Sans défense

Harlan Coben, Sans défense, Belfond Noir, 2018 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Pour qui nous prend-on ?

J’avais fait la rencontre de Myron, Win, Esperanza, Big Cindy, papa et maman, personnages fétiches d’Harlan Coben, en lisant coup sur coup Mauvaise base (2008) et Peur noire (2009). J’avais passé du bon temps – le plaisir de la découverte – et je n’ai pas de regrets. Il y a quelques semaines, j’avais essayé un des ouvrages de la trilogie pour jeunes dans laquelle c’est Mickey Bolitar, 16 ans, le neveu de Myron, qui mène les enquêtes avec ses camarades Ema et Spoon. J’avais trouvé ça mauvais, disons-le, mais j’excusais l’auteur en me disant qu’il ne maîtrisait pas le genre « jeunesse ». D’autant qu’il avait, à mes yeux, fait la preuve de ses talents avec Double piège (2017), qui met en scène d’autres personnages et repose sur des valeurs plus sûres, et qui m’avait vraiment beaucoup plu. J’avais donc bon espoir en attaquant Sans défense (2018), mais Coben y revient avec toute sa bande et le récit commence en se focalisant sur Win, personnage omniscient, super fort et infiniment riche (ce qui est très commode, évidemment) commettant en quelques secondes trois meurtres totalement injustifiés qu’il raconte lui-même en levant les épaules : que voulez-vous, il est comme ça. Ensuite, tout est à l’avenant : il suffit d’être accompagné de Zora (ex du Mossad) pour que les méchants prennent peur ; il suffit d’envoyer Esperanza (ex-star du catch) se renseigner sur ci ou ça pour recueillir des infos utiles… Claquements de doigts. Enfin, pour ne parler que de l’essentiel, il y a des répétitions comme si l’auteur ne s’était pas relu, et quelques bizarreries comme si la traductrice elle-même en avait un peu marre de faire du Coben.

Je suis aussi déçue qu’agacée car, au moment d’écrire ces lignes, Sans défense est encore dans le top 10 des meilleures ventes en France par les simples pouvoirs d’une réputation et de la publicité (tout un mur dans la grande librairie où il m’arrive de m’égarer). On m’objectera que nombre de lecteurs sont moins exigeants que moi et que, d’ailleurs, j’ai fini le livre. Je ne peux en effet nier à Coben l’art de donner envie de connaître la fin de ses histoires ; il y excelle. Mais en même temps, je ne peux m’empêcher de me (re)poser la question (en pensant également à Amélie Nothomb et quelques autres) : pour qui nous prend-on ?

Catégorie : Policiers et thrillers (USA). Traduction : Roxane Azimi.

Liens : La publicité du livre sur lisez.com ; le classement des meilleures ventes en France sur Edistat.

Héloïse, ouille !

Jean Teulé, Héloïse, ouille !, Juliard, 2015 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Mais quel drôle de titre ! s’exclame-t-on forcément. Titre qui s’explique… Je vous le dis ou je ne vous le dis pas ? J’hésite… Héloïse, ouille ! est un roman pseudo-historique grivois, comique, savant, salace, burlesque et bizarrement écrit, que j’ai reçu gratuitement pour en avoir acheté deux autres (pas du tout grivois et dont je vous parlerai peut-être une autre fois). Gratuit et pour adultes. Très franchement pour adultes ! Parce qu’Héloïse, si elle crie « ouille », c’est parce que… À moins que ce soit Abélard qui proteste parce qu’elle…? L’histoire de ce couple célèbre, revisitée par Jean Teulé, ne met pas plus de trois ou quatre pages pour tourner au roman érotique – et pas façon jeune fille en fleur. L’amour d’Héloïse et Abélard se transforme en obsession sexuelle maladive et on n’apprendra pas grand-chose sur la scolastique – tout en élargissant éventuellement son vocabulaire, érotique surtout. Le couple est pour le moins démythifié ; le célèbre maître, adulé de ses étudiants, devient un faiseur de chansons ridicule. Il faut 89 pages au chanoine Fulbert pour se rendre compte que sa nièce n’apprend ni le grec ni l’hébreu avec Maître Abélard tandis que nous, jusque-là, on les a vus dans toutes les positions. Page 99, elle découvre qu’elle est enceinte et les voilà qui s’enfuient… C’est page 104, alors qu’ils chevauchent une mule sur une route de campagne, elle devant et lui derrière… que j’ai personnellement décidé de ne pas mener jusqu’à son terme cette expérience « historique ».

