Le dos crawlé

Éric Fottorino, Le dos crawlé, Gallimard, 2011 (existe en Folio)

Par Anne-Marie Debarbieux.

Été 1976.

Abel, brocanteur installé sur la côte atlantique, un peu seul depuis qu’il est veuf, accueille pour les vacances son neveu, Marin, 13 ans, ravi de s’installer chez cet oncle bourru, chaleureux et pittoresque qui « sait que les chagrins passent avec des jeux et des bonnes choses dans l’estomac ». C’est Marin qui raconte les plaisirs simples des vacances au bord de la mer : plage, baignades, pêche, bonne chère, balades, et aussi les rêves et les  premiers tourments de l’adolescence.

Le bonheur de Marin est aussi d’avoir une compagne de jeux, Lisa, 10 ans, qui habite non loin de là une maison cossue, entre un père peu présent et une mère dépressive qui n’accepte pas de vieillir et multiplie les aventures. C’est bien souvent que Lisa est confiée à Abel pour une ou plusieurs journées. Pour Marin, elle est tout à la fois la petite sœur sur laquelle il veille comme un grand frère attentif, et l’incarnation d’une féminité qui commence à le troubler mais qu’il respecte profondément.

A deux, Marin et Lisa échafaudent les rêves les plus fous, par exemple celui de partir en Afrique, un continent qui les fascine et alimente leur imagination. Mais pour cela, il faut que Lisa sache au moins nager, et si possible le dos crawlé pour nager la nuit et voir les étoiles. Il est peu probable que les 2 enfants croient vraiment à ce rêve mais ils s’y accrochent comme à une bouffée d’oxygène. Et l’apprentissage de la nage pour Lisa devient l’objectif de l’été.

Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que cette histoire est touchante et finalement assez triste. Sans être vraiment passionnante, elle accroche l’intérêt du lecteur.

Ce qui questionne peut-être le plus dans ce roman, c’est le choix de l’écriture : Marin est censé parler comme un adolescent de 13 ans : l’auteur lui prête donc des maladresses grammaticales ou des erreurs de vocabulaire parfois drôles mais parfois un peu excessives. Il néglige souvent le « ne » des négations, parle de « l’Adjérie », se demande pourquoi la sœur de Lisa qu’elle ne voit jamais habite en Mongolie, mais il emploie également de très belles tournures « …sa cravate déroulée comme une langue de mer sur un continent englouti » ou encore « …ce n’est pas seulement sa taille qui le hissait en adjectif ».  La disparité des niveaux de langue semble un peu artificielle.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Gallimard ; en Folio. Voir aussi Dix-sept ans, du même auteur.

Dix-sept ans

Eric Fottorino, Dix-sept ans, Gallimard, 2018

Par Brigitte Niquet.

« Toutes les familles heureuses se ressemblent. Les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » C’est le début d’Anna Karénine et c’est la source inépuisable à laquelle s’abreuvent depuis toujours les écrivains. Il y a mille façons d’être malheureux en famille et mille façons aussi d’en faire œuvre littéraire. Eric Fottorino n’échappe pas à la règle : après L’homme qui m’aimait tout bas, hommage à son père adoptif, le voici dans Dix-sept ans parti à la recherche de sa mère Lina, cette inconnue qui le mit au monde à cet âge tendre.

Il n’est pourtant pas « né sous X », contrairement à cette demi-sœur longtemps ignorée que Lina fut forcée d’abandonner, victime d’une société rigide qui n’aimait pas les « filles-mères ». Il n’est pas né sous X mais ne sait, en fait, rien de la femme qui l’a pourtant élevé et l’a nanti plus tard d’un beau-père aimant et de deux demi-frères. Mais tout cela dans le silence, sans que jamais les mots essentiels soient dits, et il faudra attendre que le narrateur ait cinquante ans bien sonnés et que sa mère frôle la mort pour qu’il décide de mettre ses pas dans ceux de Lina, qu’il appelle dans tout le livre « petite Maman » et qu’il a pourtant si peu, si mal connue. Pas de « vipère au poing » dans ce livre, aucun règlement de comptes, et c’est heureux car ce sillon n’a été que trop creusé. Beaucoup de tendresse, au contraire, une tendresse éclose tardivement mais non moins sincère et émouvante. Si l’on en croit Montherlant, « Ce sont les mots qu’ils n’ont pas dits qui font les morts si lourds dans leur cercueil ». Gageons que celui de Fottorino sera léger car les mots pour dire son amour et surtout pour l’écrire, il les a finalement trouvés, et nul doute qu’ils soient allés droit au cœur de sa mère – et de ses lecteurs.

Un mot encore sur le style, d’une inimitable grâce. L’auteur, à la recherche de ses origines, se promène indéfiniment dans les rues de Nice, sa ville natale, et l’on se dit que cela va finir par nous lasser. Eh bien non. Qu’il trempe sa plume dans l’encre d’un lever ou d’un coucher de soleil ou directement dans la Méditerranée, qu’il erre dans les ruelles du vieux Nice ou se balade sur la « Prom’ », chaque page est un enchantement et cela ne contribue pas peu à la réussite du livre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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