Les gratitudes

Delphine de Vigan, Les gratitudes, JC Lattès, 2019

Par Brigitte Niquet.

Depuis Rien ne s’oppose à la nuit et D’après une histoire vraie, Delphine de Vigan transforme en or tout ce qu’elle touche, ou plutôt ce qu’elle écrit, et jusqu’ici, ce n’était que justice. D’où vient qu’avec Les gratitudes elle se montre pour la première fois, à mon sens, un peu décevante ? Difficile à dire. Peut-être parce qu’elle s’éloigne de la noirceur absolue qui était sa marque de fabrique pour aborder un genre beaucoup plus consensuel, non par son sujet (la fin de vie en EHPAD ¹) mais par la manière de le traiter.

En effet, Michka, frappée d’aphasie (perte progressive du langage), se retrouve en EHPAD contre son gré mais sans véritable révolte non plus. C’est une charmante vieille dame, qui était et reste adorable jusqu’au bout, et elle est bien soutenue par les visites fréquentes de Marie, jeune femme qu’elle a connue et quasi recueillie enfant et qui déborde de reconnaissance et d’amour pour elle. Il y a aussi Jérôme, jeune orthophoniste pas encore blasé par son métier, qui lui consacre tout le temps nécessaire et même au-delà. Dans le genre « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil », c’est un peu le pays des Bisounours, là. Or, les journaux nous informent tous les jours de ce qui se passe réellement dans les EHPAD, souvent plus proches de l’enfer que du paradis pour les malades, et de la maltraitance dont trop de vieillards sont victimes. Quant aux « accompagnants », ils se répartissent entre ceux qui devraient être là et, ne s’en sentant ni le courage ni l’envie, se sont mis aux abonnés absents ; et ceux qui essayent de faire pour le mieux et baissent souvent les bras devant cet « étranger » qui ne se souvient de rien, ne reconnaît plus rien ni personne, ou pire, que la maladie transforme en un bloc de haine et d’injures, usant d’un langage ordurier dont on ne l’aurait pas cru capable. On est loin des Bisounours.

Delphine de Vigan affirme avoir écrit ce livre pour nous rappeler à quel point il est important de dire à ses proches qu’on les aime avant qu’il ne soit trop tard. Louable préoccupation mais alors, c’est avant l’entrée en EHPAD que ça se passe, pas après. Tout le talent de l’auteure ne suffit pas à nous convaincre du contraire. Il y a sans doute des cas particuliers (les rapports de Michka et de Marie semblent en être un), mais on ne peut les ériger en modèles.

¹ EHPAD : Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les loyautés

Delphine de Vigan, Les loyautés, J.-C. Lattès, janvier 2018

Par Brigitte Niquet.

C’est le dernier opus de Delphine de Vigan et, comme elle nous y a habitués, il ne ressemble pas aux précédents. Nul ne pourra accuser cet auteur de s’autoplagier et, si chaque livre explore les tréfonds de l’âme humaine et ses infinies possibilités de souffrance, c’est chaque fois sous un angle différent. Après le calvaire d’une femme bipolaire – la mère de Delphine – qui finit par se suicider (Rien ne s’oppose à la nuit), celui d’un auteur peu à peu vampirisé par une pseudo admiratrice peut-être imaginaire (D’après une histoire vraie), voici celui de deux enfants, Théo et Mathis.

Théo est en garde alternée après le divorce de ses parents, situation devenue d’une grande banalité, sauf que… Sauf que le père de Théo n’a pas supporté la séparation, a perdu son emploi, sombre dans l’alcool et la déchéance, et que Théo, malgré son jeune âge (12 ans), va tout faire pour que personne, absolument personne et surtout pas sa mère, ne soit au courant de ce qui se passe la semaine où il est chez son père. Il ne peut pas être loyal avec les deux, il a choisi son camp, celui du plus faible et du plus menacé. Lourd fardeau qui va le tirer vers le bas et le faire choir dans des abîmes d’où il ne pourra remonter et où il va plus ou moins entraîner Mathis.

Des adultes pourraient les sauver mais, quand ils ne sont pas englués dans leurs propres problèmes, comme Cécile, la mère de Mathis, ils sont impuissants faute de moyens, comme Hélène, la prof principale de la 5eB.

L’histoire nous est livrée tour à tour par les voix de ces deux femmes, qui se racontent à la 1e personne, et par le biais de Théo et de Mathis, dont le narrateur parle à la 3e personne, peut-être parce que les enfants, trop jeunes, n’ont pas encore « les mots pour le dire ». Cette alternance soutient l’intérêt du lecteur qui, d’ailleurs, n’en a pas besoin, tant ce petit livre est dense. Il est aussi glaçant, plus encore que les précédents de Delphine de Vigan, sans doute parce que, cette fois, les victimes sont des enfants et qu’on a l’impression que cela se passe (ou peut se passer) près de nous, si près que nous en sommes aveuglés et ne pourrons dire « après » que le sempiternel « On n’a rien vu », « On n’a rien fait parce qu’on ne savait pas »… Triste constat.


L’avis de Sylvaine Micheaux :

Roman à 4 voix. Théo, 12 ans, parents divorcés, vit en garde alternée. Mathis, son meilleur ami, suit tout ce que fait Paul, parfois malgré lui. Cécile, la maman de Mathis, se demande si elle connaît aussi bien son mari qu’elle le pense. Hélène, la prof de SVT des garçons, s’inquiète. Elle pense ressentir un mal profond chez son élève Paul. Elle -même est une enfant maltraitée, et elle reste hypersensible sur le sujet.  En fait-elle trop ?  » Parfois je me dis que devenir adulte ne sert à rien d’autre que ça : réparer les pertes et les dommages du commencement. Et tenir les promesses de l’enfant que nous avons été  » (page 157).

Ce roman explore les loyautés, entre amis, entre adultes (parents divorcés ne se parlant plus ou parents mariés), entre adulte et enfant…

Cette histoire dure, douloureuse, nous prend dès le départ et on ne lâche plus. On y retrouve la Delphine de Vigan de No et Moi, des Heures Souterraines.

Bouleversant. À lire.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