V2

Robert Harris, V2, Belfond, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

À Scheveningen, Hollande, l’ingénieur Graf, l’un des génies allemands à avoir mis au point les célèbres V2, bombes-fusées révolutionnaires capables de faire de terribles dégâts, sent approcher la défaite. De l’autre côté de la Mer du Nord, Londres subit les bombardements. Kay en fait l’expérience un matin qui aurait dû être gai, elle qui travaille à la Women’s Auxiliary Air Force et dont la mission est justement de tenter de repérer le pas de tir des V2 sur les photos prises par les aviateurs britanniques au-dessus des côtes néerlandaises. À Malines, Belgique, les Anglais ont installé leur QG dans un soldatenheim, un foyer allemand pour soldats, abandonné. Car nous sommes fin 1944. Les SS sont partout pour « remonter le moral des troupes », mais partout où les Allemands n’ont pas encore perdu la guerre. De quinze mètres de long, transportant une tonne de charge explosive et se déplaçant à trois fois la vitesse du son, les V2 sont le dernier espoir de l’Allemagne nazie.

Passionné d’Histoire, Robert Harris possède un talent particulier pour nous y intéresser. Il la fait revivre, dans son époque et ses décors, dans ses enjeux. Il l’humanise en créant des personnages fictionnels qui l’incarnent, qui à la fois répondent aux règles efficaces du roman à suspense et éclairent les mœurs, l’idéologie, les décisions et leurs conséquences — aux côtés des personnages historiques auxquels il redonne corps. Pas de héros spectaculaires, donc, mais des personnages réalistes, couards ou déterminés, froids ou amicaux, amenés ou pas à accomplir de beaux gestes. Ainsi en va-t-il des personnages principaux dans V2, aux côtés des personnalités folles qu’avaient produites ou utilisées l’Allemagne nazie. Le suspense repose sur des éléments voire des détails très variés, et titille aussi bien notre curiosité historique que notre sens de l’amitié, nous tient en haleine aussi bien sur des questions techniques que sentimentales ou sur l’évolution psychologique d’un personnage. Robert Harris publie environ un roman par an, que je lis en deux jours ; s’il les publiait en feuilleton, je serais totalement addict.

Alors que l’Ukraine se fait bombarder sans pitié, V2 (qui a été écrit avant la guerre) prend évidemment une résonance particulière.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne). Traduction : Anne-Sylvie Homassel.

Liens : chez l’éditeur ; toutes nos critiques de Robert Harris sont répertoriées à la lettre H du classement par auteur.

Mamie Luger

Benoît Philippon, Mamie Luger, Les Arènes, 2018 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

Berthe a cent deux ans et la langue bien pendue. Si son corps ne suit plus bien, elle a toute sa tête et sait encore tirer à la carabine. Car Berthe a appris à se défendre. Cent deux ans à devoir supporter qu’une femme n’est pas censée être libre ; à devoir supporter le patriarcat, la bêtise, la brutalité, l’injustice.

Sur le ton gouailleux d’un roman ludique plein de rebondissements, Benoît Philippon dresse un portrait d’une crédibilité saisissante. Berthe se raconte sans façon et avec « une sensibilité tirée d’un puits de larmes asséchées par le temps », qui vous en tirerait par moments si l’auteur n’avait eu la gentillesse d’y mettre de l’humour (bien qu’à  la fin…). C’est tout juste supportable pour le policier qui fait face à Berthe et dont le professionnalisme est mis à rude épreuve ; et pour nous, lecteurs, qui ferions des jurés incertains.

L’équilibre entre les époques, entre les récits et les retours au présent ; l’alternance de tension et de détente, de violence et d’amour ; l’habileté à relancer l’intérêt au moment où l’on pourrait craindre un banal comique de répétition ; la crudité des scènes de sexe, qui échappent à la plus basse vulgarité par réalisme aussi bien que par humour ; la sensibilité sans la fragilité, la compréhension sans la complaisance, l’explication sans les excuses, tout cela relève d’un réel talent d’auteur qui fait oublier l’option « série B » suggérée par le titre, la couverture du Poche et la gouaille.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : aux Arènes ; au Livre de Poche.

