Triangle à quatre

Matthieu Jung, Triangle à quatre, Anne Carrière, 2019

Par François Lechat.

Au fond, le titre dit tout. Des triangles amoureux, on en a connu des milliers dans la littérature, et sur la forme, celui-ci n’a rien de remarquable – ni rien d’affligeant. C’est simple, prenant, concis, réaliste, bien mené et sans originalité, avec de bons dialogues et un style direct et impersonnel, juste marqué par une petite tendance aux détails superflus. Une lecture de plage, en somme, dont tout le prix tient dans le quatrième angle du triangle : ici, l’héroïne tombe amoureuse d’un homme marié parce qu’elle est persuadée qu’après une greffe il porte le cœur de son défunt époux. Cela pimente le propos, qui ne dédaigne pas quelques polissonneries tout en ne versant pas dans le vulgaire. Pour autant, la fin n’a rien de très original, et si les personnages secondaires sont bien croqués, on peut les juger stéréotypés. Un roman de plage, je le répète, à s’offrir si l’on est sensible à l’argument principal.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les compromis

Maxime Calligaro et Eric Cardère, Les compromis, Payot & Rivages, 2019

Par François Lechat.

Ce livre est un pari, inattendu, culotté, et plutôt réussi. L’idée est d’initier le lecteur au fonctionnement des institutions européennes, à Bruxelles, et en particulier du parlement, en insérant les informations adéquates dans une trame policière. Car il s’agit d’un roman, publié dans la collection Noire des éditions Rivages, et qui s’ouvre comme il se doit sur un meurtre, celui d’une députée écologiste française qui combat trop farouchement l’industrie du diesel. S’ensuit une triple enquête, celle de la police belge, du narrateur et d’un de ses amis journalistes, assez bien troussée, qu’on lit avec intérêt même si on peut difficilement crier au chef-d’œuvre. Il y a même des histoires d’amour et de séduction, car les fonctionnaires européens sont comme nous tous. Mais l’essentiel réside dans l’habileté des auteurs à profiter de l’intrigue pour distiller leur savoir, par petites touches bien troussées, sur l’art des compromis européens, le rôle des parlementaires, la place démesurée que prend le droit (et non la volonté politique) dans le fonctionnement de l’Europe, etc. Une bonne occasion d’apprendre en se divertissant, ou de se divertir en apprenant, comme le souligne Dany Cohn-Bendit dans sa préface. Europhobes s’abstenir ? Même pas : une assistante parlementaire du Rassemblement national va briser les tabous du narrateur…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Femme qui court

Gérard de Cortanze, Femme qui court, Albin Michel, 2019

Par François Lechat.

L’auteur réussit un exploit : faire un mauvais livre sur un formidable sujet. Mais il a de la chance : son sujet est tellement fort qu’on le lit jusqu’au bout, désorienté devant tant de maladresse, mais heureux d’avoir découvert grâce à lui le destin étonnant de Violette Morris.

Car elle est formidable, Violette. Fille de parents peu aimants, mise tôt en pension, harcelée toute sa vie par la violence des hommes, elle possède un physique d’exception, un caractère de cochon et une détermination hors norme. Cela lui permettra de devenir championne d’une foule de sports féminins – mais aussi masculins, comme la course automobile – à une époque, la première moitié du 20e siècle, où une sportive est soit une femme sans féminité, soit une lesbienne aux mœurs douteuses. Et de fait Violette est violente, rageuse, souvent en colère, et elle aime les femmes, dont Joséphine Baker et l’actrice Yvonne de Bray, qui la feront entrer dans le monde du spectacle et se nouer d’amitié avec Cocteau et Jean Marais. Dans tous les sports qu’elle pratique, elle surclasse les femmes et rivalise avec les hommes, mais se fait rappeler à l’ordre par les autorités à cause de son audace, de ses coups de gueule et de ce qu’elle représente : l’émancipation féminine en marche, la preuve éclatante de l’égalité des sexes. Et fleur bleue, avec ça, éperdument sentimentale avec son amie d’enfance, Sarah, et avec sa dernière conquête, Annette. Ce qui ne l’empêche pas d’être intelligente, mais pas assez pour comprendre, pendant la montée du nazisme et sous l’Occupation, qu’elle ferait mieux de couper les ponts avec Greta, une beauté vénéneuse engagée aux côtés de Hitler…

