La France sous l’Occupation

Essais, Histoire
Par Daniel Kunstler

L’histoire de la France des années de guerre constitue un terrain propice à la simplification de la réalité, de toutes ses nuances. Cette histoire est indéniablement complexe et riche en conflits idéologiques, sociaux et politiques. Sans oublier les effets de la perte, pendant la Première Guerre, du quart de la population masculine en âge de jeune paternité. Certes, la simplification de l’histoire facilite son enseignement, mais trop souvent au prix de la primauté de la mythologie sur la vérité.

La France sous l’Occupation, de l’historien Julian Jackson s’oppose au détournement de la vérité de Vichy, de la collaboration et des imperfections de la Résistance par ceux qui préfèrent un récit plus facile à assimiler ou manipuler. Ce livre est érudit, magistral et, pour la majorité de ses quelque 800 pages dans l’édition française, fascinant.

Le placement dans leur contexte de Vichy, de la collaboration et même de l’antisémitisme ne les absout pas — bien au contraire. Qualifier Laval de personnage plus odieux ou Céline d’antisémite plus délirant que Pétain ne réhabilite aucunement ce dernier. De même, souligner la portée limitée et évoquer les rivalités internes de la Résistance ne remettent pas en cause l’héroïsme d’un Moulin ni, a fortiori, celui d’innombrables résistants anonymes. Et aussi épineux que de Gaulle ait pu être, pendant la guerre comme après, il a habilement fait face à la menace du chaos dans la foulée de la Libération.

Tout cela est exposé avec une grande maîtrise par Jackson, qui s’attache également à montrer comment l’hostilité envers la Troisième République, la colère contre le Front populaire, attisée par ceux qui craignaient la perte de leurs privilèges, la stratification de la société française, etc., ont préfiguré Vichy. Sans cela, comment aurait-il été possible d’imaginer un régime aussi absurde que celui de Vichy, pris au piège d’une contradiction insoluble entre sa velléité à incarner l’indépendance française et sa servilité face au conquérant nazi ? Peut-être Vichy fut-il moins une aberration qu’une conséquence prévisible du paysage politique confus des années 1930.

Ce livre importera surtout à ceux qui, comme moi, redoutent que le simplisme mène à l’oubli et l’ignorance. Mais son envergure demande qu’on s’arme d’un peu de patience, tant l’analyse de Jackson se développe en profondeur avec une profusion de détails et d’acteurs. (J’ai trouvé utile de garder Wikipédia à portée de main.) Ceci dit, je recommande vivement.

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Julian Jackson
La France sous l’Occupation

Traduction : Pierre-Emmanuel Dauzat
Éditions Flammarion
2019

L’inventeur

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un bien agréable moment de lecture que celui passé en compagnie de Miguel Bonnefoy et de son “inventeur”. Dans un style fluide et enlevé, il nous conte l’histoire d’un certain Auguste Mouchot, inventeur au dix-neuvième siècle d’une machine à énergie solaire. On pourrait croire l’histoire inventée tant elle est faite de multiples rebondissements. Pourtant, cet Auguste Mouchot a bel et bien existé, ce qui fait tout l’intérêt du livre.

Né en province d’un père serrurier, en permanence accablé de mille maux qui auraient dû le conduire à une mort précoce, il fut un obscur professeur de mathématiques de province avant de se prendre par hasard de passion pour l’énergie solaire et d’y consacrer sa vie. Rien ne le prédestinait à un tel destin. Travaillant d’arrache-pied, il parvint à attirer l’attention de l’Empereur (avec l’idée d’un four portable à énergie solaire pour nourrir les troupes sur les champs de bataille !) et celle de l’Académie des sciences. Il parvint à obtenir des subventions qui lui permirent d’arrêter l’enseignement et de poursuivre ses travaux, de présenter sa machine à l’exposition universelle de Paris en 1878 et d’y obtenir une médaille. Obsédé par son œuvre, il se lança ensuite dans une quête invraisemblable de lumière solaire en Algérie devenue française. Las ! Comme tant d’autres avant lui, le génie et le travail ne suffisent pas toujours. Arrivé au moment de l’avènement du charbon roi, Auguste Mouchot ne parvint pas à atteindre la postérité.

Servi par un style fluide et enlevé, le livre se lit avec intérêt et grand plaisir, d’autant que l’auteur parvient à rendre attachant le personnage d’Auguste Mouchot qui a pourtant tout de l’anti-héros. Le livre lui rend hommage, et ce n’est que justice.

