Le passager

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

La série Nos monuments de la littérature américaine et l’article de Daniel Kunstler sur De si jolis chevaux m’ont donné envie de lire Le passager de Cormac McCarthy.

Cet écrivain américain, décédé en 2023 à quatre-vingt-dix ans, possède le statut intimidant de monstre de la littérature. Pas seulement parce qu’il a gagné le National Book Award (pour De si jolis chevaux) et le prix Pulitzer (pour La route) mais pour l’ensemble de son œuvre et la teinte inimitable qu’il donne à ses romans, cette espèce de mélancolie poignante qui imprègne tous ses personnages. Le passager n’échappe pas à la règle.

Difficile de résumer ce roman. Des plongeurs qui entrent dans l’épave d’un avion, une tempête sur une plate-forme pétrolière, une fille qui parle avec un drôle de petit bonhomme pourvu de nageoires, de mystérieux agents fédéraux, le traumatisme de la bombe nucléaire, un asile d’aliéné, un violon et mille autres choses, des personnages qui passent et qui meurent, des lieux improbables…  Tout cela forme le décor dans lequel évolue le personnage principal du livre, Bobby Western. Bobby Western traîne son deuil sur les plus de cinq cents pages du roman. Le deuil de sa sœur morte quelques années plus tôt et dont il était fou amoureux. Le deuil de sa sœur, schizophrène peut-être, qu’il n’a pas su sauver. Un deuil dont il ne se remet pas.

Non, il est décidément impossible de résumer ce roman. Comme tous les romans de Cormac McCarthy, il faut s’y plonger, accepter de ne pas tout comprendre et se laisser entraîner par la douloureuse mélancolie des personnages. Se laisser porter, aussi, par cette écriture sombre et puissante, traversée de somptueuses fulgurances poétiques. Peut-être pas le roman le plus facile d’accès pour découvrir cet auteur extraordinaire (La route ou De si jolis chevaux sont sans doute plus indiqués) mais assurément, un roman qui vaut la peine de faire un effort de lecture.

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Cormac McCarthy
Le passager

L’Olivier
2023

De si jolis chevaux

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Daniel Kunstler

Les années 1950 sonnent le glas de l’élevage du bétail en pâturage au Texas et, par conséquent, du cowboy de nos imaginations. Les vastes ranchs se dépeuplent et le paysage se voit envahi par des derricks. Ça devait arriver tôt ou tard : la grande richesse de l’ouest américain était largement minérale, métaux précieux au Colorado, pétrole au Texas.

Ainsi le ranch ancestral de la famille du héros de Cormac McCarthy dans De si jolis chevaux, John Grady Cody, est mis en vente. John Grady, cavalier imbu de la culture cowboy et du culte du cheval, refuse de céder à leur déclin. À ses  yeux, son avenir au Texas est compromis, et le Mexique encore indompté l’attire avec son compagnon de chevauchée. Sa maîtrise de tout ce qui concerne les chevaux, leur physionomie et leur psychologie, est suprême, et lui assure du travail à condition de franchir vivant le désert au terrain accidenté du nord du pays, ce qui est loin d’être assuré. Arrivé à une immense hacienda, propriété d’un patricien qui fait la loi dans toute la région, John Grady est embauché après avoir démontré ses talents en apprivoisant seize mustangs en l’espace de quatre jours. 

Je ne dévoilerai pas le fil du récit. L’important à saisir est le personnage de John Grady et ce qu’il représente. Son langage dépouillé trahit une intelligence et une sagesse aigües, sa franchise est désarmante, sa maturité étonnante. Car il n’a que seize ans. L’adolescence, avec ses insouciances et rêves éphémères, est un luxe inabordable. Mais bien qu’il assume les responsabilités d’un adulte et affronte des dangers mortels, sa jeunesse l’empêche de contenir l’intensité avec laquelle il vit un amour condamné au naufrage.

Si la violence présente dans les livres de McCarthy peut offusquer, ce n’est pas qu’il y prend goût, mais plutôt qu’il refuse d’édulcorer sa brutalité à la façon désinvolte d’un western hollywoodien classique soucieux de ne pas incommoder. 

De si jolis chevaux – premier volet d’une trilogie de romans individuels –  est à la fois conte d’aventure, histoire d’amour et voyage dans un monde de splendeur et de menace. Il combine réalisme, métaphysique et lyrisme. Le style est rythmé, cinétique, poétique même par moments, avec des passages qui se dispensent de ponctuation. Dire que ce livre est magnifique relève de l’euphémisme ; c’est d’une beauté pas moins qu’émouvante. C’est aussi une façon idéale d’approcher l’œuvre impressionnante de Cormac McCarthy. 

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Cormac McCarthy
De si jolis chevaux
Titre original : All the Pretty Horses (1992)
Disponible en français aux éditions Points
Traduction : François Hirsch et Patricia Schaeffer

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