L’heure bleue

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Policiers et thrillers
Par François Lechat

C’est le troisième roman de Paula Hawkins que je lis (sur cinq déjà parus), et je crains que ce soit le dernier. Non qu’il soit mauvais, loin de là. Il se laisse lire de manière fluide, il installe un certain suspense, il comporte des chapitres réussis. Mais il n’apporte rien de neuf par rapport à La fille du train ou à Celle qui brûle.

Le problème de Hawkins est qu’elle s’enferme dans ses procédés : abondance de flashbacks, extraits de correspondance ou de journal intime, personnages cabossés porteurs d’un secret, intrigues de thriller donnant lieu à des considérations psychologiques, moments d’accalmie après une explosion de violence… En l’occurrence, tout cela ralentit l’intrigue, la dilue, fait sans cesse retomber la tension. Sans que l’héroïne, une artiste de renommée mondiale à la personnalité torturée, soit assez originale pour marquer le lecteur.

Les personnages secondaires sont plus intéressants, surtout l’un d’entre eux, et l’atmosphère des lieux, une île écossaise battue par les vents, est bien rendue. Mais tout cela paraît assez fabriqué, calculé. Il manque à Hawkins, soit du lâcher-prise, soit assez de méchanceté pour oser un livre qui dérange.

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Paula Hawkins
L’Heure bleue

Sonatine
2024

Le passager

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

La série Nos monuments de la littérature américaine et l’article de Daniel Kunstler sur De si jolis chevaux m’ont donné envie de lire Le passager de Cormac McCarthy.

Cet écrivain américain, décédé en 2023 à quatre-vingt-dix ans, possède le statut intimidant de monstre de la littérature. Pas seulement parce qu’il a gagné le National Book Award (pour De si jolis chevaux) et le prix Pulitzer (pour La route) mais pour l’ensemble de son œuvre et la teinte inimitable qu’il donne à ses romans, cette espèce de mélancolie poignante qui imprègne tous ses personnages. Le passager n’échappe pas à la règle.

Difficile de résumer ce roman. Des plongeurs qui entrent dans l’épave d’un avion, une tempête sur une plate-forme pétrolière, une fille qui parle avec un drôle de petit bonhomme pourvu de nageoires, de mystérieux agents fédéraux, le traumatisme de la bombe nucléaire, un asile d’aliéné, un violon et mille autres choses, des personnages qui passent et qui meurent, des lieux improbables…  Tout cela forme le décor dans lequel évolue le personnage principal du livre, Bobby Western. Bobby Western traîne son deuil sur les plus de cinq cents pages du roman. Le deuil de sa sœur morte quelques années plus tôt et dont il était fou amoureux. Le deuil de sa sœur, schizophrène peut-être, qu’il n’a pas su sauver. Un deuil dont il ne se remet pas.

Non, il est décidément impossible de résumer ce roman. Comme tous les romans de Cormac McCarthy, il faut s’y plonger, accepter de ne pas tout comprendre et se laisser entraîner par la douloureuse mélancolie des personnages. Se laisser porter, aussi, par cette écriture sombre et puissante, traversée de somptueuses fulgurances poétiques. Peut-être pas le roman le plus facile d’accès pour découvrir cet auteur extraordinaire (La route ou De si jolis chevaux sont sans doute plus indiqués) mais assurément, un roman qui vaut la peine de faire un effort de lecture.

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Cormac McCarthy
Le passager

L’Olivier
2023

Les assassins de l’aube

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

On ne présente plus Michel Bussi, qui reste un auteur incontournable de thrillers mais qui a l’intelligence de se renouveler. Et cette fois-ci, il nous embarque dans une île paradisiaque, la Guadeloupe. 

Dans ces paysages enchanteurs sont retrouvées, jour après jour mais toujours à l’aube, trois personnes assassinées d’un harpon dans le coeur. Et toujours sur des lieux emblématiques de l’histoire coloniale et esclavagiste de l’île. Le commandant Valéric Kansel, revenu depuis peu dans son île natale, est prié de trouver rapidement le coupable, tourisme oblige.

