La Rivière Pourquoi

David James Duncan, La Rivière Pourquoi,
Monsieur Toussaint Louverture, 2021
(1983 pour la première édition aux U.S.A., 1999 pour la première traduction en français chez Albin Michel)

— Par Catherine Chahnazarian

Gus Orvsiton a – c’est de famille – un goût immodéré pour la pêche. C’est un ours sauvage et poétique, aussi rationnel que délirant. Car, entre des parents très différents l’un de l’autre et un frère différent tout court, puis un ami original, Gus développe à la fois des connaissances pratiques voire terre-à-terre, un esprit scientifique salvateur et une sorte d’ouverture d’esprit à toutes les imaginations, croyances, fois et déités. Il nous raconte avec un bagou savoureux sa naissance, son enfance, son départ du nid familial et sa manière à lui de devenir un homme : ses expériences solitaires et sociales, ses obsessions et ses tentatives de rester sain d’esprit ; sa vie dans les paysages dynamiques de l’Oregon. Montagnes, forêts attirantes et rivières pleines de méandres, de rapides et de pools poissonneux constituent les décors de ses aventures concrètes (car Gus se mouille !) et spirituelles. Vous verrez que la pêche dans tous ses détails est un remarquable support pour ce qu’on pourrait qualifier de roman d’apprentissage, ouvrant sur l’action et la réflexion, le cocasse et le romantique. On rit, on craint, on espère, on passe par toutes sortes d’états avec ce personnage extraordinaire et improbable, admirablement construit, sans qu’à aucun moment il ne nous lasse ou déçoive. C’est que l’ensemble est riche et impliquant – et d’ailleurs un peu exigeant. La plume de David James Duncan – dont la traduction tient de l’exercice d’acrobatie — doit être saluée pour son originalité et sa capacité à nous ferrer en douceur et ne plus nous lâcher.

Catégorie : Redécouvertes. Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Michel Lederer (revue et corrigée pour cette édition).

Liens : chez l’éditeur.

Oeuf, lapin, poule, chocolat, île de Pâques (cherchez l’intrus)

— Par Catherine Chahnazarian

Parlons d’oeufs à Pâques avec ce livre très joliment dessiné qui apprendra aux petits que, sous la coquille d’un oeuf, il peut y avoir un poussin, un crocodile, une araignée…

Des pages transparentes à demi coloriées réservent des surprises qu’on découvre en les tournant. Démarches didactique et esthétique entremêlées, très réussies. Un bel objet et une référence.

Lien : chez l’éditeur (Gallimard Jeunesse).

Mais si cela vous frustre trop que je ne vous recommande pas de livre sur le chocolat en cette saison, voici un pis-aller : une recette, délicieusement tentante, régressive mais distinguée. Juste une recette, pour se la jouer raisonnable.

Fondue de chocolat et mouillettes de pain perdu

Car on pourrait éviter de se goinfrer de sucreries. Et investir dans des cadeaux solidaires.
Pour rester dans la cuisine, il y a ceci :

Ce livre de recettes du monde entier ouvrira l’appétit des petits et des grands, en leur rappelant qu’il n’y a pas que les coquillettes jambon-fromage et les oeufs en chocolat. Il est destiné aux enfants (ce sont eux qui cuisinent ce soir !) et les recettes… de la vente vont à d’autres enfants — du monde entier.

Lien : la boutique solidaire de l’Unicef.

Un monde sans Moi est-il possible ?

Vincent de Coorebyter, Un monde sans Moi est-il possible ? L’individu au Moyen Âge, Ed. Apogée, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’excellent Dis, c’est quoi la démocratie ? dont je vous avais parlé à sa sortie, c’était de lui — je vois un certain sens à rappeler aujourd’hui l’existence de ce livre de Vincent de Coorebyter. Mais celui qui vient de paraître en rejoint et complète un autre : Deux figures de l’individualisme.

Consacré à l’individu au Moyen Âge, ce nouvel opus est un très intéressant petit ouvrage, tout à fait abordable, Vincent de Coorebyter ayant un talent certain pour la vulgarisation. Au-delà du titre qui nous fait un sacré clin d’oeil, il interroge très sérieusement notre vision de l’individu, notamment notre croyance dans un individu qui aurait toujours existé et que l’Histoire, en particulier le monde moderne, aurait progressivement permis de libérer afin qu’il s’épanouisse comme, aujourd’hui, chacun s’en fait un devoir. Être soi, être libre et être heureux ! Cet individualisme nous caractérise mais, il faut bien le dire, nous encombre aussi un peu.

Y a-t-il d’autres voies possibles ? Comment juger nous-mêmes de ce que nous sommes ? Interroger le Moyen Âge, les chevaliers, les marchands, les saints, l’effacement des femmes… Nous comparer à ce que l’Histoire nous permet de connaître (ou de supposer), voilà la perche que nous tend Vincent de Coorebyter pour nous aider à prendre du recul sur le modèle qui est le nôtre.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; excellente interview radio de l’auteur sur le livre (malgré une introduction qui pourrait laisser penser qu’on va parler des nonnes du XIIIe siècle, alors que ce n’est pas le cas).

