La Nausée

Noël 2021
Offrir, lire ou relire de grands classiques

Jean-Paul Sartre, La Nausée, Gallimard, 1938

— Par François Lechat

A priori, il y a plusieurs raisons de ne pas lire La Nausée. On peut avoir une aversion politique à l’égard de Sartre, compagnon de route de l’URSS et des maoïstes. On peut craindre un livre sinistre, au vu de son titre et de sa réputation. On peut avoir peur de ne rien comprendre à cette affaire d’Existence et de contingence, qui semble réservée aux philosophes. Mais aucune de ces raisons ne tient la route.

Tout d’abord, n’ayez pas peur de lire un bréviaire politique. Sartre a effectivement une tête de Turc, dans La Nausée : la bourgeoisie de province des années 1930. Mais il la traite avec un humour caustique, sur le ton du pastiche, en montrant une parfaite connaissance de ce milieu et de ses travers, jusqu’à nous faire rire de ses rites et de sa suffisance. La visite du musée de Bouville, dans lequel les notables du coin ont leur portrait, est un des morceaux les plus drôles de la littérature française, et il y en a d’autres dans La Nausée, dont quelques saillies irrésistibles. Et de formidables moments de sociologie humoristique, comme l’échange de coups de chapeau entre bourgeois bien mis un dimanche matin.

Ce qui m’amène à mon deuxième point : ne craignez pas de devoir avaler un traité du désespoir. Bien sûr, Roquentin, l’alter ego de Sartre qui s’est fixé à Bouville pour écrire un livre sur le marquis de Rollebon, n’est pas un joyeux drille, et il est en proie à des sensations pénibles, à un malaise croissant. Mais Sartre en rend compte en entrelardant son récit d’une foule de scènes de genre qui font sourire, ou qui sont à la lisière du fantastique. Et il enrobe le tout avec une maestria stylistique et, j’y reviens, des touches d’humour et d’audace qui rendent le livre, en fin de compte, étonnamment léger. Il y a des pages sombres, c’est entendu, mais aussi un long délire érotique, l’émouvante évocation d’un amour perdu et d’autres morceaux de bravoure qui secouent les nerfs.

Par contre, soyons honnête, vous ne comprendrez sans doute pas tout. Aujourd’hui encore, après trois lectures, je ne suis pas sûr de bien saisir les implications de l’idée de contingence. Mais la longue scène du jardin public au cours de laquelle Sartre développe cette idée en parlant d’une racine de marronnier est tellement enlevée, tellement audacieuse aussi (je vous laisse découvrir ses métaphores végétales et sexuelles), qu’on se fiche un peu de ne pas tout comprendre. Et la fin, qui revient sur ce thème, est splendide et permet de deviner où Sartre voulait en venir.

La Nausée, c’est d’abord l’œuvre d’un amoureux fou de la culture française qui s’amuse à la mettre sens dessus dessous.

Catégorie : Littérature française.

Liens : en Folio.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