Les crimes sont annoncés par le sorcier local avant même d’être commis… On navigue de fausses pistes en rebondissements, tout en découvrant peu à peu le lourd passé, peu connu des Métropolitains, de ce beau département français — et en visitant avec plaisir cette superbe île (Bussi a eu la bonne idée de mettre une carte en début du roman).

Un chouette livre pour s’évader durant les jours froids et pluvieux, qui devrait plaire encore plus aux lecteurs ayant la chance d’avoir déjà visité la Guadeloupe.

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Michel Bussi
Les assassins de l’aube

Presses de la Cité
2024

La fille qu’on appelle

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Max Le Corre est boxeur. Un vieux boxeur qui rêve d’un retour sur le ring et s’y prépare contre plus jeune que lui. Pour vivre, il conduit la voiture de fonction du maire de cette petite ville de bord de mer qu’il n’a jamais quittée, contrairement à sa fille Laura. Laura qui revient, justement, et qui cherche un logement alors quoi de plus naturel lorsqu’on est son chauffeur que de demander au maire un petit coup de pouce ? Mauvaise idée.

Chronique désabusée des relations humaines dans lesquelles le pouvoir est mis au service de la satisfaction du plaisir des hommes et où le mépris de classe le dispute au clientélisme politique, le roman de Tanguy Viel est bien dans l’air d’un temps où il est de bon ton de critiquer les politiques et les élites de tous poils en les parant de tous les vices. Un peu facile, sans doute, mais en l’espèce sacrément bien fait. Caricatural ? Peut-être un peu aussi, oui. N’empêche, il y a du style dans ce roman et c’est ce qui rend sa lecture aussi intéressante – presque addictive – même si certains seront sans doute déstabilisés par ces longues phrases qui se perdent parfois au point qu’on doive les relire. Un style indéniable, donc, et un sens certain de la narration et des personnages. Max en boxeur magnifique et déchu, Laura, si jeune, si belle, en proie idéale d’un maire libidineux, Bellec et son costume blanc, en patron de casino peu scrupuleux… Tous, même s’ils peuvent sembler sans surprise tant ils suivent un destin tout tracé, sont chacun à sa manière profondément attachants, hormis le maire, affreux politicard prêt à tout pour satisfaire son plaisir et son ambition. Il passe à travers ce roman le sentiment vague mais entêtant que tout cela ne changera jamais. Un peu désespérant… 

Inclus dans la première sélection pour le Goncourt 2021, ce qui n’est pas rien, La fille qu’on appelle n’aura finalement pas accédé à l’étape suivante. Ce n’est certainement pas une raison pour ne pas le lire !

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Tanguy Viel
La fille qu’on appelle

Les Éditions de Minuit
2021

Une relecture dont vous êtes le héros

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Extras et Redécouvertes
Par Julien Raynaud

Si vous étiez un garçon de 13 ou 14 ans à la fin des années 80, vous avez a priori été lecteur des « livres dont vous êtes le héros », publiés chez Folio Junior. Ces livres ont bercé l’enfance de toute une génération. Pour ceux qui ne connaissent vraiment pas, il s’agit de livres-jeux qu’on ne lit pas de manière linéaire, puisqu’il faut faire des choix qui mènent de paragraphe en paragraphe. Souvent le lecteur-héros fait les mauvais choix, meurt et il faut recommencer l’aventure, en changeant cette fois de parcours pour espérer emporter la partie. Ces livres se déclinent en plusieurs séries, la plus célèbre étant les « Défis fantastiques » qui explorent ce qu’on appelle aujourd’hui le genre littéraire de la fantasy, mais il faut aussi mentionner, entre autres, les passionnantes « Chroniques crétoises » ou la série « Sorcellerie ! ».

