Contrairement aux apparences, elle n’est pas vraiment affamée de sexe, la narratrice afro-américaine de ce premier roman qui a secoué les États-Unis. Elle est surtout jeune, à la limite de la pauvreté, et enragée de devoir se battre pour conquérir sa place dans la société alors que d’autres, mieux nés et à la peau plus claire, lui passent systématiquement devant. Alors quand elle rencontre, non plus un de ses collègues amateurs de coups d’un soir mais un Blanc installé et plus âgé, elle s’attache et s’accroche. Même lorsqu’il lui propose, non pas un banal adultère, mais de venir s’installer avec sa femme et sa fille dans leur maison. Commence alors un étrange ballet, d’autant plus étrange que la fille préadolescente est Noire et adoptée. La complicité entre les dominés (les femmes, les Noirs, les précaires) va-t-elle l’emporter, ou les rapports de race, de classe et de genre sont-ils trop complexes et viciés pour ménager une issue aussi heureuse ? C’est un des enjeux de ce roman pas banal, à la fois subtil et rugueux, et dont l’héroïne, folle de peinture, se fie à ses pinceaux pour comprendre ce qui lui arrive.
Mbarek Ould Beyrouk, Le silence des horizons, Elyzad, 2021
— Par Anne-Marie Debarbieux
Le ton est donné dès les premières lignes : « Il faut, dit le narrateur qui entame un long soliloque, que demain revienne et les couleurs du jour et le soleil sur les joues des filles (…). Je veux scruter la brillance des étoiles pour y lire les joies qui m’attendent. » Nadir quitte la ville où il a toutes ses attaches pour rejoindre Sidi, l’ami accueillant et discret qui, à travers le Sahara, guide un groupe de touristes vers les villes historiques du Nord de la Mauritanie, comme Atar ou Chiaguetti qui ne semblent plus sortir de leur torpeur que pour enchanter quelques visiteurs occasionnels. Le jeune homme, en quête de refuge, vit auprès du groupe mais s’en tient à l’écart, seul dans ses pensées et ses tourments. « Je n’aime pas les villes d’histoire, j’ai trop de mal avec mon présent » (p. 75). Il est manifestement accablé par une histoire personnelle, une culpabilité douloureuse qui a suscité ce qui ressemble bien plus à une fuite qu’à un simple besoin d’évasion ou de méditation. Il ne se déride que pour raconter le soir aux enfants des contes qu’il invente et où il est question de djinns qui ont obturé le cœur des terriens.
Le jeune homme, dont on devine la sensibilité à fleur de peau, poursuit aussi une autre quête, celle d’approcher la personnalité de son père, un homme aux multiples facettes et que la justice a lourdement condamné. Hanté par l’histoire familiale, il cherche à comprendre et à se comprendre. « (…) il faut d’abord que je m’appartienne », dit-il dès les premières pages.
Le lecteur se laisse envoûter par l’écriture de Beyrouk, une écriture lyrique et poétique qui apparaît à la fois dans les splendides descriptions du désert et dans les méditations et questionnements du héros.
Ce livre très prenant, porté par une écriture remarquable, raconte donc une introspection et un cheminement dont on se gardera bien de dévoiler l’issue, très bien ménagée, en évoquant à la fois une région envoûtante et un homme à la recherche de lui-même.
Catégorie : Littérature francophone (Mauritanie).
Liens : Le site de l’éditeur étant toujours en maintenance, je vous laisse vous diriger vers votre libraire préféré.
