Deux figures de l’individualisme

Vincent de Coorebyter, Deux figures de l’individualisme, Académie royale de Belgique, coll. L’Académie en poche, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Lorsque nous convoquons la notion d’individualisme c’est en général parce que nous sommes confrontés à celui d’autrui et que cela nous dérange, souvent parce que nous confondons individualisme et égoïsme, égocentrisme ou refus des règles. Vincent de Coorebyter tire les choses au clair dans ce petit livre de philosophie sociale. Son regard, alimenté notamment par les pensées de David Riesman, Emile Durkheim et Paul Yonnet, éclaire sur ce que nous vivons et observons autour de nous en nous obligeant à abandonner nos représentations erronées ou insuffisantes. Son objectif n’est bien sûr pas moraliste ; il est de mieux comprendre les mécanismes qui agissent sur l’individu.

En replaçant l’individualisme dans une perspective historique, et sans prétendre faire le tour de la question, Vincent de Coorebyter distingue essentiellement deux grandes tendances. D’une part, le modèle qui avait cours de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale (et qui influence encore nos manières de voir), dans lequel l’individu intègre, fait siennes, les règles et les attentes familiales et sociales ; il organise sa vie de façon à leur être fidèle ; c’est sa vie d’individu unique, mais il est préoccupé de la rendre conforme aux attentes dont il a assimilé les principes et les valeurs. D’autre part, l’individualisme contemporain, qui voit le « moi » exploser dans une affirmation narcissique – non pas parce que ce serait sa tendance naturelle et qu’il serait enfin libéré des contraintes, mais parce que la société contemporaine exige de chacun d’être individué, de faire éclore sa personnalité, de se trouver, d’imposer son « moi ».

Vincent de Coorebyter sait développer une idée, l’illustrer et la reformuler afin que le lecteur puisse s’en emparer. L’on découvre, au fil des explications, que l’idée s’est précisée, qu’un sens subtil s’est ajouté et que la représentation qu’on en avait n’a cessé de s’affiner. Les références sont souvent familières, les exemples sont parlants, tirés du monde que nous connaissons. L’ensemble forme donc une réflexion qui n’est pas qu’abstraite et dans laquelle il n’est pas difficile d’entrer. On reconnaît forcément des proches, voire… La couverture en miroir est particulièrement bien adaptée au sujet !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview de l’auteur (présentation de l’ouvrage 1′ ; interview 47′).

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

Nouilles froides à Pyongyang

Jean-Luc Coatalem, Nouilles froides à Pyongyang, Grasset, 2013 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Sous ce titre accrocheur de polar à la San Antonio se développe le récit de voyage d’un journaliste qui a pris le risque de se faire passer pour un conseiller touristique à la recherche de nouvelles destinations originales afin de pénétrer le pays le plus fermé du monde. Muni d’un appareil photo de touriste de base et d’un petit carnet de notes discret, Jean-Luc Coatalem a parcouru la Corée du Nord – enfin, ce qu’on a bien voulu lui en montrer –, escorté comme il se doit de représentants zélés du régime. Nous verrons avec lui les monuments qu’il a pu ou plutôt dû admirer (y déposer des fleurs, par exemple), les paysages qu’il a traversés (sans pouvoir descendre de voiture) et ce qu’il a pu observer incidemment. Il décrit non sans humour ses conditions de séjour et de visite, et mêle à son récit nombre d’explications sur la dynastie des Kim, la sociologie du pays et les conditions d’existence. Ce voyage s’étant déroulé en 2011, on est encore au temps de Kim Jong-il, le père de l’actuel dirigeant nord-coréen, ce qui confère au livre un caractère historique. Mais la forme n’est pas celle d’un essai, le ton est plutôt léger, parfois un peu cavalier, cela se lit presque comme un roman, avec des accents de Charlie. Le lecteur visualise les villes et les campagnes, imagine les gens et leur vie, et assiste à quelques moments de rébellion de la part de ce faux touriste, comme le refus de prendre un bain de boue fort peu appétissant dans une station thermale où il n’y a pas d’eau chaude pour se rincer. Malgré des phrases parfois un peu emmêlantes, on s’y croirait ! Et ça fait froid dans le dos.