Quelques exemples parmi d’autres

Dans les cours de collèges, les jeunes lecteurs se livraient leurs trucs pour ne pas se faire tuer dans tel ou tel ouvrage. Trente-cinq ans plus tard (on doit être dans cet ordre d’idées), David Lluis a eu l’idée – et l’envie – géniale d’écrire un livre sur ces livres, en donnant aux lecteurs nostalgiques les clés pour vivre ces aventures en faisant les meilleurs choix, nous expliquant ainsi dans le détail comment il était possible de réussir ces aventures. Il nous fait revivre dans son volumineux ouvrage la plupart des opus écrits par les Steve Jackson (oui il faut dire « les » car ils sont deux, ce que peu de lecteurs avaient dû repérer).

Le livre de David Lluis est présenté comme le tome 1, car effectivement la matière est là pour en écrire plusieurs autres. C’est ce que les fans devraient souhaiter, car la lecture est passionnante. On conseillera d’avoir sous la main quelques LDVLH (« livres dont vous êtes le héros ») pendant la lecture, l’immersion n’en sera que plus délicieuse. Comme aujourd’hui encore ces LDVLH sont republiés (avec des couvertures modifiées) par Gallimard Jeunesse, on peut parier que tout lecteur de cette Relecture dont vous êtes le héros se précipitera en librairie pour compléter ou recréer sa collection, comme au temps de son adolescence.

Et pourquoi pas faire découvrir les LDVLH à vos jeunes ados ?

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David Lluis
Une relecture dont vous êtes le héros
Autoédité chez Polymnésia
2024
Disponible sur un grand site de vente en ligne

Liens : les LDVLH chez Folio Junior et Gallimard Jeunesse

Ce que je sais de toi

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Littérature francophone
Par Marie-Hélène Moreau

Multiprimé et encensé par une large majorité du public, ce premier roman dispose de nombreux atouts pour plaire au lecteur. Une narration qui s’étale sur près de quarante ans entre l’Égypte et le Québec, une histoire de famille où se mêlent conventions sociales, recherche d’identité, et amours contrariées, le tout servi par une belle écriture et des effets de style qui donnent au roman une indéniable profondeur.

Éric Chacour, né à Montréal de parents égyptiens, nous entraîne tout d’abord dans l’Egypte des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt où il dépeint avec subtilité le carcan social dans lequel se débat Tarek, personnage central du roman. Entre carrière professionnelle toute tracée, milieux sociaux profondément inégalitaires et mœurs corsetées, ce dernier s’exilera finalement au Québec pour ne revenir qu’à la mort de sa mère au début des années deux mille.

Tous les sujets évoqués dans le livre – et ils sont nombreux ! – sont passionnants. C’est sans doute là que réside une des clés de son succès. L’Egypte multiculturelle des années soixante, qui peu à peu se referme sur elle-même, donne un cadre historique particulièrement intéressant à la première partie du roman tandis que la description de la famille de Tarek, famille de notables ouverts à la culture, notamment française, éclaire les clivages d’une société en pleine mutation. La seconde partie dans laquelle apparaissent quelques scènes de la vie de Tarek au Québec semble par comparaison moins réussie. Sans doute l’idée est-elle de montrer ici le déracinement causé par l’exil mais je n’ai pour ma part pas été totalement convaincue. J’ai surtout regretté que le cœur du récit, l’histoire d’amour contrariée vécue par Tarek manque de chair et d’incarnation. Cela aurait donné une profondeur supplémentaire au récit qui, selon moi, reste sur cet aspect assez froid et comme distancié.

Malgré ces quelques réserves (qu’une grande majorité de lecteurs ne partagent à l’évidence pas !) Ce que je sais de toi est sans nul doute un roman à découvrir et Eric Chacour un auteur à suivre.

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Éric Chacour
Ce que je sais de toi
Éditions Philippe Rey
2023

Sortir au jour

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

L’autrice a rencontré Gabrielle au cours d’une séance de signatures dans un salon du livre. Elles ont sympathisé, et Gabrielle lui a révélé son métier, peu connu et encore entouré de tabous. Elle est thanatopractrice, c’est-à-dire celle qui prend soin des corps des personnes décédées.