À noter que l’on peut voir l’une des machines d’Auguste Mouchot au Musée des Arts et Métiers de Paris, visite toujours passionnante !

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Miguel Bonnefoy
L’inventeur
Éditions Rivages (disponible en Rivages Poche)
2022

Nulle part où revenir

Littérature américaine
Par François Lechat

Inconnu du public francophone, Henry Wise, auteur de poésie jusqu’ici, a obtenu l’Edgar Award 2025 du meilleur premier roman américain pour Nulle part où revenir, et cela se comprend.

Au départ, la trame paraît simple. Après dix années passées en ville, à Richmond, Will Seems revient dans son trou perdu de Virginie, dans une région marquée par la ségrégation raciale, la drogue, une nature aussi étouffante que luxuriante, la foi en Dieu et les croyances surnaturelles. Devenu adjoint d’un shérif buté, il enquête sur le meurtre présumé d’un ancien voisin et ami, dont le coupable désigné, un Noir, est innocent à ses yeux car il le connaît bien.

Tout le monde, en fait, est lié à tout le monde dans ce jeu de pistes prenant, qui tisse des rapports complexes entre les personnages : amitié, culpabilité, sororité, vengeance, désir, ambivalences familiales… Aucun héros, ici, Will Seems multipliant les erreurs, tandis que sa comparse, une policière black écartée de son poste, joue au bulldozer au risque de faire foirer leur enquête. Mais pas de coupable absolu non plus, ceux qui dérapent traînant un passé douloureux.

Personnellement, même si certains décors sont saisissants, la beauté des descriptions m’a laissé assez froid. Mais j’ai beaucoup aimé l’épaisseur et l’humanité des personnages, y compris féminins, ainsi que la complexité des relations qui les rendent prisonniers les uns des autres sans empêcher l’espoir. Et si le dénouement paraît fatal après coup, tant l’auteur tisse habilement sa toile, l’incertitude règne jusqu’au bout.

Plus qu’un polar rural, une sorte de tragédie grecque.

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Henry Wise
Nulle part où revenir

Traduction : Julie Sibony
Sonatine
2025

Après Dieu

Essais, Histoire…
Par Marie-Hélène Moreau

La collection Stock “Ma nuit au musée”, dans laquelle des personnalités sont invitées à passer une nuit dans le musée de leur choix et d’en faire un livre, est riche et multiple. Dans la plupart des cas, les personnes sollicitées par l’éditeur ont choisi un musée au sens strict du terme, que ce soit le Louvre, le musée Picasso, ou même la maison d’Anne Frank. Richard Malka, lui, a préféré passer la nuit au Panthéon, parmi les morts. Un truc d’adolescent, dit-il en préambule, ou alors c’est l’habitude depuis 2015… Le ton est donné.

On ne présente plus Richard Malka. Avocat – notamment de Charlie Hebdo -, essayiste, scénariste de bandes dessinées et romancier, il est avant tout un infatigable défenseur de la laïcité et de la liberté d’expression, pourfendeur de tous les fanatismes et des prosélytismes. C’est donc sans surprise que l’on retrouve ici ses thèmes de prédilection, inspirés par ce lieu hautement symbolique du Panthéon, ancienne église désacralisée, abritant nombre de grands hommes et femmes, parmi lesquels plusieurs philosophes des Lumières. Richard Malka y initie un dialogue intime avec un autre ennemi des religions – et non de Dieu -, Voltaire.

Prétexte à revisiter un certain nombre d’événements dramatiques causés au fil des siècles par la religion (le meurtre du Chevalier de la Barre, la fatwa lancée contre Salman Rushdie, l’attentat contre Charlie Hebdo, notamment), ce dialogue est également pour l’auteur l’occasion d’évoquer ses origines et les raisons de son combat. Même si on le sent parfois un brin désabusé devant l’ampleur de la tâche et la violence de l’ennemi, Richard Malka ne renonce à rien, et délivre un message de combat face à l’obscurantisme religieux qui guette, tout en rappelant que tout le monde croit en quelque chose, et que c’est bien ainsi.

Ce livre ne convaincra peut-être que les convaincus – les autres, sans doute, ne le liront pas -, mais il est salutaire, et l’on en sort revigoré d’une pensée structurée et combative appelant à ne jamais baisser les bras devant ceux qui voudraient nous faire renoncer à la liberté. C’est d’ailleurs cette idée qui clôture le livre à travers l’une des devises de la Révolution française inscrite dans la nef du Panthéon : Vivre libre ou mourir.

