L’amour

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

“J’ai voulu raconter l’amour tel qu’il est vécu la plupart du temps par la plupart des gens : sans crise ni événement”. C’est ainsi que François Bégaudeau présente ce livre, et c’est très exactement ce qu’il réussit à faire en à peine plus de quatre-vingt-dix pages.

Sur cinquante ans, “L’amour” est la chronique d’un couple, les Moreau, de leur rencontre à leur mort. Il ne se passe rien, ou pas grand-chose, en tout cas pas ce qui se passe en général dans les romans. Il n’y a là ni passion fulgurante, ni drame, ni rebondissements étonnants, juste la vie qui va, comme pour la majorité d’entre nous. Une rencontre, donc, un mariage, un enfant, le travail, des parents qui meurent… Chacun pourra s’y retrouver, tant ce qui se passe dans la vie de Jeanne et Jacques Moreau est banal. L’auteur ne porte là aucun jugement, n’émet aucune critique, il décrit simplement la banalité de l’amour. Et ils sont heureux, les Moreau, banalement heureux – rien, en tout cas, n’indique qu’ils ne le sont pas -, et c’est très bien ainsi.

Le propos est servi par un style simple qui fait écho à la banalité de l’histoire décrite, ainsi que par la description détaillée des petites choses du quotidien et l’absence de chapitres. On aime ou pas le procédé, mais il est efficace, tant il installe à la lecture un sentiment de douce et agréable monotonie. On retrouvait déjà cette simplicité d’écriture et cette façon de décrire le quotidien dans Un enlèvement, livre du même auteur chroniqué sur ce blog.

L’auteur a situé son propos dans un milieu social populaire, ce qui le conduit à décrire un mode de vie que d’aucuns pourront trouver par moment légèrement caricatural, mais cela n’altère en rien le propos qui, lui, est universel, et que l’on pourrait sans difficulté transposer dans un milieu social différent. D’autres pourraient interroger l’idée que c’est là ce qu’on nomme l’amour, mais cette interrogation elle-même serait intéressante. C’est de mon point de vue ce qui fait tout l’intérêt de ce livre.

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François Bégaudeau
L’amour

Editions Gallimard
2023

Dîner à Montréal

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On retrouve dans ce récit très autobiographique l’extrême délicatesse de la plume de Philippe Besson, et sa capacité à trouver le mot juste.

Un écrivain, en dédicace dans une librairie de Montréal, voit réapparaître un ancien amant perdu de vue. Le temps d’un dîner où ils se rendent chacun accompagné de leur compagnon, ils évoquent leur histoire, entre regrets et nostalgie.

Il se passe peu de choses dans ce roman. Tout est dans les mots échangés, dans les silences et les regards, aussi. Il faut la belle écriture de l’auteur pour traduire sans ennui les sentiments éprouvés. Les personnages secondaires, la femme de l’ancien amant et l’amant actuel du narrateur, sont également très justes. Un livre pour les amateurs de littérature française intimiste.

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Philippe Besson
Dîner à Montréal

Editions Julliard
2019

Existe en Pocket

Autres romans de Philippe Besson déjà chroniqués sur Les yeux dans les livres : Les passants de Lisbonne ; Ceci n’est pas un fait divers ; Paris-Briançon ; Un soir d’été

Le chant du prophète

Littérature étrangère (Irlande)
Par Marie-Hélène Moreau

Alors oui, assurément, Paul Lynch a du style. On s’en était déjà rendu compte, notamment avec Au-delà de la mer chroniqué sur ce blog. Et oui encore, le sujet de ce Chant du prophète ne laisse pas indifférent, tant il semble coller à l’actualité.

Dans une Irlande proche, un gouvernement autoritaire est arrivé au pouvoir. Arrestations arbitraires, fermeture du pays, verrouillage de l’information… Tous les ingrédients d’une dictature prennent place peu à peu, transformant le quotidien en enfer. Et c’est ce quotidien, justement, qu’a choisi Paul Lynch comme angle de son roman. Il raconte ici non pas la grande Histoire – on ne sait rien de ce gouvernement, de la façon dont il est arrivé au pouvoir ni des forces en présence -, mais la petite, celle d’Eilish, une mère de famille dont le mari syndicaliste disparaît un jour sans laisser de trace. Entre un fils aîné qui choisit la clandestinité, une fille adolescente qui plonge dans une lourde dépression et un père qui perd la tête, elle se bat pour conserver un semblant de cohérence à sa famille et refuse de fuir son pays en voie de déliquescence.