Soif

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais dit que je ne lirais plus Amélie Nothomb. J’ai manqué à ma parole, je le confesse. Ma main s’est posée sur ce livre un jour d’ennui au supermarché, et j’ai cédé à la tentation.

C’est ainsi que j’ai vécu la dernière nuit de Jésus, le Chemin de croix, la Passion, la mort et la Résurrection — revus par Amélie Nothomb. Dans un style trop bavard comme toujours avec elle, mais à la fois biblique et moderne, et ça c’est amusant. Il faut une bonne culture catholique pour apprécier, mais mieux vaut ne pas être trop sensible au blasphème.

Jésus repense aux éléments saillants de sa vie terrestre : ses miracles, ses relations avec Judas ou Pierre, son amour pour Madeleine… Il a des états d’âme et réfléchit aux choix de son Père : pourquoi l’incarnation, pourquoi lui, était-il taillé pour le rôle… ? C’est assez spécial et ce n’est pas d’un très haut niveau philosophique, mais il y a des trouvailles.

Par contre, quand Amélie Nothomb, qui rédige tout ceci au « je », dit que c’est « le livre de [sa] vie », il y a de quoi rester perplexe. Le roman est plein, littéralement bourré d’assertions et de vérités. Des convictions profondes attribuées à Jésus plutôt qu’à elle-même ? Se sent-elle une mission divine et s’attend-elle à pouvoir se séparer de son corps ? Réserve-t-elle en fait ce livre à un lecteur psychanalyste qui, seul, pourrait comprendre sa vie ? Faut-il lire ses interviews pour savoir ? Depuis quand un livre ne peut-il se suffire ? Et est-ce Amélie ou l’éditeur, au fond, qui est borderline ?

Cent vingt-cinq pages à peine, à lire par curiosité peut-être, maintenant que le barouf de la parution est largement passé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Le guerrier de porcelaine

Mathias Malzieu, Le guerrier de porcelaine, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

On est heureux que les dix à quinze feuillets qu’aurait pu remplir cette histoire — si Mathias s’en était tenu strictement aux souvenirs de son père — soient devenus un roman de 237 pages, parce qu’il se lit d’une traite, avec passion. On est heureux aussi de savoir que son père, Mainou, passée la surprise de voir ces quelques mois de son enfance ainsi romancés, a validé cette version, parce que c’est dans sa tête qu’on va passer la frontière, le 4 juin 1944, pour aller se jeter dans la gueule du loup nazi, sous les bombardements britanniques. C’est que, sa mère étant décédée et son père devant faire son devoir de combattant, Mainou est envoyé chez sa grand-mère en Lorraine, cette terre qui fut tantôt française, tantôt allemande. Il a neuf ans et un cahier pour écrire. Pour le reste : interdiction de sortir, de se montrer, de faire du bruit. Heureusement, l’oncle Émile est formidable.

Le guerrier de porcelaine n’est pas un récit de guerre historique mais plutôt une histoire d’amours (et ce pluriel n’est pas accidentel), poignante et pas qu’à cause des bombardements, transmise avec un art de dire impressionnant, une écriture particulièrement appropriée à l’imaginaire dans lequel l’enfant doit se réfugier pour supporter sa situation.

Seul bémol que je mettrais à une critique qui pourrait être dithyrambique : je n’ai pas oublié, en dévorant ce livre, que ce n’était pas Mainou mais Mathias qui racontait. Des tournures d’esprit, quelques anachronismes, une manière de manier la langue qui n’est pas d’époque, ni de l’âge de l’enfant, alors qu’on est censé lire le cahier auquel il s’est confié entre juin 1944 et mai 1945, rédigé au présent. Mais, à ce bémol près, Le guerrier de porcelaine est un roman formidable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; très intéressante interview RTBF sur la genèse du roman.

Tant que le café est encore chaud

Toshikazu Kawaguchi, Tant que le café est encore chaud, Albin Michel, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Voici un roman léger et charmant dans le ton, la démarche, les personnages, la simplicité aussi. Vous passerez quelques jours intimistes dans un bar japonais, tout petit avec ses trois tabourets et ses trois tables de deux personnes. Mais à l’une de ces tables, il y a une chaise qui permet de voyager dans le temps ! Le voyage commence quand Kazu sert le café, et il faut « rentrer » avant qu’il ait refroidi.

Malgré la relative banalité ou la prévisibilité des motivations des personnages, l’auteur crée de petits suspenses et de petites surprises qui maintiennent l’intérêt, comme dans un conte dont on connaît déjà l’histoire mais dont on a oublié des détails et dont on a envie de retrouver les caractères. Parabolique mais sans prétention inutile, cette lecture à donc quelque chose d’un peu régressif ; exotique mais sans grand dépaysement, elle est idéale pour qui recherche la détente. À partir de 13-14 ans.

Et vous, où iriez-vous ? À quelle date voudriez-vous retourner ?

Catégorie : Littérature étrangère (Japon). Traduction : Miyako Slocombe.

