Les nus et les morts

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Marie-Hélène Moreau

Si ce n’est pas pour ce livre que Norman Mailer a remporté le prix Pulitzer (mais pour Le chant du bourreau), Les nus et les morts reste un monument de la littérature américaine, tout comme son auteur lui-même, qui reçut, entre autres, le National Book Award pour l’ensemble de son œuvre.

Considéré comme l’un des meilleurs romans sur la Seconde Guerre mondiale, Les nus et les morts suit un groupe de soldats en poste sur une petite île du Pacifique tenue par les Japonais. Récit étourdissant de plus de sept cent pages, il alterne le quotidien d’une base militaire perdue dans la jungle, les scènes de guerre mais aussi, en flash-back éclairants, la vie civile des différents protagonistes. Ces trois éléments forment un tout indissociable qui immerge totalement le lecteur dans la folie de la guerre. C’est particulièrement frappant dans la description d’une hiérarchie militaire insensible au sort de ses hommes et uniquement préoccupée par son avancement.

Écrit alors que l’auteur n’avait que vingt-cinq ans, le livre est bluffant de maturité et de réalisme, mais il est vrai que Norman Mailer a lui-même servi dans le Pacifique. On ressent à travers ces pages la chaleur étouffante, l’ennui lié à l’attente, les bestioles qui pullulent et l’ennemi qui rôde. On ressent également la peur terrible de ces hommes envoyés à l’autre bout du monde sur une terre qu’ils ne connaissent pas et dont ils n’ont rien à faire. Et c’est réellement l’une des forces du livre de nous renvoyer ponctuellement à la vie civile de chacun des principaux personnages, simple soldat ou gradé. Difficultés économiques, travail, relations amoureuses… L’occasion pour l’auteur de brosser un tableau acide de l’Amérique de l’époque, entre lutte des classes – qui se poursuit jusque dans la guerre –, discriminations diverses – notamment l’antisémitisme dont Norman Mailer a lui-même souffert – et sexisme rampant. Raconté au plus près de ces hommes, le récit en est d’autant plus incarné.

La longueur du livre peut certes rebuter (688 pages) mais n’hésitez pas. Rien n’est en trop, et vous serez happés par cette fresque violente et terriblement humaine. Un chef-d’œuvre qui n’a pas pris une ride, ni dans son écriture, ni dans les thèmes qu’il aborde.

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Norman Mailer
Les nus et les morts

Traduction : Jean Malaquais
Éditions Albin Michel
1950

Titre original : The Naked and the Dead
Éditions Rinehart & Company
1948

Nos monuments de la littérature américaine

Par Florence Montségur

Lancer une série « Nos monuments de la littérature américaine » sur Les yeux dans les livres, c’est l’occasion de mentionner le Dictionnaire amoureux (2024) de Bruno Corty, le rédac-chef du Figaro littéraire. Je suis ambivalente à l’égard de cette collection un peu facile, enthousiasmante et parfois un peu décevante, publiée chez Plon. Mais elle a pour vertu de donner la parole à un connaisseur sur le sujet traité – en l’occurrence, la littérature américaine.

Riche et intéressant donc, mais tout à fait subjectif et forcément un peu disparate, ce Dictionnaire se lit par petites touches, au gré de l’humeur. On y découvre des auteurs et des autrices qu’on ne connaissait pas, aux côtés de célébrités dont les noms nous sont très familiers.

Parlant d’autrices, j’avoue qu’il a fallu du temps avant que me vienne à l’esprit le nom de Toni Morrison, après les Hemingway, Steinbeck et autres Auster auxquels j’ai pensé tout de suite quand Catherine m’a demandé quels étaient mes monuments de la littérature américaine. Je baisse humblement le front en demandant pardon aux femmes écrivaines que ma mémoire ou mon ignorance ainsi qu’une éducation phallocrate à la culture ont failli passer sous silence. Patricia Highsmith, Joyce Carol Oates, Kressmann Taylor…

Ah ! Kressmann Taylor ! Je vous ferai une brève sur Inconnu à cette adresse.

En attendant, cela me saute aux yeux qu’il faut avoir une pensée pour Bob Dylan, prix Nobel de littérature 2016 for having created new poetic expressions within the great American song tradition.

Bob Dylan !

