Les passants de Lisbonne

Philippe Besson, Les passants de Lisbonne, Julliard, 2016

Par François Lechat.

C’est ma première lecture d’un roman de Philippe Besson. Que dire, sinon que c’est impeccable, dans un genre très français ? Court, psychologique, écrit avec une grande finesse, plein de tact et d’intelligence, distillant de l’émotion quand il le faut. Prenant, aussi, car on se demande comment va évoluer cette rencontre entre deux touristes français descendus au même hôtel à Lisbonne, et qui ont chacun des plaies à soigner. L’histoire ne prend pas le tour attendu, et c’est fort bien ainsi, même si elle ne surprend pas non plus. C’est qu’il s’agit, je l’ai dit, d’un livre très français : centré sur l’intime, la vie privée, et sur des personnages qui n’ont pas à se battre pour gagner leur vie, ni l’envie de se perdre dans les fracas du monde. Il faut donc apprécier ce livre avec ses limites, et à cette condition il séduit par son talent et son écriture. Ajoutons, en prime, une réplique finale que je ne veux pas vous révéler, mais qui renvoie sans le vouloir à l’actuelle épidémie de covid-19…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Tiger House

Liza Klaussmann, Tiger House, Jean-Claude Lattès, 2015

Par François Lechat.

Les thèmes de ce roman sont typiquement américains : l’amour, la famille, l’adultère, l’argent, et puis quelques meurtres pour corser le tout… La manière, aussi, fait penser à ces séries pleines de superbes créatures qui ont tout pour elles mais dont on devine qu’elles cachent bien des failles. La chaleur, en arrière-plan, nous rappelle encore où nous sommes, comme la consommation frénétique d’alcool et une manière de s’attacher au moindre détail, aux infimes réactions de plaisir ou de contrariété. Car si une famille américaine normale est évidemment un nœud de vipères, les frustrations et les conflits doivent y rester cachés, et l’amertume s’exprimer tout en nuances. C’est donc le sens de l’observation qui fait le prix de ce roman, avec une construction temporellement complexe qui entretient le suspense.

Je ne sais pas, pour autant, s’il faut y voir la réussite éclatante que les critiques ont soulignée, car cette histoire très middle-class a aussi ses limites. On aimerait parfois s’intéresser à des enjeux plus grandioses, ou secouer ces personnages engloutis dans leur peur du qu’en dira-t-on. Mais comme cette peur est typiquement américaine, elle aussi, voyons-y un ingrédient indispensable, et savourons cette ambiance vénéneuse.

Quant au fait que se détache, parmi tous les personnages, celui d’une Anglaise intrépide, libre et authentique, ce n’est sans doute pas un hasard : l’auteure, née à New York, vit aujourd’hui à Londres.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Sabine Boulongne.

Liens : chez l’éditeur.

Des filles qui dansent & Des garçons qui tremblent

Un petit extra pour fêter la fin prochaine du confinement (du moins on l’espère) : trois critiques de textes un peu plus anciens que d’habitude, et un coup de gueule.

Stéphane Hoffmann, Des filles qui dansent (2007) & Des garçons qui tremblent (2008), Albin Michel – disponibles aussi en un seul volume au Livre de Poche (2019)

Par François Lechat.

Ces deux romans peuvent se lire indépendamment l’un de l’autre, mais ils se font suite. Ils racontent la passion qui depuis leur jeunesse unit Jérôme et Camille, c’est-à-dire l’eau et le feu. Lui est issu d’un milieu modeste, fait des études, réfléchit, regarde la société d’un œil sardonique, décortique le ballet des ambitions, la lutte des places, les rituels familiaux et sociaux, le ridicule de la société de consommation. Elle vient d’une bonne famille bourgeoise, tutoie l’absolu, veut mener une vie passionnée, et se brûlera les ailes. C’est Jérôme qui raconte leur rencontre et leur histoire, entre La Baule et Nantes, en y mêlant autant de nostalgie, de regret du temps qui passe, de délicatesse, que de férocité à l’égard de ses contemporains, en particulier la bourgeoisie. Il s’exprime en phrases simples, sur un ton familier, mais avec une foule de détails et de formules qui font mouche. C’est charmant et léger, fluide et vivant. Pas vraiment neuf ni profond, mais fort bien vu : cela aurait pu passer pour de la grande littérature si l’auteur s’était pris au sérieux.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur : Des filles qui dansent ; Des garçons qui tremblent.

