Du théâtre pour la rentrée : Pierrette Dupoyet

Pierrette Dupoyet : auteure, comédienne, dramaturge, metteuse en scène

— Par Anne-Marie Debarbieux

À 71 ans, elle l’affirme avec conviction : « Le théâtre ne peut être remplacé par rien ».

Les pièces présentées cette année au festival d’Avignon dont elle est depuis plus de 30 ans une figure incontournable du Off, parlent d’elles-mêmes : « Acquittez-la », qui évoque les violences faites aux femmes, et « Léonard de Vinci, l’éternité d’un génie », illustrent parfaitement les deux terrains d’élection de cette artiste engagée, indépendante et atypique : d’une part la dénonciation de toutes les formes d’injustices et d’atteintes à la dignité humaine, et d’autre part les personnages d’exception, écrivains souvent (Rimbaud, Vian, Sand, Camus) mais aussi artistes (Joséphine Baker), scientifiques (Marie Curie), voire politiques (Jaurès, Dreyfus), qui incarnent la lutte pour la justice et la résistance à toutes les formes d’intolérance, de répression ou d’obscurantisme. Qu’elle évoque Hugo dont les héros sont souvent des parias ou Soeur Emmanuelle luttant aux côtés des chiffonniers du Caire, Pierrette n’a qu’un combat : défendre la dignité humaine, et une seule arme : la puissance d’évocation du théâtre.

Auteure de ses textes, elle les met en scène et les interprète toujours en solo, captant son public tant par la force des mots que par une présence saisissante.

Souvent programmée à Paris au théâtre de la Contrescarpe, elle parcourt aussi la France et le monde. « Globe-trotteuse » du théâtre, elle se rend là où sa voix peut avoir un écho.

L’un de ses spectacles m’a beaucoup marquée. Il s’agit de « L’orchestre en sursis », une pièce saluée par Simone Weil et Elie Wiesel : elle y incarne Famia, pianiste et chanteuse, l’une des femmes contraintes, dans l’enfer d’Auschwitz, d’interpréter la musique de Schubert ou Beethoven pour satisfaire un auditoire de nazis incarnant la négation absolue de l’humain. Et Pierrette, soucieuse de l’universalité de la leçon à tirer de cette page d’Histoire, de conclure : « Ce n’étaient pas des Allemands, c’étaient des hommes ! »

Dans un tout autre genre, j’ai beaucoup aimé « Bal chez Balzac » : on y voit la gouvernante de l’écrivain, navrée de voir la morosité du grand homme éconduit par la comtesse Hanska, inviter des personnages de la Comédie Humaine à venir dîner pour réconforter leur créateur. Texte insolite, drôle, émouvant, qui rejoint à la fois les spectateurs familiers de Balzac et ceux qui découvrent l’écrivain par le biais de ses personnages emblématiques.

Engagés ou littéraires, tous les spectacles de Pierrette trouvent un écho dans le monde contemporain.

— Notez que « L’orchestre en sursis » et « Bal chez Balzac » sont des spectacles mais ont également fait l’objet de publications. Ce sont donc des livres !

Catégorie : Théâtre, Hommages.

Liens : le site personnel de Pierrette Dupoyet ; l’adresse où lui commander des livres : pdupoyet@wanadoo.fr ; les prochaines tournées de Pierrette ; la programmation de septembre à la Contrescarpe ; un article dans La Terrasse sur Avignon 2021.

1991

Franck Thilliez, 1991, Fleuve Noir, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Excellent, ce nouveau roman de Franck Thilliez qui donne de l’épaisseur humaine à son personnage emblématique, Sharko, en remontant à l’année 1991 quand, fraîchement émoulu de l’école de police de son Nord natal, il parvient à intégrer la très prestigieuse « maison » du « 36 » à Paris. Sharko se trouve donc doté ici d’un passé, d’une vie privée, et de débuts professionnels qui seront le tremplin du développement de toutes les qualités qu’on lui connaît. Avec en prime pour le lecteur une plongée dépaysante dans une époque où les moyens technologiques dont disposaient les inspecteurs étaient bien moins performants qu’aujourd’hui : fax, minitel, cabines téléphoniques… Petit nouveau, Sharko doit d’abord ronger son frein dans un travail de paperasses et d’archives avant d’être propulsé au premier plan d’une enquête passionnante. Comme toujours, Thilliez est maître dans l’art de faire découvrir au lecteur des milieux très spécifiques (ici en particulier l’univers très fermé des magiciens), tout en multipliant les fausses pistes pour remonter jusqu’à un tueur en série, auteur de meurtres particulièrement sordides perpétrés sur des jeunes filles, meurtres qui révèlent une marginalité que le lecteur horrifié n’aurait pu imaginer.

Complexe à souhait, l’intrigue se suit néanmoins aisément et Thilliez entraîne sans répit le lecteur dans les méandres d’un scénario qui évolue constamment.  

On ne peut que saluer une fois encore l’immense travail de documentation de l’auteur et sa manière de l’utiliser sans jamais être gratuitement didactique : car toujours, ce que Sharko apprend sert la progression de l’enquête, même si finalement certaines découvertes se révèlent être des impasses.

Car la vie d’un enquêteur est faite aussi de voies sans issues, de raisonnements qui n’aboutissent pas, de découragements, de prises de risques assumées, toutes situations qui humanisent le héros, tenace et courageux, qui ne « lâche rien » devant des adversaires aussi redoutables qu’imprévisibles.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; interview de F. Thilliez dans La Voix du Nord.

Le parfum des fleurs la nuit

Leïla Slimani, Le parfum des fleurs la nuit, Stock, coll. « Ma nuit au musée », 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Une occasion de découvrir plus intimement une personnalité attachante et talentueuse dont la lecture de romans aussi différents que Chanson douce ou La vie des autres a suscité mon enthousiasme et mon admiration.

Leïla Slimani a accepté la proposition de passer une nuit blanche à Venise parmi les collections du musée d’art contemporain de la Pointe de la Douane. Curieusement ce ne sont d’abord pas les œuvres d’art qui l’ont convaincue mais la perspective d’être enfermée dans un lieu inaccessible aux autres. Un cloître en quelque sorte. L’expérience de solitude a été le facteur déterminant de son adhésion.