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Richard Malka
Après Dieu

Stock
2025

Et toute la vie devant nous

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Ils sont trois amis, Sarah, Paul et Alex. Ils habitent dans le même quartier, celui d’une classe moyenne laborieuse, dans une zone pavillonnaire coincée entre les beaux quartiers huppés et les quartiers populaires, deux milieux avec lesquels ils n’ont aucun lien ni aucune affinité. Ils sont par ailleurs liés à jamais par un lourd secret que le lecteur apprend rapidement.

Le roman s’étale sur 40 ans sous la forme d’une chronique à deux voix, celles de Sarah et de Paul qui s’expriment alternativement, Alex étant évoqué par l’un et l’autre. Ils racontent leurs parcours respectifs, cette époque où ils avaient « toute la vie devant eux ».

Le roman brosse la vie des trois amis au fil du temps, évoquant leurs choix, leurs succès, leurs espoirs, leurs déceptions, bref les méandres de leurs vies respectives. Mais le parcours de chacun témoigne aussi de l’évolution de la société de 1985 à nos jours. Ainsi, comme souvent chez Olivier Adam, le social et le psychologique se mêlent avec justesse et sensibilité. Car les personnages sont attachants et très individualisés, ce qui évite l’écueil qu’ils ne soient que les représentants de différentes facettes d’une même époque. Trois personnalités, trois destins, trois vies qui se construisent, chacun suivant son propre chemin au fil d’une évolution qui est la sienne mais aussi celle d’une société qui « bouge ».

Destins individuels sur fond d’histoire collective, rien de vraiment original mais c’est un livre attachant qui se lit comme une fresque où l’on reconnaît çà et là des engouements ou des rejets que nous avons nous-mêmes éprouvés, ou au contraire qui nous ont laissés indifférents.

Un roman donc qui fait revivre une époque sans prétention de témoignage historique. Il est bien construit, il est en ce sens conforme aux autres romans d’Olivier Adam, qui reprend des thèmes qui lui sont chers, ce qui peut à la fois être une force et une faiblesse.

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Olivier ADAM
Et toute la vie devant nous

Éditions Flammarion
2025

À la table des loups


Littérature américaine
Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre à ne pas manquer !

Certes, résumé au plus court, ce roman parait banal : sur 60 ans, l’odyssée d’une famille américaine ordinaire, catholique et nombreuse. Du déjà-vu.

Sauf que l’écriture, d’abord, est d’une rare efficacité. Si la trame est chronologique, chaque chapitre est centré sur un autre membre de la famille Larkin, saisi à un instant « t » dans lequel on entre avec un naturel confondant. On ne connaît pas encore le personnage, ou on l’a perdu de vue depuis 100 pages ou depuis 15 ans, et l’auteur nous fait (re)prendre le fil comme si de rien n’était, en nous plongeant dans une mini-intrigue prenante, pleine de vie et d’atmosphère, rendue dans une langue fluide truffée de métaphores inventives. Du grand art, comme un chapelet de nouvelles étroitement liées entre elles – puisqu’il y va d’une famille et d’elle seule.

Les thèmes, ensuite, sont à la fois graves et banals : la vie sous toutes ses coutures, ses joies et ses drames, ses liens et ses ruptures, les fatalités de la transmission et la liberté de choix qui nous reste. Je ne détaille pas, pour ne rien déflorer. Mais certains chapitres sont d’une grande intensité, voire dramatiques, tout en s’achevant en douceur, sur un mode allusif alors qu’il aurait été facile d’en rajouter. En filigrane, c’est une Amérique rongée par le Mal qui se dessine, mais sans jamais insister, ni perdre totalement espoir en l’humanité. Du grand art. Avec, comme il se doit aujourd’hui, des personnages féminins plus marquants que les masculins, car ce sont les femmes qui font tenir les familles debout.

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Adam Rapp
À la table des loups

Traduction : Sabine Porte
Seuil
2025

La disparution

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Quel drôle de livre… Au bon sens du terme, car je l’ai trouvé tout simplement épatant ! Cet adjectif colle particulièrement bien au côté gentiment déjanté de l’ouvrage.