Faites-vous une petite éclate :
Like a rolling stone ; Don’t Fall Apart on Me Tonight ; Things Have Changed ; Forever young

Fayard a sorti un recueil de ses chansons en version bilingue anglais/français : Lyrics 1961-2012. Excellente référence pour plonger dans l’univers littéraire de cet incomparable poète.

Liens :
– La page du Nobel Prize in Literature consacrée à Dylan
– Le discours de Dylan pour l’Académie Nobel (english version)
– La traduction française publiée chez Fayard
Lyrics 1961-2012 l’édition bilingue américain/français chez Fayard
– Le livre à feuilleter
– Le site officiel de Bob Dylan : http://www.bobdylan.com/
– Et une petite dernière pour la route : Blowin’ in the Wind avec Joan Baez

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Nos articles de la série « Nos monuments de la littérature américaine » :
Les nus et les morts ; Le livre des illusions ; Inconnu à cette adresse ; Angle d’équilibre ; De sang froid ; 84 Charing Coss Road ; De si jolis chevaux ; En un combat douteux ; Un tramway nommé Désir.

Intermezzo

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Littérature anglophone (Irlande)
Par François Lechat

J’avais zappé le troisième roman de Sally Rooney, Où es-tu, monde admirable, parce que j’avais pris un plaisir réel mais un peu mitigé aux deux premiers, Conversations entre amis et Normal People. Sally Rooney a un talent fou pour scruter les âmes et les cœurs, les élans, les doutes et les blocages de ses personnages, toujours jeunes et cultivés. Et elle fait preuve depuis le début d’un sens aigu des dialogues, ce qui rend ses livres très vivants. On pouvait cependant trouver son style un peu léger et ses personnages irritants à force d’incertitudes et d’hésitations.

Avec ce quatrième roman, Intermezzo, qui a l’honneur de paraître dans la collection « Du monde entier » chez Gallimard, l’autrice a manifestement franchi un palier. Les thèmes et les qualités sont les mêmes, qui rendent ce récit prenant et attachant. Mais il y a plus de densité et de profondeur, avec des thèmes plus graves. A travers deux frères habilement contrastés, un avocat en vogue et sûr de lui et son cadet champion d’échecs et légèrement inadapté, l’autrice voyage entre le deuil, la détresse sociale, la maladie, l’amour, le sexe, le regard des autres et la hantise de la chute. Tout est vif, sensible, parfois un rien trop explicite mais remarquablement observé. Et les personnages féminins sont à la hauteur des masculins, entre force et fragilité. C’est la vie comme elle va, saisie dans des périodes difficiles qui n’empêchent pas de chercher le bonheur.

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Sally Rooney
Intermezzo

Éditions Gallimard
2024

Bien sûr que les poissons ont froid

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Littérature francophone (Belgique)
Une brève de Florence Montségur

Un roman dans le genre stand-up : je parle de moi avec autodérision mais j’en profite pour dire des choses importantes sur la vie et peindre la société comme je la vois. Sujets (conscients) : le catfishing, le deuil, et (inconscients) l’importance de la bière et de la musique dans la vie, la flemme de travailler. Le personnage, psychologiquement baroque (entre poisson froid et maniaco-dépression), l’excellent rythme et une enquête qui réserve des surprises forment un roman qui se lit rapidement, en souriant et avec curiosité.

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Fanny Ruwet
Bien sûr que les poissons ont froid
Éditions L’Iconoclaste
2023

Sorti en « Proche ».

Le mystère de la crypte ensorcelée

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Redécouvertes (Espagne)
Par Julien Raynaud

Eduardo Mendoza écrit Le mystère de la crypte ensorcelée en 1979. Le livre est traduit en français en 1982, puis réédité en 1988, 1998 et 2014. Dans cette dernière édition (Points), la quatrième de couverture renvoie à une critique du Monde, qui évoque un humour impitoyable porté sur une société espagnole extravagante et corrompue. Pour une fois, il n’y a là aucune exagération, et la promesse est tenue.

L’histoire est rocambolesque, et à ce titre indevinable. Le héros, pris dans le tumulte, fait penser à Ignatius dans La conjuration des imbéciles (publié en 1980) : il semble victime de l’enchaînement des évènements, tout en y contribuant pour une large part. Il fait d’ailleurs lui aussi des réflexions osées et désopilantes, derrière lesquelles se cache l’auteur.

