Aliène

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Singulier, ce roman l’est sans aucun doute. Son titre, tout d’abord, intrigue : Alien au féminin. L’histoire, ensuite. Nous suivons Fauvel, jeune fille à la dérive, éborgnée lors d’une manifestation, qui trouve un refuge temporaire à la campagne, chez le père d’une amie qui, parti en voyage, lui confie sa maison et sa chienne. Pas n’importe quelle chienne, mais le clone de la précédente, que les habitants regardent d’un sale œil depuis que des bêtes se font sauvagement tuer dans les environs. Autant d’éléments a priori attirants pour un lecteur curieux, d’autant que le livre a reçu le prix du livre Inter à sa sortie.

Las ! Ma déception a été à la hauteur de mes attentes. Je crois n’avoir accroché à aucun moment à cette histoire brouillonne et un brin ennuyeuse. Je vois bien sûr la critique sociale : une usine dévoreuse de vies, des manifestations lors desquelles on mutile… Je vois également le discours féministe à travers le parcours de Fauvel et sa copine Mado. Je perçois l’idée de nature et d’animalité. Dommage que tout cela se mélange de manière souvent absconse, et perde le lecteur. En tout cas, me perde moi.

Reste le style. Il y a assurément une patte personnelle dans cette manière de décrire les choses, de faire dialoguer les êtres. Mais il y a aussi d’étonnants passages qui m’ont plus fait penser à de la prose adolescente, non aboutie, qu’à un style personnel.

Mais, lecteurs curieux, n’hésitez pas, car beaucoup ont aimé !

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Phoebe Hadjimarkos Clarke
Aliène

Éditions du sous-sol
2024
Prix Inter 2024

La belle lumière

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Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Publié en 2020 aux éditions du Passage, le roman d’Angélique Villeneuve ressort aux éditions Libretto. C’est une nouvelle occasion de découvrir ou redécouvrir l’histoire exceptionnelle d’Helen Keller, petite fille aveugle, sourde et muette à la suite d’une maladie, et qui parviendra, à force de travail, et avec le soutien inconditionnel de ses parents et de son éducatrice, à apprendre à communiquer, jusqu’à devenir diplômée d’université. Nous sommes à la fin du dix-neuvième siècle, la prouesse est donc d’autant plus incroyable. Histoire vraie ayant fait l’objet de nombreux films, livres et pièces de théâtre, l’intérêt de ce roman est d’aborder le sujet, non par le seul prisme de l’enfant et son éducatrice, mais par celui de sa mère, Kate Keller.

Partie au fin fond de l’Alabama épouser un homme beaucoup plus âgé qu’elle, sans expérience aucune de la vie domestique ou conjugale, Kate Keller devra lutter pour s’adapter. Lorsque sa fille Helen tombe malade à dix-neuf mois, elle lutte encore pour la garder en vie, et croit y parvenir avant de comprendre que l’enfant ne sera plus jamais la même. Lourdement handicapée, elle est désormais enfermée dans un monde de silence et d’obscurité. Kate Keller ne l’abandonnera jamais. Sans céder à ceux qui voudraient voir l’enfant partir dans un asile comme cela se faisait couramment à l’époque, elle lutte encore une fois pour la garder près d’elle, et tente par tous les moyens d’améliorer son état. Ce sera l’arrivée d’Ann Sullivan, une jeune éducatrice aux méthodes révolutionnaires, qui déclenchera le retour d’Helen vers la lumière.

La belle lumière est une ode à l’amour maternel, absolu et inconditionnel. Abnégation, sacrifice, cette femme trop souvent oubliée endurera tout pour sauver sa fille, et elle y parviendra. Servi par une écriture très travaillée, le livre compose un portrait sensible qui se rapproche plus d’une biographie romancée que d’un véritable roman.

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Angélique Villeneuve
La belle lumière

Éditions Libretto
2026

Houris

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Littérature francophone
Par Marie-Hélène Moreau

Il faut s’abandonner, se laisser entraîner par la prose quasi hypnotique de Kamel Daoud dans ce roman couronné du prix Goncourt, cela en vaut la peine.