Car Lëila revendique avant tout un goût, un besoin absolu même de solitude. Par tempérament et aussi parce que pour elle l’écriture est un espace intime qui nécessite de se couper du monde extérieur. Au cours de cette expérience étrange dont elle mesure néanmoins le privilège, elle nous livre avec pudeur et passion beaucoup d’elle-même : de sa vie, de son passé, de ses expériences de vie, de son écriture. Le partage ne suit pas un fil directeur précis, il n’est ni méthodique ni organisé, il suit les méandres de la pensée, des souvenirs, des idées, des réactions face aussi aux œuvres du célèbre musée. C’est précisément cet aspect un peu décousu qui fait le charme de cette lecture promenade qui pousse aux confidences, qu’on a le plaisir de partager comme un témoin discret et sous le charme.

Un petit livre facile à lire mais loin d’être anodin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur. Dans la même collection : Bernard Chambaz, Enki Bilal, Santiago H. Amigorena, Leonor de Récondo, A. Abdessemed et Chr. Ono-dit-Biot.

Le silence des horizons

Mbarek Ould Beyrouk, Le silence des horizons, Elyzad, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Le ton est donné dès les premières lignes : « Il faut, dit le narrateur qui entame un long soliloque, que demain revienne et les couleurs du jour et le soleil sur les joues des filles (…). Je veux scruter la brillance des étoiles pour y lire les joies qui m’attendent. » Nadir quitte la ville où il a toutes ses attaches pour  rejoindre Sidi, l’ami accueillant et discret qui, à travers le Sahara, guide un groupe de touristes vers les villes historiques du Nord de la Mauritanie, comme Atar ou Chiaguetti qui ne semblent plus sortir de leur torpeur que pour enchanter quelques visiteurs occasionnels. Le jeune homme, en quête de refuge, vit auprès du groupe mais s’en tient à l’écart, seul dans ses pensées et ses tourments. « Je n’aime pas les villes d’histoire, j’ai trop de mal avec mon présent » (p. 75). Il est manifestement accablé par une histoire personnelle, une culpabilité douloureuse qui a suscité ce qui ressemble bien plus à une fuite qu’à un simple besoin d’évasion ou de méditation. Il ne se déride que pour raconter le soir aux enfants des contes qu’il invente et où il est question de djinns qui ont obturé le cœur des terriens.

Le jeune homme, dont on devine la sensibilité à fleur de peau, poursuit aussi une autre quête, celle d’approcher la personnalité de son père, un homme aux multiples facettes et que la justice a lourdement condamné. Hanté par l’histoire familiale, il cherche à comprendre et à se comprendre. « (…) il faut d’abord que je m’appartienne », dit-il dès les premières pages.

Le lecteur se laisse envoûter par l’écriture de Beyrouk, une écriture lyrique et poétique qui apparaît à la fois dans les splendides descriptions du désert et dans les méditations et questionnements du héros.

Ce livre très prenant, porté par une écriture remarquable, raconte donc une introspection et un cheminement dont on se gardera bien de dévoiler l’issue, très bien ménagée, en évoquant à la fois une région envoûtante et un homme à la recherche de lui-même.

Catégorie : Littérature francophone (Mauritanie).

Liens : Le site de l’éditeur étant toujours en maintenance, je vous laisse vous diriger vers votre libraire préféré.

Que rien ne tremble

Anne-Sophie Brasme, Que rien ne tremble, Fayard, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un livre « de femme », si je peux risquer cette expression un peu ambiguë : j’entends par là un livre qui parlera à toutes les femmes qui essaient d’exercer le mieux possible le « métier » de maman en se heurtant à la réalité, car le quotidien ne peut être constamment maîtrisé, idyllique, sans faille et sans épuisement. Il faut savoir aussi lâcher prise ce qui n’est pas si simple. Ce roman, très bien écrit, évoque avec une très grande justesse la vie d’une jeune maman confrontée à un enfant qui la renvoie à ses limites : exaspération devant des cris et des pleurs, impuissance culpabilisante quand les médecins disent que tout va bien, moments de grâce où tout semble aller mieux, force et fragilité, présence et absence de l’entourage, solitude d’une femme cultivée et de milieu aisé, à qui en apparence rien ne manque pour être heureuse.

Le roman s’ouvre le jour où l’on fête les 20 ans de Colombe. Silvia, sa mère, dans un va-et-vient entre passé et présent, se remémore les étapes de ce chemin difficile.

Quand elle épouse Antoine, Silvia en cours de rédaction d’une thèse, s’oriente vers une carrière d’enseignante. C’est une jeune femme d’un tempérament calme et réservé, plutôt perfectionniste, qui a besoin de maîtriser les choses pour se sentir en sécurité. Or l’expérience de sa première grossesse lui révèle toute l’ambiguïté du bonheur de donner la vie, inséparable de la sensation angoissante que ce qui se passe en elle échappe à son contrôle. Elle est néanmoins remplie d’amour pour la petite Colombe qui va naître. Mais rapidement la réalité la rattrape, et avec elle ses propres limites : Colombe se révèle être un bébé puis une petite fille difficile, hyperactive et très fatigante. Antoine est très présent…quand son boulot le lui permet. Silvia alterne patience, colère, découragement, confiance, épuisement, révolte… Mesure-t-elle à quel point elle aurait besoin d’aide ?

Ce livre est très prenant, à la fois parce qu’il sonne juste et que sa structure est très habile : car après avoir alterné récit au présent et retours sur le passé en alternant première et troisième personne, il prend finalement un tour très inattendu dont l’enjeu est de taille. 

Beaucoup de finesse donc dans ce roman qui n’est pas sans évoquer certaines pages de Carole Fives, Delphine de Vigan, voire de Leila Slimani…

Catégorie : Littérature française.

Liens : Que rien ne tremble chez l’éditeur ; retrouvez nos critiques de Carole Fives, Delphine de Vigan et Leïla Slimani aux lettres F, V et S de notre classement par auteur.

