Un Animal Sauvage

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Littérature francophone (Suisse)
Par Pierre Chahnazarian

Joël Dicker est décidément habile. Il écrit bien et on a envie de tourner les pages de son dernier roman comme c’était le cas pour les précédents. Mais les thèmes et contextes sont assez différents. Ici, il y aura des vols et une affaire d’espionnage intime. Les personnages principaux sont deux couples, de classe sociale différente mais amis. Les deux hommes tiennent ensemble la buvette du club de foot.

Comme à son habitude, Dicker joue avec la ligne du temps : il y a des flash-back, le temps se compte tantôt en minutes, tantôt en jours… C’est efficace. C’est un bon polar. Même si j’ai trouvé que certains personnages ne sont pas très réalistes (ils sont un peu exagérés), et qu’il y a une partie invraissemblable – je n’en dis rien car ce serait dévoiler ce qui ne doit pas l’être.

Très addictif même si ce n’est pas un chef-d’oeuvre.

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Joël Dicker
Un Animal Sauvage
Éditions Rosie & Wolfe
2024

Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

Écoutez-moi jusqu’à la fin

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Brillant, drôle, follement inventif, touchant, bourré d’intelligence… Les mots manquent pour décrire ce premier roman qui a obtenu le National Book Award en 2022, et dont les droits ont déjà été vendus pour le cinéma – ce qui débouchera sur un film forcément bien pauvre à côté du livre.

L’action se déroule dans une ville en déclin du Midwest, que des promoteurs immobiliers promettent de transformer en paradis, mais qui pour l’instant concentre toutes les misères de notre époque. J’en dresserais bien la liste, qui va des cataclysmes engendrés par le réchauffement climatique au torrent d’inepties qui envahit Internet, mais ce serait donner une couleur misérabiliste à ce roman qui nous égratigne de manière à la fois légère et mordante, avec brio. C’est que l’héroïne, une jeune fille de l’Assistance publique qui cohabite avec trois ados amoureux d’elle, est d’une culture exceptionnelle et soigne ses blessures en s’identifiant aux grandes mystiques de l’Histoire, de sainte Blandine (dont elle emprunte le nom) à Hildegarde de Bingen. Ce n’est pas le seul élément insolite de ce roman, très réaliste par ses thèmes (la domination masculine, le capitalisme séducteur, l’impératif de bienveillance, la morsure du désir, les addictions de toute sorte…), mais qui multiplie les registres d’écriture et les morceaux de bravoure, faisant passer le lecteur par toute la palette des émotions (une mention spéciale à cette belle nuit d’amour autour de deux pizzas sur fond d’inondations diluviennes). D’une intelligence hors du commun, l’autrice reste vive, concise et fluide tout du long, avec un talent typiquement américain pour les hyperboles (« On dirait que mon visage est en train de tomber de mon visage »). Avec ce condensé de la condition humaine dans les années 2020, Tess Gunty fait le pari que ses lecteurs, qu’on imagine friands de livres et d’actualités, saisiront tout ce qu’elle écrit comme elle l’écrit : en un clin d’œil.

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Tess Gunty
Ecoutez-moi jusqu’à la fin

Traduction : Jacques Mailhos
Éditions Gallmeister
2023

Les Aiguilles d’or

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Littérature anglophone (U.S.A.)
Par François Lechat

En 1882, dans le Triangle Noir, le quartier le plus mal famé de New York, la famille Schanks prospère grâce à des délits de toutes sortes : avortements clandestins, vols, recel… Au même moment, le juge Stallworth, un Républicain austère, décide d’éradiquer le vice dans le Triangle Noir pour satisfaire ses ambitions politiques. Là où les Schanks s’appuient sur des complices aux mœurs interlopes, le juge, lui, compte sur l’aide de son fils Edward, pasteur, et de son gendre Duncan, un avocat prometteur.

Heureusement pour le lecteur, comme dans toutes les bonnes familles les Stallworth ont leurs maillons faibles. Alors que les Schanks, eux, font preuve d’une discipline sans faille sous l’autorité de leur matriarche. S’engage ainsi une lutte de classes impitoyable, qui montera en tension au fil des pages de ce roman noir.

