La Nuit de L’ours

Policiers et thrillers (France)
Par Sylvaine Micheaux

Angèle, la quarantaine, bien sous tous rapports, analyste dans une grande société, voit sa vie basculer depuis que son mari l’a quittée pour une autre femme, trois mois plutôt, et surtout depuis qu’un jeune homme suicidaire s’est écrasé à ses pieds, manquant de peu la tuer elle aussi. Elle perd pied, voyant apparaitre une petite fille en parka verte, entendant sans cesse une petite ritournelle à l’orgue de barbarie, et commençant à se sentir paranoïaque. Deviendrait-elle folle, elle qui a fait un séjour en psychiatrie pour catatonie à l’adolescente ? Quand, après un bain, l’inscription « va crever » s’affiche dans la buée de son miroir, elle quitte Paris pour se réfugier chez son père, psychiatre émérite qui, hélas, souffre d’un début d’Alzheimer. Il décide de partir avec elle dans un petit village des Pyrénées, berceau de l’enfance d’Angèle, où a lieu ce week-end-là, la fête ancestrale de l’Ours. Confusion des souvenirs, interrogations sur ses parents… Et puis, que se passe-t-il dans la clinique psychiatrique où son père a travaillé ?

Je ne parle  là que des 20-30 premières pages …  C’est inimaginable tout ce qu’il se passe ensuite. La Nuit de l’ours est un excellent thriller où règnent une tension inquiétante, un suspense prenant et des rebondissements incessants. L’autrice, que je ne connaissais pas, a une plume fluide et très efficace, sachant faire monter progressivement l’adrénaline.

À lire à tout prix si on aime le genre.

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Alexandra Julhiet
La Nuit de l’ours
Calmann Lévy noir
2025

Lire le début

Paradise Garden

Littérature allemande
Par Sylvaine Micheaux

Un joli premier roman.

Billie, 14 ans, vit seule avec sa mère Marika, d’origine hongroise. HLM, deux boulots pour la mère, ce n’est vraiment pas la richesse, mais Marika a plein de fantaisie et d’imagination pour créer à sa fille la vie la plus heureuse possible. Certes, Billie aimerait en savoir plus sur son père inconnu, mais sa mère élude sans cesse la question.

Alors qu’elles projettent toutes les deux de partir enfin en vacances, pas forcément loin et en dormant dans l’auto, mais des vacances quand même, arrive la mère hongroise de Marika, qui va totalement bouleverser leur vie, jusqu’à un accident fatal. Billie se retrouve seule, en plein désarroi. Que faire ? Suivre en Hongrie la grand-mère pas très chaleureuse qu’elle connait à peine ou essayer à tout prix de trouver ce père dont elle retrouve de vagues traces : un morceau de photo déchirée et un ticket de caisse d’une ville du Nord, en bord de mer.

Cette toute jeune fille va alors se lancer dans un road-trip solitaire en Allemagne.

Une héroïne lumineuse, intelligente et pleine de ressources. On découvre l’Allemagne d’aujourd’hui, qui a aussi son lot de pauvreté, de problèmes d’immigration, de racisme dans les cités difficiles.

L’écriture est belle et on lit ce roman d’une traite ou presque.

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Elena Fisher
Paradise Garden

Gallmeister
2025

Panorama

Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Je goûte peu les livres d’anticipation dystopiques, mais celui-ci, qu’on m’a offert, est plutôt une belle surprise.

En 2029, suite à un énième crime impuni, la France sombre dans la « Rivenge Week », révolution sanglante quand les victimes de viols, de crimes impunis (ou leurs proches) ont entrepris de se faire justice eux-mêmes. Pour arrêter les massacres, le gouvernement promeut une nouvelle loi : c’est le début de l’ère de la Transparence. Désormais, les habitants vivront dans des bâtiments aux murs totalement transparents, de même pour les administrations, écoles, etc. Dans un monde livré à la vue de tous, les crimes, viols, incestes  ne pourront plus avoir lieu. Et au moindre pas de travers, toute la population sera amenée à juger le présumé coupable, qui devra assurer seul sa propre défense.

En 2049, la délinquance a quasiment disparu dans ces quartiers de verre. Les policiers sont devenus de simples agents de protection qui s’ennuient. Mais dans le quartier le plus huppé de la ville, qui a en plus sa propre milice citoyenne, un couple et leur jeune fils disparaissent, volatilisés en pleine journée. Comment est-ce possible quand tout est visible, quand tout le monde surveille en permanence tout le monde ? Seuls coupables possibles : les habitants des Grillons, le quartier surpeuplé et malfamé où vivent ceux qui ont refusé cette transparence, par idéologie ou par manque de moyens !