Damien Renoueux, spécialiste de l’Égypte ancienne, vient de terminer un ouvrage sur le sujet et cherche un éditeur. En attendant, et parce qu’il faut bien vivre, il vend à domicile des slips pour homme avec possibilité d’essayage. Voilà pour le contexte, déjà un peu loufoque. Entre en scène Évelyne de Bresson, une éditrice qu’un collègue met sur sa route. Emballée par le manuscrit, elle le contacte, le rencontre, lui propose une sortie prochaine, puis… puis plus rien, ou presque.

Au fil de plus de deux cents pages d’une écriture fluide, nous suivons les affres de notre malheureux écrivain, suspendu à une promesse de contrat qui n’arrive jamais sans qu’il sache bien pourquoi. Alors il imagine, Damien Renoueux, et il demande conseil, à sa sœur, à son ex, à son cousin. Bientôt toute la famille s’y met, en ordre dispersé mais avec conviction. Désespéré, notre auteur tente des relances dans des styles différents. Aucune n’aboutit, et la situation le plonge encore plus dans le doute. Il aime cette éditrice, ensuite il la déteste. Il lui trouve des excuses – elle concourt pour un prix qui sans doute l’occupe – mais se dit que, quand même, elle exagère un peu. Jusqu’au jour où…

La disparution est un livre drôle – particulièrement lorsqu’on est soi-même un auteur en quête d’éditeur ! – qui aborde de façon maline la difficulté des auteurs à naviguer dans le monde complexe de l’édition. On ne peut en effet que compatir, et sourire face à l’intense activité qui agite le cerveau de notre pauvre auteur – d’autant que le tout est entrecoupé de ses échanges avec des acheteurs de slips et son activité bénévole au sein du conseil syndical de son immeuble.

Une belle découverte !

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Pierre Fréha
La disparution

Most Éditions
2025

Le journal d’un prisonnier

Mini-série Best-sellers
Essais, Histoire…
Par Catherine Chahnazarian

Quand j’ai ouvert ce blog avec des amis, j’ai établi quelques règles. Notamment, nos articles ne dépasseraient pas 2.500 signes, espaces compris, et on éviterait de polémiquer sur des sujets glissants. À la lecture du Journal d’un prisonnier, j’avais trop à dire pour rester dans le volume imparti et trop de remarques sur la forme et sur le fond, sur la personnalité de l’auteur, sur l’effarement de devoir reconnaître que c’était le même qui avait dirigé la France. Je ne m’en sortais pas dans ma critique du livre, alors j’ai abandonné. Pas le livre, que j’ai lu jusqu’au bout, mais d’en faire une critique précise. Je me suis dit : restons modeste et prudente. Disons simplement que peut-être que son électorat féminin tombe à genoux devant le récit de son malheur ; peut-être que son camp politique n’a pas honte de ses fréquentations ; que ses avocats ne sont pas gênés de sa défense simpliste ; que ses psychiatres ne sont pas inquiets de tout cet amour qu’il voit partout, lui le « symbole » de la droite qui n’a « de compte à régler avec personne » bien que son livre évoque Règlements de comptes à O.K. Corral… Houla, ça y est, ma phrase s’allonge, je m’emballe. Disons simplement : peut-être.

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Nicolas Sarkozy
Le journal d’un prisonnier
2025

L’Étranger

Mini-série Best-sellers
Littérature française

Par Anne-Marie Debarbieux

J’aime beaucoup les œuvres de Camus, même si L’Étranger n’est pas celle à laquelle je suis la plus sensible. Et j’aime beaucoup le cinéma de François Ozon. Mais adapter sans la trahir et sans la simplifier une œuvre aussi particulière et aussi complexe me paraissait un défi quasi impossible !

Pourtant, j’ai été conquise par le film d’Ozon qui propose un Meursault, incarné par Benjamin Voisin, que Camus n’aurait pas renié. Le choix du noir et blanc m’a paru excellent car conforme au cinéma de l’époque et apportant une sorte d’uniformité qui sert bien le personnage. Et le film restitue parfaitement la vie grouillante d’Alger, comme les paysages austères de la campagne accablée de soleil, ou encore la plage et les bords de mer animés ou quasi déserts.