La grande affaire de ce court roman reste le style, et lire la traduction d’Anabel Herbout et Edgardo Cozarinsky ne semble rien enlever à la prouesse. Une citation pour illustrer. Quand le héros décrit sa sœur, prostituée au nez porcin, cela donne notamment : « sa maternité potentielle se voyait contrariée par une série de cavités internes qui mettaient en communication directe son utérus, sa rate et son côlon, faisant de ses fonctions organiques un imprévisible et ingouvernable méli-mélo ».

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Eduardo Mendoza
Le mystère de la crypte ensorcelée
Points
2014

Harvey

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Un petit livre que j’ai énormément apprécié.

Harvey a mal au dos. Harvey a mal partout. Il attend le docteur venu lui prodiguer un soin qui le soulagera. Il attend son procès aussi. Il ne croit pas une seconde qu’il ne sera pas blanchi. Harvey a de grands projets pour après.

Voilà un étonnant roman, si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi. La forme comme le fond peuvent en effet faire hésiter quant à sa qualification. Court récit de 105 pages, il suit le dénommé Harvey dont le lecteur reconnaîtra facilement le personnage réel.

Emma Cline, brillante nouvelle voix de la littérature américaine, nous raconte quelques heures de la vie d’Harvey de son point de vue à lui et l’exercice est pour le moins troublant. L’écriture est concise, immersive. Difficile de ne pas, malgré soi, se mettre dans la peau du personnage.

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Emma Kline
Harvey

Éditions de La Table Ronde, coll Quai Voltaire
2020

Une autre critique d’Emma Cline : The girls, par François Lechat.

Que notre joie demeure

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Littérature étrangère francophone (Québec)
Par Marie-Hélène Moreau

Il en va des livres comme des films. Lorsque les critiques sont contrastées, il est souvent intéressant d’aller y faire un tour. C’est le cas de celui-ci. Encensé par la critique (il a notamment reçu les prix Médicis et Décembre en 2023) et par une partie des lecteurs à sa sortie, le livre en a néanmoins dérouté – voire carrément agacé – beaucoup d’autres. Au-delà de la polémique autour de l’utilisation d’un “sensitivity reader”, pratique un peu trop anglo-saxonne vue d’Europe, qu’en est-il vraiment ?

Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte, a une certaine idée d’elle-même et de la beauté qu’elle apporte. Depuis des décennies, elle conçoit des bâtiments admirés dans le monde entier et côtoie tout le gratin de la société, de la politique et des médias. Ne manque à son palmarès que le projet qui lui permettra de marquer sa ville, Montréal, de son empreinte. Ce sera le complexe Webuy, siège social d’une multinationale, qu’elle veut grandiose et qui sera érigé dans un quartier excentré. Les travaux commencent et avec eux une polémique autour de l’expulsion d’un certain nombre de locataires. Plus largement, la gentrification que produit ce type de projet au détriment des plus pauvres est pointée du doigt, gentrification dont CW est l’incarnation ultime. Les manifestations et menaces qui en découlent la précipiteront dans une dépression et une large remise en question. Jusqu’à un certain point, en tout cas.        

Révélé en 2019 avec Querelle, lauréat de nombreux prix littéraires, Kévin Lambert est un jeune auteur que l’on peut qualifier de clivant. Par son style tout d’abord. Si on ne peut lui nier un certain panache dans l’écriture, on peut aussi rapidement se fatiguer de ces longues phrases proustiennes dont on perd parfois le sens. Sur le fond ensuite, car si l’on perçoit bien la critique de la toute-puissance de l’argent au détriment des plus pauvres, la suite de considérations qu’il égrène sur nombre de sujets tels que le racisme et les inégalités sociales a un petit air de catalogue dans lequel toutes les cases devraient être cochées. Tout cela manque un peu de fluidité et on peine d’ailleurs à s’attacher à des personnages qui semblent souvent désincarnés voire caricaturaux. N’en reste pas moins une vision engagée de la société qui rend la lecture du livre intéressante à défaut d’exaltante.

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Kevin Lambert
Que notre joie demeure

Éditions Le Nouvel Attila
2023

Katie

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

En cinq pages rondement menées, le prologue nous fait assister au meurtre d’un chien et au décès d’une mère de famille. L’un et l’autre accompagnés de détails qui créent une atmosphère de légèreté, pour ne pas dire de farce.