Récompensé par le prestigieux Booker prize, Le chant du prophète est une lecture incontestablement intéressante. J’avoue néanmoins avoir été déçue. Ce n’est pas sa forme qui m’a gênée, même si certains l’ont trouvée rébarbative. Certes, les chapitres sont denses, sans respiration, les dialogues sont directement intégrés au texte, mais le procédé restitue bien le sentiment d’étouffement progressif ressenti par l’héroïne, prise au piège d’un appareil répressif inhumain. Sur le fond, en revanche, je n’ai pas réellement adhéré à cette chronique très – trop ? – détaillée du quotidien, dont quasiment tout contexte plus général est absent. La petite histoire est intéressante lorsqu’elle sert la grande, mais on peine ici à déceler l’intention, et même si l’ambiance est parfaitement restituée (on l’imagine en tout cas, s’agissant d’une dystopie) je suis personnellement restée sur ma faim.

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Paul Lynch
Le chant du prophète

Traduction : Marina Boraso
Editions Albin Michel
2025

Des Américains en France. 1776-1792

Essais, Histoire
Par Marie-Hélène Moreau

Les relations entre les États-Unis et la France n’ont pas toujours été un long fleuve tranquille. L’actualité récente l’illustre parfaitement, et l’essai d’Émilie Mitran nous rappelle que cela ne date pas d’hier !

C’est une période passionnante qu’a choisi d’approfondir cette historienne et agrégée d’anglais, la naissance des États-Unis. Dans un essai dense et parfaitement documenté, elle nous conte par le menu la façon dont les colonies du Nouveau Monde ont obtenu leur indépendance avec l’aide, d’abord secrète, du royaume de France, ennemi héréditaire de la couronne britannique. Espions de tous bords, diplomatie et intérêts commerciaux, secrets et tensions internationales, c’est une immense galerie de personnages que nous propose l’autrice, dans laquelle nous retrouvons les noms bien connus de Benjamin Franklin, Georges Washington, Lafayette et tant d’autres. On peut se perdre par moment dans cette fresque foisonnante (j’avoue m’être un peu mélangée dans tous les acteurs militaires de la guerre d’indépendance), mais la ligne directrice demeure : décrire les liens extrêmement étroits tissés entre deux mondes que tout oppose, un nouveau monde républicain, égalitariste et un brin conservateur versus une France dotée d’une monarchie à bout de souffle.

L’attrait du livre est de mêler la grande et la petite histoire. Ainsi, les grandes étapes du soutien français aux colonies – soutien secret puis déclaré, multiples rebondissements – sont racontées à hauteur d’hommes. Ambitions personnelles, inimitiés profondes ou problèmes familiaux, tout cela éclaire les choix qui ont pu être faits. Les soubresauts de la diplomatie sont pertinemment éclairés par la situation intérieure française – nous sommes à l’aube de la révolution -, le choc de deux cultures diamétralement opposées, ainsi que par les intérêts bien compris de chacune des nations en cause. Au final, une fresque érudite qui ne cache rien de la complexité du sujet, mais parvient à la rendre digeste et éclairante.

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Emilie Mitran
Des américains en France. 1776-1792

Editions du Nouveau monde
2026

Premier avril

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Exercice difficile que celui de parler de ce livre ! Difficile tant on est en permanence tiraillé entre les deux facettes du roman dans une alternance savamment orchestrée de chapitres. Face A, la description extrêmement détaillée, presque clinique pourrait-on dire compte tenu du contexte, de l’avancée inexorable du cancer chez la femme du narrateur. Face B, les facéties répétées de ce même narrateur, facéties qu’il partageait avec elle, notamment tous les premier avril. D’où le titre.