Meursault… Comment « habiter » un personnage que caractérise son indifférence au monde, son insensibilité apparente à la mort de sa mère, son indifférence devant la brutalité de son voisin à l’égard de son chien, ou celle d’un autre voisin à l’égard de sa compagne, son absence d’émotion devant une femme qui l’aime, son geste incompréhensible de tirer sur un homme qui ne le menaçait pas ? Condamné à mort par la justice des hommes, Meursault ne s’agace que devant l’insistance du prêtre qui veut absolument lui imposer de donner un sens à ce qui, à ses yeux, n’en a pas. Cela nécessite un jeu très épuré et à la fois expressif de la part de l’acteur, et Benjamin Voisin y excelle.

À la sortie du cinéma, une spectatrice devant moi disait à sa voisine avoir beaucoup aimé le film mais ne pas comprendre pourquoi il s’appelait « L’Étranger ». J’ai préféré voir dans cette remarque une preuve supplémentaire de la complexité de la restitution de Meursault que propose Ozon. Meursault ne se sent pas étrange, il se sent étranger, indifférent à tout, pas seulement aux conventions sociales. Cela me semble très bien restitué dans le film qui alterne les vues de la ville animée, que Camus connaissait bien, et la solitude absolue du personnage, qui n’est ni bon, ni méchant, qui ne cherche rien, n’attend rien, n’est ni heureux ni malheureux parce que cela n’a pas de sens.

La sortie du film a fait remonter le livre parmi les meilleures ventes et l’a remis au programme de nombreuses classes de français. Rappelons qu’au-delà d’un procédé aujourd’hui banalisé consistant à écrire à la première personne et au passé composé, Camus a osé une écriture moderne, plate et directe par rapport aux canons de l’époque, factuelle, afin de rendre l’indifférence du personnage. L’Étranger est une œuvre majeure de la littérature du XXe siècle.

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Albert Camus
L’Étranger
Gallimard
1942

Liens : la Blanche de Gallimard ; l’édition Folio ; un précédent article d’Anne-Marie Debarbieux sur Albert Camus.

Les morts ont la parole

Mini-série Best-sellers
Littérature francophone (Belgique)
Par François Lechat

Depuis la parution de ce premier recueil de souvenirs d’un médecin légiste, Philippe Boxho est devenu un phénomène d’édition. Il a même figuré dans le top 10 des livres de « non-fiction » avec trois titres simultanément ! Comme si rien n’était plus délectable que de lire des histoires de morts violentes, de suicides plus ou moins manqués, de crimes soi-disant parfaits, d’analyses et de dissections…

Le thème, bien entendu, est accrocheur, et j’ai lu le premier Boxho avec un certain plaisir. On apprend forcément une foule de choses, il y a des anecdotes sidérantes, et pas de mauvaise graisse : l’auteur va droit au but (si l’on excepte quelques réflexions vaguement philosophiques qui tiennent en une phrase parfaitement banale). C’est divertissant, et instructif sans être exagérément truffé de termes techniques. Et Philippe Boxho, qui vit et travaille à Liège, en Belgique, prend bien soin de ménager son lectorat franco-belge en précisant ce qui distingue les deux pays dans le domaine de la médecine légale.

Pour autant, il faut dire que ce professionnel bardé de titres d’excellence (professeur d’université, membre de l’Académie royale de médecine…) écrit avec une platitude déconcertante. C’est sans doute voulu, pour créer un courant de sympathie malgré la noirceur du sujet, et cela marche. Mais, ajoutée à de petites fautes de langue, à des procédés répétitifs et à des maladresses, cette platitude situe le premier livre de Boxho au degré zéro de la littérature : en comparaison, Freida McFadden fait figure de styliste ! Pour autant, ne boudez pas votre plaisir si le thème vous intéresse.

*

Philippe Boxho
Les morts ont la parole

Kennes Editions
2022

Existe aussi en Livre de poche

Titres parus à ce jour : Les morts ont la parole (2022), Entretien avec un cadavre (2023), La mort en face (2024), La mort c’est ma vie (2025).

Le Cercle des jours


Mini-série Best-sellers
Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Pierre Chahnazarian

Ken Follett veut nous décrire les sociétés humaines à l’époque de la construction du cercle de pierres géantes de Stonehedge, 2.500 ans avant notre ère. Les éleveurs y côtoient avec plus ou moins d’harmonie et de contacts les agriculteurs, dirigés par un despote, et les hommes des bois, qui fichaient la paix à tout le monde. Mais les mineurs, un petit groupe d’ « ingénieux »…

La grande prêtresse veut achever le monument de pierres, les ingénieux pensent trouver la solution pour le transport, mais une grande sécheresse et l’appétit de certains vont déclencher des guerres. Bref, les méchants sont très mauvais, les bons sont très bons, et ceux-ci vont s’unir pour qu’enfin on puisse dignement fêter solstices et équinoxes !