Ceux qui veulent connaître la fin de l’aventure ou découvrir ce qu’est la scolastique se plongeront dans une bonne anthologie ou dans une encyclopédie réputée. Ceux qui veulent enrichir leur vocabulaire se feront offrir le Teulé. Car donc – et c’est le pourquoi de cet article –: en ce moment, pour un livre de poche acheté, il y en a un d’offert, dont celui-ci, dans un choix restreint, à portée de toutes les mains. Drôle d’idée, je trouve.

Catégorie : littérature française.

Liens : sur lisez.com.

Munich

Robert Harris, Munich, Plon, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

27 septembre 1938, Hitler menace d’envahir la Tchécoslovaquie. À Londres, c’est l’effervescence autour du Premier Ministre Chamberlain : il faut sauver la paix ! Hugh Legat, jeune diplomate, est l’un des secrétaires du PM détaché au 10, Downing Street par le Foreign Office. Il assiste aux efforts britanniques pour maintenir le contact avec le Reich et négocier ce qu’il est possible de négocier. Paul von Hartmann, jeune diplomate allemand, assiste lui à la marche furieuse du Führer vers la guerre. Le roman va se dérouler sur quatre jours cruciaux, sous la forme d’un thriller diplomatique. Et même si le lecteur sait bien qu’ils seront signés, à la fin, ces fameux Accords de Munich (dont il n’est pas nécessaire de savoir grand chose pour apprécier le roman), l’attente, la menace de guerre, l’imprévisibilité d’Hitler créent une atmosphère très forte. D’autant que le sort qui sera réservé à Hugh Legat d’un côté et à Paul von Hartmann de l’autre nous tient en haleine jusqu’à la fin.

Un bémol cependant : le très grand nombre de personnages, dont tous ne me semblent pas indispensables au roman, même s’ils figurent dans l’Histoire. On aurait au moins mérité une liste des membres des gouvernements concernés pour s’y retrouver. Cela nous aurait également permis de distinguer les personnages historiques et fictionnels, d’autant que l’auteur fait apposer la mention : « Ce roman est une oeuvre de fiction. Les noms, personnages et actions sont le fruit de l’imagination de l’auteur, et toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou décédées, des événements ou des lieux serait purement fortuite ». Formule qui laisse perplexe…

↑ De G à D : Chamberlain, Daladier, Hitler, Mussolini et Ciano. Munich, 29 septembre 1938.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le site de l’éditeur est lisez.com.  Voici ma liste des personnages, si elle peut être utile. Consultez notre classement par auteur à la lettre H pour découvrir nos autres critiques de romans de Robert Harris.

L’été circulaire

Marion Brunet, L’été circulaire, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Céline a seize ans et elle est enceinte. C’est le drame. Tout va tourner autour de cette jeune fille, son père furieux, sa mère perdue, sa sœur solidaire mais qui rêve de partir.

Outre le tout début, brutal, une grosse moitié de cet Été circulaire voit se dérouler des événements maigres, presque insignifiants, à l’image de l’ennui et de la mélancolie qui rongent les protagonistes. On ne sait pas trop comment le prendre puis, progressivement, une société archaïque et contemporaine à la fois se dessine, reculée, écrasée, et pas que par le soleil. La peinture de cette famille provençale et de leurs amis peut choquer, car le machisme ordinaire, la vulgarité, l’absence de mots, les baffes qui y suppléent, l’alcool, l’ennui, la morale incertaine, presque absente, cela semble trop. C’est pourtant un roman réaliste qu’on a dans les mains, et qui nous tient par une forme de fascination devant ce réalisme, difficile à accepter parce que le Luberon est une région magnifique et un paradis pour touristes. Et si le style concède à cette mode consistant à tout écrire au présent – à mes yeux faute de goût, faute littéraire et faute de sens à la fois – plus on tourne les pages et plus il est fascinant, cet Été circulaire – même s’il y a un suspense qui ne marche pas. Parce que l’auteure a une façon bien à elle de peindre et de faire vivre ses personnages, de les faire penser, ignorer, aimer, détester et exister, malgré tout ce qui les maintient dans la souffrance – chacun la sienne.

Catégorie : Littérature française. (Je ne comprends sincèrement pas pourquoi c’est le Grand prix de littérature policière qui a été attribué à ce roman.)

Liens : chez l’éditeur.

