Un cri sous la glace

Camilla Grebe, Un cri sous la glace, Calmann-Lévy, 2017 (Poche 2018)

Par François Lechat.

Avec la mode du polar nordique, on commence à publier du moins bon. Celui-ci remplit son contrat sur un point : dès les premières pages et jusqu’à la fin on a envie de savoir qui est l’assassin et même, après quelque temps, qui est la victime (car il y a un doute). Et on suit l’histoire sans peine, aidé par un style simple et une construction légèrement sophistiquée mais limpide. Le problème est que cette simplicité confine à la platitude, et que l’auteur use de ficelles pour donner de l’épaisseur à ses personnages (flash-backs, ambiance hivernale et problèmes existentiels). Et, surtout, qu’on devine le dénouement 70 pages avant la fin, ce qui est ballot. A lire pour s’aérer le cerveau, sans plus.

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de poche.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie comme les autres

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, Buchet-Chastel, 2018

Par François Lechat.

Comment parler de ce livre hors norme ? Il faut d’abord évoquer sa taille : plus de 800 pages grand format, près de 900 grammes. C’est un pavé, du genre qui pourrait assommer. Et de fait, pour être honnête, j’ai parfois failli le lâcher, car le temps de la mise en place est long, très long, et demande une certaine intelligence de lecture. Les événements commencent à se bousculer après 350 pages seulement : la prise de risque de l’auteure est maximale. Jusque-là elle avait intrigué, esquissé des pistes, fait des allusions qui donnaient envie d’en savoir plus, présenté ses quatre personnages principaux de manière assez surprenante, mais déroutante aussi : on sentait que tout cela devait déboucher sur une histoire forte, on devinait qui en serait le héros, mais l’essentiel restait plus ou moins dans l’ombre. Une fois la mécanique enclenchée, par contre, on est pris à la gorge. Je ne veux pas la déflorer ici, mais l’histoire de « cette vie comme les autres » n’est absolument pas comme les autres, et son héros est inoubliable, plus encore que la Lila d’Elena Ferrante, ce qui n’est pas peu dire. Sachez donc qu’il s’appelle Jude, que lorsque l’auteure écrit « il » c’est de lui qu’il s’agit, et que je n’ai jamais rencontré un personnage pareil, au physique comme au moral. Non seulement ce qui lui arrive est poignant, mais sa manière d’y réagir l’est aussi, avec des traits de caractère complexes et extrêmes, qui forment pourtant un mélange parfaitement crédible. L’auteure le dissèque et l’expose avec une intelligence rare, une acuité psychologique rehaussée d’images fulgurantes, surprenantes, et qui sonnent juste. Et elle fait de même avec ses autres personnages, même s’ils sont tous éclipsés par Jude, « soleil noir » comme le dit très justement la quatrième de couverture, qui est trompeuse par ailleurs. Donc ne ratez surtout pas ce livre situé aux Etats-Unis, courant sur plusieurs dizaines d’années, et qui vous fera passer par une foule d’émotions. Mais accrochez-vous aux branches et préparez-vous à pardonner à la traductrice, qui est parfois fâchée avec l’orthographe alors qu’elle se sort fort bien des passages un peu acrobatiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Emmanuelle Ertel.

Liens : chez l’éditeur.

Le Soleil des rebelles

Luca di Fulvio, Le Soleil des rebelles, Slatkine & Cie, 2018

Par François Lechat.

Curieusement, c’est L’Obs qui m’a donné envie d’acheter ce livre. Je dis « curieusement », car au cours de sa critique très élogieuse le journal n’a pas précisé un point essentiel : ce très bon roman dans son genre est un roman de genre, que je rangerais dans la littérature jeunesse. Je sais que c’est un peu fort pour un pavé de 630 pages, mais je ne vois pas comment le qualifier autrement. Car cette histoire, prenante dès la première page, menée tambour battant, avec tout ce qu’il faut de suspense, d’action, d’émotion (une jolie scène d’amour, entre autres) et de rebondissements, reste en même temps terriblement conventionnelle, pour ne pas dire prévisible. Il y a de belles inventions, dont Hubertus, un rat qui prend une certaine importance au début du récit, et Emöke, une femme victime qui devine l’avenir et connaîtra un deuxième amour. Mais les nobles sont soit cruels soit faits pour régner, les femmes sont aimantes et dévouées, le curé est généreux mais couard, le chef des rebelles a un grand cœur, le héros apprend à surmonter ses faiblesses, l’amour frappe même la brute la plus sanguinaire… Tout cela n’est pas grave si l’on prend ce roman pour ce qu’il est, un récit d’aventures haut en couleur, à lire par pur divertissement, comme le synopsis d’une série télévisée. A recommander aux ados, qui prendront plaisir à voyager dans le temps (le 15e siècle) et l’espace (dans le saint empire romain germanique).