Quel roman, direz-vous ! De fait, cette vie est un roman et c’est comme un roman que Gérard de Cortanze la raconte, c’est même marqué sur la couverture. Cela lui permet d’imaginer ce qui n’est pas documenté et de mettre la focale là où il le souhaite – et pourquoi pas ? Mais il le fait dans une écriture un peu précieuse, et qui sent la précipitation : dialogues improbables, beaucoup trop écrits, même pour l’époque ; longues phrases bourrées d’informations que l’auteur se sent tenu de livrer et qu’il essaie d’enchâsser dans le récit, en noyant son lecteur ; aphorismes et jugements à l’emporte-pièce, condamnant le machisme d’il y a un siècle avec les lunettes d’aujourd’hui ; rebondissements mal amenés, expédiés en quelques lignes alors qu’ils valaient bien mieux – et toutes ces fautes d’orthographe négligées par l’éditeur… Reste cependant la fascination exercée par Violette, et le talent déployé dans les chapitres d’ouverture et de fin, qui donnent une idée du chef-d’œuvre que Cortanze n’a pas pris le temps d’écrire. Malgré ses défauts, lisez-le : Violette Morris le mérite.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Loup et les hommes

Emmanuelle Pirotte, Loup et les hommes, Cherche midi, 2018

Par François Lechat.

Ce remarquable roman a une foule de qualités, et sans doute un défaut : il est lent, très lent. Il aurait pourtant pu être mené à une allure trépidante, car le récit ne manque pas de panache. Au 17e siècle, un noble de province part à la recherche de son frère qu’il a trahi de manière éhontée 20 ans plus tôt, et qui semble avoir survécu à ses malheurs. Il faut dire que ce frère, Loup, avait tout pour attiser la jalousie : enfant bâtard recueilli dans des circonstances mystérieuses, il a un regard magnétique, un courage sans bornes, la beauté du diable et juste assez de vice pour fasciner tous ceux qu’il rencontre. C’est au Québec que son traître de frère tentera de le retrouver, mis sur la piste par une belle Amérindienne qui porte un bijou que seul Loup peut lui avoir donné…

L’aventure commence donc, dans le décor grandiose de la Nouvelle-France, avec son lot de prêtres manipulateurs, d’Indiens aux mœurs étranges, de coloniaux sans scrupule, de guerres sans merci entre tribus indiennes et avec les Européens, de bravoure, de captures, de torture, d’amour, de vengeance… Emmanuelle Pirotte sonde les cœurs, les âmes et la nature, et restitue avec une force peu commune l’animisme, les coutumes et la manière de penser des Indiens, du sage qui décode l’avenir au guerrier qui préfère les hommes. Et elle fait graviter autour de son duo de frères deux femmes au caractère bien trempé, auxquelles on s’attache instantanément. Tout est donc réuni pour que la tension monte, sauf que notre auteure soigne chaque scène, chaque souvenir, chaque méditation de ses personnages, qui sont confrontés à une foule d’interrogations et de dilemmes. C’est subtil, écrit dans une langue très soignée, avec une remarquable empathie, y compris à l’égard des Indiens (inoubliable personnage de Croisée des Chemins, le chaman qui devine tout sauf lorsque les esprits se dérobent). Et les scènes fortes ne manquent pas, poignantes ou angoissantes. Mais il faut aimer se poser, et déguster les instants, les intermittences du cœur, pour ne pas s’impatienter devant ce suspense qui court sur 600 pages. Si vous êtes capable de patience, si vous aimez le beau style et l’intelligence, n’hésitez pas.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

La cabane du métayer

Jim Thompson, La cabane du métayer, Payot & Rivages, 2019

Par François Lechat.

C’est la première traduction française intégrale de ce classique de Jim Thompson (l’auteur de 1275 âmes, dont Bertrand Tavernier a tiré Coup de torchon), et elle vaut le détour.

L’histoire est racontée à la première personne par Tommy Carver, un fils de métayer pauvre dans un bled de l’Oklahoma – autrement dit, un petit paysan qui fait fructifier les terres d’un autre. La famille Carver peine à survivre, et sa seule issue serait de sous-louer ses terres à une compagnie pétrolière, qui lui en propose une petite fortune. Mais la location est impossible parce que les terres sont enclavées dans celles du propriétaire, un Indien qui ne veut pas entendre parler de pétrole. Les Carver sont donc doublement sous la coupe de cet Indien, dont ils dépendent pour vivre et qui les empêche d’améliorer leur destin. Les conditions sont ainsi réunies pour que la violence éclate, mais la situation est encore compliquée par le fait que Tommy a une liaison torride avec Donna, la fille du propriétaire…