Aube est une victime de la guerre civile qui a sévi en Algérie dans les années quatre-vingt-dix. Miraculeusement rescapée à cinq ans d’un égorgement, elle en garde sur le cou la trace indélébile et ne peut pas parler. Vingt et un an plus tard, jeune femme libre et rebelle, elle reste hantée par la mort. Celle de sa sœur, de ses parents et du millier de personnes ayant péri cette nuit-là. Enceinte, elle retourne sur les lieux du drame, et entame avec sa fille à naître un long monologue pour lui raconter son histoire, l’histoire de son pays, et la raison pour laquelle, en conséquence, elle ne veut pas la garder. Son chemin croisera celui d’un libraire épris de vérité, d’une femme cachée aux yeux de tous car condamnée pour terrorisme, et d’un imam douteux.

Avec ce livre, Kamel Daoud enfreint la loi algérienne qui interdit à quiconque d’évoquer les “années noires” sous peine de poursuite. Il décrit l’oubli collectif imposé à un peuple au nom de la “Réconciliation”. Il décrit cette guerre censée n’avoir pas existé, et la douleur des victimes et survivants qui, en plus des stigmates laissés par la guerre, doivent également endurer le silence. Vertigineux.

Dans un style proche de la psalmodie, empreint d’une poésie sombre et magnifique, Kamel Daoud parvient à restituer l’enfermement dans le silence et la violence subie. Brillant.

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Kamel Daoud
Houris

Éditions Gallimard
2024

Boucher

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Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Âmes sensibles, s’abstenir, car la grande autrice américaine Joyce Carol Oates n’épargne pas son lecteur dans ce roman au titre lapidaire. Mais c’est rarement le cas pour qui est familier des romans et nouvelles de Joyce Carol Oates.

États-Unis, dix-neuvième siècle. Silas Weir, fils cadet d’une famille aisée et rigoriste, peine à obtenir l’admiration de son père. Imbu de lui-même malgré un cuisant premier revers professionnel, il s’oriente par hasard et nécessité vers une discipline médicale fort peu prisée à l’époque, la gynécologie. Sa nomination au poste peu glorieux de directeur d’un asile d’aliénés lui permettra de consacrer une grande partie de son temps à mener sur de pauvres femmes internées des expériences secrètes visant à développer des techniques médicales nouvelles et asseoir ainsi sa réputation, jusqu’à lui valoir le titre de “père de la gyno-psychiatrie”. Le titre du livre laisse peu de doutes sur la manière dont sont conduites ces expériences…

Basé en partie sur des éléments historiques, Boucher est une plongée sidérante autant que glaçante dans une société dans laquelle l’homme domine la femme (plus ou moins brutalement, selon le statut de cette dernière), où les maîtres dominent les serviteurs (serviteurs blancs dont le sort est à peine plus enviable que celui des esclaves noirs, largement évoqué, l’histoire se déroulant sur fond de lutte entre ségrégationnistes et abolitionnistes), et où les préceptes religieux et moraux tiennent souvent lieu de science, le tout au prix d’une hypocrisie généralisée.

Écrit sous forme de journal et de témoignages rapportés, toujours dans un style impeccable, Boucher est une charge féroce contre le patriarcat et la ségrégation sociale qui conduisent à l’internement souvent abusif de toutes ces femmes dont le seul tort est d’être nées femmes, justement. Il ouvre également une réflexion intéressante sur le prix à payer pour la réalisation d’avancées médicales, à travers le personnage plein d’ambivalence de l’aide infirmière du docteur Weir.

Passionnant !

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Joyce Carol Oates
Boucher

Traduction : Claude Seban
Éditions Philippe Rey
2024

Disponible en poche aux éditions Points

Voir aussi notre critique de Monstresoeur, de la même autrice.

Stupeur

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Littérature étrangère (Israël)
Par Marie-Hélène Moreau

C’est un livre dense, ambitieux. Un livre qui parle de culpabilité, de couple, d’engagement, de relation filiale et d’Israël, hier et aujourd’hui. Ce livre parle de tout cela en même temps, en une savante imbrication entre l’intime et l’histoire avec un grand H. Dense et ambitieux, donc.

