un rire franc et libérateur. Une mère, certes vieillissante, malade, un peu seule, un peu perdue, parle à sa fille. Sujets sérieux ou anodins, confidences parfois impudiques, petites joies ou grands désespoirs, petits tracas ou inquiétudes fondamentales, tout y passe. Sauf que cette mère-là, on ne voudrait surtout pas l’avoir comme mère ni devenir une mère comme elle ! Elle a des excuses, on peut comprendre son désarroi, peut-être l’âge et la maladie altèrent-t-ils sa lucidité et sa relation aux autres, elle est parfois touchante quand elle s’excuse presque d’être encore là, on peut aussi penser que la fille, interlocutrice silencieuse dont on ne connaît que ce qu’en dit sa mère, n’est peut-être pas non plus une fille idéale, si tant est que ce concept ait un sens. Il n’en demeure pas moins qu’on a du mal à croire que la portée de certains propos ne soit pas consciente et intentionnellement méchante (“Il faut vraiment que ça soit pour toi qu’on mette France Culture ! Tu stresses parce que tu passes à la radio ? Mais il n’y a pas de quoi. Tu te fais un monde avec ça alors que personne n’écoute. C’est pas RTL tout de même”).

Ce petit livre est remarquable. Mais pour moi, il est plus pathétique que drôle.

« C’est MOI la mère, tu n’es que la fille » (p. 41). Un petit « que » restrictif qui en dit long…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Tenir jusqu’à l’aube, de la même auteure.

Le dos crawlé

Éric Fottorino, Le dos crawlé, Gallimard, 2011 (existe en Folio)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Été 1976.

Abel, brocanteur installé sur la côte atlantique, un peu seul depuis qu’il est veuf, accueille pour les vacances son neveu, Marin, 13 ans, ravi de s’installer chez cet oncle bourru, chaleureux et pittoresque qui « sait que les chagrins passent avec des jeux et des bonnes choses dans l’estomac ». C’est Marin qui raconte les plaisirs simples des vacances au bord de la mer : plage, baignades, pêche, bonne chère, balades, et aussi les rêves et les  premiers tourments de l’adolescence.

Le bonheur de Marin est aussi d’avoir une compagne de jeux, Lisa, 10 ans, qui habite non loin de là une maison cossue, entre un père peu présent et une mère dépressive qui n’accepte pas de vieillir et multiplie les aventures. C’est bien souvent que Lisa est confiée à Abel pour une ou plusieurs journées. Pour Marin, elle est tout à la fois la petite sœur sur laquelle il veille comme un grand frère attentif, et l’incarnation d’une féminité qui commence à le troubler mais qu’il respecte profondément.

A deux, Marin et Lisa échafaudent les rêves les plus fous, par exemple celui de partir en Afrique, un continent qui les fascine et alimente leur imagination. Mais pour cela, il faut que Lisa sache au moins nager, et si possible le dos crawlé pour nager la nuit et voir les étoiles. Il est peu probable que les 2 enfants croient vraiment à ce rêve mais ils s’y accrochent comme à une bouffée d’oxygène. Et l’apprentissage de la nage pour Lisa devient l’objectif de l’été.

Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que cette histoire est touchante et finalement assez triste. Sans être vraiment passionnante, elle accroche l’intérêt du lecteur.

Ce qui questionne peut-être le plus dans ce roman, c’est le choix de l’écriture : Marin est censé parler comme un adolescent de 13 ans : l’auteur lui prête donc des maladresses grammaticales ou des erreurs de vocabulaire parfois drôles mais parfois un peu excessives. Il néglige souvent le « ne » des négations, parle de « l’Adjérie », se demande pourquoi la sœur de Lisa qu’elle ne voit jamais habite en Mongolie, mais il emploie également de très belles tournures « …sa cravate déroulée comme une langue de mer sur un continent englouti » ou encore « …ce n’est pas seulement sa taille qui le hissait en adjectif ».  La disparité des niveaux de langue semble un peu artificielle.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard ; en Folio. Voir aussi Dix-sept ans, du même auteur.

Un été avec Homère

Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Ed. de Radio France – Equateurs Parallèles, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Grand voyageur qui a parcouru une bonne partie du monde dans des conditions parfois extrêmes, auteur de grands reportages et documentaires mais aussi auteur de nouvelles et chroniqueur littéraire, Sylvain Tesson est un auteur aux nombreuses facettes et difficile à classer.