Sally Rooney, Conversations entre amis, “Points”, 2021
— Par François Lechat
On parle beaucoup, dans ce roman très contemporain qui met aux prises quatre personnages des milieux artistiques de Dublin : deux anciennes amantes et un couple hétéro pas totalement accordé, ce qui ouvre beaucoup de possibilités amoureuses et de questionnements existentiels. Sally Rooney a choisi d’en suivre le fil sur le mode de la légèreté, au risque, pendant un certain temps, de donner une impression de déjà vu, même si ses personnages sont attachants et bien campés. L’intrigue accroche tout du long, mais prend vraiment son envol dans le dernier tiers, quand la narratrice (une des deux anciennes amantes) commence à être en butte à des problèmes qui s’emboîtent et menacent de la faire sombrer, la rendant peu à peu pathétique et extrêmement touchante. C’est une réussite, de ce point de vue, car le lecteur est pris à un jeu que rien ne laissait présager et qui l’arrache à son confort.
Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux.
Ce roman anglais impeccablement traduit nous fait vivre au plus près les émotions de Juillet, jeune fille née moins d’un an après sa sœur, Septembre, et qui s’est toujours soumise aux caprices et à la protection perverse de son aînée.
Dans une maison retirée de la campagne anglaise, Juillet subit les conséquences d’un drame récent dont elle a été l’épicentre, qui déstabilise sa mère, devenue fantomatique, et qui remet en jeu ses relations avec sa sœur, son double écrasant et fascinant dont elle devrait se libérer. La tension est d’autant plus forte que la maison où se situe le récit est pleine de souvenirs, notamment du père des jeunes filles, et semble vivre sa propre vie, entre phénomènes étranges et sensations étouffantes.
Une seule réserve : le coup de théâtre qui fait rebondir l’intrigue et la rend encore plus riche ne paraît pas vraiment crédible, compte tenu de ce qui le précède. Mais cela ne doit pas vous détourner de ce roman subtil et travaillé, où toutes les émotions sont à fleur de peau. Une superbe évocation des rapports d’emprise qui peuvent se déployer entre deux sœurs, pour peu que l’amour se conjugue avec la fragilité.
Les histoires de vengeance sont terribles, car on s’identifie à tous les personnages. Au justicier vengeur qui, même s’il est cruel et redoutable, comme ici, nous touche par sa souffrance, par ce qu’il a perdu. Et à ceux dont il se venge, qui ne sont pas forcément coupables de ce qu’il leur reproche, et dont on ne veut pas qu’ils deviennent des victimes à leur tour. A cette trame classique s’ajoute le fait, en l’occurrence, que le justicier n’est pas seulement une brute effrayante : il est aussi sensible, grand lecteur de la Bible, et plein de finesse. Il comprend que nous sommes tous pareils, dépendants d’une personne sans laquelle nous ne pourrions pas vivre, rendus à la fois forts et fragiles par ce lien entre nous et l’être aimé. Notre justicier osera-t-il les trancher, tous ces liens, pour assouvir sa vengeance, pour compenser sa propre perte ? C’est la question posée par David Joy dans ce roman au ton prophétique, situé dans les Appalaches, et qui pourrait donner lieu à un formidable film hollywoodien.
Sarah Elaine Smith, Marilou est partout, Sonatine, 2020
— Par François Lechat
Très remarqué aux États-Unis à sa sortie, ainsi que par L’Obs lors de sa parution française, ce premier roman traite d’une question radicale : vaut-il mieux rêver sa vie et sombrer dans le mensonge, voire côtoyer la folie, que d’affronter le manque d’un être cher ? C’est ce que tente l’héroïne, Cindy, une adolescente sans père et dont la mère est fantomatique, qui va croiser la vie d’une mère de famille dont la fille a disparu.
Présenté ainsi, on peut craindre un drame misérabiliste. Sauf que cette histoire est racontée à fleur de peau, par une jeune fille aux antennes ultrasensibles, qui capte le monde qui l’entoure sur un mode empathique et poétique. Affublée de frères à peine plus âgés qu’elle, perdue dans un coin rural de Pennsylvanie qui encourage à la rêverie faute de proposer un avenir tangible, Cindy va s’accrocher à son issue de secours tout en analysant ce qui lui arrive avec une fraîcheur et une acuité rares, fort bien rendues par la traductrice. Ainsi, au hasard, cette phrase typique de ce fort beau roman : « J’adorais l’oreiller vide à l’intérieur de ma cervelle quand j’écoutais les disques de jazz de Bernadette, j’adorais que mes petits seins ne soient qu’une poignée de porridge. »
Laissez-vous tenter, les éditions Sonatine se sont fait une spécialité de traduire les meilleurs romans américains contemporains – je vous en présenterai un autre bientôt.
