La fille qu’on appelle

————————–

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Max Le Corre est boxeur. Un vieux boxeur qui rêve d’un retour sur le ring et s’y prépare contre plus jeune que lui. Pour vivre, il conduit la voiture de fonction du maire de cette petite ville de bord de mer qu’il n’a jamais quittée, contrairement à sa fille Laura. Laura qui revient, justement, et qui cherche un logement alors quoi de plus naturel lorsqu’on est son chauffeur que de demander au maire un petit coup de pouce ? Mauvaise idée.

Chronique désabusée des relations humaines dans lesquelles le pouvoir est mis au service de la satisfaction du plaisir des hommes et où le mépris de classe le dispute au clientélisme politique, le roman de Tanguy Viel est bien dans l’air d’un temps où il est de bon ton de critiquer les politiques et les élites de tous poils en les parant de tous les vices. Un peu facile, sans doute, mais en l’espèce sacrément bien fait. Caricatural ? Peut-être un peu aussi, oui. N’empêche, il y a du style dans ce roman et c’est ce qui rend sa lecture aussi intéressante – presque addictive – même si certains seront sans doute déstabilisés par ces longues phrases qui se perdent parfois au point qu’on doive les relire. Un style indéniable, donc, et un sens certain de la narration et des personnages. Max en boxeur magnifique et déchu, Laura, si jeune, si belle, en proie idéale d’un maire libidineux, Bellec et son costume blanc, en patron de casino peu scrupuleux… Tous, même s’ils peuvent sembler sans surprise tant ils suivent un destin tout tracé, sont chacun à sa manière profondément attachants, hormis le maire, affreux politicard prêt à tout pour satisfaire son plaisir et son ambition. Il passe à travers ce roman le sentiment vague mais entêtant que tout cela ne changera jamais. Un peu désespérant… 

Inclus dans la première sélection pour le Goncourt 2021, ce qui n’est pas rien, La fille qu’on appelle n’aura finalement pas accédé à l’étape suivante. Ce n’est certainement pas une raison pour ne pas le lire !

*

Tanguy Viel
La fille qu’on appelle

Les Éditions de Minuit
2021

Ce que je sais de toi

————————–

Littérature francophone
Par Marie-Hélène Moreau

Multiprimé et encensé par une large majorité du public, ce premier roman dispose de nombreux atouts pour plaire au lecteur. Une narration qui s’étale sur près de quarante ans entre l’Égypte et le Québec, une histoire de famille où se mêlent conventions sociales, recherche d’identité, et amours contrariées, le tout servi par une belle écriture et des effets de style qui donnent au roman une indéniable profondeur.

Éric Chacour, né à Montréal de parents égyptiens, nous entraîne tout d’abord dans l’Egypte des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt où il dépeint avec subtilité le carcan social dans lequel se débat Tarek, personnage central du roman. Entre carrière professionnelle toute tracée, milieux sociaux profondément inégalitaires et mœurs corsetées, ce dernier s’exilera finalement au Québec pour ne revenir qu’à la mort de sa mère au début des années deux mille.

Tous les sujets évoqués dans le livre – et ils sont nombreux ! – sont passionnants. C’est sans doute là que réside une des clés de son succès. L’Egypte multiculturelle des années soixante, qui peu à peu se referme sur elle-même, donne un cadre historique particulièrement intéressant à la première partie du roman tandis que la description de la famille de Tarek, famille de notables ouverts à la culture, notamment française, éclaire les clivages d’une société en pleine mutation. La seconde partie dans laquelle apparaissent quelques scènes de la vie de Tarek au Québec semble par comparaison moins réussie. Sans doute l’idée est-elle de montrer ici le déracinement causé par l’exil mais je n’ai pour ma part pas été totalement convaincue. J’ai surtout regretté que le cœur du récit, l’histoire d’amour contrariée vécue par Tarek manque de chair et d’incarnation. Cela aurait donné une profondeur supplémentaire au récit qui, selon moi, reste sur cet aspect assez froid et comme distancié.

Malgré ces quelques réserves (qu’une grande majorité de lecteurs ne partagent à l’évidence pas !) Ce que je sais de toi est sans nul doute un roman à découvrir et Eric Chacour un auteur à suivre.

*

Éric Chacour
Ce que je sais de toi
Éditions Philippe Rey
2023

De sang-froid

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

–

————————–

Par Marie-Hélène Moreau

Oeuvre immense de la littérature américaine, De sang-froid est ainsi sous-titré : Récit véridique d’un meurtre multiple et de ses conséquences. On ne saurait dire mieux car il ne s’agit nullement ici d’une œuvre fictionnelle, mais du compte-rendu implacable d’un fait divers.