Un été avec Homère transpose des chroniques diffusées sur France Inter en 2017, ce qui explique la forme adoptée de courts chapitres classés par thèmes. Pour écrire ce recueil, Tesson s’est retiré sur une île des Cyclades, au cœur d’un paysage envoûtant qui l’a immergé dans le monde homérique. Que nous disent ces petits textes avec beaucoup de justesse et de talent ? Que les récits d’Homère nous parlent de nous, de notre monde, de notre attachement à la beauté du monde en dépit du choc des armes qui vient régulièrement la troubler. Que l’homme est toujours le même, « animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité » qui toujours se perd dans l’hybris et brise la douceur de vivre à laquelle il ne cesse cependant d’aspirer. C’est un « journal du monde » qu’a écrit Homère, c’est pourquoi ce poète aveugle nous éclaire et nous touche encore, et chacun peut trouver en lui le reflet de son époque et de sa propre vie !

Ce petit livre très bien écrit est passionnant : il invite le lecteur à la fois à porter un regard neuf sur l’Iliade et l’Odyssée, œuvres fondatrices et vivantes (aujourd’hui souvent réduites à une somme de vers difficiles à comprendre et presque absentes du bagage culturel d’un lycéen), et à réfléchir aussi sur le monde actuel et ce que nous faisons pour l’avenir de notre planète.

Lecture un peu exigeante, comportant beaucoup de références, mais qui reste adaptée à un large public et qui suscite la réflexion sans être moralisante.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur, sur France Inter (postcasts).

Une Odyssée

Daniel Mendelsohn, Une Odyssée. Un père, un fils, une épopée, Flammarion, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

Quand Daniel Mendelsohn, professeur de langues anciennes à la petite université de Bard College, accède à la demande de son père, alors âgé de plus de 80 ans, d’assister à son séminaire de Licence 1 sur l’Odyssée d’Homère, il ne mesure pas encore quelle épopée personnelle il s’apprête à effectuer lui-même.

Bien loin d’un exposé académique sur les aventures édifiantes d’Ulysse, guerrier rusé, super héros et victime des dieux, le cours de Daniel, très interactif, invite constamment les étudiants à réagir au texte, à s’interroger sur la vraie nature d’Ulysse et ses multiples facettes, mais aussi sur celle de son fils Télémaque, longtemps privé de père. De son côté, bien loin d’être un étudiant discret, Jay Mendelsohn se prend au jeu, participe aux débats, apporte aux jeunes étudiants le regard d’un homme qui a beaucoup vécu et n’hésite pas à introduire la contradiction. Daniel est ainsi amené à découvrir et à explorer des visages de son père qu’il ne soupçonnait pas. Les relations entre Jay et Daniel se superposent alors à celles d’Ulysse et de Télémaque. Sans jamais se détacher de l’Odyssée d’Homère, l’auteur parvient ainsi à effectuer une double lecture des faits et des personnages.

Cette aventure familiale et culturelle prend encore une autre dimension quand Jay et Daniel effectuent ensemble une croisière qui les mène « sur les traces d’Ulysse ».

Ce roman biographique est vraiment passionnant. Érudit sans jamais être ennuyeux, il propose une nouvelle approche de l’Odyssée et une découverte d’un père et d’un fils qui prouvent, si besoin en était, que les grandes œuvres ont encore bien des choses à nous dire !

Précision importante : bien sûr ce roman ravira particulièrement les lecteurs familiers du grec ancien mais point n’est indispensable de pratiquer Homère dans le texte pour être sensible à cette odyssée.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Clotilde Meyer et Isabelle D. Taudière.

Liens : chez l’éditeur. Ce livre a reçu le Prix Transfuge du meilleur livre américain en 2017, le Prix Méditerranée 2018.

Des hommes sans femmes

Haruki Murakami, Des hommes sans femmes, Belfond, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Sept récits évoquent sept hommes dont le point commun est d’avoir tous été un jour abandonnés par une femme. Ils ne sont ni du même âge ni du même milieu et le contexte dans lequel s’est opérée la rupture qui a marqué leur vie du sceau de la solitude est tout à fait différent.

