Un jour viendra

Giulia Caminito, Un jour viendra, Gallmeister, 2021

— Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre ! – un chef-d’œuvre à ne pas manquer si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine. Je vous cite d’abord la première phrase, pour vous mettre en appétit : « On l’appelait l’enfant mie de pain parce qu’il était le fils du boulanger et qu’il était faible, il n’avait pas de croûte, laissé à l’air libre il moisirait… »

Tout le roman est écrit sur ce ton, avec une grande liberté stylistique mise au service de l’évocation et de l’émotion. Et c’est d’autant plus efficace que les thèmes lourds de sens ne manquent pas. Intimistes, d’une part : la famille, le secret, la fratrie, la filiation, la honte, le mensonge, le désir, la folie, l’envie, le viol… Et de grand angle, d’autre part : la Grande Guerre, la religion, l’exploitation, l’anarchisme, la grippe espagnole… (deux chapitres saisissants sur 14-18 et sur l’épidémie qui a suivi). Avec, pour le public francophone, un double dépaysement : temporel, comme on l’a compris, mais aussi spatial, et même civilisationnel, le récit étant centré sur un village pauvre et reculé des Marches italiennes. J’ajoute qu’on y trouve une abbesse venue du Soudan et un prêtre pathétique de faiblesse, au sein d’une galerie de personnages qui, aussi secondaires soient-ils parfois, sont formidablement croqués.

Je me répète : si vous aimez la littérature, l’histoire et la pâte humaine, ne manquez pas ce roman exigeant mais d’une rare qualité. Encore une phrase prise au hasard pour vous en convaincre : « Au mariage de sa sœur Agata qui avait épousé un paysan comme de rigueur, elle avait vu sa future belle-mère la dévorer des yeux, comme on convoite un objet pour l’enfermer ensuite à la cave. »

Catégorie : Littérature italienne. Traduction : Laura Brignon.

Liens : chez l’éditeur.

Entre la source et l’estuaire

Grégoire Domenach, Entre la source et l’estuaire, Le Dilettante, 2021

— Par François Lechat

Sous ce titre et cette couverture qui semblent annoncer un traité de navigation ou un document sur les écluses, se cache une brûlante histoire d’amour. Elle n’occupe pas tout le roman, car le narrateur la reçoit d’un de ses protagonistes, et Grégoire Domenach situe avec précision leur rencontre dans un petit port le long du Doubs, en Franche-Comté. Avec ces deux passionnés de bateau, l’ensemble du récit s’ancre dans une nature paisible, hors du temps, évoquée d’une plume sensible, faussement simple. Mais l’intrigue amoureuse qui nous est racontée, elle, est passionnée et plutôt perverse, arrangement sexuel censé convenir à tout le monde mais qui, comme dans une tragédie, ne manquera pas de déraper. Étrange mode de composition, qui joue sur un contraste très efficace entre un cadre serein et des passions violentes. Une réussite, surtout pour un premier roman, et si l’on ne craint pas d’un peu musarder en chemin.

Catégorie : Littérature française.

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Affamée

Raven Leilani, Affamée, Le cherche midi, 2021

— Par François Lechat

Contrairement aux apparences, elle n’est pas vraiment affamée de sexe, la narratrice afro-américaine de ce premier roman qui a secoué les États-Unis. Elle est surtout jeune, à la limite de la pauvreté, et enragée de devoir se battre pour conquérir sa place dans la société alors que d’autres, mieux nés et à la peau plus claire, lui passent systématiquement devant. Alors quand elle rencontre, non plus un de ses collègues amateurs de coups d’un soir mais un Blanc installé et plus âgé, elle s’attache et s’accroche. Même lorsqu’il lui propose, non pas un banal adultère, mais de venir s’installer avec sa femme et sa fille dans leur maison. Commence alors un étrange ballet, d’autant plus étrange que la fille préadolescente est Noire et adoptée. La complicité entre les dominés (les femmes, les Noirs, les précaires) va-t-elle l’emporter, ou les rapports de race, de classe et de genre sont-ils trop complexes et viciés pour ménager une issue aussi heureuse ? C’est un des enjeux de ce roman pas banal, à la fois subtil et rugueux, et dont l’héroïne, folle de peinture, se fie à ses pinceaux pour comprendre ce qui lui arrive.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Nathalie Bru.