Peu après le décès de son père, un homme qui s’est toujours montré distant avec elle, Atara, architecte en patrimoine d’une cinquantaine d’années, cherche à contacter Rachel, la première épouse jusqu’alors inconnue de cet homme. Combattante contre l’occupant anglais auprès de son père dans les années quarante, cette femme désormais âgée lui dévoilera l’origine de son prénom, replongeant du même coup dans ses propres souvenirs, entre engagement, renoncement et désillusion. Profondément bouleversée par cette rencontre, Atara, déjà fragilisée par ses problèmes de couple et le retour compliqué de son fils du service militaire, vivra alors un drame personnel dont elle ne pourra s’empêcher de s’attribuer la responsabilité.

La plume subtile de Zureya Shalev parvient à merveille à tisser les fils de cette double histoire de femme, l’une représentant le passé, du temps où Israël n’était pas encore un État, l’autre, le présent dans un pays chaotique et déchiré. Chaotique et déchiré comme la vie de ces deux femmes qui, bien que ne se connaissant pas, se sentent profondément liées. Exigeant, mais passionnant !

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Zeruya Shalev
Stupeur

Traduction : Laurence Sendrowicz
Éditions Gallimard
2023

Le jeu de la dame

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Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Il est toujours périlleux de lire le livre dont est tirée une adaptation à l’écran que l’on a appréciée. La déception n’est jamais loin. Rien de tel ici. La série à succès “Le jeu de la dame” a restitué fidèlement le livre de Walter Tevis et permis par là même sa publication en français qui nous replonge avec plaisir dans l’univers de Beth Harmon, enfant prodige des échecs.

Très tôt orpheline, la petite Beth est placée dans une institution où l’on “calme” les enfants à coup de pilules, ce qui créera chez elle une spirale addictive qui la suivra longtemps. Contre toute attente, c’est dans cet établissement qu’elle découvrira les échecs, par l’intermédiaire de l’homme à tout faire qui y travaille et qui, sous ses airs bougons, sera son premier professeur. Finalement adoptée, elle prendra son envol et deviendra au fil des pages et des années l’un des meilleurs joueurs d’échecs au monde. Sur fond de guerre froide (nous sommes dans les années soixante et les russes sont les maîtres des échecs), le livre suit son ascension, ses tourments, sa solitude, mais surtout sa fascination totale pour le jeu et sa rage de vaincre.

Si un roman autour des échecs peut sembler à certains être une lecture un peu rébarbative, il n’en est pourtant rien, tant le personnage de Beth est intrigant et attachant. Tellement intrigant et attachant qu’on regretterait presque par moment qu’il ne soit pas plus approfondi, mais bon… Les personnages secondaires sont également bien dessinés, que ce soit la mère adoptive de Beth, aimante à sa façon, ou les partenaires de jeu de Beth, petits amis ponctuels et distanciés. Tout juste peut-on relever le fait que le déroulé d’une partie d’échec est plus agréable à regarder qu’à lire, et que les passages décrivant les successions de coups sont parfois un peu abscons. Cela n’enlève cependant rien à la qualité du livre. Le récit est fluide, bien construit, et l’univers très particulier des échecs fonctionne à merveille, avec quelques trouvailles particulièrement inspirées (et brillamment reprises dans la série), comme la visualisation mentale du jeu sur le plafond de la chambre. Un plaisir de lecture !

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Walter Tevis
Le jeu de la dame

Editions Gallmeister
2021

1983 pour l’édition originale (chez Random House)

La famille

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Littérature étrangère (Espagne)
Par Marie-Hélène Moreau

La famille, éternel sujet de littérature ! Famille heureuse ou malheureuse, équilibrée ou dysfonctionnelle, réduite ou nombreuse, famille pleine de secrets… Celle dans laquelle nous invite Sara Mesa n’est à coup sûr pas un modèle à suivre, se présentant plus comme une secte que comme une famille. Le père, d’ailleurs, l’appelle “Le Projet”.