Ce livre est donc constitué de sept nouvelles, relativement longues (une cinquantaine de pages en moyenne), mais courtes au regard des longs romans auxquels l’auteur nous a plutôt accoutumés. Cependant le lecteur n’est pas vraiment déconcerté par ce choix d’un genre bref car c’est le même univers que l’on retrouve dans chacun de ces récits. Il y règne une atmosphère un peu triste, nostalgique, résignée peut-être, devant ces histoires d’amour parfois passionnées qui se sont mal terminées, éteintes en quelque sorte. La sexualité est très présente dans chacune de ces histoires de vie, elle est évoquée sans masque, avec naturel, plus que les sentiments qui restent à peine suggérés, esquissés tout au plus, jamais exhibés, ce qui d’emblée évite tout pathos. Le lecteur entre dans la vie de chaque personnage mais tout en restant sur le seuil de son histoire, en simple témoin. Pas d’intrusion, pas d’identification, pas de distanciation particulière non plus, car chacun est présenté sans masque, sans pudeur excessive et sans exhibitionnisme non plus. Les choses sont ainsi, c’est tout. Leurs histoires n’invitent à aucun jugement, aucun parti pris, aucune empathie non plus. On ne peut pas vraiment s’attacher aux personnages et on ne peut pas non plus rester indifférent à leur sort.

L’auteur diversifie le mode de narration, mais le ton reste donc assez neutre, direct, dénué d’affectif mais c’est précisément là le charme d’une écriture très efficace qui accroche le lecteur sans le prendre en otage.

J’admire toujours chez un auteur cette capacité à créer une atmosphère dont on reconnaît la marque de livre en livre. Le style de Murakami est très particulier et j’apprécie beaucoup son originalité, mais, pour moi, son univers manque quand même un peu de chaleur.

Catégorie : Nouvelles (Japon). Traduction : Hélène Morita.

Liens : sur lisez.com.

Chien-loup

Serge Joncour, Chien-Loup, Flammarion, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

1915 : Sous l’oppression de la guerre, dans un village perdu au milieu des Causses, en l’absence des hommes presque tous mobilisés, les femmes, dures à la tâche mais frustes et promptes aux réactions irrationnelles, assurent la survie de ceux qui restent. Seule, la veuve du médecin défie les peurs et les méfiances et s’aventure là-haut, au-delà des pâturages où l’on préserve les bêtes nourricières. Dans cette nature intacte et sauvage, elle fait l’expérience d’une renaissance.

2017 : Un couple de parisiens, désireux de se distancier d’un milieu où tout passage à vide vous expose à l’avidité de jeunes loups prompts à servir leurs intérêts, occupe pour l’été un gîte presque inaccessible, au milieu des Causses. Tandis qu’elle s’intègre immédiatement au paysage luxuriant et s’adonne à la peinture, lui doit apprivoiser les lieux et surmonter le malaise suscité par cette déconnexion trop radicale. Pourtant la magie opère peu à peu, sans doute grâce à ce chien sauvage surgi de nulle part et qui semble les adopter.

À un siècle d’intervalle, dans les mêmes lieux, deux histoires de vie que l’auteur raconte en chapitres alternés. A chaque époque ses peurs, ses oppressions et ses issues.

Confronté au soleil écrasant, à une végétation encore préservée des intrusions humaines, à une faune souvent invisible mais que l’on sent rôder alentour, l’individu se retrouve face à lui-même mais puise aussi dans les forces sauvages de la nature de quoi affronter ce qui le menace personnellement.

Ce roman est assez difficile à classer. Il tient à la fois du roman d’aventures, du roman psychologique ou du roman philosophique. Son double intérêt est de puiser à plusieurs genres et d’être par ailleurs fort bien écrit. L’auteur excelle à nous plonger dans une atmosphère envoûtante et à nous attacher très rapidement aux pas de ses personnages.

Son meilleur roman, à mon avis.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’Archipel du Chien

Philippe Claudel, L’Archipel du Chien, Stock, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Les âmes ici mises en scène par Philippe Claudel ne sont plus « grises », elles sont franchement noires, très noires. Sur l’Archipel du Chien où vit chichement de la pêche une petite communauté repliée sur elle-même et peu ouverte à « ceux du continent », on tolère tout juste le nouvel instituteur et sa famille qui viennent d’arriver. On mise aussi beaucoup sur le projet que s’installe sur l’île un établissement thermal qui redynamiserait l’économie locale. Projet qui reste toutefois encore bien incertain. Aussi, quand des cadavres s’échouent malencontreusement sur le rivage, tous ceux qui sont censés représenter les valeurs fondamentales, la morale, laïque ou religieuse, s’accordent pour ne respecter qu’une seule loi : celle du silence. Surtout ne pas porter préjudice à la réputation des lieux ! Malheur alors à celui qui ne l’entend pas de cette oreille. Aussi quand un enquêteur se présente sur l’île, tout se passe comme l’a si bien chanté Guy Béart : « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté ». Ou, comme dans la tradition de la Grèce antique : il faut expier la faute collective en trouvant un bouc émissaire.