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Conversations entre amis

Sally Rooney, Conversations entre amis, “Points”, 2021

— Par François Lechat

On parle beaucoup, dans ce roman très contemporain qui met aux prises quatre personnages des milieux artistiques de Dublin : deux anciennes amantes et un couple hétéro pas totalement accordé, ce qui ouvre beaucoup de possibilités amoureuses et de questionnements existentiels. Sally Rooney a choisi d’en suivre le fil sur le mode de la légèreté, au risque, pendant un certain temps, de donner une impression de déjà vu, même si ses personnages sont attachants et bien campés. L’intrigue accroche tout du long, mais prend vraiment son envol dans le dernier tiers, quand la narratrice (une des deux anciennes amantes) commence à être en butte à des problèmes qui s’emboîtent et menacent de la faire sombrer, la rendant peu à peu pathétique et extrêmement touchante. C’est une réussite, de ce point de vue, car le lecteur est pris à un jeu que rien ne laissait présager et qui l’arrache à son confort.

Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.

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Serge

Yasmina Reza, Serge, Flammarion, 2021

— Par François Lechat

Une famille juive, c’est toujours un bon sujet. Il y a plus de vie, de pathos, d’humour, de grandiloquence, de références historiques, de désespérance aussi, que dans une autre famille. Même si, comme dans celle de Serge, grand frère du narrateur, le judaïsme est un souvenir assez lointain. Peu importe : la mémoire joue au long cours, l’Holocauste n’est pas si loin, et une visite à Auschwitz est un formidable révélateur des failles et des limites de chacun.

Yasmina Reza déroule ici une chronique légère et mélancolique, entre les trois frères et sœurs qui sont au centre du récit, antihéros obstinés, arrivés à la soixantaine, et les cercles d’ancêtres légendaires et de jeunes décontractés qui les entourent. Elle décrit tout ce petit monde à un rythme d’enfer, accentué par l’effacement de milliers de virgules qu’un auteur plus classique aurait jugées nécessaires. Il en résulte un récit remarquablement enlevé, humain, qui n’appuie jamais. Ce n’est pas de la grande littérature, faute d’originalité, mais ça se déguste comme une savoureuse série télé.

Catégorie : Littérature française.

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Sœurs

Daisy Johnson, Sœurs, Stock, 2021

— Par François Lechat

Ce roman anglais impeccablement traduit nous fait vivre au plus près les émotions de Juillet, jeune fille née moins d’un an après sa sœur, Septembre, et qui s’est toujours soumise aux caprices et à la protection perverse de son aînée.

Dans une maison retirée de la campagne anglaise, Juillet subit les conséquences d’un drame récent dont elle a été l’épicentre, qui déstabilise sa mère, devenue fantomatique, et qui remet en jeu ses relations avec sa sœur, son double écrasant et fascinant dont elle devrait se libérer. La tension est d’autant plus forte que la maison où se situe le récit est pleine de souvenirs, notamment du père des jeunes filles, et semble vivre sa propre vie, entre phénomènes étranges et sensations étouffantes.

Une seule réserve : le coup de théâtre qui fait rebondir l’intrigue et la rend encore plus riche ne paraît pas vraiment crédible, compte tenu de ce qui le précède. Mais cela ne doit pas vous détourner de ce roman subtil et travaillé, où toutes les émotions sont à fleur de peau. Une superbe évocation des rapports d’emprise qui peuvent se déployer entre deux sœurs, pour peu que l’amour se conjugue avec la fragilité.

Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Laetitia Devaux.

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Kérozène

Adeline Dieudonné, Kérozène, L’Iconoclaste, 2021

— Par François Lechat

Difficile de ne pas comparer le deuxième roman d’Adeline Dieudonné à son premier, La vraie vie, succès éclatant qui l’avait révélée : même éditeur, même format, même type de couverture. Mais avec une différence de taille. La vraie vie composait un récit linéaire, empreint d’humour sombre mais aussi de tension, dans lequel une atmosphère épaisse dominait d’un bout à l’autre et qui nous menait à un final pathétique. Kérozène, lui, est presque un recueil de nouvelles, articulant une quinzaine de personnages (dont un cadavre et un cheval…) autour d’une station d’essence qui les voit se croiser accidentellement, mais qui ne suffit pas à nouer des liens profonds entre eux. Adeline Dieudonné nous propose plutôt une série de mini-récits, remarquablement croqués, assez déjantés pour la plupart, très contemporains et traités d’une plume acide et enlevée. C’est toujours plaisant, et parfois remarquable. Mais nettement moins ambitieux et marquant que son premier roman, à mon humble avis.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; et retrouvez nos critiques d’Adeline Dieudonné à la page D du classement par auteurs.

