L’outsider

Stephen King, L’outsider, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est parce qu’il fait huit cents pages qu’il n’y a pas moyen de lire d’une traite ce roman qui commence comme un policier et se transforme progressivement en thriller, tendance fantastique.

Pour l’inspecteur Ralph Anderson, un homme ne peut pas être à deux endroits à la fois. Pour moi non plus. Et j’ai peut-être été d’autant plus scotchée à l’intrigue que j’attendais avec avidité une solution rationnelle. Stephen King sait s’adresser aux incrédules : le roman plonge le lecteur dans un univers d’un réalisme étonnant. Les décors et des allusions à l’actualité placent l’enquête dans un contexte très situé, dans lequel on se retrouve, même si l’on n’est pas américain. Les personnages sont formidables, tous différents, crédibles, humains, eux-mêmes. Ce qui leur arrive est traité par eux – à une exception près – avec la rationalité que des personnes ordinaires y mettent forcément. Et comme tout ce qui rend progressivement l’affaire plus complexe, les personnages plus tendus, l’enquête plus délirante, empêche le lecteur de prévoir quoi que ce soit et de s’endormir sur son livre, L’outsider est palpitant du début au dénouement, qu’on aime ou pas le fantastique.

Stephen King, qui a une cinquantaine de romans à son actif et quelques excellentes nouvelles, reste capable de livrer des textes de grande qualité. Celui-ci ne dément vraiment pas sa réputation : il est très bon, intelligent et spirituel. Mon seul regret réside dans cette solution du fantastique, que je trouve de facilité pour un auteur d’une telle inspiration et d’un tel talent, en particulier dans ce roman-ci. Mais c’est affaire de goûts personnels et – j’y insiste – j’ai vraiment beaucoup aimé L’outsider.

Certains chapitres sont des petits bijoux : une scène de rue au cours de laquelle quelques personnes tentent de gravir un escalier dans une bousculade ; un suicide, à la fois dramatique et cocasse, écrit sans aucun irrespect pourtant ; une fusillade qui vous donne très envie de courir aux abris !

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Là où chantent les écrevisses

Delia Owens, Là où chantent les écrevisses, Seuil, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Le marais, les oiseaux et l’océan tumultueux des rives de Caroline du Nord constituent non seulement le décor mais le point d’appui essentiel de cet excellent roman. Les lagunes, la boue, les plages, les hautes herbes, les pinèdes et les forêts de chênes, les coquillages, les hérons, les goélands, la nature, enfin, y façonne les personnages, en particulier l’héroïne, Kya, six ans au début du livre. L’auteure harmonise avec un talent spectaculaire une approche documentaire, sa connaissance des hommes, un bon sens de la littérature et, notamment, du suspense. Car deux fils narratifs se déroulent et vont se rejoindre : Kya est enfant, grandit tant bien que mal, devient une femme… et le shérif de la petite ville proche de chez elle enquête sur une mort suspecte.

On pourrait être tenté, par moment, de reprocher à Delia Owens des passages lisses, trop beaux, d’un romantisme à l’américaine qui se nourrit de bons sentiments et qui veut que les tensions s’apaisent à la fin. Mais, loin d’être mièvres, chacun de ces passages est assorti d’un sentiment de danger ou d’une laideur sous-jacente qui grignote le beau, et plusieurs événements ramènent l’héroïne – et le lecteur – à d’autres états d’âme. Sur fond d’ostracisme envers les pauvres et de racisme contre les Noirs, l’auteure joue avec nos peurs fondamentales, celles de l’abandon, de la violence et de la mort. Et elle joue avec nos nerfs aussi bien qu’avec nos hypothèses d’explication, de suite ou de résolution.

J’ai adoré. Pour l’ambiance des marais, imprévue, saisissante, qui nous aspire en elle. Pour ce personnage de Kya, terriblement identificatoire. Pour l’affaire policière, ses rebondissements et son issue.

Prévoir une boîte de mouchoirs.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Marc Amfreville.

Liens : chez l’éditeur.

Au 5e étage de la faculté de droit

Christos Markogiannakis, Au 5e étage de la faculté de droit, Albin Michel, 2018 (disponible au Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Au département de criminologie de l’université d’Athènes, il fait bien noir dans le couloir…

Le capitaine Markou, qui enquête sur un double meurtre, est dans son élément : il a fait son Master de criminologie dans cette université, au 5e étage de la faculté de droit où les faits se sont produits. Et auprès de qui enquêter sinon de l’équipe professorale qu’il a connue, dont les bureaux donnent dans ce couloir ? (Et dont le métier est précisément d’étudier le crime, de jongler avec mobiles, preuves et alibis, psychologie des criminels et techniques de police.)