En quête de sens, Gabrielle a abandonné une profession plus gratifiante socialement pour se consacrer aux morts. Son métier est d’être là quand la catastrophe a eu lieu. Il commence quand tout finit. C’est sa manière d’accompagner les vivants. Sa compétence consiste à montrer l’image définitive du défunt, celle que les proches garderont, sans la nier, sans la cacher, mais sous l’angle le plus fidèle et le plus humain possible. Non, elle n’a pas de problème avec ce métier qu’elle a donc choisi, non, elle n’a pas un tempérament morbide, au contraire elle contribue à adoucir la séparation définitive. Elle aide ceux qui restent à en accepter la réalité et à garder une image la plus belle et la plus juste possible de ceux qui s’en vont. C’est un métier qui a du sens.

Ce livre très court, à la fois intimiste et émaillé de réflexions plus générales, alterne les conversations entre Gabrielle et Amandine Dhée et des passages consacrés à la vie de l’autrice, à sa vie de maman, à ses questionnements. Il n’est pas triste car la gravité du sujet n’exclut pas l’humour et la sérénité. Il est humain avant tout et nous dévoile une profession qui reste dans l’ombre et suscite une certaine répulsion, même si nous sommes en admiration devant les momies égyptiennes qui nous rappellent que le soin des morts ne date pas d’aujourd’hui.

Amandine Dhée a obtenu pour ce livre le prix « Talents de femmes » de l’association Soroptimist de Béthune.

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Amandine Dhée
Sortir au jour
Éditions La Contre Allée
2023

De la même autrice, notre critique de La femme brouillon.

13 à table ! (Hiver 2024-2025)

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C’est un rendez-vous annuel. Nous y sommes fidèles. Cette année encore, les Restos du Coeur publient, avec la complicité généreuse du monde du livre, un recueil de nouvelles dont les bénéfices bruts – puisque personne ne se fait payer pour son travail sur cette production – reviennent aux Restos. Le livre coûte 6 euros et permet de distribuer 5 repas à des personnes en difficulté, jeunes ou âgées, des bébés parfois – trop souvent -, des étudiants, des femmes et des hommes en souffrance.

13 à table ! reprend les nouvelles de 14 auteurs et il y en a pour tous les goûts, si j’ose dire. C’est l’occasion de lire des textes courts d’auteurs contemporains que vous connaissez, et d’en découvrir d’autres peut-être. Profitons-en pour faire d’ 1 pierre 2 coups. Oui, ce message annuel est toujours un peu mathématique, ça m’amuse, mais l’affaire est sérieuse : « On compte sur vous ! »

Cette année, le thème est « Tous dans le même bateau ». Découvrez ce que cela a inspiré à Sandrine Colette, Lorraine Fouchet, Karine Giebel, Raphaëlle Giordono, Christian Jacq, Marie-Hélène Lafon, Alexandra Lapierre, Marc Levy, Marcus Malte, Agnès Martin-Lugand, Étienne de Montety, François Morel, Romain Puértolas et Jacques Ravenne.

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Les Restos du Coeur
13 à table !
Éditions Pocket
2024

Dans toutes les librairies de France.

Tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Un tramway nommé Désir

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Catherine Chahnazarian

Dans nos mémoires, Un tramway nommé Désir, c’est ce film dans lequel Marlon Brando, tout jeune, à peine sorti de l’Actors Studio, incarne une virilité sauvage et une sensualité indécente pour l’époque. Son personnage, Stanley Kowalski, vulgaire et dur, est servi par un texte sauvage et dur, dépêtré des carcans académiques et des modes littéraires. Ni belles phrases ni envolées, l’écriture est avant tout sociologique, le texte sent la pauvreté, le sexe et la sueur. Non, sans Tennessee Williams, pas de marcel taché sur le corps brillant du jeune Brando.