Avec un début pareil on a évidemment envie de lire la suite, aux côtés d’une héroïne attachante et au contact d’une famille assez glaçante. C’est que la Katie du titre dispose à la fois d’un redoutable don de voyance et d’un bon coup de marteau…

Troisième roman de Michael McDowell publié par Monsieur Toussaint Louverture, Katie est de la veine des Aiguilles d’or, mais avec une intrigue plus simple, moins profonde, plus jouissive. Comme l’auteur l’a expliqué lui-même, il s’est beaucoup amusé à écrire ce livre contenant ses meurtres les plus effroyables. C’est de la littérature de genre, donc, qui se repose un peu trop sur l’opposition entre les bons et les méchants et sur des coïncidences, mais qui propose un pur divertissement, sous une de ces couvertures somptueuses dont l’éditeur a le secret.

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Michael McDowell
Katie

Traduction : Jean Szlamowicz
Illustration : Pedro Oyarbide
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2024

Nos autres critiques de Michael McDowell : Blackwater ; Les Aiguilles d’or.

Petit éloge de la Belgique

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Littérature francophone (Belgique)
Par Catherine Chahnazarian

Ce petit livre vaut mieux que ce que son début peut laisser croire. Certes, il est très personnel, et Grégoire Polet commence l’évocation de « sa » Belgique en s’allongeant sur son balcon pour regarder le ciel en songeant comme le climat de son pays est humide, ce qui n’a rien de folichon. Mais ce « petit éloge » est surtout un texte libre. Polet évoque des éléments culturels et historiques qui lui viennent à l’esprit quand il est en roue libre et qu’il pense à son pays. Et il ne s’agit pas d’une simple divagation, il ne s’agit pas que d’une fantaisie. L’auteur a fait des choix : démarche, construction, ton, que l’on peut prendre pour des facilités mais dont on peut à tout le moins admirer l’originalité.

Sur un mode filmique, il se projette dans des scènes dont, documenté comme il l’est, le fond est avéré mais dont il romance le récit. Il assume de mêler sa rêverie aux scènes qui lui semblent représentatives de la vie de tel ou tel grand homme auquel il veut rendre hommage, ou aux événements marquants qui font « sa » Belgique. Il fait d’étonnants liens entre ces différentes évocations, à la fois légers voire farceurs, anachroniques et pleins de sens. Il crée ainsi des moments profonds et charmants qui cadrent bien avec une tonalité générale qui ne se prend pas au sérieux malgré le narcissisme qu’on peut lui attribuer. S’enchaînent ainsi : des coups de projecteurs sur des artistes célèbres comme Henry Van de Velde et Rick Wouters, ou d’autres, moins célèbres, dont il fait des personnages magnifiques ; un petit cours d’histoire de la Belgique ; des événements populaires, notamment footballistiques, qui sont de plus ou moins bons souvenirs…

Le tout peut dérouter mais se laisse lire et rencontrera chez les Belges et amis des Belges, des représentations, souvenirs, connaissances et sensations familières.

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Grégoire Polet
Petit éloge de la Belgique

Éditions Gallimard
2022

Très chers amis

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Imaginez, pendant l’épidémie de covid, à l’époque du confinement, une bande d’amis qui se retrouvent dans un cadre idyllique sur les bords de l’Hudson. Parenthèse angoissante et enchantée à la fois. Et, surtout, un huis clos propice aux rapprochements comme aux déchirements et aux malentendus. Car dans ce petit monde intello et bourgeois (le couple d’hôtes est composé d’un écrivain et d’une psychiatre), tout le monde apprécie tout le monde, mais pas pour les mêmes raisons. Et des grains de sable risquent fort de gripper la machine : par exemple, un test qui doit permettre de désigner à coup sûr les couples potentiels, ou encore la venue d’un acteur célèbre, beau comme un dieu, qui pourrait faire des ravages…

Résumé ainsi, ce roman lorgne vers la comédie, et c’est une des intentions de l’auteur, qui a travaillé à l’écriture de plusieurs séries télévisées et qui possède un art consommé des dialogues. Mais il propose aussi un embryon de livre-monde, avec des personnages qui ont émigré aux Etats-Unis en provenance de l’Europe ou de l’Asie et qui en conservent des réflexes, des nostalgies et un rapport complexe à l’anglais. Cette petite bande est aussi traversée par des intérêts et des rivalités personnelles ou professionnelles, chacun ou presque ayant quelque chose à espérer d’autres membres du groupe. Le temps étiré du confinement va ainsi favoriser des glissements successifs, des changements de configuration, le dévoilement de secrets et l’ébauche de drames. Car la maladie rôde, ainsi que des véhicules inquiétants qui pourraient appartenir à une milice.