Peu axée sur les expertises scientifiques, l’enquête de Markou va surtout reposer sur des interrogatoires, recroisant des témoignages pour tenter de démêler l’écheveau des amitiés et des inimitiés, des secrets et des mensonges. Dans les derniers chapitres, il nous fera une démonstration finale à la Poirot – dont il s’étonne lui-même d’en arriver là ! Et comme les protagonistes, le lecteur est obligé de l’écouter pour comprendre le pourquoi du comment du qu’est-ce, car ce récit, bien mené, comportant parfois des chapitres inattendus, un peu déroutants et relançant l’intérêt, nous tire vers le dénouement comme par le bras, sans nous lâcher.

L’auteur aussi est dans son élément : criminologue, il a étudié à Paris et… à Athènes. Le réalisme en est aussi amusant (surtout si on a fait des études universitaires) que saisissant. C’est peut-être un peu bavard à la fin pour faire durer le suspense — mais je pinaille.

Bonne pioche.

Catégorie : Policiers et thrillers (Grèce). Traduction : Anne-Laure Brisac.

Liens : chez Albin Michel ; au Livre de Poche.

Un dernier pas de danse

Anabelle Read, Un dernier pas de danse, Nouvelles plumes, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune femme au caractère déterminé se voit confrontée à une série d’événements dont elle veut d’abord croire qu’il s’agit d’accidents ou de broutilles sans importance. Et pourtant…  Autour d’elle, pour une raison que je vous laisse découvrir, plusieurs flics, new-yorkais et français, dont un homme grand, fort et terriblement sexy… Eh oui ! Le lecteur – la lectrice – va fondre et trembler !

J’ai hésité à chroniquer ce roman policier. Il n’est vraiment pas mauvais mais il bascule de temps en temps dans le style romance qui n’est ni ma tasse de thé, loin s’en faut, ni a priori celle des abonnés des Yeux dans les livres. J’ai pourtant envie de donner un petit coup de pouce à cette auteure dont c’est le premier roman. Car si, pour moi, il manque à cet ouvrage quelque chose qui relèverait de connaissances littéraires un peu plus fines, et humaines aussi (car la psychologie des personnages et leurs réactions aux événements sont assez simples), Anabelle Read a des qualités de bonne romancière : des facilités d’écriture, de l’inspiration, un bon sens de la construction et du suspense, un certain perfectionnisme.

Un dernier pas de danse est une oeuvre agréable à lire pour se distraire si l’on n’est pas spécialement amateur de grande littérature avec un grand G et un grand L – et on n’est pas obligé de l’être.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur, mais attention que cette page en dit trop sur le livre, comme la 4e de couverture qui en est la reproduction !

Un fils parfait

Mathieu Menegaux, Un fils parfait, Grasset & Fasquelle, 2017 (existe en Points)

Par Catherine Chahnazarian.

Sur un ton vif, enlevé, Daphné écrit à sa belle-mère pour lui donner sa version de l’histoire qu’Élise ne connaît qu’à travers les dires de son « fils parfait », sa traduction des événements. Elle explique ce que Maxime est réellement. Elle raconte tout : la surprise, la négation, le doute, la rage, l’écroulement du monde, l’injustice. Est-il vraisemblable qu’Élise ait la curiosité et surtout le courage de lire cette longue lettre dans laquelle la monstruosité progresse irrémédiablement ?  Ça n’a pas d’importance. Pour Daphné, la narratrice, la vérité doit être dite. Toute la vérité. Et nous, lecteurs, nous sommes pris par ce récit habile, réaliste, affolant, nous ressentons la sincérité et l’angoisse d’une mère qui va devoir protéger ses deux petites filles.

Avant d’en entamer la lecture, mieux vaut peut-être être averti que ce très bon roman – inspiré d’une histoire vraie – parle de l’inceste.

La première moitié du livre, psychologique, met en place la périlleuse situation de cette femme qui croyait avoir épousé un homme merveilleux. Daphné dit sa naïveté, son aveuglement, sa culpabilité bien sûr, le basculement du bonheur dans l’horreur. La seconde moitié est celle du combat, de l’insuffisance des lois de la République, des erreurs commises, des apparences trompeuses, des scandaleuses complaisances. Militantes, ces quelque quatre-vingts pages inquiètent, écœurent – et passionnent parce qu’il s’agit tout de même d’un roman. Mais la mise en forme romanesque s’efface le plus souvent, et nous oblige à penser à toutes les Daphné, aux Claire, aux Lucie et aux autres.

Catégorie : Littérature française.

Liens : le roman chez Grasset ; l’auteur aux éditions Points.

Dis, c’est quoi la démocratie ?

Vincent de Coorebyter, Dis, c’est quoi la démocratie ?, Renaissance du Livre, 2020

Par Catherine Chahnazarian.