Deon Meyer est un Sud-Africain blanc qui se désespère de ce que devient son pays dans l’après-Mandela. Il en stigmatise les dérives au travers de polars secs et dénués de moralisme : c’est le récit qui suggère et fait réfléchir.
La proie entremêle deux intrigues, l’une qui débute à Bordeaux, l’autre au Cap. Elles ont évidemment un lien, mais qui se noue lentement, puis qui se resserre dans une alternance plus rapide jusqu’à un final haletant et… majestueusement elliptique, quoique l’on comprenne tout. Manifestement, l’auteur fait confiance à son lecteur.
J’ai préféré l’intrigue, plus complexe et dépaysante, qui se déroule au Cap, mais celle qui débute en France est prenante aussi. La première nous offre toute une brochette de personnages et, en creux, un portrait de l’Afrique du Sud ; la seconde tient plutôt du thriller axé sur la survie. L’ensemble est d’une haute tenue, psychologiquement très fin, tout en restant sobre. J’ai lu des polars plus sophistiqués quant au mystère à résoudre, mais celui-ci est solide, et apporte des touches bienvenues de politique et d’humanité.
Catégorie : Policiers et thrillers (Afrique du Sud). Traduction de l’afrikaans : Georges Lory.
Ce roman belge, francophone et flamand à la fois, très écrit, est exceptionnel. Imprégné d’une culture forte, vraie, terre-à-terre, il semble inspiré de faits divers : c’est dans une ambiance provinciale assez glauque qu’une femme disparaît et qu’un homme qui l’aime la recherche. Il enquête là où il faut, dans la fange, ce lieutenant qui n’est pas flic, assisté d’un savoureux personnage, Tchip, qui pour s’exprimer traduit littéralement en français les expressions flamandes qui lui viennent à l’esprit et que le narrateur donne alors dans les deux langues — sans en faire trop, sans oppresser le lecteur. Une langue à la belge, donc, pour le moins imagée. Voilà une culture qui s’assume, qui ne se lisse pas pour plaire à tout le monde ; un style original qui n’est pas là pour le m’as-tu-vu mais parce que c’est comme ça qu’on pense. Et les principaux personnages, sous la fêlure ou la misère, ont des ressources ou des qualités qui rendent le roman sensible, intéressant et mystérieux. Et étonnamment poétique dans un contexte moche, noir.
Comme un bourdonnement, le bavardage incessant de Tchip, des mots enroués par l’alcool et la fatigue qui se répandent sans tarir. Frank Doornen vacille, la voix lui vient de très loin et lui arrive à un endroit où il est très seul. Comme le bruit de la mer dans un coquillage. (p. 157)
Loin de n’être qu’un livre belge pour Belges, ce roman très contemporain traverse en outre des problèmes et préoccupations d’aujourd’hui : l’informatique et la vie privée, la question des déchets, l’extrême droite…
Après l’amie qui me l’a prêté avec cet air de très bien savoir pourquoi elle le faisait (merci Françoise !), à mon tour je vous invite à découvrir ce suspense, à suivre crises, inattendus et rebondissements — multiples, jusqu’à la toute fin de l’histoire. Découvrez l’univers puissant de cette auteure — toute jeune et fraîche, sans relation apparente avec les milieux durs dans lesquels ses personnages trébuchent.