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur ; la critique de L’Obs.

Belgravia

Julian Fellowes, Belgravia, JC Lattès, 2016 (10/18, 2017)

Par François Lechat.

Comme une vulgaire savonnette, Julian Fellowes, l’auteur de la série télévisée Downton Abbey, est devenu une marque, ainsi que le souligne avec emphase son éditeur. Est-ce pour cela que son dernier roman est moins bon que le précédent, Passé imparfait ? Ce dernier était subtil, intelligent, avec des notations sociologiques pleines de finesse. En comparaison, Belgravia semble avoir été écrit un peu trop vite, à partir d’un synopsis qui en vaut en autre — un marchand, au 19e siècle, voit son ascension sociale menacée par un secret de famille — mais qui n’a rien d’original. Car on a déjà vu, chez Fellowes et ailleurs, l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie s’affronter à fleurets mouchetés, et les domestiques s’avérer moins dévoués à leurs maîtres qu’il n’y paraît. Et le début du roman donne l’impression d’aller trop vite, comme si Fellowes n’était pas pleinement impliqué dans son sujet. Reste une intrigue solide, développée avec talent (il y a un vrai suspense, et on s’attache à plusieurs personnages de femme), mais dont on devine pas mal de rebondissements à l’avance. Dans l’ensemble, ce livre semble écrit avec plus de métier que d’inspiration. A ne pas manquer si l’on est un inconditionnel de l’auteur et de son univers, mais ce n’est pas le meilleur moyen de l’apprécier : Passé imparfait est largement supérieur, tandis que Downton Abbey est une merveille.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Valérie Rosier et Carole Delporte.

Liens : chez l’éditeur ; en 10-18.

Passé imparfait

Julian Fellowes, Passé imparfait, Sonatine, 2014

Par François Lechat.

Si un ami en phase terminale vous demande de lui rendre un service, vous acceptez, évidemment. C’est ce que fait le héros de ce roman écrit par l’auteur de Dowton Abbey, pour le plus grand bonheur du lecteur. Car, dès le départ, le ver est dans le fruit, et le suspense s’installe : ces amis sont brouillés depuis 40 ans, depuis des vacances passées en groupe au Portugal, et l’enquête que le mourant impulse réservera son lot de surprises, bonnes ou mauvaises, à notre Sherlock Holmes amateur – il s’agit d’identifier un enfant illégitime et sa mère. C’est d’autant plus savoureux, et prenant, que l’enquête se déroule dans ces milieux très snobs de l’aristocratie anglaise que Julian Fellowes connaît de l’intérieur et dont il restitue les codes et les hiérarchies avec une ironie discrète. Par-delà la valse des sentiments, des ambitions et des aigreurs, il distille aussi dans ce roman, par petites touches élégantes, une réflexion sociologique sur l’évolution des mœurs, en particulier au cours des années 70 qui sont, pour lui, le moment où s’accomplissent réellement les sixties. Ce roman écrit au cordeau ne prétend pas rivaliser avec Proust, mais il offre un subtil équilibre entre le plaisir de la narration et celui de l’intelligence. So british.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Szlamowicz.

Liens : lisez.com.

Helena

Jérémy Fel, Helena, Rivages, 2018

Par François Lechat.

Décidément, les éditeurs sont farceurs. Le dernier livre d’Aurélie Filippetti, Les idéaux, est présenté comme un roman alors que ce n’en est pas un, ou à peine ; et voici qu’un authentique roman, Helena, ne fait apparaître son personnage-titre que dans l’épilogue, pages 705 et suivantes, pour ne lui accorder qu’un rôle minime… Faux suspense, donc : la question n’est pas de savoir qui est Helena, de même que la jaquette de couverture, superbe, est assez trompeuse.