Sur cette trame, les événements s’enchaînent avec la force que l’on attend de Jim Thompson : c’est âpre, sec, sensuel, tragique, avec des éclairs de douleur et des lueurs d’espoir, et un arrière-plan de racisme atavique dont Tommy prend peu à peu conscience. Il y a quelques petites invraisemblances (la résistance du héros à la souffrance), mais les dialogues sont impeccables et tous les personnages sont remarquablement dépeints, avec en touche finale un avocat peu ordinaire. A vous de deviner si cela se termine bien ou mal, et de découvrir qu’en fin de compte cela importe peu : l’essentiel dans ce livre n’est pas le bonheur mais le chemin qui y mène, et il nous embarque de bout en bout.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Hubert Tezenas.

Liens : chez l’éditeur.

Mrs Fletcher ou les tribulations d’une MILF

Tom Perrotta, Mrs. Fletcher ou les tribulations d’une MILF*…, Fleuve Editions, 2018

Par François Lechat.

Si vous savez ce qu’est une MILF, vous craignez sans doute un livre assez vulgaire, voire crapoteux (pour les non-initiés, et dit en termes élégants, une MILF est une mère de famille américaine avec laquelle de jeunes gens sont désireux de faire l’amour). On en est pourtant fort loin, ici, si l’on excepte quelques lignes d’un dialogue assez cru et par ailleurs peu original. Le propos de l’auteur n’est pas de choquer, loin de là : on pourrait même reprocher à son roman de s’achever de manière trop conformiste, la morale à l’américaine devant évidemment l’emporter. Mais dans l’intervalle, on aura fait la connaissance d’une belle brochette de personnages (surtout féminins), croqués avec empathie et un sens aiguisé des dialogues, embarqués dans des aventures plaisantes, parfois amusantes, racontées sans un mot de trop et avec juste ce qu’il faut de psychologie pour que l’on ait l’impression d’être pris au sérieux. Ce n’est pas d’une grande profondeur, mais cela donne un tableau frappant d’une certaine Amérique empêtrée dans le politiquement correct, les désirs inassouvis et le méli-mélo des générations (l’héroïne, qui dirige une maison de repos pour personnes âgées, a autant de fil à retordre avec ses pensionnaires qu’avec son étudiant de fils). La vie comme elle va, dépeinte du point de vue des femmes c’est-à-dire trop pleine et trop vide à la fois, les hommes à la hauteur étant, comme on le sait, une denrée rare.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Jean Esch.

Liens : chez l’éditeur.

Né d’aucune femme

Franck Bouysse, Né d’aucune femme, La Manufacture de livres, 2018

Par François Lechat.

Si l’on est formaliste, on peut faire à l’auteur trois reproches. Son roman est censé se fonder sur un journal intime, or l’auteur adopte dans deux chapitres sur trois le point de vue du narrateur omniscient. La diariste est une fille de paysans pauvres au 19e siècle, or elle écrit parfois avec une finesse et une grâce qu’on peut difficilement lui prêter. Et certains courts chapitres, dont on finit par trouver la clé à la fin de l’histoire, sont à ce point énigmatiques que l’on pourrait s’en irriter. Seulement voilà : à défaut d’être originale, son histoire est forte, poignante, addictive, et le style, au plus près des émotions des personnages, est formidablement approprié au récit, à la fois simple et grave – il faut, notamment, ne pas rater une magnifique tentative de noyade. Drame social et intime, dur au point d’être parfois insoutenable, toujours touchant mais jamais larmoyant, ce roman fait partie de ceux qu’on n’oublie pas. Si vous aimez la vieille campagne française et si vous pouvez imaginer qu’un maître de forges peut être un parfait salaud, ne ratez pas l’histoire de Rose, fille vendue par son père parce qu’il faut bien faire rentrer quelques sous.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Grossir le ciel, du même auteur (par Jacques Dupont).

Les tribulations d’Arthur Mineur

Andrew Sean Greer, Les tribulations d’Arthur Mineur, Jacqueline Chambon (Actes Sud), 2018

Par François Lechat.