Un jardin de sable

Earl Thompson, Un jardin de sable, Monsieur Toussaint Louverture, 2019

Par François Lechat.

Trop de sexe. Comme le rappelle le préfacier, Donald Ray Pollock (l’auteur d’Une mort qui en vaut la peine), c’est le principal reproche que l’on a fait à Un jardin de sable, brûlot américain paru en anglais en 1970. Et de fait, le héros, Jack, est un véritable obsédé, depuis sa plus tendre enfance jusqu’au moment où nous le quittons, adolescent, plaquant enfin sa mère pour essayer d’entrer dans la marine, à présent que les États-Unis se sont engagés dans la Seconde Guerre mondiale. Et Jack n’est pas le seul à être travaillé par la chose : c’est aussi le cas de son beau-père, d’un flic véreux, d’un nain bagarreur et teigneux… Si l’on ajoute enfin que la mère de Jack, Wilma, repousse bien maladroitement les assauts de convoitise de son fils, et que le plus vieux métier du monde est le seul à ne pas souffrir du chômage, vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché pour aller jusqu’au bout de ce roman.

Le sexe, pourtant, n’y occupe qu’une part secondaire. Car l’essentiel est ailleurs : dans le tableau de la débrouille des miséreux pendant la Grande Dépression des années trente, au Kansas, quand le travail a disparu, quand les paysans ont dû tenter leur chance à la ville, quand se loger dans un taudis est un soulagement, quand on se trouve réduit à choisir entre une vie de rien, comme celle des grands-parents de Jack, et la glissade vers l’alcool, les chapardages, la prostitution, les combines en tout genre… Sur un mode plus âpre que celui de Steinbeck dans Les raisins de la colère, dans des décors urbains hallucinants, avec un sens du mordant, du  burlesque et du détail qui tue, Earl Thompson fait grandir Jack entre des adultes qui se battent pour survivre, obstinément, rageusement, désespérément. On pourrait penser à Céline pour le sens de l’hénaurme, mais sans le mépris : de toute évidence Thompson a de la tendresse pour tous ses personnages, même les plus répugnants. Comme le dit l’éditeur (le même que celui de Karoo, avec le même soin apporté à la jaquette et au reste) : « C’est la vie. Nauséabonde, tordue, brutale et magnifique. »

Catégorie : Littérature anglophone ( U.S.A.). Traduction : Jean-Charles Khalifa.

Liens : chez l’éditeur.

Civilizations

Laurent Binet, Civilizations, Grasset, 2019

Par François Lechat.

Voici un roman érudit qui s’assume, de la part d’un auteur qui avait déjà fait la démonstration de sa culture dans La septième fonction du langage.

L’idée est simple, mais audacieuse : que se serait-il passé si, en raison de quelques circonstances, les Indiens avaient pris le pas sur les conquistadors et avaient fini par débarquer dans l’Europe de Charles-Quint ?

La réponse prend plusieurs formes, dont des fragments du journal imaginaire d’un Christophe Colomb voué à l’échec, et une longue chronique du règne d’Atahualpa, chef inca adorateur du Soleil. C’est assez fascinant, car très soigneusement développé, avec une foule de démarquages historiques qui ne manquent pas de sel (à commencer par la manière de parler du Christ, que les Indiens, perplexes et respectueux, ont baptisé « le dieu cloué »). Cela dit, les péripéties maritimes et militaires qui ont inversé le cours de l’histoire ne sont pas crédibles, et s’il est formidablement écrit, ce livre s’adresse à un public choisi, qui trouvera plaisir à retrouver ses références historiques chamboulées (un échange de lettres entre Erasme et Thomas More, la guerre des paysans allemands dopée par l’appui des Indiens contre les princes, etc.).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Homo sapienne

Niviaq Korneliussen, Homo sapienne, La Peuplade, 2017 (disponible en 10/18)

Par François Lechat.

Surprenant roman que celui-ci, à la fois exotique et familier.

Exotique : l’auteure est Groenlandaise, et insère de ce fait dans son récit de nombreux (et brefs) passages en anglais, langue quasi véhiculaire dans les pays nordiques.

Familier : n’imaginez pas des histoires de grand froid, d’ours polaires ou d’Inuits, toute l’histoire se déroule dans une ville branchée où vivent cinq adolescents bien de leur époque, en proie à des interrogations identitaires et sexuelles. La question clé est : qui suis-je ? Fille ou garçon, homo ou hétéro, rageur ou soumis, osant ou n’osant pas ?