Voilà, ça ne vole pas très haut, ça ne doit pas tellement plaire aux anthropologues, mais ça délasse.

*
Ken Follett
Le Cercle des jours

Robert Laffont
2025

Terre des Hommes

Mini-série Best-Sellers
Redécouvertes
Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Récemment réédité avec des illustrations de Riad Sattouf, le livre ne figure pas par hasard parmi les meilleures ventes. La force de persuasion de Gallimard est toujours impressionnante mais Saint-Exupéry reste un auteur mythique et Terre des Hommes un des livres les plus célèbres de la littérature française.

Franchement, j’adore cette édition. Les dessins sont merveilleux, évoquent Saint-Ex sans l’imiter, illustrent avec justesse et émotion les récits du célèbre aviateur. Car, pour ceux qui ne connaîtraient pas Terre des Hommes, ce sont des témoignages que nous livre là un casse-cou des débuts de l’aviation, du temps où, sur son siège, le pilote était à l’air libre, emmitouflé comme il le pouvait contre le froid, la pluie, la neige, avec une casquette et des lunettes pour couper le vent. Il n’y avait pas de radars et d’instruments de navigation comme aujourd’hui, on repérait les routes en mémorisant les vallées et les montagnes et, la nuit, on se fiait aux étoiles. Entre pilotes, on se passait les bons tuyaux et, lorsque l’un d’eux ne rentrait pas, on partait à sa recherche sans moyens.

La langue de Saint-Exupéry n’est évidemment plus tout à fait la même que la nôtre. Elle est plus savante et l’auteur a du goût pour les formes littéraires, cela peut peut-être déconcerter les jeunes, mais accrochez-vous, cela en vaut la peine. Notamment pour les aventures de Guillaumet…

Voilà un beau cadeau à offrir pour Noël !

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Antoine de Saint-Exupéry
Terre des Hommes

Gallimard
1939-2025

La femme de ménage

Mini-série Best-sellers
Littérature américaine
Par Daniel Kunstler

À la lecture d’un polar ou d’un mystère, je ne m’attends normalement pas à y découvrir de grandes qualités littéraires, comme si le prix de la détente imposait leur abandon. Mais en y réfléchissant, bon nombre d’auteurs de romans policiers ont la plume pointue et évocatrice. Izzo, Kate Atkinson, Simenon, Grisham, John Le Carré, Stieg Larsson, et j’en passe. Malheureusement, si ce livre est emblématique de ses autres romans, Freida McFadden ne figure pas parmi eux. 

Comme pure distraction, La Femme de ménage est efficace. En lisant, on a effectivement envie de connaître la suite ; cela doit compter pour quelque chose. Mais à vrai dire, si un long trajet en avion n’avait pas prétexté une lecture sans effort, j’aurais eu l’impression d’avoir perdu mon temps.

Le livre nous présente quatre personnages principaux. Millie Calloway est une reprise de justice en liberté conditionnelle. Son casier judiciaire la prive d’emploi, jusqu’à ce que la maîtresse de maison d’une vaste villa de la banlieue new-yorkaise, Nina Winchester, l’engage comme bonne à tout faire. Nina est volatile, oscillant entre la bienveillance et la cruauté. Andrew, le mari, exhibe une affection ostentatoire, et donc suspecte, pour son épouse. Enfin, il y a le jardinier, Enzo qui feint ne pas parler anglais, mais prévient Millie du grand danger qu’elle court… en italien. L’indice du péril n’est autre que la chambre de bonne, un espace étriqué dans le grenier qui contraste avec les pièces somptueuses de la demeure, et qui servira de salle de torture. Je ne dirai pas plus sur le fil du récit.  

Outre des protagonistes découpés dans du carton, particulièrement fastidieuse est l’insistance maintes fois répétée sur la beauté du mari, ses biceps, son athlétisme sexuel, et même ses costumes avec cravates assorties. Le jardinier aussi est beau et fort, bien entendu, et fait baver les voisines. Le recours obstiné à ce même refrain, c’est vraiment agaçant. (J’ai lu La Femme de ménage en VO; il se peut que la traduction française laisse une autre impression.) Ceci dit, la structure du récit a son côté astucieux dans l’alternance du narrateur, Nina prenant le relais de Millie.