Une brève libération

Félicité Herzog, Une brève libération, Stock, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Ce roman historique traverse, en 350 pages, Paris et l’Occupation, l’Isère et la Résistance en Vercors puis la rencontre entre les deux principaux personnages, en commençant en 1940 pour finir en 1946. Le début présente deux familles parisiennes : celle de Marie-Pierre, une noblesse insouciante et inconséquente qui fait de très mauvais choix, et celle de Simon, juive, subissant ce à quoi la première reste indifférente, obligée de fuir. La jeune fille va rester empêtrée dans les convenances que lui impose sa bonne éducation ; le jeune homme va faire ce que sa conscience et ses valeurs lui dictent, entrer dans la Résistance. Ces chemins pour le moins différents sont intéressants à suivre mais sont parcourus au pas de course, et le troisième tiers du livre est consacré à la rencontre, l’amour impossible et le happy-end. Je ne dévoile rien : Marie-Pierre de Cossé Brissac est la mère de l’autrice et Simon Nora fut son premier mari.

Comme roman biographique, c’est intéressant et irréprochable, en ce sens que la vérité des faits, des opinions et des sentiments semble parfaitement respectée — au point que l’on peut se demander si le manque de développement n’est pas un effet de la fidélité de Félicité Herzog aux témoignages qu’elle a recueillis. Mais la promotion du livre était si soutenue que je m’étonne de ses faiblesses. Comme roman historique, c’est assez frustrant, surtout si l’on s’intéresse à cette période ou si, comme moi, on croyait faire une plongée en Vercors – c’est le cas, mais sur quelques pages à peine. Déroutant aussi, car on passe de la dénonciation des mœurs d’une famille décalée aux feux de la guerre puis à un relativement banal désarroi sentimental. Fâchant, enfin, car c’est à la fois très bien écrit et plein de maladresses, qui peuvent passer inaperçues si on lit vite mais qui ne résistent pas à une lecture attentive. (Mais que font les éditeurs ?)

Une fois prévenu, on peut choisir de lire cette Brève libération pour l’éclairage intéressant sur une certaine collaboration, le cheminement humain qui mène à la résistance, et les démêlés de l’héroïne avec son milieu.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; un article du Figaro sur Marie-Pierre de Cossé Brissac.

Une poignée de vies

Marlen Haushofer, Une poignée de vies, Actes Sud, 2020
(Ed° Paul Zsolnay Verlag, Vienne, 1955)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Betty, que l’on croyait morte, réapparaît une vingtaine d’années après sa disparition, potentielle acquéreuse de la maison qu’elle habitait jadis et où vivent encore ses proches. Curieusement, ils ne la reconnaissent pas et elle ne révèle pas son identité. Hébergée pour quelques jours, elle trouve dans la chambre d’amis des photos anciennes et autres souvenirs qui ravivent des périodes révolues (cela commence en 1912). Ce préambule étant posé, le roman commence véritablement sur l’évocation que Betty fait du passé, depuis son enfance jusqu’à sa fuite.

Après avoir connu les années de pensionnat dans une institution catholique aux principes rigides destinés à former et éduquer de futures et respectables mères et épouses, après avoir traversé les doutes et les ambiguïtés de l’enfance et l’adolescence entre deux amies très chères, Betty aborde enfin ce qu’elle croyait être la vraie vie.

Éprise de liberté, elle ne sait pas exactement ce qu’elle cherche et tente de s’adapter à la vie de bonne mère et bonne épouse à laquelle on l’a préparée et qu’elle rêvait sans doute tout autre. À quoi aspire -t-elle ? Elle semble inadaptée à la vie qu’elle mène mais en même temps, elle semble lisse, sans passion, sans révolte… Résignée ? Difficile à dire. Quel est le poids du carcan social et celui d’une personnalité très complexe ?

De ce fait elle échappe un peu au lecteur qui a du mal à la cerner, et partant, à ressentir une véritable empathie pour elle. Elle intrigue plus qu’elle ne séduit.

Comme Emma Bovary à laquelle elle fait penser à plusieurs reprises, Betty est victime d’une époque, d’une éducation, d’une certaine idée de la condition féminine, mais ces pistes semblent insuffisantes pour cerner son mal de vivre. Betty garde ses mystères, les critères sociologiques ne suffisent pas à la cerner et c’est peut-être là la réussite de l’auteure que de laisser à son héroïne une étrangeté qui éveille l’intérêt du lecteur tout en prenant le risque de susciter en lui un léger sentiment d’ennui.