Sous couvert d’une petite enquête policière, Lilia Hassaine nous décrit un monde effrayant grangréné par la montée des populismes et la perte des libertés fondamentales. Un monde où tout le monde vit sous l’oeil des autres… On pense sans problème à notre monde actuel, à ses réseaux sociaux omniprésents, surtout que le début de l’histoire se passe en 2029, quasiment demain.

Un panorama cauchemardesque qui surfe sur les tendances actuelles.

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Lilia Hassaine
Panorama

Gallimard
2023

Disponible en Folio

Voir aussi notre article sur Soleil amer, de la même autrice.

Ces mensonges qui nous lient

Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Jack a 9 ans quand son père disparait de sa vie : Michael a en effet tué plusieurs hommes et a monnayé son immunité et son entrée dans le programme de protection des témoins en dénonçant son patron mafieux.

De nos jours, Jack est devenu un écrivain à peu de succès et qui tire le diable par la queue. Mais, grande chance, il est contacté par Gwen, une des responsables du programme de protection des témoins. Elle lui propose, moyennant finances, d’inventer des CV pour les futurs bénéficiaires de la protection qui vont devoir changer d’identité et s’inventer un nouveau passé. Peut-être un moyen pour Jack, aidé de sa petite amie journaliste, de retrouver ce père tant aimé et qu’il n’a pas revu ?

Un roman policier efficace, qui nous plonge dans un monde plutôt inconnu, celui de la protection de ces  témoins qui ont tout quitté pour se fondre dans l’anonymat.

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Linwood Barclay
Ces mensonges qui nous lient
Belfond Noir
2025

Jour de ressac

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

La narratrice, dont le nom n’est jamais cité, doubleuse au cinéma, la cinquantaine, mariée et maman d’une fille de 20 ans, reçoit un coup de téléphone de la PJ du Havre. Elle est convoquée  pour le lendemain : un homme mort non identifié a été retrouvé sur la plage, avec dans les poches un ticket de cinéma portant le numéro de téléphone de l’héroïne.

Arrivée au Havre où elle a vécu toutes ses jeunes années, elle ne reconnait pas l’homme dont on lui montre les photos, mais ne peut se résoudre à quitter si vite la ville et se dirige vers la plage où on a trouvé le corps. Début d’une intrigue policière ? Pas du tout. Début d’une pérégrination dans la cité de son enfance, car la véritable héroïne est cette ville, grise, rebâtie en béton après sa quasi destruction lors des bombardements alliés de septembre 1944. La plage, la digue nord, le Ponant, le port tentaculaire qui est gangréné par les narcotrafics, et le récit qui part dans tous les sens comme les souvenirs de la narratrice qui petit à petit commence à avoir des doutes sur l’identité du mort… Peut-être celle d’un premier amour qui l’a abandonnée trente ans auparavant.

Ai-je aimé ce roman ? Difficile à dire. Certes, l’écriture est riche et remarquable, mais le déroulé chaotique de l’histoire m’a perturbée et la fin, qui n’en est pas une, tout autant. Quand il y a bien longtemps j’avais visité rapidement le Havre, la ville ne m’avait pas plu, trop grise, trop rectiligne : Jour de Ressac me confirme dans ma vision première.

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Maylis de Kerangal
Jour de ressac
Éditions Verticales
2024

Les assassins de l’aube

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

On ne présente plus Michel Bussi, qui reste un auteur incontournable de thrillers mais qui a l’intelligence de se renouveler. Et cette fois-ci, il nous embarque dans une île paradisiaque, la Guadeloupe. 

Dans ces paysages enchanteurs sont retrouvées, jour après jour mais toujours à l’aube, trois personnes assassinées d’un harpon dans le coeur. Et toujours sur des lieux emblématiques de l’histoire coloniale et esclavagiste de l’île. Le commandant Valéric Kansel, revenu depuis peu dans son île natale, est prié de trouver rapidement le coupable, tourisme oblige.

Les crimes sont annoncés par le sorcier local avant même d’être commis… On navigue de fausses pistes en rebondissements, tout en découvrant peu à peu le lourd passé, peu connu des Métropolitains, de ce beau département français — et en visitant avec plaisir cette superbe île (Bussi a eu la bonne idée de mettre une carte en début du roman).