Est-ce que mon vote sert à quelque chose ? Pouvons-nous obliger nos représentants à nous rendre des comptes ? Qu’est-ce que le tirage au sort ? Peut-on réclamer la démission d’un président élu quand on est mécontent ?…

Dans un tout autre registre que Jean-Claude Kaufmann dont François Lechat nous a parlé récemment, le philosophe et politologue belge Vincent de Coorebyter explique la démocratie à travers les questions qu’elle pose actuellement – les questions que pose un candide à un expert qui, d’une idée à l’autre, décortique le concept de démocratie sans reprendre le B-A-BA traditionnel et scolaire auquel on pourrait s’attendre. Et ce candide n’est pas un innocent ; il est déterminé, et ses questions vont toujours dans un sens précis : comment, malgré des écueils, des limites et des défauts, la démocratie peut-elle être aussi démocratique que possible ?

Le jeu de questions/réponses, qui est le principe premier de la collection, est si fluide et efficace que l’ouvrage peut se lire d’une traite. À la fois sans simplisme et sans complications, ces 80 pages s’adressent à tous, adultes aussi bien qu’ados, et autant aux Français qu’aux Belges. Voilà une bonne occasion de comparer les deux systèmes politiques et, peut-être, de mieux comprendre les phénomènes électoraux qui se produisent dans des pays voisins ou plus lointains ; de comprendre sur quels écueils butent les gilets jaunes les plus radicaux ; de comprendre ou confirmer ses propres attentes, déceptions et espoirs.

Limpide et éclairant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi Malaise dans la démocratie (J.-P. Le Goff), L’archipel français (J. Fourquet), La fin de la démocratie (J.-C. Kaufmann). Lire également Deux figures de l’individualisme de Vincent de Coorebyter.

Élevez le niveau !

Mary Higgins Clark

Par Catherine Chahnazarian.

Paix à son âme, mais lisez autre chose. J’ai acheté un Mary Higgins Clark en partant en vacances pour en avoir lu au moins un dans ma vie et pour me distraire dans le train. Dernière danse (2018). C’était encore pire que ce à quoi je m’attendais. Ce livre, écrit sans style au point qu’il aurait pu être l’ouvrage de n’importe qui, se déroule dans une petite ville des Etats-Unis dont on n’apprend rien et qui ne nous apprend rien sur l’Amérique ou les Américains ; les personnages sont insignifiants ; le meurtre qui a été commis n’a rien pour nous toucher ; et le bon se mariera avec la gentille à la fin. Difficile de faire plus léger et stéréotypé. Même le suspense est relatif, car on comprend qui est l’assassin vers la moitié du livre (si on lit vraiment sans réfléchir) : il est grand et séduisant mais il met mal à l’aise, et il sera arrêté à la fin. Voilà, vous savez tout.

Une dame rencontrée dans le train au retour de ces vacances, et qui m’avait vue jeter le livre dans une poubelle sans états d’âme, me disait son amertume devant les choix offerts en gare pour se divertir pendant le voyage : nombre de ces romans lui sont tombés des mains alors que « Je ne suis pas une grande lectrice et je lis juste pour passer le temps. » (Lisez Robert Harris ou l’un des auteurs recommandés sur Les yeux dans les livres !) Une autre, intervenant dans la conversation, était bien d’accord avec nous : elle avait feuilleté en kiosque un roman à l’eau de rose comme elle croyait « qu’on avait cessé d’en écrire après la première Guerre Mondiale ».

Alors nous lançons un vibrant appel aux responsables des points presse des gares de France : par pitié, élevez le niveau !

Catégorie : Policiers et thrillers, Stylo-trottoir.

L’effet miroir et La face cachée

Vincent Rémont, L’effet miroir et La face cachée, Vincent Rémont, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Un petit extra, sur ce blog où nous ne critiquons en principe que des livres qui ont trouvé (un vrai) éditeur ; bien que L’effet miroir ait d’abord été publié chez Incartades avant d’être partiellement réécrit et réédité par l’auteur. Petit extra pour ces deux polars qui forment une suite et tiennent la comparaison avec nombre de romans grand-public en vente dans les supermarchés (ceux-ci se commandent directement à Vincent Rémont).

Xavier, qui a l’ambition de devenir écrivain, achète une vieille machine à écrire Underwood. Mais celle-ci lui joue le mauvais tour de le transporter dans la peau de quelqu’un d’autre… et ce n’est pas un cadeau.

Il ne manque à cette histoire que la relecture d’un bon éditeur, qui aurait pu faire couper quelques petites répétitions dues à la structure à plusieurs voix, structure efficace qui ménage des suspenses réussis et permet d’introduire progressivement des personnages qui ont leur épaisseur. Ajoutons que l’écriture se tient : homogène et efficace elle aussi, au service de l’histoire.

