La France sous l’Occupation

Essais, Histoire
Par Daniel Kunstler

L’histoire de la France des années de guerre constitue un terrain propice à la simplification de la réalité, de toutes ses nuances. Cette histoire est indéniablement complexe et riche en conflits idéologiques, sociaux et politiques. Sans oublier les effets de la perte, pendant la Première Guerre, du quart de la population masculine en âge de jeune paternité. Certes, la simplification de l’histoire facilite son enseignement, mais trop souvent au prix de la primauté de la mythologie sur la vérité.

La France sous l’Occupation, de l’historien Julian Jackson s’oppose au détournement de la vérité de Vichy, de la collaboration et des imperfections de la Résistance par ceux qui préfèrent un récit plus facile à assimiler ou manipuler. Ce livre est érudit, magistral et, pour la majorité de ses quelque 800 pages dans l’édition française, fascinant.

Le placement dans leur contexte de Vichy, de la collaboration et même de l’antisémitisme ne les absout pas — bien au contraire. Qualifier Laval de personnage plus odieux ou Céline d’antisémite plus délirant que Pétain ne réhabilite aucunement ce dernier. De même, souligner la portée limitée et évoquer les rivalités internes de la Résistance ne remettent pas en cause l’héroïsme d’un Moulin ni, a fortiori, celui d’innombrables résistants anonymes. Et aussi épineux que de Gaulle ait pu être, pendant la guerre comme après, il a habilement fait face à la menace du chaos dans la foulée de la Libération.

Tout cela est exposé avec une grande maîtrise par Jackson, qui s’attache également à montrer comment l’hostilité envers la Troisième République, la colère contre le Front populaire, attisée par ceux qui craignaient la perte de leurs privilèges, la stratification de la société française, etc., ont préfiguré Vichy. Sans cela, comment aurait-il été possible d’imaginer un régime aussi absurde que celui de Vichy, pris au piège d’une contradiction insoluble entre sa velléité à incarner l’indépendance française et sa servilité face au conquérant nazi ? Peut-être Vichy fut-il moins une aberration qu’une conséquence prévisible du paysage politique confus des années 1930.

Ce livre importera surtout à ceux qui, comme moi, redoutent que le simplisme mène à l’oubli et l’ignorance. Mais son envergure demande qu’on s’arme d’un peu de patience, tant l’analyse de Jackson se développe en profondeur avec une profusion de détails et d’acteurs. (J’ai trouvé utile de garder Wikipédia à portée de main.) Ceci dit, je recommande vivement.

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Julian Jackson
La France sous l’Occupation

Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat
Éditions Flammarion
2019

Après Dieu

Essais, Histoire…
Par Marie-Hélène Moreau

La collection Stock “Ma nuit au musée”, dans laquelle des personnalités sont invitées à passer une nuit dans le musée de leur choix et d’en faire un livre, est riche et multiple. Dans la plupart des cas, les personnes sollicitées par l’éditeur ont choisi un musée au sens strict du terme, que ce soit le Louvre, le musée Picasso, ou même la maison d’Anne Frank. Richard Malka, lui, a préféré passer la nuit au Panthéon, parmi les morts. Un truc d’adolescent, dit-il en préambule, ou alors c’est l’habitude depuis 2015… Le ton est donné.

On ne présente plus Richard Malka. Avocat – notamment de Charlie Hebdo -, essayiste, scénariste de bandes dessinées et romancier, il est avant tout un infatigable défenseur de la laïcité et de la liberté d’expression, pourfendeur de tous les fanatismes et des prosélytismes. C’est donc sans surprise que l’on retrouve ici ses thèmes de prédilection, inspirés par ce lieu hautement symbolique du Panthéon, ancienne église désacralisée, abritant nombre de grands hommes et femmes, parmi lesquels plusieurs philosophes des Lumières. Richard Malka y initie un dialogue intime avec un autre ennemi des religions – et non de Dieu -, Voltaire.

Prétexte à revisiter un certain nombre d’événements dramatiques causés au fil des siècles par la religion (le meurtre du Chevalier de la Barre, la fatwa lancée contre Salman Rushdie, l’attentat contre Charlie Hebdo, notamment), ce dialogue est également pour l’auteur l’occasion d’évoquer ses origines et les raisons de son combat. Même si on le sent parfois un brin désabusé devant l’ampleur de la tâche et la violence de l’ennemi, Richard Malka ne renonce à rien, et délivre un message de combat face à l’obscurantisme religieux qui guette, tout en rappelant que tout le monde croit en quelque chose, et que c’est bien ainsi.

