Intermezzo

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Littérature anglophone (Irlande)
Par François Lechat

J’avais zappé le troisième roman de Sally Rooney, Où es-tu, monde admirable, parce que j’avais pris un plaisir réel mais un peu mitigé aux deux premiers, Conversations entre amis et Normal People. Sally Rooney a un talent fou pour scruter les âmes et les cœurs, les élans, les doutes et les blocages de ses personnages, toujours jeunes et cultivés. Et elle fait preuve depuis le début d’un sens aigu des dialogues, ce qui rend ses livres très vivants. On pouvait cependant trouver son style un peu léger et ses personnages irritants à force d’incertitudes et d’hésitations.

Avec ce quatrième roman, Intermezzo, qui a l’honneur de paraître dans la collection « Du monde entier » chez Gallimard, l’autrice a manifestement franchi un palier. Les thèmes et les qualités sont les mêmes, qui rendent ce récit prenant et attachant. Mais il y a plus de densité et de profondeur, avec des thèmes plus graves. A travers deux frères habilement contrastés, un avocat en vogue et sûr de lui et son cadet champion d’échecs et légèrement inadapté, l’autrice voyage entre le deuil, la détresse sociale, la maladie, l’amour, le sexe, le regard des autres et la hantise de la chute. Tout est vif, sensible, parfois un rien trop explicite mais remarquablement observé. Et les personnages féminins sont à la hauteur des masculins, entre force et fragilité. C’est la vie comme elle va, saisie dans des périodes difficiles qui n’empêchent pas de chercher le bonheur.

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Sally Rooney
Intermezzo

Éditions Gallimard
2024

Les Terres animales

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Laurent Petitmangin avait su largement séduire avec Ce qu’il faut de nuit, récit bref et dépouillé d’un père élevant seul ses deux fils. Premier roman couronné à juste titre de plusieurs prix et traduit dans de nombreuses langues, il révélait un talent certain de l’auteur pour la description brute de ses personnages.

Ici, quatre personnages principaux qui ont décidé contre vents et marées de rester vivre sur leurs terres dévastées par un accident nucléaire. La zone a été évacuée, fermée, les autorités ont tout tenté pour convaincre les derniers récalcitrants de fuir, avant de les laisser à leur sort, se contentant de faire survoler la zone par des drones au cas où. À l’extérieur, la vie semble avoir repris son cours. Le récit alterne les points de vue de deux des protagonistes, leurs espoirs malgré une issue fatale et probablement rapide, leur lutte pour survivre au quotidien et garder un tant soit peu de joie, leurs relations avec quelques voisins eux aussi restés là et, en creux, la folie qui guette.

Récit post-apocalyptique centré sur la résilience humaine, l’histoire est certes dans l’air du temps. L’ensemble aurait pu être profond et puissant, mais j’ai peiné à entrer dans le jeu. Passons sur le caractère plus ou moins vraisemblable de la situation – après tout, n’est-ce pas tout l’intérêt de la littérature que de nous entraîner parfois hors du réalisme ? -, le problème est plutôt du côté de ces personnages dans lesquels j’ai eu du mal à me projeter, les confondant presque par moment. Sans doute manquent-ils de profondeur, eux ou les interactions entre eux. Bref, l’attachement n’a pas opéré sur moi cette fois. C’est bien dommage. J’attends le suivant !

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Laurent Petitmangin
Les Terres animales
Éditions La manufacture de livres
2023

Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Ce pavé de 1.120 pages est le regroupement de 5 romans de Thierry Bourcy, un par année de la guerre 1914-1918. Célestin Louise est un jeune inspecteur de police de Paris, appelé sous les drapeaux lors de la déclaration de guerre. Il pourrait se faire exempter mais il préfère servir son pays. Cinq romans, cinq années et cinq enquêtes policières. Si la toute première enquête est un peu minimaliste, les autres sont plus étoffées ; mais la valeur de ces romans est la plongée dans la guerre de 14-18. Thierry Bourcy, scénariste et réalisateur, fait œuvre d’historien et nous plonge dans la vie sur le front, dans les tranchées, à l’arrière, dans le Paris de la guerre ou dans un hôpital militaire. Il décrit l’horreur de cette boucherie, l’évolution des fronts au cours des années, la bienveillance ou le manque d’empathie des gradés, dans ces combats qui transforment les poilus en chair à canon.

