Le clou

Zhang Yueran, Le clou, Zulma, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

L’un des intérêts, et non des moindres, de cet épais roman (plus de 600 pages quand même !) est certainement de faire connaître aux lecteurs occidentaux que nous sommes les voix de la littérature chinoise moderne. Zhang Yueran, née au tout début des années 80, en est une représentante brillante dont le livre a été particulièrement remarqué à sa sortie en France. Mais l’intérêt est le livre lui-même, bien sûr, et l’histoire qu’il raconte.

À la mort du grand-père de l’un, un homme et une femme, amis d’enfance et d’adolescence se retrouvent après s’être perdus de vue pendant presque vingt ans. En alternant des chapitres où l’un puis l’autre se remémore le passé, en forme de dialogue solitaire, Zhang Yueran nous raconte non seulement l’histoire tourmentée de ces deux personnages, mais nous décrit également une Chine hantée par ses démons, de l’arrivée du communisme à la révolution culturelle pour aboutir à l’époque moderne. Destin de deux familles, inextricablement lié sur trois générations, secret enfoui puis révélé, traumatisme plus ou moins surmonté, on s’attache à ces deux êtres si proches et pourtant si lointains, étrangers à eux-mêmes presque.

Une foule de personnages émaille ces réminiscences, une tante célibataire qui renonce à sa vie, un grand-père légume dans une chambre d’hôpital, un père alcoolique à la vie mystérieuse, une femme devenue folle enfermée dans une penderie ou encore un poète désabusé… La fresque est foisonnante. Tout cela est finement conté, empreint de tristesse, de nostalgie. D’une violence sourde, aussi, car le contexte politique n’est jamais bien loin. On plonge littéralement dans la tête des deux personnages, embourbés dans une histoire qui les a dépassés et engloutis.

Bien sûr on peut trouver ça long et complexe si l’on peine à entrer dans l’histoire. Mais si l’on y parvient et qu’on se laisse porter doucement par le flot des souvenirs, quel bonheur de lecture !

Catégorie : Littérature étrangère (Chine). Traduction : Dominique Magny-Roux.

Liens : chez l’éditeur.

Du théâtre pour la rentrée : L’homme qui dormait sous mon lit

Pierre Notte, L’homme qui dormait sous mon lit, L’avant-scène théâtre, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

Au théâtre comme en littérature, aborder le sujet des migrants sans tomber dans le pathos et le manichéisme reste un exercice délicat. Un défi, presque. C’est celui relevé avec brio par Pierre Notte à travers cette pièce dystopique dans laquelle des citoyens perçoivent une prime pour héberger un migrant et, comble du cynisme, une surprime dans l’hypothèse où celui-ci se suiciderait, réglant ainsi discrètement le problème qu’il représente pour la société. Dénoncer le cynisme par encore plus de cynisme, il fallait oser !

Trois personnages (trois formidables interprètes) occupent la scène, chacun figurant symboliquement une entité : le migrant, la citoyenne et l’Europe. Le décor est minimaliste, la mise en scène épurée et résolument moderne, les dialogues d’une violence inouïe sous des airs anodins, entre tragédie et comédie.

Muriel Gaudin, Silvie Laguna, Clyde Yeguet
(distribution du Théâtre des Halles)

Car oui, on rit (un rire glacé, tout de même…) devant cet échange/affrontement mettant face à face une citoyenne traversée de sentiments contradictoires (appât du gain, envie de retrouver sa tranquillité mais aussi solitude et compassion) et un migrant balançant sans cesse entre espoir et désespoir, colère parfois, le tout rythmé/encadré par les interventions personnifiées d’une société confite dans ses règles et ses renoncements. On rit, mais on réfléchit, aussi, sur l’hypocrisie et l’égoïsme de ce monde qui ressemble furieusement au nôtre et sur l’impossible mais nécessaire rapprochement entre les êtres. Car c’est bien de cela dont il s’agit dans cette pièce, de rapprocher les êtres, et on en sort sans doute un peu meilleur qu’on y était entré.

Programmée au festival d’Avignon 2021 après l’annulation de l’édition 2020, “L’homme qui dormait sous mon lit” a été à juste titre saluée par de nombreuses critiques enthousiastes. Elle sera jouée au printemps prochain à Paris et sans nul doute ailleurs. Courez-y !

Catégorie : Théâtre.

Liens : présentation du texte par l’auteur ; éditions L’avant-scène théâtre.

Et que celui qui a soif, vienne

Sylvain Pattieu, Et que celui qui a soif, vienne, Rouergue, 2016

— Par Marie-Hélène Moreau

Au-delà de la connotation religieuse du titre, c’est surtout le sous-titre Un roman de pirates qui éclaire le lecteur sur ce qu’il peut s’attendre à trouver dans ces presque 500 pages de lecture. Alors certes, on y croise quelques hommes d’église, plus ou moins défroqués et plus ou moins mystiques, mais on y croise également des pirates attaquant les navires qui ont le malheur – est-ce un malheur pour tous ? – d’être sur leur chemin, des esclaves en route vers leur sombre destin et qui tentent chacun à sa manière d’échapper à son sort, des prostituées condamnées à l’exil, aussi des commerçants âpres au gain, des fous et des soldats, des héros et des lâches.

Et que celui qui a soif, vienne est donc un roman d’aventure, et quelle aventure ! L’aventure des pirates à l’époque de la traite négrière et des routes maritimes où se croisaient aventuriers, esclaves, tissus et épices en un commerce florissant bien que risqué. On y assiste à des abordages sanglants, des combats sans merci, des tortures et des exécutions, mais on y suit aussi des amitiés puissantes et des amours profondes, des moments de grande humanité. On y retrouve à l’oeuvre, donc, les puissances intemporelles de l’exploitation des ressources et des hommes (et des femmes…) par d’autres hommes, on y navigue dans la cale des esclaves, sur le pont des pirates et dans les cabines des capitaines, on s’arrête dans les tavernes des ports et sur les îles perdues où se cachent des pirates qui rêvent d’un monde plus juste. On s’attache à tous ces personnages qui se croisent et se battent, qui s’aiment et se détestent.

C’est tourbillonnant et instructif, très bien écrit dans un style moderne (des phrases souvent courtes, sans verbe, quelques incursions anachroniques dans un passé plus récent), et porteur de réflexions sur notre monde, ses dominations et ses inégalités. Bref, on ne s’ennuie pas un seul instant en compagnie de ces pirates.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Un site WordPress.com.

Retour en haut ↑