Séquences mortelles

Michael Connelly, Séquences mortelles, Calmann-Lévy, 2021

— Par François Lechat

Dans une traduction parfois un rien maladroite, le dernier Connelly répond parfaitement aux attentes : un thriller efficace, prenant, sans mauvaise graisse, basé sur une documentation solide et qui développe une intrigue de plus en plus complexe. Avec un peu de psychologie, un journaliste courageux, des personnages féminins solides et de saines valeurs, aussi. Ce n’est pas de la grande littérature, mais c’est un parfait divertissement. Qui donne à réfléchir sur le rôle de la presse et sur le traitement des données personnelles en matière d’ADN, dont on peut faire des usages effrayants.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; pour nos autres critiques de M. Connelly voir à la page C du classement par auteur.

À la piscine avec Norbert

Véronique Pittolo, À la piscine avec Norbert, Seuil, 2021

— Une brève de François Lechat

Pas de suspense ni de récit, dans ce court roman dialogué. Mais des évocations crues et féministes autour du sexe, et des libres propos politiques (de gauche) sur le monde comme il va. Un moment de détente pour les bobos.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Ce lien entre nous

David Joy, Ce lien entre nous, Sonatine,2020

— Par François Lechat

Les histoires de vengeance sont terribles, car on s’identifie à tous les personnages. Au justicier vengeur qui, même s’il est cruel et redoutable, comme ici, nous touche par sa souffrance, par ce qu’il a perdu. Et à ceux dont il se venge, qui ne sont pas forcément coupables de ce qu’il leur reproche, et dont on ne veut pas qu’ils deviennent des victimes à leur tour. A cette trame classique s’ajoute le fait, en l’occurrence, que le justicier n’est pas seulement une brute effrayante : il est aussi sensible, grand lecteur de la Bible, et plein de finesse. Il comprend que nous sommes tous pareils, dépendants d’une personne sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, rendus à la fois forts et fragiles par ce lien entre nous et l’être aimé. Notre justicier osera-t-il les trancher, tous ces liens, pour assouvir sa vengeance, pour compenser sa propre perte ? C’est la question posée par David Joy dans ce roman au ton prophétique, situé dans les Appalaches, et qui pourrait donner lieu à un formidable film hollywoodien.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Fabrice Pointeau.

Liens : chez l’éditeur.

Le monde du vivant

Florent Marchet, Le monde du vivant, Stock, 2020

— Par François Lechat

Comme le dit le titre, c’est bien du vivant qu’il est question, c’est-à-dire de la terre, de la manière de la cultiver, de la préserver ou de la saccager. Et il est question aussi de ceux qui en vivent, qui voudraient en vivre, ou qui détestent le fait d’en dépendre, de devoir se plier à ses exigences.

Il y a là Jérôme, un ingénieur devenu agriculteur, qui s’est lancé dans le bio et qui râle sur presque tout le monde, car dans le coin de province où il s’est installé le bio reste un procédé marginal. Il y a sa femme, Marion, qui tente d’arrondir les angles et de tenir la famille et l’exploitation debout. Il y a leur fille, Solène, qui va bientôt entrer au lycée, qui n’en peut plus des humeurs de son père et qui s’intéresse davantage aux garçons qu’aux prochaines récoltes. Et il y aura encore un personnage important, qui va ringardiser Jérôme en se montrant plus radical que lui, au risque de manquer de réalisme.

Comment rester fidèle à ses valeurs quand il faut gagner sa vie, aussi ? Comment concilier une famille, un couple, un métier, l’avenir de la planète, l’appel de la liberté et le besoin de sécurité ? Comment ne pas verser dans la violence quand le soleil cogne, que le bruit continu des engins agricoles est insupportable, que les autres sont trop provocants, ou menaçants ? Laurent Marchet évoque ces questions, et bien d’autres, de manière âpre et directe, vivante et réaliste. Un œil sur la singularité de ses personnages, qui sont bien campés, un autre sur ses portraits de groupe et d’époque, toujours très justes. Il en ressort un livre prenant, assez secouant, pas vraiment optimiste. Le monde du vivant souffre.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Marilou est partout

Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020

— Par François Lechat

Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.

Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »

Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.

Catégorie : Littérature anglophone (États-Unis). Traduction : Héloïse Esquié.

Liens : chez l’éditeur ; l’article de L’Obs.

La proie

Deon Meyer, La proie, Gallimard, 2020

— Par François Lechat

Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.

La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.

J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.

Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.

Liens : chez l’éditeur.