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Thierry Bourcy
Célestin Louise, flic et soldat dans la guerre de 14-18

Paru en Folio Policier (2014)

Ce volume contient :
La cote 512, L’arme secrète de Louis Renault, Le château d’Amberville, Les traîtres, Le gendarme scalpé.

Un simple dîner

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Lauréat du prix Gisèle Halimi 2023, le roman de Cécile Tlili explore le sujet des injonctions faites aux femmes. Thème maintes fois exploré ces dernières années – et à juste titre tant il est riche –, l’auteure a choisi dans ce court roman de recourir à l’exercice périlleux du huis-clos. Unité de temps – un dîner, donc –, unité d’espace – quasi exclusivement l’appartement où il a lieu –, il aurait été facile de lasser le lecteur. L’auteure parvient cependant sans peine à garder jusqu’au bout son attention grâce non seulement à un style fluide qui rend la lecture aisée mais également à de multiples rebondissements qui maintiennent éveillée sa curiosité.

En deux mots, Étienne, avocat en difficulté professionnelle, et sa compagne Claudia, une kinésithérapeute timide et effacée, reçoivent à dîner un couple de vieux amis à lui. Rémi est un professeur d’économie marié à Johar, une brillante ingénieure de la tech en passe d’être nommée à un poste important. Dans le décor de cet appartement parisien écrasé par la chaleur d’une fin d’été, ces deux femmes qui se connaissent à peine et que tout oppose vont chercher chacune à sa façon à se libérer du carcan que les hommes, mari ou collègue, et plus généralement la société, tentent de faire peser sur elles.

L’exercice aurait été parfaitement réussi si les personnages ne tombaient trop souvent dans une caricature un peu trop appuyée. C’est sans doute ce travers qui fait qu’on peine non seulement à s’attacher aux différents protagonistes – y compris les féminins, ce qui est un comble ! –, mais également à croire complètement à l’enchaînement des révélations de cette soirée. Dommage, car l’ensemble livre une description fine des rapports de domination qui pèsent sur les femmes et propose quelques scènes bien imaginées et décrites.

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Cécile Tlili
Un simple dîner

Éditions Calmann-Lévy
2023

Transmania

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Essais, Histoire…
Par François Lechat

Attention, brulôt ! Transmania est un phénomène d’édition, énorme succès sur internet mais quasi introuvable en librairie. Et sur le motif de cette absence, les récits divergent. Selon les uns, les libraires n’osent pas montrer le livre ; selon les autres, il se vend si bien que les piles fondent comme neige au soleil…

De quoi s’agit-il ? D’une critique radicale de la vogue des transgenres, écrite par des féministes reconnues mais que l’on accuse d’être en fait « transphobes », de détester les personnes qui ont choisi de changer de genre. L’écrasante majorité des médias et des intellectuels progressistes jugent aussi les autrices transphobes, tandis qu’à droite et à l’extrême droite on salue un livre nécessaire et courageux, appréciation partagée par un certain nombre de psychiatres et de médecins.

Personnellement, j’ai eu envie de lire ce livre parce qu’il vaut toujours mieux juger par soi-même et que le sujet pose des questions abyssales. De ce point de vue, Transmania est un remarquable vecteur de réflexion, bourré d’informations, d’analyses, de questions percutantes, d’interrogations sincères, avec 40 pages de notes de références dont on peut vérifier une bonne partie sur internet (je ne l’ai pas fait). Si on se laisse convaincre, ce livre est frappant — mais, pour ses adversaires, les faits et les chiffres allégués sont faux.