13 à table (hiver 2018-2019)

Les Restos du Coeur, 13 à table, Pocket, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Là, paf ! , coup de coeur. « Une vie, des fêtes », de Philippe Jaenada, est une nouvelle inspirée d’un ouvrage de Pierre Darmon. Elle raconte avec un humour savoureux et sur un rythme enthousiasmant, la vie trépidante de Marguerite Steinheil, demi-mondaine dont le destin a croisé celui de nombreux hommes célèbres, à commencer par deux présidents français. Un récit qui ne se prend pas au sérieux et qui met en joie pour la journée. À lire !

« Big Real Park, que la fête commence », de François d’Épenoux, pointe une tendance réelle, assez monstrueuse, des sociétés contemporaines. Dans un futur pas si lointain, un journaliste interviewe le dir’com’ d’une grosse boîte de divertissement… C’est bien vu et ça devrait nous faire réfléchir.

C’est la cinquième année que des auteurs prêtent leur plume aux Restos du Cœur et qu’un recueil de nouvelles intitulé 13 à table est mis en vente aux éditions Pocket pour participer à l’effort collectif. L’ensemble de quatorze textes (pourquoi pas treize ?) est très inégal mais citons encore : « Nuit d’ivresse », d’Éric Giacometti et Jacques Ravenne, sujet simple en apparence mais joliment bien traité ; et « Le Point d’émergence », de Maxime Chattam, où un personnage étrange nous raconte brièvement sa vie.

1 livre (à 5 euros peine) = 4 repas offerts + le plaisir de lire ! Il n’y a pas à hésiter.

Catégorie : Nouvelles.

Liens : sur Lisez.com.

Sur le ciel effondré

Colin Niel, Sur le ciel effondré, Rouergue Noir, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Vous n’avez pas pris l’avion, vous ne portez pas de jungle boots, vous ne connaissez pas de piroguier, et pourtant vous allez pénétrer la forêt amazonienne, en découvrir les rivières et les criques, les plantes et animaux aux noms improbables, y croiser des tribus prises entre smartphone et mode de vie local, entre évangélisme et croyances ancestrales. Vous allez vivre au rythme des découvertes de la gendarmerie française, tentant de résoudre différentes affaires dans cette Guyane peuplée de chercheurs d’or, d’adolescents en rade, de vieux sages mystérieux. Vous allez souffrir de la chaleur et de l’humidité, souffrir pour les personnages que vous aurez, tous, envie de comprendre. Vous allez espérer aussi, beaucoup espérer. Et puis, quand vous refermerez le livre en vous demandant si vous venez de lire un grand roman de la littérature française, un roman policier ou un conte merveilleux, vous devrez rester assis un moment sans faire de geste brusque, le temps que les esprits du Haut Maroni aillent rejoindre leur Guyane natale ou envoûter d’autres lecteurs.

Prenant, habile, savant, sensible, respectueux, superbement écrit. Dépaysement garanti.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Le malheur du bas

Inès Bayard, Le malheur du bas, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Voici un roman réaliste et cru dont le sujet a tout pour déranger : le viol et ses conséquences. Du point de vue littéraire, il est assez moyen, mais du point de vue humain, sacrément courageux. Inès Bayard s’est lancée dans une description détaillée et glaçante de la descente aux enfers de son héroïne, elle s’est investie dans sa souffrance et mène son propos sans faillir, jusqu’au bout, ce qui suscite le respect. Le déroulement comme la psychologie manquent un peu d’originalité, le style aussi ; il y a des explicitations inutiles, quelques lieux communs dont on se passerait bien et l’une ou l’autre situation invraisemblable. Mais, pour un premier roman, quel cri !

Âmes sensibles s’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Oublier Clémence

Michèle Audin, Oublier Clémence, Gallimard, coll. L’arbalète, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Ce tout petit livre original de 63 pages (plus une photo) est titré à l’envers car il s’agit plutôt de ne pas oublier Clémence. C’est une enquête, toute simple, systématique, menée par l’auteure sur son arrière-grand-mère. De mémoire familiale, elle ne sait d’elle qu’une chose ; tout le reste lui vient des actes de naissance ou de mariage qu’elle a pu consulter et des livres d’histoire. Non pas que Clémence y figure, dans les livres d’histoire, au contraire. Elle est une anonyme dont la vie ne peut plus être retracée qu’à travers les connaissances socio-historiques que nous avons de l’époque, des lieux, des métiers.