Ce n’est pas une découverte extraordinaire mais, je le rappelle, de la veine des polars grand-public, adaptés à ces moments de détente où l’on se laisse glisser dans la peau d’un personnage, dans la peau… d’un autre.

Catégorie : Policiers et thrillers. Extras.

Liens : le blog de l’auteur.

Congo

Éric Vuillard, Congo, Actes Sud, 2012 (disponible en Babel)

Par Catherine Chahnazarian.

Ce court livre est à peu de choses près une suite de portraits. On n’avait pas besoin d’un nouveau livre d’histoire (il y en a plein), ni que ce soit un roman : en la matière, tenter d’être objectif c’est risquer de ne pas dénoncer avec assez de force ; être romanesque c’est risquer de ne pas être cru. Alors Vuillard s’exprime à travers une série de portraits, issus d’une documentation notamment photographique : « Si je veux mettre à côté de ces géographes en habit un nègre du Congo (…) qui peut m’en empêcher ?» (p. 70). Il évoque la Conférence de Berlin (1884-1885) où des messieurs aux mains propres ont scellé le destin du Congo sous prétexte de libre-échange ; il décrit Chodron de Courcel, Malet, Léopold II, Stanley, Lemaire, Fiévez. On passe du cynisme à la folie et au sang. C’est que Vuillard éprouve un besoin irrépressible de dire le mal qui a été fait là-bas. C’est pourquoi son style, pourtant fluide et poétique, sait aussi être incisif, clair et net. Bien sûr, comme tout coup de gueule, ce texte échappe à la perfection des grands écrits. La fin, un peu déjantée, et certaines métaphores filées qui exigent une lecture attentive, ne doivent pourtant pas balayer la saine révolte qui est, à mon sens, ce qu’il faut retenir : « Bien sûr, un nom, ce n’est pas grand-chose, c’est tout petit un nom, plus petit encore qu’un visage, et si fragile ! Oui, ce n’est rien du tout un nom de petit garçon, et Yoka, à qui les hommes de Fiévez et la loi de Fiévez ont coupé la main, il se tient devant nous, le visage fermé, et par un petit trou son âme nous regarde. Dieu que ça fait mal une âme ! Que c’est petit et violent ! » (p. 72).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Hommage à Philippe Carrese

Hommage à Philippe CARRESE

Par Catherine Chahnazarian, avec la collaboration de Jacques Dupont-Duquesne.

Un jour, Jacques m’a dit : « Il y a un réalisateur de France 3 qui écrit des polars, tu devrais essayer. Il prétend qu’il écrit des séries B, et il assume, mais il s’est fait une sacrée réputation à Marseille. »

Ma curiosité était piquée : je me suis procuré Une petite bière, pour la route, qui venait de sortir. Comme ça m’a amusée, j’ai poursuivi avec Le bal des cagoles, que j’ai juste adoré et qui avait reçu le prix SNCF du Polar. Et dans la foulée, j’ai lu Conduite accompagnée, qui ne peut que parler aux jeunes qui apprennent à conduire, aux parents de ces derniers, aux moniteurs d’auto-école et à tous ceux qui empruntent régulièrement les grands boulevards marseillais. Ces trois opus, publiés au Fleuve Noir en 2000 et 2002, sont restés mes préférés. Ce n’était pas difficile de trouver un Carrese : il y a en avait dans toutes les librairies de la région. Quand on débarquait à Marseille ça aidait à se familiariser avec les personnages typiques de cette ville haute en couleurs, de comprendre la philosophie de la « cagole » [1]  et du « cake », et d’apprendre les expressions qui vont avec, comme le célèbre « on craint dégun » [2].

Dans la même veine, Philippe Carrese avait écrit un Petit lexique de ma-belle-Provence-que-j’aime, avec son ami Jean-Pierre Cassely : « Le premier Guide-Lexique foncièrement stupide, inutilement cruel et d’une mauvaise foi absolue sur la Provence » (Jeanne Laffitte, 1996, disponible en réédition numérique FeniXX). Vous voyez le personnage…

Mais il n’a pas fait qu’en rire. En 2006, il a poussé un coup de gueule intitulé « J’ai plus envie », qui traduisait – faut-il en parler à l’imparfait ? – qui traduisait si bien le malaise ressenti par de nombreux Marseillais qu’il a fait le buzz.

Puis, désireux de passer à autre chose, Philippe a écrit Enclave (Plon, 2009), un roman sérieux sur le pouvoir et la tentation totalitaire.

En 1945, les Allemands abandonnent le camp de Medved, au nord des Carpates, en Slovaquie. Les prisonniers… prisonniers de cette enclave entre une rivière et des montagnes infranchissables, décident de s’organiser en république. Le récit se développe à travers le regard d’un jeune garçon qui tient une sorte de journal de cette société dans laquelle, bien sûr, le pouvoir va faire ses ravages. L’écriture simple de Philippe Carrese, tout à fait sans prétention, met à la portée de tous un récit humainement puissant qui s’appuie avec intelligence sur l’Histoire. Lire la suite « Hommage à Philippe Carrese »

Hommage à Robert Harris

Hommage à Robert Harris

Par Catherine Chahnazarian.