À la recherche d’un moment de détente, j’ai acheté le dernier prix Pulitzer, qui est normalement un gage de qualité. Effectivement, le livre est bon, mais de là à remporter un des prix les plus prestigieux… Si l’Arthur Mineur dont nous suivons les tribulations n’avait pas été homosexuel, son histoire aurait-elle remporté un prix ? C’est au fond le sujet même du livre, puisque le héros est un écrivain gay auréolé d’un premier roman remarqué, mais qui court après un nouveau succès tandis que son ancien amant, lui, a obtenu le Pulitzer. Ce ne serait encore rien si, en plus, son dernier amour n’avait pas décidé de se marier – avec un autre, évidemment. D’où les tribulations d’Arthur Mineur, qui décide de parcourir le monde, d’invitation en invitation, pour se mettre dans l’incapacité d’assister au mariage.

Un anti-héros, donc, auquel il va arriver, comme il se doit, une foule d’aventures tragi-comiques qui le placent en permanence au bord du ridicule, sans qu’il n’y sombre jamais car il est trop digne et lucide pour ça. C’est sympathique, assez enlevé, avec une belle brochette de personnages secondaires et un enchâssement du présent et du passé qui fait merveille dans les dernières pages. Mais à moins de partager la situation de ce brave Mineur, il est difficile de le prendre tout à fait au sérieux et de se laisser prendre par l’émotion, surtout que l’auteur n’appuie jamais. On suit plutôt le personnage d’un œil amusé, en se réjouissant de ne pas être à sa place. Ce n’est peut-être pas ce qu’on attend d’un roman ?

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Gilbert Cohen-Solal.

Liens : chez l’éditeur.

Les jours de silence

Phillip Lewis, Les jours de silence, Belfond, 2018

Par François Lechat.

Tout le monde fuit, dans ce roman situé dans les Appalaches, car personne ne parvient à dire ce qu’il a sur le cœur – surtout les hommes, faut-il préciser. C’est une histoire faite de frustrations, d’ambitions manquées, de séparations déchirantes, d’enfants frappés par la mort ou par la solitude. C’est l’histoire, surtout, d’un romancier réfugié dans une maison hors norme, au milieu d’une nature ingrate, qui fait vivre une famille dont tous les membres possèdent une personnalité à part, mais qui se consume à force d’écrire un chef-d’œuvre impossible, et qui jouera un méchant tour à ses proches. Le décor est vivant, le style de l’auteur élégant et fluide, ses personnages sont frappants : une fois entamé, on a de la peine à reposer ce livre. La magie opère un peu moins, à mon sens, quand le narrateur quitte les Appalaches pour la ville et s’éprend de Story, qui est aussi la proie d’un secret et de réflexes de fuite : pendant un temps, l’intrigue est moins originale. Mais elle rebondit et tous les fils du récit se renouent, jusqu’à une très belle fin qui éclaire le prologue. Ce premier roman est d’une force rare, intime et choral à la fois, et difficile à situer dans le temps (l’apparition d’un téléphone portable paraît incongrue, dans cette contrée perdue).

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Anne-Laure Tissut.

Liens : sur lisez.com.

Le coeur converti

Stefan Hertmans, Le cœur converti, Gallimard, 2018

Par François Lechat.

Comment  vivre, au 11e siècle, quand on est la fille d’un noble normand et que l’on tombe amoureuse d’un fils de rabbin dont les parents sont établis à Narbonne ? Et que peut-il rester de cette histoire follement romanesque, et potentiellement tragique (nous sommes à l’aube des Croisades, donc d’un regain de tension entres les diverses religions présentes en Europe) ? Il en subsiste un document, une lettre de recommandation conservée dans une synagogue du Caire, et dont l’auteur, un Belge d’expression flamande, a pris connaissance à force d’obstination, après avoir été mis sur la piste de cette histoire d’amour par les rumeurs qui circulaient dans son village d’adoption, à Monieux, dans le Vaucluse, où l’on raconte qu’un pogrom a eu lieu au Moyen Age. Le cœur converti raconte à la fois l’idylle improbable de Vigdis, la belle Normande, et de David, le fils du rabbin, et la recherche, par monts et par vaux, des traces laissées par leur histoire tumultueuse, recherche dont on devine qu’elle n’a pas été de tout repos.

Remarquablement documenté, écrit dans un style riche et travaillé, le récit médiéval touche le lecteur et le fait voyager bien au-delà de ce qu’il aurait souhaité pour ce couple menacé par des ennemis tenaces. L’enquête contemporaine, elle, est habilement mêlée au récit principal, mais elle choque quand on la découvre car il est un peu dégrisant de passer du 11e siècle, sauvage et sensible, à une aire d’autoroute ou à l’évocation d’un retour en voiture vers Bruxelles. Une fois la surprise passée, ce deuxième fil narratif intéresse aussi, mais sans posséder la force dramatique du premier, ni sa poésie. C’est pour David et Vigdis qu’on lit ce roman déchirant, écrit sur un ton grave qui épouse les joies et les tourments de ses héros. On peut juste regretter un manque de rythme, mais cette allure parfois méditative est en phase avec son sujet.