Ce livre ne convaincra peut-être que les convaincus – les autres, sans doute, ne le liront pas -, mais il est salutaire, et l’on en sort revigoré d’une pensée structurée et combative appelant à ne jamais baisser les bras devant ceux qui voudraient nous faire renoncer à la liberté. C’est d’ailleurs cette idée qui clôture le livre à travers l’une des devises de la Révolution française inscrite dans la nef du Panthéon : Vivre libre ou mourir.

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Richard Malka
Après Dieu

Stock
2025

Le journal d’un prisonnier

Mini-série Best-sellers
Essais, Histoire…
Par Catherine Chahnazarian

Quand j’ai ouvert ce blog avec des amis, j’ai établi quelques règles. Notamment, nos articles ne dépasseraient pas 2.500 signes, espaces compris, et on éviterait de polémiquer sur des sujets glissants. À la lecture du Journal d’un prisonnier, j’avais trop à dire pour rester dans le volume imparti et trop de remarques sur la forme et sur le fond, sur la personnalité de l’auteur, sur l’effarement de devoir reconnaître que c’était le même qui avait dirigé la France. Je ne m’en sortais pas dans ma critique du livre, alors j’ai abandonné. Pas le livre, que j’ai lu jusqu’au bout, mais d’en faire une critique précise. Je me suis dit : restons modeste et prudente. Disons simplement que peut-être que son électorat féminin tombe à genoux devant le récit de son malheur ; peut-être que son camp politique n’a pas honte de ses fréquentations ; que ses avocats ne sont pas gênés de sa défense simpliste ; que ses psychiatres ne sont pas inquiets de tout cet amour qu’il voit partout, lui le « symbole » de la droite qui n’a « de compte à régler avec personne » bien que son livre évoque Règlements de comptes à O.K. Corral… Houla, ça y est, ma phrase s’allonge, je m’emballe. Disons simplement : peut-être.

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Nicolas Sarkozy
Le journal d’un prisonnier
2025

La Gloire de Notre-Dame

Essais, Histoire
Par François Lechat

Vu son ampleur (plus de 400 pages, avec les illustrations, les notes et l’index des noms propres), ce livre a certainement été entamé avant l’incendie qui a ravagé la cathédrale de Notre-Dame de Paris le 15 avril 2019. On imagine donc l’émotion de l’autrice devant ce qu’elle appelle cet « événement monstre », qu’elle évoque de manière à la fois sensible, savante et discrètement ironique dans sa préface – car l’entreprise de reconstruction a donné lieu à une de ces comédies humaines dont les élites françaises ont le secret.

« La Gloire de Notre-Dame » est à la fois le titre de l’ouvrage et celui de sa première partie, qui restitue la place de la cathédrale dans l’évolution de l’architecture, dans la vie religieuse française et dans la culture littéraire et picturale. On y suit les avatars d’un lieu tantôt central tantôt en crise, qui a été objet de soins, de convoitise et de jalousie tout au long des siècles.

La deuxième partie du livre, la plus passionnante à mes yeux (mais c’est affaire de perspective), inscrit l’histoire de Notre-Dame dans les tensions entre « Le Pouvoir et le Sacré », entre l’affirmation de l’autorité royale ou républicaine et l’ambition dominatrice de l’Eglise. C’est l’occasion de revisiter l’histoire de la laïcité française du Moyen Age à nos jours et de découvrir l’extraordinaire ambiguïté de ces relations entre pouvoir profane et pouvoir religieux, chacun d’entre eux étant loin d’être monolithique.

La troisième partie enfin, la plus vivante et la plus surprenante, est consacrée à « Viollet-le-Duc le mal-aimé ». On y découvre dans sa complexité ce personnage méconnu d’architecte restaurateur, au caractère bien trempé mais maladroit, et dont la carrière fut tout sauf un long fleuve tranquille. Ici encore, c’est un certain fonctionnement des élites culturelles qui transparaît sous une mine d’informations.