Dans les années cinquante, dans une petite ville tranquille du Kansas, deux délinquants tuent sans raison apparente les quatre membres d’une même famille. Ils seront rattrapés, condamnés et exécutés. Truman Capote, passionné par cette affaire, passera des mois à rencontrer et interroger tous les protagonistes, y compris les accusés. Il en tirera ce texte dense et passionnant, et en restera passablement traumatisé, plongeant dans une profonde dépression.

La construction du livre est particulièrement intéressante. Au lieu de se situer directement après le crime, l’auteur choisit de démarrer son récit dans les heures le précédant, présentant alternativement les derniers moments de la famille assassinée et ceux de leurs assassins en chemin. Saisissant contraste. D’un côté les Clutter, famille respectée de fermiers, un mère fragile des nerfs, un père bienveillant, une fille adolescente appréciée de tous ainsi que son jeune frère. De l’autre, deux jeunes hommes au passé délinquant, l’un issu d’une famille dysfonctionnelle, affublé de surcroît d’un handicap physique, le second pétri de frustrations. Rien ne devait faire se croiser leurs chemins. Le crime en lui-même ne sera décrit que tardivement dans le livre comme si, au-delà des terribles faits, ce qui intéresse surtout l’auteur est de comprendre ce qui a pu pousser ces deux hommes à le commettre. On suit ainsi longuement leur cavale et leur emprisonnement. De nombreuses lettres, de proches notamment, tentent par ailleurs d’apporter des réponses en dressant d’eux des portraits troublants.

L’auteur ne les juge jamais. Il rapporte simplement des faits et décrit en détail les relations entre tous les protagonistes, victimes, coupables, mais aussi forces de l’ordre et habitants de la paisible ville dans laquelle le crime s’est produit. Plus que la simple chronique d’un fait divers, De sang-froid dresse ainsi le portrait d’une certaine société américaine. Il pointe également les faiblesses du système judiciaire américain dont la peine de mort reste un élément clé.

*

Truman Capote
De sang-froid

Titre original : In Cold Blood, 1966
Disponible en Folio
Traduction : Raymond Girard

Les nus et les morts

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

–

————————–

Par Marie-Hélène Moreau

Si ce n’est pas pour ce livre que Norman Mailer a remporté le prix Pulitzer (mais pour Le chant du bourreau), Les nus et les morts reste un monument de la littérature américaine, tout comme son auteur lui-même, qui reçut, entre autres, le National Book Award pour l’ensemble de son œuvre.

Considéré comme l’un des meilleurs romans sur la Seconde Guerre mondiale, Les nus et les morts suit un groupe de soldats en poste sur une petite île du Pacifique tenue par les Japonais. Récit étourdissant de plus de sept cent pages, il alterne le quotidien d’une base militaire perdue dans la jungle, les scènes de guerre mais aussi, en flash-back éclairants, la vie civile des différents protagonistes. Ces trois éléments forment un tout indissociable qui immerge totalement le lecteur dans la folie de la guerre. C’est particulièrement frappant dans la description d’une hiérarchie militaire insensible au sort de ses hommes et uniquement préoccupée par son avancement.

Écrit alors que l’auteur n’avait que vingt-cinq ans, le livre est bluffant de maturité et de réalisme, mais il est vrai que Norman Mailer a lui-même servi dans le Pacifique. On ressent à travers ces pages la chaleur étouffante, l’ennui lié à l’attente, les bestioles qui pullulent et l’ennemi qui rôde. On ressent également la peur terrible de ces hommes envoyés à l’autre bout du monde sur une terre qu’ils ne connaissent pas et dont ils n’ont rien à faire. Et c’est réellement l’une des forces du livre de nous renvoyer ponctuellement à la vie civile de chacun des principaux personnages, simple soldat ou gradé. Difficultés économiques, travail, relations amoureuses… L’occasion pour l’auteur de brosser un tableau acide de l’Amérique de l’époque, entre lutte des classes – qui se poursuit jusque dans la guerre –, discriminations diverses – notamment l’antisémitisme dont Norman Mailer a lui-même souffert – et sexisme rampant. Raconté au plus près de ces hommes, le récit en est d’autant plus incarné.