Liens : chez l’éditeur.

Les cigognes sont immortelles

Alain Mabanckou, Les cigognes sont immortelles, Seuil, 2018 (existe en Points)

— Par Catherine Chahnazarian

Après avoir refermé le livre, je reste toute imprégnée des émotions de Michel, son narrateur, de son regard décalé d’enfant d’onze ou douze ans, trop jeune pour bien comprendre ce qui se passe autour de lui, empêtré dans ce dont on lui a bourré le crâne en classe, les croyances de sa culture, les avis de son père, ceux de sa mère et les raisonnements abscons de son âge. Son langage est savoureux et sa naïveté touchante, tandis que se déroulent dans son pays, le Congo-Brazzaville, des événements graves. Il y a quelque chose, dans ce jeune personnage, du Momo de La vie devant soi, dont Florence nous a récemment rappelé l’existence : spontanéité, sincérité, et puis cette volonté de raisonner, assise sur des savoirs incertains mais sur une culture bien ancrée – qu’Alain Mabanckou nous fait découvrir avec malice. Il nous fait parcourir l’histoire politique de l’Afrique du milieu du XXe siècle aussi bien qu’il nous plonge dans les petits événements qui font le quotidien de Michel dans un quartier populaire de Pointe-Noire, et les grands événements qui perturbent sa famille et font le malheur de son pays. Cela sent aussi fort la morue à la sauce d’arachide que la peur des soldats. Et Michel évolue au milieu d’une galerie de portraits haute en couleurs, à commencer par sa mère, une femme indépendante et entière. Enfin, Mabanckou joue gentiment avec nos nerfs : un suspense monte discrètement en puissance pour finir par nous tarauder — jusqu’à la fin du livre.

Un excellent roman, dépaysant, réflexif et attachant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Point ; brève et efficace interview de l’auteur ; le site officiel d’Alain Mabanckou.

Code 612. Qui a tué le Petit Prince ?

Michel Bussi, Code 612. Qui a tué le Petit Prince ?, Presses de la Cité, 2021

– Par Catherine Chahnazarian

J’ai relu Le Petit Prince dans la perspective de découvrir le travail de Michel Bussi, et j’ai bien fait car les allusions et références sont si nombreuses qu’aborder Code 612 sans avoir en tête son inspirateur n’a pas de sens.

Quel sinistre livre, me suis-je dit en finissant Le Petit Prince. Solitude, dangers, incompréhension, séparations, culpabilité, disparition… Je comprends pourquoi ce conte m’avait laissé un sentiment très mitigé quand j’étais jeune : la poésie et les dessins ne compensaient pas ce sinistre sur lequel je peux mettre des mots aujourd’hui. Certes, j’y vois des messages, je perçois des symboliques, c’est un conte philosophique… mais les femmes sont inexistantes (je vous passe le détail de ce que je pense de cette rose), les adultes sont infréquentables (sauf l’allumeur de réverbères ?)… On se demande si l’auteur est misanthrope ou dépressif.

Code 612 est un travail de détective sur le « mystère Saint-Exupéry » pour ceux qui ne peuvent pas admettre qu’il ait simplement été abattu par un aviateur allemand au-dessus de la Méditerranée. Bussi promet d’explorer les deux questions qui taraudent de nombreux adeptes : Qui a tué Saint-Exupéry ? Qui a tué le Petit Prince ? (ça m’a fait un choc car je ne savais pas qu’il était mort), deux questions qui se situent sur des plans différents mais que Bussi mêle et dans lesquelles il s’emmêle parfois un peu (ça a gêné ma rationalité), comme il s’emmêle un peu dans les raisons de l’enquête que mènent ses deux personnages et reste confus sur qui sait quoi, en particulier à la fin où je n’ai pas compris si le commanditaire de l’enquête savait tout depuis le début ou a été lui-même manipulé et pour quelles raisons…

J’ai aussi été dérangée par cette énorme ficelle qui consiste en ce qu’un personnage (l’aviateur) soit le candide auquel l’autre personnage (la jeune détective rousse comme un renard qui sait tout du Petit Prince et de son auteur) va tout expliquer – ainsi donc qu’au lecteur. Les informations nécessaires se situant surtout au début du livre, les chapitres sont, en outre, disproportionnés, certains ne présentant qu’un faible intérêt.

Bref, je l’ai lu jusqu’au bout parce ça m’a amusée d’observer l’influence de la psychanalyse dans les relectures du Petit Prince, et aussi d’exercer ma mémoire pour décoder les références. Mais je n’ai pas été conquise par ce roman – qui est plutôt un conte, ou un étrange mélange des deux.

Peut-être que je n’aime pas les contes.

En tout cas, et l’enfant et la poète en moi vous le disent : le Petit Prince n’est pas mort. (Non mais sans blague !)

Catégorie : Littérature française.

Liens : CODE 612 aux Presses de la Cité ; LE PETIT PRINCE en Folio et en édition de collection ; des documents proposés par Gallimard.