Catégorie : Essais, Histoire… (Récit de voyage).

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Looping

Alexia Stresi, Looping, Stock, 2017 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Noélie, née sans père au tout début du XXe siècle dans un milieu paysan pauvre et taiseux, quelque part en Italie, va connaître le déracinement, changer de mondes, changer de vies, et imposer sa personnalité aux événements. Forte, la personnalité. Elle va croiser la route de toutes sortes de gens, de poules aussi ! et aimer de tout son être. Par un enchaînement haletant de phrases courtes, Alexia Stresi, qui est française mais écrit là un roman italien dont on s’étonne qu’il ne soit pas rédigé dans cette langue, mène rondement son récit. Le décor, l’Italie fasciste et coloniale notamment, situe la vie de Noélie avec précision, l’agrandit et rend ce récit intéressant pour cet angle de vue sur l’Histoire auquel nous ne sommes pas spécialement accoutumés.

Je reste ambivalente cependant. Car, jusqu’à la moitié du livre environ, on dirait le récit basé sur des faits réels, la narratrice retraçant avec autant de tendresse que de fidélité la vie de Noélie, sa grand-mère ; se concentrant sur les événements principaux comme seule une petite-fille qui a écouté les récits de famille peut le faire ; et accordant juste ce qu’il faut de place au romancé pour que l’ensemble soit fluide et agréable à lire, touche et donne envie de savoir ce qu’il va encore se passer par la suite. Mais tout est inventé et l’on est alors amené à se dire que l’auteure imite parfaitement bien le genre biographique… mais en fait un peu trop, puis décidément vraiment trop. L’on accepte volontiers que la réalité dépasse la fiction, mais l’inverse n’est pas vrai. Un dénouement est supposé donner sens à la démarche adoptée – mais cela ne suffit pas et l’auteure s’est livrée à un jeu dangereux car le lecteur pourrait lâcher le livre avant la fin.

Je ne suis donc pas conquise, mais il y a des trouvailles, le rythme est excellent, j’ai trouvé du talent à Alexia Stresi dont c’est le premier roman.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche. Sur Youtube, l’auteure en parle très bien, mais en racontant tout, ou presque, comme le font d’ailleurs les résumés des deux maisons d’éditions. A éviter donc si vous pensez lire le livre (250 pages en Poche), sinon ce n’est plus la peine.

Vivez mieux et plus longtemps, et chouchoutez votre cerveau

Michel Cymes, Vivez mieux et plus longtemps, Stock, 2016

Par Catherine Chahnazarian.

Si vous aimez bien les émissions de Michel Cymes, vous aimerez bien ce livre, et inversement. Il est amusant, intéressant et facile à lire. Nutrition, sport, sommeil, tabagisme et quelques thèmes divers sont abordés simplement, en allant droit à l’essentiel. Que cet ouvrage ratisse large permet à chacun d’y trouver un certain nombre de conseils dont il avait besoin – et semble un gage de bon sens : si l’on veut aller bien, on se nourrit bien, on ne fume pas, on se bouge, etc. Derrière ce qui peut apparaître comme des poncifs, on trouve de bonnes raisons d’y adhérer, expliquées avec le sérieux d’un scientifique et des mots de tous les jours. Un bon petit livre à laisser traîner sur votre table de chevet – ou à la cuisine ? – le temps que vous ayez mémorisé tout ce qui peut vous faire du bien. Sain d’esprit, bienveillant, sans moralisme inutile. Et c’est sans doute ça qu’on aime bien chez Michel Cymes.