Mais, pour autant, ce terrain familier est labouré de manière audacieuse, en cinq parties centrées chacune sur un des personnages, qui racontent les mêmes événements à leur manière, en les replaçant dans leur histoire personnelle. Il faut une lecture attentive pour garder le fil, surtout que l’auteure insère des extraits de correspondance papier ou électronique en s’emmêlant parfois les pinceaux dans les destinataires, et qu’il faut suivre le jeu compliqué des prénoms. Mais c’est assez fascinant, très réaliste, plutôt attachant, et à la fin de ma lecture je me suis amusé à tout reparcourir en diagonale pour mieux saisir ce qui avait pris sens à la lumière des derniers chapitres. Il n’y a pas de quoi crier au chef-d’œuvre, comme le fait le préfacier, mais c’est un petit livre vif et original, à s’offrir comme une expérience.

Catégorie : Littérature étrangère (Groënland). Traduction du danois : Inès Jorgensen.

Liens : chez l’éditeur, et en 10-18.

Tous les vivants

C. E. Morgan, Tous les vivants, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Très remarquée pour Le sport des rois, déjà publié par Gallimard l’année passée, C. E. Morgan voit ici son premier roman traduit en français. Et la différence entre les deux est assez nette. Plus court, plus accessible, moins féministe et moins ambitieux, Tous les vivants est un magnifique exercice de style, centré sur une héroïne en butte à un changement de vie radical. Orpheline dont le piano est la seule passion, Aloma va s’installer dans un trou perdu du Kentucky par amour pour Orren, qui y retrouve sa maison familiale et les fantômes qui l’habitent. Pendant qu’Orren se dévoue tout entier à sa maigre exploitation de coton, Aloma flotte, incertaine, dans une maison, un décor, une vie qui ne lui conviennent pas, même si la nature est belle. Jusqu’à ce que l’occasion se présente de renouer avec le piano, avec d’autres vivants, au risque de se détacher d’Orren, peut-être, à moins que cela lui donne une chance de s’enraciner.

Écrit tout entier du point de vue d’Aloma, dans une langue classique et ciselée, ce roman touche et impressionne par sa sensibilité. On pourrait le rapprocher d’Une bête au paradis, de Cécile Coulon, mais avec tout ce qui sépare la littérature américaine de la française. Dont, comme dans Le sport des rois, un très beau personnage de pasteur.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Mathilde Bach.

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Le couteau

Jo Nesbø, Le couteau, Gallimard (série noire), 2019

Par François Lechat.

C’est ma première incursion dans l’univers de l’inspecteur Harry Hole, dont les aventures sont traduites en près de 50 langues et vendues à plus de 40 millions d’exemplaires, selon son éditeur français…

Franchement, à lire le troisième tiers du livre, ce succès est mérité : c’est scotchant, dramatique, fort bien noué et dénoué – on en reste sur le flanc. Mais je dois ajouter un bémol : ce qui précède (400 pages tout de même) paraît parfois un peu lent. Sans doute parce que l’auteur affectionne les précisions qui font vrai, qu’elles soient topographiques, musicales ou humaines. Et aussi parce que les intrigues suivies, si elles prennent tout leur sens lors du dénouement, auraient pu être un peu plus resserrées, demander moins de patience, surtout l’une d’entre elles. Mais au total, grâce à la qualité d’un très long final, on a le sentiment d’avoir lu un livre qu’on n’oubliera pas. Et dont l’édition, dans la « Série noire » de Gallimard, est un modèle du genre, visuellement et tactilement.

Catégorie : Policiers et thrillers (Norvège). Traduction : Céline Romand-Monnier.

Liens : chez l’éditeur.

La fin de la démocratie

Jean-Claude Kaufmann, La fin de la démocratie, Les liens qui libèrent, 2019

Par François Lechat.

Jean-Claude Kaufmann s’est fait connaître comme sociologue de l’intime, voire de l’apparemment futile (la mode des seins nus sur les plages, par exemple). C’est dire qu’on ne l’imaginait pas s’interrogeant sur la fin de la démocratie : s’il y consacre son dernier livre, c’est parce qu’il est profondément inquiet.