Un chouette livre pour s’évader durant les jours froids et pluvieux, qui devrait plaire encore plus aux lecteurs ayant la chance d’avoir déjà visité la Guadeloupe.

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Michel Bussi
Les assassins de l’aube

Presses de la Cité
2024

Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Ce pavé de 1.120 pages est le regroupement de 5 romans de Thierry Bourcy, un par année de la guerre 1914-1918. Célestin Louise est un jeune inspecteur de police de Paris, appelé sous les drapeaux lors de la déclaration de guerre. Il pourrait se faire exempter mais il préfère servir son pays. Cinq romans, cinq années et cinq enquêtes policières. Si la toute première enquête est un peu minimaliste, les autres sont plus étoffées ; mais la valeur de ces romans est la plongée dans la guerre de 14-18. Thierry Bourcy, scénariste et réalisateur, fait œuvre d’historien et nous plonge dans la vie sur le front, dans les tranchées, à l’arrière, dans le Paris de la guerre ou dans un hôpital militaire. Il décrit l’horreur de cette boucherie, l’évolution des fronts au cours des années, la bienveillance ou le manque d’empathie des gradés, dans ces combats qui transforment les poilus en chair à canon.

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Thierry Bourcy
Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18

Paru en Folio Policier (2014)

Ce volume contient :
La cote 512, L’arme secrète de Louis Renault, Le château d’Amberville, Les traîtres, Le gendarme scalpé.

Une invitée particulière

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Policiers et thrillers (USA)
Une brève de Sylvaine Micheaux

Suite à un programme d’échange, une lycéenne anglaise, Tanya, arrive à Los Angeles pour sa dernière année d’études. La famille Meritt qui la reçoit – les parents, une fille, Paige, 17 ans, et un fils, Will, 12 ans – se remet juste de la mort accidentelle de leur fille ainée deux ans auparavant. Le courant passe de suite entre Tanya et la mère mais la lycéenne est-elle vraiment ce qu’elle dit être ? et la famille est-elle aussi parfaite qu’elle désire le montrer ?

Un thriller qui monte crescendo et qu’on ne lâche pas.

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Nelle Lamarr
Une invitée particulière

City Éditions
2024

Promis, juré

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Une convocation que certains attendent avec envie et que d’autres espèrent ne jamais recevoir, mais à laquelle on ne peut déroger, celle qui fait de vous un juré d’assises, en l’occurrence dans le procès pour meurtre d’une femme ayant tué son patron dans un accès de colère. Trois jurés, Norma, Dylan et Martine, d’âge, niveau social et carrière totalement différents, se retrouvent tous les soirs jusqu’au jugement dans un hôtel proche du Palais de Justice. Ils vont se rapprocher et leur futur en sera définitivement changé.

Roman bien écrit, avec une fin « Feel Good » mais qui a le mérite de soulever cette question : « Peut-on juger de manière objective, en notre âme et conscience, ou sommes-nous forcément influencés par notre propre vécu ? »

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Isabelle Lagarrigue
Promis, juré
Éditions Charleston
2024

La septième lune

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Pulixi est le nouvel auteur de polars qui monte, qui monte. L’originalité est que les actions se passent en Italie, et le plus souvent en Sardaigne ; on a, d’un roman à l’autre, la même équipe de policiers, membres d’une unité d’enquête sur les meurtres en série : Eva , Maria et Vito qui forment une famille de cœur.

Les crimes sont aussi horribles que dans la littérature noire scandinave, mais le ton est différent et addictif. Et, typiquement italien, on assiste à la « guéguerre » entre protagonistes issus de régions différentes : ne jamais confondre un Sarde, un Lombard, un Vénitien ou un Napolitain. Et la mafia n’est jamais loin non plus.

Deux jeunes femmes ont disparu. On va retrouver la première cruellement assassinée, suivant des rites anciens. Nos policiers trouveront-ils la suivante à temps ? Polar avec un sacré rebondissement final.

Les romans de Pulixi peuvent être lus indépendamment, mais vous pouvez les découvrir dans l’ordre : Le chant des innocents, L’île des âmes (le plus réussi), L’illusion du mal et La septième lune.

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Piergiogio Pulixi
La septième lune
Éditions Gallmeister
2024

Norferville

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Comme toujours, Thilliez nous emmène dans un thriller haletant, mais avec un nouveau duo d’enquêteurs et dans un tout nouvel environnement… Passionnant.