Pourtant, qu’il est difficile à lire, ce texte ! C’est que tout y est écrit. Des didascalies disent tout non seulement du décor à mettre en place mais du moindre geste, du moindre mouvement des acteurs, de la direction des regards, du phrasé… Tout est précisé et le lecteur, sans cesse coupé dans son élan, ne parvient pas à faire la lecture fluide à laquelle il est habitué. C’est qu’une pièce est faite pour être jouée.

On est à La Nouvelle-Orléans, il fait chaud et moite. Stanley ramène de la viande à la maison – un deux pièces minable – et repart aussitôt pour aller jouer aux boules. Stella, sa compagne, dont la vie entière tourne autour de Stanley, court le rejoindre et n’assiste pas à l’arrivée inopinée de sa sœur, Blanche, sorte de bourgeoise débarquant dans un monde qui n’est pas le sien. C’est l’élément perturbateur d’un équilibre fragile. Le mélodrame éclaire un milieu social où la brutalité est accentuée par la pauvreté et la sensualité par la chaleur et par le huis clos que vient paradoxalement renforcer la présence de la rue dans le décor. Cette atmosphère interpelle votre vision des mœurs, de l’amour, de l’équilibre mental. L’impossible ascension sociale de Stanley comme la dégradation sociale de Stella et Blanche ramènent l’humanité à ses frustrations et à ses échecs, à son rapport relatif à la réalité, à ses dépendances aussi – au sexe, à l’alcool, au jeu, au regard des autres, à ce qu’ils croient être la féminité et la virilité, ou le bonheur.

Quelque chose d’animal, dans cette pièce si éloignée du théâtre français, trouble encore aujourd’hui et rappelle qu’écrire doit toujours servir une idée vraie.

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Tennessee Williams
Un tramway nommé Désir
Titre original : A Streetcar Named Desire, 1947
Prix Pulitzer 1948

Le texte est aujourd’hui disponible en français chez Robert Laffont, en Pavillons Poche, dans une adaptation de Pierre Laville.
Le film d’Elia Kazan avec Marlon Brando et Vivien Leigh est sorti en 1951. Pour vous en faire une idée

En un combat douteux…

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par François Lechat

En un combat douteux n’est pas le plus célèbre roman de Steinbeck. Il s’agit pourtant de son premier grand livre, écrit avant Des souris et des hommes et Les raisins de la colère, consacré à la terrible crise sociale qui a secoué la Californie à partir du krach boursier de 1929.

La singularité d’En un combat douteux réside surtout dans le fait que Steinbeck n’a pas cherché à plaire. Le thème du livre, une grève des ouvriers chargés de la cueillette de pommes dans d’immenses vergers, est directement inspiré des grandes grèves qui ont marqué la Californie en 1933 dans des secteurs connexes (le coton, les pêches…) qui réduisaient les salariés à la misère. Un sujet grave, donc, traité dans un texte rédigé en quelques semaines et que Steinbeck lui-même qualifiait de « brutal », de « terrible ». Une forme de littérature prolétarienne, assumée comme telle, qui a frappé à l’époque par son réalisme, son style brut, ses longs dialogues, souvent tendus, qui traduisent les hésitations et les difficultés inhérentes à un combat inégal, incertain, « douteux » comme le dit la formule de titre empruntée à la Bible.

En un combat douteux aurait pu être un roman communiste, puisque les principaux meneurs de la grève décrite par Steinbeck appartiennent au Parti. Mais ce n’est en aucune manière un livre théorique ou dogmatique : ses protagonistes ne débattent pas sur des idées mais sur les actions à mener. Steinbeck s’est appuyé sur de nombreux récits oraux de grèves similaires, et il a créé des personnages échappant aux étiquettes, simplement humains, authentiques, oscillant entre faiblesse et grandeur. Son sujet n’est pas la Révolution mais la dynamique des groupes, qui sont en proie à une instabilité permanente, qui discutent sans cesse de la manière de s’organiser face aux briseurs de grève, à la police, aux milices qui veulent mater la contestation. Sur un sujet qui se prêtait à la propagande, Steinbeck offre un roman sans message, écrit du point de vue des ouvriers mais dont l’issue n’est pas donnée, Steinbeck laissant au lecteur le soin de l’imaginer à partir d’une brève indication.