En 300 pages très vivantes et lisibles, sans jargon ni pesanteur, Kaufmann fait le tour des bouleversements qui menacent notre civilisation : l’individualisme, la crise de l’autorité, le populisme, la montée de l’irrationnel, l’esprit sectaire, les fake news, la prise de pouvoir des algorithmes et de la technique… Sa théorie des failles identitaires est un peu courte, et il confond démocratie et République comme souvent en France. Mais son tour d’horizon est pédagogique, bien informé et interpellant. Un bon complément au Malaise dans la démocratie de Jean-Pierre Le Goff, ou à L’archipel français de Jérôme Fourquet. La réflexion sur les motifs de la crise de la démocratie ne fait que commencer.

Catégorie : Essais, Histoire…

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Karoo

Steve Tesich, Karoo, Monsieur Toussaint Louverture, 2012-2019

Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre méconnu ! Une des grandes découvertes de ma vie de lecteur, éditée de manière luxueuse et avec humour par Monsieur Toussaint Louverture (lisez l’intégralité de la page de titre, du colophon et de la jaquette, vous comprendrez). Je pourrais vous en détailler bien des qualités, mais pour une fois je préfère citer la présentation de l’éditeur, qui est brillante, fort juste, et qui ne dévoile rien :

« Si ce roman singulier commence aux dernières heures des années 1980 dans un luxueux appartement de Manhattan, il ne s’achèvera que dans l’infinité lugubre du cosmos. Entre-temps, nous aurons eu droit à un réveillon fin de siècle, à un inventaire de maladies improbables, au sacrifice d’une œuvre d’art sur l’autel des dieux hollywoodiens, à une romance fleur bleue, à la démonstration salace du pouvoir des producteurs de cinéma et à un étrange voyage à demi endormi. Et au centre de tout ça, dans l’œil aveugle de l’ouragan : Saul Karoo, tout de cynisme et de lâcheté, balle perdue de notre époque… »

Lisez, vous verrez.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne Wicke.

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L’oeil de la nuit

Pierre Péju, L’oeil de la nuit, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

C’est peut-être parce qu’il publie beaucoup que Pierre Péju ne donne pas que des livres parfaits. Son dernier roman mérite le détour à certains égards, mais il frappe par d’étranges maladresses : des va-et-vient inexpliqués entre le présent et le passé simple, de multiples occurrences de l’expression qui donne son titre au roman, un certain abus de phrases averbales, comme si l’auteur avait parfois la flemme… Cela étant, son Œil de la nuit se laisse lire, et ne manque pas de scènes réussies. Mais en fait, c’est le sujet qui importe surtout, ici. Pierre Péju sort de l’ombre le personnage d’Horace Frink, psychiatre américain qui fut un temps, à l’instigation de Freud, président de la Société psychanalytique de New York. Ce sont donc, bien évidemment, la psychanalyse et son fondateur qui polarisent l’attention, même si la personnalité et la vie tourmentées d’Horace Frink ne manquent pas d’intérêt – bipolaire et insomniaque, il a entretenu une liaison orageuse avec une richissime patiente alors que sa femme, Doris, aurait mérité bien plus d’égards… Par comparaison avec la vérité historique, établie notamment dans un livre intitulé Les patients de Freud, le roman de Péju manque de profondeur, comme s’il n’avait pas voulu bousculer ses lecteurs français. Il permet surtout de découvrir la psychanalyse par la bande, d’apercevoir Freud dans l’œil singulier de ses disciples, et de se demander si c’est par hasard que le courant psychanalytique a compté tant de névrosés. A lire si l’on ne connaît presque rien du freudisme.

Catégorie : Littérature française.

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Dans la fureur du monde

Chris Kraus, Dans la fureur du monde, Flammarion, 2019

Par François Lechat.

Peut-on avoir une deuxième chance, aux États-Unis ? Peut-on éviter de retomber dans l’alcool ou dans la drogue, une fois qu’on y a touché ? Peut-on apurer ses dettes et se remettre à flot, quand on s’est mis dans le rouge et qu’il faut consommer pour se sentir normal ? Peut-on, surtout, échapper aux griffes de la police et de la justice, quand on a fait de la prison et qu’une vieille bêtise menace de resurgir ? L’amour et la solidarité suffisent-ils, ou tout est-il construit pour forcer les plus faibles à rechuter, surtout s’ils n’appartiennent pas au monde des Blancs ?

Sous la plume de Chris Kraus, qui offre pourtant à son antihéros une vraie chance de rebondir à force de bonnes rencontres, tout se présente comme si la société voulait voir ses moutons noirs retomber dans l’illégalité pour se donner raison, pour se convaincre qu’elle avait bien fait de les condamner. L’auteure déploie ce constat sans pathos, sans caricature, simplement à force de rappeler combien d’obstacles se dressent devant la réinsertion – à commencer par l’argent, qui manque toujours et que l’on parvient si difficilement à mettre de côté.