Porté par une belle écriture, fluide et percutante en même temps, on oscille en permanence entre des chapitres poignants et des chapitres drôles et un brin loufoques, voire franchement irréalistes. Mais qu’importe, cette alternance nous sauve de la déprime, car la description au jour le jour de la descente aux enfers de cette femme pourrait sinon rebuter, surtout les lecteurs ayant eux-mêmes vécu de près une telle épreuve. Heureusement, donc, les passages dans lesquels le narrateur se venge de façon drôlatique et déjantée de tous ceux qui ont pourri sa vie (son patron qui l’a licencié deux fois, ses collègues insupportables ou encore l’oncologue incompétent qui a ajouté de la douleur à la douleur) sont comme des respirations dans ce récit en apnée. Une manière qu’a le narrateur, aussi, de rendre hommage à celle qui, dans le domaine de la blague, lui a tout appris. Les enfants, eux, survolent tout cela avec l’innocence et la légèreté de leur âge, cinq et sept ans, couvés par ce papa perdu qui tente, comme il le peut, de surmonter la perte de son amour, la lente destruction de ce corps tant aimé. Quant aux grands-parents, parents du narrateur, bien qu’un peu caricaturaux, ils apportent eux aussi une touche d’humour bienvenue à l’ensemble.

Difficile de penser qu’il n’y a pas un certain vécu là-dedans, tant les descriptions de l’évolution de la maladie sont précises, presque immersives. Le contraste avec les scènes plus légères en est d’autant plus déroutant, et on ne peut manquer d’y voir la marque d’un profond désespoir. Un livre qui ne peut laisser indifférent mais, âmes sensibles, vous voilà prévenues…

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Frédéric Ploussard
Premier avril

Editions Héloise d’Ormesson
2025

Mahmoud ou la montée des eaux

Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

Il faut se laisser prendre par ce livre écrit de façon inhabituelle sous forme d’un long poème en prose pour en apprécier toute la finesse et la profondeur. Finesse de cette longue poésie qui fait alterner au fil des chapitres les voix de Mahmoud et de sa femme Sarah. Profondeur de la terrible histoire de cette Syrie martyrisée par les dictatures, et alternant sans cesse désespoir et espoir rapidement déçu.

Mahmoud se souvient. Sur sa barque, vieil homme désormais, il plonge dans le lac qui a recouvert villages et vallée pour l’édification d’un barrage, et il raconte. Sa première épouse et sa fille, mortes toutes deux lors de la naissance. Sa vie de professeur, contraint par le pouvoir d’endoctriner ses élèves. La prison qui détruit lorsqu’il a résisté. Sa femme Sarah et ses trois enfants, disparus également. Les espoirs soulevés par le nouveau dirigeant, fils du précédent. L’espoir déçu. Le drame de la Syrie se déroule là, à travers les souvenirs de Mahmoud et de Sarah mêlés.

Livre original et poignant, il demande, afin de livrer toute sa force, d’adhérer à son dispositif. Beaucoup y ont réussi puisque la critique l’a encensé à sa sortie et qu’il a reçu le prix du livre Inter 2022. D’autres sont passés complètement à côté et ont renoncé à poursuivre, rebutés par sa forme. Pour ma part, j’ai alterné entre ces deux états, décrochant par moment, sans savoir si cela était du fait de passages plus abstraits ou d’une disposition d’esprit moins adaptée. Une lecture à tenter en tout cas.

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Antoine Wauters
Mahmoud ou la montée des eaux
Editions Verdier
2021

Le fantôme de la banquette arrière

Littérature étrangère (Irlande du Nord)
Par Marie-Hélène Moreau

Formidable recueil de nouvelles que celui de Jan Carson, écrivaine nord-irlandaise également auteure de plusieurs romans remarqués ! Amateurs de nouvelles ou pas, on ne peut que tomber sous le charme de ces histoires acides et décalées qui dressent en creux un portrait passionnant de l’Irlande du Nord, ses blessures religieuses et ses mœurs conservatrices.

Un fantôme protestant squatte la banquette arrière d’une voiture récemment achetée et engage la conversation avec sa passagère catholique (d’où le titre du recueil), une jeune fille est conduite auprès d’un homme pour un entretien destiné à lui apprendre tout ce qu’elle doit savoir avant sa nuit de noces, ou encore un père anglais récemment installé à Belfast perd mystérieusement ses enfants dans le toboggan d’une aire de jeux… Voici quelques-unes de la dizaine d’histoires de ce recueil.

Servies par une écriture délicieusement mordante d’où le surnaturel pointe par petites touches savamment dosées, elles nous immergent dans ce pays si particulier, profondément marqué par les “troubles” identitaires liés à la séparation de l’île et à la religion.

Comme souvent chez les auteurs irlandais, l’humour n’est jamais loin et rend cette ballade mélancolique particulièrement agréable et hautement recommandable.