« Tous mes livres sont sur le pouvoir », dit Robert Harris (2019). C’est pourquoi on y trouve toujours l’ambition, la vanité, le courage, la lâcheté, le secret, le mensonge, l’admiration, la peur et quelques autres ingrédients qui font mouche. Robert Harris sait nous parler de choses qui font partie de nous : il sait s’adresser à notre culture, pas celle qu’on étale mais celle qui nous a façonnés. Dans ses histoires, il y a l’Histoire, et la nature humaine, la nôtre et celle de ses personnages, qu’on ne peut mettre à distance, qu’on découvre, qu’on vit et qui laissent des traces en nous comme si on les avait croisés. Il nous emmène aussi bien dans la Rome antique (avec Pompéï et la trilogie autour de Cicéron : Imperium, Conspirata, Dictator) que dans l’Allemagne nazie (Fatherland Munich), l’Amérique et l’Angleterre politiques récentes (L’homme de l’ombre), la France de l’Affaire Dreyfus (D.) ou le Vatican (Conclave).

Tous ses romans sont des thrillers, dans lesquels Robert Harris mêle avec une habileté déconcertante les personnages historiques et fictionnels, les lieux et les faits historiques et imaginaires. Journaliste en pratique et historien dans l’âme, il pose sur les événements un regard bien à lui, respectueux des vérités et libre face à elles. Je suis admirative de sa grande culture sans forfanterie, de son style sans effets ostentatoires, de son sens aigu de la littérature – par opposition aux auteurs qui ne sont que mots, aux romans qui ne sont que ficelles, à ceux qu’on a envie de lâcher en route et à ceux qu’on oublie aussitôt.

Certains, un peu moins aboutis, ne sont plus disponibles que d’occasion (Enigma, Archange), mais ses autres livres sont disponibles en français chez Plon dans les remarquables traductions de Nathalie Zimmermann.

J’aurais du mal à dire lequel je préfère : Conclave, peut-être, que je trouve presque parfait ; D., que j’ai adoré ; Fatherland, qui est une idée géniale et rudement bien menée ; la trilogie sur Cicéron, qui m’a fait voyager dans le temps et l’espace…

       

Un nouvel opus vient de sortir en anglais : The second sleep (septembre 2019). J’attends avec impatience sa traduction française. Je vous ferai une critique, pour sûr.

Robert Harris a 62 ans. Il a travaillé à la BBC et pour différents journaux anglais. Il vit en Angleterre.

Catégories : Policiers et thrillers (Grande-Bretagne) ; Extras.

Liens : Robert Harris chez Penguin, son éditeur anglais, et chez Plon. Plusieurs de ses romans ont été chroniqués sur Les yeux dans les livres ; ils sont accessibles depuis le classement par auteurs. Et voici un bon article assez récent du Guardian, pour ceux qui lisent l’anglais.

13 à table (hiver 2019-2020)

Les Restos du Coeur, 13 à table, Pocket, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Dans « Dorothée », de Michel Bussi, un vendeur de chez Renault fait plus de quatre heures de route au volant d’une voiture formidable – mais avec une enquiquineuse de première. Oserais-je dire qu’il m’a embarquée ?

Chelly s’est arrêtée dans une station-service de nuit pour prendre un café. Pourquoi est-elle là ? C’est ce qu’Adeline Dieudonné nous raconte dans une excellente nouvelle éponyme, soignée et très aboutie, qui donne envie de lire ses romans.

« Le regard de la Méduse », d’Eric Giacometti et Jacques Ravenne, nous emmène à Florence où une touriste française traîne son adolescente de fille dans un musée. Et tout ce qui intéresse Chloé, c’est de faire des selfies ! Surprenante et interpellante idée que l’argument, assez sophistiqué, de cette nouvelle. Très d’actualité. À débattre…

Et ceci n’est qu’un petit aperçu du recueil de cette année. Car, sans faillir à ce qui devient, heureusement et hélas, une tradition, dix-sept auteurs et tous ceux qui sont associés à cette édition offrent un recueil de nouvelles aux Restos du Coeur – cette fois autour du thème du voyage.

Philippe Besson, Françoise Bourdin, Michel Bussi, Adeline Dieudonné, François d’Epenoux, Éric Giacometti, Karine Giebel, Philippe Jaenada, Yasmina Khadra, Alexandra Lapierre, Agnès Martin-Lugand, Nicolas Mathieu, Véronique Ovaldé, Camille Pascal, Romain Puértolas, Jacques Ravenne et Leïla Slimani.

