Loin

Alexis Michalik, Loin, Albin Michel, 2019 (disponible au Livre de Poche)

– Par Catherine Chahnazarian

Ce roman hétérogène débute dans l’humour et la légèreté avec trois jeunes Français d’aujourd’hui : Laurent, le narrateur, noir de peau et habile à faire comprendre ce que peut être le racisme ordinaire ; Antoine, son meilleur ami, fiancé, sérieux, raisonnable ; Anna, la jeune sœur d’Antoine, qui mène une vie de bâton de chaise. Une simple carte postale va les lancer sur les routes d’Europe et d’ailleurs, embarquant le lecteur dans une enquête qui devient une longue aventure. Une part du récit, alors, d’inspiration historique, développera des chapitres d’une réelle beauté et d’une grande gravité.

Vienne, Berlin, la Turquie, le Caucase…, les langues allemande, turque, russe…, des personnages très différents et un siècle d’Histoire, dont, notamment, la Deuxième Guerre mondiale sur le front de l’Est, constituent la toile de fond d’une affaire familiale que le narrateur relate par petites touches et dont il nous faut reconstituer le puzzle, savamment conçu. On est pourtant d’abord tenté de se dire que l’histoire est plaisante et attire la curiosité mais que les niveaux philosophique et psychologique ne sont pas très élevés — et cela reste vrai jusqu’à la fin –, mais l’intrigue se densifiant et l’Histoire s’invitant dans l’histoire, on dépasse ces faiblesses en savourant des chapitres captivants.

Il faut aussi, pour tout dire, passer outre quelques invraisemblances : Antoine apprenant le turc à une vitesse déconcertante, par exemple. C’est le côté James Bond de ce roman. Il faut donc accepter les changements de ton : on a à la fois affaire à un vaudeville, un conte de fées, un récit historique, un scénario de film d’action et un Guide du Routard. Dans son enthousiasme, l’auteur en a trop fait, il a employé trop de ficelles, et tiré son récit en longueur.

Mais j’ai beaucoup aimé quand même. Et les passages historiques me laissent, vous l’avez compris, de très bonnes impressions. J’ai aussi apprécié que Michalik contourne la mode du roman au « je » ; j’ai adoré la scène du Cessna ; j’ai aimé Sergueï, Hripsimé et Anna ; j’ai savouré les dialogues (excellents) ; et j’ai eu envie de partir… loin.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez Albin Michel, au Livre de Poche.

Nouilles froides à Pyongyang

Jean-Luc Coatalem, Nouilles froides à Pyongyang, Grasset, 2013 (aussi en Livre de Poche)

Par Catherine Chahnazarian.

Sous ce titre accrocheur de polar à la San Antonio se développe le récit de voyage d’un journaliste qui a pris le risque de se faire passer pour un conseiller touristique à la recherche de nouvelles destinations originales afin de pénétrer le pays le plus fermé du monde. Muni d’un appareil photo de touriste de base et d’un petit carnet de notes discret, Jean-Luc Coatalem a parcouru la Corée du Nord – enfin, ce qu’on a bien voulu lui en montrer –, escorté comme il se doit de représentants zélés du régime. Nous verrons avec lui les monuments qu’il a pu ou plutôt dû admirer (y déposer des fleurs, par exemple), les paysages qu’il a traversés (sans pouvoir descendre de voiture) et ce qu’il a pu observer incidemment. Il décrit non sans humour ses conditions de séjour et de visite, et mêle à son récit nombre d’explications sur la dynastie des Kim, la sociologie du pays et les conditions d’existence. Ce voyage s’étant déroulé en 2011, on est encore au temps de Kim Jong-il, le père de l’actuel dirigeant nord-coréen, ce qui confère au livre un caractère historique. Mais la forme n’est pas celle d’un essai, le ton est plutôt léger, parfois un peu cavalier, cela se lit presque comme un roman, avec des accents de Charlie. Le lecteur visualise les villes et les campagnes, imagine les gens et leur vie, et assiste à quelques moments de rébellion de la part de ce faux touriste, comme le refus de prendre un bain de boue fort peu appétissant dans une station thermale où il n’y a pas d’eau chaude pour se rincer. Malgré des phrases parfois un peu emmêlantes, on s’y croirait ! Et ça fait froid dans le dos.

Catégorie : Essais, Histoire… (Récit de voyage).

Liens : chez Grasset, au Livre de Poche.

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