L’épidémie

Alberto Moravia, L’épidémie, Esprit, 1947

Par Patrick Poivre.

L’objectif de Moravia, antifasciste notoire (il a dû fuir et se cacher durant la seconde guerre mondiale), était de dénoncer les comportements de ses contemporains prompts à tolérer le fascisme. En usant d’une métaphore médicale, il consacre dans sa nouvelle le statut d’épidémie de la peste brune et décrit avec précision les petits et grands arrangements nécessaires de tout un chacun pour vivre avec. L’habileté, me semble-t-il, est qu’il a choisi de décrire autant la posture des malades que celle des soignants, soulignant ainsi le fait que le fascisme se nourrit de la lâcheté de tous. Au-delà du titre, c’est bien sûr l’évocation de la posture médicale qui vient faire écho à la pandémie actuelle du Covid 19, en ce sens qu’elle s’applique bien aux luttes de pouvoirs en cours entre l’académique, le scientifique, le médical, le politique et les médias. Mais la métaphore fonctionne aussi dès lors qu’on analyse le comportement du malade, esseulé dans son épreuve : il est bien obligé de se composer une attitude à la fois à titre personnel mais aussi socialement, même si, aujourd’hui, on est obligé de constater qu’il n’existe pas en dehors de la description technique de sa maladie, les considérations scientifiques que les autorités en ont et la comptabilité macabre qui la caractérise. La maladie est politique (on commence seulement à prendre en compte ces dernières années ses dimensions sociales) et il n’est pas inutile de rappeler l’engagement à gauche de Moravia.

Bravo à la traduction de Juliette Bertrand : on perçoit bien la voix intérieure de l’auteur.

Catégorie : Redécouvertes (Italie).

Liens : le texte au format PDF ; texte et article sur le site d’Esprit ; et plus sur le numéro de mars 1947.

La plus grande baleine morte de Lombardie

Aldo Nove, La plus grande baleine morte de Lombardie, Actes Sud, 2007

Par Patrick Poivre.

Si vous faites partie de ceux qui n’ont plus ouvert un roman ou un recueil de nouvelles depuis belle lurette, le choc va être rude. Et même si celui-ci est traduit de l’italien et qu’il est donc difficile de juger de la qualité de la traduction (mais je fais confiance à l’équipe éditoriale d’Acte Sud pour nous avoir réservé le meilleur à l’époque), le texte qui nous est livré ici en langue française est limpide et reste saisissant. Le lecteur qui n’aurait plus aucun souvenir de son enfance ou qui ne disposerait d’aucune ressource imaginative, un lecteur ainsi diminué ne passera pas la première histoire. Il se demandera s’il s’agit d’une prose réservée à l’enfant ou d’un délire d’écrivain en mal de martingale et refermera l’ouvrage, dubitatif. S’il y survit, c’est que lui aussi va penser, par exemple, que « Bialetti (l’inventeur des fameuses cafetières italiennes) tue chaque nuit les enfants qui restent seuls au cabinet plus de neuf minutes ». Et il n’atteindra pas la moitié du livre sans se rendre compte qu’il avait oublié que les mots, ordonnés en phrases et celles-ci en paragraphes et chapitres étaient doués pour évoquer les souvenirs du monde que nous avions vécu.

Il s’agit d’un recueil de souvenirs des années 70, mais ici, le narrateur n’en n’a pas transposé la description dans sa langue d’adulte. Il les a conservés, ô miracle, dans leur jus, le tout formant un fantastique remède à la conformité, à l’uniformité de l’écriture mémorielle que le tout image nous impose depuis de nombreuses années déjà. Tout cela m’a fait penser à Dario Fo, héritier de la comedia dell’arte, à son Mistero buffo et à la richesse et l’habileté de sa narration.

Aldo Nove, qui nous est contemporain, m’était parfaitement inconnu et des quelques recherches que je viens de faire pour écrire cette petite note, j’ai retenu qu’il était d’abord poète avant d’être prosateur. Et manifestement, c’est par le va et vient de l’un vers l’autre que les spécialistes tentent d’expliquer sa technique d’écriture et son style. Sans doute, pourquoi pas. Pour ma part, je reste  persuadé que la prose n’est qu’un segment de la poésie.

Si vous mettez la main sur ce livre dans une librairie, offrez-le à quelqu’un qui ne lit plus. Les autres savent.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). N.B. : L’éditeur français publie cet ouvrage hors collection dans le genre « romans et nouvelles » et présente ces récits comme des chroniques. Traduction : Marianne Véron.

Liens : chez l’éditeur.

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