Le père, donc, qui se fait appeler “père”, est soi-disant avocat, défendant les bonnes causes, sans qu’on en soit bien sûr. La mère, que tous appellent “mère”, applique à la lettre les préceptes de cet homme qu’elle a épousé, se fâchant régulièrement à ce sujet avec son frère, personnage étonnamment normal et sympathique dans le contexte. Les enfants, eux, subissent. Parce que c’est ça aussi, la famille, la domination des plus faibles par les plus forts. Cette domination est ici purement psychologique, servant à merveille le discours lénifiant du père sur la famille parfaite. En adepte inconditionnel de Gandhi, il ne saurait en effet user de violence physique. Cette domination s’exerce au travers de règles strictes (activités personnelles obligatoirement effectuées en commun, interdiction d’avoir un quelconque secret…) et d’un mode de vie imposé (pas de télévision ni de cadeaux d’anniversaire, et d’une façon générale, aucun accès à la modernité). Les enfants subissent ces diktats, chacun à sa façon. Damian, l’aîné en surpoids, survit en totale introversion ; Rosa, la rebelle, fait le mur ; Aquilino, le cadet futé, surjoue hypocritement son rôle, et Martina, l’adoptée, attend que le temps passe pour pouvoir s’en aller.

Écrit à hauteur successive de chaque personnage et en alternant les époques, le récit dévoile par petites touches cet univers malade, dominé de façon tristement patriarcale par ce père de famille, à sa manière tout-puissant. Le dispositif peut parfois perturber, mais il est efficace pour installer le malaise, d’autant qu’il est servi par une écriture impeccable. En résulte un livre à l’ambiance étouffante, qui renouvelle l’approche sur le sujet un peu éculé de la famille dysfonctionnelle et ses conséquences sur ses membres. À découvrir.

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Sara Mesa
La famille

Éditions Grasset
2024

Les impatients

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Les impatients, ce sont ces jeunes gens sur-éduqués, connectés, qui font carrière dans de grands groupes, des fonds d’investissements, ou qui montent leur start-up. Ils sont impatients de faire carrière, impatients de réussir, ils sont programmés pour.

Reine est de ceux-là. Après quelques années dans des entreprises du luxe, elle lâche une nouvelle opportunité de carrière pour monter sa propre entreprise, un centre de bien-être par les algues. L’affaire prend tout son temps, toute son énergie, au détriment de sa vie privée, mettant en difficulté sa relation avec son avocat de mari.

Inutile de plus en raconter, sauf à dévoiler toute l’intrigue du livre qui n’est pas très complexe, ce que d’aucuns pourraient lui reprocher, mais l’intrigue n’est pas vraiment le propos. Le propos est de décrire ce monde du business et de la finance, Maria Pourchet, après tout, est sociologue de formation ! Working girl ambitieuse, avocat psychorigide, investisseurs cyniques, l’autrice dresse un portrait au vitriol de tout ce petit monde. Les personnages sont un brin caricaturaux, ce qui, sans doute, est intentionnel, mais nuit inévitablement à la profondeur du propos.

Reste le style. Assurément, Maria Pourchet n’en manque pas. Il est moderne et trépidant, à l’image de Reine et ses comparses. Drôle et ironique, le texte est truffé de “trucs” d’écriture (par exemple l’interpellation récurrente du lecteur) qui lui donnent indéniablement du sel, mais nuisent parfois à sa bonne compréhension, voire peuvent lasser le lecteur.

Originale, l’autrice est donc à tester, pour ceux qui ne la connaissent pas !

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Maria Pourchet
Les impatients

Editions Gallimard
2019

Une autre critique de Maria Pourchet : Feu

Un poisson sur la lune

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Assurément, Un poisson sur la lune n’est pas à mettre entre toutes les mains, tant sa lecture peut s’avérer difficile. Âpre, étouffant, il décrit en détail les états d’âme d’un homme en proie à la dépression et aux idées suicidaires.

Jim, quarantenaire poursuivi par le fisc, deux divorces à son actif, vient rendre visite à sa famille avant de retourner dans sa nouvelle maison en Alaska. Dans sa tête – car c’est de son point de vue que se place le narrateur -, il s’agit là d’une dernière visite, car son plan est de se suicider dès son retour. Il envisage même, avant, de tuer tout ou partie de sa famille, et transporte partout avec lui un revolver. Entre maux de tête persistants, insomnies, difficulté à communiquer, considérations sur sa vie gâchée, pulsions sexuelles débridées et interrogations sur le sens de la vie, le lecteur suit ce séjour chaotique. Autour de lui, certains – son frère, et sa seconde ex-femme, notamment – essaient de l’aider comme ils peuvent, quand d’autres – ses parents particulièrement – ont baissé les bras. Lui en est persuadé, ils ne peuvent rien pour lui. Il se sent totalement étranger au monde, et peine même à établir le contact avec ses deux enfants.