Le second sommeil

Robert Harris, Le second sommeil, Belfond, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

Christopher Fairfax était-il fait pour être prêtre ? Rien n’est moins sûr. Il est pourtant imprégné des devoirs de sa charge. Mais le devoir va céder le pas à la curiosité. Savoir ! Comment résister à la curiosité de savoir ? Des questions petites et grandes s’imposent à lui : Comment le père Lacy est-il mort ? Comment les Anciens vivaient-ils ? Mais l’Histoire peut-elle livrer tous ses mystères ?

On pourrait craindre à l’un ou l’autre moment de cette aventure qu’elle serve une morale qui nous vise, nous, directement. Mais ce serait mal connaître l’auteur. Il ne s’y abaissera pas, se contentant de raconter l’histoire d’un jeune homme qui se laisse naïvement porter par les événements.

Ce nouveau thriller historique de mon écrivain préféré est encore différent des autres. Peut-être pas le plus admirable mais pas le moins culotté. On est au Moyen Âge, dans une vallée reculée où l’on se déplace à cheval, où l’on élève des moutons et quelques vaches, où l’on tisse, où l’on forge et où l’on prie. Le Moyen Âge… à un détail près.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : chez l’éditeur ; et retrouvez toutes nos critiques des romans de Robert Harris à la lettre H de notre classement par auteur.

Pourquoi j’ai mangé mon père

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, Roy Lewis, 1960

– Par Catherine Chahnazarian

Ce court récit, drôle et cultivé, se lit avec autant de plaisir pour la trame romanesque que de délectation pour l’exercice historique. Les rebondissements, l’humour et les anachronismes font de cette lecture un pur moment de bonheur.

Ernest, le narrateur, nous raconte sa jeunesse : son père, un chercheur insatiable, génial inventeur du feu, tient absolument à faire évoluer l’espèce — humaine ou presque. Car oui, nous sommes dans la préhistoire. Les personnages sont des pithécanthropes, singes à peine descendus des arbres, proies des lions et des chacals sur une terre que se partagent les glaces et les volcans.

Pourquoi j’ai mangé mon père est une référence dans son genre : c’est à la fois un roman très documenté sur l’évolution et un miroir amical qui nous est tendu.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Vercors et Rita Barisse.

Liens : chez Actes Sud ; en Pocket. En anglais, What we did to father a été réédité sous les titres The Evolution Man puis How I ate my father (disponible chez Penguin).

À l’ouest rien de nouveau

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau, la Vossische Zeitung, 1928, Ullstein, 1929, Stock, 1930 (?)

— Par Catherine Chahnazarian

Ils ont tout juste dix-neuf ans. Ce sont encore des gamins à l’humour potache, mais ils ont déjà l’expérience de « vieilles gens ». Car Bäumer (le narrateur), Kropp, Leer et Müller savent ce qu’est le feu des canons. Quand le livre commence, ils sont à l’arrière, bien contents de manger à leur faim parce que le cuistot a cuisiné pour cent-cinquante hommes mais seulement quatre-vingts sont revenus : l’artillerie lourde anglaise a pilonné leurs positions. C’est la vie de la caserne, une vie de tous les jours avec la bouffe, les latrines, les poux et la conversation des camarades. C’est ce que la guerre a produit de mieux, la camaraderie, explique le narrateur.

Puis ils retournent au front, où « chaque mot que nous disons rend un son tout autre », comme « Ça va barder », par exemple. Et oui, ça barde. C’est tellement dingue, ces pilonnages, que lorsque Bäumer se recroqueville dans un trou d’obus, nous nous recroquevillons aussi, instinctivement. Comment tiendrons-nous sous les bombardements ? En espérant qu’au chapitre suivant nous serons de nouveau ramenés vers l’arrière…

C’est leur professeur qui les avait convaincus de s’engager. À coup d’idéaux déconnectés de la réalité du front, dont les soldats tenteront de rire. Comme ils tenteront de comprendre ce qu’ils pourraient bien faire après « ça ».

Certaines scènes de ce formidable roman sont des morceaux d’anthologie : Erich Maria Remarque réussit la prouesse de mettre du cocasse et de rendre cet humour de soldat qui est la politesse du désespoir. Vous l’aurez compris, il adopte le point de vue de troufions allemands de la Première Guerre mondiale : c’est leur langage, ce sont leurs préoccupations, c’est leur conscience et ce sont leurs souffrances vues par le petit bout de la lorgnette, par ce « je » qui fait toute la différence avec les livres d’Histoire. On le suit à travers des journées qui se déroulent simplement comme elles peuvent, avec les grands et les petits événements, les aventures ou la routine, et ces réflexions que se fait Bäumer, comme lorsqu’il est en permission et qu’il tente d’enfiler des vêtements civils devenus trop étroits (« Au régiment, j’ai grandi ») et qu’il s’exclame : « Comme c’est léger, ce costume ! »

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Première traduction : Alzir Hella et Olivier Bournac.

Liens : chez Stock, préfacé par Patrick Modiano, traduit de l’allemand et postfacé par Bernard Lortholary ; au Livre de Poche dans la traduction d’Alzir Hella.