La longueur du livre peut certes rebuter (688 pages) mais n’hésitez pas. Rien n’est en trop, et vous serez happés par cette fresque violente et terriblement humaine. Un chef-d’œuvre qui n’a pas pris une ride, ni dans son écriture, ni dans les thèmes qu’il aborde.

*

Norman Mailer
Les nus et les morts

Traduction : Jean Malaquais
Éditions Albin Michel
1950

Titre original : The Naked and the Dead
Éditions Rinehart & Company
1948

Les Terres animales

—————————

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Laurent Petitmangin avait su largement séduire avec Ce qu’il faut de nuit, récit bref et dépouillé d’un père élevant seul ses deux fils. Premier roman couronné à juste titre de plusieurs prix et traduit dans de nombreuses langues, il révélait un talent certain de l’auteur pour la description brute de ses personnages.

Ici, quatre personnages principaux qui ont décidé contre vents et marées de rester vivre sur leurs terres dévastées par un accident nucléaire. La zone a été évacuée, fermée, les autorités ont tout tenté pour convaincre les derniers récalcitrants de fuir, avant de les laisser à leur sort, se contentant de faire survoler la zone par des drones au cas où. À l’extérieur, la vie semble avoir repris son cours. Le récit alterne les points de vue de deux des protagonistes, leurs espoirs malgré une issue fatale et probablement rapide, leur lutte pour survivre au quotidien et garder un tant soit peu de joie, leurs relations avec quelques voisins eux aussi restés là et, en creux, la folie qui guette.

Récit post-apocalyptique centré sur la résilience humaine, l’histoire est certes dans l’air du temps. L’ensemble aurait pu être profond et puissant, mais j’ai peiné à entrer dans le jeu. Passons sur le caractère plus ou moins vraisemblable de la situation – après tout, n’est-ce pas tout l’intérêt de la littérature que de nous entraîner parfois hors du réalisme ? -, le problème est plutôt du côté de ces personnages dans lesquels j’ai eu du mal à me projeter, les confondant presque par moment. Sans doute manquent-ils de profondeur, eux ou les interactions entre eux. Bref, l’attachement n’a pas opéré sur moi cette fois. C’est bien dommage. J’attends le suivant !

*

Laurent Petitmangin
Les Terres animales
Éditions La manufacture de livres
2023

Un simple dîner

————————–

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Lauréat du prix Gisèle Halimi 2023, le roman de Cécile Tlili explore le sujet des injonctions faites aux femmes. Thème maintes fois exploré ces dernières années – et à juste titre tant il est riche –, l’auteure a choisi dans ce court roman de recourir à l’exercice périlleux du huis-clos. Unité de temps – un dîner, donc –, unité d’espace – quasi exclusivement l’appartement où il a lieu –, il aurait été facile de lasser le lecteur. L’auteure parvient cependant sans peine à garder jusqu’au bout son attention grâce non seulement à un style fluide qui rend la lecture aisée mais également à de multiples rebondissements qui maintiennent éveillée sa curiosité.

En deux mots, Étienne, avocat en difficulté professionnelle, et sa compagne Claudia, une kinésithérapeute timide et effacée, reçoivent à dîner un couple de vieux amis à lui. Rémi est un professeur d’économie marié à Johar, une brillante ingénieure de la tech en passe d’être nommée à un poste important. Dans le décor de cet appartement parisien écrasé par la chaleur d’une fin d’été, ces deux femmes qui se connaissent à peine et que tout oppose vont chercher chacune à sa façon à se libérer du carcan que les hommes, mari ou collègue, et plus généralement la société, tentent de faire peser sur elles.

L’exercice aurait été parfaitement réussi si les personnages ne tombaient trop souvent dans une caricature un peu trop appuyée. C’est sans doute ce travers qui fait qu’on peine non seulement à s’attacher aux différents protagonistes – y compris les féminins, ce qui est un comble ! –, mais également à croire complètement à l’enchaînement des révélations de cette soirée. Dommage, car l’ensemble livre une description fine des rapports de domination qui pèsent sur les femmes et propose quelques scènes bien imaginées et décrites.

*

Cécile Tlili
Un simple dîner

Éditions Calmann-Lévy
2023

La maison à droite de celle de ma grand-mère

————————–

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un roman qui prolonge agréablement les vacances tout en gardant un minimum de profondeur.