Cela étant dit, je comprends le procès en transphobie fait aux autrices. Car si elles argumentent contre une série de dérives qui méritent d’être méditées voire contrées, elles ne peuvent pas cacher leur animosité à l’égard des personnes trans. Et elles le font, en plus, de manière maladroite. Leurs arguments portent, mais pourquoi placer en début de livre une synthèse qui ne peut convaincre qu’au terme de la lecture ? Pourquoi employer, par moment, des termes brutaux pour parler de situations psychologiques délicates ? Et quelle mauvaise idée d’inventer un personnage fictif, Robert qui veut devenir Catherine, incarnation de la femme trans qui aurait pu être une illustration concrète du sujet mais dont la description sombre dans la vulgarité et le mépris ?

Il aurait fallu un vrai éditeur à ce livre, qui aurait contraint les autrices à se limiter aux questions de fond. Mais il est publié par les éditions Magnus, qui se targuent de lutter contre le politiquement correct et que ses adversaires qualifient d’extrême droite, ce qui n’a pas aidé à calmer les esprits. Reste que les autrices posent des questions intéressantes ; à vous, donc, de vous faire une idée.

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Dora Moutot et Marguerite Stern
Transmania. Enquête sur les dérives de l’idéologie transgenre

Éditions Magnus
2024

Trouver refuge

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Dans une France désormais aux mains d’un parti d’extrême droite ultra-conservateur avec à sa tête un homme qui se fait appeler « Papa », Sacha et Mina forment un couple heureux avec leur petite Irène. Tous deux sont des intellectuels opposés au pouvoir en place mais qui restent très prudents dans leurs paroles publiques. Jusqu’au jour où Sacha tient des propos à l’égard du président qui mettent immédiatement sa vie et celle des siens en danger. Il faut fuir et c’est sans hésiter la Grèce que choisit Sacha, vers le mont Athos et ses monastères, lieu de refuge inviolable pour qui demande asile, en principe interdit aux femmes mais Sacha a là-bas un ami sûr. Mais au dernier moment, Mina laisse partir seuls Sacha et Irène déguisée en garçon, et décide de rester en France.

A partir de ce moment, le lecteur suit en chapitres alternés le destin des trois personnages et apprend progressivement pourquoi Sacha est en grand danger : il est détenteur d’un secret dont on découvre peu à peu la teneur.

Le roman prend alors des accents de roman policier et développe un vrai suspense, mais il est par ailleurs émaillé de descriptions des lieux exceptionnels que sont la Grèce et l’Egypte, où Sacha a jadis voyagé, et de références géographiques, culturelles, historiques, religieuses, artistiques, à l’Antiquité et aux monastères grecs. L’auteur nous captive vraiment.

Double plaisir donc à cette lecture où l’on savoure à la fois le plongeon dans le passé et l’intrigant mystère qui menace  la vie de Sacha.

J’ai beaucoup aimé ce roman, je l’ai trouvé très original, même si on peut ici ou là trouver certaines descriptions un peu longues. 

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Christophe Ono-dit-Biot
Trouver refuge

Gallimard 2022
Folio 2024

Lien : Gallimard, entretien auteur/éditeur.

Une invitée particulière

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Policiers et thrillers (USA)
Une brève de Sylvaine Micheaux

Suite à un programme d’échange, une lycéenne anglaise, Tanya, arrive à Los Angeles pour sa dernière année d’études. La famille Meritt qui la reçoit – les parents, une fille, Paige, 17 ans, et un fils, Will, 12 ans – se remet juste de la mort accidentelle de leur fille ainée deux ans auparavant. Le courant passe de suite entre Tanya et la mère mais la lycéenne est-elle vraiment ce qu’elle dit être ? et la famille est-elle aussi parfaite qu’elle désire le montrer ?

Un thriller qui monte crescendo et qu’on ne lâche pas.

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Nelle Lamarr
Une invitée particulière

City Éditions
2024

La survie des médiocres

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Essais, Histoire
Par François Lechat

Si vous craignez un livre politique, rassurez-vous : la critique du capitalisme n’occupe qu’une place marginale dans ce livre centré sur le darwinisme.