Son roman, pour autant, n’a rien de misérabiliste, car l’héroïne est une intellectuelle bien armée et audacieuse, qui n’hésite pas à rénover des immeubles pour gagner sa vie. Un pied dans le système, un pied en-dehors, elle déploie des trésors de pragmatisme, d’amour et de patience, mais elle a affaire à forte partie : la fureur du monde, ou plus exactement de l’Amérique avant même que Donald Trump ne la dirige. Effrayant, parce que chacun fait ce à quoi on peut s’attendre, et que le système dysfonctionne obstinément.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Alice Zeniter.

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Hommage à Milena Agus

Hommage à Milena Agus

Par François Lechat.

Curieusement, c’est la France qui a porté chance à Milena Agus. Son premier roman, Quand le requin dort, a connu moins de succès en Italie en 2005 que la traduction française de son deuxième livre, Mal de pierres, qui a frappé la critique hexagonale en 2007 et, par contrecoup, a séduit le public italien puis mondial. La réalisatrice Nicole Garcia en tirera un film en 2016, avec Marion Cotillard dans le rôle principal.

Milena Agus est aujourd’hui traduite dans 26 pays, alors que toute son œuvre est étroitement située : née à Gênes d’une famille sarde, elle est retournée en Sardaigne à l’âge de dix ans et n’a plus jamais quitté son île. Tous ses romans se déroulent à Cagliari, où elle enseigne, ou dans les environs, et sont profondément ancrés dans leur terroir.

Milena Agus, pourtant, nous épargne les fastidieuses descriptions des romans provinciaux. Elle évoque à peine les lieux et leurs noms, elle ne restitue jamais un folklore : elle écrit comme si elle appartenait encore à une terre aride, à un ciel pur, à une époque reculée, à un village comme on n’en fait plus. Chez elle, tout est dans le ton, légèrement candide, à la limite du conte de fées, empli de nostalgie, de sagesse et d’étonnement. Sa langue est légère et intemporelle, et rend surprenante l’apparition d’outils technologiques typiquement contemporains comme le téléphone portable.

Dès les premières phrases d’un roman de Milena Agus, on se sent transporté ailleurs, dans un lieu suspendu appelé littérature. C’est que les personnages, tout en étant profondément enracinés, sont des archétypes, auxquels on accolerait volontiers des majuscules. Les femmes sont plus féminines que chez d’autres auteurs, les hommes plus masculins, les enfants plus infantiles, les vieillards plus âgés : tous sont dépouillés de la moindre banalité, tous sont extrêmes, surprenants, en proie à des manies, des obsessions, des idées fixes, des espoirs et des désespoirs infinis. Dans chaque roman de Milena Agus, certains ne rêvent que de partir, ou s’en vont – surtout les jeunes, ou les hommes –, tandis que d’autres sont rivés à leur place.

     

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L’archipel français

Jérôme Fourquet, L’archipel français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019

Par François Lechat.

Vous avez au moins trois raisons de ne pas passer à côté de ce livre : si vous vous intéressez à la politique, ou à l’évolution de la société, ou à la France, il est pour vous. Accessoirement, vous pouvez aussi l’acheter parce qu’il a obtenu le prix du livre politique 2019.

Pourquoi tant d’éloges ? Simplement parce que Jérôme Fourquet manie un genre difficile, la sociologie statistique, en évitant ses deux écueils : nous noyer sous les chiffres, ou leur faire dire n’importe quoi. Directeur du département « opinion » à l’IFOP, il connaît la France sur le bout des doigts, mais il ne donne que des statistiques significatives, qu’il insère dans une mise en contexte très parlante, qui peut aller de considérations portant sur la France en général à la différenciation entre quartiers d’une même ville. Vous verrez dans ce livre comment la France se transforme au plan des valeurs, avec l’effondrement de la « matrice catholique » au profit d’un relativisme apparent mais aussi de poches de communautarisme. A l’aide d’indicateurs très concrets, comme l’attribution des prénoms aux nouveau-nés, vous toucherez du doigt une évolution qui sépare radicalement les jeunes générations des plus anciennes, et qui supplante les oppositions idéologiques. Vous comprendrez, surtout, pourquoi les résultats électoraux ont progressivement pris les formes surprenantes qu’on leur connaît depuis plusieurs décennies, et à quels facteurs ils obéissent – ici encore, à l’échelle du pays entier comme de villes de province, de régions côtières ou des Français de l’étranger. C’est lumineux, convaincant, prudent, et surtout troublant : on voit se dessiner sous la plume de Jérôme Fourquet une société plus divisée que jamais, en proie à une nouvelle lutte des classes fondée sur le niveau des diplômes. On peut regretter l’absence de certains enjeux, concernant notamment les femmes, mais on ne peut pas manquer ce livre si on s’interroge sur la France des gilets jaunes, des banlieues, de Marine Le Pen ou d’Emmanuel Macron.