L’auteur de Sukkwan Island, dont la transposition cinématographique vient de sortir sur les écrans, a puisé dans sa propre enfance pour écrire ce livre largement autobiographique, son père s’étant suicidé dans des circonstances similaires. L’occasion pour lui de livrer une puissante réflexion sur ce qui nous fait, ou pas, tenir à la vie, sur nos renoncements. Dans cette Amérique où la religion, les armes et la réussite sociale tiennent une place omniprésente, il n’est pas toujours bon, semble-t-il, de se poser trop de questions.

Une lecture dérangeante, certes, mais qui ne laisse pas indifférent.

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David Vann
Un poisson sur la lune

Editions Gallmeister
2019

L’amour

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

“J’ai voulu raconter l’amour tel qu’il est vécu la plupart du temps par la plupart des gens : sans crise ni événement”. C’est ainsi que François Bégaudeau présente ce livre, et c’est très exactement ce qu’il réussit à faire en à peine plus de quatre-vingt-dix pages.

Sur cinquante ans, “L’amour” est la chronique d’un couple, les Moreau, de leur rencontre à leur mort. Il ne se passe rien, ou pas grand-chose, en tout cas pas ce qui se passe en général dans les romans. Il n’y a là ni passion fulgurante, ni drame, ni rebondissements étonnants, juste la vie qui va, comme pour la majorité d’entre nous. Une rencontre, donc, un mariage, un enfant, le travail, des parents qui meurent… Chacun pourra s’y retrouver, tant ce qui se passe dans la vie de Jeanne et Jacques Moreau est banal. L’auteur ne porte là aucun jugement, n’émet aucune critique, il décrit simplement la banalité de l’amour. Et ils sont heureux, les Moreau, banalement heureux – rien, en tout cas, n’indique qu’ils ne le sont pas -, et c’est très bien ainsi.

Le propos est servi par un style simple qui fait écho à la banalité de l’histoire décrite, ainsi que par la description détaillée des petites choses du quotidien et l’absence de chapitres. On aime ou pas le procédé, mais il est efficace, tant il installe à la lecture un sentiment de douce et agréable monotonie. On retrouvait déjà cette simplicité d’écriture et cette façon de décrire le quotidien dans Un enlèvement, livre du même auteur chroniqué sur ce blog.

L’auteur a situé son propos dans un milieu social populaire, ce qui le conduit à décrire un mode de vie que d’aucuns pourront trouver par moment légèrement caricatural, mais cela n’altère en rien le propos qui, lui, est universel, et que l’on pourrait sans difficulté transposer dans un milieu social différent. D’autres pourraient interroger l’idée que c’est là ce qu’on nomme l’amour, mais cette interrogation elle-même serait intéressante. C’est de mon point de vue ce qui fait tout l’intérêt de ce livre.

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François Bégaudeau
L’amour

Editions Gallimard
2023

Dîner à Montréal

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On retrouve dans ce récit très autobiographique l’extrême délicatesse de la plume de Philippe Besson, et sa capacité à trouver le mot juste.

Un écrivain, en dédicace dans une librairie de Montréal, voit réapparaître un ancien amant perdu de vue. Le temps d’un dîner où ils se rendent chacun accompagné de leur compagnon, ils évoquent leur histoire, entre regrets et nostalgie.

Il se passe peu de choses dans ce roman. Tout est dans les mots échangés, dans les silences et les regards, aussi. Il faut la belle écriture de l’auteur pour traduire sans ennui les sentiments éprouvés. Les personnages secondaires, la femme de l’ancien amant et l’amant actuel du narrateur, sont également très justes. Un livre pour les amateurs de littérature française intimiste.