Une belle brochette. Brochette ? Manger ? 1 livre (à 5 euros à peine) = 4 repas offerts !

Catégorie : Nouvelles.

Liens : le livre sur Lisez.com ; Les Restos du Coeur.

Questions sur l’Encyclopédie

François-Marie Arouet dit Voltaire, Questions sur l’Encyclopédie, 1770-1772 (écriture), Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2019

Par Catherine Chahnazarian.

C’est grâce à la Voltaire Foundation, centre de recherche de l’université d’Oxford (Grande-Bretagne), que nous avons la chance de pouvoir découvrir cet inédit. Le manuscrit est fidèlement retranscrit et dûment annoté par des spécialistes : Nicholas Cronk, Christiane Mervaud et Gillian Pink. L’édition chez Robert Laffont coûte 34 euros, mais pour 1728 pages ! On en a pour son argent. D’autant que c’est un condensé de connaissances — dans le style typique de l’auteur : ironie, hyperboles et autres farces et attrapes destinées à faire réagir et réfléchir le lecteur.

La couverture n’est pas d’une grande originalité, mais ça pétarade dans tous les sens, et ça donne une bonne idée de l’état des connaissances de l’époque, comme de la puissance de travail, la force de curiosité, la volonté de transmettre aussi, qui habitaient Voltaire.

Pour les férus du maître, et pour tous ceux qui veulent dépasser Candide, mieux connaître les Lumières, en savoir plus sur le XVIIIe siècle, enrichir leurs connaissances littéraires, ou briller dans les salons ou les salles de classe.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; la Voltaire Foundation.

La petite conformiste

Ingrid Seyman, La petite conformiste, Philippe Rey, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Le titre de ce bon petit livre, attirant mais bien mal choisi, focalise sur sa première intention alors qu’il ne s’y réduit pas, loin s’en faut. La légèreté de ton et, il est vrai, des personnages qui peuvent d’abord paraître stéréotypés, laissent alors penser que l’on a compris, dès les premières pages, l’essentiel de la démarche : une petite fille trouve sa famille trop excentrique. Or l’auteure épaissit progressivement les caractères, déroule avec finesse le récit de l’enfance d’Esther, la narratrice, et multiplie intelligemment les propos. Dans un décor et une ambiance typiquement marseillais – ce qui n’enlève rien à la dimension générale du livre –, Esther subit, observe, pense, désire, ressent, décide, espère, apprend. Interpelée par la psychologie, les comportements, les styles de vie de sa mère, son père, ses grands-parents paternels et ses copines de classe, Esther jette sur sa famille et sur le monde un regard plein d’une attendrissante et truculente lucidité. L’auteure pose, avec juste ce qu’il faut d’humour, une intrigue réaliste sur un esprit de petite fille ; et elle termine puissamment, très puissamment.

Mieux vaut ne pas lire la quatrième de couverture, qui en dit trop, et s’emparer simplement de ce court roman (189 pages) qui se lit d’une traite avec un intérêt croissant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le manuscrit inachevé

Franck Thilliez, Le manuscrit inachevé, Fleuve noir, 2018 (disponible en Pocket)

Par Catherine Chahnazarian.

Une jeune fille dont les mèches blondes dépassent joliment de son bonnet de laine. Une maison isolée dans les dunes, près de Berk, battue par des vents rageurs chargés de sable. La chambre encombrée d’un petit hôtel où un flic visionne des images terribles. Des routes enneigées cernées de noires montagnes. Des chemins perdus dans des forêts hostiles. Le silence, la peur, les coups. Et puis tous ces moments où les personnages se prennent la tête entre leurs mains : Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Car, d’un côté, Vic, un flic au bord du désespoir, écoeuré, fatigué mais acharné et, d’un autre côté, Léane, la mère brisée d’une jeune fille disparue, mènent chacun une enquête qui nous entraîne dans le glauque, le gel et la violence, dans l’impossible, la folie, l’horreur.

Ce roman policier qui a tout du thriller psychologique est complexe – sans qu’on s’y perde car l’auteur sait rappeler les noms ou les lieux quand il le faut – et nous fait l’honneur de s’adresser à notre intelligence. Car nous, lecteurs, qui cherchons aussi à comprendre, les regardons tous deux avancer vers leur vérité sans savoir ce que l’autre a découvert ; nous qui pouvons recroiser leurs informations, nous faisons hypothèse sur hypothèse. Mais nous sommes pris au dépourvu à chaque nouvelle révélation. Les actions, les rebondissements se succèdent, nous gambergeons, mais nous sommes englués dans la complexité de l’affaire, dans la souffrance des enquêteurs, dans l’atmosphère visqueuse et glaciale qui ne quitte pas le livre un seul instant.