Sur l’île le volcan gronde régulièrement et des odeurs pestilentielles se répandent, métaphores des événements pour les habitants condamnés à s’accommoder avec leur conscience.

Philippe Claudel adopte une écriture en apparence très simple, décrivant la veulerie ou la couardise avec une sobriété et une clarté qui excluent la dramatisation et l’emphase.  Mais ce style est percutant et efficace. Un peu moralisant ? Peut-être, mais je n’y vois pas matière à critique.

Un excellent roman, bien que très dur, qui n’est pas sans rappeler bien sûr l’atmosphère du « Rapport de Brodeck » du même auteur et qui constitue pour moi l’un des lectures les plus marquantes de ces dernières années.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le vieux qui voulait sauver le monde

Jonas Jonasson, Le vieux qui voulait sauver le monde, Presses de la cité, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Les suites les plus prometteuses ne sont pas forcément à la hauteur de nos attentes, et pour moi c’est un peu le cas pour ce second volet des péripéties rocambolesques du « Centenaire qui ne voulait pas fêter son anniversaire ». L’auteur y  reprend avec virtuosité les recettes du premier récit, mais cependant avec moins de bonheur.

Installé dans un luxueux hôtel à Bali avec son compère Julius, producteur d’asperges, Allan maintenant âgé de 101 ans, commence à ressentir l’ennui d’une vie trop calme, d’autant plus que les finances s’amenuisent dangereusement. Bref, il est temps de changer d’air et de s’envoler discrètement (en montgolfière !) vers de nouvelles aventures, tout aussi délirantes que les précédentes. Ce second tome commence donc très bien, mais malheureusement l’intérêt s’effrite un peu au fil des pages. Malgré des situations très drôles, malgré l’insertion d’un  personnage féminin, tout aussi décalé que les deux comparses et qui relance l’intérêt (mais tend parfois à reléguer Allan et ses projets au second plan), on se surprend à trouver à ce roman des longueurs inutiles, une dispersion des thèmes, une action qui s’égare dans trop de directions, ce qui finalement tempère l’enthousiasme du lecteur plus qu’il ne le stimule.

Les rebondissements incessants, la gravité apparente des enjeux, la multiplicité des déplacements, la cocasserie des situations, bref tout ce qui faisait la réussite du premier tome, génère ici une légère lassitude qui rend la lecture toujours divertissante mais parfois un peu longue.

« Bis repetita ne placent pas toujours », comme dit sentencieusement Jules César dans « Le bouclier arverne » !

Catégorie : Littérature étrangère (Suède). Traduction : Laurence Mennerich.

Liens : sur lisez.com.

La Malédiction des Freudeneck

Martial Debriffe, La Malédiction des Freudeneck, Belfond, 2011

Par Anne-Marie Debarbieux.

L’auteur après avoir marqué sa prédilection pour l’Histoire avec la publication d’un certain nombre de biographies, se livre ici à une étude de caractères sur fond de roman d’espionnage dans une période trouble de l’Histoire, peu avant la guerre de 1914.

1910. La vie de Viktoria s’annonce sous les plus heureux auspices : vendeuse appréciée dans un magasin de mode réputé de Berlin, elle s’apprête à épouser Wolfgang un jeune instituteur brillant et charmant. Mais tout bascule quand elle découvre que son patron est mêlé à un réseau d’espionnage avec les Russes. En grand danger, elle quitte la capitale et suit son mari, étrangement nommé très loin, dans un petit bourg alsacien. Aux charmes de la ville succède la rude vie de la campagne, à l’insertion dans un milieu où l’on a sa place, la nécessité de faire ses preuves et de dépasser les réticences d’une population hostile et encore marquée par la guerre de 1870. Mais ce que le jeune couple ne mesure pas, c’est qu’évidemment l’éloignement géographique ne le met à l’abri de rien. Dès lors le roman historique et social s’efface devant le roman à suspense avec des personnages ambivalents et inquiétants, en particulier l’étrange châtelaine de la forteresse des Freudeneck.