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Jan Carson
Le fantôme de la banquette arrière

Traduction : Dominique Goy-Blanquet
Sabine Vespieser éditeur
2024

L’inventeur

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un bien agréable moment de lecture que celui passé en compagnie de Miguel Bonnefoy et de son “inventeur”. Dans un style fluide et enlevé, il nous conte l’histoire d’un certain Auguste Mouchot, inventeur au dix-neuvième siècle d’une machine à énergie solaire. On pourrait croire l’histoire inventée tant elle est faite de multiples rebondissements. Pourtant, cet Auguste Mouchot a bel et bien existé, ce qui fait tout l’intérêt du livre.

Né en province d’un père serrurier, en permanence accablé de mille maux qui auraient dû le conduire à une mort précoce, il fut un obscur professeur de mathématiques de province avant de se prendre par hasard de passion pour l’énergie solaire et d’y consacrer sa vie. Rien ne le prédestinait à un tel destin. Travaillant d’arrache-pied, il parvint à attirer l’attention de l’Empereur (avec l’idée d’un four portable à énergie solaire pour nourrir les troupes sur les champs de bataille !) et celle de l’Académie des sciences. Il parvint à obtenir des subventions qui lui permirent d’arrêter l’enseignement et de poursuivre ses travaux, de présenter sa machine à l’exposition universelle de Paris en 1878 et d’y obtenir une médaille. Obsédé par son œuvre, il se lança ensuite dans une quête invraisemblable de lumière solaire en Algérie devenue française. Las ! Comme tant d’autres avant lui, le génie et le travail ne suffisent pas toujours. Arrivé au moment de l’avènement du charbon roi, Auguste Mouchot ne parvint pas à atteindre la postérité.

Servi par un style fluide et enlevé, le livre se lit avec intérêt et grand plaisir, d’autant que l’auteur parvient à rendre attachant le personnage d’Auguste Mouchot qui a pourtant tout de l’anti-héros. Le livre lui rend hommage, et ce n’est que justice.

À noter que l’on peut voir l’une des machines d’Auguste Mouchot au Musée des Arts et Métiers de Paris, visite toujours passionnante !

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Miguel Bonnefoy
L’inventeur
Éditions Rivages (disponible en Rivages Poche)
2022

Après Dieu

Essais, Histoire…
Par Marie-Hélène Moreau

La collection Stock “Ma nuit au musée”, dans laquelle des personnalités sont invitées à passer une nuit dans le musée de leur choix et d’en faire un livre, est riche et multiple. Dans la plupart des cas, les personnes sollicitées par l’éditeur ont choisi un musée au sens strict du terme, que ce soit le Louvre, le musée Picasso, ou même la maison d’Anne Frank. Richard Malka, lui, a préféré passer la nuit au Panthéon, parmi les morts. Un truc d’adolescent, dit-il en préambule, ou alors c’est l’habitude depuis 2015… Le ton est donné.

On ne présente plus Richard Malka. Avocat – notamment de Charlie Hebdo -, essayiste, scénariste de bandes dessinées et romancier, il est avant tout un infatigable défenseur de la laïcité et de la liberté d’expression, pourfendeur de tous les fanatismes et des prosélytismes. C’est donc sans surprise que l’on retrouve ici ses thèmes de prédilection, inspirés par ce lieu hautement symbolique du Panthéon, ancienne église désacralisée, abritant nombre de grands hommes et femmes, parmi lesquels plusieurs philosophes des Lumières. Richard Malka y initie un dialogue intime avec un autre ennemi des religions – et non de Dieu -, Voltaire.

Prétexte à revisiter un certain nombre d’événements dramatiques causés au fil des siècles par la religion (le meurtre du Chevalier de la Barre, la fatwa lancée contre Salman Rushdie, l’attentat contre Charlie Hebdo, notamment), ce dialogue est également pour l’auteur l’occasion d’évoquer ses origines et les raisons de son combat. Même si on le sent parfois un brin désabusé devant l’ampleur de la tâche et la violence de l’ennemi, Richard Malka ne renonce à rien, et délivre un message de combat face à l’obscurantisme religieux qui guette, tout en rappelant que tout le monde croit en quelque chose, et que c’est bien ainsi.

