Le coeur blanc

Catherine Poulain, Le cœur blanc, L’Olivier, 2018

Par Brigitte Niquet.

Après nous avoir fait vivre en direct l’existence des damnés de la mer d’Alaska (avec Le grand marin, premier roman de l’auteur, grand succès), Catherine Poulain vire de bord à 180° et nous transporte chez les damnés de la terre de Provence, les « saisonniers » qui tout l’été cueillent et ramassent sous un soleil de plomb les fruits et les légumes qui régaleront les autres (lesquels, s’ils ont lu ce roman, auront peut-être quelques scrupules à s’empiffrer de tendres asperges ou d’abricots juteux). Le travail est harassant et le repos quasi inexistant car dans ce monde ultraviolent, outre l’exploitation forcenée dont ils sont victimes de la part de leurs employeurs, ceux et surtout celles qui baissent la garde sont des proies désignées pour leurs coreligionnaires qui « décompressent » comme ils peuvent, entre sexe – c’est-à-dire souvent viol, éventuellement collectif – alcool et drogue, et pourquoi pas les trois en même temps, sous l’œil de la patronne du bistrot, qui s’en fout pourvu que les consommations soient réglées ponctuellement.

Vous êtes encore là, chers lecteurs ? Alors, si tant de barbarie ne vous a pas rebutés d’emblée, vous aimerez sans doute Le cœur blanc et vous intéresserez jusqu’au bout au destin de Mounia et surtout de Rosalinde, « la tigresse aux cheveux rouges », l’héroïne principale du roman. Comme on voudrait que la tendresse qui unit un temps les deux femmes soit assez forte pour les sauver de l’enfer ! Mais on pressent que ce sera difficile : «  N’abandonne jamais ta liberté pour quelqu’un, Mounia », dit Rosalinde à sa compagne. Et chacun sait que la liberté se paye cher.

Quant au style, il est, lui aussi, hors du commun, parfois lyrique, original en ce sens qu’il bouscule allègrement la syntaxe, intégrant les dialogues au récit sans ponctuation particulière, ce qui donne à la narration un côté brouillon, haletant, qui convient particulièrement au genre. Il faut cependant avouer que les descriptions, très nombreuses et très réussies, sont un peu longuettes, surtout quand l’action se traîne ou se révèle trop répétitive. On continue à lire cependant, tant Rosalinde est attachante et tant on veut savoir si les loups qui la guettent vont ou non la dévorer. Le final est une apothéose où se concentrent en dix pages les événements vers lesquels tout le livre converge. On sort de cette lecture comme un boxeur sonné par trop de coups. Il faut du temps pour s’en remettre.

Catégorie : Littérature française.

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