On ne touche pas

Ketty Rouf, On ne touche pas, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Pour un moment de détente, de rêverie ou d’encanaillement, n’hésitez pas à lire On ne touche pas. L’héroïne est professeure de philosophie dans un lycée de banlieue, et se désespère devant l’inculture de certains élèves et les absurdités de l’Education nationale. Mais voilà qu’elle s’inscrit à un cours d’effeuillage, puis devient danseuse dans une boîte de strip-tease. Je ne vous dirai pas si elle franchit la ligne rouge, mais elle prend en tout cas une revanche en se découvrant belle et désirable, elle qui traîne depuis toujours des kilos en trop. Le pouvoir qu’elle exerce sur les hommes la fascine, même si on peut se demander ce que les féministes pensent de cette ode au pouvoir sexuel des femmes. C’est en tout cas prestement écrit, avec quelques maladresses mais de beaux personnages, surtout féminins, et une fin tout en émotion. Un détail : Ketty Rouf, dont c’est le premier roman, a été prof de philo et est passionnée de danse, ce qui se sent à la lecture.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

La Géante

Laurence Vilaine, La Géante, Zulma, 2020

— Par François Lechat

Si vous êtes fan de Giono, vous aimerez ce court roman dans lequel la nature est omniprésente et qui voit une âme simple et robuste découvrir l’amour par procuration. Née dans des circonstances difficiles, coincée au pied d’une montagne qu’elle a baptisée « La Géante » et qui l’impressionne, Noëlle s’immisce dans une correspondance amoureuse qui lui fait découvrir, à bas bruit, ce qu’elle ne connaîtra jamais, les émois du cœur et du désir. Laurence Vilaine conte cette histoire simple à l’aide d’une structure et d’une phrastique sophistiquées, travaillées de manière à donner un sentiment d’éternité, comme dans cette phrase prise au hasard : « Ses lettres étaient un fil de soie qu’elle tendait dans leur ciel trop grand, qui arrivaient une fois par semaine, parfois deux et jusqu’à trois. »

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Les évasions particulières

Véronique Olmi, Les évasions particulières, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

Si vous vous demandez ce que les femmes apportent de spécifique à la littérature, lisez Les évasions particulières, et vous comprendrez.

Le thème de ce roman est classique, presque banal en France : la chronique d’un groupe de personnages sur une décennie, celle qui a conduit à l’élection de François Mitterrand en 1981 et qui a définitivement fait entrer la France dans son époque, notamment en matière de libération de la femme. Mais là où un romancier masculin aurait mis l’accent sur les engagements politiques, les luttes de pouvoir et le choc des ambitions, Véronique Olmi aborde l’émancipation sous l’angle des relations familiales, du corps, de la maternité (voulue, subie ou évitée), des mystères du monde des adultes, des détails qui font les rapports de classe et de genre. Elle évoque aussi les grands événements collectifs, mais ce n’est pas là qu’elle est à son meilleur. Ce qui frappe, ici, est l’intelligence aiguë des déchirements intérieurs, des conflits de principes, de la difficulté à se défaire des valeurs traditionnelles dans lesquelles on a été élevé. Ce n’est pas, là non plus, un thème original, mais Véronique Olmi en tire des notations incarnées, subtiles, qui frappent toujours par leur réalisme. Son talent est de tout déplier, même le confus ou l’indicible, et de le rendre surprenant pour ses personnages comme pour le lecteur, qui vont de découverte en découverte (une mention particulière, à cet égard, pour les scènes de sexe auxquelles doit se prêter une des héroïnes, lancée dans une carrière d’actrice au moment même où elle s’est engagée dans une liaison). J’ajoute que tout ceci est servi par une langue concise, directe, sans détours, et par des dialogues au cordeau : ce roman foisonne de vie et d’émotion.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Frink et Freud

Lionel Richerand et Pierre Péju, Frink et Freud. Le patient américain, Casterman, 2020

— Par François Lechat

Pierre Péju avait déjà publié un roman, L’oeil de la nuit, consacré à la vie tragique d’Horace Frink, le premier psychiatre sur lequel Freud a tenté de s’appuyer pour répandre la psychanalyse aux États-Unis. Parallèlement au roman, Péju a écrit le scénario et les dialogues d’une BD sur le même sujet, qui paraît le 27 janvier, dessinée par Lionel Richerand. Cela pourrait passer pour un gadget, une sorte de « Frink pour les nuls », mais cet album de plus de 200 pages, dont une dizaine de notices scientifiques, n’est pas un succédané. Il reprend les thèmes majeurs du livre et met en relief la personnalité autoritaire et tourmentée de Freud, qui tranche avec la fragilité de Frink. On n’évite évidemment pas, ici, quelques dialogues didactiques auxquels l’image n’apporte pas grand-chose, mais l’ensemble est bien d’ordre graphique, et assez majestueux. Le dessin, résolument expressionniste à la manière allemande et jouant sur toute la palette des gris, ne cherche pas la beauté mais donne un relief saisissant aux émotions et aux états d’âme, tandis que les dialogues sont plus brefs et percutants que dans le roman. Une œuvre à part entière, et une prise de risque pleinement réussie de la part de Péju.