Pour le reste, et pour le dire vite, il s’agit ici d’un vrai thriller psychologique, passionnant, tendu, horrifique par moment comme il se doit, et qu’on ne lâche pas. Le sujet n’est pas d’une originalité folle : ceux à qui on a fait du mal sont enclins à en faire aussi, car ils souffrent. Le traitement non plus : un récit frontal entremêlé de nombreux flash-back et de percées dans l’imaginaire ou le délire. Mais on est plongé dans l’action et on se laisse prendre au jeu consistant à faire corps, successivement, avec tous les personnages principaux, dont l’évolution est bien rendue : il y a ici quelque chose comme une tragédie antique à l’œuvre, qui dévore presque tout sur son passage. Dommage, cependant, que les retours dans le passé, utiles, mais nombreux et détaillés, finissent pas donner un léger sentiment de surplace. Et que l’auteur, un Français qui situe son action au Kansas et dans d’autres Etats américains, abuse de pronoms dont le sujet reste flottant : il nous contraint parfois à le relire pour comprendre. Mais si vous aimez Dexter, pour prendre une référence commode, vous aimerez cet Helena sans Helena. Brr…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique des Loups à leur porte, du même auteur.

Les idéaux

Aurélie Filippetti, Les idéaux, Fayard, 2018

Par François Lechat.

Si vous avez aimé la ministre Filippetti, ou la frondeuse opposée à la politique de François Hollande, vous aimerez peut-être son roman. Sinon, vous risquez de caler après quelques dizaines de pages.

C’est que ce « roman », comme il est précisé sur la couverture, n’en est pas vraiment un, ou à peine. Certes, il raconte bien, par moment, et de manière anonymisée, l’histoire d’amour secrète qu’Aurélie Filippetti a entretenue pendant plusieurs années avec un député de droite, et c’est très sympathique, parfois touchant. Mais, si ce thème monte en puissance au fil des chapitres, il reste très secondaire : il faut 150 pages pour qu’un premier rebondissement surgisse dans cette trame amoureuse. Le reste, tout le reste, est politique – au sens noble du terme, mais politique. L’essentiel du propos tient dans les réflexions – subtiles, intelligentes et sensibles – d’Aurélie Filippetti sur les pratiques politiciennes, l’état de la démocratie, les jeux de pouvoir, la grandeur de la fonction parlementaire, la patrie, la prise de contrôle de la France par les technocrates et les forces de l’argent… Dans ce registre, le livre ne manque pas d’intérêt, loin de  là. Il offre des formules frappantes, des raccourcis saisissants, des analyses sans concession, et fait preuve d’une grande force pour rendre compte du point de vue des sans-grade, du monde du travail, des précaires : Emmanuel Macron gagnerait à le lire. Mais il développe ce propos dans une langue si travaillée qu’elle en devient parfois un peu lourde, voire obscure, et il n’évite ni les effets de manche (dans les dialogues) ni les envolées lyriques.

A moins de lui être hostile, on ne peut que sympathiser avec la réflexion d’Aurélie Filippetti, qui est d’une totale honnêteté intellectuelle : elle assume ses valeurs et ses positionnements, et son plaidoyer donne à réfléchir. Mais on se demande si le procédé est bien choisi : peut-être aurait-il mieux valu écrire un essai ? Cela aurait entraîné une perte, sans doute : nous priver du plaisir de deviner qui est visé derrière tous ces personnages politiques dont l’auteur ne donne jamais le nom (sauf de Gaulle, à une seule reprise), ce qui en fait des archétypes plus grands que nature. Il n’empêche : malgré son charme, et le respect qu’il inspire, ce « roman » semble bel et bien manqué. A réserver aux curieux, ou aux inconditionnels de l’auteure.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ça raconte Sarah

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah, Ed. de Minuit, 2018

Par François Lechat.