Catégories : Redécouvertes, Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Jacqueline Chambon.

Liens : chez Actes Sud.


Échange sur Une poignée de vies

— Anne-Marie Debarbieux et Catherine Chahnazarian

Catherine

J’ai trouvé le début inutilement forcé. Mais, plus j’ai avancé dans ce roman, plus j’ai aimé ce dont il voulait témoigner : d’une personnalité inhabituelle et sans doute pathologique qui se remémore sa jeunesse au cours d’une nuit d’insomnie, ses mal-être et ses apaisements, ses révoltes et ses fausses résignations. Enfant, déjà, peut-être traumatisée par la guerre (la Première) et par un incident dans une étable, elle est borderline, a des visions, ne maîtrise pas toujours ses pulsions. La manière dont elle gère ses amitiés, les inimitiés aussi, les bonnes sœurs et les règles qu’elles imposent avec bienveillance, tout est un peu étrange dans le rapport à l’amitié, l’amour et la souffrance.

Un petit suspense parcourt ce récit psychologique. On peut en effet imaginer des scénarios ayant mené Betty à la situation exposée au début et s’interroger sur la manière dont elle s’y est prise pour fuir ou les raisons qu’elle s’est données… Mais ce qui compte, c’est ce regard porté sur les différentes phases de sa vie, une « poignée de vies ».

(Bravo à Billy and Hells pour la couverture !)

Anne-Marie

Dire que je n’ai pas trop aimé ce livre est excessif. J’ai bien aimé l’écriture, et même l’intrigue qui, même si elle est parfois à la limite du vraisemblable, est intéressante ; mais le personnage principal ne m’a pas beaucoup touchée. Cette femme me reste extérieure, je ne m’attache pas à elle. Elle ne m’inspire ni sympathie ni antipathie. Elle m’échappe. Une personnalité perturbée, oui, pathologique, je ne suis pas allée jusque-là, peut- être parce que son entourage ne semble pas la trouver étrange, et j’ai un peu de mal à imaginer qu’une personnalité aussi perturbée ne suscite pas de questionnement.

Catherine

Peut-être est-ce une question d’époque. Au sortir de la Première Guerre mondiale, tant de gens étaient « perturbés » !

Je crois que son entourage de jeunesse (sœurs au couvent, amies), parce qu’il la trouvait étrange, lui a appris à faire semblant de l’être moins (ce qu’elle appelle « mentir »), et que c’est cette solution qui lui permet, une fois adulte, d’avoir un semblant de vie normale, bien qu’elle recherche la brutalité avec son amant et que l’ennui lui apparaît avec une force telle qu’elle doit partir, quitter sa famille.

Le retour après une longue absence, je l’ai ressenti comme un moment de nostalgie, un de ces moments où elle est capable de ressentir quelque chose (la tristesse que son ex-mari soit mort et que son fils soit orphelin), mais vu sa personnalité, cela ne dure pas et il faut qu’elle s’en aille de nouveau car elle est incapable de vivre normalement. J’ai aussi compris qu’elle était malade, mais je n’en suis pas sûre. Condamnée peut-être ? C’est au lecteur de choisir… Moi j’aime bien ça.

Anne-Marie

Je me suis demandé aussi si le rapprochement avec Bovary était volontaire ou non. Emma Bovary est une victime, mais elle est aussi « pas très futée » et son manque d’envergure a quelque chose de touchant. Dans le roman de M. Haushofer je me sens comme désemparée (je ne sais pas si c’est le bon terme mais c’est celui qui me vient).

Catherine

Je crois que les allusions sont volontaires. A un moment ou l’autre, je me suis dit que c’était presque explicite. J’aurais dû noter les passages. Je crains toujours de surinterpréter mais je pense que M. Haushofer s’inspire du personnage d’Emma pour le revisiter, raconter la jeunesse que Flaubert ne raconte pas, en la plaçant dans un après-guerre que l’autrice comprend bien puisqu’elle écrit au début des années 1950, ce qui laisse planer le doute sur les causes des comportements étranges.

