Deux figures de l’individualisme

Vincent de Coorebyter, Deux figures de l’individualisme, Académie royale de Belgique, coll. L’Académie en poche, 2015

Par Catherine Chahnazarian.

Lorsque nous convoquons la notion d’individualisme c’est en général parce que nous sommes confrontés à celui d’autrui et que cela nous dérange, souvent parce que nous confondons individualisme et égoïsme, égocentrisme ou refus des règles. Vincent de Coorebyter tire les choses au clair dans ce petit livre de philosophie sociale. Son regard, alimenté notamment par les pensées de David Riesman, Emile Durkheim et Paul Yonnet, éclaire sur ce que nous vivons et observons autour de nous en nous obligeant à abandonner nos représentations erronées ou insuffisantes. Son objectif n’est bien sûr pas moraliste ; il est de mieux comprendre les mécanismes qui agissent sur l’individu.

En replaçant l’individualisme dans une perspective historique, et sans prétendre faire le tour de la question, Vincent de Coorebyter distingue essentiellement deux grandes tendances. D’une part, le modèle qui avait cours de la Renaissance à la Seconde Guerre Mondiale (et qui influence encore nos manières de voir), dans lequel l’individu intègre, fait siennes, les règles et les attentes familiales et sociales ; il organise sa vie de façon à leur être fidèle ; c’est sa vie d’individu unique, mais il est préoccupé de la rendre conforme aux attentes dont il a assimilé les principes et les valeurs. D’autre part, l’individualisme contemporain, qui voit le « moi » exploser dans une affirmation narcissique – non pas parce que ce serait sa tendance naturelle et qu’il serait enfin libéré des contraintes, mais parce que la société contemporaine exige de chacun d’être individué, de faire éclore sa personnalité, de se trouver, d’imposer son « moi ».

Vincent de Coorebyter sait développer une idée, l’illustrer et la reformuler afin que le lecteur puisse s’en emparer. L’on découvre, au fil des explications, que l’idée s’est précisée, qu’un sens subtil s’est ajouté et que la représentation qu’on en avait n’a cessé de s’affiner. Les références sont souvent familières, les exemples sont parlants, tirés du monde que nous connaissons. L’ensemble forme donc une réflexion qui n’est pas qu’abstraite et dans laquelle il n’est pas difficile d’entrer. On reconnaît forcément des proches, voire… La couverture en miroir est particulièrement bien adaptée au sujet !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; interview de l’auteur (présentation de l’ouvrage 1′ ; interview 47′).

Malaise dans la démocratie

Jean-Pierre Le Goff, Malaise dans la démocratie, Fayard/Pluriel, 2017

Par François Lechat.

Si vous avez des valeurs de gauche, si vous croyez au progrès et à la liberté individuelle, mais qu’en même temps il vous semble que notre société dérive de dangereuse manière, ne manquez pas cet essai écrit dans un style accessible à tous. L’auteur, philosophe et sociologue spécialiste de l’individualisme et du monde du travail, vient de sortir un livre remarqué sur Mai-68. Ici, il fait le tour des mutations qui marquent notre société depuis quelques décennies, et qui révolutionnent nos pratiques éducatives, l’école, l’entreprise, la religion, la culture… La thèse centrale tient dans le fait que l’individualisme, conquête précieuse qui garantit notre liberté de choix, a fait s’effondrer les repères qui encadraient les rapports entre générations, qui donnaient du sens au travail, qui préservaient l’idée de culture et de beauté, qui évitaient de confondre la religion avec un vague spiritualisme ou avec un supermarché de recettes de développement personnel. La cible de l’attaque réside dans une série de mouvements modernistes en vogue depuis un demi-siècle, qui sont raillés par les conservateurs de droite (par exemple dans le Figaro), mais qui sont critiqués ici d’un point de vue humaniste et progressiste. Jean-Pierre Le Goff ne cherche pas à rétablir l’autoritarisme de l’école d’antan, ou ne prétend pas que le capitalisme était plus doux avant Mai-68. Il montre plutôt que les progrès de la liberté sont à double tranchant, qu’une éducation centrée sur l’épanouissement des enfants les engage dans une course épuisante à l’affirmation de soi, ou que le nouveau management centré sur l’implication personnelle des travailleurs les soumet à une dictature de la performance et de la responsabilité. Personnellement, le chapitre sur la culture, aimanté par une ironie un peu facile à l’égard de Jack Lang, m’a paru moins réussi. Mais sur la pédagogie, le travail et le religieux, le propos est solide et très documenté, tout en restant plaisant à lire car aucun jargon ne l’alourdit. Qu’on soit d’accord ou non avec l’auteur, il donne à penser et brise le ronron du discours médiatique dominant.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