Un cran en dessous de la formidable saga Blackwater, on retrouve ici, après un prologue éblouissant, le style dépouillé, efficace et très visuel de Michael McDowell, ainsi que son goût pour les sensations fortes et les femmes puissantes. À quoi il faut ajouter, en l’occurrence, une vaste galerie de personnages secondaires fortement contrastés.

Les Aiguilles d’or constitue la deuxième traduction de Michael McDowell chez Monsieur Toussaint Louverture, qui a décidé de lui consacrer une Bibliothèque (quatre autres titres suivront en 2024 et 2025).

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Michael McDowell
Les Aiguilles d’or
Traduction : Jean Szlamowicz
Éditions Monsieur Toussaint Louverture
2023

Le romantique

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par François Lechat

Le dernier roman de William Boyd signe le grand retour du classicisme. Boyd prétend s’être limité à transcrire et compléter l’autobiographie inachevée de son personnage, et maintient jusqu’au bout, par de très sérieuses notes de bas de page, cette illusion de véracité. Mais il assume pleinement, dans son prologue, le fait qu’il offre bel et bien un roman, que nous sommes priés de lire comme une autobiographie.

Le procédé peut sembler artificiel. Mais il fonctionne pleinement, parce que ces aventures d’un certain Cashel Greville Ross ne cessent de se heurter à l’Histoire : la bataille de Waterloo, les célèbres écrivains Byron et Shelley, la présence anglaise en Inde, la recherche des sources du Nil, l’expansion économique des États-Unis… Poussé par la contrainte ou par le goût de l’aventure, le héros de Boyd vit mille vies et prend tous les risques sans jamais hésiter. D’un physique avenant et bien bâti, il séduit les femmes sans peine, tout en étant peu travaillé par le sexe. Il se montre définitivement romantique par l’amour indéfectible qu’il voue à une comtesse italienne, laquelle, comme il se doit, est à la fois offerte et inaccessible.

Le romantique nous fait ainsi parcourir le 19e siècle à travers toute une série d’intrigues (dont un beau secret de famille), de métiers, de pays et de personnages secondaires fortement marqués. Il y a quelque chose de stendhalien dans cette course perpétuelle et ces accès de nostalgie, avec en plus une impressionnante précision dans le rendu des conditions de vie de l’époque.

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William Boyd
Le romantique
Traduction : Isabelle Perrin
Éditions du Seuil
2023

3 livres à succès qui nous ont plutôt déçus

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Les Armes de la Lumière

Littérature anglophone (Royaume-Uni)
Stylo-trottoir : ce que Pierre vient de lire

Les Armes de la Lumière sera le dernier opus de la fresque de Kingsbridge commencée avec Les Piliers de la Terre. Pierre nous avait parlé d’Une Colonne de Feu. Ce roman-ci se passe deux siècles après le précédent (Le Crépuscule de l’Aube).

« On est au temps des filatures, de l’évolution avec les premières machines à vapeur, la montée des syndicalismes, travailleurs contre patrons, et les guerres napoléoniennes », explique Pierre avec un enthousiasme modéré. Car, pour lui, le roman reste assez classique, les personnages se partagent entre les bons et les moins bons… Un effet de lassitude devant le Xème roman de Ken Follett conçu de la même façon ? « Mais ça se lit et on a envie de connaître la suite. »

Angle mort

Policiers et thrillers (Grande-Bretagne)
Une brève de Florence Montségur

Je viens de relire les articles sur La fille du train et Celle qui brûle. La régression s’accentue, hélas. Angle mort est décevant. Il y a peu de substance, peu de psychologie, peu de suspense… Les ingrédients sont classiques et employés platement (il y a de l’orage quand les choses vont mal). On sent que l’auteure devrait respirer un peu, attendre la bonne histoire et une réelle envie d’écrire. Je l’ai fini car il se lit vite et que ce sont les vacances.

