Une vraie mère… ou presque

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Liitérature française
Par Catherine Chahnazarian

Didier van Cauwelaert, un Niçois au nom et à l’humour belge, harmonieux mélange d’énergie et d’inventivité, a un fameux palmarès. À 65 ans, il a signé 50 livres dont une grande majorité de romans, et reçu 17 prix dont un Goncourt. Et Pierre, le narrateur d’Une vraie mère… ou presque, est comme lui écrivain. Ayant écrit sur son père un livre à succès et toujours refusé à sa mère d’en écrire un sur elle, le voilà démuni, après la mort de celle-ci. Parler d’elle, finalement, pourquoi pas, mais comment aborder le sujet ? Une femme haute en couleurs avec laquelle la relation n’a pas toujours été facile, Niçoise pur jus dont il hérite de l’appartement et de la voiture, une Renault Fuego avec laquelle il se met à perdre des points… sur le permis de conduire de la disparue. Bien sûr, vient un moment où ça pose problème. Et une solution se présente en la personne d’une Niçoise tout aussi haute en couleurs que la mère de Pierre, à mi-chemin entre la folie et la manipulation, insupportable pot de colle dont on espère pour lui qu’il parviendra à se dépêtrer.

Le ton typique de l’auteur, celui de la comédie enlevée, un peu grinçante et pleine d’esprit, laissera progressivement de la place, au fil des rebondissements, à une thématique sérieuse : aux tournants de nos vies (mariages, divorces, naissances, décès…) l’auto-dérision ne suffit pas toujours, elle a besoin de l’introspection pour ne pas partir en vrille, et si Didier van Cauwelaert nous attire en nous faisant rire, il nous retient en nous touchant aussi. Le regard que nous portons sur eux se fragilise souvent au décès de nos parents, laissant place aux autres personnages qu’ils ont pu être, plus ou moins inconnus de nous, différents en tout cas de ce qu’on avait considéré jusque-là.

Un court roman (159 pages de plaisir) qui peut se lire d’une traite pour tirer le meilleur profit du rythme, du ton, du suspense, de l’absurde aussi, et prendre une bonne giclée de légèreté ironique.

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Didier van Cauwelaert
Une vraie mère… ou presque
Albin Michel
2022

Publié également au Livre de Poche

Lien : le site officiel de l’auteur.

La personne de confiance

Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

— Par Catherine Chahnazarian

J’ai failli pousser un coup de gueule contre ce personnage qui déteste que sa voisine l’appelle Maxou parce que « ça dévirilise ». Contre son long soliloque, le témoignage d’un gardé-à-vue, qui fait tout le bouquin du début jusqu’à la fin, et qui se veut plein de bagou, drôle dans ses digressions, mais qui lasse le lecteur comme il devrait lasser ce capitaine de police à la patience duquel on ne peut pas croire. Contre ce procédé, qui aurait été marrant cinq minutes, qui consiste à faire parler le capitaine dans la bouche de Maxou (je l’appelle Maxou rien que pour l’embêter) et qui perdure au long des je-ne-sais-plus-combien de pages (parce que j’ai déjà jeté le livre dans un container spécialisé) : « Ensuite ? Ben ensuite, on est allés déjeuner ». Contre cet auteur bien calé dans son regard masculin sur le monde. J’ai failli. Et puis, je me suis dit que c’était peut-être moi. Peut-être parce que j’ai été privée de culture ces derniers temps – sauf de la grande littérature que mes élèves ont courageusement tenté d’étudier quand même, malgré les circonstances difficiles et leurs préjugés parfois défavorables. La grande littérature, ça rend exigeant. Peut-être parce que je vieillis et que la légèreté, c’est bien, mais il faut quand même qu’il y ait une intrigue un peu prenante, sinon je m’endors. Peut-être parce que les éditeurs ont tellement bien compris que les femmes aussi écrivent, qu’on a tellement plus qu’avant accès à des pensées et des visions de femmes, qu’il y a des hommes qui en deviennent ringards… En tout cas j’ai failli pousser un coup de gueule. Mais comme en général, sur Les yeux dans les livres, on ne parle pas des romans qu’on n’a pas aimés et que c’est une règle que j’ai moi-même édictée, je me suis dit qu’il valait mieux m’abstenir.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques du même auteur sont ici, dans le classement par ordre alphabétique.

J’ai perdu Albert

Didier van Cauwelaert, J’ai perdu Albert, Albin Michel, 2018

Par Anne-Marie Debarbieux.

