Pense aux pierres sous tes pas

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Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

L’auteur est belge, mais c’est pourtant à la littérature latino-américaine que ce roman m’a fait immédiatement penser, ce qui pour moi est un compliment.

Sur le fond tout d’abord. L’histoire se situe dans un pays imaginaire dans lequel se succèdent des dictateurs qui, tous, sous couvert d’apporter au peuple développement et modernité, recourent à la violence et au racket légalisé et généralisé. Un décor que ne renieraient pas des auteurs tels que Gabriel Garcia Marquès ou Mario Vargas Llosa pour ne citer que deux des plus connus. Nous y suivons le destin de jumeaux, un frère Marcio et sa sœur Léonora. Élevés dans une famille d’agriculteurs pauvres, ils grandissent sous les coups de Paps et Mams, parents dépassés par leur condition économique et incapables d’amour, et sont astreints à un travail de forçat sans espoir d’un avenir plus radieux. Il y a cependant dans leur vie de la joie car Marcio et Léonora s’aiment. Obligés de cacher cet amour interdit, ils usent de mille subterfuges pour échapper au joug familial, jusqu’à ce que leur relation soit un jour découverte et conduise à leur séparation. La suite du roman entremêlera l’histoire de leur quête pour enfin se retrouver à celle de la quête du peuple pour sa libération, entre paysan terroriste, et sorcière meneuse de foule. Pour tous, la rébellion gronde !

Sur la forme, ensuite. Écrit comme un conte, le roman est tour à tour foisonnant, poétique et cru. L’auteur joue en permanence sur le contraste car, si tout y est réaliste, la violence, les cris, la pauvreté, tout y est en même temps fictif et romanesque, ce pays imaginaire, ces dictateurs au nom improbable, ces personnages et événements souvent excessifs. Il y a du lyrisme et de la poésie là-dedans, même dans les moments les plus noirs.

Sans doute le style de Pense aux pierres sous tes pas peut-il déstabiliser un lecteur habitué à une écriture plus classique, mais la découverte sera au minimum intéressante. Antoine Wauters réussit à créer ici un univers aux personnages attachants et dotés d’une résilience hors norme, tout en abordant sous un angle fort et original le thème de la liberté des êtres et des peuples.

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Antoine Wauters
Pense aux pierres sous tes pas
Editions Verdier
2018

Neurosapiens

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Essais, Histoire…
Par Florence Montségur

J’avais vraiment envie de bien aimer ce livre. Et ça avait bien commencé, malgré le ton un peu infantilisant de l’autrice. Qu’elle ait décidé de prendre son lecteur par la main, introduction/développement/conclusion, illustrations sympathiques, touches d’humour… Je pouvais comprendre. Qu’elle soit passionnée par les neurosciences, qu’elle soit fascinée par des expériences sur le cerveau, qu’elle cherche des réponses à des « pourquoi » et à des « comment », je comprenais. Mais à la longue, ça a fini par m’énerver. Limites de la vulgarisation ou limites des neurosciences ? J’ai été de plus en plus gênée par l’enfonçage de portes ouvertes (1), les raisonnements qui se mordent la queue (2), les conclusions suspectes (3) ou les expériences qui portent des jugements de valeur (4).

Exemples :
(1) Ça fait des millénaires qu’on sait qu’il faut répéter pour apprendre, et savoir comment ça fonctionne dans nos cerveaux n’aide pas les enseignants à convaincre les jeunes qui ne jurent que par TikTok à apprendre les conjugaisons.
(2) L’imagerie médicale a prouvé que les psychopathes sont… des psychopathes.
(3) L’imagerie médicale désignerait les zones du cerveau qui « déclenchent » les rêves, alors que tout ce que l’on sait c’est que ces zones sont actives quand on rêve.
(4) Dans une expérience sur la décision, on appelle « bonne décision » le fait d’accepter de l’argent dans un partage injuste.

Le cerveau, c’est enthousiasmant, mais il faut raison garder. Ce n’est pas une machine qu’on aurait dans la tête et qui serait plus ou moins bien réglée. Mieux vaut ne pas travailler sur le cerveau sans les philosophes.