Jusqu’au bout, j’ai hésité entre l’admiration et l’ironie. Pour être juste, j’opte pour l’admiration, car ce premier roman mérite les louanges de la critique. Cette passion amoureuse entre deux femmes est prenante, touchante, lyrique, pleine de brio, d’envolées, de détails qui font mouche, de passages qui donnent envie de tomber en amour – même si celui-ci, comme il se doit, aura sa part d’ombre et de drame. Il serait étonnant que ce livre ne remporte pas l’un ou l’autre prix : je pourrais citer une foule de passages où le talent de l’auteur éclate, presque toujours sans fausse note.

Pourquoi parler d’ironie, alors ? Parce qu’il s’agit ici d’une quintessence du roman d’auteur à la française, un peu à la manière d’En attendant Bojangles. C’est brillant et enlevé, mais assez typique d’un milieu bourgeois, aussi : l’épicentre de l’histoire est à Paris, la narratrice est enseignante et l’héroïne violoniste, la première se rendra en Italie et la seconde au Japon, les références culturelles abondent, Sarah est un peu foldingue et toujours imprévisible… Cela n’enlève rien aux qualités déjà dites, et il n’est pas nécessaire d’avoir fait des études pour apprécier : il suffit d’aimer l’amour, magnifié ici avec un talent rare. Mais on a fait plus original, et plus ancré dans le réel. A lire comme on regarde Jules et Jim ou un film avec Luchini : pour s’offrir une parenthèse enchantée.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur. Notre critique d’En attendant Bojangles.

La Terre des Morts

Jean-Christophe Grangé, La Terre des Morts, Albin Michel, 2018

Par François Lechat.

Du noir de noir, à réserver à ceux qui aiment ça. Tout y est : une enquête pleine de suspense et de rebondissements, un flic à l’âme aussi tordue que celle des criminels qu’il traque, Paris sous la pluie ou dans ses bas-fonds, le 36 Quai des Orfèvres, des strip-teaseuses (quelques-unes), des obsédés sexuels (beaucoup, et des deux sexes), des perversions en tout genre (on enrichit son vocabulaire), des femmes fatales, des flics fatigués, véreux ou dévoués, une vie familiale remplie de contrariétés, des incursions éclairs en province et à l’étranger, une avocate arrogante et des magistrats dépassés, des petites frappes, un criminel de grand style, un dénouement un rien attendu mais bien amené après d’étonnantes fausses pistes… On peut reprocher à l’auteur d’avoir voulu faire vrai en adoptant quelques tics inutiles du polar à l’ancienne, alors que Fred Vargas a montré que le genre s’en passait fort bien. Et les invraisemblances sont légion, car évidemment le héros ne se laisse arrêter par rien, et surtout pas par le Code de procédure pénale. Mais ce sont des détails, si on a envie d’être scotché à une intrigue retorse dont on sort quelque peu sonné.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

L’amie prodigieuse (la tétralogie)

Elena Ferrante, « L’Amie prodigieuse » (L’amie prodigieuseLe nouveau nomCelle qui fuit et celle qui resteL’enfant perdue), Gallimard, 2014-2018

Par François Lechat.

J’ai enfin terminé la saga en quatre tomes d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Et je confirme : cette tétralogie mérite les superlatifs et le succès qui l’entourent. Personnellement, j’ai ressenti une légère baisse d’intérêt à deux moments, pendant quelques chapitres du deuxième tome et du quatrième tome. Mais d’autres auront sans doute eu l’impression inverse : ces chapitres sont ceux dans lesquels la narratrice, Elena, se focalise sur son amour pour le beau et ténébreux Nino, ce qui rend le roman moins social et moins choral, mais plus fort pour qui aime les intrigues intimistes.

Il reste qu’à mes yeux, le mérite le plus éclatant de Ferrante est de nous offrir une suite ininterrompue de péripéties romanesques rehaussée d’un sens inouï des stratégies sociales, des codes, des espérances et des comportements d’une foule de micro-sociétés finement stratifiées, subtilement hiérarchisées selon les quartiers, les métiers, les familles, les sexes…, et qui ne cessent d’interagir et de se juger. Il y a du Balzac et du Proust chez Ferrante, un art consommé de nous rendre complice des moindres détails par lesquels chacun tente de conserver sa position, son honneur, son image, sa situation, ses idéaux. Ou des moindres détails par lesquels certains s’efforcent de changer de position, en y parvenant ou pas, ou en arrivent à trahir et à se trahir. Parmi les dizaines de personnages qui peuplent cet univers foisonnant, et dont Ferrante nous rappelle toujours finement la situation, chaque lectrice et chaque lecteur aura ses préférés, de même que chacun préférera telle ou telle époque.