Apiculteur passionné qui complète cette activité peu lucrative par un emploi de garçon de café, Zak, en prenant un matin la commande de Chloé, ne se doute pas que sa vie va être soudainement bouleversée. En effet, Albert, qui avait investi depuis plusieurs années le cerveau de Chloé, décide de changer de partenaire et de prendre possession de celui de Zak. Chloé, reconnue comme une voyante hors pair, capable d’éviter maintes catastrophes en anticipant des accidents ou en déjouant des projets très mal intentionnés, se trouve brutalement dépossédée de toute capacité à prévoir les événements. Elle perd sa crédibilité et met à mal une clientèle hautement rémunératrice. De son côté, Zak a la tête envahie d’informations dont il n’a que faire et dont il ne demande qu’à se débarrasser, avant de se laisser envoûter, comme Chloé avant lui, par le très encombrant Albert.

Qui est Albert ? Quel but poursuit-il ? Ces questions sont très rapidement éclairées pour le lecteur qui suit avec amusement les péripéties de Zak et de Chloé. Zak n’a manifestement pas été choisi au hasard par Albert que le destin des abeilles préoccupe particulièrement…

Quant à Chloé, d’abord sidérée, elle se sent tout à la fois frustrée, jalouse, libérée… Autant dire que rien n’est simple dans sa relation avec Zak dont la vie est désormais liée à la sienne.

Le trio fusionnel n’a qu’un temps, et l’issue ne surprend guère le lecteur, ce qui n’ôte rien à l’intérêt du livre qui se trouve finalement ailleurs. Car sous des aspects fantaisistes sinon loufoques, cette histoire mouvementée, plaisante et bien écrite, aborde des sujets fort sérieux qui touchent à l’avenir de notre planète, aux enjeux les plus sérieux de notre avenir, et plaident la cause d’un savant génial dont les intentions humanistes n’ont pas toujours été comprises de son vivant.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique d’On dirait nous, du même auteur.

On dirait nous

Didier van Cauwelaert, On dirait nous, Albin Michel, 2016

Par Brigitte Niquet.

Depuis ses débuts, Didier van Cauwelaert ne cesse de creuser le même sillon, ce qui lui a réussi au point de lui valoir le prix Goncourt en 1994 (Un aller simple). On ne change pas une équipe qui gagne, et voici donc en 2016 [après nombre d’autres opus], On dirait nous, avec les ingrédients qui ont fait le succès de l’auteur : une grande pinte de tendresse et un zeste d’humour, beaucoup de fantaisie, des bons sentiments à revendre, un style fluide, élégant mais facile à lire et surtout une intrigue pour le moins originale, qui conduit immanquablement le lecteur à se demander : « Mais où va-t-il chercher tout ça ? ».

Ici il s’agit de deux couples. L’un réunit les jeunes Illan, agent immobilier border line qui squatte les appartements qu’il est censé vendre, et Soline, violoncelliste de talent qui rêve d’acquérir son instrument, une merveille hors de prix. L’autre, très âgé et proche de la fin, est composé de Georges, ex-universitaire spécialisé en tlingit, une langue amérindienne parlée dans le sud-est de l’Alaska, et Yoa, originaire de cette même région. Qu’est-ce qui va bien pouvoir rapprocher ces quatre personnages en dehors des hasards du voisinage ?  Un pacte improbable proposé par Georges, susceptible de mettre fin aux problèmes financiers des deux tourtereaux tout en assurant à Yoa la possibilité de se réincarner après sa mort prochaine dans l’enfant que ne vont pas manquer de concevoir à cet effet Illan et Soline. Sic.

On peut adhérer – ou pas – à ce postulat rocambolesque, en fonction de quoi on prendra plaisir – ou pas – au développement du thème sur 250 pages. Pour ma part, sans méconnaître les qualités de l’auteur, j’avoue m’être assez vite lassée et avoir eu souvent envie de dire « Trop, c’est trop », trop d’invraisemblance surtout pour qu’on puisse éprouver de l’empathie envers les personnages : la situation dans laquelle ils se trouvent (et d’ailleurs se sont mis volontairement) est si extravagante qu’après avoir fait sourire, elle agace et que ses rebondissements artificiels fatiguent le lecteur plus qu’ils ne le maintiennent en haleine. Mais il n’est pas interdit à d’autres d’aimer ça et de considérer ce livre comme un excellent compagnon de voyage pour quelques heures de train ou d’avion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; le site de l’auteur.

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