Vous l’aurez compris, ce livre est incontournable si vous vous intéressez à Notre-Dame, ou aux relations entre pouvoir profane et pouvoir religieux en France. Mais il se mérite : écrit dans une langue dense et impeccable, il demande un effort de lecture et s’adresse à un public qui connaît une partie au moins du vocabulaire architectural et religieux inhérent à un tel sujet. Ce qui ne doit pas empêcher d’apprécier des détails, comme le fait que la flèche qui s’est effondrée en 2019 pesait à elle seule 750 tonnes…

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Maryvonne de Saint Pulgent
La Gloire de Notre-Dame

Éditions Gallimard
2023

L’heure des prédateurs

Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

L’étrange inquiétude dans laquelle nous plonge la situation internationale, cette société relativement ordonnée que nous semblons en train de quitter, le monde nouveau que la tech nous fabrique… Nos angoisses, plus ou moins confuses, sont-elles fondées ? On retrouve toute l’intelligence de Da Empoli dans l’interprétation des signes, dans le décryptage des événements, dans l’analyse des sorties de route anecdotiques ou définitives. Avec lui, on ne peut plus dire qu’on ne comprend pas ce qui se passe. Depuis les coulisses de la politique internationale, il nous explique le modèle d’homme politique auquel Trump, entre autres, appartient ; le modèle d’homme de pouvoir auquel Musk, entre autres, appartient ; le modèle d’homme qu’ils nous façonnent, que nous sommes en train de devenir.

À lire. Parce que c’est très clair et très intéressant, et que ça donne des clés. Mais ce n’est pas très amusant. D’autant qu’une fois que les phénomènes ont été expliqués, que le système a été décrit, que faire ? Nous qui croyions qu’il existait des Justes, que les bons gagnaient à la fin, que les vérités ne pouvaient être niées, que les Lumières finiraient toujours par éclairer les chemins, pouvons-nous, devons-nous renoncer à le vouloir ? Comment résister ? Est-il déjà trop tard ? Sommes-nous capables d’infléchir un courant historique aussi fort ? Certains diront que les générations à venir s’adapteront — à l’affaiblissement des règles, aux guerres absurdes et impitoyables, au renforcement de l’IA et au ramollissement des cerveaux… Peut-être. Mais s’adapter à ça ?!

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Giuliano da Empoli
L’heure des prédateurs

Éditions Gallimard
2025

La France d’après

Essais, Histoire…
Par François Lechat

Il y a au moins deux raisons de ne pas rater ce livre passionnant de l’auteur de L’Archipel français. Soit vous vous intéressez à la politique en général et vous vous demandez pourquoi les gens votent comme ils le font. Soit vous suivez la politique française et vous tentez de comprendre les bouleversements qui l’affectent depuis dix ans, avec un président qui ne se proclame ni de droite ni de gauche ainsi que la montée inexorable du RN et la prédominance des Insoumis dans les banlieues.

Dans tous les cas, ce « tableau politique », comme le dit le sous-titre, se lit comme un roman policier : on pourrait dire qu’il y a d’abord l’affaire à élucider, puis l’enquête qui permet de comprendre.

L’affaire, ce sont des dizaines et des dizaines de changements électoraux profonds, documentés de manière très claire et vivante, qui font comprendre à quel point la France politique a changé en quelques décennies (le livre a été achevé en 2023 mais la préface englobe l’élection législative de 2024). Fourquet parcourt le territoire français dans tous les sens et montre que s’il subsiste de fortes traditions politiques locales, les mutations frappent tout le pays.

L’enquête, elle, consiste à corréler les changements électoraux aux transformations des territoires, des métiers, de la démographie, de la vie quotidienne…, et aux appartenances professionnelles, confessionnelles, d’âge, de classe, etc. Le procédé est classique, et d’ordre statistique : il s’appuie toujours sur des chiffres électoraux. Mais la grande force de Fourquet est de descendre dans le détail et de relever une multitude de motifs de vote. On ne vote pas de la même manière selon qu’on est gendarme, fonctionnaire ou militaire ; on vote d’autant plus RN que l’on s’éloigne d’une gare ou d’une ligne de TGV permettant de se rendre au travail ; on modifie son vote parce que des entreprises ont disparu ou se sont installées à proximité de son domicile ; on réagit à des phénomènes médiatisés comme l’insécurité ; on vote d’autant plus à l’extrême droite qu’on a un faible niveau d’instruction ou que l’on dépend de la voiture pour ses déplacements, etc.