Anne-Marie

Finalement cette héroïne nous échappe, on ne peut que s’en tenir à des hypothèses en interprétant les petits indices que le texte distille çà et là. On ne peut pas s’approprier la complexité du personnage.

C’est quand même là la preuve du grand talent de l’autrice !

Garçon au coq noir

Stefanie vor Schulte, Garçon au coq noir, Ed° Héloïse d’Ormesson, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’Allemagne profonde. Mais ça pourrait se passer en France ou ailleurs. À quelle époque ? C’est ce que l’autrice nous laisse découvrir, faisant confiance à notre culture et à notre imagination. Elle glisse ainsi sur plusieurs éléments de son intrigue — de ce qui intrigue dans son récit — se concentrant sur l’essentiel : Martin, une dizaine d’années, orphelin, des yeux doux, un regard d’ange et, tantôt sur son épaule tantôt sous sa chemise, un coq noir qui fait peur aux villageois, ce Martin-là, un enfant ! se lance dans une mission que son cœur lui enjoint d’accomplir. Une mission d’adulte, mais Martin n’est-il pas un être exceptionnel ? Il n’en sait rien, il n’a aucune prétention, c’est juste que cela, il doit le faire.

Ce qui se présente presque comme un conte, un peu décalé, au bord du merveilleux, devient assez vite prenant, poignant par moments, violent quand il le faut. Et c’est nous qui en nourrissons le contexte avec ce que l’autrice a semé çà et là. L’écriture, belle et poétique, est pourtant pragmatique : le présent et les phrases courtes ramènent sans cesse le lecteur à une sorte de réalité, de vérité du récit – pourtant empreint de fantastique.

Et on est emporté par cette histoire d’un autre âge, attaché à cet enfant pas comme les autres qui a tous les traits du héros avec un grand H mais aucune de ses caricatures. Martin n’a même pas besoin d’être modeste, il est juste — c’est comme cela que je vois — le futur de l’humanité.

J’ai beaucoup aimé.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Nicolas Véron.

Lien : chez l’éditeur.

13 à table ! (hiver 2022-2023)

Restos du Cœur, 13 à table !, Pocket, 2022

Une année est déjà passée depuis la dernière édition de 13 à table ! et les Restos du Cœur doivent à nouveau faire appel à nous.

Cette fois, Thomas Pesquet s’est prêté au jeu de la préface, et avec brio. Généreux, gentil, sincère et intelligent comme toujours, il nous adresse quelques mots dans une écriture parfaite qui le rend encore plus sympathique (*).

Pourquoi Thomas Pesquet ? Parce que le thème de ce nouveau recueil est « La planète et moi ». Il comprend 9 nouvelles + 1 recette de Cyril Lignac pour cuisiner des restes : un risotto de coquillettes au bouillon de légumes !

Parlant de manger, le livre est à 5 euros et permet aux Restos du Cœur d’offrir 4 repas.

Et il contient des nouvelles très réussies, comme…

« Les encapuchonnés », de Romain Puértolas, où un homme se plaint des gens qui se sont installés près de chez lui et qui ne sont pas conformes à sa vision du monde.

« Lobo », de Karine Giebel, une histoire forte qui nous plonge dans un coin du Brésil où des hommes se battent (littéralement) contre la déforestation ; parmi eux, Paulo Paulino Guajajara, qui n’est pas un personnage de fiction.

« La mèche est dite », de François d’Épenoux, qui fait parler quelqu’un que nous connaissons bien (et c’est tellement lui !) en le plaçant dans une situation assez particulière, et qui se termine par une chute (avec un rebond) très amusante.

« C’est ainsi que l’orange continue de bleuir », de Mohamed Mbougar Sarr (prix Goncourt 2021), une excellente nouvelle, originale et spirituelle, qui se situe à la fin du monde.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Lien : chez l’éditeur (et dans toutes les librairies).

(*) Signalons aussi La terre entre nos mains, de Thomas Pesquet, chez Flammarion (2022). En feuilletant ce beau livre, constitué des meilleures photos prises de l’espace par l’astronaute, il sera difficile de ne pas voir « la fragilité de la Terre et l’absolue nécessité de la protéger ». Les droits d’auteur sont reversés aux Restos du Coeur.