Au final, et sans rien déflorer, les deux héroïnes auront fait un chemin inverse. Lila, « l’amie prodigieuse », l’enfant revêche dotée de talents hors normes, sera la proie du destin parce qu’elle a tourné sa colère contre son quartier, parce qu’elle n’a pas voulu rompre vraiment avec sa condition, espérant pouvoir changer le monde plutôt qu’elle-même. Elena, au contraire, bien moins douée sinon moins jolie, réussira son ascension sociale mais au prix de mille ruptures, et en doutant toujours de sa légitimité, elle qui est bien consciente de rester une forte en thème, une besogneuse. Par-delà le tourbillon des événements et des sentiments, sur fond d’Italie gangrenée par la mafia et la corruption, c’est une question théologique qui sous-tend la saga de Ferrante, celle consistant à savoir si l’on se sauve par la grâce, comme Lila devrait pouvoir le faire, ou par les œuvres, comme le tente Elena. Mais cette question n’est jamais formulée : tout passe par le récit, ou par le dialogue qu’Elena entretient avec sa propre histoire, et qui reste romanesque de bout en bout, jamais pédant. Avec un final quelque peu pervers et d’une grande beauté, qui ne déçoit pas alors que le lecteur, cent fois, se demande comment l’auteure parviendra à clore un tel cycle.

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Elsa Damien.

Liens : chez l’éditeur, le tome I, le tome II, le tome III, le tome IV  ; les critiques de François Lechat des tomes I et II.

De chair et de sang

Pour la rentrée, et parce qu’il n’y a pas que les nouveautés qui comptent, quatre petits extras : des critiques enthousiastes de livres plus vieux que d’habitude (d’habitude ceux dont nous parlons ont dix ans d’âge maximum) → Dolce agonia, Fatherland, De chair et de sang, La chambre des officiers.

Michael Cunningham, De chair et de sang, Belfond, 1995

Par François Lechat.

J’ai failli passer à côté de ce chef-d’œuvre, dont le titre et l’auteur me disaient vaguement quelque chose, mais sans plus. J’ai bien fait de suivre mon intuition, de me donner une chance de combler une lacune : c’est une réussite rare, impressionnante de maîtrise.

L’histoire est centrée sur l’évolution et la famille de Constantin, un immigrant grec qui tente de faire son chemin aux Etats-Unis, à Newark. C’est un homme de devoir, ambitieux et dur à la peine, pétri de valeurs traditionnelles, comme sa femme, Mary, une belle Américaine. Mais il a aussi ses failles et ses pulsions – de même que Mary, épouse modèle, s’applique à respecter l’étiquette en toute chose sans pour autant se défaire d’un sentiment d’angoisse et de gêne. Leurs trois enfants sont également déchirés entre le jeu des convenances et des aspirations parfois scandaleuses aux yeux de l’entourage, et donc soigneusement cachées : on n’a pas impunément de tels parents. Comment vivre sans vivre, ou quel prix payer pour sa liberté ? On sent, dans ce récit chronologique, procédant par des coups de projecteur chaque fois centrés sur un des personnages, tout le poids du conformisme américain et d’un sens authentique de la morale. Et puis ce drame propre aux migrants qui consiste à devoir s’élever pour réussir sa vie, à devoir se faire accepter par les autres pour s’accepter à ses propres yeux. Si le récit enjambe 1968 et se poursuit bien au-delà, il s’enracine dans un époque où la liberté était une conquête, où il n’allait pas de soi de vivre comme on l’entend, conformément à sa personnalité.

Michael Cunningham incarne tout ceci dans des personnages subtilement dessinés, qui attirent tous la sympathie malgré ce qui les sépare. Et dont les drames, pour certains, sont rendus avec une force inouïe : un des derniers chapitres, en particulier, est d’une beauté déchirante. Si vous aimez les grands romans du 19e siècle, ne manquez pas cette traversée du 20e.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne Damour.

Liens : sur Lisez.com 10/18 (épuisé en Poche ?)

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