La multiplicité des corrélations révélées par Fourquet est stupéfiante, mais elle ne l’empêche pas, pour autant, de souligner des tendances lourdes. Il y a à la fois, dans son livre, du très précis ou du très concret (les centres commerciaux, les fermetures de lits d’hôpital, des films révélateurs de l’époque…) et des règles transversales bien établies, comme l’importance du niveau d’instruction ou la montée de l’individualisme. Un tour de force, donc, servi par une écriture limpide et des centaines de cartes, de tableaux ou de courbes statistiques parfaitement éditées.

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Jérôme Fourquet
La France d’après. Tableau politique

Éditions du Seuil
2023
Disponible aux éd. Points

Thérapie et L’art de la fiction

Hommage à David Lodge (1935-2015) – suite et fin

Par Catherine Chahnazarian

Ça m’ennuierait d’achever cette série spéciale sur David Lodge sans vous parler de Thérapie. Mais je n’ai pas pris le temps de relire ce roman et peut-être que c’est un peu exprès. C’est un de mes meilleurs souvenirs de lecture de toute ma vie et j’ai peur d’y toucher.

Le héros, cette fois, travaille pour la télé. Il traverse une crise existentielle dont le lecteur découvre les détails réalistes et pathétiques dans le journal qu’il tient (le héros, pas le lecteur, évidemment) – sachant que toute ressemblance avec vous-même ou des amis à vous sera forcément fortuite !

Comme souvent, Lodge est sans pitié avec son personnage, nous réserve des surprises et nous amuse avec une finesse exquise.

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Je ne voudrais pas non plus clore cette série sans vous parler d’au moins un de ses essais sur la littérature – que David Lodge a enseignée à l’université de Birmingham pendant près de trente ans, de 1960 à 1987. Il y en a un qui est traduit en français et qui n’est pas épuisé.

L’art de la fiction est en fait constitué des chroniques que l’auteur a publiées chaque semaine dans l’Independent on Sunday (journal britannique) pendant toute une année. Il ne s’adresse donc pas ici à un public universitaire. Il n’emploie le vocabulaire technique que lorsqu’il est nécessaire et parce qu’il faut appeler un chat un chat. Spontanéité du discours, clarté et valeur du contenu – sans prétention, sans hauteur, sans lourdeur non plus. Il faut seulement que les coulisses de la littérature vous intéressent.

Chaque chapitre commence par deux ou trois courts extraits d’auteurs britanniques ou américains célèbres, donnés en version originale puis en français. Lodge s’y adosse ensuite pour développer son sujet : « Le suspense », « Le monologue intérieur », « La présentation d’un nouveau personnage », « Le roman expérimental », « L’allégorie », « Le titre » ou « La structure narrative »… Il y a ainsi cinquante chapitres passionnants à prendre dans le sens et au rythme que vous voudrez.

Si vous aimez écrire, vous y trouverez sûrement quelques tips !

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David Lodge

Thérapie
1995
Seule la version numérique est disponible chez Payot & Rivages, dans la traduction de Suzanne V. Mayoux

L’art de la fiction
1992
Traduction française : Michel et Nadia Fuchs pour les Éditions Payot & Rivages
(2014 pour la dernière édition de poche)

Transmania

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Essais, Histoire…
Par François Lechat

Attention, brulôt ! Transmania est un phénomène d’édition, énorme succès sur internet mais quasi introuvable en librairie. Et sur le motif de cette absence, les récits divergent. Selon les uns, les libraires n’osent pas montrer le livre ; selon les autres, il se vend si bien que les piles fondent comme neige au soleil…

De quoi s’agit-il ? D’une critique radicale de la vogue des transgenres, écrite par des féministes reconnues mais que l’on accuse d’être en fait « transphobes », de détester les personnes qui ont choisi de changer de genre. L’écrasante majorité des médias et des intellectuels progressistes jugent aussi les autrices transphobes, tandis qu’à droite et à l’extrême droite on salue un livre nécessaire et courageux, appréciation partagée par un certain nombre de psychiatres et de médecins.