Teddy, criminologue à Lyon apprend que sa fille Morgane, dont il avait très peu de nouvelles, a été retrouvée sauvagement assassinée dans le grand Nord québécois, sur le chemin d’une réserve indienne, à Norferville, une petite ville perdue près du cercle polaire, au milieu de nulle part. Il va décider d’aider l’enquêtrice Léonie, métisse innue, qu’on oblige à retourner dans sa ville natale dont elle n’a quasi gardé que des souvenirs effroyables. Un roman dur, mettant à jour l’âpre vie des innus amérindiens, les injustices et la violence dont ils sont victimes. Tout le contexte est vrai, même si l’histoire, les personnages et la ville sont fictifs : de nombreuses enquêtes sont actuellement ouvertes par le gouvernement québécois pour dénoncer les souffrances et discriminations contre les peuples premiers.

En cas de canicule, ce roman vous permettra en plus de vous plonger dans un bain de fraicheur à -40 °C.

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Franck Thilliez
Norferville
Fleuve éditions
2024

Toutes nos critiques de Thilliez sont accessibles à la lettre T du classement par auteur.

J’ai lu tout Maxence Van der Meersch

1936

Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine nous a proposé de parler d’un auteur dont on a tout lu ou presque, j’avais l’embarras du choix, tant à une période je pouvais être monomaniaque d’un écrivain aimé : Zola, Bazin, Troyat, Giono, Gide, etc. Mais l’actualité de ces dernières semaines m’a désigné un tout autre auteur, je vous expliquerai pourquoi.

Maxence Van der Meersch (1907-1951), auteur un peu retombé dans l’oubli, que certains ne connaissent peut-être même pas, bien qu’il ait été lauréat des prix Goncourt et de l’Académie française et que son nom soit encore sur le fronton de nombreux établissements scolaires du Nord, est né à Roubaix et a ciblé dans ses romans le Nord et ses gens simples, offrant une peinture humaniste de la région de l’entre-deux guerres, sans le côté misérabiliste d’un Germinal.

Je l’ai découvert avec La Maison dans la dune (1932), son premier roman. Nous sommes sur la côte de la mer du Nord où s’affrontent, parfois mortellement, contrebandiers de tabac et douaniers. Une belle histoire, violente, passionnée, dans l’atmosphère brumeuse de la côte dunkerquoise. L’auteur décrivait avec beauté ma région et j’ai tout de suite aimé car, adolescente, je découvrais ma région d’une manière positive à travers ses livres.

Puis suivent, dans mes lectures, Invasion 14 (1935) sur la Première Guerre mondiale, L’Empreinte du Dieu (1936) sur la fuite d’une jeune femme mariée à un homme violent, qui a reçu le prix Goncourt, Pêcheurs d’hommes (1940) sur la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) – il était un catholique convaincu –, etc.

Corps et âmes (1945), pavé de 700 pages, prix de l’Académie française, ne se passe pas dans le Nord mais en Anjou, dans le milieu médical. Livre fort qui décrit l’ambition, la dureté et le carriérisme  des chefs de service hospitaliers, mais aussi le quotidien des médecins de famille, souvent tiraillés à l’époque entre l’interdiction de parler de contraception et la détresse de patientes, enceintes tous les ans d’un nouvel enfant alors qu’elles n’avaient déjà pas les moyens de nourrir les premiers ; de l’horreur de ces femmes qui arrivaient aux urgences avec une septicémie ou qui mouraient dans d’atroces souffrances du tétanos, transmis par les aiguilles à tricoter rouillées des faiseuses d’anges. La toute jeune femme que j’étais a été émue et choquée par ces récits alors que pour ma génération, en 1967 on venait enfin de légaliser la contraception et, en 1974, d’autoriser l’IVG. Le scellement dans la Constitution française de l’IVG a été le point de départ de mon choix de cet auteur, Maxence Van der Meersch.

Mais le roman que j’ai préféré, si je devais n’en choisir qu’un, est Quand les sirènes se taisent (1933) qui se situe à Roubaix, en 1930, pendant la grève des ouvriers du textile : grève âpre, dure pour ces ouvriers tassés dans les courées, groupements d’habitations insalubres des travailleurs. Quand je l’ai lu, j’en ai discuté avec ma grand-mère qui avait été ouvrière du textile dans ces années-là (même si en 1930 elle n’y travaillait plus, élevant ses trois enfants, et bien qu’elle n’a jamais vécu en courée) : ce  furent des échanges merveilleux me plongeant dans la jeunesse et les souvenirs de ma Mémé. Des moments jamais oubliés.