Catégorie : Essais, Histoire…

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Les choses humaines

Karine Tuil, Les choses humaines, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Ce roman mérite-t-il les deux prix qu’il a obtenus coup sur coup, le prix Interallié et le Goncourt des Lycéens ? Sans aucun doute, si l’on tient compte de son efficacité : le livre est prenant, vivant, sans mauvaise graisse, et comporte pas mal de scènes frappantes et de dialogues qui sonnent juste. On y retrouve le réalisme cher à Karine Tuil, qui après quelques chapitres d’exposition nécessaires pour donner de l’épaisseur à ses personnages, les plonge dans des péripéties que nul n’aimerait vivre et que tout le monde peut redouter tant elles font partie de notre époque. Celle, en l’occurrence, du mouvement #Metoo, mais aussi des ambiguïtés de certains courants féministes, finement rendues par un beau portrait de femme journaliste. Les hommes en prennent pour leur grade, comme il se doit, mais ils ne sont pas caricaturés, pas plus que les personnages féminins n’apparaissent sans reproches.

Ce qui frappe le plus, dans ce roman, est sans doute la violence implacable des institutions et des réseaux sociaux. La froideur et l’impudeur des procédures policières et judiciaires alimente le déchaînement des passions sur Internet, broyant les personnages entre deux types de violence, procédurale d’un côté et passionnelle de l’autre côté. On n’en vient certainement pas à regretter la période d’avant, la quasi-impunité des violeurs, mais Karine Tuil joue sur deux registres, épousant la soif de justice qui se fait jour tout en s’interrogeant sur la manière dont elle tente de s’imposer. Il en résulte un livre coup de poing et déstabilisant, criant de vérité, à la limite du documentaire dans sa seconde moitié : comme L’insouciance, un très bon roman à défaut d’être un beau roman. Mais dont les dernières pages, cette fois, laissent percer un sens de la finesse et de la suggestion qui augure peut-être un changement dans le style de l’auteur.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ombres sur la Tamise

Michael Ondaatje, Ombres sur la Tamise, Editions de l’Olivier, 2019

Par François Lechat.

Par l’auteur du Patient anglais, voici un roman qui porte bien son titre, tant la vie entière du narrateur est faite d’ombres, de clair-obscur, de mystères, de bribes d’adolescence vécues dans le doute et l’incompréhension. Nathaniel et sa sœur, en effet, ont vu leurs parents les quitter en 1945 en les confiant à des inconnus dont la profession, les activités et les motivations leur sont restées cachées. Mais qui n’ont pas manqué de les fasciner, leur ouvrant la porte d’univers interdits, peut-être illégaux, sans doute dangereux, mais qui avaient le goût de l’aventure. Ils l’ont payé cher, cependant, et Nathaniel n’aura de cesse, une fois adulte, d’essayer de retrouver la trace de sa mère, ce qui le conduira à un enchaînement de découvertes surprenantes…

Cela aurait pu prendre la forme d’une sorte de thriller, mais Michael Ondaatje a plutôt opté pour le roman de formation et de méditation. La voix du narrateur est délicate, son ouverture d’esprit est permanente, ses souvenirs passent d’une époque à l’autre, de même que ses découvertes le font voyager dans l’espace et dans le temps, dans la réalité et dans la légende, celle de héros de l’ombre impliqués dans la guerre et l’après-guerre. L’ensemble est subtil, feutré, très anglais même si l’auteur vit au Canada. On lit rarement un roman aussi allusif, tricoté avec autant de soin, porteur d’un tel respect pour ses personnages. On pourrait préférer un traitement plus sec, plus nerveux ou plus prenant, mais ce sont les glissements progressifs du souvenir qui font le prix de ce livre, quelque part entre Patrick Modiano et Julian Barnes.