Sa thèse principale est simple : Darwin a commis une erreur en s’inspirant des pratiques des éleveurs pour théoriser la sélection naturelle. Il a conclu qu’au cours de l’évolution la nature avait sélectionné les plus aptes, les « meilleurs » comme disent certains, parce qu’il avait à l’esprit la manière dont les éleveurs arrivent à produire les chevaux les plus rapides, les pigeons les plus résistants, les chiens de la race la plus pure à force de sélection et de croisement des spécimens les plus prometteurs. Or, sur la base d’une vaste documentation, d’une lecture aiguisée de Darwin et de nombreux dialogues avec des spécialistes de l’évolution, Daniel Milo montre ce que l’on savait mais que l’on assumait rarement : au cours de l’évolution, la nature a laissé subsister des espèces qui ne disposaient pas d’un avantage particulier, au contraire. Les bois des rennes et la queue des paons ne les aident pas à séduire les femelles, mais ils signalent les mâles à leurs prédateurs et constituent donc des handicaps. De même, la girafe est tellement mal faite, souligne Milo dans un savoureux chapitre d’ouverture, qu’elle aurait dû être éliminée. Conclusion, soutenue par bien d’autres données : la nature ne sélectionne pas les meilleurs mais aussi les quelconques et les médiocres, tous ceux qui présentent juste assez de caractères utiles pour survivre. De sorte que le darwinisme, ainsi corrigé, ne peut plus servir d’appui au capitalisme et à son éloge de la concurrence généralisée. Ce qui conduit l’auteur, un historien des idées et non un biologiste, à réinterroger l’évolution et l’organisation des sociétés humaines, dans les derniers chapitres de son livre.

Salué à sa sortie, puis attaqué par une partie des spécialistes de l’évolution, l’ouvrage de Milo est brillant, interpellant et richement illustré dans son édition actuelle. Si le sujet vous intéresse, ne le manquez pas, quitte à ne pas suivre l’auteur jusqu’au bout (il a un avis sur à peu près tout). Et en sachant deux choses : il faut connaître les principes de base de l’évolution et de la génétique pour suivre la démonstration de Milo, et admettre qu’il en fasse parfois trop avec ses formules acrobatiques ou quelque peu mystérieuses.

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Daniel S. Milo
La survie des médiocres. Critique du darwinisme et du capitalisme

Éditions Gallimard
2024

Promis, juré

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Une convocation que certains attendent avec envie et que d’autres espèrent ne jamais recevoir, mais à laquelle on ne peut déroger, celle qui fait de vous un juré d’assises, en l’occurrence dans le procès pour meurtre d’une femme ayant tué son patron dans un accès de colère. Trois jurés, Norma, Dylan et Martine, d’âge, niveau social et carrière totalement différents, se retrouvent tous les soirs jusqu’au jugement dans un hôtel proche du Palais de Justice. Ils vont se rapprocher et leur futur en sera définitivement changé.

Roman bien écrit, avec une fin « Feel Good » mais qui a le mérite de soulever cette question : « Peut-on juger de manière objective, en notre âme et conscience, ou sommes-nous forcément influencés par notre propre vécu ? »

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Isabelle Lagarrigue
Promis, juré
Éditions Charleston
2024

Lettre d’amour sans le dire

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Cent vingt pages, ce n’est pas très long  pour un livre, mais c’est long pour une lettre d’amour surtout quand elle s’achève sur ces mots : « J’espère que vous comprendrez ce que je ne vous dis pas ».

Alice s’adresse à un homme qu’elle a rencontré un peu par hasard en croyant franchir la porte d’un salon de thé. Cet homme n’est pas à proprement parler un thérapeute, il propose des massages japonais et il va lui apprendre, avec un infini respect, à se réconcilier avec son corps, à l’aimer et à s’aimer tout court.

Alice a une histoire douloureuse et compliquée et, même si aujourd’hui elle s’en tire plutôt bien, elle est loin d’avoir pansé toutes ses blessures et d’être délivrée de tous les traumatismes de son passé.

