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Littérature étrangère francophone (Québec)
Par Marie-Hélène Moreau
Il en va des livres comme des films. Lorsque les critiques sont contrastées, il est souvent intéressant d’aller y faire un tour. C’est le cas de celui-ci. Encensé par la critique (il a notamment reçu les prix Médicis et Décembre en 2023) et par une partie des lecteurs à sa sortie, le livre en a néanmoins dérouté – voire carrément agacé – beaucoup d’autres. Au-delà de la polémique autour de l’utilisation d’un “sensitivity reader”, pratique un peu trop anglo-saxonne vue d’Europe, qu’en est-il vraiment ?
Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte, a une certaine idée d’elle-même et de la beauté qu’elle apporte. Depuis des décennies, elle conçoit des bâtiments admirés dans le monde entier et côtoie tout le gratin de la société, de la politique et des médias. Ne manque à son palmarès que le projet qui lui permettra de marquer sa ville, Montréal, de son empreinte. Ce sera le complexe Webuy, siège social d’une multinationale, qu’elle veut grandiose et qui sera érigé dans un quartier excentré. Les travaux commencent et avec eux une polémique autour de l’expulsion d’un certain nombre de locataires. Plus largement, la gentrification que produit ce type de projet au détriment des plus pauvres est pointée du doigt, gentrification dont CW est l’incarnation ultime. Les manifestations et menaces qui en découlent la précipiteront dans une dépression et une large remise en question. Jusqu’à un certain point, en tout cas.
Révélé en 2019 avec Querelle, lauréat de nombreux prix littéraires, Kévin Lambert est un jeune auteur que l’on peut qualifier de clivant. Par son style tout d’abord. Si on ne peut lui nier un certain panache dans l’écriture, on peut aussi rapidement se fatiguer de ces longues phrases proustiennes dont on perd parfois le sens. Sur le fond ensuite, car si l’on perçoit bien la critique de la toute-puissance de l’argent au détriment des plus pauvres, la suite de considérations qu’il égrène sur nombre de sujets tels que le racisme et les inégalités sociales a un petit air de catalogue dans lequel toutes les cases devraient être cochées. Tout cela manque un peu de fluidité et on peine d’ailleurs à s’attacher à des personnages qui semblent souvent désincarnés voire caricaturaux. N’en reste pas moins une vision engagée de la société qui rend la lecture du livre intéressante à défaut d’exaltante.
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Kevin Lambert
Que notre joie demeure
Éditions Le Nouvel Attila
2023