Catégorie : Littérature anglophone (Canada). Traduction : Lori Saint-Martin et Paul Gagné.

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My Absolute Darling

Gabriel Tallent, My Absolute Darling, Gallmeister, 2018

Par François Lechat.

L’éditeur tient à le faire savoir : Stephen King a qualifié ce premier roman de « chef-d’œuvre ». On comprend pourquoi, car l’histoire est prenante, la tension monte, certaines scènes sont inoubliables, et les personnages principaux encore plus. Il y a le père, Martin, un Américain tendance survivaliste, charismatique et vénéneux. Il y a sa fille, surnommée Turtle (la tortue), adolescente maigre et efflanquée, gênée par son corps disgracieux, encline à douter sans cesse d’elle-même (il faut dire que son père y contribue fameusement), incapable d’exprimer ce qu’elle ressent, mais qui possède des ressources inouïes. Et il y a un duo de lycéens improbables, David et Brett, qui multiplient les joutes verbales acrobatiques, à mille lieues de Turtle, fascinée par tant d’aisance. L’essentiel tourne cependant autour du père et de la fille, autour de la question de savoir si Turtle va oser se libérer d’une emprise de plus en plus toxique, qui la révolte mais à laquelle elle consent. Comme nous sommes aux Etats-Unis, c’est de manière très physique que tout cela va se jouer : dans une nature luxuriante, échevelée, souvent hostile, toujours présente ; et à coups d’armes en tout genre, présentes en grand nombre chez Turtle et son père, et qu’elle ne cesse de démonter, de nettoyer, d’essayer. Vous aurez compris qu’il faut avoir le cœur bien accroché, par moment, et ne pas craindre d’être un peu largué devant tant de plantes inconnues et de modèles de fusil qui ne nous disent pas grand-chose. Mais le cœur du roman est ailleurs, dans le monologue intérieur de Turtle, ses déchirements, ses hésitations, ses émotions violentes et réprimées, sa difficile émancipation. Un roman âpre et d’une grande maîtrise, juste un peu long, un peu lent. Et dont la quatrième de couverture est parfaitement mensongère, sauf en ce qui concerne le coup de chapeau de Stephen King : c’est bien un chef-d’œuvre, à destination de ceux qui aiment l’Amérique profonde.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Laura Derajinski.

Liens : chez l’éditeur.

La Capitale

Robert Menasse, La Capitale, Verdier, 2019

Par François Lechat.

Lorsque j’ai acheté La Capitale, je croyais avoir affaire à un livre du même genre que Les compromis : dans les deux cas, l’action se déroule à Bruxelles, dans les milieux européens, et commence par un meurtre. Et dans les deux cas, le roman est, entre autres, un prétexte pour décortiquer les mœurs et les mécanismes de la décision dans la sphère européenne. Mais en fait, les deux livres sont très différents. Les compromis est un polar sans prétention qui vise à initier au fonctionnement de l’Europe tout en divertissant le lecteur. La capitale a bien plus d’ambition.

A vrai dire, il est un peu difficile de savoir ce qu’a voulu faire l’auteur, car il traite au moins trois thèmes en un seul livre. Une double intrigue policière, centrée sur un meurtre mystérieux, mais aussi sur un cochon qui traverse subitement une des places les plus fréquentées de Bruxelles, et dont on se saura jamais d’où il sort : il permet surtout de douces évocations du surréalisme belge, à travers la manière assez loufoque dont la presse rend compte du sujet. Le meurtre, lui, n’est pas davantage élucidé, mais nous fait voyager vers l’Est, dans le passé et les relations du meurtrier présumé, dont les commanditaires restent mystérieux. Quant au commissaire chargé de l’enquête, qui possède une belle épaisseur, au physique comme au moral, nous le lâchons au milieu du gué, inquiets pour sa santé.

Deuxième thème : l’évocation des mœurs grinçantes des milieux européens, entre petites intrigues pour grappiller du pouvoir et étouffement des enjeux de fond. C’est la meilleure partie du livre, qui donne lieu à des scènes très construites, belles et graves vers la fin, plus légères en cours de route, et qui donnent à réfléchir.

Le troisième thème, étroitement mêlé au deuxième, nous conduit à Auschwitz, que l’on peut considérer comme le berceau de l’idée européenne, comme cela même que l’Europe doit rendre impossible. Mais qui peut garantir le « plus jamais ça » dans cette période de retour des nationalismes ?