Ce qui me fait souvent aimer un auteur et ses romans, c’est quand il mêle avec une belle écriture une histoire passionnante et l’Histoire. Et j’ai aimé Maxence Van der Meersch, décédé bien trop jeune de la tuberculose, aussi pour cela.

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C’est chez Albin Michel que vous pourrez retrouver les romans de Maxence Van der Meersch.

En l’absence de photo de l’auteur sur le site de l’éditeur, la photo de Maxence Ven der Meersch affichée ci-dessus est reprise de la page Wikipedia qui lui est consacrée.

Vous ne connaissez rien de moi

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Chartres, 16 août 1944, les Alliés ont délivré la ville et l’épuration commence, menée par les FFI : exécutions des collabos, ou supposés tels, et humiliation des femmes « embochées » qu’on tond. Simone, 23 ans, maman d’une petite Françoise de 3 mois, qui est la fille d’un officier allemand, et ses parents sont arrêtés et trainés en place publique. Durant cette longue et périlleuse journée, elle va se souvenir.

Au début du récit de l’enfance de Simone, on est ému et empathique pour cette petite fille née dans une famille pauvre, avec une mère dure, acariâtre et alcoolique, un père présent mais inexistant et une sœur ainée Madeleine, douce et trop gentille. Devenue adolescente, elle fait tout pour se sortir de ce milieu et comme elle se sait intelligente, elle décide de briller dans les études, poussant sans vergogne Madeleine à lui payer l’inscription dans les meilleurs établissements privés de la ville. Elle va même prendre des leçons privées avec sa prof d’allemand pour devenir bilingue…

Car, et c’est là que s’efface l’émotion et monte la colère du lecteur, Simone est fascinée par le 3ème Reich, par Hitler, Pétain. Heureuse de l’envahissement des Allemands, elle travaille pour eux, fait partie des doriotistes, dénonce des voisins. Elle choisit son camp… 

Je pensais que l’auteure, Julie Héraclès, s’était inspirée de la photo de Robert Capa, mise sur la couverture, d’une jeune femme tondue avec un bébé dans les bras, pour inventer une histoire. Mais j’ai appris depuis que cette Simone avait bien existé – même si le nom de famille a été modifié. Simone Touseau a non seulement été tondue mais emprisonnée, et elle a risqué la peine de mort, loin de la petite Simone un peu ingénue que nous présente l’auteure, qui, avec des œillères, ne voit pas la cruauté de l’occupant et ne pense qu’à grimper dans l’échelle sociale, même si sur la fin elle semble vraiment amoureuse de cet officier. Roman troublant, car on nous rend presque sympathique une jeune femme dont le modèle original était loin de l’être. Sur le même sujet, j’avais beaucoup apprécié le roman La Chaise numéro 14 de Fabienne Juhel sur la reconstruction d’une de ces femmes tondues.

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Julie Héraclès
Vous ne connaissez rien de moi
Éditions JC Lattès
2023

La nuit des pères

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Mon dernier petit coup de cœur.

Isabelle, réalisatrice de documentaires remarquables sur la mer et les fonds marins, a fui depuis longtemps ses Alpes natales et surtout son père, guide de montagne émérite, apprécié de tous, mais dur, froid, intransigeant avec ses deux enfants, ne donnant aucun amour, ni aucune attention à sa fille. La rupture a été totale, après le décès de leur mère qui apportait de la douceur au foyer.

Mais Olivier, le frère, resté fidèle et attentionné auprès du père, l’appelle pour qu’elle revienne car leur père commence à souffrir de la Maladie de l’Oubli. Ce retour permettra-t-il de comprendre enfin ce patriarche tant aimé et tant haï, avant que l’oubli n’emporte tout ?

Cette histoire, somme toute classique, est un petit bijou grâce à la plume fine, précise, ciselée, pudique et poétique de Gaëlle Josse. Elle pénètre au fond du cœur et des pensées d’Isabelle, puis de son frère Olivier. Lors d’une présentation de son livre chez notre libraire, Gaëlle Josse expliquait qu’elle avait choisi comme titre La nuit des pères, et non « du père », car chaque enfant porte en lui un père différent. 

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Gaëlle Josse
La nuit des pères
Éditions Noir sur Blanc
2022

Disponible en J’ai lu.

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