Incendie nocturne

Michael Connelly, Incendie nocturne, Calmann-Lévy, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

En matière de romans policiers, Michael Connelly est une valeur sûre et ce n’est pas Incendie nocturne qui démentira cette réputation. On y retrouve avec grand plaisir son héros récurrent, l’inspecteur Bosch au caractère bien trempé, désormais en retraite et victime de gros soucis de santé, mais qui néanmoins continue à suivre ou à reprendre certaines affaires en cours ou non résolues. Il a besoin pour cela d’un appui de l’intérieur, susceptible de lui fournir des documents et informations auxquels il est censé ne plus avoir accès. Et l’on retrouve avec grand plaisir également sa jeune coéquipière, l’inspectrice Ballard, récemment apparue dans ses derniers romans.

Cette fois, Bosch va s’attaquer à une affaire déjà ancienne : après les obsèques de celui qui a été son mentor, il se voit remettre par l’épouse du défunt un dossier retrouvé dans le bureau de son mari. Dossier qui évidemment n’aurait jamais dû sortir des archives de la police et qui contient tous les documents relatifs à un meurtre qui remonte à plus de vingt ans. Quel but John Jack Thomson poursuivait-il en subtilisant ce rapport ?

C’est évidemment ce que Bosch va s’efforcer d’élucider sans vraiment en avoir le droit, tandis que Ballard enquête de son côté sur le meurtre récent d’un SDF dont la tente a été incendiée alors qu’il dormait.

La grande efficacité de Michael Connelly est de faire progresser les enquêtes avec beaucoup de minutie et de justesse grâce à une excellente connaissance du fonctionnement de la police américaine. Les enquêtes sont rigoureuses, elles avancent pas à pas, et les retournements de situation sont toujours bien amenés : ils ne sont pas le fruit d’invraisemblances auxquelles on feint de croire, mais de déductions, de recherches menées avec ténacité et intelligence. Telle un puzzle, l’élucidation se met en place méthodiquement avec ce qu’il faut de travail et d’intuition. Et si les enquêtes de Bosch et de Ballard se croisent, c’est le fruit d’une logique et non d’un deus ex machina.

Quant à la personnalité attachante des deux enquêteurs et leur connivence, elles éclairent avec bonheur l’atmosphère bien sombre que confèrent au récit les bas-fonds qui sont évoqués.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’auteur ; pour nos autres critiques de M. Connelly voir à la page C du classement par auteur.

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Minuit, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

La performance de Laurent Mauvignier est avant tout de nous accrocher à une histoire qui couvre la bagatelle de 635 pages, dans ce style si déroutant et qui lui est familier : longues phrases qui dépassent fréquemment la demi-page, qui parfois restent en suspens, comme non terminées, alternant les tons et les registres de langue, les rythmes, les dialogues et les descriptions, le suspense du polar et la minutie de l’analyse psychologique. Déroutante au premier abord, cette écriture originale devient vite captivante car elle est finement travaillée et elle est porteuse de sens.

Dans le hameau isolé de La Bassée, dans une campagne désertée, ne subsistent que trois maisons dont deux seulement sont encore habitées : l’une par Christine, une artiste peintre qui a dû connaître des jours plus glorieux, l’autre par un couple qui semble bien mal assorti : Patrice, modeste paysan rustre, complexé et sans charme, qui s’étonne encore d’avoir conquis la pétillante Marion, qui, elle, travaille en ville, aime la fête et sait défendre ses intérêts. Leur fille, Ida, dix ans, est l’objet de toute leur affection et Christine de son côté se considère un peu comme sa grand- mère.

Le soir des quarante ans de Marion, Patrice, Christine et Ida ont préparé un repas surprise et des cadeaux. Mais avant que Marion ne rentre, un étrange trio arrive, s’invite, occupe les lieux comme s’il en était propriétaire. Ces trois-là n’ont pas l’air bien intentionnés du tout. Dès lors, un étrange huis clos commence : qui sont-ils ? Que veulent-ils ? L’angoisse va s’installer progressivement.

Tandis qu’elle monte, que la violence latente est de plus en plus prégnante, les personnages se dévoilent peu à peu et le lecteur comprend progressivement quels sont les fils qui les relient. Frustrations, rancœurs, incommunicabilité, poids du passé, tout les rattrape et leur saute à la figure. Le lecteur est terrifié, à l’image de la petite Ida, témoin malgré elle de révélations qui la dépassent, tandis que plane toujours l’incertitude sur l’issue de la situation.

Un livre déconcertant au premier abord mais qui parvient très vite à capter son lecteur !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

L’anomalie

Hervé Le Tellier, L’anomalie, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Sans partager l’engouement d’un grand nombre de lecteurs, je ne suis pas non plus de ceux qui ne voient que prétention et verbiage dans cet ouvrage très particulier. Pour ma part, il m’a intéressée, je l’ai trouvé original et bien écrit (les nombreux aphorismes m’ont paru souvent de qualité et la narration est alerte), mais simplement il ne correspond pas aux genres de romans sur lesquels je me précipite spontanément. D’où un avis en demi-teinte. J’ai beaucoup aimé la première partie qui, à la manière de certains thrillers, nous fait entrer, mais sans créer d’empathie particulière, dans la vie de divers personnages, évidemment très différents, et qui n’ont en commun que de se trouver dans le même vol Paris-New York. Quel sort va les réunir ?

Quand l’avion traverse une zone de turbulence inouïe et que le pilote perd ses repères, le lecteur pense se retrouver dans le scénario d’un livre d’aventures : survie et rapports humains au milieu de nulle part dans l’attente d’hypothétiques secours.

Pas du tout ! Sans dévoiler davantage la suite qui est évidemment le nœud du roman, on dira que l’histoire évolue plutôt vers la science-fiction ou le roman d’anticipation. Et c’est là que je me suis néanmoins prise au jeu car Le Tellier donne à son récit l’ampleur d’un problème mondial qui secoue le monde politique réel (mise en scène de nos dirigeants actuels ou très récents !), le monde scientifique qui s’interroge sur ce qui s’est passé, ou encore les représentants des différentes religions, sollicités pour apporter des éléments de sens et d’interprétation à la situation. Cette partie, parfois un peu aride pour les lecteurs qui, comme moi, n’ont aucune culture scientifique, reste malgré tout assez passionnante.