Les Liaisons dangereuses

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses, Durand Neveu, 1782

— Par Catherine Chahnazarian

Lettre 1 : la jeune Cécile Volanges, fraîchement sortie du couvent, se confie à une amie. Elle décrit sa nouvelle vie auprès de sa mère, dans l’attente d’un mariage qui ne saurait tarder. Voilà présenté le personnage le plus candide et le plus pur de ce roman épistolaire. Lettre 2 : la Marquise de Merteuil annonce le mariage de Cécile au Vicomte de Valmont. La jeune fille doit épouser un homme dont la marquise voudrait se venger. En vieil ami et ancien amant, Valmont ne pourrait-il se joindre à un complot destiné à humilier Gercourt ? Le ressort est bandé. Plus on avancera et plus il y aura de correspondances croisées et de personnages, plus ou moins importants, sans pour autant qu’on s’y perde – au contraire : retardements, complications et retournements font la joie du lecteur. Car deux intrigues essentielles s’entremêlent : la vengeance de Madame de Merteuil et la conquête de Madame de Tourvel par le Vicomte de Valmont, deux fils entrecoupés d’intrigues secondaires pleines de piquant. Sans compter que la relation principale (Merteuil/Valmont) va rebondir et ouvrir des situations nouvelles. Obstacles, rebondissements, quiproquos et effets boule de neige sont les ficelles de ce roman.

L’ensemble est d’une subtilité délicieuse que la beauté du style ne dément pas : la finesse de la langue, l’intelligence des raisonnements, l’esprit des réparties n’ont de pair que la manipulation, la perversion, le cynisme de ces deux personnages. Dans cette langue qui n’est plus tout à fait la nôtre, quelques phrases nous échappent parfois, mais c’est sans importance, il faut passer outre et continuer à lire.

On aurait tort de qualifier Les Liaisons dangereuses de roman libertin, ce serait simpliste. Laclos développe avec une habileté exceptionnelle le thème de l’amour dans toutes ses dimensions. Il montre en outre le rôle de nos sens dans nos actions (lettres 96 et 97), et tient un discours d’un féminisme étonnant (explicitement aux lettres 81 et 152). Cette peinture d’une société qui ne maîtrise ni son puritanisme ni son libertinage (la lettre 71 suffirait à expliquer ce qu’est le libertinage) interroge aussi bien le mensonge et le vice que la tradition, la pureté et la passion sincère.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio classique.

Enfant de salaud

Sorj Chalandon, Enfant de salaud, Grasset, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

1987. Le narrateur couvre le procès de Klaus Barbie, « le Boucher de Lyon », cet ancien chef de la Gestapo retrouvé sur le tard en Bolivie et enfin jugé chez nous. La Seconde Guerre mondiale est une plaie ouverte pour ce journaliste qui n’est autre que l’auteur. De quel côté son père l’a-t-il faite ? Français ? Allemand ? Qu’a-t-il fait exactement entre 1940 et 1944 ? Rien n’est moins clair. Son histoire est même hallucinante. Son comportement au procès Barbie aussi. Ce procès historique qui rappelle ce que la guerre a eu de plus atroce (les tortures, les déportations…) et auquel le journaliste se rend quotidiennement, nous faisant entendre des récits horrifiants qui nous « tass[ent] sur [notre] chaise comme Vergès, la foule, la presse et le reste des vivants », et qui nous renvoient à notre devoir de mémoire.

Mais l’affaire Barbie est aussi habilement exploitée par l’auteur : elle rappelle ce dont son père pourrait avoir été complice, et constitue un terrain propice à l’empathie, car nous comprenons l’angoisse de ce fils partagé entre révulsion et fierté. Doit-il faire le procès de son père pour en avoir le coeur net ? Enfant de salaud est un roman sur le désir viscéral de savoir d’où l’on vient.

On est dans la grande littérature française, stylée, documentée, intelligente, morale. La construction de cette histoire est parfaite — peut-être trop parfaite, c’est presque trop soigné, les tripes sont si bien enveloppées dans des procédés de style magnifiques qu’elles ne sentent pas toujours les tripes. Aussi, je sais que ce n’est pas la première fois que Sorj Chalandon écrit sur la mythomanie de son père. Je ne peux imaginer comment ce livre-ci peut être reçu par quelqu’un qui a lu les précédents. J’ai personnellement un regard vierge – mais étonné : sur fond de vérité, l’auteur écrit un « roman », jetant à son tour le doute sur ce qui est faux et ce qui est vrai. Je ne comprends pas bien cette démarche, comme le choix d’une fin choquante à moins d’être prise… pour un mensonge à portée symbolique.

Mais Enfant de salaud est une intéressante manière de revisiter les questions de la résistance et de la traîtrise, et ça parlera à ceux qui ont à l’égard de leurs parents des doutes, des craintes ou des hontes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Molière

— Par Catherine Chahnazarian

Georges Forestier, Molière, Gallimard, 2018

Il en parle mieux lui-même, mais je tenais à vous présenter cette biographie passionnante et précieuse.