Tout cela fait beaucoup, et peut paraître un peu cérébral. Et de fait, ce roman très soigneusement écrit, évocateur et subtil, s’adresse à un public pointu, capable d’apprécier une parodie de séminaire entre économistes. Un certain suspense est au rendez-vous, mais l’auteur nous fait sans cesse patienter, à force de flash-backs et de développements historico-existentiels qu’on peut juger trop longs. Quant au dénouement, il prend la forme d’un « A suivre » qui semble bien annoncer un deuxième tome dont l’éditeur ne nous dit rien. C’est dans ce deuxième tome, sans doute, que l’on saura d’où vient le cochon et qui aurait dû être tué dans les rues de Bruxelles, le meurtrier s’étant trompé de cible. En attendant, La capitale nous offre un roman pour lecteur patients et curieux, amoureux de l’idée européenne. De très haute qualité, mais qu’on aurait aimé plus court et plus simple.

Catégorie : Littérature étrangère (Autriche). Traduction : Olivier Mannoni.

Liens : chez l’éditeur.

Le schmock

Franz-Olivier Giesbert, Le schmock, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

A certains égards, le dernier livre de Franz-Olivier Giesbert aurait pu s’appeler Le nazisme pour les nuls. Sauf qu’il ne s’agit pas d’un traité pédagogique, mais d’un roman. Et d’un roman léger, en plus, sur un des sujets les plus graves qui soient.

L’auteur n’a pas tort d’affirmer que, face à ce délire collectif, les personnages de roman nous donnent plus de chances de comprendre comment l’on en est arrivé là que des ouvrages savants : il faut des névroses et de la passion pour rendre compte de la folie. Cela étant, si l’on admire l’élégance avec laquelle Giesbert enchâsse des informations dans son récit en allant toujours à l’essentiel, et si l’on se sent vengé en voyant comment il traite Hitler, on peut difficilement conclure que l’on a désormais compris la montée du nazisme : un certain mystère demeure, après comme avant, et Giesbert n’y peut rien. Mais il a bien fait d’oser un roman, avec de l’humour et de l’amour, sur cette page glaçante de l’Histoire. Et tant pis pour les petites maladresses, typiques d’un auteur suroccupé et qui écrit un peu vite : il y a des moments de grâce, aussi, et l’ensemble est fort réussi. A conseiller aux jeunes, en particulier.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Voir aussi La dernière fois que j’ai rencontré Dieu, du même auteur.

Le sport des rois

C. E. Morgan, Le sport des rois, Gallimard, 2019

Par François Lechat.

Il n’est pas facile de parler de ce livre, remarquable à de nombreux égards, mais que j’ai mis deux mois à terminer, ce qui n’est pas forcément bon signe.

Ce qui m’a freiné, outre des circonstances extérieures, est d’abord sa longueur, 650 pages bien tassées, mais aussi son niveau d’exigence. Sur une trame classique, centrée autour d’une famille sur trois générations, l’auteure brasse de nombreux thèmes typiquement américains : l’ambition, le rôle des pionniers, la soif de réussite, la rigidité caractérielle des parents élevés dans la tradition, le racisme à l’égard des Noirs, la religion comme vecteur de résistance ou de passivité… Mais elle y mêle aussi des thèmes plus universels, en tirant parti du métier pratiqué par ses héros, l’élevage de chevaux de course. Ce qui conduit à des réflexions sur l’évolution, la génétique, la dégradation de la nature, la naissance et la mort… Il faut donc admettre, dans ce qui constitue bel et bien un roman, et un roman prenant, des passages parfois obscurs, ou encore poétiques ou fabuleux, dont on admire la virtuosité mais en se sentant parfois dépassé.

Pour autant, ce n’est pas un roman cérébral, qui manquerait de vie ou de chair : autour des chevaux, d’une ferme, de rapports familiaux tendus et complexes, de l’emprise du désir, de la détresse d’un jeune Noir dont le destin semble tracé d’avance mais qui tient tête, l’auteure crée des scènes d’une grande intensité. On n’oublie pas, le livre refermé, sa manière saisissante de traiter de la guerre des sexes et de l’inépuisable colère des Noirs, exprimée dans la deuxième partie au travers d’un personnage de Révérend inoubliable. Rien que pour le sermon qu’il adresse à sa communauté, entre sainte colère et infinie tendresse, ce livre vaut le détour. Mais disons qu’il se mérite.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Mathilde Bach.

Liens : chez l’éditeur.

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