Votre cerveau – Comment le chouchouter, Stock, 2017

La parenté avec le livre précédent est telle qu’on pourrait les considérer comme deux tomes d’un même ouvrage. Tous deux débutent par des conseils alimentaires, si bien qu’au final cela vous fait une bonne liste des aliments à privilégier ! La deuxième partie de Votre cerveau évoque le stress, le bien-être et même le bonheur (parce que c’est dans la tête que ça se passe), ce en quoi, sans répétition avec ce qui y a été dit, ces chapitres prolongent également le premier ouvrage. J’y ai moins apprécié l’angle d’attaque, qui semble parfois plutôt relever des valeurs et convictions philosophiques de l’auteur que de la médecine. Ces pages ont-elles été écrites par Patrice Romedenne, journaliste à France 2, présenté comme co-auteur de ce livre (pourtant écrit au « je ») ? D’aucuns cependant y découvriront un voire plusieurs conseils utiles ou l’étincelle qui déclenche un changement profitable. Et on retrouve pleinement le ton de Cymes au chapitre consacré au rire puis aux suivants (musique, sport, cannabis…) et dans la troisième et la quatrième parties, consacrées à la mémoire et aux maladies du cerveau qui nous turlupinent (Alzheimer, AVC, Parkinson, dépression, épilepsie).

De nombreux passages de Votre cerveau m’ont semblé particulièrement adaptés à un public jeune. Un livre à laisser traîner sur la table du salon ?

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Vivez mieux et plus longtemps chez Stock et en Poche. Votre cerveau – Comment le chouchouter chez Stock et en Poche.

En bonus, voici un article que j’avais écrit à la sortie du livre de Giulia Enders, Le charme discret de l’intestin (Actes Sud, 2015 – l’édition a été augmentée depuis). Plus humoristique encore – notamment grâce aux dessins de la soeur de l’auteure – et tout ce qu’il y a de plus sérieux, ce best-seller sait lui aussi dire les choses simplement pour viser l’efficacité. Une excellente référence, et pas que si vos intestins vous font des misères.

Et si c’est la mémoire qui vous intéresse, je ne saurais trop vous recommander les ouvrages d’Alain Lieury, aux éditions Dunod. Je vous soumets ici quelques couvertures, mais tous les livres de ce spécialiste de psychologie cognitive sont intéressants.

                

Palmyre

Paul Veyne, Palmyre, Albin Michel, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Une grande partie du site archéologique de Palmyre a été détruite par Daech en 2015. Paul Veyne, historien spécialiste de l’antiquité gréco-romaine, a alors réuni une quinzaine de photographies témoignant de ce qu’était encore le site quelques semaines auparavant, et a tenu à raconter ce que fut la civilisation palmyrénienne. Ce petit livre savant et vulgarisateur a visiblement été dicté, ce qui le rend parfois un peu étrange, littérairement parlant, et il y manque une carte géographique. Mais il évoque toutes sortes d’aspects de la vie dans la Palmyre antique, en particulier au tout début de notre ère. Ce faisant, il invite le lecteur à réfléchir à ce que peut être une culture mixte et à la possibilité de vivre sans chauvinisme culturel. Car on était à la fois un Palmyrénien et un sujet romain ; un artiste s’exprimait à la fois comme oriental et comme helléniste, l’adorateur d’un dieu local connaissait et respectait les divinités grecques. Mais au-delà du message humaniste, Paul Veyne nous donne en quelques phrases des clés utiles pour comprendre comment fonctionnait l’empire romain et la manière dont on pouvait y penser le commerce avec l’Orient ou le pouvoir dans des provinces fort éloignées de Rome.

Catégorie : Essais, histoire…

Liens : Palmyre chez l’éditeur ; une carte du monde romain ; et un article biographique sur Paul Veyne de Sarah Rey, « Le curieux Monsieur Veyne », La Vie des idées , 2 juin 2015.

Une vie après l’autre

Kate Atkinson, Une vie après l’autre, Grasset 2015 (disponible en Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Spectaculaire et admirable roman !