Edna O’Brien, riche d’une carrière littéraire couronnée par plusieurs prix, aurait pu s’en tenir là à l’aube de ses 90 ans. Que nenni ! Elle repart en campagne, cette fois pour nous narrer sous forme semi-romancée le calvaire des lycéennes nigérianes enlevées, battues, violées, engrossées par les djihadistes de Boko Haram. La « voix » adoptée est celle de Maryam, une des victimes qui raconte son chemin de croix sur le mode du monologue, à la 1e personne. Curieux paradoxe quand on sait que Maryam est une pauvre gamine noire de onze ans et l’auteure – du moins avant que l’âge ne passe par là – une flamboyante Irlandaise rousse, nonagénaire ou presque à la sortie de ce livre. A priori, rien ne relie l’une à l’autre.
Et pourtant, ça marche. On y croit et c’est bien Maryam qu’on entend d’un bout à l’autre du récit. Passons sur les longues séquences de viols, parfois accompagnés de mutilations et de meurtres : elles sont horribles, décrites à la fois avec une précision chirurgicale et un incroyable détachement de la narratrice ; mais elles sont nécessaires pour nous remettre en mémoire ce que peut être la barbarie quand l’être humain, sûr de l’impunité, perd le contrôle de ses pulsions.
Cependant, ce n’est pas l’essentiel du propos, comme le titre pouvait déjà nous le laisser entendre. L’essentiel commence quand Maryam parvient à échapper à ses bourreaux et s’enfuit dans la forêt en emmenant le bébé que lui a fait un de ses tortionnaires. On assiste alors à la lutte acharnée que mène la jeune fille pour sauver sa vie et celle de l’enfant et retrouver les siens. Elle déchantera vite, d’ailleurs. Mais qu’à cela ne tienne : elle continue, féministe sans le savoir, décidée à prouver que, même et surtout dans des circonstances extrêmes, les femmes ont des ressources insoupçonnées et que, quel que soit le contexte, la liberté est toujours à conquérir.
Girl est un livre violent mais un beau livre, dont l’auteure mérite le respect et l’héroïne l’admiration, à moins que ce ne soit le contraire. Et sa dureté n’exclut pas définitivement l’espoir ni même le bonheur, comme en témoignent les dernières pages.
Catégorie : Littérature anglophone (Irlande). Traduction : Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat.
Kate Atkinson, Trois petits tours et puis reviennent, Jean-Claude Lattès, 2020
— Par Catherine Chahnazarian
Des filles se font piéger sur internet et viennent alimenter un réseau de prostitution dans le Yorkshire : c’est ce que nous apprend le tout début du roman. Kate Atkinson nous invite alors dans la tête de toute une série de personnages. Bien sûr, l’action va se densifier, et ce que le lecteur sait des personnages – qui paraissait banal, relever du quotidien ou être sans conséquence – donnera aux événements leur dimension dramatique. Cela et le fait qu’enquêteurs, victimes, coupables et innocents sont traités de la même façon par l’auteure, petit geste par petit geste, pensée par pensée. Cette manière de croquer les êtres et de faire avancer l’action ne facilite pas la tâche du lecteur qui s’attendrait à trembler pour les victimes, supporter les bons, fustiger les méchants. Kate Atkinson montre ainsi à quel point certains types de banditisme imprègnent la société, pourraient nous être visibles si nous regardions mieux ; et elle place le lecteur face à son éthique.
Je reste admirative du talent de cette auteure, qui est toute en finesse, savante sans arrogance, d’un humour délicat (notamment quand elle fait parler la conscience de ses personnages ou les personnages qui hantent leur conscience), habile à entremêler des intrigues et à distribuer entre plusieurs mains les fils à tirer pour les démêler. Ici, cependant, le travail n’est pas tout à fait abouti (Mon dieu, c’est moi qui dis ça d’un Kate Atkinson ? m’exclamerais-je si je voulais l’imiter). Il semble qu’il y manque une couche qui aurait permis de mieux résoudre une affaire passée, d’éviter une fausse piste surfaite et des explications faciles. Cette critique étant faite, Trois petits tours et puis reviennent est à lire pour le voyage dans des paysages rudes et une ambiance morose, pour rencontrer Brodie, Crystal et Harry, et parce que nombre de relations bien pensées, de mystères et d’inattendus forment un récit attachant, inquiétant et intriguant qui reste d’un haut niveau.