Rocky, dernier rivage

Littérature francophone (Belgique)
Par Catherine Chahnazarian

J’ai lu ce roman presque d’une traite, en me demandant sans cesse « Mais où vont ces personnages ? », « Mais où va l’auteur ? ». Et j’ai été déçue par la fin, mais ce n’est pas ce qui compte. C’est que, à travers le survivalisme, le thème de cette fiction au drôle de titre est notre incapacité à changer de mode de vie alors même que ça urge, le temps inouï qu’il nous faut pour nous adapter à la réalité du réchauffement climatique, notre indifférence au sort des autres, notre égoïsme et en particulier celui des – de certains – riches… Genre « on va droit vers l’apocalypse », mais dans un roman léger, qu’il serait facile de prendre au premier degré comme si ce dont il est question n’était pas si grave. L’intrigue est bien construite (sauf, à mon avis, pour la temporalité) et bien écrite, les personnages (sauf celui du père, qui n’est pas très bien maîtrisé) sont bons, Gunzig distille un humour discret… mais comme s’il s’agissait de nous distraire, alors que le message est autrement ambitieux. J’ai été très gênée par ce décalage. Le traitement psychologique est ahurissant. Pour le dire autrement, ça manque de tripes, c’est impossible de croire au désastre qui est supposé s’être produit, impossible de croire aux réactions des personnages. Et en même temps, quelque chose a fait que je l’ai lu presque d’une traite. Ce roman me laisse tout à fait perplexe.

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Ken Follett
Les Armes de la Lumière
Éditions Robert Laffont
2023

Paula Hawkins
Angle mort
Traduction : Corinne Daniellot
Éditions Sonatine
2023

Thomas Gunzig
Rocky, dernier rivage
Éditions Au Diable Vauvert
2023

Colombian psycho

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Littérature colombienne
Par Anne-Marie Debarbieux

L’auteur donne le ton dès les premières pages en décrivant, lors d’une soirée festive, la découverte par un couple en quête d’intimité, de membres humains, sommairement enterrés, qui se révéleront appartenir à un homme toujours vivant et croupissant au fond d’une prison ! L’enquête s’annonce complexe et le contexte particulièrement sordide.

On retrouve dans ce nouveau roman qui a encore pour cadre une Colombie marquée par son histoire récente, le pittoresque trio que forment le procureur Jutsinamui du service des investigations, assisté de ses fidèles collaboratrices… Leur intégrité, leur pugnacité, leurs caractères bien trempés et même leurs faiblesses, leurs doutes, et leur humour aussi, face à une enquête difficile et dangereuse, restent la lueur d’espoir dans un contexte que l’auteur décrit comme particulièrement noir : corruption, violence, drogue, alcool, règlements de compte, pulsions sexuelles sordides, appât du gain, rivalités, trafics divers sur lesquels personne ne semble avoir de prise, tout ( jusqu’ à cette pluie omniprésente et métaphorique qui semble ne jamais cesser de s’abattre sur la ville) concourt à décrire Bogota comme une ville d’enfer marquée par les stigmates d’une guerre civile impitoyable. Pourtant l’opiniâtreté de quelques « justes » permet d’endiguer les méfaits de sordides individus.

L’auteur capte son lecteur durant près de 600 pages. Parce qu’il sait à la fois créer une intrigue aux multiples rebondissements et donner corps à des personnages singuliers, aux profils variés, n’hésitant pas à s’introduire lui-même en tant que personnage dans son propre roman !

Si ce roman nous captive, comme Des hommes en noir, c’est aussi parce qu’il ne s’arrête pas à la description ni même au témoignage. L’art de l’écrivain va bien au-delà, au cœur de la folie des hommes et de la lutte de quelques-uns pour s’attaquer aux plus bas instincts. L’écriture qui reste fluide et non dénuée d’un humour qui tempère le sordide et la violence de certaines scènes, est assez remarquable.

Petite réserve éventuelle : la longueur du roman, la complexité de l’intrigue, le nombre des personnages et leurs noms pas toujours faciles à mémoriser, obligent à une lecture vraiment attentive.

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Santiago Gamboa
Colombian psycho
Traduction : François Gaudry
Éditions Métailié
2023

Mon nom ne vous dira rien

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Littérature francophone (Belgique)
Une brève de Catherine Chahnazarian

Si je renseigne ce roman, c’est pour la jolie idée d’une escapade improvisée à Rome dont je ne vous dirai rien mais que j’ai trouvée touchante. Cet élément aurait pu être plus central à l’intrigue et un peu complexifié, mais c’est une belle idée. Sinon, lecture légère sans beaucoup de substance ni de sens narratif. Juste un moment de détente plongeant le lecteur dans l’esprit bruxellois et l’emmenant à deux reprises en Italie.