Je ne suis pas sûre qu’il était nécessaire d’enchâsser deux histoires de manuscrits inachevés à une intrigue qui se suffisait à elle-même, mais Franck Thilliez écrit de mieux en mieux et comme son inventivité, son sens de la construction et du rythme sont remarquables, il atteint un niveau qui lui fait bien mériter son succès.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : sur lisez.com.

Toute une vie et un soir

Anne Griffin, Toute une vie et un soir, Delcourt, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Sacré caractère, ce Maurice Hannigan. Accoudé au bar d’un hôtel, dans un coin de province irlandaise, il trinque, seul, à la santé de ceux qui ont compté dans sa vie, et il la raconte, sa vie, car à plus de quatre-vingts ans il est temps qu’il parle, qu’il dise ses chagrins, ses culpabilités, ses secrets. Il s’adresse à son fils Kevin, parti vivre aux États-Unis et qui n’est pas là pour entendre le récit de «toute une vie et [d’] un soir», ce soir déterminant où c’est nous qui recueillons le témoignage de Maurice. Il nous dit les rapports de force entre riches et pauvres dans l’Irlande d’avant-guerre, la grandeur et la décadence de la famille Dollard en particulier, et la revanche du petit paysan. Il nous dit ses amours, aussi, avec leurs bonheurs sans nom et leurs difficultés – toutes les formes d’amour : fraternel, amoureux, paternel… Et la mort, les fantômes, les blessures inguérissables.

Ce très beau roman est touchant au possible et de petits rebondissements relancent sans cesse l’intérêt psychologique. Il a en outre le mérite de se donner à lire sans prétention : il n’expose pas avec fierté une construction pourtant remarquable ; il déroule simplement son rythme parfait. C’est un bonheur – même si l’ensemble est dramatique, d’autant qu’une touche d’humour, qui fait partie intégrante du caractère du personnage, donne de la rondeur aux situations ou à ce qu’il en fait.

Une belle découverte.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Claire Desserrey.

Liens : chez l’éditeur.

L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça

Catherine Dufour, L’Histoire de France pour ceux qui n’aiment pas ça, Fayard, 2012 (disponible en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Tous sur le pont, embarqués avec Catherine Dufour sur son bateau de l’Histoire, bien accrochés au bastingage, nous observons cette mer tour à tour calme et démontée, et longeons la côte sur laquelle se déroulent les événements de l’An zéro à l’An 2000.

Prenons un exemple au hasard pour nous faire une idée de ce voyage :

Le jour de la bataille de Poitiers, personne ne parie un sol sur les Anglais. Ils sont bien moins nombreux que les Français : sept mille contre quinze mille. En plus, ils crèvent de faim. Terrifiés et affamés, ils proposent de rendre leur butin en échange d’un bon repas et offrent la paix en dessert. Mais Jean le Bon ricane grassement. Il envoie les émissaires anglais siffler sur la colline avec un petit bouquet d’églantines et se prépare au combat. Avant même que la bataille ne commence, ses deux généraux échangent des mots et vont bouder chacun de leur côté. Alors Jean le Bon lance l’assaut à leur place. N’écoutant que leur courage, ses soldats se précipitent. En sens inverse. Jean le Bon se retrouve donc tout seul face aux Anglais. Il se défend comme un beau diable, assisté par un de ses fils qui hurle : « Père ! Gardez-vous à gauche ! Père ! Gardez-vous à droite ! » Au terme d’un combat épique et ridicule, le roi est capturé. Bizarrement, cette gaffe monumentale vaut à Jean le Bon une réputation de courage chevaleresque. Et coûte les yeux de la tête à la France, qui doit payer sa rançon. Pour l’occasion, on invente une monnaie promise à un long avenir : le franc.

Ce petit livre de 295 pages – forcément un peu rapide – se lit donc comme un roman ! Amusement et instruction garantis.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur et en Livre de Poche.

Laurie

Stephen King, Laurie, Albin Michel, 2019

Par Catherine Chahnazarian.

Cette nouvelle de 41 pages, qui paraît d’abord innocente, vous plonge soudain dans la peur. Stephen King vous touche gentiment, il vous raconte une histoire sans prétention : blasé, vous vous dites que « Ouais, on sait bien que… C’est pas nouveau »; fleur bleue vous pensez « Comme il est mignon le petit chien ! »; enfin, vous êtes là, le chien roulé en boule à vos pieds, vous êtes presque endormi, juste un peu en alerte parce que vous savez qu’avec Stephen King il y a toujours du thriller dans l’air… Et puis paf ! Ça y est, vous tremblez.

Et comme elle est disponible gratuitement en PDF, la voilà, y a qu’à cliquer ici.

Évidemment, c’est un coup de pub pour tenter de vous faire acheter le dernier roman de S. King traduit chez Albin Michel. Mais on n’est pas obligés de se laisser faire et c’est un coup de pub qui fait passer un bon moment. Surtout que la traduction est excellente.