Destins individuels sur fond d’histoire collective, le procédé n’est pas nouveau mais ici encore il fonctionne plutôt bien.

Catégorie : Littérature française.

Liens : sur Lisez.com.

La dernière fois que j’ai rencontré Dieu

Franz-Olivier Giesbert, La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Difficile de classer ce livre très personnel qui se présente comme une sorte de profession de foi tout en se défendant de toute approche théologique (« Dieu est bien trop important pour être confié aux religions » prévient l’auteur). Une citation de Julien Green, mise en exergue, éclaire deux aspects de sa démarche : « Tout ce qui est triste me paraît suspect (…) L’idée que Dieu ne pût exister ne m’a seulement jamais effleuré ».

De l’éducation catholique qu’il a reçue, Giesbert a gardé la certitude de l’existence de Dieu mais la conviction également qu’il se contente d’être là sans intervenir dans la vie des hommes. De ses origines rurales, Giesbert a gardé une grande sensibilité à la nature et au monde animal. Tout cela le conduit aujourd’hui à se réclamer d’un panthéisme dont il trouve des illustrations et des échos dans de multiples sources, aussi diverses, pour n’en citer que trois, qu’Epicure, François d’Assise ou Spinoza.

On n’est pas forcément convaincu par la démarche de l’auteur, et l’éclectisme de ses références – bien qu’il témoigne de la grande culture qu’on lui connaît – peut laisser perplexe. Cependant ce livre est un hymne à la vie, à la nature, au monde vivant, et l’élan vital qui s’en dégage ne laisse pas indifférent.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique du Schmock.

Vers la beauté

David Foenkinos, Vers la beauté, Gallimard, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Qui est finalement le principal personnage de cette histoire ? Antoine, professeur d’histoire de l’art, brillant et apprécié, qui doit quand même avoir une sérieuse raison pour abandonner d’un jour à l’autre ses étudiants et postuler à la fonction de simple gardien de salle de musée ?

Le lecteur pressent bien sûr un drame personnel dans la vie d’Antoine quand l’action est soudain relancée dans une autre direction avec l’apparition d’un second personnage qui éclipse momentanément Antoine et accapare alors tout notre intérêt et touche notre sensibilité.

Les destins se croisent évidemment et à la suite de Mathilde, DRH au musée d’Orsay qui s’attache aux pas d’Antoine, on découvre que sa décision insensée avait bien un sens.

L’art guérit-il les blessures et la contemplation de la beauté peut-elle être un exutoire à une situation traumatisante ?

Ce roman n’est sans doute pas le meilleur de Foenkinos, ce qui ne signifie pas qu’il soit médiocre. Il se lit avec plaisir, sa construction est assez originale et il aborde avec délicatesse et humanité un thème qui ne peut laisser indifférent.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Une question de temps

Samuel W. Gailey, Une question de temps, Gallmeister, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Alice se retrouve un matin, sans trop savoir pourquoi ni comment, en possession d’un magot qu’elle s’approprie, mais que son propriétaire, qui n’est pas franchement un homme compréhensif et prêt à négocier, entend bien récupérer à tout prix. Alice, elle, n’est pas à proprement parler une délinquante : en rupture depuis plusieurs années avec sa famille elle a plongé dans les paradis artificiels et toutes leurs dérives, suite à un drame dont elle se croit à tort responsable.

Ce polar noir, très noir, dont on a peine parfois à poursuivre la lecture tant elle est dure, raconte essentiellement la course poursuite impitoyable qui s’engage entre Alice, flanquée d’une ado en fuite qui croise sa route, et le vrai méchant et son acolyte. Une cavale où  le temps devient le facteur essentiel, comme l’indique le titre. Il s’agit donc d’un livre d’action, bien mené, qui se déroule aux États-Unis, dans lequel on retrouve les ingrédients habituels du genre ; et même si l’on soupçonne de-ci de-là quelques invraisemblances, on les accepte sans rechigner. Car l’intérêt du livre réside d’abord dans les personnages principaux, celui d’Alice en particulier (qui n’est pas sans évoquer de temps à autre la Lizbeth Salander de Millenium).  Ils sont avant tout des êtres de souffrance pétris malgré tout d’humanité.

Et l’idée effleure parfois le lecteur, au fil de quelques notations distillées au fil du texte, que le truand, même s’il est passé de l’autre côté de la barrière et qu’il n’inspire absolument aucune sympathie ni indulgence, a pu lui aussi être un blessé de la vie.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

Gain de folie

André Soleau, Gain de folie, Ed° Les Lumières de Lille, 2017

Par Anne-Marie Debarbieux.