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Jean-Luc Outers
Mon nom ne vous dira rien
Editions Les impressions nouvelles
2023

Sale menteuse

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Fait inhabituel, ce roman porte un sous-titre : « Une romance feel-bad ». C’est pourtant un livre qui fait du bien, du moins si on ne l’envoie pas au bout de la pièce pour cause de mauvais goût.

Il faut dire que John Waters, qui est surtout connu comme cinéaste, est un pape de la provocation, même s’il semblait s’être assagi. Ici, pour son premier roman, il se donne comme héroïne une menteuse et voleuse compulsive qui souffre de deux phobies, la pénétration et, pourrait-on dire délicatement, son inverse, une fonction vitale qui lui répugne au point de ne manger qu’en quantités minuscules. Marsha a pour homme de main un certain Daryl, sexuellement obsédé par sa patronne, qui va découvrir, au fil du temps, non seulement que son organe viril prend son indépendance, mais surtout qu’il n’a pas les mêmes goûts que lui. Je signale encore, parmi une interminable galerie de personnages tous plus déjantés les uns que les autres, une bande de « sauteurs », dirigés par la fille de Marsha, amoureux du trampoline et qui ne se déplacent qu’à l’aide de bonds de différente nature, un des membres de la bande s’évertuant à figurer une lettre de l’alphabet avec son corps à chacun de ses sauts. Et le reste est à l’avenant, qui culmine, à mes yeux, dans un chapitre hilarant au cours duquel des chiens liftés, reliftés et re-reliftés par la mère de Marsha s’affrontent et cassent tout, l’un d’eux ayant été pris d’un accès de folie en découvrant son physique dans le miroir…

Tout ceci (et ce n’est qu’un petit aperçu) peut paraître gratuit, et effectivement, John Waters s’amuse avant tout. Mais il a au moins deux cibles. D’abord l’Amérique de Trump, pourrait-on dire, tous les petits-bourgeois conventionnels et crispés qui verront des hordes de cinglés mettre le bazar dans leur quotidien, leurs manies et leurs convictions. Mais aussi, et de manière plus subtile, l’Amérique anti-Trump, celle qui glorifie la différence et les minorités sous toutes leurs formes, et dont John Waters se moque à l’aide de personnages qui se sentent obligés de rendre des comptes à l’esprit « woke » ou qui cèdent à leurs perversions en croyant être à la pointe de l’émancipation. L’auteur invente ainsi un festival annuel qui, de la manière la plus décontractée, réunit des centaines d’adeptes d’une pratique sexuelle très osée au joli nom floral : c’est cela aussi, l’Amérique d’aujourd’hui vue en mode bouffon, et on en rit franchement si on n’est pas bégueule. Surtout qu’in fine, de belles valeurs féministes vont triompher, mais je ne vous dis pas comment.

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John Waters
Sale menteuse

Traduction : Laure Manceau
Éditions Gaïa
2023
Lien : le site officiel de John Waters

Des Hommes en noir

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Littérature étrangère (Colombie)
Par Anne-Marie Debarbieux

Un polar passionnant et très dépaysant dont l’action se situe en Colombie, un pays encore marqué et fragilisé par les guerres civiles, un pays où meurtres et attentats sont encore monnaie courante. Au cœur de l’action, trois personnages : un procureur intègre et social, qui sollicite pour l’aider dans ses recherches une journaliste d’investigation qu’il connaît bien, qui est elle-même assistée par une ancienne militante des FARC, rompue à tous les combats. Trois personnages pittoresques face à une énigme dont la complexité suscite bien des rebondissements.

Tout commence par une fusillade nocturne, un règlement de comptes sur une route déserte dont toute trace est méticuleusement effacée. Un adolescent a été témoin de la scène, cependant sa parole n’est pas vraiment entendue ; mais quand peu après il disparaît, l’inquiétude ouvre la voie à une enquête qui mène très rapidement à l’église évangélique du secteur. Le lecteur découvre alors un monde qu’il connaît peu, celui de ces églises peu contrôlées et dont les pasteurs très charismatiques sont très influents. Ce qui ne signifie évidemment pas coupables et criminels.