Catégorie : Nouvelles ; Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Délivrances

Toni Morrison, Délivrances, Babelio, 2015 (disponible en 10-18)

Par Catherine Chahnazarian.

Quand nait Lulu-Ann, c’est la surprise : elle est d’un noir… noir ! Et comme ses parents le sont beaucoup moins, ça pose problème. Mais Toni Morrison ne racontera pas les accusations de trahison et la séparation des parents, ce n’est pas cela qui l’intéresse. Par chapitres adoptant tour à tour les points de vue de l’héroïne, de sa mère, de sa meilleure amie, etc., l’auteure explore différentes facettes de la vie et de l’esprit de Lulu-Ann, renommée Bride parce que c’est plus chic ; et son récit déconstruit progressivement le personnage qu’elle avait dessiné rapidement, avec habileté, au tout début du livre. Chaque chapitre, ou presque, explorant les multiples définitions que peut prendre ce mot, fait le récit d’une délivrance. Dans un style parfaitement maîtrisé, sur un ton brut magnifique, sans lyrisme et sans sous-entendus inutiles, un de ces styles où chaque mot compte, Morrison aborde de manière très directe les thèmes du racisme, de la pauvreté, des violences faites aux enfants et de l’amour, celui qui nécessite d’être vrai. Et quand on est presque à la fin et qu’on se dit que voilà un happy end à l’américaine, un certain réalisme tragique revient au triple galop.

On sent de l’urgence dans ce livre qui va vite, de la vérité dans sa brutalité. On sent aussi la volonté de nous encourager à ne pas laisser gagner nos peurs et nos traumatismes – à travers le personnage de Bride et un beau personnage d’homme. Seul bémol : l’insistance mise à dénoncer les violences sexuelles faites aux enfants, comme si elles étaient monnaie courante. Lorsqu’un quatrième cas est révélé, c’en est trop pour un récit si intimiste. Mais c’est mon seul reproche.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Liens : Chez l’éditeur ; une interview de l’Express à l’occasion du Nobel (1993).

Tu aimes trop la littérature, elle te tuera

George Sand, Gustave Flaubert, Tu aimes trop la littérature, elle te tuera, correspondance, Le Passeur, 2018

Par Catherine Chahnazarian.

Amitié, admiration, plaisir réciproque de s’écrire et de se voir aussi souvent que possible, sentiments assumés, confiance : on envierait la qualité de cette relation-là ! Elle l’appelle son « vieux troubadour », il l’appelle « maître », ils parlent d’eux-mêmes à cœur ouvert, ils s’encouragent et se soutiennent, s’inquiètent l’un de l’autre…

Sand : Toi, cher, tu te promènes dans la neige, la nuit. Voilà qui pour une sortie exceptionnelle est assez fou et pourrait bien te rendre malade aussi. Ce n’est pas la lune, mais le soleil que je te conseillais, nous ne sommes pas des chouettes, que diable (p. 135).

… Ils discutent, sont souvent en désaccord, mais ils s’aiment. Leur correspondance est émaillée de grandes réflexions aussi bien que de petits récits du quotidien. Ils abordent toutes sortes de thèmes : la littérature et l’art, bien sûr, la politique aussi. On traverse avec eux des années agitées, comme celles de la guerre contre la Prusse.

Sand : Nous avons tous souffert par l’esprit plus qu’en aucun autre temps de notre vie et nous souffrirons toujours de cette blessure. Il est évident que l’instinct sauvage tend à prendre le dessus. Mais j’en crains un pire, c’est l’instinct égoïste et lâche ; c’est l’ignoble corruption des faux patriotes (…) (p. 376).

Avec le temps, cependant, Flaubert est de plus en plus torturé, de plus en plus misanthrope, tandis que Sand reste optimiste, sociable, ouverte. Elle va s’accrocher longtemps mais leur relation finira forcément par pâtir de ces différences.

Flaubert : Quelle bonne et charmante lettre que la vôtre ! maître adoré ! Il n’y a donc plus que vous, ma parole d’honneur !  je finis par le croire !  Un vent de bêtise et de folie souffle maintenant sur le monde. Ceux qui se tiennent debout fermes et droits sont rares (p. 273).

Cette correspondance donne très envie de lire ou relire les deux auteurs, surtout Georges Sand, toujours capable d’émerveillement, modeste, adorable.

Sand : Je travaille toujours ma pièce. Je ne sais pas du tout si elle vaut quelque chose et ne m’en tourmente point. On me le dira quand elle sera finie, et si elle ne paraît pas intéressante, je la remettrai au clou. Elle m’aura amusée six semaines. C’est le plus clair de notre affaire à nous autres (p. 548).

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur (édition de poche, 672 pages, 11,90 euros).

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