Il faut dire que le procédé, certes original, ressemble fort à un exercice de style comme Gallimard peut en publier, et que le contenu, loin d’un récit romanesque, ne conduit même pas vraiment à esquisser un portrait. Alors, cela vaut-il la dépense de dix euros ? Ce n’est pas sûr. Pourtant, la motivation et la rigueur – qui interdit d’inventer l’histoire de cette femme sur des bases aussi faibles – sont sincères ; la documentation sociologique n’est pas inconsistante même si le résultat reste léger ; et la démarche est sympathique. Mais si l’on attend de l’épaisseur, on aura le sentiment de se faire avoir.

Sur le fond, pourquoi oublier/ne pas oublier Clémence, Julia, Edmond ou …………….. (insérez ici le prénom de l’un de vos aïeux) ? À chacun de répondre à sa façon.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Peur noire

Harlan Coben, Peur noire, Fleuve Noir, 2009 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Nous voilà replongés dans l’ambiance de l’opus précédent comme si on avait allumé TF1 à 21 heures pour retrouver une série qu’on n’adore pas comme des midinettes mais qu’on regarde quand même toutes les semaines. J’imagine que ça marche encore mieux si on prend à son début la série des enquêtes de Myron Bolitar (qui commence avec Rupture de contrat) ; mais ça marche aussi si on lit du Coben pour la première fois car il sait re-présenter les personnages et résumer ce qui est nécessaire.

Dans Peur noire, un enfant a besoin d’une greffe de moelle osseuse. Le registre des donneurs a fait apparaître une compatibilité… mais l’homme reste injoignable. Cette affaire commence banalement mais va monter en puissance et en violence. On n’est cependant pas dans un thriller et des passages parfois carrément drôles (comme le chapitre 15 dans lequel une montée d’escalier m’a donné le fou-rire) alternent avec ceux qui font – oh ! pas une peur noire, mais brr quand même. Le lecteur attentif aura peut-être compris quelque chose d’important, car il n’y a pas énormément de personnages suspects et de fils qui se déroulent, mais l’auteur le fera douter, revenir sur son doute, changer encore d’avis… Rien à faire, il faut lire jusqu’au bout pour avoir les derniers rebondissements.

Myron Bolitar a une fameuse personnalité (il n’est pas le seul), et la réputation d’Harlan Coben est bien méritée.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : sur lisez.com ; nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Mauvaise base

Harlan Coben, Mauvaise base, Fleuve Noir, 2008 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Comme j’avais bien aimé Double piège (2017), j’ai décidé de me faire une éclate d’Harlan Coben. Je me suis procuré deux livres plus anciens : Mauvaise base (2008) et Peur noire (2009), deux enquêtes de Myron Bolitar, agent sportif à Manhattan.

Ses amis trouvent que Myron est « un type bien », mais il a ce quelque chose d’un peu minable typique des romans policiers amusants mais un poil vulgaires. Quelques comparaisons graveleuses et métaphores provocantes, des références nombreuses aux groupes rock des années 70 et aux équipes sportives américaines font penser que l’auteur a mis son talent au service d’une certaine vision qu’il aurait eue du roman populaire. Cela fonctionne bien mais n’est pas tout à fait du même tonneau que Double piège qui est débarrassé de cet aspect humoristique au profit d’une écriture plus directement au service de l’intrigue que du genre polar.

N’empêche, je le répète, cela fonctionne bien.

Dans Mauvaise base, Myron souffre comme on peut souffrir quand on vient de se faire larguer et qu’on n’a pas la conscience tout à fait tranquille (une référence, visiblement, à l’opus précédent), et comme un ami véritable peut souffrir de voir quelqu’un qu’il aime injustement accusé — de meurtre, évidemment. Les personnages complices qui sont « trop », Win trop froid et trop riche, Big Cindy trop grosse et trop musclée, Frisson trop pulpeuse et trop délurée… forment avec le héros une équipe pas piquée des vers. Et comme il y a de la violence et des sentiments, de la bassesse et du chic, on ne s’ennuie pas !

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Paul Benita.