Je n’aime pas critiquer des auteurs, conscient du travail requis pour produire un roman. Et je n’irai pas jusqu’à recommander qu’on évite nécessairement celui-ci, car il est indéniablement distrayant. Mais en même temps je pense qu’il y a moyen de mieux réconcilier la distraction propre au genre policier et une plus ample valeur littéraire. D’autres y ont réussi.

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Freida McFadden
La femme de ménage

City Éditions
2023

Disponible en J’ai lu

Le mensonge suffit

Littérature française
Par Florence Montségur

Voilà un petit livre divertissant qui mélange différents ingrédients. Le plus inattendu, ce sont les parodies de vieilles publicités américaines, graphiquement très réussies. Le moins inattendu, c’est l’annonce d’un futur totalitaire dans lequel tous nos comportements sont enregistrés et évalués – comme en Chine déjà aujourd’hui. Le plus actuel, c’est le rôle de l’intelligence artificielle : ici un robot humanoïde qui interroge un citoyen ordinaire et l’accuse de meurtre. Et comme ce pauvre homme, évidemment, nie et se défend, il perd son calme, il sort des phrases politiquement incorrectes, et il aggrave son cas, ce qui crée un réel suspense quant au sort qui lui sera réservé.

Le même auteur a déjà produit deux autres livres dans la même veine : le cauchemar technologique qui nous attend. Le style reste léger, il ne prétend pas être profond. Et c’est bien comme ça.

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Christopher Bouix
Le mensonge suffit

Au Diable Vauvert
2025

Yapou, bétail humain

Littérature étrangère (Japon)
Par François Lechat

Dans une vie de grand lecteur, on croise quelques livres hors normes, des livres dont on n’aurait jamais cru que quelqu’un puisse en avoir l’idée. Yapou, bétail humain est de ceux-là, à l’égal des 120 journées de Sodome pour le scandale mais avec un raffinement intellectuel bien supérieur.

Au 40e siècle de notre ère, les humains ont fondé l’Empire EHS, qui régit la Terre et d’autres planètes. Les rapports entre les hommes et les femmes y sont inversés : les femmes ont tous les privilèges, les hommes sont en position subalterne, s’habillant et se maquillant comme des poupées. Mais d’autres rapports de caste régissent l’Empire : la plèbe est misérable, les « nègres » sont tous des serviteurs obéissants et, surtout, bien en dessous d’eux, on trouve les Yapous, qui forment littéralement un bétail humain.

Comme leur nom le suggère, ces Yapous sont des descendants de Japonais que la science et un dressage méticuleux ont transformé en « meubles viandeux » de toute nature : leur corps a été remodelé, compressé, charcuté, et leur cerveau endoctriné, pour qu’ils rendent tous les services possibles et imaginables à l’aristocratie d’EHS. Les plus spectaculaires sont les setteens, des WC humains dont la forme est parfaite pour se soulager en toute facilité et qui se nourrissent du type de boisson et de nourriture que je vous laisse imaginer. Mais on en trouve des centaines d’autres, que l’auteur décrit avec un luxe de détails : des jouets sexuels, évidemment, ou encore des paires de ski viandeuses, dont on dirige la trajectoire d’un simple mouvement de l’orteil…

Sur EHS plus encore que chez Sade, seule compte la satisfaction immédiate des pulsions corporelles : aucune ambition de sens ou de grandeur, juste le règne de la paresse et du plaisir – ce qui, dans ce roman entamé par l’auteur dans les années 1950, annonce étrangement notre rapport au numérique.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la thèse de Shozo Numa, Japonais humilié par le traitement infligé à son pays après la Seconde Guerre mondiale, selon laquelle les Yapous tirent un plaisir masochiste de leur avilissement. Un plaisir obtenu par des méthodes de conditionnement, mais un plaisir intense, qui conduit à vivre comme des délices les pires pratiques scatologiques et sexuelles, sur lesquelles l’auteur s’étend pendant des centaines de pages (le récit en compte 1.300).

Je n’en dis pas plus, sinon qu’il faut essayer ce roman et lire les quatre postfaces de l’auteur pour découvrir une vision fulgurante de notre époque d’après-guerre, même si Numa, masochiste revendiqué, se complaît dans la fange.

*

Shozo Numa
Yapou, bétail humain

Traduction : Sylvain Cardonnel
Éditions Laurence Viallet
2022

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