Catégorie : Littérature anglophone (Grande-Bretagne). Traduction : Sophie Aslanides.
Liens : chez l’éditeur. Nos autres critiques de Kate Atkinson sont accessibles depuis le classement alphabétique par auteur.
J’ai découvert cet éditeur hors norme grâce à Karoo, que je vous ai aussitôt présenté comme un chef-d’œuvre méconnu. Je ne connaissais ni le titre, ni l’éditeur. Ce qui m’a fait craquer est la jaquette, fascinante comme toutes celles de la collection des « Grands Animaux », avec leur brillance, leurs dessins géométriques ou répétés, leurs effets de lumière. Celle de Watership Down, une merveilleuse histoire de lapins errants (sans doute le titre le plus accessible de la collection), réussit l’exploit d’être, selon la luminosité et l’angle sous lequel vous regardez le livre, vert mat ou vert brillant, ou gris sombre, ou uniformément ivoire. Avant même que je la découvre en page de garde, j’avais suivi la consigne de Monsieur Toussaint Louverture : « La jaquette de ce livre a été pensée comme un habit de lumière, tout de beauté et de fragilité, nous vous encourageons à la retirer le temps de savourer l’histoire. »
Vous vous dites peut-être que c’est prétentieux. Mais si vous regardez bien, c’est l’humour qui vous frappera dans chaque titre des « Grands Animaux », « Une collection qui rassure Monsieur Toussaint Louverture » comme il le rappelle en dernière page de ses romans. Au dos de la jaquette, la même formule rituelle, dans laquelle seule l’épithète varie : « Une époustouflante/brutale/flamboyante/aventureuse publication de Monsieur Toussaint Louverture. » Juste à côté, au-dessus du code-barre, un prix qui défie toute concurrence (15,50 € pour le prochain titre qui m’attend, La maison dans laquelle, et qui dépasse les 1 000 pages), assorti d’un « MERCI » que je n’ai jamais trouvé ailleurs. Et, en page de garde ou dans le colophon, des clins d’œil dont on ne se lasse pas. Par exemple le fait de donner les proportions de l’ouvrage, accompagnées d’un commentaire engagé : « C’est un bloc brûlant de vie et de rage », à propos d’Un jardin de sable. Ou la présentation de l’œuvre, qui n’hésite pas à prendre le candidat acheteur à rebrousse-poil : « Ne vous laissez pas décourager, prenez le temps, remettez à plus tard si besoin, mais n’abandonnez pas, c’est l’un des plus grands livres qu’il nous ait été donné de lire », à propos de Et quelquefois j’ai comme une grande idée. Ou une vantardise, comme la mise en avant des 53 millions d’exemplaires atteints par Watership Down de par le monde, aussitôt adoucie par une remarque désabusée : « ce qui, en vérité, n’a absolument aucun sens pour des lapins ».
Si Monsieur Toussaint Louverture prend tant de soin à présenter ses « Grands Animaux », c’est qu’il connaît l’exigence des titres publiés dans cette collection, tous d’origine étrangère, tous soigneusement corrigés ou retraduits, tous remarqués au moment de leur sortie, tous adressés à un public cultivé. Cela ne s’offre pas comme du Guillaume Musso ou de l’Amélie Nothomb.
Mais il a aussi lancé, outre des romans isolés, une collection alternative, « Monsieur Toussaint Laventure », dans laquelle il vient de publier une nouvelle traduction d’Anne de Green Gables, roman canadien délicieusement suranné, adapté sous forme de série sur Netflix. Avec, une fois encore, un soin maniaque apporté à la présentation : papier velouté, gardes d’un magnifique brun doré, reliure cartonnée cousue au fil, recouverte de papier nacré « imprimé en quatre encres spécifiques pour refléter les nuances du couchant ».