Personnellement, j’ai eu envie de lire ce livre parce qu’il vaut toujours mieux juger par soi-même et que le sujet pose des questions abyssales. De ce point de vue, Transmania est un remarquable vecteur de réflexion, bourré d’informations, d’analyses, de questions percutantes, d’interrogations sincères, avec 40 pages de notes de références dont on peut vérifier une bonne partie sur internet (je ne l’ai pas fait). Si on se laisse convaincre, ce livre est frappant — mais, pour ses adversaires, les faits et les chiffres allégués sont faux.

Cela étant dit, je comprends le procès en transphobie fait aux autrices. Car si elles argumentent contre une série de dérives qui méritent d’être méditées voire contrées, elles ne peuvent pas cacher leur animosité à l’égard des personnes trans. Et elles le font, en plus, de manière maladroite. Leurs arguments portent, mais pourquoi placer en début de livre une synthèse qui ne peut convaincre qu’au terme de la lecture ? Pourquoi employer, par moment, des termes brutaux pour parler de situations psychologiques délicates ? Et quelle mauvaise idée d’inventer un personnage fictif, Robert qui veut devenir Catherine, incarnation de la femme trans qui aurait pu être une illustration concrète du sujet mais dont la description sombre dans la vulgarité et le mépris ?

Il aurait fallu un vrai éditeur à ce livre, qui aurait contraint les autrices à se limiter aux questions de fond. Mais il est publié par les éditions Magnus, qui se targuent de lutter contre le politiquement correct et que ses adversaires qualifient d’extrême droite, ce qui n’a pas aidé à calmer les esprits. Reste que les autrices posent des questions intéressantes ; à vous, donc, de vous faire une idée.

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Dora Moutot et Marguerite Stern
Transmania. Enquête sur les dérives de l’idéologie transgenre

Éditions Magnus
2024

La survie des médiocres

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Essais, Histoire
Par François Lechat

Si vous craignez un livre politique, rassurez-vous : la critique du capitalisme n’occupe qu’une place marginale dans ce livre centré sur le darwinisme.

Sa thèse principale est simple : Darwin a commis une erreur en s’inspirant des pratiques des éleveurs pour théoriser la sélection naturelle. Il a conclu qu’au cours de l’évolution la nature avait sélectionné les plus aptes, les « meilleurs » comme disent certains, parce qu’il avait à l’esprit la manière dont les éleveurs arrivent à produire les chevaux les plus rapides, les pigeons les plus résistants, les chiens de la race la plus pure à force de sélection et de croisement des spécimens les plus prometteurs. Or, sur la base d’une vaste documentation, d’une lecture aiguisée de Darwin et de nombreux dialogues avec des spécialistes de l’évolution, Daniel Milo montre ce que l’on savait mais que l’on assumait rarement : au cours de l’évolution, la nature a laissé subsister des espèces qui ne disposaient pas d’un avantage particulier, au contraire. Les bois des rennes et la queue des paons ne les aident pas à séduire les femelles, mais ils signalent les mâles à leurs prédateurs et constituent donc des handicaps. De même, la girafe est tellement mal faite, souligne Milo dans un savoureux chapitre d’ouverture, qu’elle aurait dû être éliminée. Conclusion, soutenue par bien d’autres données : la nature ne sélectionne pas les meilleurs mais aussi les quelconques et les médiocres, tous ceux qui présentent juste assez de caractères utiles pour survivre. De sorte que le darwinisme, ainsi corrigé, ne peut plus servir d’appui au capitalisme et à son éloge de la concurrence généralisée. Ce qui conduit l’auteur, un historien des idées et non un biologiste, à réinterroger l’évolution et l’organisation des sociétés humaines, dans les derniers chapitres de son livre.

Salué à sa sortie, puis attaqué par une partie des spécialistes de l’évolution, l’ouvrage de Milo est brillant, interpellant et richement illustré dans son édition actuelle. Si le sujet vous intéresse, ne le manquez pas, quitte à ne pas suivre l’auteur jusqu’au bout (il a un avis sur à peu près tout). Et en sachant deux choses : il faut connaître les principes de base de l’évolution et de la génétique pour suivre la démonstration de Milo, et admettre qu’il en fasse parfois trop avec ses formules acrobatiques ou quelque peu mystérieuses.