Ce petit livre n’est ni mièvre ni larmoyant, ni voyeur. Il ne verse pas non plus dans la satire sociale, à peine l’effleure-t-il. Il est pudique et cependant très direct quand Alice décrit, par exemple, avec beaucoup de précision, les gestes du masseur qui lui réapprennent à respirer. Il suggère une sensualité qu’Alice redécouvre peu à peu. Au fil des pages elle se raconte, nous fait pénétrer dans son intimité.

Ce petit livre nous plonge aussi dans l’univers de la culture japonaise, où on n’évoque jamais directement l’amour.

C’est original, bien écrit et très attachant.

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Amanda Sthers
Lettre d’amour sans le dire

Éditions Grasset
2020

Bien sûr que les poissons ont froid

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Littérature francophone (Belgique)
Une brève de Florence Montségur

Un roman dans le genre stand-up : je parle de moi avec autodérision mais j’en profite pour dire des choses importantes sur la vie et peindre la société comme je la vois. Sujets (conscients) : le catfishing, le deuil, et (inconscients) l’importance de la bière et de la musique dans la vie, la flemme de travailler. Le personnage, psychologiquement baroque (entre poisson froid et maniaco-dépression), l’excellent rythme et une enquête qui réserve des surprises forment un roman qui se lit rapidement, en souriant et avec curiosité.

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Fanny Ruwet
Bien sûr que les poissons ont froid
Éditions L’Iconoclaste
2023

Sorti en « Proche ».

La maison à droite de celle de ma grand-mère

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un roman qui prolonge agréablement les vacances tout en gardant un minimum de profondeur.

Giacomo, traducteur d’origine sarde mais vivant désormais à Marseille où il a construit sa vie, rentre sur son île en apprenant que sa grand-mère est au plus mal. Il y retrouve ses parents, bien sûr, leurs éternelles prises de bec et la présence étouffante de sa mère, mais aussi son meilleur ami d’enfance, Fabrizio, atteint d’une maladie incurable, ainsi qu’un vieux capitaine de l’armée dont il va égayer la solitude. Surtout, il retrouve son île et sa mer turquoise, son village aux couleurs pimpantes, l’odeur de la nature et des gâteaux de Manuella, la boulangère.

L’occasion pour l’auteur, lui-même d’origine sarde, de nous proposer ce délicieux séjour en terre sarde qu’il nous fait visiter au gré des déambulations de son héros, entre criques sauvages et monuments préhistoriques. On pourrait s’ennuyer si de menus événements, drôles ou touchants, ne venaient ponctuer la visite, le tout rythmé par les souvenirs, nostalgiques ou tristes, de Giacomo, ainsi que par son impérieuse nécessité de terminer sans tarder la monumentale traduction à laquelle il s’est engagé.

Bref, un agréable moment passé avec l’auteur dans cette île magnifique et, peut-être, une idée pour de prochaines vacances.

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Michaël Uras
La maison à droite de celle de ma grand-mère

Feues les éditions Prélude
Le livre de poche, 2020

Le mystère de la crypte ensorcelée

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Redécouvertes (Espagne)
Par Julien Raynaud

Eduardo Mendoza écrit Le mystère de la crypte ensorcelée en 1979. Le livre est traduit en français en 1982, puis réédité en 1988, 1998 et 2014. Dans cette dernière édition (Points), la quatrième de couverture renvoie à une critique du Monde, qui évoque un humour impitoyable porté sur une société espagnole extravagante et corrompue. Pour une fois, il n’y a là aucune exagération, et la promesse est tenue.

L’histoire est rocambolesque, et à ce titre indevinable. Le héros, pris dans le tumulte, fait penser à Ignatius dans La conjuration des imbéciles (publié en 1980) : il semble victime de l’enchaînement des évènements, tout en y contribuant pour une large part. Il fait d’ailleurs lui aussi des réflexions osées et désopilantes, derrière lesquelles se cache l’auteur.

La grande affaire de ce court roman reste le style, et lire la traduction d’Anabel Herbout et Edgardo Cozarinsky ne semble rien enlever à la prouesse. Une citation pour illustrer. Quand le héros décrit sa sœur, prostituée au nez porcin, cela donne notamment : « sa maternité potentielle se voyait contrariée par une série de cavités internes qui mettaient en communication directe son utérus, sa rate et son côlon, faisant de ses fonctions organiques un imprévisible et ingouvernable méli-mélo ».