Ah ! oui. Avis aux éditeurs : Même s’il est chic en bleu et orange, était-il nécessaire que ce livre pèse 700 grammes ?

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Anaïs Roux
Neurosapiens
dessins de Lucie Albrecht
Éditions Les Arènes
2023

Vivre vite

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Vingt ans après l’accident de moto qui a coûté la vie à son mari et l’a laissée veuve avec leur jeune fils, dans la maison dont elle rêvait et qu’ils venaient à peine d’acquérir, Brigitte Giraud tente, avant de quitter cette même maison, de cerner les enchaînements de circonstances qui sont à l’origine du drame. En de courts chapitres, elle revient sur le passé et sur les choix de vie, importants (en particulier le choix de l’acquisition de cette maison-là) ou anodins, qui ont peut-être contribué à provoquer à son insu les circonstances du drame.

L’autrice n’a pas la prétention d’apporter une réponse à la question philosophique de la liberté et du déterminisme, elle a seulement besoin d’admettre l’inacceptable et de mettre un semblant de cohérence sur la douleur qu’engendre la mort prématurée d’un proche jeune et en bonne santé. Cela ne mène évidemment qu’aux regrets et au risque de stériles sentiments de culpabilité : « Je n’y suis objectivement pour rien, mais si à tel moment, j’avais pris, nous avions pris une autre décision » ? Qui ne s’est jamais dit « si j’avais su » ? Qui pourrait se résigner aux faits et parviendrait à se considérer comme dédouané de toute responsabilité devant le destin absurde ? La douleur n’est jamais rationnelle.

Ce livre ne méritait peut-être pas la prestigieuse récompense du Goncourt, mais pour autant il ne mérite pas non plus certains jugements sévères dont il a fait l’objet. Le récit de vie, aujourd’hui très répandu, est un art délicat car il doit, tout en restant intime et personnel, avoir une certaine prétention à l’universel ainsi qu’une réelle qualité d’écriture s’il a prétention à entrer dans la littérature. Partage de soi mais en quête de la rencontre de l’autre, le lecteur inconnu. A cet égard, ce livre me semble effectivement un peu inégal : certains chapitres sont très émouvants, et ils sont les plus nombreux, d’autres sans véritable intérêt pour le lecteur (des considérations techniques sur la fabrication du modèle de moto par exemple), mais il exprime surtout très bien l’expérience très humaine de la douleur confrontée à l’absurde. On peut donc ne voir dans ce récit que l’étalage d’une vie qui n’est pas la nôtre mais c’est là un jugement sévère. Ce livre semble écrit à la fois dans la révolte et l’apaisement et il mérite notre intérêt. Il m’a évoqué les livres plus anciens d’Anny Duperey, Le voile noir et Je vous écris.

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Brigitte Giraud
Vivre vite

Éditions Flammarion
2022

J’ai un nom

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par Julien Raynaud

L’éditeur français de Chanel Miller (le cherche midi) fait figurer sur la couverture l’avis du New Yorker : l’autrice est « une conteuse douée ». C’est vrai (la traductrice Anne Le Bot a aussi fait un travail remarquable). N’importe quelle victime d’agression sexuelle n’aurait sans doute pas pu décrire avec justesse, et sur plus de 450 pages, ce qu’elle a vécu après ce drame.

Chanel Miller parvient, elle, à mettre le lecteur au centre du récit, au centre de son histoire à elle. Nous assistons, impuissants, à son calvaire judiciaire. Nous ressentons la détresse et l’isolement des victimes, l’injustice de leur place, tout ça, a-t-on envie de dire, au nom de la présomption d’innocence qui protège l’accusé.

Deux conseils avant de vous lancer dans le lecture. Primo, évitez le web, afin de ne pas en lire trop sur l’autrice et son histoire. Deuxio, essayez de trouver un exemplaire sans défaut d’impression. Sur le mien, les « a » avaient très souvent leur cercle rempli d’encre, ce qui était gênant. C’est une broutille au vu de la force de ce récit.