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Daniel S. Milo
La survie des médiocres. Critique du darwinisme et du capitalisme

Éditions Gallimard
2024

Beautiful People

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Essais, Histoire…
Par Julien Raynaud

En ce mois de juin 2024, la mini-série « Becoming Karl Lagerfeld » (sur Disney+) fait beaucoup parler. Des acteurs brillants et parfaits, une époque insouciante, le charme est incontestable. Les spectateurs restent cependant sur leur faim, car au bout des six épisodes, l’histoire est loin d’être terminée. Le livre Beautiful People permet de découvrir la suite ! L’ouvrage d’Alicia Drake commence en effet au même moment que la série, exposant la découverte de Karl Lagerfeld par le dandy Jacques de Bascher. Et quand la série se termine en nous laissant au début des années 80, alors que le couturier à l’éventail entre au service de la maison Chanel, c’est dans Beautiful People que l’on peut se plonger pour poursuivre la biographie croisée d’Yves Saint-Laurent et de Karl Lagerfeld.

L’enquête d’Alicia Drake est extrêmement fouillée, cite des sources innombrables, témoignages et interviews. Les faits sont tellement décrits dans leur réalité qu’à la sortie du livre aux Etats-Unis, Karl Lagerfeld attaque en justice Alicia Drake pour réclamer l’interdiction du livre en France et même 10 000 euros par exemplaire vendu après l’interdiction éventuelle par le tribunal. En vain. On peut donc, un peu voyeurs, suivre cette chronique de la mode parisienne de 1954 à 1990, à la découverte d’un milieu qui a dévoré ses membres, lesquels étaient, il est vrai, « prêts à se faire dévorer ». Des coupables évidents sont présentés (rivalités, alcool, drogue, sexe, SIDA), mais c’est finalement « la mode elle-même qui est responsable de l’interminable liste de victimes ».

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Alicia Drake
Beautiful People

Éditions Denoël
2008

Existe en Folio.

La révolution culturelle nazie

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Essais, Histoire
Par François Lechat

Le sujet de ce livre paraît assez sinistre, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais l’ouvrage est passionnant, à plusieurs titres.

D’abord parce qu’il restitue la cohérence de l’idéologie nazie, que nous avons tendance à considérer comme un fourre-tout délirant. Il s’agit au contraire d’une vision du monde très construite, fondée sur des principes clairs et puissants, une compréhension des lois de la nature que la race nordique-germanique aurait incarnée aux moments les plus glorieux de son histoire et qu’il faudrait restaurer pour rétablir l’ordre naturel. Cet « ordre naturel » est évidemment une horreur, un culte du sang, de la race et de la force. Mais il trouvait des arguments, à l’époque, chez de nombreux savants qui préparaient cette vision par leurs théories sur les vertus du naturisme, de la sexualité ou de la prophylaxie. Ce qui amène l’auteur à contester la thèse d’Hannah Arendt selon laquelle Eichmann, lors du procès de Nuremberg, aurait incarné « la banalité du mal », n’aurait été qu’un exécutant lâche et passif. Eichmann était au contraire un nazi parfaitement résolu et convaincu, qui a simplement trouvé le moyen de tromper ses juges, ainsi qu’une philosophe de haut niveau.

Un deuxième élément passionnant réside dans l’audace des torsions que les nazis ont imposée à l’Histoire. On découvre par exemple qu’à leurs yeux Platon était un philosophe germanique, car les grands auteurs grecs et romains de l’Antiquité étaient en fait des Germains installés au bord de la Méditerranée… Emmanuel Kant, figure majeure des Lumières allemandes, pacifiste, fondateur des droits de l’individu, est semblablement passé à la moulinette nazie parce qu’il fallait que, comme Goethe et d’autres, un grand penseur allemand soit forcément du bon côté de l’Histoire. D’autres ont fait l’objet des mêmes détournements, qui revisitent des pans entiers de la culture européenne.

Un dernier élément passionnant réside dans les chapitres qui restituent une certaine finesse critique des idéologues nazis. Sans partager aucune de leurs thèses, on doit bien admettre que leur dénonciation de la Révolution française ou du traité de Versailles ne manquent pas d’arguments et peuvent donner à penser (Clemenceau, au passage, en prend pour son grade). Rien de tout ceci ne mène à une quelconque sympathie, les derniers chapitres, sur la conquête territoriale et l’antisémitisme, étant glaçants. Mais le nazisme est bien un délire paranoïaque adossé à un semblant de rationalité, et il anticipe en cela ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui dans différents pays.