Ursula naît en 1910 dans une famille anglaise aisée qui habite une charmante propriété de la grande banlieue londonienne. Les personnages, très caractérisés, famille et amis, forment une petite société qui a ses dynamiques internes – c’est un des aspects les plus attachants de ce roman – mais qui devra, bien sûr, traverser les deux Guerres Mondiales (l’héroïne se trouve à Londres au moment du blitz) – aspect historique que développe Kate Atkinson de façon originale.

Ursula a beaucoup d’imagination et souvent cette impression de déjà-vu qui se produit quand notre cerveau dérape. Ce trait de caractère détermine la construction du livre, complexe mais très réussie. Des chapitres datés racontent la vie d’Ursula dans un savant désordre afin de suggérer la plasticité du Temps… et de nous ménager de nombreuses surprises et d’étonnants suspenses. Le récit fait des tours et des détours dans la vie et dans l’esprit d’Ursula, en croisant et recroisant constamment les fils, et pourtant on s’y retrouve ! Du très grand art. Exigeant, certes : un lecteur dilettante risque fort de s’y perdre et l’on peut buter sur les nombreuses références littéraires, évidemment anglaises, mais il suffit de passer outre. Ce roman original et subtil est à la fois plein d’humour – de cet humour délicat qui touche autant qu’il amuse – et de moments poignants. Le lecteur doit assumer une alternance burlesque de légèreté et d’émotions fortes. C’est très anglais.

« C’est vraiment animé, ce soir », dit Miss Woolf. La litote était savoureuse. Un raid aérien de grande envergure était en cours, des bombardiers que le faisceau d’un projecteur illuminait parfois brièvement vrombissaient au-dessus de leurs têtes. Des explosions de grande puissance tonnaient, fulguraient (…) Un rougeoiement au-dessus de Holborn indiquait une bombe incendiaire (…) « On dirait quasiment une peinture, n’est-ce pas ? dit Miss Woolf. – Ou l’apocalypse peut-être », fit Ursula.

(Un épisode du blitz, p. 484-485 de l’édition de poche.)

Seul bémol, les pages finales (à partir de la p. 577 en version de poche) sont à mon avis de trop : on a compris (notamment grâce à la page 125), on s’est fait son interprétation, on est prêt à imaginer soi-même la suite ; inutile que le récit se contorsionne encore. Mais c’est beau jusqu’au bout parce que si bien écrit – et si bien traduit !

À lire quand on est en forme et qu’on a du temps devant soi.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Isabelle Caron.

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

Romain Gary s’en va-t-en guerre

Laurent Seksik, Romain Gary s’en va-t-en guerre, Flammarion 2017 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Sans comparaison avec le Désérable précédemment chroniqué, celui-ci est un vrai roman : la documentation biographique se fond entièrement dans une narration prenante. Sans avoir besoin ni de souligner ce qui est authentique ni de s’excuser de ce qui ne l’est pas, Seksik déroule un récit crédible et agréable à lire, équilibré entre les personnages. Il est malheureusement très mal titré et la couverture est trompeuse. Car il fait vivre le personnage de Roman Kacew à l’âge de dix ans et demi – bien avant qu’il devienne Romain Gary.

L’originalité et l’intérêt du travail de Seksik sont de rétablir le personnage du père et, au-delà du trio familial, de faire apparaître une série de personnages secondaires (dont ce « certain M. Piekielny ») qui constituent un tableau du ghetto juif de Wilno (Vulnius) où Roman a vécu la plus grande partie de son enfance, habitant au 16 rue Grande-Pohulanka. Le récit se déroule sur les journées des 26 et 27 janvier 1925, qui éclairent la décision de la mère de tenter une migration vers la France et l’aspiration du fils à découvrir un autre monde.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu ; la critique du Désérable.