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Chanel Miller
J’ai un nom
Éditions du Cherche Midi
Traduction d’Anne Le Bot
2021

Le pain perdu

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Essais, Histoire
Par Catherine Chahnazarian

Ce récit autobiographique, Edith Bruck le livre dans l’urgence. Sa vue diminue, sa mémoire risque de commencer à la lâcher ; elle tient à reparcourir l’ensemble de sa vie avant qu’il ne soit trop tard. Elle a déjà beaucoup écrit et beaucoup témoigné, mais elle refait dans Le pain perdu le périple qui l’a menée à Rome et à s’installer en Italie. Née en Hongrie, en 1931, juive, elle a fait l’expérience de la déportation, des camps de concentration. Puis elle a connu cette terrible déception, à la Libération, de ne pas être comprise, de ne plus faire tout à fait partie de la société, plus comme avant ; et de savoir ce que le mot « liberté » veut dire alors que le vivre n’est pas si facile. Elle a croisé différentes cultures, vécu la vie errante d’une artiste de spectacle, puis trouvé le pays où elle se sentira bien, et l’amour de sa vie.

Investie d’une mission de mémoire, elle est une de ces femmes qui se moquent des cases dans lesquelles on veut les mettre. Elle jette ici brièvement (148 pages) les éléments essentiels qui l’ont constituée et décrit son sentiment de dédoublement quand elle reçoit des honneurs, ne pouvant être tout à fait ce personnage-là, cherchant à rester aussi la petite fille aux pieds nus qu’elle fut il y a plus de quatre-vingts ans.

J’ai cru lire d’une traite ce récit sans pathos et sans fioritures inutiles, mais j’ai dû faire une pause page 63 (« raconte-le, si tu survis »), à son arrivée en Israël, après être passée de camp de transit à camp de transit, puis quand quelqu’un, enfin, s’intéresse à ce qu’elle écrit.

Le pain perdu est le livre d’une femme responsable d’elle-même. Et si, après ou avant de la lire, vous avez envie de mieux la connaître et que vous comprenez l’italien, essayez ce documentaire d’une heure, fait sur et avec elle, où elle est absolument merveilleuse.

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Edith Bruck
Le pain perdu
Éditions du Sous-sol (Seuil)
Traduction de l’italien : René de Ceccatty
2022

Disponible chez Points

C’est le monde à l’envers !

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Stan est un trader parisien qui gagne des sommes folles en spéculant sur une bourse mondiale qui s’emballe de plus en plus. Sa femme Sophie s’ennuie à mourir et s’éloigne de plus en plus. Quant à Jonathan, leur fils de 16 ans, il surfe sur la vague écolo, allant même jusqu’à se menotter aux grilles d’un pont lors d’une manifestation. Au pied de leur immeuble, Dédé, un SDF qui vit en quasi autarcie dans un terrain vague qu’il cultive, caché derrière une palissade.

Il règne sur Paris et toute l’Europe une canicule insupportable et interminable, et de plus en plus de migrants affamés, sinistrés climatiques, se pressent aux portes du monde occidental. 

Et soudain tout s’écroule : coupure géante d’électricité, suivie par la coupure de l’eau, pénurie d’essence et effondrement des bourses mondiales dans l’affolement. C’est le monde à l’envers, suivi par la panique générale, les pillages et le chaos.

Plus qu’une chose à faire, fuir Paris en vélo et atteindre tant bien que mal la ferme du Morvan dont Stan est devenu propriétaire et où vit toujours l’ancien fermier.

Il y a quelques dizaines d’années, on aurait classé C’est le monde à l’envers ! de roman de science-fiction. De nos jours c’est à peine un roman d’anticipation, ou de prédiction d’un futur de plus en plus anxiogène. Pourtant on sourit et rit pas mal en lisant les conflits qui se créent entre « parigots » et « péquenauds », qui devront s’entendre malgré les différences sociales de départ. 

Comment vivre quand l’électricité, l’eau et l’essence ne sont plus là, que l’économie s’est effondrée avec une agriculture qui s’était totalement modernisée, qu’il faut se protéger de pillards qui n’ont plus rien ? 

Une belle fable écologique, qui se lit facilement, mais qui interroge bien sur les enjeux du dérèglement climatique et pousse à la réflexion.

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Nicolas Vanier
C’est le monde à l’envers !
Éditions XO
2022

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