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Eduardo Mendoza
Le mystère de la crypte ensorcelée
Points
2014

Un enlèvement

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Premier contact avec cet auteur connu notamment pour son Entre les murs sur le monde enseignant dont il est issu, transposé avec succès au cinéma. Immédiatement, un grand enthousiasme ! Style épuré, phrases simples et courtes, dialogues minimalistes et hyperréalistes, voilà qui tranche avec certains auteurs cherchant à en mettre plein la vue avec des phrases emberlificotées et des descriptions à rallonge. 

Les Legendre, famille parisienne aisée, sont en vacances dans une résidence haut de gamme de Royan. La mère, consultante en communication de crise et par ailleurs adepte de yoga, met un point d’honneur à maîtriser paroles et comportements. Le père lui, cadre dans la finance, suit à la seconde près, au moyen de diverses applications, le programme sportif qu’il s’est fixé, tandis que sa fille, collégienne douée et un brin agaçante, démarre visiblement une crise d’adolescence. Seul le fils de six ans semble rétif à tout apprentissage, au grand désespoir de ses parents.

La description du quotidien estival de cette famille a priori banale est tout à fait réjouissante, entre atelier d’éveil pour le petit, courses bio obligatoire et dîner chez des amis tout aussi aisés qu’eux. Réjouissante et sarcastique, l’auteur multipliant les anecdotes dont certaines franchement drôles. Cette description pourrait même tomber dans la caricature, voire la répétition, si le livre était plus épais et si ne survenaient rapidement quelques événements de nature à gripper la machine merveilleusement huilée des Legendre.

Bien au-delà de la critique d’une certaine classe sociale, le livre de François Bégaudeau livre une réflexion subtile et originale sur la liberté. C’est en tout cas l’une des lectures que l’on peut en faire. À découvrir !

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François Bégaudeau
Un enlèvement

Éditions Verticales
2020

Vine Street

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Policiers et thrillers (USA)
Par François Lechat

Encensé par la critique anglaise, et à présent française, Vine Street est un livre qui ne s’oublie pas.

Cette plongée dans le quartier mal famé de Soho, au cours des années 1930, offre d’abord un tableau de mœurs pas piqué des hannetons : malfrats de toutes nationalités, flics véreux, bars louches, identités et pratiques sexuelles marginales, prostituées qui ne se laissent pas marcher sur les pieds… Le meurtre d’une d’entre elles installe rapidement une atmosphère plus noire, accentuée par une guerre des polices aussi impitoyable que brutale. Mais le livre décolle surtout lorsque, après un autre meurtre et plus de 200 pages, les pistes suivies jusque-là s’avèrent foireuses et un assassin plus inquiétant se profile, dont la traque prendra plusieurs décennies et 450 pages supplémentaires. Le tout dans un va-et-vient entre plusieurs époques et un jeu de pistes soigneusement distillé.

Du pur polar, donc, addictif et distrayant ? Pas seulement, car Dominic Nolan, par petites touches, confronte ses personnages à des événements historiques qui les dépassent (la montée des fascismes, le bombardement de Londres dans les années 1940…) et à des choix qui les façonnent, y compris sur un terrain familial inattendu dans un roman noir. Peut-on être un bon flic quand on aime la violence ? Etre à la fois véreux, homosexuel dissimulé et chasseur de serial killer ? Se découvrir soi-même dans la peau d’un autre ? Considérer que la fin justifie les moyens ? Sans jamais s’appesantir, Vine Street est un livre existentialiste qu’un Sartre aurait pu adouber.

Deux petites réserves, cependant, même si elles ne doivent pas vous décourager : l’intrigue aurait pu être moins touffue, et le traducteur plus vigilant – ou l’éditeur à sa suite.

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Dominic Nolan
Vine Street

Éditions Payot & Rivages
2024

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