La fin du livre en revanche m’a semblé paradoxalement la moins intéressante alors qu’elle est manifestement le point ultime pour l’auteur qui reprend les personnages du début pour les confronter à eux-mêmes. Qui suis-je en face de moi ? Tournure plus philosophique qui m’a laissée perplexe et peu convaincue. Sensation un peu frustrante de ne pas avoir tout compris.

Au fil de ma lecture, j’ai parfois pensé au livre de Murikami, 1Q84, et à la pièce de Calderon, La vie est un songe. C’est dire que l’univers de l’auteur est assez vaste et qu’il brouille les pistes ! Et à mes yeux, avec un brio incontestable.

Catégorie : Littérature française.

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La famille Martin

David Foenkinos, La famille Martin, Gallimard, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

En mal d’inspiration, un romancier, qui est aussi le narrateur, décide un soir de s’en remettre au hasard et de faire, dès le lendemain matin, de la première personne qu’il rencontrera dans la rue, le personnage principal de son nouveau livre. Le sort tombe sur Madeleine, une octogénaire qui traverse la chaussée avec son panier à provisions. Une fois l’ahurissement passé et la confiance établie, plutôt flattée, elle accepte volontiers de raconter sa vie à l’écrivain. Rapidement, la fille de Madeleine, qui reste sur ses gardes devant ce projet pour le moins surprenant, exige d’y être associée ainsi que son mari et ses enfants. Quatre personnages imprévus s’imposent donc à l’auteur en quête de récits de vie, qui dispose alors, non d’un mais de cinq futurs personnages, plus ou moins loquaces, plus ou moins réticents, et dont l’existence est plus ou moins intéressante. Son enquête se révèle de ce fait plus variée qu’il ne l’avait prévu puisqu’elle touche une dame âgée, un couple de quadragénaires et deux ados, et qu’elle le fait voyager jusqu’à New York.

La méthode pratiquée ne se veut ni celle d’un enquêteur, ni celle d’un psy, elle s’apparente à l’art, si français, de la conversation.

L’idée est originale et le personnage principal est évidemment l’écrivain lui-même, qui entre dans d’autres vies que la sienne, parfois avec bonheur, parfois avec maladresse, mais révèle, si nous n’en étions pas convaincus, que la vie la plus banale en apparence a ses faces cachées, ses secrets, ses non-dits, ses phases de haute ou basse tension. Elle met en lumière aussi le fait que mettre des mots sur ce qu’on vit déclenche parfois un tournant inattendu. Parler, même à un inconnu, n’est jamais neutre. L’expérience de la parole fait évoluer tous les personnages y compris le narrateur lui-même.

Je me suis vraiment laissé prendre au jeu de ce roman dont le héros est lui-même un romancier en quête de personnages, et si l’on y retrouve quelques situations un peu burlesques qu’affectionne Foenkinos, il évite le piège de la mièvrerie et suggère aussi une réflexion intéressante sur la création littéraire.

Ce roman n’est pas sans évoquer bien sûr la pièce de Pirandello (Six personnages en quête d’auteur) et l’essai de Mauriac (L’auteur et ses personnages).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les enfants du secret

Marina Carrère d’Encausse, Les enfants du secret, Héloïse d’Ormesson, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Mon intérêt pour les émissions et débats animés par Marina Carrère d’Encausse a suscité ma curiosité pour découvrir ce petit roman. J’y ai trouvé les ingrédients d’un bon thriller mais je suis restée un peu sur ma faim.

Un premier chapitre éclaire le lecteur sur le sort d’un enfant victime de la violence paternelle et attire implicitement l’attention sur le sens du titre : Les enfants du secret. Information dont ne disposent pas, bien des années plus tard, Marie Tébert et son équipe de la Crim, quand elles enquêtent sur deux meurtres particulièrement sordides et inexplicables. Rien ne semble relier les victimes hormis le déchaînement de violence dont elles ont été l’objet. La perplexité policière se mue en véritable inquiétude quand le médecin légiste décède brutalement, peu après avoir examiné les cadavres.

De quoi s’agit-il ? Rituels obscurs ? Venus d’où ? On dépasse, semble-t-il, le cadre de la France. Premiers pas vers une pandémie, orchestrée, mais par qui ? Et dans quel but ?

Le lecteur, lui, a une position privilégiée car, détenteur de l’information révélée au début, il pressent où est la bonne piste, mais il est loin d’avoir tous les éléments. Il suit donc avec intérêt les pas des enquêteurs, leurs avancées, leurs espoirs, leurs découragements, jusqu’à la découverte du maillon qui donnera accès à la clé de l’énigme.

Ce livre est donc bien construit, le style est alerte, les dialogues vivants, le suspense bien ménagé, le lecteur entre dans l’univers de la Crim et de son fonctionnement, et il découvre aussi des faits que l’Histoire a laissés dans l’ombre.

Pourtant il manque à ce roman l’épaisseur qui lui ferait passer le cap d’un bon thriller. On est loin de Franck Thilliez ou de Fred Vargas ! Les personnages principaux manquent d’envergure, ils restent un peu convenus, sans véritable relief. On s’attache à l’intrigue mais Marie Tébert n’a pas l’étoffe d’une vraie héroïne.

Un bon moment de détente donc, une lecture agréable, mais qui ne suscite pas un véritable enthousiasme.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

La voyageuse de nuit

Laure Adler, La voyageuse de nuit, Grasset, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

La démarche adoptée par Laure Adler dans ce livre est proche de celle qui m’avait séduite dans celui d’Emmanuel Godo Ne fuis pas ta tristesse. Dans les deux cas, l’auteur emploie le genre de la « promenade littéraire » pour aborder, avec force références d’auteurs de tous bords, les injonctions de notre époque qui cherche à exorciser ses peurs : celle de la tristesse dans l’essai d’ E. Godo, et celle de la vieillesse et de sa cohorte de « déclins » dans le livre de L. Adler. Or les moments de tristesse, tout comme le vieillissement, sont des moments de la vie qu’il faut accepter de regarder comme des composantes inévitables de l’existence mais pas nécessairement négatifs.