Je le répète : osez une publication de Monsieur Toussaint Louverture.
Les livres dont il est question dans cet article peuvent être commandés chez un libraire.
Lucy Maud Montgomery, Anne de Green Gables, Monsieur Toussaint Louverture, 2020
— Par François Lechat
J’ignorais l’existence de ce roman et de son auteure, la plus lue au monde parmi les canadiennes, paraît-il. Il faut dire qu’il date de 1908, ce dont on s’aperçoit rapidement à la lecture : malgré une nouvelle traduction cela reste délicieusement suranné, et écrit dans un style fleuri auquel on ne se risquerait plus.
L’héroïne est attachante, avec ses cheveux roux, ses torrents de paroles, ses gaffes et son imagination sans limites. Si on ne peut pas dire que le suspense règne, c’est charmant, dans le genre champêtre, et c’est l’occasion d’un formidable retour à une époque et une région lointaines. Un début de siècle où la vie était rythmée par les saisons, où les jeunes filles rougissaient, s’émouvaient ou pleuraient à la moindre occasion, où la bienséance et la religion commandaient de ne rien faire d’inconvenant, comme lire trop de romans ou se montrer impolie avec une voisine. Quant aux lieux, le village d’Avonlea sur l’Ile-du-Prince-Edouard, à l’est de Québec, ils existent vraiment, et se visitent sous la forme d’un village reconstitué à la gloire de Green Gables. C’est dire si l’auteure a marqué les esprits avec les tribulations d’Anne, petite orpheline recueillie par deux fermiers corsetés par les règles sociales mais pleins de bonté, qu’Anne parviendra à séduire comme elle plaira, peu à peu, à tout le village malgré sa maigreur et sa drôle de dégaine.
Une surprenante publication de Monsieur Toussaint Louverture, dans un genre très différent de sa collection des « Grands Animaux ».
Liens : ce roman chez l’éditeur ; et retrouvez ici l’hommage à Monsieur Toussaint Louverture et les liens vers les autres articles de François Lechat sur des livres publiés par cet éditeur. Il y en aura peut-être encore d’autres, mais ça fait déjà une bonne petite collection d’excellents livres à découvrir.
Sollicitée parmi d’autres auteurs pour marquer le 400ème anniversaire de la mort de Shakespeare par la réécriture de l’une de ses pièces, Tracy Chevalier accepta avec enthousiasme ce défi en choisissant de transposer Othello. Le Nouveau se présente donc comme une adaptation de la tragédie dont elle respecte l’unité de temps (une journée, découpée en cinq moments), l’unité de lieu (une école primaire des environs de Washington), l’unité d’action (la première journée d’un nouveau en CM2).
Le nouveau, c’est Ossei, dit O, fils d’un diplomate ghanéen, habitué aux fréquents changements d’école, à l’accueil réservé voire hostile qui salue l’arrivée d’un enfant noir, contraint de toujours rester sur ses gardes, se débrouiller seul, et ne se pas s’offusquer de comportements racistes, intentionnels ou maladroits.
Sauf que cette fois, O est accueilli avec beaucoup de gentillesse par Dee, la fille la plus appréciée de toute l’école. Soulagé et heureux, il ignore que cela va déclencher immédiatement la colère de Ian, maître incontesté et redouté de la petite communauté des CM2 et champion de la manipulation.
Jeux de ballons, cordes à sauter, refrains fredonnés dans les rondes, escalade de cages à poules, chuchotements et éclats de rire, le microcosme d’une cour de récréation ordinaire n’est pas pour autant une image du paradis. Il y règne des lois, des petits chefs, des enjeux de pouvoir, des jeux de séduction ou d’exclusion, des codes et des secrets. L’intérêt du roman est d’explorer cet univers faussement innocent en attribuant tous les rôles principaux à des enfants.