Liens : Mauvaise base sur lisez.com. Notre critique de Double piège. Nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Madame Pylinska et le secret de Chopin

Éric-Emmanuel Schmitt, Madame Pylinska et le secret de Chopin, Albin Michel, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Quand on ouvre ce petit livre, mince et écrit grand, on se demande légitimement si l’on ne va pas être grugé. Mais on prend plaisir à suivre la plume virevoltante d’Éric-Emmanuel Schmitt qui, je suppose, tente de donner à son style la musicalité de Chopin – car ce livre est un cours de musique. De ce point de vue, c’est remarquable. Mais cette écriture coulante est trop belle pour être vraie. D’abord, cela reste léger (ne serait-ce pas plutôt du Liszt ? à en juger par la leçon des pages 34 à 37). Puis les mots ne peuvent être ceux d’il y a trente ans – alors que tout repose sur des dialogues ou presque. Ils ne sont pas ceux de Madame Pylinska, son excentrique professeure de piano ; ils ne sont pas ceux de sa Tante Aimée, qui adorait Chopin elle aussi ; ils sont ceux de l’auteur, qui triche avec le souvenir, avec le témoignage. Enfin, des détails trop soignés et trop lisses, comme les interventions de deux mésanges, sur la fin, achèvent de faire de ce petit livre une agréable boutade autobiographique, une tchatche charmante, sachant susciter l’émotion mais manquant en même temps de profondeur et de vérité. Cela reste un exercice. À lire si vous aimez la musique.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Double piège

Harlan Coben, Double piège, Belfond, 2017 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Joe, le mari de Maya, est mort assassiné. Son beau-frère trouve que « la mort colle aux basques » de cette ex-militaire qui en a déjà vu de toutes les couleurs à la frontière irako-syrienne (il n’a pas tort). Peut-être est-ce ce qui lui procure le sang-froid dont elle va faire preuve tout au long de ce roman, malgré sa colère et ses angoisses. Harlan Coben nous embarque dans la recherche de la vérité que mène cette femme intelligente, à la fois courageuse et sans cesse à la limite de l’imprudence, qui pense et agit en militaire et n’échappe malheureusement pas au syndrome de stress post-traumatique. Son enquête avance à un rythme parfait et se découpe en chapitres bien pensés au terme desquels on n’a pas envie de souffler. Et la surprise est au rendez-vous.

Comme souvent, il y a un tout dernier chapitre, de quelques pages à peine, en forme d’épilogue, un peu forcé, comme destiné à vous remettre de vos émotions, quelque chose de très américain – mais c’est un détail. Jusque là, 422 pages tout à fait excellentes d’une histoire moderne sans être gonflée de nouvelles technologies, qui sait évoquer la guerre sans lourdeur, le monde des affaires sans complaisance mais sans parano, l’amour familial sans romantisme dégoulinant, la vengeance sans délire. Ça pourrait être vrai…

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction Roxane Azimi.

Liens : lisez.com. Nos autres critiques de romans d’Harlan Coben sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Filles de la mer

Mary Lynn Bracht, Filles de la mer, Robert Laffont, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Coup de coeur.

L’histoire d’Hana commence en été 1943 sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne, alors que l’envahisseur japonais y fait régner la terreur. Le fond historique sur lequel elle a été construite lui confère une dimension de vérité et une densité saisissantes. On est totalement immergé dans un drame personnel et familial bouleversant. D’autant que l’auteure manie avec le plus grand art rebondissements et suspense. Des accents orientaux dans le style, des décors naturels d’une grande beauté et les modes de vie traditionnels des personnages, notamment de ces filles de la mer, plongeuses  en grande profondeur faisant vivre leur famille des produits de leur pêche, tout cela emmène le lecteur dans un autre monde – mais un monde qui a existé. Hana et sa sœur Emiko (Emi) racontent à la fois leur histoire et ce que les guerres réservent hélas souvent aux femmes, les Coréennes ayant beaucoup souffert.

Un roman témoignage donc, bien que fictionnel ; dur et dénonciateur. Il est inspiré des récits de la mère de l’auteure et des amies de celle-ci.

Vraiment excellent mais à ne pas mettre entre les mains de petites filles.

Catégorie : Littérature anglophone. Traduction : Sarah Tardy.

Liens : chez l’éditeur.

Fatherland

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Robert Harris, Fatherland, Julliard, 1992 (existe en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Le contexte de ce thriller palpitant est d’une importance capitale, à la fois en raison de son originalité  (c’est même sacrément culotté) et de son rôle dans l’intrigue. C’est que l’enquête policière du Sturmbannführer Xavier March se déroule dans Berlin en 1964, sous un national-socialisme qui bat son plein. Hitler a gagné la guerre de 1939-1946, c’est bientôt son anniversaire (le Führertag) et l’ambiance est à l’ordre et à la soumission. Tous les ingrédients y sont : le meurtre, la confiance et la méfiance, la séduction aussi, la recherche de la vérité, le mensonge, la menace… Cette fiction, qui réécrit l’Histoire en même temps qu’elle nous en raconte une, est d’une cohérence et d’une fluidité remarquables, et les personnalités des deux personnages principaux sont nos bouées de sauvetage, à nous qui n’aimerions pas que le monde ait tourné de cette façon. Jusqu’au bout du roman, Robert Harris nous fait vibrer pour de petites et de grandes raisons. Admirable.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Hubert Galle.