Laure Adler aborde donc ici la question de la vieillesse sans tabou et sans restriction, avec une lucidité qui n’exclut ni la gravité, ni l’humour. Car ce livre percutant et réaliste ne prêche pas, on s’en doute, en faveur d’une passive résignation devant les avanies du temps et le regard que leur porte notre société. Bien au contraire !

Les personnes âgées, que l’on appelle pudiquement « seniors », pendant longtemps, ce sont les autres, jusqu’au jour où la disparition des parents âgés est un facteur déclenchant. On est désormais en première ligne et l’on fait partie de la génération des personnes vieillissantes. On n’a rien vu venir.

Pour autant le vieillissement et la retraite professionnelle n’impliquent pas le retrait de l’existence et du bonheur de vivre. Pas question de renoncer à ce qui nous anime, à ce que nous aimons faire, à ce que nous savons faire. Il ne s’agit pas de se croire toujours jeune, il s’agit de ne pas se laisser déposséder par la société de nos compétences et de nos activités et de la laisser introduire des ruptures là où nous ne souhaitons que des continuités.

La colère anime l’auteur devant ce regard social posé souvent sur le vieillissement et elle rappelle avec conviction qu’à tout âge on demeure soi-même. Pas question donc de fuir son âge, ni d’en avoir honte, mais de lutter contre l’exclusion sociale, la surprotection, la pitié, et autres comportements engendrés par une société obsédée par la santé et le « jeunisme ». 

Certains esprits grincheux prétendent qu’un tel livre n’intéressera… que les vieux ! Franchement ce serait dommage, car ce regard tonique, intelligent et juste, a beaucoup à apporter à des lecteurs de tout âge.

Catégorie : Essai, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; un entretien du Monde avec Laure Adler.

Nature humaine

Serge Joncour, Nature humaine, Flammarion, 2020

— Par Anne-Marie Debarbieux

Encore un Joncour à plébisciter, tant pour sa construction sur un long flash-back, que pour le regard porté sur un pan de notre histoire récente dont les conséquences sont encore au cœur des débats actuels.

13 décembre 1999 : Alexandre, qui vit désormais seul dans la ferme familiale, achève de mystérieux préparatifs. Le lecteur se contentera de savoir que « maintenant tout est prêt »… et attendra la fin du livre pour voir confortées ou non ses hypothèses. Suspense.

Ainsi s’ouvre le roman qui, après 2 pages intrigantes, nous ramène en 1976 et nous plonge dans l’histoire des Fabrier, une famille de producteurs-éleveurs dans un hameau du Lot. Il s’agit donc d’une saga familiale sur fond d’événements qui ont jalonné la période qui s’étend de l’été 1976 (sécheresse prémonitoire du dérèglement climatique ?) jusqu’à la tempête dévastatrice des derniers jours de 1999, à l’aube du troisième millénaire.

Entre ces deux événements qui résonnent comme deux alertes, on se souvient de la catastrophe de Tchernobyl, du naufrage de l’Erika, de la chute du mur de Berlin, de l’avènement de nouveaux modes de vie avec l’arrivée dans la France rurale du téléphone, des hypermarchés, des autoroutes  défigurant la beauté des sites, du passage à la culture et à l’élevage intensifs, de la désertification progressive des campagnes, mais aussi de l’activisme gauchiste antinucléaire, ou encore des hippies de tous bords, adeptes d’ une vie  naturelle et marginale. Autant de faits qui marquent l’agonie du monde qu’ont connu les grands-parents d’Alexandre, l’avènement d’une vie différente qui a saisi et tenté ses parents, et sur laquelle il porte lui-même un regard plus critique quant à l’évolution des rapports entre les hommes et la nature. Alors que ses trois soeurs ont cédé aux attraits de la vie citadine, il a suivi, sans vraiment le décider lui-même, la voie toute tracée que ses parents avaient toujours prise pour une évidence. Héritier du domaine familial, c’est un homme réaliste et qui aime la terre. Conscient des enjeux d’un monde en pleine mutation, il n’a rien d’un doux rêveur.

Ce solitaire pragmatique a pourtant eu un amour dans sa vie. Une relation passionnée et complexe qui confère de l’épaisseur à sa personnalité et évite, pour le plus grand bonheur du lecteur, qu’il ne soit qu’un personnage représentatif d’une épopée collective.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Chien-loup, du même auteur.

Noël 2020 – Albert Camus, un auteur à lire et à relire

— Par Anne-Marie Debarbieux

La valeur d’un écrivain se mesure souvent au fait qu’il sache durer et, n’en déplaise à ses détracteurs, Camus est de ceux-là. L’engouement suscité par la découverte ou la relecture de La Peste en cette période de pandémie en est une preuve. La voix de Camus reste obstinément vivante pour nous rappeler les vraies valeurs, celles qui unissent les hommes devant le malheur et la mort. Et Sartre et Beauvoir, qui l’ont considéré avec condescendance comme défenseur d’une sorte de « morale de Croix-Rouge », ont beau avoir ricané : les exhortations de Camus à la fraternité, à la solidarité, au dialogue, à la lutte contre la mort, même si c’est un combat toujours inégal, résonnent encore auprès d’un large public.

Plusieurs facteurs ont beaucoup pesé sur les choix et les idées de cet humaniste sans illusion mais jamais désespéré : ses origines pauvres, éloignées de l’intelligentsia, son attachement indéfectible à l’Algérie où il est né, son déchirement face au conflit qu’il espérait voir se résoudre autrement que par la violence et les armes, et la maladie qui l’a, très jeune, amené à une lucidité devant la mort et à un insatiable appétit de vie. Car l’homme révolté est celui qui aime la vie, dit « non » à l’inacceptable, sans se prendre pour Dieu mais en étant solidaire de tous, ce qui l’affranchit du désespoir de la solitude.