Certes, nous connaissons un peu le phénomène des sectes mais il s’agit ici de réalités et de rivalités très complexes où les autorités judiciaires ont bien du mal à pénétrer. Patience, minutie, finesse, sang-froid sont nécessaires devant la complexité des faits et l’omerta de rigueur de la part des autorités.

En dépit de quelques longueurs, j’ai beaucoup apprécié ce roman : l’action est alerte, les rebondissements nombreux et le trio des enquêteurs pittoresque et attachant.

Au fil des pages on apprend beaucoup de choses sur ce pays si lointain et si différent du nôtre.

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Santiago Gamboa
Des Hommes en noir

Traduction : François Gaudry
Editions Métailier
2019

Toutes nos lectures de Gamboa sont reprises dans le classement par auteur.

Et c’est ainsi que nous vivrons

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Dans une précédente critique (sur La symphonie du hasard), j’ai expliqué pourquoi la réputation de Douglas Kennedy me semblait surfaite. Je n’ai pourtant pas hésité à lire son dernier roman, tant son thème est essentiel.

Kennedy se projette en 2045, à un moment où les U.S.A. se sont scindés en une Confédération unie, qui rassemble les États ultra-conservateurs et religieux du centre et du sud, et une République unie, qui rassemble les États de sensibilité démocrate, essentiellement situés à l’est et à l’ouest. Autrement dit, Kennedy prend au sérieux la menace d’une nouvelle guerre de sécession alimentée par les délires trumpistes qui frappent une partie des États-Unis : difficile de faire plus actuel.

À cette première bonne idée s’en ajoute une autre : Kennedy n’oppose pas le Bien et le Mal, une démocratie libérale et progressiste à une république théocratique et autoritaire. Sa Confédération unie carbure à la gloire de Dieu et au rigorisme religieux (interdiction de l’avortement, de l’homosexualité…), mais elle préserve une certaine liberté au nom des valeurs originelles de l’Amérique. Et, symétriquement, la République unie imaginée par l’auteur est tolérante en matière de mœurs mais a organisé un étouffant système de surveillance électronique au nom de l’intérêt général. Le tabac et l’alcool, par exemple, sont sévèrement réprouvés, et personne n’échappe au contrôle des opinions.

Pour introduire de l’intime, du suspense et des rebondissements dans ce tableau glaçant, Kennedy imagine qu’une agente des services secrets de la République unie est chargée d’abattre, sur le territoire de l’État rival, un alter ego qui n’est autre que sa demi-sœur, dont elle ignorait l’existence jusque-là. Surveillée autant par ses chefs que par l’ennemi, et contrainte de se couler dans un personnage fictif pour ne pas être identifiée, Samantha Stengel sera ainsi entraînée dans une aventure dangereuse, déstabilisante et pleine de chausse-trappes, qui révèle au lecteur tous les dispositifs de surveillance mis en place par les deux États, à une époque – 2045 – où la technologie a encore fait des progrès. Kennedy mêle ainsi le thriller voire la SF à une réflexion politique interpellante, mais il retombe aussi dans ses travers : un peu trop de descriptions, de détails, d’analyses psychologiques. Il propose néanmoins un livre surprenant, qui ferait une formidable série télé.

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Douglas Kennedy,
Et c’est ainsi que nous vivrons

Traduction : Chloé Royer
Éditions Belfond
2023

Reine d’un jour

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Littérature étrangère (Écosse)
Par François Lechat

Salué par la critique, ce livre est éminemment actuel. Il est centré sur une femme en lutte, Clio Campbell, chanteuse sociale et féministe qui a cassé la baraque au début des années 1990 avec un tube dirigé contre la poll tax instaurée par Margaret Thatcher, un impôt injuste pour les pauvres. Clio, chanteuse folk attachée à son Écosse natale, sombre ensuite dans l’oubli, mais participe à tous les combats de son époque, auprès des minorités, des femmes, des sans le sou, des indépendantistes écossais… Et se casse les dents sur le système établi, sur le primat du fric et du machisme dans l’industrie musicale, les médias, la politique…, puis sur le goût du scandale et du lynchage sur les réseaux sociaux. Sans compter sa famille, en lambeaux, incarnée par une mère haineuse et un parrain officieux, impuissant à arracher Clio à ses démons, à sa tendance à l’excès et à l’alcool. Dans une époque qui célèbre l’individualisme et la communication, Clio apprend à ses dépens qu’une femme ne peut pas hurler comme un homme car elle se fait aussitôt accuser d’hystérie.