Un certain M. Piekielny

François-Henri Désérable, Un certain M. Piekielny, Gallimard, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Pour entrer dans ce livre et l’apprécier, mieux vaut d’abord lire ou relire les chapitres VI et surtout VII de La Promesse de l’aube, récit autobiographique de Romain Gary (1960). Roger Grenier, qui l’a bien connu, nous a prévenus : « Un grand romancier ne peut s’empêcher de fabuler un peu… » (1). Effectivement. Et Désérable remet quelques pendules à l’heure — tout en en rajoutant lui-même, fabulant à l’imitation du maître. Car son livre, par moments, est un récit de la vie de Gary, romancée, revue à la Désérable ; de l’imaginaire assumé, et assez réussi, notamment la rencontre avec Kennedy. Ceux qui connaissent déjà bien Gary y trouveront du re-sucé, voire un exercice de documentation. Mais, comme le dit Gary lui-même, « ce que je considère comme acquis est redécouvert par les nouvelles générations » (2) et c’est peut-être normal.

Un certain M. Piekielny est aussi une enquête, avec des hypothèses, des renoncements et des rebondissements, jusqu’à la fin, sur ce M. Piekielny auquel est consacré le chapitre VII de La Promesse de l’aube. « Au n° 16 de la rue Grande-Pohulanka, à Wilno (3), habitait un certain M. Piekielny », écrivit et répétera Romain Gary. Ce fil aurait dû être le seul suivi, il suffisait.  Hélas, trop souvent, Désérable se perd et nous perd dans des digressions égocentriques, narcissiques : il se met à parler de lui, lui écrivain, lui écrivant… Cela gâte cet ouvrage, qui aurait pu être bien meilleur.

Mais signalons de beaux chapitres sur les persécutions subies par les juifs, les déportations et les assassinats de masse. Car avec ce Certain M. Piekielny se prolonge, d’une belle plume, l’appel à la mémoire qu’avait lancé Gary.

(1) Préface du Sens de ma vie. Cf. « Liens », ci-dessous. (2) Le sens de ma vie, p. 93. (3) Wilno est l’actuelle Vilnius, en Lituanie.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Un certain M. Piekielny chez Gallimard. La Promesse de l’aube en Folio. Beaucoup plus court et assez réjouissant, Le sens de ma vie, transcription de l’entretien que Gary avait accordé à Radio-Canada en 1980, publiée par Gallimard en 2014 et parue en Folio également. La critique du bon roman que L. Seksik consacre lui aussi à R. Gary en 2017.

La femme au carnet rouge

Antoine Laurain, La femme au carnet rouge, Flammarion, 2014 (disponible en J’ai lu)

Par Catherine Chahnazarian.

Je m’étais fait conseiller ce livre par une jeune libraire à qui j’avais demandé quelle histoire d’amour pourrait faire un bon cadeau de Saint-Valentin. Hélas, je ne partage pas son enthousiasme.

Laurain aime les livres et les auteurs. Il l’étale un peu naïvement dans un récit sans prétention tournant autour d’un sac volé et de la recherche, par un libraire qui l’a retrouvé par hasard, de sa propriétaire. Reconnaissons à une intrigue le droit d’être légère, surtout si elle se tient. Mais l’ensemble est terriblement alourdi de détails, de descriptions et explications sans intérêt pour l’action ou inutiles au lecteur. Ainsi, par exemple : « Il y avait peu de monde en cette saison à la terrasse du café et Laurent choisit une table “première ligne”, c’est-à-dire donnant directement sur le trottoir. Il s’installa sous l’un des brûleurs à gaz qui agrémentaient la terrasse afin de réchauffer les consommateurs. » Ou lorsque les deux concierges d’un hôtel s’inquiètent qu’une cliente n’ait pas libéré sa chambre à midi et demie et que l’un d’eux, monté voir ce qui se passe, la trouve inanimée sur le lit : « Le concierge décrocha le téléphone de la table de nuit et composa le 9, le numéro de la réception ». Celui qui ne saurait pas que le 9 est le numéro de la réception dans tous les hôtels du monde comprendrait pourtant l’action en lisant la phrase suivante : « Julien, dit-il, j’ai un problème avec la cliente de la 52… ». Laurain use et abuse aussi de petits flash-backs visiblement destinés à échapper au récit linéaire. Ils apparaissent malheureusement souvent comme autant d’explications rétrospectives et en rajoutent à ce défaut déjà si prégnant. Tout cela court-circuite le petit suspens qu’il aurait pu y avoir et empêche l’attachement aux personnages, trop plats, ne serait-ce que parce que l’auteur ne laisse pas de place à l’imagination du lecteur. C’est pourtant le troisième livre qu’écrit Laurain et, d’après la quatrième de couverture, il serait déjà traduit dans quatorze langues.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Flammarion ; en J’ai lu.