En un combat douteux est évidemment disponible en format de poche, mais n’hésitez pas à vous faire plaisir : il figure dans le volume de la Bibliothèque de la Pléiade consacré à Steinbeck, aux côtés de ses deux autres romans californiens et d’À l’est d’Eden. Avec, en prime, une introduction générale, des notices et des notes aussi claires que savantes.

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John Steinbeck
En un combat douteux

Titre original : In Dubious Battle, 1936

En Folio
traduction : Edmond Michel-Tyl

En Pléiade
traduction : J.-C. Bonnardot, Maurice-Edgar Coindreau, Edmond Michel-Tyl et Charles Recoursé ; direction : Marie-Christine Lemardeley-Cunci.

De si jolis chevaux

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Daniel Kunstler

Les années 1950 sonnent le glas de l’élevage du bétail en pâturage au Texas et, par conséquent, du cowboy de nos imaginations. Les vastes ranchs se dépeuplent et le paysage se voit envahi par des derricks. Ça devait arriver tôt ou tard : la grande richesse de l’ouest américain était largement minérale, métaux précieux au Colorado, pétrole au Texas.

Ainsi le ranch ancestral de la famille du héros de Cormac McCarthy dans De si jolis chevaux, John Grady Cody, est mis en vente. John Grady, cavalier imbu de la culture cowboy et du culte du cheval, refuse de céder à leur déclin. À ses  yeux, son avenir au Texas est compromis, et le Mexique encore indompté l’attire avec son compagnon de chevauchée. Sa maîtrise de tout ce qui concerne les chevaux, leur physionomie et leur psychologie, est suprême, et lui assure du travail à condition de franchir vivant le désert au terrain accidenté du nord du pays, ce qui est loin d’être assuré. Arrivé à une immense hacienda, propriété d’un patricien qui fait la loi dans toute la région, John Grady est embauché après avoir démontré ses talents en apprivoisant seize mustangs en l’espace de quatre jours. 

Je ne dévoilerai pas le fil du récit. L’important à saisir est le personnage de John Grady et ce qu’il représente. Son langage dépouillé trahit une intelligence et une sagesse aigües, sa franchise est désarmante, sa maturité étonnante. Car il n’a que seize ans. L’adolescence, avec ses insouciances et rêves éphémères, est un luxe inabordable. Mais bien qu’il assume les responsabilités d’un adulte et affronte des dangers mortels, sa jeunesse l’empêche de contenir l’intensité avec laquelle il vit un amour condamné au naufrage.

Si la violence présente dans les livres de McCarthy peut offusquer, ce n’est pas qu’il y prend goût, mais plutôt qu’il refuse d’édulcorer sa brutalité à la façon désinvolte d’un western hollywoodien classique soucieux de ne pas incommoder. 

De si jolis chevaux – premier volet d’une trilogie de romans individuels –  est à la fois conte d’aventure, histoire d’amour et voyage dans un monde de splendeur et de menace. Il combine réalisme, métaphysique et lyrisme. Le style est rythmé, cinétique, poétique même par moments, avec des passages qui se dispensent de ponctuation. Dire que ce livre est magnifique relève de l’euphémisme ; c’est d’une beauté pas moins qu’émouvante. C’est aussi une façon idéale d’approcher l’œuvre impressionnante de Cormac McCarthy. 

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Cormac McCarthy
De si jolis chevaux
Titre original : All the Pretty Horses (1992)
Disponible en français aux éditions Points
Traduction : François Hirsch et Patricia Schaeffer

84, Charing Cross Road

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Catherine Chahnazarian

Cet échange de lettres entre Helene Hanff et les membres de la librairie Marks & Co est authentique. Il a duré vingt ans.