Catégorie : Extras.

Liens : la BD chez l’éditeur ; L’oeil de la nuit par François Lechat.

Elle a menti pour les ailes

Francesca Serra, Elle a menti pour les ailes, Anne Carrière, 2020

— Par François Lechat

Ce roman n’est pas le premier à dresser le portrait d’une génération, celle des jeunes nés avec un smartphone dans la main. Mais c’est de loin le meilleur que j’aie lu sur ce thème, sans doute parce que l’auteure va jusqu’au bout de son propos. En 500 pages bien tassées, dont quelques-unes, brillantes, tiennent de l’essai plutôt que du récit, elle brosse un tableau saisissant de nos adolescents sous emprise, et des dangers qu’ils courent à force de vivre sous le regard perpétuel des réseaux sociaux. Il n’y a, pour autant, pas de moralisme dans son propos, qui fait preuve au contraire d’une formidable empathie : il s’agit de comprendre et de faire comprendre. Et de nous tenir en haleine, aussi, grâce à un entrelacement temporel des chapitres qui, pour une fois, accentue la dramatisation au lieu de la diluer. Ce que l’on entame comme un document prend l’allure d’un suspense difficile à lâcher.

Le livre peut surprendre au début, car il mêle quelques termes savants avec le jargon du Net et l’écriture si particulière des jeunes sur les réseaux. Et il déroute, dans le meilleur sens du terme, en confrontant subitement son héroïne à ce qu’elle n’a jamais connu à force de  vivre par écrans interposés, un certain sens du corps, de la mort et de la nature. Avec une liberté qu’on lui souhaite de conserver dans ses prochains romans (celui-ci est son premier), Francesca Serra se paie le luxe d’une fin ouverte parce qu’elle a dit ce qu’elle voulait dire, et qui mérite d’être médité.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Sous le parapluie d’Adélaïde

Romain Puértolas, Sous le parapluie d’Adélaïde, Albin Michel, 2020

— Par François Lechat

J’avais raté, à l’époque, le fameux Voyage du fakir coincé dans une armoire Ikea. J’ai donc voulu me rattraper avec ce roman au titre malicieux, qui offre incontestablement le suspense et la distraction que l’on attend de l’auteur. Un ton direct, une belle mise en place, des pages très réussies (jolie scène érotique dans un bain) et, très vite, l’envie impérieuse de connaître le dénouement, qui réservera un authentique coup de théâtre : c’est globalement très habile.

Mais un peu irritant, aussi. En raison de faiblesses de style assez étonnantes à ce niveau. En raison d’anachronismes plutôt grossiers, qui trahissent l’absence d’un relecteur sérieux. Et puis, surtout, parce que plusieurs moments-clés sont irréalistes, et donnent au lecteur l’impression qu’on le prend pour un débutant. C’est dommage : avec cette intrigue savoureuse et ces personnages attachants, Puértolas aurait pu faire un sans-faute.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; notre critique de Tout un été sans Facebook, du même auteur.

Ce qui plaisait à Blanche

Jean-Paul Enthoven, Ce qui plaisait à Blanche, Grasset, 2020

— Par François Lechat

De Jean-Paul Enthoven j’avais beaucoup aimé Aurore, élégant roman proustien paru il y a une vingtaine d’années. La critique étant flatteuse, j’étais curieux de découvrir Ce qui plaisait à Blanche, et ce fut une surprise paradoxale.

On écrit donc encore ce genre de livre aujourd’hui, après la vague #MeToo ? Je veux dire : un roman stylé, dans lequel un personnage secondaire prétend publier à titre posthume un manuscrit qui lui a été confié par l’auteur, et qui raconte une éternelle histoire de séduction entre une femme fatale et un collectionneur de conquêtes battu à son propre jeu ? Réflexion faite, je m’en réjouis : tant mieux si la littérature ne se laisse pas impressionner par les mouvements d’idées, et ne renonce pas à ses formes consacrées parce qu’elles seraient passées de mode. Mais tout de même, cela surprend un peu de retrouver des personnages si rebattus, évidemment riches et beaux, distanciés et secrètement désespérés, éloquents et cultivés, et qui passent de palaces en soirées fines, d’ailleurs évoquées avec beaucoup de pudeur. C’est impeccable, plutôt prenant, mais curieusement hors-sol.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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