La bataille

Sylvain Tesson, « La bataille », Le téléphérique, Gallimard, 2014 (Folio à 2 €)

Par Catherine Chahnazarian

— Dis-lui d’aller se faire foutre.
— Bien, Votre Altesse…
— Caulaincourt ?
— Sire ?
— Ajoute que je ferai des brochettes avec ses couilles.
— Oui, Sire.

Voilà comment commence « La bataille », ma préférée des six courtes nouvelles publiées sous le titre Le téléphérique.

Celui qui s’exprime aussi clairement, c’est Pavel Soldatov, un Russe des années 2010. Mais qui est ce Caulaincourt, alors ? Je vous laisse le découvrir… Vous verrez qu’on est dans l’Histoire, et surtout dans le burlesque.

La fluidité du style de Tesson n’est pas pour rien dans le plaisir qu’on prend à le lire, mais aussi le texte, qui déroute d’abord, réserve une surprise, s’éclaire alors et se développe avec un humour léger à la française, vif et coloré, cavalier, s’emballant comme un cheval au galop.

Et, vu ce qui se passe dans le monde, on peut prendre cette petite farce pour un joli clin d’œil à l’actualité !

J’ai adoré.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Liens : Le téléphérique, c’est-à-dire le Folio à 2 euros. Le recueil complet, S’abandonner à vivre, en « Blanche » chez Gallimard et en Folio. Toutes nos critiques de Tesson (via le classement par auteur). Notre article sur Le téléphérique.

Le téléphérique

Sylvain Tesson, Le téléphérique, Gallimard, 2014 (Folio à 2 €)
(Les six courtes nouvelles qui composent ce petit volume sont extraites du recueil S’abandonner à vivre.)

— Catherine Chahnazarian

Outre « La bataille » (que j’ai adorée et critiquée ici), deux autres textes de ce volume amusant et bon marché se passent en Russie : « La ligne » et « L’ermite ».

« L’ermite » est une savoureuse nouvelle dans laquelle on voit un homme perdre la raison de façon très cocasse, et dans laquelle le narrateur jette sur les Russes un regard ethnologique pour le moins original. On sent qu’il y a du vécu là-dessous. C’est sans doute dans ce texte qu’apparaît avec le plus de clarté le goût prononcé de Sylvain Tesson pour la découverte de contrées lointaines et de leurs cultures, dont il parle avec l’humour et la franchise de celui qui assume qui il est sans se prendre au sérieux voire avec auto-dérision, ainsi que les opinions qu’il s’est forgées.

Dans « La ligne », deux hommes s’infligent une randonnée dans la neige. Je ne peux pas vous dire pourquoi, mais ce n’est pas parce qu’ils ont « les flics au cul ».

« Le téléphérique » qui donne son titre au recueil et qui se passe à Zermatt (Suisse), commence avec une femme qui prépare son réveillon de Noël en écoutant des yodeleurs tyroliens, « ces chanteurs en short de cuir [qui ont] réussi l’exploit de traduire en musique la dégoulinade de la crème » !

Dans « La lettre » un Réunionnais facteur à Paris nous apprend ce que c’est vraiment qu’une lettre. On ne rit pas avec ces choses-là ! Enfin, si, un peu quand même.

« Le barrage » est un peu différente. Le narrateur voyage en Chine avec son épouse et se retrouve devant un paysage extraordinaire — qui devait être merveilleux quand il était ordinaire.

Six très agréables récréations. Et un peu plus que cela.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Liens : Le téléphérique, c’est-à-dire le Folio à 2 euros. Le recueil complet, S’abandonner à vivre, en « Blanche » chez Gallimard et en Folio. Toutes nos critiques de Tesson (via le classement par auteur). Notre article sur « La bataille ».