Si j’ai évidemment lu et relu L’étranger, bagage de base obligé quand on évoque Camus, j’ai préféré, outre La peste et son attachant docteur Rieux, La chute et son juge pénitent torturé par la culpabilité, Caligula à qui le pouvoir absolu, qu’il exerce uniquement parce qu’il le détient, ne procure qu’un nihilisme que n’éclaire aucun bonheur. On peut également évoquer Les Justes où, face à un attentat qui met en péril des enfants, s’affrontent le héros, qui n’accepte le recours au terrorisme que pour donner une chance à la vie, et celui qui fait de la terreur la seule réponse possible pour libérer le peuple du joug qui l’asservit.

Camus ne voit dans l’existence aucune transcendance divine qui lui donnerait sens, mais il repousse toute justification de la violence et de l’absolutisme, et trouve inlassablement, dans l’attention portée à l’homme dans ce qu’il a de plus fragile, la valeur de l’existence et la raison de vivre. Pour autant, son parcours n’est pas exempt de désenchantements, comme l’illustre une remarquable nouvelle intitulée « L’Hôte ». Un instituteur français, dans un village d’Algérie, doit prendre en charge un meurtrier arabe. Cet arabe, condamné hâtivement à la suite d’une bagarre stupide qui a mal tourné, dont on se déleste sur l’instituteur du sale boulot de l’emmener en prison, renvoie, à celui qui transmet la culture et ses valeurs, l’image d’un échec de ce à quoi il voue sa vie. Il laisse le meurtrier maître de son destin mais les Arabes croient à tort qu’il a livré son hôte. L’instituteur se sent alors très seul, humilié et menacé, dans ce pays qu’il avait cru le sien. Le tout, dans un paysage écrasé par la neige.

Cette nouvelle, extraite de L’exil et le royaume, est l’un des textes de Camus qui m’ont particulièrement marquée car il montre bien que l’on peut être un homme de conviction sans être un homme de certitudes. Et cela est tellement humain !

Catégories : Hommages, Littérature française, Nouvelles.

Liens : les pages sur Camus chez Gallimard et en Folio ; L’exil et le royaume.

Noël 2020 – Quels livres offrir ? Trois romans à découvrir et redécouvrir

— Par Anne-Marie Debarbieux

Des lectures que seuls le hasard ou la nécessité ont suscitées peuvent être des révélations !

Ainsi ai-je découvert 3 magnifiques romans que je n’aurais pas lus spontanément.

Aux éd° Folio

Un roi sans divertissement (1946) m’a emportée dès le premier chapitre : usant habilement des récits enchâssés et de la diversité des points de vue pour cerner son personnage, Giono met en scène Langlois, d’abord capitaine de gendarmerie chargé d’enquêter sur un tueur en série qui terrorise un village du Trièves. On l’y revoit plus tard, devenu commandant de louveterie, pour orchestrer une battue au loup ; désormais adopté par la population, il compte rester définitivement et cherche même à se marier. C’est alors que sa vie bascule.

Langlois échappe à toute analyse : mouvant, fantasque, attachant et inquiétant, ce meneur d’hommes reste un mystère que Giono n’éclaire qu’en fin d’ouvrage : un homme sans divertissement est un homme plein de misère. Car finalement le thème principal de ce roman d’action, pétri de rebondissements, est peut-être l’ennui.

Ce livre m’a tellement fascinée que je suis allée dans le Trièves pour m’imprégner des lieux où Giono fait évoluer Langlois !

Aux éd° Points

La magnifique adaptation de Visconti du Guépard (1958) peut laisser imaginer un roman historique. En réalité, si le texte est émaillé de débats politiques, Lampedusa évoque surtout le destin du prince Salina, aristocrate figé dans des valeurs qu’il croit immuables et que ni son prestige, ni son rang, ni son ironie arrogante ne sauveront d’un inéluctable déclin. Et tout le talent de l’auteur réside dans l’emploi de multiples registres pour traduire cette épopée crépusculaire d’un homme de plus en plus seul, parce qu’il refuse tout compromis qui trahirait sa lignée.

Art du tableau et du portrait, de l’analyse psychologique et sociale, l’écriture traduit magistralement « les derniers jours d’un condamné ».

Aux éd° Folio

Le titre lacunaire Tous les matins du monde (2002) intrigue et ne s’éclaire qu’à la fin de ce très court roman. Quignard y invente la biographie de Sainte-Colombe, musicien réel mais dont on ne sait rien. Comme le prince Salina, il s’accroche à un monde qui n’est plus. Violiste exceptionnel, rallié au jansénisme, il fuit les fastes et la musique de cour pour vivre en ascète ombrageux et avare de mots, tout entier voué à la musique de l’âme. La perte de son épouse pousse son isolement au paroxysme de la quête d’un paradis perdu. Entraînant ses deux filles dans sa réclusion, il renvoie même Marin Marais, son élève le plus prometteur.

Les deux musiciens se retrouveront-ils ? C’est le principal enjeu de ce livre, dont l’écriture très sobre exprime que devant la mort la musique est simplement là pour parler de ce dont la parole ne peut parler et en ce sens elle n’est pas tout à fait humaine.

Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.

L’intimité

Alice Ferney, L’intimité, Actes Sud, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

Dans ce roman très féminin dont le sujet principal est la maternité, Alice Ferney, avec la passion et la finesse qu’on lui connaît, met en scène un homme, Alexandre, quadragénaire à qui tout a réussi dans la vie, tant professionnellement que sentimentalement. Il forme un couple harmonieux avec la rayonnante Ada qui est sur le point d’accoucher.

Après une tempête qui remet toute sa vie en question, on retrouve Alexandre quelques années plus tard, épris d’Alma qui rêve d’être maman mais repousse radicalement l’idée de porter un enfant et d’accoucher. Désemparé, Alexandre essaie de comprendre sans la brusquer cette personnalité brillante mais dont le rapport au corps est très déconcertant.

Aux côtés d’Alexandre se trouve également Sandra, la voisine sur laquelle on peut compter en toute circonstance. Libraire très épanouie, chaleureuse et charismatique, elle est aussi féministe militante, revendiquant de n’avoir aucune contrainte dans sa vie, ni conjoint ni enfants. Ce qui ne l’empêche nullement de jouer la nounou chez Alexandre et d’entretenir avec lui une relation d’amitié profonde et dénuée d’ambiguïté.