Le tout est brillamment ficelé, discrètement humoristique et très finement décrit. Mais réservé à des lecteurs attentifs, que ne découragent pas les emprunts à des langues étrangères et, dans les derniers chapitres (très beaux), les déplacements dans le temps et l’ambiguïté entre le rêve et la réalité.

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Gary Shteyngart
Très chers amis

Traduction : Stéphane Roques
Éditions de L’Olivier
2024

Des vies à découvert

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

Willa Knox est journaliste. Son mari Iano est professeur à l’université. Dans un monde raisonnable, on pourrait imaginer que leur situation est enviable. Elle ne l’est pas car Willa est en freelance et Iano a vu sa titularisation remise en cause à la fermeture de sa précédente université. Dans l’Amérique de cette fin des années 2010, ils peinent à s’en sortir, d’autant qu’ils ont la charge d’un grand-père grabataire, d’une fille en lutte contre le système et d’un fils récemment papa dont la compagne vient de se suicider. Bref, rien ne va plus, à l’image de leur maison qui, comme tout le reste semble-t-il, menace de s’effondrer.

Fin du 19ème siècle. Thatcher Greenwood, enseignant, emménage avec sa jeune épouse, la mère et la sœur de celle-ci, dans une maison décatie héritée d’une tante de sa femme. Professeur acquis aux théories modernes de Darwin, il va s’opposer à nombre d’obscurantistes locaux… et à sa propre épouse, tandis que la maison se délite peu à peu sans qu’il ait les moyens d’y remédier.

Barbara Kingsolver, écrivaine progressiste portée sur les sujets de société et l’écologie, est particulièrement sensible aux injustices sociales. Dans ce livre passionnant qui voit monter l’ascension d’un certain Trump, elle entremêle avec finesse ces deux histoires dont les points communs ressortent peu à peu en filigrane. Porté par un style extrêmement fluide (l’autrice a reçu un prix Pulitzer pour un autre de ses romans), le livre est tour à tour émouvant et drôle tout en abordant les thèmes majeurs de notre époque. Passionnant.

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Barbara Kingslover
Des vies à découvert

Traduction : Carine Chichereau
Éditions Rivages poche
2021

Un Animal Sauvage

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Littérature francophone (Suisse)
Par Pierre Chahnazarian

Joël Dicker est décidément habile. Il écrit bien et on a envie de tourner les pages de son dernier roman comme c’était le cas pour les précédents. Mais les thèmes et contextes sont assez différents. Ici, il y aura des vols et une affaire d’espionnage intime. Les personnages principaux sont deux couples, de classe sociale différente mais amis. Les deux hommes tiennent ensemble la buvette du club de foot.

Comme à son habitude, Dicker joue avec la ligne du temps : il y a des flash-back, le temps se compte tantôt en minutes, tantôt en jours… C’est efficace. C’est un bon polar. Même si j’ai trouvé que certains personnages ne sont pas très réalistes (ils sont un peu exagérés), et qu’il y a une partie invraissemblable – je n’en dis rien car ce serait dévoiler ce qui ne doit pas l’être.

Très addictif même si ce n’est pas un chef-d’oeuvre.

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Joël Dicker
Un Animal Sauvage
Éditions Rosie & Wolfe
2024

Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Écoutez-moi jusqu’à la fin

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Brillant, drôle, follement inventif, touchant, bourré d’intelligence… Les mots manquent pour décrire ce premier roman qui a obtenu le National Book Award en 2022, et dont les droits ont déjà été vendus pour le cinéma – ce qui débouchera sur un film forcément bien pauvre à côté du livre.