À l’extrémité du département du Nord, dans un Avesnois qui est passé au fil des années de la prospérité glorieuse au déclin économique inexorable, un Avesnois où les fractures sociales sont de plus en plus marquées entre deux mondes qui ne se rencontrent pas, Jean Baudson conjure au bistrot du coin une vie médiocre et sans horizon et joue au loto pour entretenir le souvenir de temps plus heureux avec ses amis. Un jour, l’improbable se produit…

La seconde partie du livre s’ouvre cinq ans plus tard, cette fois dans l’univers de la presse. Un jeune journaliste ambitieux, désireux de faire sa place au milieu des « anciens » et de se hisser dans la hiérarchie, rouvre le dossier et enquête : qu’est-il réellement arrivé à Jean Baudson ?

L’auteur connaît bien l’Avesnois et il en parle avec la passion de ceux qui aiment leur région. Il connaît aussi très bien le monde du journalisme qui a été le sien durant sa carrière professionnelle.

L’intérêt de son roman qui a obtenu le prix 2017 de l’association des auteurs du Nord (ADAN), réside à la fois dans l’intrigue alerte et bien menée, dans la construction intéressante du récit en deux temps et deux tonalités différentes, ce qui relance l’intérêt, mais surtout dans la peinture sociale et l’exploration psychologique de ses  personnages. André Soleau décrit sans concession mais avec beaucoup de tendresse un monde, certes dur, où les pauvres ne sont pas meilleurs que les riches, où règne l’attrait de l’argent et de la réussite, mais un monde où cependant tout espoir n’est pas perdu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; sur le site de l’ADAN.

Le livre des Baltimore

Joël Dicker, Le livre des Baltimore, Ed. de Fallois, 2015 (et de Fallois Poche)

Par Anne-Marie Debarbieux.

D’un côté les Goldman-de-Baltimore, incarnation de la réussite, de la beauté, de l’élégance, de la générosité, qui à chaque période de vacances, ouvrent grand leur cœur et leur maison de rêve à leur neveu Marcus, lui-même membre de la même famille Goldman, mais un Goldman-de-Montclair, issu de classe moyenne et habitant avec ses parents une modeste maison dans une ville du New Jersey.

Les paradis de l’enfance, leur insouciance, les frasques de gamins qui scellent les souvenirs inaltérables, sont souvent voués à se lézarder. C’est bien ce qui se produit pour Marcus, fasciné par l’univers des Goldman-de-Baltimore et qui croyait en la pérennité du bonheur vécu par le trio inséparable qu’il formait avec ses deux cousins, tous trois sous le charme de la jolie Alexandra. Les illusions de l’enfance se brisent, chacun suit son propre chemin dès la fin des années lycée, et Marcus découvre au fil du temps que ni la richesse, ni l’amitié ni l’amour ne sont exempts de faiblesses et que l’image des Goldman-de-Baltimore, qu’il ne reniera jamais, comporte plusieurs facettes.

Devenu écrivain à succès, il conjure sa nostalgie, ses illusions perdues mais entretient aussi sa fidélité aux Goldman en écrivant leur histoire, ponctuée de flashes back et d’allusions récurrentes au mystérieux « Drame » qui a ébranlé la famille et dont la teneur n’est révélée que dans les derniers chapitres.

Il s’agit donc d’une sorte de saga familiale rédigée par l’un de ses principaux protagonistes et qui constitue en fait le récit qu’on est en train de lire.

Marcus n’est pas un inconnu pour les lecteurs de Joël Dicker puisqu’il est l’écrivain mis en scène dans « La vérité sur l’affaire Harry Quebert ».

Ce roman, dédaigné par certains critiques qui y ont vu une œuvre un peu facile, ne mérite pas à mon sens un jugement aussi sévère. Le thème n’est pas nouveau, sans doute, on peut aussi sourire un peu des personnages féminins qui ont tendance à pleurer facilement. Il n’empêche qu’on se laisse emporter par le récit vivant, bien rythmé, qui ne tombe jamais dans le mélo et, tout en introduisant une réflexion sur les faiblesses humaines et la fascination que suscite le statut social, parvient à ménager jusque bout notre curiosité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Le livre des Baltimore aux Éditions de Fallois ; notre critique de La vérité sur l’affaire Harry Quebert.

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