Passionnante parce qu’en racontant la vie de Molière et la chronologie de sa production théâtrale, Forestier nous plonge bien sûr dans l’époque, la vie d’artiste sous Louis XIV ; il nous plonge aussi dans une carrière, qui se construit sous nos yeux entre amis et concurrents, soutiens et difficultés ; il nous fait voir ce génie s’épanouir, innover, oser, connaître la gloire, et mourir bêtement « d’une infection pulmonaire qui a emporté des centaines d’autres Parisiens en février 1673 ».

Précieuse car Georges Forestier, historien, professeur à la Sorbonne, raconte Molière d’après des bases solides, en s’appuyant sur tout sauf les légendes et en jetant aux orties les mythes propagés par Grimarest, son premier « biographe » — comme on ne disait pas à l’époque (1705). Ce qui fait de ce Molière-ci une référence pour ceux qui s’intéressent à l’auteur et au comédien, ou au théâtre du XVIIe siècle, pour les enseignants qui voudraient ne pas dire de bêtises à leurs élèves, et pour tous ceux qui préfèrent les vérités aux mythes.

Il en parle mieux lui-même dans cet entretien (42’54), une sorte de cours sans façon, vivant et captivant, érudit et facile à suivre, dans lequel, après s’être présenté, il raconte au débotté, en expliquant sa démarche, un tas de choses sur Molière, sur L’École des Femmes et Tartuffe (notamment), comment on peut raisonner sur son oeuvre, le fonctionnement des théâtres à l’époque…

Génial.

Dans un tout autre genre, j’en profite pour signaler :

Francis Huster, Dictionnaire amoureux de Molière, Plon, 2021

Dans ce patchwork d’analyses, de récits, d’explications, de ressentis, et de savoirs transmis de génération en génération de comédiens, le plus intéressant est ce regard d’homme de scène qu’a Francis Huster sur Molière. De ce point de vue, cet ouvrage complète l’apport de Georges Forestier. On peut regretter la dédicace à l’élite du théâtre français, comme si les petites troupes et les amateurs n’étaient que comédiens de pacotille indignes du grand homme, et la forme stéréotypée et commerciale du « dictionnaire amoureux ». Mais il faut reconnaître à Francis Huster une connaissance profonde des pièces de Molière du point de vue de la scène, de l’incarnation, du jeu et des ficelles.

Catégories : Essais, Histoire… ; Théâtre.

Liens : le Forestier chez son éditeur ; le Dictionnaire amoureux chez le sien.

Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes

Titiou Lecoq, Les grandes oubliées. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes, L’iconoclaste, 2021 (préface de Michelle Perrot)

— Par Catherine Chahnazarian

Cet essai parcourt l’Histoire dans le but de rétablir des vérités sur la femme, les femmes ; de rendre hommage à des créatrices ou combattantes méconnues, et d’expliquer ou décrire des phénomènes sexistes que nous connaissons (encore) aujourd’hui. On ne peut qu’admirer l’énorme travail de documentation réalisé par Titiou Lecoq afin d’explorer le vaste sujet de la condition féminine depuis la Préhistoire. Elle ne prétend pas produire un essai scientifique mais rassembler des données émanant d’ouvrages de scientifiques (des femmes surtout) ; données qui, si elles échappent à notre connaissance, échappent à la culture socialement partagée. Or c’est dans cette culture que les femmes ne sont pas encore les égales des hommes. Chacun sera surpris de ceci ou cela, découvrira quelque chose qu’il ou elle ne savait pas, quelque chose de contre-intuitif, ou contraire aux représentations acquises ou aux contre-vérités qui fondent notre culture.

Évidemment, quand on veut faire tenir une telle fresque en un seul livre, on passe assez vite d’un sujet et d’une époque à l’autre. Certaines vérités sont assénées sans une explication qui pourrait en prouver l’exactitude ou mieux convaincre. D’autres sont envisagées d’un seul point de vue — celui qui arrange le féminisme — et mériteraient un plus large traitement. Mais devant la qualité des sources et l’excellente intention de l’autrice, on peut sans doute passer outre quelques raccourcis. D’autant que si un sujet en particulier vous intéresse, vous pourrez suivre la piste et aller vous-même puiser aux sources, avec un féminisme plus ou moins révolté.

Ce livre en tant qu’objet est malheureusement assez laid, avec ses gros caractères, ses marges trop grandes, ses mises en exergue d’une phrase sur une page entière en lettres immenses (cela ne donne aucun poids au contenu, au contraire). Mais il se lit très agréablement, la plume de Titiou Lecoq glissant avec facilité et ses pointes d’humour ne gâtant rien.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview France Inter.

P.S. : Ça y est, je suis convaincue : mieux vaut employer « autrice » qu’ « auteure ». « Autrice », plus ancien, est formé, comme « auteur », sur le mot latin auctor, ce qui met hommes et femmes à égalité ; tandis qu’ « auteure » est formé sur le masculin français « auteur ». Je vois par ailleurs du sens à réhabiliter un terme qui a existé puis disparu parce qu’il n’était plus de bon ton qu’une femme écrive.