V13

Emmanuel Carrère, V13, P.O.L., 2022

— Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

Marie-Hélène :

Pour L’Obs, Emmanuel Carrère a accepté la lourde mission de chroniquer au fil de l’eau le démesuré procès des attentats du vendredi 13 novembre 2015 – le fameux « V13 » – et son interminable défilé de parties civiles avec leur litanie de scènes d’horreur et de souvenirs traumatiques ; ses comptes-rendus minutieux et parfois soporifiques des enquêtes policières belge et française avec leurs échecs et leurs réussites ; ses interrogatoires se heurtant tantôt au silence, tantôt au déni voire au mensonge ; ses plaidoiries de l’accusation et de la défense, enfin, en double et contradictoire résumé de l’ensemble. De ce qui aurait pu n’être que la description recouverte d’un vernis littéraire d’une procédure au long court – nécessaire, sans doute, mais un peu fastidieuse –, Emmanuel Carrère a fait une œuvre essentielle. N’hésitant pas à partager ses doutes et ses angoisses, ses moments d’ennui et d’intense émotion, il a fait bien plus que décrire ce à quoi il assistait. Il a trouvé les mots – et par ses mots, les images – pour donner de l’humanité à ce qui se déroulait dans cette salle et, par-delà, à ce qui s’est passé ce soir-là. Et lorsque les plaidoiries des avocats, accusation et défense, parviennent à tour de rôle à faire changer le regard sur l’une ou l’autre des personnes enfermées dans le box, la machine judiciaire prend tout son sens. Car si personne ne saura jamais l’entière vérité sur les faits commis par chaque prévenu, ce temps extraordinairement long pendant lequel tout le monde sans exception a pu s’exprimer permet de toucher du doigt l’idée de Justice et c’est le grand mérite des chroniques d’Emmanuel Carrère de nous l’avoir fait ressentir.

Réunies dans le livre V13, leur force sera sans nul doute intacte.

Catherine :

Oui, tout cela est intact dans le livre, augmenté pour environ un tiers de notes qui n’avaient pas trouvé place dans les chroniques de L’Obs. Ainsi assemblés dans un même volume, ces textes retracent avec une densité bouleversante cet impressionnant procès tel qu’un observateur désintéressé pouvait le vivre. Désintéressé en ce sens qu’Emmanuel Carrère n’a pas été victime des attentats ; qu’il n’y allait pas à charge, pour voir punis les accusés ; que tant son intelligence que son cœur étaient ouverts à ce qui se produirait, à recevoir les témoignages et les débats. C’est cette attitude, le professionnalisme du journaliste en lui, le talent de l’auteur, aussi, qui ont permis un regard et une réflexion aussi intéressants. La plupart d’entre nous avons suivi le procès en nous informant de manière classique, mais le livre d’Emmanuel Carrère lui donne une autre dimension. Il permet de mieux écouter les témoignages des victimes, de mieux appréhender la personnalité des accusés, de réfléchir à la justice alors que le choc des attentats avait été si grand qu’il était difficile d’entendre leurs mobiles, d’accepter même de donner la parole aux (présumés) responsables.

Les chapitres, étant issus de chroniques, ont chacun son angle d’attaque, son originalité et sa chute, ce qui les rend tous forts. L’ensemble est formidable.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez P.O.L. ; dans L’Obs ; un article du Point (prix Aujourd’hui pour V13).

La place

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 3e épisode

Annie Ernaux, La place, Gallimard, 1984

— Par Catherine Chahnazarian

La place, c’est celle d’Annie dans sa famille quand elle est enfant puis jeune fille et enfin adulte, mariée et embourgeoisée. Le roman, biographique donc, décrit des parents modestes et travailleurs, l’école qui émancipe, un papa fier de l’instruction de sa fille, puis le lien qui se distend, les vies si différentes des uns et de l’autre, la difficulté d’être encore parents et fille, et l’immense tristesse de constater le gouffre creusé.

J’avais adoré cette oeuvre sociologique, historique, intelligente, sensible, sincère ; le style dépouillé, direct, allant droit aux êtres. Les lieux et les personnages m’ont assez marquée pour que je me souvienne encore des représentations que je m’en étais faites, iI y a pourtant de nombreuses années.

Mais j’avoue qu’après cela, les autres Ernaux que j’ai essayés m’ont paru sans intérêt, légers, répétitifs. Notamment par cette démarche consistant à passer par soi pour parler de l’amour ou du monde. Je suis donc très ambivalente à l’égard de ce Nobel 2022. Mais La place mérite une reconnaissance internationale.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur ; en Folio ; tous nos articles sur Annie Ernaux sont renseignés à la page E de notre classement par auteur.