Autrice dont le talent ne suffit pas à ce qu’elle perce dans le théâtre, son milieu de cœur, Helene vivote en participant à l’écriture de scenarii pour la télévision américaine. Elle peine à accéder à des œuvres qu’elle voudrait lire pour se cultiver : les livres anciens sont difficiles à trouver dans l’Amérique de l’époque ou alors ils sont trop chers. En 1949, elle se tourne vers une librairie londonienne dont elle a vu un encart publicitaire dans une revue. Tout part de là.

84, Charing Cross Road ne devait pas devenir un livre, c’était l’adresse de son libraire, c’était un paquet de lettres et c’est devenu le seul succès d’Helene Hanff. Mais quel succès !

Ça n’a aucune importance de connaître ou non les auteurs dont il question, les livres qu’elle cherche à acquérir et que Frank Doel va lui dégoter. Au pire vous retiendrez quelques titres ou vous aurez envie d’en lire l’un ou l’autre à votre tour (il y a, au fond, de quoi nourrir une mini-série sur la littérature britannique…).

84, Charing Cross Road est une histoire d’amitié, de respect, de partage. D’autant plus simple et sans prétention qu’elle est authentique. C’est déliceux, plein de bienveillance gratuite, d’enthousiasme et d’humour. Il y a même une recette de pudding !

Ce livre est attachant au dernier degré, y compris la postface de Thomas Simonnet (si vous trouvez cette édition) qu’il faut lire pour achever de cerner le personnage d’Helene Hanff – et verser une dernière larme si vous êtes sensible.

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Helene Hanff
84, Charing Cross Road

1970

La version française dans la traduction de Marie-Anne de Kisch a été publiée aux éditions Autrement. La nouvelle édition contient une préface de Daniel Pennac. La version au Livre de Poche avec la postface de Thomas Simonnet est épuisée mais disponible sur des sites de revente. Essayez de vous la procurer chez un petit libraire d’occasion afin de prolonger le système mis en place par Helene ?

De sang-froid

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Marie-Hélène Moreau

Oeuvre immense de la littérature américaine, De sang-froid est ainsi sous-titré : Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences. On ne saurait dire mieux car il ne s’agit nullement ici d’une œuvre fictionnelle, mais du compte-rendu implacable d’un fait divers.

Dans les années cinquante, dans une petite ville tranquille du Kansas, deux délinquants tuent sans raison apparente les quatre membres d’une même famille. Ils seront rattrapés, condamnés et exécutés. Truman Capote, passionné par cette affaire, passera des mois à rencontrer et interroger tous les protagonistes, y compris les accusés. Il en tirera ce texte dense et passionnant, et en restera passablement traumatisé, plongeant dans une profonde dépression.

La construction du livre est particulièrement intéressante. Au lieu de se situer directement après le crime, l’auteur choisit de démarrer son récit dans les heures le précédant, présentant alternativement les derniers moments de la famille assassinée et ceux de leurs assassins en chemin. Saisissant contraste. D’un côté les Clutter, famille respectée de fermiers, un mère fragile des nerfs, un père bienveillant, une fille adolescente appréciée de tous ainsi que son jeune frère. De l’autre, deux jeunes hommes au passé délinquant, l’un issu d’une famille dysfonctionnelle, affublé de surcroît d’un handicap physique, le second pétri de frustrations. Rien ne devait faire se croiser leurs chemins. Le crime en lui-même ne sera décrit que tardivement dans le livre comme si, au-delà des terribles faits, ce qui intéresse surtout l’auteur est de comprendre ce qui a pu pousser ces deux hommes à le commettre. On suit ainsi longuement leur cavale et leur emprisonnement. De nombreuses lettres, de proches notamment, tentent par ailleurs d’apporter des réponses en dressant d’eux des portraits troublants.