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Johann Chapoutot
La révolution culturelle nazie

Éditions Gallimard
2017

Existe aussi en édition de poche  « Tel »

Le mage du Kremlin

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Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

Maintenant qu’il n’est plus dans toutes les conversations (en raison de son phénoménal succès de librairie et de la polémique sur le Goncourt), il est temps – si ce n’est déjà fait – de lire cet incroyable roman, qui a tout d’un essai et tout d’un récit, et qu’il faut aborder sans préjugés.

Écrit bien avant l’attaque russe de février 2022, sa publication est tombée dans un monde bouleversé qui s’est alors concentré sur le funeste présage de l’invasion de l’Ukraine, sur la peinture d’une Russie qui a permis l’avènement de Poutine, sur la façon de fonctionner de cet homme qui se comporte comme un dieu. Mais le roman n’est ni une description ni un oracle. Il explique, avec une précision méticuleuse de fin connaisseur et de fin stratège politique, l’esprit impérial russe que nous connaissons, que nous comprenons si mal.

Le point de vue ? Tout cela (la politique, la grandeur, les rivalités, le pouvoir…) n’est qu’une gigantesque comédie qu’un artiste met en scène dans l’indifférence de la réalité, juste pour le sport : être celui dont l’intelligence permet de faire fonctionner un système, de concrétiser une idéologie, de faire advenir un monde, de manipuler les cerveaux. Les personnages ? Ils ont récemment vécu ou sont encore vivants, leurs noms sont donnés comme acteurs de la sinistre comédie dont da Empoli nous livre des secrets. On sent qu’il maîtrise son sujet et que, sous le romanesque, il ne nous ment pas : il nous donne des clés. Raison pour laquelle plus votre lecture sera désintéressée plus vous profiterez de son expertise.

Bien sûr, le sujet de l’Ukraine accapare notre attention, mais il n’est qu’un sujet dans un vaste aperçu de la Russie du pouvoir, vue de l’intérieur afin de mieux emmener le lecteur dans des logiques qu’il perçoit peut-être, s’il est très informé, mais de l’extérieur. Le grand talent de da Empoli est de nous projeter dans l’esprit que nous cherchons à saisir – mais souvent en le regardant comme un ennemi ou un fou, ce qui nous empêche d’en appréhender la substance profonde, de l’accepter et alors, peut-être, de pouvoir y répondre.

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Giuliano da Empoli
Le mage du Kremlin

Éditions Gallimard
2022

Espions en révolution

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Essais, Histoire… (U.S.A.)
Par Catherine Chahnazarian

Entre récit et cours d’histoire, à la fois fluide et un peu austère, ce livre hybride, plein de références (l’auteur cite ses sources au détail près), est en fait amusant comme tout. On se retrouve à Paris et à Londres puis en Amérique du Nord, en gravitant autour de trois personnages qui ont fait la Révolution américaine : Silas Deane, le chevalier d’Éon et Pierre Caron dit Beaumarchais. Le premier est un entreprenant commerçant qui râle que l’Angleterre dicte sa loi au commerce international. Le second un fou doté d’un culot inouï, capable de faire chanter les rois. Le troisième est horloger au départ, auteur de théâtre à ses heures, professeur de musique, marchand d’armes… un touche-à-tout tantôt en fortune, tantôt ruiné. Avec prudence, mais en se laissant par moments aller au romanesque, Joel Richard Paul retrace comment chacun d’eux est amené à participer à l’indépendance américaine, et ce n’est pas triste. Car ils sont tous trois extravagants, ambitieux, un peu dingues, relativement marginaux et d’une intelligence redoutable. Un livre d’histoire qui donne vie à deux Français qu’on connaît en général fort peu : le chevalier d’Éon pour la question de savoir s’il était un homme ou une femme, Beaumarchais pour son Figaro dynamique et drôle, enclin à critiquer la société de l’époque. On est donc loin des cours d’histoire de notre séjour au lycée. Outre la mise en lumière de ces personnages passionnants, le récit construit notamment des images assez jouissives des relations internationales et de la diplomatie au dix-huitième siècle, et nous permet de comprendre les tenants et aboutissants de la Révolution américaine.