Refus d’enfant, désir d’enfant, droit à l’enfant à tout prix, Alice Ferney dépasse ici tous les clichés qui demeurent dans notre société hyper médicalisée et aussi hyper mercantile. Elle montre que si la situation des femmes a bien évolué et qu’elles sont davantage maîtresses de leur vie et de leurs choix, du moins dans nos sociétés occidentales, la maternité n’est pas devenue pour autant un parcours où tout n’est qu’ « ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Elle rappelle en particulier qu’aucune grossesse n’est garantie du risque zéro et que le recours aux mères porteuses génère une autre forme d’asservissement de femmes pauvres qui utilisent leur corps pour survivre. Il faut être bien naïf pour penser le contraire et s’imaginer que ceux qui détiennent un marché lucratif sont des philanthropes respectueux.

Toutes ces réflexions sur l’intimité des femmes, dont on devine qu’elles tiennent à cœur à l’auteure, sont d’autant plus convaincantes qu’elle prête à ses personnages des personnalités ouvertes, qui, loin des caricatures, acceptent au moins d’entendre un autre point de vue que le leur.

Et en tant que femme, on aimerait parfois s’immiscer dans leurs échanges !

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Nouveau

Tracy Chevalier, Le Nouveau, Phébus, 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Sollicitée parmi d’autres auteurs pour marquer le 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare par la réécriture de l’une de ses pièces, Tracy Chevalier accepta avec enthousiasme ce défi en choisissant de transposer Othello. Le Nouveau se présente donc comme une adaptation de la tragédie dont elle respecte l’unité de temps (une journée, découpée en cinq moments), l’unité de lieu (une école primaire des environs de Washington), l’unité d’action (la première journée d’un nouveau en CM2).

Le nouveau, c’est Ossei, dit O, fils d’un diplomate ghanéen, habitué aux fréquents changements d’école, à l’accueil réservé voire hostile qui salue l’arrivée d’un enfant noir, contraint de toujours rester sur ses gardes, se débrouiller seul, et ne se pas s’offusquer de comportements racistes, intentionnels ou maladroits.

Sauf que cette fois, O est accueilli avec beaucoup de gentillesse par Dee, la fille la plus appréciée de toute l’école. Soulagé et heureux, il ignore que cela va déclencher immédiatement la colère de Ian, maître incontesté et redouté de la petite communauté des CM2 et champion de la manipulation.

Jeux de ballons, cordes à sauter, refrains fredonnés dans les rondes, escalade de cages à poules, chuchotements et éclats de rire, le microcosme d’une cour de récréation ordinaire n’est pas pour autant une image du paradis. Il y règne des lois, des petits chefs, des enjeux de pouvoir, des jeux de séduction ou d’exclusion, des codes et des secrets. L’intérêt du roman est d’explorer cet univers faussement innocent en attribuant tous les rôles principaux à des enfants.

Très intéressant également, le choix d’un enfant noir dans une école où tous les autres sont de race blanche, ce qui permet au lecteur de mesurer les préjugés et ignorances qui sont le terreau du racisme ordinaire.

Une réserve cependant pour ce roman, à bien des égards intéressant, mais c’est une réserve non négligeable : on peine à croire que ces enfants n’aient que 10-11 ans. Le langage tout comme l’évolution des situations (couples qui se font et défont, baisers volés, jalousies), tout cela resserré dans l’espace temporel d’une journée de classe, évoque davantage des pré-ados de 12-14 ans (d’autant que l’action se situe vers 1970). On peut conclure que cette histoire n’est pas vraiment crédible. Sans doute, mais il s’agit d’abord d’un jeu littéraire, plutôt réussi à mon sens.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : David Fauquemberg.

Liens : chez l’éditeur.

Fantaisie allemande

Philippe Claudel, Fantaisie allemande, Stock, 2020

Par Anne-Marie Debarbieux.

Un cadre : l’Allemagne. Une période : les années qui ont suivi la fin de la seconde guerre mondiale et la chute du nazisme. Deux citations en exergue dont celle de Thomas Bernhard qui saisit d’emblée le lecteur : « L’Allemagne a une haleine de gouffre ».

Cependant, que le lecteur ne se méprenne pas : il ne s’agit évidemment pas pour Claudel de faire le procès d’un peuple ou d’un pays, mais de prendre le nazisme comme l’exemple du Mal absolu et d’explorer, au fil de cinq nouvelles reliées par des passerelles, les thèmes qui lui sont chers : ceux du Mal et de l’Histoire qui poussent l’homme à détruire ce qu’il a construit, qui percutent de plein fouet des gens ordinaires et les entraînent dans une spirale négative. De quoi et pourquoi sont-ils coupables ? Où sont les justes ? Où sont les salauds ? Peut-on prétendre après coup que l’on aurait été du bon côté ? Que l’on aurait osé dire non, ne pas rester témoin passif d’actes de barbarie ? Est-on coupable de ne pas désobéir ?

Et devenir ensuite le bourreau d’un bourreau est-ce servir le Bien ou le Mal ?

Les 5 récits, de tonalités très différentes, abordent ces questions en mettant en scène des personnages, tous liés à un certain Viktor, qui est peut-être le même ou non (on ne peut rien affirmer), qui incarne très clairement un nazi dans le premier texte et devient ambigu dans les suivants.

Victime ou coupable, le soldat en fuite dont on apprend progressivement l’histoire ? Victime ou coupable, la gamine affectée sans vocation ni formation aux soins d’un vieillard quasi grabataire ? Menteurs ou de bonne foi, ceux qui polémiquent sur la date de décès d’un peintre dont on retrouve des toiles inédites ? Situations que l’auteur rend impossibles à réduire à des jugements péremptoires et irréfutables.

Ce petit livre, qui fait réfléchir, est en outre très bien écrit, ce qui captive le lecteur et l’amène à s’interroger. Chaque récit est différent dans son rythme ou dans son mode de narration. La première des 5 nouvelles, en particulier, est remarquablement construite et nous subjugue vraiment par la qualité de l’écriture.

En résumé, un nouveau livre, peut-être un peu déconcertant, mais qui à mes yeux ne démérite pas par rapport aux œuvres précédentes.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres articles sur Philippe Claudel sont disponibles à son nom dans le répertoire alphabétique.