Catégorie : Littérature étrangère (Belgique). Traduction du néerlandais : Isabelle Rosselin.

Liens : chez l’éditeur.

Clair obscur

Don Carpenter, Clair obscur, Cambourakis, 2018

Par François Lechat.

Le deuxième roman de Don Carpenter, enfin traduit en français. C’est court, âpre, déroutant. Le héros, Semple, est légèrement simplet et a fait un séjour en asile psychiatrique. Ses compagnons de vie, dans une petite ville américaine sans charme, sont banals, avec les défauts, les aspirations et les failles d’une middle class dénuée d’imagination. Semple se fait difficilement sa place dans ce petit monde, et ne pourra pas toujours résister à ses pulsions – ce qui ne l’empêchera pas de rencontrer une esquisse d’amour, inattendue mais pas vraiment flamboyante. Une ode aux cœurs cabossés et aux cerveaux obtus, écrite dans un style étonnamment complexe, avec de longues phrases sinueuses et parfois un peu bancales. A ne pas manquer si l’on aime l’auteur, ou les plongées dans les clapotis de l’âme humaine.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Céline Leroy.

Happycratie

Edgar Cabanas et Eva Illouz, Happycratie, Premier Parallèle, 2018

Par François Lechat.

Ce livre est écrit par des universitaires pour des non-universitaires : son objectif est de faire la critique scientifique d’une soi-disant science, la « psychologie positive », ou science du bonheur. Bien entendu, l’affaire est d’abord américaine : c’est aux États-Unis surtout que cette escroquerie connaît un succès fulgurant, et c’est pour qualifier la situation américaine que le livre porte comme sous-titre « Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies ». Mais si nous n’en sommes pas là en Europe, nous en prenons le chemin, comme le montrent toutes ces injonctions qui nous sont faites d’être « épanouis », de nous « réaliser », de « gérer nos émotions », de rester « positifs », de trouver notre « voie » ou notre « Moi profond », de « cultiver notre trésor intime »…

Comme le montrent très bien les auteurs, l’injonction à être heureux sert deux types d’intérêts. Elle est au cœur d’un marché florissant, elle fait vivre une foule de revues, de chaînes de télé, de coachs, de psys, de gourous en tout genre, qui profitent du fait que, étant donné que nous devons impérativement être heureux, nous souffrons de ne pas l’être pleinement, nous sommes prêts à écouter ceux qui nous disent comment faire et à les payer pour ça. Et la même injonction sert aussi les employeurs, car un individu en quête de bonheur est un individu autonome, qui se prend en main, qui se motive par soi-même, qui prend ses responsabilités, qui se remet en question pour s’améliorer sans cesse, qui s’en veut de ses échecs et tente de s’améliorer par ses propres moyens… – l’employé rêvé, en somme, qui ne met jamais son patron ou le système économique en cause.

A travers la dissection d’une fausse science dont les ficelles laissent pantois, les auteurs nous invitent à ne pas écouter le psychologisme ambiant et, en quelque sorte, à nous révolter contre ceux qui nous veulent du bien. Cette réflexion va dans le même sens que celle de Jean-Pierre Le Goff dans Malaise dans la démocratie, dont j’avais déjà recommandé la lecture.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : Happycratie chez l’éditeur ; Malaise dans la démocratie par François Lechat.

Un cri sous la glace

Camilla Grebe, Un cri sous la glace, Calmann-Lévy, 2017 (Poche 2018)

Par François Lechat.

Avec la mode du polar nordique, on commence à publier du moins bon. Celui-ci remplit son contrat sur un point : dès les premières pages et jusqu’à la fin on a envie de savoir qui est l’assassin et même, après quelque temps, qui est la victime (car il y a un doute). Et on suit l’histoire sans peine, aidé par un style simple et une construction légèrement sophistiquée mais limpide. Le problème est que cette simplicité confine à la platitude, et que l’auteur use de ficelles pour donner de l’épaisseur à ses personnages (flash-backs, ambiance hivernale et problèmes existentiels). Et, surtout, qu’on devine le dénouement 70 pages avant la fin, ce qui est ballot. A lire pour s’aérer le cerveau, sans plus.