Oublier Klara

Isabelle Autissier, Oublier Klara, Stock, 2019 (existe en Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Il y a Klara, la scientifique disparue dans les années cinquante, sur le sort de qui s’est écrasée une chape de silence toute soviétique ; Rubin, son fils en mal de mère, grandi vaille que vaille à Mourmansk, sombré dans la violence ; Iouri, fils de Rubin, ornithologue et maintenant professeur dans une grande ville des États-Unis. Dans la vie de chacun, un basculement brutal, une nécessité de survivre, l’injustice et la peur — et la volonté d’être soi. Pour chacun, vous espérerez un apaisement final. Car Isabelle Autissier nous fait vivre dans le grand nord russe des années noires de l’URSS ; elle nous plonge dans des ambiances glaciales – physiquement et psychologiquement. Dans un style riche, généreux en images, elle décrit des paysages et des hommes rudes, des conditions de vie douloureuses. Vous partirez à la pêche sous la tempête, vous marcherez dans des plaines inhospitalières sous des cieux immenses ; mais surtout, vous comprendrez le cœur de chacun tour à tour, jusqu’aux scènes finales où tout peut arriver.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Stock, au Livre de Poche.

Du théâtre pour la rentrée : Il pleut dans ma maison

Affiche de la première distribution

Paul Willems, Il pleut dans ma maison, Les cahiers du Rideau de Bruxelles, 1962 (disponible aux éd° AML)

— Par Catherine Chahnazarian

Pendant cinquante ans, ceux qui étaient supposés s’occuper de la maison de la vieille Madeleine ont laissé la nature y reprendre ses droits. Pas par écologie, non, l’époque n’en était pas encore là, mais par pure poésie. Une poésie extrême puisque Bulle et Germaine ont laissé pousser un arbre dans le salon, dont les branches ont brisé les vitres et troué le toit, si bien que, lorsqu’il pleut…

La jeune Madeleine hérite de sa tante et veut vendre la maison. Mais les habitants ne l’entendent pas de cette oreille. Toune veut sauver l’herbe. Et Germaine a un plan (elle a toujours un plan). Bulle a des mots pour dire les choses : « Quelles pommes de terre ! Bouillies dans l’eau d’ici, elles sont légères comme une neige de mars, avec quelques grains de gros sel et du lard tout croquant… croquant. Je ne dis pas mou, ni dur, ni tendre, je dis croquant-qui-aime-à-être-croqué ». Il y a un fantôme, aussi, bien qu’il réfute cette appellation : « Les fantômes sont toujours froissés. Par exemple, après avoir été pliés en six pendant cinquante ans, sous forme d’une lettre d’amour jaunie. Est-ce que j’ai l’air froissé, moi ? Est-ce que j’ai l’air d’une lettre d’amour jaunie ? » Enfin, tout un monde absurde et poétique s’empare de votre raison et vous donne envie, à vous aussi, de sauver la maison et d’oser l’imaginaire.

Touchante et drôle, vaudevillesque et décalée, cette pièce — juste un peu datée — ravira les âmes sensibles.

Catégorie : Théâtre.

Liens : le texte aux éditions AML (commande en ligne).

Du théâtre pour la rentrée : Juste la fin du monde

Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, 1990 (écriture), 2016 (édition aux Solitaires Intempestifs)

— Par Catherine Chahnazarian

Comme nombre d’artistes, Jean-Luc Lagarce a un jour appris qu’il était atteint de cette nouvelle maladie nommée SIDA et qu’il allait en mourir. C’était les années 80. Cet incroyable fléau sévissait particulièrement dans les milieux du spectacle, où la liberté sexuelle était une réalité quotidienne qui aurait dû ne faire de mal à personne. Aujourd’hui, elle sévit dans tous les milieux, elle est banalisée et on oublie d’en parler aux adolescents… Sauf que quelqu’un, du côté du ministère de l’Éducation nationale, a eu l’idée de mettre Juste la fin du monde au programme du Bac.

Le héros de la pièce se prénomme Louis. Il sait qu’il va mourir et il se dit qu’il doit aller voir sa famille — mère, frère, soeur –, pour le leur dire, lui-même. Aucune lourdeur ne vient aggraver la situation ; aucune plainte n’émane de Louis. La famille occupe toute la place, avec ces personnages bousculés par le retour de celui qui s’était éloigné. Chacun, finalement, a quelque chose à dire et la tension, palpable à chaque instant, est faite du mélange de la joie des retrouvailles, des sensibilités à fleur de peau, des contentieux et des rancunes… Louis, qui en est spectateur plus qu’acteur, nous le raconte dans un texte qui joue habilement de la temporalité.

Gaspard Ulliel, dans le film de Xavier Dolan

L’écriture du texte, calquée sur le naturel, agit comme un guide : le lecteur sait quand le personnage respire, quand il hésite, quand il achoppe sur un mot, une phrase, quand il la crache ou la murmure. Ce sont des répétitions trébuchantes et d’incessants retours à la ligne — dont j’ai d’abord pensé qu’ils allaient me déranger puis que j’ai trouvés à la fois d’un réalisme et d’une poésie formidable. Aussitôt la première lecture terminée, j’ai eu envie de recommencer.