Le point fort du livre est la personnalité hors norme de son héroïne, rousse incandescente, audacieuse et parfois fragile qu’on n’oubliera pas de sitôt. Il tient aussi au dispositif narratif, composé de chapitres axés sur les personnes qui ont gravité autour de Clio à différents moments et qui en racontent les multiples facettes à partir de leur propre expérience, ce qui la rend à la fois saisissante et insaisissable, kaléidoscopique, objet d’opinions et de souvenirs contradictoires, livrés dans un désordre chronologique assumé.

Vivant, concret, très dialogué et brassant de nombreux enjeux, Reine d’un jour est un roman puissant, très humain et très politique. Mais il appelle aussi deux bémols, qui découlent des choix de l’autrice. Commençant par le suicide de son héroïne à 50 ans, en 2018, il ne ménage pas vraiment de suspense et aurait pu être un peu plus bref, même s’il contient de véritables surprises. Et à force de vouloir résonner avec notre époque, il projette dans les années 1990 des expressions et des attitudes légèrement anachroniques. Mais ce sont des défauts mineurs, qui ne doivent pas vous détourner de ce livre implacable.

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Kirstin Innes
Reine d’un jour

Traduction : Anatole Pons-Reumaux et Marguerite Capelle
Éditions Métailié
2023

L’usurpateur

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Policiers et thrillers (Norvège)
Par François Lechat

Après Les chiens de chasse, le romancier norvégien remet ses deux héros en piste, l’inspecteur Wisting et sa fille journaliste, Line. Et, une fois de plus, leurs enquêtes parallèles vont s’enchevêtrer. La plus intéressante étant cette fois celle menée par Line, qui veut écrire un papier de fond sur la mort d’un homme découvert quatre mois après son décès, illustration macabre de notre ultra-moderne solitude. Son père, lui, doit traquer un assassin invisible, et dans les deux cas des questions d’identité se posent…

Ancien policier, Horst sait créer du suspense et nous gratifier de détails réalistes qui rendent le récit attachant. Mais l’alternance systématique entre les deux enquêtes est un peu facile, et si le final entremêle fort bien les pistes que l’on espérait voir converger, elle fait pratiquement l’impasse sur les circonstances exactes de cette mort solitaire qui ouvre le roman et qui s’est pourtant avérée moins anodine qu’en apparence. Curieux relâchement de la part de l’auteur, comme s’il répugnait à faire le job jusqu’au bout. Ou alors j’ai mal lu ?

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Jøhn Lier Horst
L’usurpateur

Traduction de Céline Romand-Monnier
Éditions Gallimard
2020

Existe aussi en Folio

Toute la violence des hommes

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Littérature francophone (Belgique)
Par Anne-Marie Debarbieux

Difficile de défendre un homme que tout accuse du meurtre particulièrement violent d’une jeune femme qu’il connaissait, et qui n’oppose aux enquêteurs qu’un lapidaire et dérisoire : « C’est pas moi », avant de s’enfermer dans un silence que rien ni personne ne parvient à entamer !

Graffeur et peintre de génie Nikolas Stankovic exécute, de nuit, sur les murs de la capitale belge, et au prix d’acrobaties incroyables, des fresques aussi exceptionnelles que violentes. Fuyant la notoriété, il reste inconnu du grand public.

Face à lui, une psychiatre intransigeante, réputée pour sa rigidité, son attachement aux seuls faits, redoutée de tous, et un avocat de bonne volonté mais démuni devant le mutisme obstiné de son client. L’enquête ne progresse pas. Il ne semble pas y avoir d’autre issue pour Stankovic, enfermé dans son silence, que l’incarcération à perpétuité ou l’enfermement à vie dans une unité psychiatrique sous haute surveillance.