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Joel Richard PAUL
Espions en révolution
Beaumarchais, le chevalier d’Éon, Silas Deane et les secrets de l’indépendance américaine
Éditions Perrin
Traduction de Bernard Frumer
2022

Neurosapiens

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Essais, Histoire…
Par Florence Montségur

J’avais vraiment envie de bien aimer ce livre. Et ça avait bien commencé, malgré le ton un peu infantilisant de l’autrice. Qu’elle ait décidé de prendre son lecteur par la main, introduction/développement/conclusion, illustrations sympathiques, touches d’humour… Je pouvais comprendre. Qu’elle soit passionnée par les neurosciences, qu’elle soit fascinée par des expériences sur le cerveau, qu’elle cherche des réponses à des « pourquoi » et à des « comment », je comprenais. Mais à la longue, ça a fini par m’énerver. Limites de la vulgarisation ou limites des neurosciences ? J’ai été de plus en plus gênée par l’enfonçage de portes ouvertes (1), les raisonnements qui se mordent la queue (2), les conclusions suspectes (3) ou les expériences qui portent des jugements de valeur (4).

Exemples :
(1) Ça fait des millénaires qu’on sait qu’il faut répéter pour apprendre, et savoir comment ça fonctionne dans nos cerveaux n’aide pas les enseignants à convaincre les jeunes qui ne jurent que par TikTok à apprendre les conjugaisons.
(2) L’imagerie médicale a prouvé que les psychopathes sont… des psychopathes.
(3) L’imagerie médicale désignerait les zones du cerveau qui « déclenchent » les rêves, alors que tout ce que l’on sait c’est que ces zones sont actives quand on rêve.
(4) Dans une expérience sur la décision, on appelle « bonne décision » le fait d’accepter de l’argent dans un partage injuste.

Le cerveau, c’est enthousiasmant, mais il faut raison garder. Ce n’est pas une machine qu’on aurait dans la tête et qui serait plus ou moins bien réglée. Mieux vaut ne pas travailler sur le cerveau sans les philosophes.

Ah ! oui. Avis aux éditeurs : Même s’il est chic en bleu et orange, était-il nécessaire que ce livre pèse 700 grammes ?

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Anaïs Roux
Neurosapiens
dessins de Lucie Albrecht
Éditions Les Arènes
2023

Le pain perdu

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Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

Ce récit autobiographique, Edith Bruck le livre dans l’urgence. Sa vue diminue, sa mémoire risque de commencer à la lâcher ; elle tient à reparcourir l’ensemble de sa vie avant qu’il ne soit trop tard. Elle a déjà beaucoup écrit et beaucoup témoigné, mais elle refait dans Le pain perdu le périple qui l’a menée à Rome et à s’installer en Italie. Née en Hongrie, en 1931, juive, elle a fait l’expérience de la déportation, des camps de concentration. Puis elle a connu cette terrible déception, à la Libération, de ne pas être comprise, de ne plus faire tout à fait partie de la société, plus comme avant ; et de savoir ce que le mot « liberté » veut dire alors que le vivre n’est pas si facile. Elle a croisé différentes cultures, vécu la vie errante d’une artiste de spectacle, puis trouvé le pays où elle se sentira bien, et l’amour de sa vie.

Investie d’une mission de mémoire, elle est une de ces femmes qui se moquent des cases dans lesquelles on veut les mettre. Elle jette ici brièvement (148 pages) les éléments essentiels qui l’ont constituée et décrit son sentiment de dédoublement quand elle reçoit des honneurs, ne pouvant être tout à fait ce personnage-là, cherchant à rester aussi la petite fille aux pieds nus qu’elle fut il y a plus de quatre-vingts ans.

J’ai cru lire d’une traite ce récit sans pathos et sans fioritures inutiles, mais j’ai dû faire une pause page 63 (« raconte-le, si tu survis »), à son arrivée en Israël, après être passée de camp de transit à camp de transit, puis quand quelqu’un, enfin, s’intéresse à ce qu’elle écrit.

Le pain perdu est le livre d’une femme responsable d’elle-même. Et si, après ou avant de la lire, vous avez envie de mieux la connaître et que vous comprenez l’italien, essayez ce documentaire d’une heure, fait sur et avec elle, où elle est absolument merveilleuse.

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Edith Bruck
Le pain perdu
Éditions du Sous-sol (Seuil)
Traduction de l’italien : René de Ceccatty
2022

Disponible chez Points

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