Liens : sur Lisez.com. Nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

D.

Robert Harris, D., Plon, 2014 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Georges Picquart, commandant dans l’armée française, est un homme sans histoire. Il est musicien, il aime la littérature, il a des amis raffinés et sympathiques. Il est mêlé – d’assez loin – au conseil de guerre qui charge le capitaine Alfred Dreyfus, accusé d’avoir livré des informations secrètes à l’Allemagne. La perte de l’Alsace et de la Lorraine est très présente dans les esprits puisqu’elle date d’une vingtaine d’années à peine ; et Dreyfus a le malheur d’être juif dans un pays où l’antisémitisme atteint des proportions considérables (la France). Alors que le traître est envoyé sur l’Ile du Diable, Picquart est promu et prend ses nouvelles fonctions dans un service qui contrarie sa nature. Mais d’autres choses vont le contrarier : ce qu’il découvre parce qu’il est scrupuleux, qui choque sa droiture de soldat et sa sensibilité d’homme. C’est alors que ce qui arrive au capitaine va devenir une Affaire avec un grand A. Parce que Picquart est honnête et rigoureux, et que tout le monde ne l’est pas.

En nous racontant l’affaire Dreyfus vue par Georges Picquart, narrateur et héros de D., Robert Harris la rend compréhensible : un mécanisme se met en place, par bêtise, par ambition, par racisme ; ensuite c’est un engrenage fou, cynique, honteux, écoeurant.

Que l’on connaisse ou non les détails ou ne fût-ce que la trame de l’affaire importe peu pour se plonger dans ce passionnant roman qui a tout pour plaire aux amateurs de thrillers aussi bien que de romans historiques : un héros attachant, des amis, des ennemis, de vrais méchants, des suspenses, des coups de théâtre, des femmes aimantes, de l’espionnage, de la politique, de l’intelligence, de l’honneur et du courage. Beaucoup de courage…

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Natalie Zimmermann.

Liens : Le mot et les références de l’éditeur. Un intéressant site sur l’Affaire Dreyfus. Nos autres critiques de romans de Robert Harris sont renseignées à la rubrique « par auteur ».

Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab

Martine Gengoux, Pas simple de s’appeler Violette avec un profil de baobab, Ed. de l’Aube, 2017 (Aube Poche, 2018)

Par Catherine Chahnazarian.

Tout semble indiquer qu’à cette saison les lectures peuvent être comme les tenues, plus légères, et je ne suis pas la dernière à me détendre d’activités sérieuses avec des lectures faciles. C’est pourtant assez horrifiant de faire son marché aux étals « poches » des grandes librairies. Violette n’échappe pas à la règle des romans de plage, comme si le sable allait de toute façon gâcher quelque chose. (Je l’ai lu dans mon canapé, mais je peux tout de même en dire deux mots, je suppose ?) On retrouve dans celui-ci les défauts classiques d’un premier roman, ce qui peut agacer ou rendre indulgent : des passages inutilement explicites, un abus de détails dans certaines descriptions, un personnage central un peu faible…

Mais l’ensemble se défend. Et puis le blog de Martine Gengoux m’a rappelé que sous les piles de livres pour lesquels on ne criera pas au génie, comme aurait dit François Lechat, se cache tout un monde littéraire vrai, composé d’hommes et de femmes qui ont envie d’écrire, qui aiment faire glisser le stylo sur le papier ou taper au kilomètre sur un clavier, qui se font lire par leurs amis, échangent, lisent ce que sortent les grands et petits éditeurs, se réunissent pour en parler… Voilà d’où vient Violette, celle qui a un profil de baobab et que son auteure mène patiemment, avec un peu d’humour et une réelle sensibilité, au bout de son histoire. Tout cela est sympathique, et payant puisque Martine Gengoux vient de sortir un deuxième roman chez le même éditeur : Ça se casse la figure, une libellule ?

Catégorie : Littérature étrangère francophone (Belgique).

Liens : en Aube Poche ; le blog de l’auteure.