L’auteur ne les juge jamais. Il rapporte simplement des faits et décrit en détail les relations entre tous les protagonistes, victimes, coupables, mais aussi forces de l’ordre et habitants de la paisible ville dans laquelle le crime s’est produit. Plus que la simple chronique d’un fait divers, De sang-froid dresse ainsi le portrait d’une certaine société américaine. Il pointe également les faiblesses du système judiciaire américain dont la peine de mort reste un élément clé.

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Truman Capote
De sang-froid

Titre original : In Cold Blood, 1966
Disponible en Folio
Traduction : Raymond Girard

Angle d’équilibre

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTERATURE AMÉRICAINE

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Par Daniel Kunstler

La conquête de l’Ouest telle qu’elle figure dans les westerns hollywoodiens contient indéniablement des germes de véracité : un vaste territoire largement aride, un ordre social boiteux, le culte du cheval, une frontière mexicaine poreuse, la gâchette facile. Cependant, la synthèse de ces éléments au grand écran a le plus souvent déformé la réalité historique en faveur d’un tableau fallacieux. En outre, le personnage mythique du cowboy suggère une économie agraire alors que l’essor de la région délimitée par les Rocheuses et la côte du Pacifique doit autant à ses ressources minérales. La ruée vers l’or ne fut qu’un début.  

Sans écarter les éléments constitutifs de l’imagerie populaire, Wallace Stegner nous rapproche de la vérité vécue de ceux et celles qui ont migré vers l’ouest après 1860. Son héroïne, Susan Ward, abandonne les salons de Manhattan et suit son mari, Oliver, ingénieur des mines qui résiste mal aux caprices des financiers siégeant à New York et Londres. Il se laisse malmener au point de soumettre sa famille au nomadisme à travers l’ouest américain. La poursuite d’une stabilité professionnelle et matérielle les conduit en Californie, au Colorado, au Mexique et dans l’Idaho. A chaque escale, la cupidité des patrons les confond. Susan, qui exerce à distance son métier de chroniqueuse pour des périodiques new-yorkais, se persuade qu’elle aime d’amour ce mari viril et attentionné, mais ne peut ensevelir sa rancune.  Elle se sent plus d’atomes crochus avec Frank, le jeune collègue d’Oliver.

Le roman oscille entre le fil de l’histoire et les réflexions du narrateur, Lyman, petit-fils de Susan, historien à la retraite, grincheux, cynique, souffrant et confiné à domicile dans sa villa californienne. Il a pour mission de reconstruire la vie de sa grand-mère qui habitait jadis la même maison bien après les drames qui ont marqué son destin. 

Mary Hallock Foote

Angle d’équilibre est un monument, mais aux origines troubles. Le portrait de Susan s’appuie sur le vécu d’une personne réelle, Mary Hallock Foote (photo ci-contre), qui a laissé une correspondance abondante dont Stegner admirait les qualités littéraires. Avant de publier, il a reçu l’aval de la famille de Foote pour l’utilisation de ses écrits, donc pas de problème de droits d’auteur. Il n’empêche que Stegner reproduit des passages entiers sans attribution, tout en altérant les traits de celle qui les a rédigés. (Est-ce qu’il se serait permis de s’approprier ainsi la plume d’un homme ?) La renommée de Stegner s’en trouve ternie. Regrettable, car Stegner, grand écrivain méconnu en France, nous a légué un corpus d’œuvres magnifique, dont Angle d’équilibre fait partie intégrante.

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Wallace Stegner
Angle d’équilibre
Titre original : Angle of Repose, 1971
Prix Pulitzer 1972

Le texte français est disponible en poche aux éditions Gallmeister
Traduction : Éric Chédaille

Vue de Leadville dans le Colorado en 1879. La famille Ward ont tenter de s’y établir
à l’époque où la ville commençait à s’enrichir grâce aux métaux précieux extraits des dépôts de plomb.
À son apogée la ville comptait 30,000 habitants et abritait même une grande salle d’opéra
qui recevait des visiteurs tels Oscar Wilde et Sarah Bernhardt.

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