Ce livre ne convaincra peut-être que les convaincus – les autres, sans doute, ne le liront pas -, mais il est salutaire, et l’on en sort revigoré d’une pensée structurée et combative appelant à ne jamais baisser les bras devant ceux qui voudraient nous faire renoncer à la liberté. C’est d’ailleurs cette idée qui clôture le livre à travers l’une des devises de la Révolution française inscrite dans la nef du Panthéon : Vivre libre ou mourir.

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Richard Malka
Après Dieu

Stock
2025

La disparution

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Quel drôle de livre… Au bon sens du terme, car je l’ai trouvé tout simplement épatant ! Cet adjectif colle particulièrement bien au côté gentiment déjanté de l’ouvrage.

Damien Renoueux, spécialiste de l’Égypte ancienne, vient de terminer un ouvrage sur le sujet et cherche un éditeur. En attendant, et parce qu’il faut bien vivre, il vend à domicile des slips pour homme avec possibilité d’essayage. Voilà pour le contexte, déjà un peu loufoque. Entre en scène Évelyne de Bresson, une éditrice qu’un collègue met sur sa route. Emballée par le manuscrit, elle le contacte, le rencontre, lui propose une sortie prochaine, puis… puis plus rien, ou presque.

Au fil de plus de deux cents pages d’une écriture fluide, nous suivons les affres de notre malheureux écrivain, suspendu à une promesse de contrat qui n’arrive jamais sans qu’il sache bien pourquoi. Alors il imagine, Damien Renoueux, et il demande conseil, à sa sœur, à son ex, à son cousin. Bientôt toute la famille s’y met, en ordre dispersé mais avec conviction. Désespéré, notre auteur tente des relances dans des styles différents. Aucune n’aboutit, et la situation le plonge encore plus dans le doute. Il aime cette éditrice, ensuite il la déteste. Il lui trouve des excuses – elle concourt pour un prix qui sans doute l’occupe – mais se dit que, quand même, elle exagère un peu. Jusqu’au jour où…

La disparution est un livre drôle – particulièrement lorsqu’on est soi-même un auteur en quête d’éditeur ! – qui aborde de façon maline la difficulté des auteurs à naviguer dans le monde complexe de l’édition. On ne peut en effet que compatir, et sourire face à l’intense activité qui agite le cerveau de notre pauvre auteur – d’autant que le tout est entrecoupé de ses échanges avec des acheteurs de slips et son activité bénévole au sein du conseil syndical de son immeuble.

Une belle découverte !

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Pierre Fréha
La disparution

Most Éditions
2025

Au bonheur des filles

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Pris au hasard sur les rayons d’une bibliothèque (en grande partie, je l’avoue, pour la magnifique photo de couverture de l’édition de Poche), ce roman, même s’il n’a pas connu le succès de Mange, prie, aime, best-seller mondialement connu et porté à l’écran, fut une agréable surprise de lecture.

Dans l’Amérique des années quarante, Vivian Morris, une jeune fille de bonne famille, s’ennuie dans son collège au point de vouloir arrêter ses études. Elle ne sait quoi faire d’elle-même, pas plus que ses parents qui, en désespoir de cause, vont l’envoyer à New York chez sa tante Peg, malgré la réputation sulfureuse de cette dernière. Tante Peg, en effet, dirige un théâtre de revues populaires dans lesquelles des showgirls égayent de petites pièces sans prétention. Dans ce milieu pittoresque et débridé, Vivian va s’épanouir au-delà de toutes ses espérances, devenant même la costumière attitrée des spectacles qui y sont produits à la chaîne, et passant ses nuits à faire la fête. Tel est le point de départ de cette histoire, racontée par Vivian elle-même, dont nous suivrons ensuite toute la vie. Difficulté à faire tourner le théâtre, succès, scandales, tout cela sera bientôt rattrapé par la guerre. Une nouvelle page s’ouvrira ensuite, celle de la maturité.

Avec ses personnages hauts en couleurs et ses rebondissements, le roman ne serait qu’un aimable divertissement s’il n’immergeait le lecteur dans l’Amérique de la guerre et de l’après-guerre. Insouciance face à une guerre lointaine qui va douloureusement les rattraper, destruction de quartiers entiers au nom de la modernité, mais surtout, surtout, place des femmes dans une société corsetée par une morale très patriarcale (la liberté, mais à quel prix !), le roman aborde des thèmes qui lui donnent un intérêt certain et le classent dans la rubrique des romans résolument féministes. L’écriture fluide et légère d’Elizabeth Gilbert contribue sans nul doute également au bonheur du lecteur !