Tout l’enjeu du roman est dans le chemin que va parcourir chacun des protagonistes y compris l’accusé, pour que les conditions du dévoilement de la vérité soient possibles.

Cette vérité est évidemment insoutenable.

Mais de ce roman noir n’émergent pas que les ténèbres puisqu’un avocat n’a pas renoncé à défendre une cause qui semblait perdue d’avance et qu’une experte en psychiatrie a, contre toute attente, laissé parler son intime conviction au détriment des faits objectifs.

Vraiment passionnant tant sur le plan psychologique que politique ! Et très actuel !

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Paul Colize
Toute la violence des hommes

Éditions Hervé Chopin
2020

Disponible en Folio policier (2022)

Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un

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Littérature étrangère (Australie)
Par Catherine Chahnazarian

Le libraire avait laissé un petit carton sur le livre. Quelque chose comme : Vraiment drôle, Pour lecteurs de romans policiers, Bien ficelé. Et quand il a vu que je lisais la première page, il m’a dit que l’auteur, australien, faisait du stand-up et que ça se ressentait positivement dans l’écriture, que c’était spirituel et « Vous savez, son expérience du stand-up fait qu’il sait où et quand placer la blague ». Ça m’a alléchée et j’y suis allée, dans cet hôtel le plus haut d’Australie, en pleine tempête, avec la famille Cunningham. Sans regrets. Voilà un roman savoureux qui fait appel à votre intelligence de lecteur. Particularité : le narrateur, qui vous raconte ce qui s’est passé et comment il a résolu l’affaire, met un point d’honneur à respecter les règles de l’Âge d’Or du roman policier, à commencer par ne pas mentir au lecteur et lui avoir distillé toutes les informations nécessaires. Il vous plonge dans l’histoire puis vous en ressort pour faire du méta, puis vous remet dedans jusqu’au cou et ainsi de suite. Vous vous prenez au jeu d’essayer de comprendre ce qu’il se passe comme si vous étiez confronté aux situations qu’il décrit, dans une sorte de duel avec ce narrateur qui vous fait, en outre, passer par diverses émotions. Autant le dire : l’intrigue est très élaborée et le héros (mais est-il le personnage principal ? Il se le demande) apparaîtra quand même comme un surdoué, à moins que vous, vous soyez vraiment fort en romans policiers.

Voilà. C’est un défi mais aussi une détente, bien qu’en avançant dans le livre la proportion entre amusement et suspense s’inverse progressivement : beaucoup d’humour au début, beaucoup de suspense à la fin, et assez de rebondissements, de secrets et d’états d’âme pour qu’on ait l’appétit de continuer, de continuer encore, de finir le livre sans tarder.

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Benjamin Stevenson
Tous les membres de ma famille ont déjà tué quelqu’un
Traduction : Cindy Colin-Kapen
Éditions Sonatine
2023

Le chemin de sel

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Sylvaine Micheaux

Raynor et Moth, cinquantenaires gallois, se retrouvent du jour au lendemain, suite à de mauvais investissements, à la porte de chez eux et au chômage, car leur ferme était leur outil de travail en tant que chambres d’hôtes. Les mauvaises nouvelles n’arrivant jamais seules, Moth apprend qu’il souffre d’une maladie neurodégénérative qui va lui faire perdre progressivement l’usage de ses jambes. Les voilà SDF. Heureusement leurs deux enfants sont adultes et vivent leur vie.

Que faire avec la toute petite somme d’aide qu’ils touchent tous les mois et qui ne leur permet même pas de se loger ? Ils décident de réaliser un de leurs rêves, faire dans son intégralité le sentier de grande randonnée, le South West Coast Path, appelé aussi Chemin de Sel, qui couvre toute la côte des Cornouailles, 1000 km sur un parcours pentu, accidenté, très difficile mais magnifique. Pas facile comme projet, surtout quand, faute de moyens, le couple part mal équipé et mal préparé.

Une superbe randonnée, un défi humain, des rencontres plus ou moins belles sur ce GR, une histoire vraie. Une carte en début de livre permet de se repérer et de cheminer avec l’auteure et son conjoint : un beau chemin de vie et d’amour qui sent bon les embruns.

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Raynor Winn
Le chemin de sel

Éditions Stock
2023

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