*

Philippe Besson
Dîner à Montréal

Editions Julliard
2019

Existe en Pocket

Autres romans de Philippe Besson déjà chroniqués sur Les yeux dans les livres : Les passants de Lisbonne ; Ceci n’est pas un fait divers ; Paris-Briançon ; Un soir d’été

Le chant du prophète

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Littérature étrangère (Irlande)
Par Marie-Hélène Moreau

Alors oui, assurément, Paul Lynch a du style. On s’en était déjà rendu compte, notamment avec Au-delà de la mer chroniqué sur ce blog. Et oui encore, le sujet de ce Chant du prophète ne laisse pas indifférent, tant il semble coller à l’actualité.

Dans une Irlande proche, un gouvernement autoritaire est arrivé au pouvoir. Arrestations arbitraires, fermeture du pays, verrouillage de l’information… Tous les ingrédients d’une dictature prennent place peu à peu, transformant le quotidien en enfer. Et c’est ce quotidien, justement, qu’a choisi Paul Lynch comme angle de son roman. Il raconte ici non pas la grande Histoire – on ne sait rien de ce gouvernement, de la façon dont il est arrivé au pouvoir ni des forces en présence -, mais la petite, celle d’Eilish, une mère de famille dont le mari syndicaliste disparaît un jour sans laisser de trace. Entre un fils aîné qui choisit la clandestinité, une fille adolescente qui plonge dans une lourde dépression et un père qui perd la tête, elle se bat pour conserver un semblant de cohérence à sa famille et refuse de fuir son pays en voie de déliquescence.

Récompensé par le prestigieux Booker prize, Le chant du prophète est une lecture incontestablement intéressante. J’avoue néanmoins avoir été déçue. Ce n’est pas sa forme qui m’a gênée, même si certains l’ont trouvée rébarbative. Certes, les chapitres sont denses, sans respiration, les dialogues sont directement intégrés au texte, mais le procédé restitue bien le sentiment d’étouffement progressif ressenti par l’héroïne, prise au piège d’un appareil répressif inhumain. Sur le fond, en revanche, je n’ai pas réellement adhéré à cette chronique très – trop ? – détaillée du quotidien, dont quasiment tout contexte plus général est absent. La petite histoire est intéressante lorsqu’elle sert la grande, mais on peine ici à déceler l’intention, et même si l’ambiance est parfaitement restituée (on l’imagine en tout cas, s’agissant d’une dystopie) je suis personnellement restée sur ma faim.

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Paul Lynch
Le chant du prophète

Traduction : Marina Boraso
Editions Albin Michel
2025

Des Américains en France. 1776-1792

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Essais, Histoire
Par Marie-Hélène Moreau

Les relations entre les États-Unis et la France n’ont pas toujours été un long fleuve tranquille. L’actualité récente l’illustre parfaitement, et l’essai d’Émilie Mitran nous rappelle que cela ne date pas d’hier !

C’est une période passionnante qu’a choisi d’approfondir cette historienne et agrégée d’anglais, la naissance des États-Unis. Dans un essai dense et parfaitement documenté, elle nous conte par le menu la façon dont les colonies du Nouveau Monde ont obtenu leur indépendance avec l’aide, d’abord secrète, du royaume de France, ennemi héréditaire de la couronne britannique. Espions de tous bords, diplomatie et intérêts commerciaux, secrets et tensions internationales, c’est une immense galerie de personnages que nous propose l’autrice, dans laquelle nous retrouvons les noms bien connus de Benjamin Franklin, Georges Washington, Lafayette et tant d’autres. On peut se perdre par moment dans cette fresque foisonnante (j’avoue m’être un peu mélangée dans tous les acteurs militaires de la guerre d’indépendance), mais la ligne directrice demeure : décrire les liens extrêmement étroits tissés entre deux mondes que tout oppose, un nouveau monde républicain, égalitariste et un brin conservateur versus une France dotée d’une monarchie à bout de souffle.

L’attrait du livre est de mêler la grande et la petite histoire. Ainsi, les grandes étapes du soutien français aux colonies – soutien secret puis déclaré, multiples rebondissements – sont racontées à hauteur d’hommes. Ambitions personnelles, inimitiés profondes ou problèmes familiaux, tout cela éclaire les choix qui ont pu être faits. Les soubresauts de la diplomatie sont pertinemment éclairés par la situation intérieure française – nous sommes à l’aube de la révolution -, le choc de deux cultures diamétralement opposées, ainsi que par les intérêts bien compris de chacune des nations en cause. Au final, une fresque érudite qui ne cache rien de la complexité du sujet, mais parvient à la rendre digeste et éclairante.