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Elizabeth Gilbert
Au bonheur des fille
s
Calmann-Lévy
2020

Aussi au Livre de poche

La Croisière Charnwood

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Marie-Hélène Moreau

Écrivain britannique de romans policiers à énigmes, Robert Goddard rencontre un grand succès chez les amateurs du genre, notamment avec L’énigme des Foster, déjà chroniqué sur le présent blog. Pas forcément un auteur vers lequel je me dirigerais spontanément, mais les hasards des lectures de vacances m’ont mis entre les mains La Croisière Charnwood et, sans crier au chef-d’œuvre, j’avoue m’être laissé prendre par ma lecture.

Nous sommes au tout début des années trente. Deux Anglais, amis de collège et de guerre – la Première Guerre mondiale est encore dans tous les esprits -, par ailleurs escrocs, naviguent sur un transatlantique qui les ramène des États-Unis où leurs « affaires » ne se sont pas aussi bien passées que prévu. À bord, ils rencontrent Vita Charnwood et sa nièce Diana, héritières d’un empire financier, et y voient immédiatement l’opportunité de se refaire en séduisant cette dernière qui se trouve être d’une beauté renversante, ce qui ne gâte rien.

S’ensuit une histoire pleine de rebondissements, de trahisons et de complots en tous genres, qui se laisse lire sans ennui. Personnages attachants et plus complexes qu’attendu – Guy en escroc cynique rattrapé par le doute, notamment -, écriture fluide quoiqu’un peu trop sage à mon goût, description d’une époque délicieusement surannée, voilà un cocktail ma foi assez réussi même si certains le trouveront un peu fade comparé aux thrillers gore à la mode. Question de goût. La perspective historique du roman donne au livre le piquant qui lui manquerait sans doute un peu, c’est vrai, mais je n’en dévoilerai pas ici la teneur pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

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Robert Goddard
La Croisière Charnwood

Sonatine Éditions
2018

Aussi au Livre de Poche
Traduction : Marc Barbé

Un jour d’avril

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Contrairement à ce que pourrait laisser entendre son titre, le roman de Michael Cunningham nous embarque en fait pour trois jours d’avril espacés chacun d’une année. Sur cette période, l’auteur suit le quotidien des membres d’une famille et nous décrit leur évolution au fil de ces trois années marquées en leur milieu par la période du covid.

Dan et Isabel vivent à Brooklyn avec leurs deux enfants. Dan tente de renouer avec un début de carrière avortée dans le rock tandis qu’Isabel rêve d’aller vivre à la campagne et s’interroge sur son mariage. Leur fils Nathan, pré-ado, expérimente un début d’indépendance et donc de rébellion, tandis que Violet, la petite dernière, rêve en robe de princesse. Vit sous le même toit Robbie, le frère d’Isabel, devenu prof plus par opposition à son père que par passion, et qui sort d’une nouvelle déception amoureuse. Gravite autour de ce noyau le frère de Dan, Garth, qui tente, mais sans grand succès, de garder le lien avec la femme avec qui il a conçu un enfant.

Rêves avortés, difficultés de la vie à deux, tentatives de prendre un nouveau départ, Un jour d’avril est une chronique douce-amère d’une vie ordinaire dont chacun à sa manière cherche à se sortir, Robbie allant même jusqu’à se créer un double fictif sur Instagram. L’originalité ici tient à cet espace-temps découpé en trois parties distinctes, une matinée d’avril 2019, un après-midi d’avril 2020 en plein confinement et une soirée d’avril 2021. Les personnages vieillissent, grandissent, se posent encore et encore les mêmes questions sans réellement parvenir à trouver des réponses.

Si le propos est intéressant et assurément subtil – qui, après tout, ne s’est pas un jour posé ce genre de questions ? -, il ne parvient pas totalement à passer l’écueil de l’ennui de lecture. Un style parfois trop ampoulé ajoute peut-être à cette impression. Il s’en dégage néanmoins un charme certain.

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Michael Cunningham
Un jour d’avril

Traduction : David Fauquemberg
Édition du Seuil
2024

De Michael Cunningham également, De chair et de sang, par François Lechat.