Catégorie : Policiers et thrillers (Suède). Traduction : Anna Postel.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de poche.

La seule histoire

Julian Barnes, La seule histoire, Mercure de France, 2018

Par François Lechat.

C’est mon premier Julian Barnes, et il est conforme à ce que j’espérais : subtil, léger, plaisant, élégant de bout en bout. L’histoire est désespérante à la manière anglaise : il est entendu que la vie est tragique et que rien n’est donc vraiment grave, surtout quand on regarde sa jeunesse du haut de sa maturité, qui assèche les passions et les attentes. La seule histoire du titre est évidemment une histoire d’amour, celle que, selon l’auteur, nous vivons tous une seule fois, celle qui marque à jamais, et dans laquelle nous sommes embarqués malgré nous, parce que notre passé nous y conduit (un passé que Barnes appelle « pré-histoire », et qui n’est pas de type freudien). Tout cela donne un récit très enlevé, intelligent, pudique et intime à la fois. C’est un bonheur de découvrir Barnes après avoir lu un livre aussi dramatique qu’Une vie comme les autres, mais évidemment, la comparaison est à double tranchant : La seule histoire n’est pas d’une originalité folle, et vaut surtout par son style. Tenez, cette phrase prise au hasard, p. 97 : « Et puis il y avait ce mot que Joan, à un moment, avait lâché dans notre conversation comme un bloc de béton dans un bassin à poissons : “réalisme”. »

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean-Pierre Aoustin.

Liens : chez l’éditeur.

Une vie comme les autres

Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, Buchet-Chastel, 2018

Par François Lechat.

Comment parler de ce livre hors norme ? Il faut d’abord évoquer sa taille : plus de 800 pages grand format, près de 900 grammes. C’est un pavé, du genre qui pourrait assommer. Et de fait, pour être honnête, j’ai parfois failli le lâcher, car le temps de la mise en place est long, très long, et demande une certaine intelligence de lecture. Les événements commencent à se bousculer après 350 pages seulement : la prise de risque de l’auteure est maximale. Jusque-là elle avait intrigué, esquissé des pistes, fait des allusions qui donnaient envie d’en savoir plus, présenté ses quatre personnages principaux de manière assez surprenante, mais déroutante aussi : on sentait que tout cela devait déboucher sur une histoire forte, on devinait qui en serait le héros, mais l’essentiel restait plus ou moins dans l’ombre. Une fois la mécanique enclenchée, par contre, on est pris à la gorge. Je ne veux pas la déflorer ici, mais l’histoire de « cette vie comme les autres » n’est absolument pas comme les autres, et son héros est inoubliable, plus encore que la Lila d’Elena Ferrante, ce qui n’est pas peu dire. Sachez donc qu’il s’appelle Jude, que lorsque l’auteure écrit « il » c’est de lui qu’il s’agit, et que je n’ai jamais rencontré un personnage pareil, au physique comme au moral. Non seulement ce qui lui arrive est poignant, mais sa manière d’y réagir l’est aussi, avec des traits de caractère complexes et extrêmes, qui forment pourtant un mélange parfaitement crédible. L’auteure le dissèque et l’expose avec une intelligence rare, une acuité psychologique rehaussée d’images fulgurantes, surprenantes, et qui sonnent juste. Et elle fait de même avec ses autres personnages, même s’ils sont tous éclipsés par Jude, « soleil noir » comme le dit très justement la quatrième de couverture, qui est trompeuse par ailleurs. Donc ne ratez surtout pas ce livre situé aux Etats-Unis, courant sur plusieurs dizaines d’années, et qui vous fera passer par une foule d’émotions. Mais accrochez-vous aux branches et préparez-vous à pardonner à la traductrice, qui est parfois fâchée avec l’orthographe alors qu’elle se sort fort bien des passages un peu acrobatiques.

Catégorie : Littérature étrangère anglophone (U.S.A.). Traduction : Emmanuelle Ertel.

Liens : chez l’éditeur.

Le Soleil des rebelles

Luca di Fulvio, Le Soleil des rebelles, Slatkine & Cie, 2018

Par François Lechat.