La faute de l’orthographe

Arnaud Hoedt, Jérôme Piron, et Kevin Matagne pour les illustrations, La faute de l’orthographe, Textuel, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Mon premier a provoqué une ruée ; mon deuxième, c’est quand le réveil sonne avant six heures ; mon troisième veut dire cassonade en flamand ; mon tout est un sujet glissant. (*)

La faute de l’orthographe, c’était d’abord un spectacle (belge, intitulé « La convivialité »), puis c’est devenu un livre et Marie-Claude me l’a envoyé parce qu’elle avait aimé le spectacle. « Humour, bon sens et réflexion », écrit-elle dans son petit mot d’accompagnement. C’est bien résumé ! Voilà un petit livre simple et savant, qui fait des farces au lecteur, et qui fait plaisir. Parce qu’il prend notre défense, à nous qui avons dû ânonner des listes d’exceptions grammaticales, qui avons bêtement perdu des points en dictée pour cause de distraction, d’incompétence ou de mauvaise volonté, qui devons maintenant torturer nos enfants ou nos élèves avec des règles horribles que nous condamnons parfois mais que nous devons soutenir quand même parce que si on n’écrit pas tous de la même façon, on ne se comprend pas.

La faute de l’orthographe apporte sa pierre à l’édifice de l’éternelle polémique sur ce sujet complexe. Evidemment, on peut y discuter ceci ou cela (c’est un peu le principe d’une polémique), mais ce livre vulgarise très bien les différents aspects du problème. C’est original, c’est vite lu et c’est bien sympathique.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Le livre chez l’éditeur. Un extrait du spectacle sur Youtube.

(*) L’or-tôt-graeffe.

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables

Annie Barrows, Le secret de la manufacture de chaussettes inusables, NIL, 2015 (10-18, 2017)

Par Catherine Chahnazarian.

Willa Romeyn a douze ans et elle vient de décider de sortir de l’enfance, c’est-à-dire de l’ignorance de ce qui se passe réellement autour d’elle. Pour cela, il lui faut dresser l’oreille, faire marcher sa cervelle et espionner son père Félix, sa tante Jottie, et cette Mademoiselle Beck venue de Washington à Macedonia où tout se déroule, une petite ville américaine « pareille à toutes les petites villes – de larges rues, de vieux ormes, des maisons blanches et une vieille place de village d’un calme absolu – le tout bouillonnant de passions incandescentes et de tragédies grecques » (p. 245).

La construction du livre est originale et parfaitement bien maîtrisée ; grâce à elle, le récit se déplie de façon à la fois touchante et amusante ; un peu mystérieuse, prenante ou saisissante quand il le faut. On s’enveloppe de l’ambiance de Macedonia lors d’un été caniculaire, on entre dans la vie des Romeyn et, en croisant des fils parfois assez ténus, impliquant un certain nombre de personnages tous très caractérisés, on tisse progressivement toute une histoire, et même deux, celle qui se passe en 1938 et celle qui s’est passée en 1920.

La fin est un peu molle à mon goût, trop heureuse, mais l’ensemble est très réussi !

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (USA). Traduction : Claire Allain et Dominique Haas.

Liens : chez NIL, en 10-18.  Annie Barrows est l’une des deux auteures du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates.

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