Très intéressant également, le choix d’un enfant noir dans une école où tous les autres sont de race blanche, ce qui permet au lecteur de mesurer les préjugés et ignorances qui sont le terreau du racisme ordinaire.
Une réserve cependant pour ce roman, à bien des égards intéressant, mais c’est une réserve non négligeable : on peine à croire que ces enfants n’aient que 10-11 ans. Le langage tout comme l’évolution des situations (couples qui se font et défont, baisers volés, jalousies), tout cela resserré dans l’espace temporel d’une journée de classe, évoque davantage des pré-ados de 12-14 ans (d’autant que l’action se situe vers 1970). On peut conclure que cette histoire n’est pas vraiment crédible. Sans doute, mais il s’agit d’abord d’un jeu littéraire, plutôt réussi à mon sens.
Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : David Fauquemberg.
Ken Follet, Le Crépuscule et l’Aube, Robert Laffont, 2020
Par Pierre Chahnazarian.
J’ai lu le dernier Ken Follet : Le Crépuscule et l’Aube. Ça se passe avant Les Piliers de la Terre (un des bouquins les plus importants des cent dernières années !).
C’est une grosse brique bien écrite, un page turner, mais un peu mièvre, à l’eau de rose par moments. On est très loin du chef-d’oeuvre des Piliers. Ça se lit, mais c’est destiné aux inconditionnels.
La montée en puissance d’Anna Hope en un temps très court donne le vertige. Révélée en 2016 avec Le chagrin des vivants, confirmée en 2018 avec le très réussi La salle de bal (grand prix des lectrices Elle), la voici qui nous propose déjà son troisième roman, Nos espérances. C’est dire si on l’attendait au tournant : quand tant d’auteurs suent sang et eau pendant des années pour boucler un livre, comment fait cette jeune femme pour enfiler les best-sellers pratiquement sans respirer et la qualité de ce qu’elle écrit ne risque-t-elle pas d’en souffrir ?
Disons tout de suite que si ce troisième opus, en effet, nous a semblé un peu inférieur au précédent, c’est sans doute parce qu’on en attendait trop ou, plus simplement encore, parce que le thème choisi relève davantage que les deux autres de la sphère intimiste et que sa portée est donc moins universelle.
Anna Hope nous raconte ici une sorte d’éducation sentimentale, et d’éducation tout court. Hannah, Cate et Lissa sont trois amies inséparables, elles ont 20 ans à Londres dans les années 90, pratiquent la colocation et vivent ensemble cette période si importante de leur vie où tout se décide. Leur amitié qui semble indéfectible les soutient et le monde est à elles. Dix ans plus tard, on les retrouve toutes trois insatisfaites, frustrées, envieuses de la réussite qu’elles supposent être celle des deux autres. Bref, rien ne va plus et c’est l’objet du livre de raconter pourquoi ces dix années ont débouché sur des ratages et des rancœurs et comment les trois héroïnes vont vivre les suivantes et sauver ce qui peut l’être, dût leur amitié, déjà bien écornée, en souffrir davantage.
C’est un beau sujet, et Anna Hope le traite avec beaucoup de finesse et de délicatesse. Une femme parle des femmes et elle en parle bien. Pour ma part, je regrette seulement son parti-pris du récit non linéaire (qui, reconnaissons-le, ravit certains) : chaque chapitre porte une date, un lieu et/ou le prénom d’une des trois jeunes femmes, sans souci apparent de chronologie et sans qu’on puisse comprendre la raison de ce puzzle spatio-temporel qui, à mon sens, « casse » la lecture, oblige le lecteur à de constants retours en arrière et le gêne dans le processus d’attachement aux personnages. Heureusement, ici, la force d’attraction desdits personnages est suffisante pour compenser ce handicap.