Curieusement, c’est L’Obs qui m’a donné envie d’acheter ce livre. Je dis « curieusement », car au cours de sa critique très élogieuse le journal n’a pas précisé un point essentiel : ce très bon roman dans son genre est un roman de genre, que je rangerais dans la littérature jeunesse. Je sais que c’est un peu fort pour un pavé de 630 pages, mais je ne vois pas comment le qualifier autrement. Car cette histoire, prenante dès la première page, menée tambour battant, avec tout ce qu’il faut de suspense, d’action, d’émotion (une jolie scène d’amour, entre autres) et de rebondissements, reste en même temps terriblement conventionnelle, pour ne pas dire prévisible. Il y a de belles inventions, dont Hubertus, un rat qui prend une certaine importance au début du récit, et Emöke, une femme victime qui devine l’avenir et connaîtra un deuxième amour. Mais les nobles sont soit cruels soit faits pour régner, les femmes sont aimantes et dévouées, le curé est généreux mais couard, le chef des rebelles a un grand cœur, le héros apprend à surmonter ses faiblesses, l’amour frappe même la brute la plus sanguinaire… Tout cela n’est pas grave si l’on prend ce roman pour ce qu’il est, un récit d’aventures haut en couleur, à lire par pur divertissement, comme le synopsis d’une série télévisée. A recommander aux ados, qui prendront plaisir à voyager dans le temps (le 15e siècle) et l’espace (dans le saint empire romain germanique).

Catégorie : Littérature étrangère (Italie). Traduction : Françoise Brun.

Liens : chez l’éditeur ; la critique de L’Obs.

Belgravia

Julian Fellowes, Belgravia, JC Lattès, 2016 (10/18, 2017)

Par François Lechat.

Comme une vulgaire savonnette, Julian Fellowes, l’auteur de la série télévisée Downton Abbey, est devenu une marque, ainsi que le souligne avec emphase son éditeur. Est-ce pour cela que son dernier roman est moins bon que le précédent, Passé imparfait ? Ce dernier était subtil, intelligent, avec des notations sociologiques pleines de finesse. En comparaison, Belgravia semble avoir été écrit un peu trop vite, à partir d’un synopsis qui en vaut en autre — un marchand, au 19e siècle, voit son ascension sociale menacée par un secret de famille — mais qui n’a rien d’original. Car on a déjà vu, chez Fellowes et ailleurs, l’aristocratie anglaise et la bourgeoisie s’affronter à fleurets mouchetés, et les domestiques s’avérer moins dévoués à leurs maîtres qu’il n’y paraît. Et le début du roman donne l’impression d’aller trop vite, comme si Fellowes n’était pas pleinement impliqué dans son sujet. Reste une intrigue solide, développée avec talent (il y a un vrai suspense, et on s’attache à plusieurs personnages de femme), mais dont on devine pas mal de rebondissements à l’avance. Dans l’ensemble, ce livre semble écrit avec plus de métier que d’inspiration. A ne pas manquer si l’on est un inconditionnel de l’auteur et de son univers, mais ce n’est pas le meilleur moyen de l’apprécier : Passé imparfait est largement supérieur, tandis que Downton Abbey est une merveille.

Catégorie : Littérature anglophone (Royaume-Uni). Traduction : Valérie Rosier et Carole Delporte.

Liens : chez l’éditeur ; en 10-18.

Passé imparfait

Julian Fellowes, Passé imparfait, Sonatine, 2014

Par François Lechat.

Si un ami en phase terminale vous demande de lui rendre un service, vous acceptez, évidemment. C’est ce que fait le héros de ce roman écrit par l’auteur de Dowton Abbey, pour le plus grand bonheur du lecteur. Car, dès le départ, le ver est dans le fruit, et le suspense s’installe : ces amis sont brouillés depuis 40 ans, depuis des vacances passées en groupe au Portugal, et l’enquête que le mourant impulse réservera son lot de surprises, bonnes ou mauvaises, à notre Sherlock Holmes amateur – il s’agit d’identifier un enfant illégitime et sa mère. C’est d’autant plus savoureux, et prenant, que l’enquête se déroule dans ces milieux très snobs de l’aristocratie anglaise que Julian Fellowes connaît de l’intérieur et dont il restitue les codes et les hiérarchies avec une ironie discrète. Par-delà la valse des sentiments, des ambitions et des aigreurs, il distille aussi dans ce roman, par petites touches élégantes, une réflexion sociologique sur l’évolution des mœurs, en particulier au cours des années 70 qui sont, pour lui, le moment où s’accomplissent réellement les sixties. Ce roman écrit au cordeau ne prétend pas rivaliser avec Proust, mais il offre un subtil équilibre entre le plaisir de la narration et celui de l’intelligence. So british.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Jean Szlamowicz.