L’action se déroule dans une ville en déclin du Midwest, que des promoteurs immobiliers promettent de transformer en paradis, mais qui pour l’instant concentre toutes les misères de notre époque. J’en dresserais bien la liste, qui va des cataclysmes engendrés par le réchauffement climatique au torrent d’inepties qui envahit Internet, mais ce serait donner une couleur misérabiliste à ce roman qui nous égratigne de manière à la fois légère et mordante, avec brio. C’est que l’héroïne, une jeune fille de l’Assistance publique qui cohabite avec trois ados amoureux d’elle, est d’une culture exceptionnelle et soigne ses blessures en s’identifiant aux grandes mystiques de l’Histoire, de sainte Blandine (dont elle emprunte le nom) à Hildegarde de Bingen. Ce n’est pas le seul élément insolite de ce roman, très réaliste par ses thèmes (la domination masculine, le capitalisme séducteur, l’impératif de bienveillance, la morsure du désir, les addictions de toute sorte…), mais qui multiplie les registres d’écriture et les morceaux de bravoure, faisant passer le lecteur par toute la palette des émotions (une mention spéciale à cette belle nuit d’amour autour de deux pizzas sur fond d’inondations diluviennes). D’une intelligence hors du commun, l’autrice reste vive, concise et fluide tout du long, avec un talent typiquement américain pour les hyperboles (« On dirait que mon visage est en train de tomber de mon visage »). Avec ce condensé de la condition humaine dans les années 2020, Tess Gunty fait le pari que ses lecteurs, qu’on imagine friands de livres et d’actualités, saisiront tout ce qu’elle écrit comme elle l’écrit : en un clin d’œil.

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Tess Gunty
Ecoutez-moi jusqu’à la fin

Traduction : Jacques Mailhos
Éditions Gallmeister
2023

Les Aiguilles d’or

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Littérature anglophone (U.S.A.)
Par François Lechat

En 1882, dans le Triangle Noir, le quartier le plus mal famé de New York, la famille Schanks prospère grâce à des délits de toutes sortes : avortements clandestins, vols, recel… Au même moment, le juge Stallworth, un Républicain austère, décide d’éradiquer le vice dans le Triangle Noir pour satisfaire ses ambitions politiques. Là où les Schanks s’appuient sur des complices aux mœurs interlopes, le juge, lui, compte sur l’aide de son fils Edward, pasteur, et de son gendre Duncan, un avocat prometteur.

Heureusement pour le lecteur, comme dans toutes les bonnes familles les Stallworth ont leurs maillons faibles. Alors que les Schanks, eux, font preuve d’une discipline sans faille sous l’autorité de leur matriarche. S’engage ainsi une lutte de classes impitoyable, qui montera en tension au fil des pages de ce roman noir.

Un cran en dessous de la formidable saga Blackwater, on retrouve ici, après un prologue éblouissant, le style dépouillé, efficace et très visuel de Michael McDowell, ainsi que son goût pour les sensations fortes et les femmes puissantes. À quoi il faut ajouter, en l’occurrence, une vaste galerie de personnages secondaires fortement contrastés.

Les Aiguilles d’or constitue la deuxième traduction de Michael McDowell chez Monsieur Toussaint Louverture, qui a décidé de lui consacrer une Bibliothèque (quatre autres titres suivront en 2024 et 2025).

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Michael McDowell
Les Aiguilles d’or
Traduction : Jean Szlamowicz
Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2023

Le romantique

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Le dernier roman de William Boyd signe le grand retour du classicisme. Boyd prétend s’être limité à transcrire et compléter l’autobiographie inachevée de son personnage, et maintient jusqu’au bout, par de très sérieuses notes de bas de page, cette illusion de véracité. Mais il assume pleinement, dans son prologue, le fait qu’il offre bel et bien un roman, que nous sommes priés de lire comme une autobiographie.

Le procédé peut sembler artificiel. Mais il fonctionne pleinement, parce que ces aventures d’un certain Cashel Greville Ross ne cessent de se heurter à l’Histoire : la bataille de Waterloo, les célèbres écrivains Byron et Shelley, la présence anglaise en Inde, la recherche des sources du Nil, l’expansion économique des États-Unis… Poussé par la contrainte ou par le goût de l’aventure, le héros de Boyd vit mille vies et prend tous les risques sans jamais hésiter. D’un physique avenant et bien bâti, il séduit les femmes sans peine, tout en étant peu travaillé par le sexe. Il se montre définitivement romantique par l’amour indéfectible qu’il voue à une comtesse italienne, laquelle, comme il se doit, est à la fois offerte et inaccessible.

Le romantique nous fait ainsi parcourir le 19e siècle à travers toute une série d’intrigues (dont un beau secret de famille), de métiers, de pays et de personnages secondaires fortement marqués. Il y a quelque chose de stendhalien dans cette course perpétuelle et ces accès de nostalgie, avec en plus une impressionnante précision dans le rendu des conditions de vie de l’époque.

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William Boyd
Le romantique
Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2023

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