Chiennes de vies

Frank Bill, Chiennes de vies, Gallimard, 2013 (existe en Folio)

Par Catherine Chahnazarian.

Dans ces « chroniques du sud de l’Indiana », d’un noir foncé, l’auteur a résolument pris le parti de dire la violence qui sévit dans des coins pauvres à mourir — c’est le cas de le dire. Chaque épisode peint un tableau précis dans lequel est parfois repris un des personnages ou un des événements dont il était question dans le précédent, composant ainsi, de scène en scène, une représentation franchement moche d’une Amérique dont il n’y a aucune raison de rêver. Les armes, dont les personnages sont si familiers, constituent les principaux accessoires de ces scènes ; elles font des dégâts, bien sûr, sur fond de misère, de trafic de drogue, de stress post-traumatique, de maladie mentale, etc. Certaines histoires sont un peu gratuites, mais d’autres sont plus substantielles ; ici le style se cherche (et tombe dans la caricature de cette écriture vulgaire des romans réalistes américains), là il coule de source ; parfois le message est trop gros, d’autre fois l’auteur se contente d’imprimer en vous une image marquante. L’ensemble est donc un peu irrégulier (c’était une première publication pour Frank Bill) et il faut aimer le noir, mais, pour chacune de ces histoires, on se demande comment elle va finir et les personnages sont bien campés. On est même prêt à s’attacher à certains d’entre eux, comme ce flic de campagne, Moon, qu’on verrait bien revenir dans un roman.

Catégorie : Nouvelles (U.S.A.). Traduction : Isabelle Maillet.

Liens : chez l’éditeur. Gallimard a aussi publié le premier roman de Frank Bill, Donnybrook (2014), et on peut imaginer que The Savage paraîtra bientôt en français.

La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert

Joël Dicker, La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert, de Fallois/L’âge d’Homme, 2012 (aussi en de Fallois Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman policier, paru il y a six ans déjà, se lit avec passion. C’est que l’auteur y mêle au moins trois fils : l’histoire d’un grand amour (ou deux), une histoire d’amitié (hum… deux, finalement), l’histoire d’un jeune écrivain (pardon, deux jeunes écrivains) en proie à l’angoisse de la page blanche. On se trouve tour à tour dans les années 2000, en 1975, un peu avant, un peu après… Tout ceci rend l’intrigue riche, complexe et sinueuse, mais fluide et passionnante. Si vous ne l’avez pas encore lu, cela pourrait être votre gros-roman-à-lire-cet-été, sur une plage, dans une forêt, sur la route (mais pas au volant, bien sûr), dans une petite ville des Etats-Unis (ou d’ailleurs), au bar d’un bistrot-resto (en mangeant ou non des œufs au bacon). Tous ces lieux sont centraux dans ce roman à l’américaine écrit par un Suisse et coédité en France. Dans une construction savamment pensée, l’auteur déroule de bonnes scènes de rencontre, des interrogatoires et des confidences, de nombreuses fausses pistes et d’aussi nombreux rebondissements. Quelques facilités viennent troubler l’ensemble : une mère juive caricaturale, un flic qui enquête avec un écrivain (ce qui n’est pas du tout crédible mais très sympathique relationnellement). Mais Joël Dicker connaît les ficelles et sait les tirer. On comprend les lecteurs de 2012 : La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert a reçu le Prix de la Vocation Bleustein-Blanchet, le Grand Prix du Roman de l’Académie française et le Goncourt des Lycéens. Pour Arnaud Vivant cependant (voir l’Obs ci-dessous), ce roman ne serait qu’une pâle resucée de La tache de Philip Roth, ce que je ne peux discuter, n’ayant pas lu ce livre. Pâle du point de vue de la qualité de l’écriture, je peux le croire, car Roth est un très grand auteur et la plume de Dicker est simplement naturelle. Resucée, c’est difficile à imaginer tant la construction de ce livre-ci semble personnelle. Mais peut-être faut-il, à un énième degré de lecture, voir dans le personnage du jeune écrivain narrateur un aveu de dépendance à l’égard du maître ? Tout commence comme cela, en tout cas : Marcus Goldman ne respectera pas les délais de livraison de son second roman parce qu’il n’a pas d’idée et n’écrit pas une ligne. Il va chercher les encouragements dont il a besoin chez son ami et mentor, Harry Quebert, professeur de littérature et auteur d’un grand roman célèbre. Puis Harry a des ennuis et Marcus ne peut pas s’empêcher de vouloir lui porter secours… Dès les premières pages, ça y est, vous avez mis le doigt dedans et vous n’avez plus le choix : vous devez poursuivre votre lecture jusqu’au bout.