Liens : lisez.com.

Helena

Jérémy Fel, Helena, Rivages, 2018

Par François Lechat.

Décidément, les éditeurs sont farceurs. Le dernier livre d’Aurélie Filippetti, Les idéaux, est présenté comme un roman alors que ce n’en est pas un, ou à peine ; et voici qu’un authentique roman, Helena, ne fait apparaître son personnage-titre que dans l’épilogue, pages 705 et suivantes, pour ne lui accorder qu’un rôle minime… Faux suspense, donc : la question n’est pas de savoir qui est Helena, de même que la jaquette de couverture, superbe, est assez trompeuse.

Pour le reste, et pour le dire vite, il s’agit ici d’un vrai thriller psychologique, passionnant, tendu, horrifique par moment comme il se doit, et qu’on ne lâche pas. Le sujet n’est pas d’une originalité folle : ceux à qui on a fait du mal sont enclins à en faire aussi, car ils souffrent. Le traitement non plus : un récit frontal entremêlé de nombreux flash-back et de percées dans l’imaginaire ou le délire. Mais on est plongé dans l’action et on se laisse prendre au jeu consistant à faire corps, successivement, avec tous les personnages principaux, dont l’évolution est bien rendue : il y a ici quelque chose comme une tragédie antique à l’œuvre, qui dévore presque tout sur son passage. Dommage, cependant, que les retours dans le passé, utiles, mais nombreux et détaillés, finissent pas donner un léger sentiment de surplace. Et que l’auteur, un Français qui situe son action au Kansas et dans d’autres Etats américains, abuse de pronoms dont le sujet reste flottant : il nous contraint parfois à le relire pour comprendre. Mais si vous aimez Dexter, pour prendre une référence commode, vous aimerez cet Helena sans Helena. Brr…

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; voir aussi notre critique des Loups à leur porte, du même auteur.

Les idéaux

Aurélie Filippetti, Les idéaux, Fayard, 2018

Par François Lechat.

Si vous avez aimé la ministre Filippetti, ou la frondeuse opposée à la politique de François Hollande, vous aimerez peut-être son roman. Sinon, vous risquez de caler après quelques dizaines de pages.

C’est que ce « roman », comme il est précisé sur la couverture, n’en est pas vraiment un, ou à peine. Certes, il raconte bien, par moment, et de manière anonymisée, l’histoire d’amour secrète qu’Aurélie Filippetti a entretenue pendant plusieurs années avec un député de droite, et c’est très sympathique, parfois touchant. Mais, si ce thème monte en puissance au fil des chapitres, il reste très secondaire : il faut 150 pages pour qu’un premier rebondissement surgisse dans cette trame amoureuse. Le reste, tout le reste, est politique – au sens noble du terme, mais politique. L’essentiel du propos tient dans les réflexions – subtiles, intelligentes et sensibles – d’Aurélie Filippetti sur les pratiques politiciennes, l’état de la démocratie, les jeux de pouvoir, la grandeur de la fonction parlementaire, la patrie, la prise de contrôle de la France par les technocrates et les forces de l’argent… Dans ce registre, le livre ne manque pas d’intérêt, loin de  là. Il offre des formules frappantes, des raccourcis saisissants, des analyses sans concession, et fait preuve d’une grande force pour rendre compte du point de vue des sans-grade, du monde du travail, des précaires : Emmanuel Macron gagnerait à le lire. Mais il développe ce propos dans une langue si travaillée qu’elle en devient parfois un peu lourde, voire obscure, et il n’évite ni les effets de manche (dans les dialogues) ni les envolées lyriques.

A moins de lui être hostile, on ne peut que sympathiser avec la réflexion d’Aurélie Filippetti, qui est d’une totale honnêteté intellectuelle : elle assume ses valeurs et ses positionnements, et son plaidoyer donne à réfléchir. Mais on se demande si le procédé est bien choisi : peut-être aurait-il mieux valu écrire un essai ? Cela aurait entraîné une perte, sans doute : nous priver du plaisir de deviner qui est visé derrière tous ces personnages politiques dont l’auteur ne donne jamais le nom (sauf de Gaulle, à une seule reprise), ce qui en fait des archétypes plus grands que nature. Il n’empêche : malgré son charme, et le respect qu’il inspire, ce « roman » semble bel et bien manqué. A réserver aux curieux, ou aux inconditionnels de l’auteure.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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