Je chante et la montagne danse

Irene Solà, Je chante et la montagne danse, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Cette histoire, très forte et très originale, se déroule dans les Pyrénées espagnoles, près de la frontière française, dans une de ces montagnes par lesquelles les républicains, soldats et civils, sont passés pour fuir les franquistes. Quand commence le roman, le pays est marqué par ce passé récent. Il est aussi imprégné de croyances ancestrales. Et on ne peut pas être sûr que ce soit un roman : c’est d’abord un morceau de poésie, un peu mystérieux, puis un autre ; et chaque chapitre fait entendre une autre voix, sans qu’on puisse jamais prévoir laquelle car tout est possible sous la plume d’Irene Solà. Mais, progressivement, le dessin se forme d’un village avec quelques maisons isolées, des familles, la vie et la mort qui les ampute et les agrandit. Et l’air pur, l’eau vive, la forêt vivante font négliger le temps qui passe car tout cela semble ne pas pouvoir se poser sur du temps — jusqu’à ce qu’une télévision ou une voiture rappellent que c’était à peine hier et, à la fin, c’est même aujourd’hui.

Un roman d’une originalité et d’une poésie folles. Dont il ne faut pas lire la quatrième de couverture si l’on veut profiter des inattendus, avancer soi-même pas à pas dans la montagne et dans le temps. À lire en version originale si l’on maîtrise à la fois le castillan et le catalan. Mais la traduction française est formidable.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Edmond Raillard.

Lien : chez l’éditeur.

Sans loi ni maître

Arturo Pérez-Reverte, Sans loi ni maître, Seuil, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Negro est un dur. Il a d’ailleurs le cerveau un peu fêlé à force de combats. C’est à l’Abreuvoir, où il retrouve ses copains, qu’Agilulfo (un philosophe dont la devise favorite est Aboie sur toi-même) lui apprend que Teo et Boris le Beau ont disparu. Et on sent bien que Negro, comme un vieux flic qui malgré sa lassitude doit sauver la victime et l’innocent, va intervenir pour tirer ça au clair. Ce gros chien musculeux et expérimenté va reprendre du service, et ça n’aura rien de romantique.

C’est lui qui raconte, c’est donc lui qui présente tous les personnages, chiens divers et variés qui à la fois nous ressemblent et voient les choses de leur point de vue. C’est Negro qui déroule les événements en ménageant juste ce qu’il faut de suspense et d’indices dramatiques, menaçant de plus en plus la légèreté avec laquelle on avait entamé la lecture. Car, sous les standards de série B qui nous font sourire, on sent bien que l’auteur a été reporter de guerre. Il a des choses à dire sur la cruauté humaine, les combattants, les traumas et la vengeance.

Ce roman, réussi malgré quelques petites maladresses sans gravité, se lit d’une traite.

Catégorie : Littérature étrangère (Espagne). Traduction : Gabriel Iaculli.

Lien : chez l’éditeur.

Les femmes du North End

Katherena Vermette, Les femmes du North End, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Des Indiens ont quitté leurs réserves et se sont installés en ville. Autochtones ou métis, ils portent une carte les identifiant comme tels, ce qui leur assure certains droits mais ne leur garantit pas la paix. L’ordinaire des personnages de cette histoire est partagé entre des amitiés et des liens familiaux très forts, et des conditions de vie pas toujours très confortables, avec les effets en chaîne que l’on connaît : un malheur, la drogue, la délinquance, et plus de malheurs.

Le roman de Katherena Vermette, en développant une intrigue en partie policière (un événement, une enquête), nous plonge dans une ambiance singulière et dépaysante – pour nous qui ne sommes pas Canadiens –, mais universelle : ce que c’est qu’être une femme dans un monde dur, la nécessité de supporter les violences, la méfiance envers les hommes, la difficulté d’échapper à sa condition.