Un très beau texte à lire, donc. Mais signalons aussi l’adaptation cinématographique de Xavier Dolan (2016), qui a été primée en France et au Canada.

Catégorie : Théâtre.

Liens : le texte aux Solitaires Intempestifs (éd° 2016); la bande annonce du film ; extrait du film (1’57 ») ; lecture en public (1h27) enregistrée au Festival d’Avignon (2007).

Post Scriptum : Je conseille toujours de ne pas lire la quatrième de couverture et celle de Juste la fin du monde aux Solitaires Intempestifs confirme qu’il faut s’en méfier : un élément important du texte y est malheureusement dévoilé.

La Sainte Touche

Djamel Cherigui, La Sainte Touche, JCLattès, 2021

— Par Catherine Chahnazarian

C’est d’abord la tchatche du narrateur qui m’a attirée vers ce roman. Un style oralisant, pseudo relâché et socialement marqué mais très maîtrisé. Des images très littéraires sur un bavardage qui a l’air vulgaire : j’ai pensé un instant à La vie devant soi, de Romain Gary (Emile Ajar à l’époque). J’avais commencé à lire dans la boutique ; j’ai dû acheter le livre pour pouvoir continuer.

Certains mecs jouaient aux cartes et picolaient pour agrémenter la partie. D’autres buvaient juste pour le plaisir de boire. Tous trinquaient, tous hurlaient, c’était le Moyen Age, l’exaltation, la furie ! La fumée épaisse des joints déboussolait les sens. On naviguait en plein brouillard, ça chantait à tue-tête, ça dansait. Les gueules tordues se tordaient davantage. C’était une aliénation contagieuse, une émulation cataclysmale.

Voilà, vous avez le ton, le rythme, le milieu concerné, le genre de gaillards. Il ne vous reste qu’à découvrir le narrateur.

A le lire sans savoir, on pourrait croire que l’auteur est marseillais : l’auto-dérision, les hyperboles, le débit rapide, le vocabulaire des quartiers… Mais c’est Roubaix, sa base, et on fera même des incursions en Belgique. Pas pour visiter les beaux monuments des vieilles villes.

Un divertissement très pétillant. Même s’il n’est pas interdit de prendre certaines choses au sérieux, comme sa diatribe parodique sur le thème « Fini le temps où… », dont je ne vous livrerai qu’un tout petit morceau : Finie l’époque des tapeurs, des poseurs, des mecs qu’on jetait dans les égouts et qui en ressortaient avec une Rolex au poignet.

Catégorie : Littérature française.

Liens : Chez l’éditeur.

Loin

Alexis Michalik, Loin, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Ce roman hétérogène débute dans l’humour et la légèreté avec trois jeunes Français d’aujourd’hui : Laurent, le narrateur, noir de peau et habile à faire comprendre ce que peut être le racisme ordinaire ; Antoine, son meilleur ami, fiancé, sérieux, raisonnable ; Anna, la jeune sœur d’Antoine, qui mène une vie de bâton de chaise. Une simple carte postale va les lancer sur les routes d’Europe et d’ailleurs, embarquant le lecteur dans une enquête qui devient une longue aventure. Une part du récit, alors, d’inspiration historique, développera des chapitres d’une réelle beauté et d’une grande gravité.

Vienne, Berlin, la Turquie, le Caucase…, les langues allemande, turque, russe…, des personnages très différents et un siècle d’Histoire, dont, notamment, la Deuxième Guerre mondiale sur le front de l’Est, constituent la toile de fond d’une affaire familiale que le narrateur relate par petites touches et dont il nous faut reconstituer le puzzle, savamment conçu. On est pourtant d’abord tenté de se dire que l’histoire est plaisante et attire la curiosité mais que les niveaux philosophique et psychologique ne sont pas très élevés — et cela reste vrai jusqu’à la fin –, mais l’intrigue se densifiant et l’Histoire s’invitant dans l’histoire, on dépasse ces faiblesses en savourant des chapitres captivants.

Il faut aussi, pour tout dire, passer outre quelques invraisemblances : Antoine apprenant le turc à une vitesse déconcertante, par exemple. C’est le côté James Bond de ce roman. Il faut donc accepter les changements de ton : on a à la fois affaire à un vaudeville, un conte de fées, un récit historique, un scénario de film d’action et un Guide du Routard. Dans son enthousiasme, l’auteur en a trop fait, il a employé trop de ficelles, et tiré son récit en longueur.

Mais j’ai beaucoup aimé quand même. Et les passages historiques me laissent, vous l’avez compris, de très bonnes impressions. J’ai aussi apprécié que Michalik contourne la mode du roman au « je » ; j’ai adoré la scène du Cessna ; j’ai aimé Sergueï, Hripsimé et Anna ; j’ai savouré les dialogues (excellents) ; et j’ai eu envie de partir… loin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel, au Livre de Poche.

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