Catégorie : Policiers et thrillers (Suisse/France).

Liens : le roman en de Fallois Poche ; le site de l’auteur ; l’article de l’Obs ; notre critique du Livre des Baltimore.

Deux figures de l’individualisme

Vincent de Coorebyter, Deux figures de l’individualisme, Académie royale de Belgique, coll. L’Académie en poche, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Lorsque nous convoquons la notion d’individualisme c’est en général parce que nous sommes confrontés à celui d’autrui et que cela nous dérange, souvent parce que nous confondons individualisme et égoïsme, égocentrisme ou refus des règles. Vincent de Coorebyter tire les choses au clair dans ce petit livre de philosophie sociale. Son regard, alimenté notamment par les pensées de David Riesman, Emile Durkheim et Paul Yonnet, éclaire sur ce que nous vivons et observons autour de nous en nous obligeant à abandonner nos représentations erronées ou insuffisantes. Son objectif n’est bien sûr pas moraliste ; il est de mieux comprendre les mécanismes qui agissent sur l’individu.

En replaçant l’individualisme dans une perspective historique, et sans prétendre faire le tour de la question, Vincent de Coorebyter distingue essentiellement deux grandes tendances. D’une part, le modèle qui avait cours de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale (et qui influence encore nos manières de voir), dans lequel l’individu intègre, fait siennes, les règles et les attentes familiales et sociales ; il organise sa vie de façon à leur être fidèle ; c’est sa vie d’individu unique, mais il est préoccupé de la rendre conforme aux attentes dont il a assimilé les principes et les valeurs. D’autre part, l’individualisme contemporain, qui voit le « moi » exploser dans une affirmation narcissique – non pas parce que ce serait sa tendance naturelle et qu’il serait enfin libéré des contraintes, mais parce que la société contemporaine exige de chacun d’être individué, de faire éclore sa personnalité, de se trouver, d’imposer son « moi ».

Vincent de Coorebyter sait développer une idée, l’illustrer et la reformuler afin que le lecteur puisse s’en emparer. L’on découvre, au fil des explications, que l’idée s’est précisée, qu’un sens subtil s’est ajouté et que la représentation qu’on en avait n’a cessé de s’affiner. Les références sont souvent familières, les exemples sont parlants, tirés du monde que nous connaissons. L’ensemble forme donc une réflexion qui n’est pas qu’abstraite et dans laquelle il n’est pas difficile d’entrer. On reconnaît forcément des proches, voire… La couverture en miroir est particulièrement bien adaptée au sujet !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview de l’auteur (présentation de l’ouvrage 1′ ; interview 47′).

L’homme est un dieu en ruine

Kate Atkinson, L’homme est un dieu en ruine, J.-C. Lattès, 2017

Par Catherine Chahnazarian.

Ce roman complète Une vie après l’autre, qui racontait la vie d’Ursula Todd, en particulier sa traversée de la Deuxième Guerre Mondiale, et nous avait plongés dans les bizarreries de son esprit – qui lui faisaient vivre les choses à sa façon. C’est à son frère Teddy qu’est consacré L’homme est un dieu en ruine ; c’est à ses pensées à lui que l’on accède ici – et mieux vaut avoir le cœur bien accroché. Après avoir vécu le blitz de Londres avec Ursula, nous volons cette fois avec Teddy dans des bombardiers de la Royal Air Force chargés de détruire l’Allemagne nazie. De nouveaux personnages apparaissent : les équipages de Teddy mais aussi de nouveaux membres de la famille, que je vous laisse découvrir et qui ont eux aussi leurs drames. Rien de bien joyeux donc dans ce roman, un peu moins complexe que le précédent mais construit lui aussi d’anticipations et de retours en arrière. Remarquable de maîtrise, Kate Atkinson mêle les époques jusqu’à 2012, et les vies. Ces vies, on dirait qu’elle les a toutes vécues et, en tant que lecteur, on y est pris comme dans des filets ; on est secoué par les événements, ébranlé par les souffrances, et obligé de réfléchir. Un livre puissant, à lire après le précédent (car les deux forment un diptyque et le second fait souvent référence au premier) et jusqu’à la fin pour en apprécier l’aboutissement.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.

Liens : chez l’éditeur ; critique d’Une vie après l’autre.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