Les chapitres adoptent à tour de rôle le point de vue des différents personnages (essentiellement des femmes mais pas seulement), chacun délivrant sa part de l’histoire et la faisant avancer, et puisant de la force dans ses souvenirs. D’où d’intéressants flash-back grâce auxquels se reconstituent les liens familiaux et les amitiés de longue date, les accidents de vie expliquant les actions ou les réactions. Et si certaines sont prévisibles, dans les faits ou la psychologie des personnages, la tension dramatique ne faiblit pas et l’on est sans cesse plus désireux de savoir ce que l’autrice va faire de tous ces caractères dans les circonstances qu’elle a mises en place. La part policière participe de cette attente : à quoi le vieux et le jeune flic aboutiront-ils ? Les victimes pourront-elles se reconstruire ?

Un beau et habile roman sur les femmes, l’appartenance, la violence (sexuelle en particulier) et la puissance de l’amour intrafamilial.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Hélène Fournier.

Lien : chez l’éditeur.

Samouraï

Fabrice Caro, Samouraï, Gallimard (Sygne), 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Alan s’est fait larguer par Lisa et, depuis, un couple d’amis s’est mis en tête de lui trouver quelqu’un d’autre. Alan subit cela en n’étant pas, mais pas du tout intéressé. Lui, il voudrait – il essaie d’écrire un « roman sérieux ». Plein d’idées lui passent par la tête, inspirées des petits événements ou des pensées tortueuses qui se présentent à son esprit, mais Alan est un velléitaire, on le comprend tout de suite. Sa manière de se voir en écrivain célèbre, sans être capable d’écrire une ligne, est assez amusante, et l’intellectualité avec laquelle il évoque les démarches littéraires qui pourraient être les siennes n’est pas sans évoquer, avec une ironie bien agréable, une certaine prétention parfois désagréable.

Comme dans ses romans précédents, Fabrice Caro, écrit au « je » les méandres psychologiques d’un homme faible, apeuré, lâche, maladroit et globalement incapable. Incapable de se sentir bien en société, incapable de dire « non » quand il le voudrait, incapable de faire ce qu’on attend de lui, ni ce que lui-même attendrait de lui s’il parvenait à se fixer sur un projet. C’est assez intelligent et drôle pour faire un bon roman, mais c’est le troisième dans la même veine, employant exactement les mêmes ficelles (le quatrième peut-être, je n’ai pas lu Figurec). Exagérations, associations inattendues, détours et parenthèses destinés à cerner progressivement la personnalité et l’histoire de vie du personnage et à souligner cette pensée qui part dans tous les sens. Sans oublier ce comique de répétition que Caro manie si bien.

Le filon fonctionne donc, mais c’est tout de même un filon. Je ne m’identifie plus, je ne m’amuse plus assez. Je préférerais maintenant que Caro nous prouve qu’il sait faire autre chose.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos critiques des précédents romans : Le discours et Broadway.

Dans les brumes de Capelans

Olivier Norek, Dans les brumes de Capelans, Michel Lafon, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

Olivier Norek livre ici un excellent roman. Les vingt premières pages – qui constituent le prologue –, une saisissante affaire de disparition, laissent sidéré tant elles sont fortes et belles. L’esprit en éveil, les sens à vif, on se retrouve alors loin de la Métropole, dans un climat hostile, sur l’île de Saint-Pierre, au milieu de l’océan, dans une maison en bord de falaise. Et on a peur de tomber.

Chapitre après chapitre, on prend de plein fouet le suspense et la violence, cherchant ce qui relie les éléments qui s’accumulent, craignant parfois de comprendre, à la fois admiratif du style et impatient de tourner la prochaine page. Entre crime et protection, prédation et innocence, vérité et mensonge, dans un brouillard à couper au couteau, on suit le capitaine Coste, bourru, taiseux, désagréable au possible avec les uns, adorable voire imprudent avec les autres. Il oscille entre obéissance aux ordres et libre arbitre, penchant plutôt pour ce dernier lorsque l’auteur, redoutablement habile en imprévus, malmène son professionnalisme et sa sensibilité.

Mais Norek ne se contente pas de nous raconter une histoire ébouriffante : il nous ouvre le monde des flics de la police judiciaire, sordide (c’est un euphémisme), nécessitant pour le moins une intelligence affûtée et des nerfs d’acier. Il invente une intrigue mais il ne nous ment pas — un néo-naturalisme parfaitement maîtrisé. Remarquable. À dévorer.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; tous nos articles sur Olivier Norek sont accessibles depuis le classement alphabétique, ici.

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