L’examen

Richard Matheson, L’examen, Le passager clandestin, « Dyschroniques », 2019

Par Anne-Marie Debarbieux.

Intéressante initiative que celle de la collection « Dyschroniques » qui exhume des textes de science fiction ou d’anticipation, un peu oubliés ou passés inaperçus au moment de leur parution, mais dont le contenu trouve un écho dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi ai-je découvert cette nouvelle de Richard Matheson, écrite en 1954, dont la traduction française date de 1999 et qui aborde un sujet qui ne laisse certes pas indifférent : comment gérer le vieillissement de la population ?

Dans un huis clos glaçant de moins de 50 pages, Matheson met en scène Leslie qui s’efforce fébrilement de préparer son père, Tom, qui vit avec lui et sa famille, à l’examen destiné à vérifier ses aptitudes physiques et capacités cognitives. En cas de résultats insuffisants, le verdict sera sans appel. La date de la convocation est toute proche. À 80 ans, Tom va passer l’examen pour la quatrième fois.

Leslie n’est pas un monstre, loin de là, il aime et admire son père, il n ‘est pas un ingrat et se souvient de tous les bonheurs vécus avec lui. Mais il est aussi lucide et résigné et ne remet pas en cause le système mis en place par l’état, conscient qu’il lui apportera aussi, ainsi qu’aux autres membres de la famille, une forme de soulagement.

La chute de l’histoire est rapidement traitée mais elle ne surprend pas vraiment.

Ce texte renvoie évidemment à toutes les politiques d’extermination de certaines populations ou races, mais aujourd’hui il renvoie aussi à la question de la gestion du grand âge, posée avec une acuité particulière dans un climat de pandémie, quand la légitimité de la solidarité devant les risques sanitaires ne fait pas forcément l’unanimité et que l’on peut se demander où et vers quoi va l’humain.

Catégorie : Redécouvertes (U.S.A.) – Nouvelles. Traduction : Roger Durand (1957) revue par Jacques Chambon (2019).

Liens : chez l’éditeur.

Tromper la mort

Maryse Rivière, Tromper la mort, Fayard, 2014

Par Anne-Marie Debarbieux.

Une préface éclaire d’emblée le lecteur : Yann Morlaix, tueur en série que la police française croyait bel et bien mort, quoique son corps n’ait jamais été retrouvé, a refait surface en Irlande où il a réussi à se réfugier avec l’aide d’un ami. Deux ans après sa disparition, il commet de nouveaux crimes, l’ADN l’identifie formellement et fait de lui un homme « déjà à demi-mort ou encore à demi-vivant ».

Pas de suspense donc sur l’identité du meurtrier ni sur son mode opératoire ni son but, puisque ce psychopathe, ex-libraire parisien cultivé, épris de légendes médiévales, ne s’attaque qu’à des jeunes femmes dont le prénom s’apparente au monde mythologique, mais sans que ce choix laisse supposer que ses pulsions meurtrières sont liées à des cultes obscurs.

L’intérêt du roman, qui est construit sur des chapitres alternés suivant tantôt le meurtrier tantôt ceux qui le recherchent, repose essentiellement sur deux points : la découverte pour le lecteur de la collaboration entre les polices, puisque Damien, l’enquêteur français qui n’avait jamais été totalement convaincu de la mort de Morlaix, est amené à se rendre en Irlande et à travailler avec ses collègues irlandais. A chacun son fief, ses méthodes et ses investigations ! Travailler ensemble ne va pas toujours de soi.

Par ailleurs, le lecteur est amené à approcher une Irlande qui dépasse les clichés de cartes postales. Pays mystérieux, attirant et austère, aux facettes nombreuses et parfois ténébreuses, encore marqué par les déchirements politiques qui hantent toujours les mémoires. Pourquoi, comment, auprès de qui Morlaix a-t-il trouvé et trouve-t-il encore des complicités qui lui permettent de se cacher, de survivre ? Que savent de lui ceux qui le protègent (ou l’utilisent ?). Pourquoi la belle Alexia devient-elle une cible ? Est-ce lié à son père dont elle poursuit la réhabilitation ? Quel rapport avec Morlaix ?

La cavale du meurtrier peu à peu cerné puis acculé, la progression des recherches, sont surtout prétexte à l’exploration d’un pays assez fascinant et qui garde ses mystères.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Les fils d’Odin

Harald Gilbers, Les fils d’Odin, Kero, 2016 (existe en « Grands détectives » 10-18)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Conformément à la caractéristique de la collection Grands détectives, Les fils d’Odin est un roman policier inséré dans un contexte historique précis. Il s’agit ici des derniers jours du régime nazi durant le printemps 1945. L’action se situe à Berlin que les bombardements quotidiens dévastent et où la vie quotidienne devient un enfer. La terreur et la délation règnent en maîtres. On ne peut plus se fier à personne.

Dans ce qui devient au fil des jours un chaos, l’ex-commissaire Richard Oppenheimer, d’origine juive, vit désormais dans la clandestinité et la plus grande prudence, après avoir mis en sûreté son épouse afin qu’elle ne soit pas inquiétée à cause de lui. Il est amené cependant à sortir de l’ombre pour aider une amie accusée à tort d’avoir tué son ex-mari. Tout l’accuse, et le fait que cet homme ait exercé de sinistres activités expérimentales n’arrange rien. Oppenheimer, au péril de sa vie, remonte pas à pas la piste d’une secte ultra nazie, mais parviendra-t-il à sauver son amie de la condamnation à mort ? C’est l’enjeu du roman dont le suspense est maintenu jusqu’à la dernière page. Mais finalement l’enquête et ses rebondissements restent presque secondaires au regard des évocations de la situation de Berlin à ce moment précis de son histoire. Le point de vue qui en est donné de l’intérieur par Oppenheimer, qui n’est pas un héros au sens romanesque du terme, est assez rarement évoqué et absolument passionnant.

Catégorie : Policiers et thrillers (Allemagne). Traduction : Joël Falcoz.

Liens : chez Kero ; en 10-18.

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