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Emilie Mitran
Des américains en France. 1776-1792

Editions du Nouveau monde
2026

Premier avril

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Exercice difficile que celui de parler de ce livre ! Difficile tant on est en permanence tiraillé entre les deux facettes du roman dans une alternance savamment orchestrée de chapitres. Face A, la description extrêmement détaillée, presque clinique pourrait-on dire compte tenu du contexte, de l’avancée inexorable du cancer chez la femme du narrateur. Face B, les facéties répétées de ce même narrateur, facéties qu’il partageait avec elle, notamment tous les premier avril. D’où le titre.

Porté par une belle écriture, fluide et percutante en même temps, on oscille en permanence entre des chapitres poignants et des chapitres drôles et un brin loufoques, voire franchement irréalistes. Mais qu’importe, cette alternance nous sauve de la déprime, car la description au jour le jour de la descente aux enfers de cette femme pourrait sinon rebuter, surtout les lecteurs ayant eux-mêmes vécu de près une telle épreuve. Heureusement, donc, les passages dans lesquels le narrateur se venge de façon drôlatique et déjantée de tous ceux qui ont pourri sa vie (son patron qui l’a licencié deux fois, ses collègues insupportables ou encore l’oncologue incompétent qui a ajouté de la douleur à la douleur) sont comme des respirations dans ce récit en apnée. Une manière qu’a le narrateur, aussi, de rendre hommage à celle qui, dans le domaine de la blague, lui a tout appris. Les enfants, eux, survolent tout cela avec l’innocence et la légèreté de leur âge, cinq et sept ans, couvés par ce papa perdu qui tente, comme il le peut, de surmonter la perte de son amour, la lente destruction de ce corps tant aimé. Quant aux grands-parents, parents du narrateur, bien qu’un peu caricaturaux, ils apportent eux aussi une touche d’humour bienvenue à l’ensemble.

Difficile de penser qu’il n’y a pas un certain vécu là-dedans, tant les descriptions de l’évolution de la maladie sont précises, presque immersives. Le contraste avec les scènes plus légères en est d’autant plus déroutant, et on ne peut manquer d’y voir la marque d’un profond désespoir. Un livre qui ne peut laisser indifférent mais, âmes sensibles, vous voilà prévenues…

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Frédéric Ploussard
Premier avril

Editions Héloise d’Ormesson
2025

Mahmoud ou la montée des eaux

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Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

Il faut se laisser prendre par ce livre écrit de façon inhabituelle sous forme d’un long poème en prose pour en apprécier toute la finesse et la profondeur. Finesse de cette longue poésie qui fait alterner au fil des chapitres les voix de Mahmoud et de sa femme Sarah. Profondeur de la terrible histoire de cette Syrie martyrisée par les dictatures, et alternant sans cesse désespoir et espoir rapidement déçu.

Mahmoud se souvient. Sur sa barque, vieil homme désormais, il plonge dans le lac qui a recouvert villages et vallée pour l’édification d’un barrage, et il raconte. Sa première épouse et sa fille, mortes toutes deux lors de la naissance. Sa vie de professeur, contraint par le pouvoir d’endoctriner ses élèves. La prison qui détruit lorsqu’il a résisté. Sa femme Sarah et ses trois enfants, disparus également. Les espoirs soulevés par le nouveau dirigeant, fils du précédent. L’espoir déçu. Le drame de la Syrie se déroule là, à travers les souvenirs de Mahmoud et de Sarah mêlés.

Livre original et poignant, il demande, afin de livrer toute sa force, d’adhérer à son dispositif. Beaucoup y ont réussi puisque la critique l’a encensé à sa sortie et qu’il a reçu le prix du livre Inter 2022. D’autres sont passés complètement à côté et ont renoncé à poursuivre, rebutés par sa forme. Pour ma part, j’ai alterné entre ces deux états, décrochant par moment, sans savoir si cela était du fait de passages plus abstraits ou d’une disposition d’esprit moins adaptée. Une lecture à tenter en tout cas.

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Antoine Wauters
Mahmoud ou la montée des eaux
Editions Verdier
2021

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