L’agrafe

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

J’avais beaucoup aimé Le neveu d’Anchise, que j’avais chroniqué sur ce site, raison pour laquelle je me suis plongée dans le dernier roman de Maryline Desbiolles, roman auréolé du prix Le Monde 2024. On retrouve ici l’univers de l’autrice, l’arrière-pays niçois et ses villages plombés de soleil, les paysages de ce beau sud-est de la France. Presque si l’on entend les cigales et l’accent des personnages ! On retrouve son style, aussi, cette mélancolie poétique dont elle drape tous ses personnages.

Ici, l’héroïne se nomme Emma Fulconis, adolescente rebelle et solitaire qui court sans cesse à travers les collines. Jusqu’à ce que le chien d’un garçon qu’elle rencontre l’attaque et la blesse grièvement à la jambe. Plus encore que cette attaque qui la laisse sérieusement handicapée et incapable désormais de courir, c’est une phrase prononcée par le père du garçon au moment de l’attaque qui la bouleverse. Je vous laisse la découvrir. Commence alors pour elle la quête de son passé, ou plutôt du passé de sa famille, harkis rapatriés à contre-coeur par les autorités et enfermés dans des camps dont le souvenir a été peu à peu effacé des mémoires.

Beaucoup de subtilité dans ce roman qui effleure par touches successives un passé douloureux et, partant, une page de notre histoire. Cette approche pudique et tout en finesse m’a donné envie d’en apprendre plus sur ces événements, tant il est vrai qu’ils sont peu évoqués, encore moins enseignés. Le style poétique de l’autrice déroutera peut-être certains lecteurs. Pour ma part, j’en apprécie beaucoup l’originalité. Pour autant, j’avoue cette fois avoir peiné à totalement adhérer aux personnages qui m’ont paru parfois factices. La faute, peut-être, à un texte un peu court.

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Maryline Desbiolles
L’agrafe

Éditions Sabine Wespieser
2024

La clause paternelle

Littérature étrangère (Suède)
Par Marie-Hélène Moreau

Gros coup de cœur pour ce roman suédois distingué par le prix Médicis en 2021. Sur un thème mille fois abordé, l’auteur parvient à saisir avec une subtilité et une acuité incroyables les liens ambivalents unissant les membres d’une famille. Une gageure !

Comme tous les six mois, un père vivant à l’étranger revient en Suède s’installer quelques jours dans le petit appartement-bureau de son fils. Aucun besoin irrépressible de revoir ses enfants dans ce rituel, juste la nécessité de faire acte de présence pour conserver sa carte de résident et mettre en ordre ses papiers dont le fils s’occupe par ailleurs. Là est l’objet de cette clause paternelle, un accord passé il y a longtemps entre père et fils mais que ce dernier ne supporte plus. Le roman narre les quelques jours de cette visite au cours de laquelle le fils a prévu d’informer le père de la fin de cet arrangement.

Père peu présent, ce dernier est un personnage au premier abord détestable, égocentré et radin, mais dont les failles intimes apparaîtront peu à peu. Le fils est quant à lui pétri d’un mal-être venant de loin et dont il peine à sortir. En congé paternité depuis quelques mois pour s’occuper de ses deux enfants, il souffre du regard des autres et, plus largement, de sa situation. De situations banales du quotidien en rendez-vous manqués, le livre raconte par petites touches extrêmement précises la difficulté de communication de ces deux êtres, prolongée par les difficultés de communication qu’ils entretiennent avec les autres, petite amie, sœur, fille ou mère, ces dernières n’étant elles-mêmes pas exemptes de contradictions.

Analyse passionnante des relations d’une famille dysfonctionnelle et, au-delà, de la difficulté pour chacun de tracer sa voie dans la société et avec les autres, ce roman est par ailleurs servi par un style réellement original. L’auteur change en permanence d’angles et de personnages – allant jusqu’à endosser celui d’une morte ou d’une enfant de quatre ans !–, des personnages d’ailleurs jamais nommés mais renvoyés à leur identité multiple de père, fils, fille etc. Le fils est un père, le grand-père un père, et il en est ainsi pour chacun des personnages désignés littéralement de la sorte. N’est-ce pas ce que nous sommes tous, des fils en même temps que des pères, des sœurs en même temps que des filles ?

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Jonas Hassen Khemiri
La clause paternelle

Traduction : Marianne Ségol-Samoy
Éditions Actes Sud
2021

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