Giacomo, traducteur d’origine sarde mais vivant désormais à Marseille où il a construit sa vie, rentre sur son île en apprenant que sa grand-mère est au plus mal. Il y retrouve ses parents, bien sûr, leurs éternelles prises de bec et la présence étouffante de sa mère, mais aussi son meilleur ami d’enfance, Fabrizio, atteint d’une maladie incurable, ainsi qu’un vieux capitaine de l’armée dont il va égayer la solitude. Surtout, il retrouve son île et sa mer turquoise, son village aux couleurs pimpantes, l’odeur de la nature et des gâteaux de Manuella, la boulangère.

L’occasion pour l’auteur, lui-même d’origine sarde, de nous proposer ce délicieux séjour en terre sarde qu’il nous fait visiter au gré des déambulations de son héros, entre criques sauvages et monuments préhistoriques. On pourrait s’ennuyer si de menus événements, drôles ou touchants, ne venaient ponctuer la visite, le tout rythmé par les souvenirs, nostalgiques ou tristes, de Giacomo, ainsi que par son impérieuse nécessité de terminer sans tarder la monumentale traduction à laquelle il s’est engagé.

Bref, un agréable moment passé avec l’auteur dans cette île magnifique et, peut-être, une idée pour de prochaines vacances.

*

Michaël Uras
La maison à droite de celle de ma grand-mère

Feues les éditions Prélude
Le livre de poche, 2020

Un enlèvement

————————–

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Premier contact avec cet auteur connu notamment pour son Entre les murs sur le monde enseignant dont il est issu, transposé avec succès au cinéma. Immédiatement, un grand enthousiasme ! Style épuré, phrases simples et courtes, dialogues minimalistes et hyperréalistes, voilà qui tranche avec certains auteurs cherchant à en mettre plein la vue avec des phrases emberlificotées et des descriptions à rallonge. 

Les Legendre, famille parisienne aisée, sont en vacances dans une résidence haut de gamme de Royan. La mère, consultante en communication de crise et par ailleurs adepte de yoga, met un point d’honneur à maîtriser paroles et comportements. Le père lui, cadre dans la finance, suit à la seconde près, au moyen de diverses applications, le programme sportif qu’il s’est fixé, tandis que sa fille, collégienne douée et un brin agaçante, démarre visiblement une crise d’adolescence. Seul le fils de six ans semble rétif à tout apprentissage, au grand désespoir de ses parents.

La description du quotidien estival de cette famille a priori banale est tout à fait réjouissante, entre atelier d’éveil pour le petit, courses bio obligatoire et dîner chez des amis tout aussi aisés qu’eux. Réjouissante et sarcastique, l’auteur multipliant les anecdotes dont certaines franchement drôles. Cette description pourrait même tomber dans la caricature, voire la répétition, si le livre était plus épais et si ne survenaient rapidement quelques événements de nature à gripper la machine merveilleusement huilée des Legendre.

Bien au-delà de la critique d’une certaine classe sociale, le livre de François Bégaudeau livre une réflexion subtile et originale sur la liberté. C’est en tout cas l’une des lectures que l’on peut en faire. À découvrir !

*

François Bégaudeau
Un enlèvement

Éditions Verticales
2020

Harvey

————————–

Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Un petit livre que j’ai énormément apprécié.

Harvey a mal au dos. Harvey a mal partout. Il attend le docteur venu lui prodiguer un soin qui le soulagera. Il attend son procès aussi. Il ne croit pas une seconde qu’il ne sera pas blanchi. Harvey a de grands projets pour après.

Voilà un étonnant roman, si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi. La forme comme le fond peuvent en effet faire hésiter quant à sa qualification. Court récit de 105 pages, il suit le dénommé Harvey dont le lecteur reconnaîtra facilement le personnage réel.

Emma Cline, brillante nouvelle voix de la littérature américaine, nous raconte quelques heures de la vie d’Harvey de son point de vue à lui et l’exercice est pour le moins troublant. L’écriture est concise, immersive. Difficile de ne pas, malgré soi, se mettre dans la peau du personnage.

*

Emma Kline
Harvey

Éditions de La Table Ronde, coll Quai Voltaire
2020

Une autre critique d’Emma Cline : The girls, par François Lechat.

Que notre joie demeure

—————————

Littérature étrangère francophone (Québec)
Par Marie-Hélène Moreau

Il en va des livres comme des films. Lorsque les critiques sont contrastées, il est souvent intéressant d’aller y faire un tour. C’est le cas de celui-ci. Encensé par la critique (il a notamment reçu les prix Médicis et Décembre en 2023) et par une partie des lecteurs à sa sortie, le livre en a néanmoins dérouté – voire carrément agacé – beaucoup d’autres. Au-delà de la polémique autour de l’utilisation d’un “sensitivity reader”, pratique un peu trop anglo-saxonne vue d’Europe, qu’en est-il vraiment ?

Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte, a une certaine idée d’elle-même et de la beauté qu’elle apporte. Depuis des décennies, elle conçoit des bâtiments admirés dans le monde entier et côtoie tout le gratin de la société, de la politique et des médias. Ne manque à son palmarès que le projet qui lui permettra de marquer sa ville, Montréal, de son empreinte. Ce sera le complexe Webuy, siège social d’une multinationale, qu’elle veut grandiose et qui sera érigé dans un quartier excentré. Les travaux commencent et avec eux une polémique autour de l’expulsion d’un certain nombre de locataires. Plus largement, la gentrification que produit ce type de projet au détriment des plus pauvres est pointée du doigt, gentrification dont CW est l’incarnation ultime. Les manifestations et menaces qui en découlent la précipiteront dans une dépression et une large remise en question. Jusqu’à un certain point, en tout cas.        

Révélé en 2019 avec Querelle, lauréat de nombreux prix littéraires, Kévin Lambert est un jeune auteur que l’on peut qualifier de clivant. Par son style tout d’abord. Si on ne peut lui nier un certain panache dans l’écriture, on peut aussi rapidement se fatiguer de ces longues phrases proustiennes dont on perd parfois le sens. Sur le fond ensuite, car si l’on perçoit bien la critique de la toute-puissance de l’argent au détriment des plus pauvres, la suite de considérations qu’il égrène sur nombre de sujets tels que le racisme et les inégalités sociales a un petit air de catalogue dans lequel toutes les cases devraient être cochées. Tout cela manque un peu de fluidité et on peine d’ailleurs à s’attacher à des personnages qui semblent souvent désincarnés voire caricaturaux. N’en reste pas moins une vision engagée de la société qui rend la lecture du livre intéressante à défaut d’exaltante.

*

Kevin Lambert
Que notre joie demeure

Éditions Le Nouvel Attila
2023

Des vies à découvert

————————–

Littérature étrangère (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

Willa Knox est journaliste. Son mari Iano est professeur à l’université. Dans un monde raisonnable, on pourrait imaginer que leur situation est enviable. Elle ne l’est pas car Willa est en freelance et Iano a vu sa titularisation remise en cause à la fermeture de sa précédente université. Dans l’Amérique de cette fin des années 2010, ils peinent à s’en sortir, d’autant qu’ils ont la charge d’un grand-père grabataire, d’une fille en lutte contre le système et d’un fils récemment papa dont la compagne vient de se suicider. Bref, rien ne va plus, à l’image de leur maison qui, comme tout le reste semble-t-il, menace de s’effondrer.

Fin du 19ème siècle. Thatcher Greenwood, enseignant, emménage avec sa jeune épouse, la mère et la sœur de celle-ci, dans une maison décatie héritée d’une tante de sa femme. Professeur acquis aux théories modernes de Darwin, il va s’opposer à nombre d’obscurantistes locaux… et à sa propre épouse, tandis que la maison se délite peu à peu sans qu’il ait les moyens d’y remédier.

Barbara Kingsolver, écrivaine progressiste portée sur les sujets de société et l’écologie, est particulièrement sensible aux injustices sociales. Dans ce livre passionnant qui voit monter l’ascension d’un certain Trump, elle entremêle avec finesse ces deux histoires dont les points communs ressortent peu à peu en filigrane. Porté par un style extrêmement fluide (l’autrice a reçu un prix Pulitzer pour un autre de ses romans), le livre est tour à tour émouvant et drôle tout en abordant les thèmes majeurs de notre époque. Passionnant.

*

Barbara Kingslover
Des vies à découvert

Traduction : Carine Chichereau
Éditions Rivages poche
2021

J’ai lu tout Agatha Christie

—————————

Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers (Grande-Bretagne) – Hommages
Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

CATHERINE – Ça t’est arrivé, à toi, de lire tous les livres d’un même auteur ?

MARIE-HÉLÈNE – À quelques exceptions près (la romance par exemple), tout livre est susceptible de satisfaire mon goût de la lecture, mon grand plaisir étant de changer d’univers. Passer d’un roman flamboyant à un style épuré, d’un thriller à un livre intimiste pour ensuite naviguer vers la science-fiction. Aussi n’ai-je jamais ressenti le besoin de “lire tout un auteur” aussi brillant soit-il. Même la lecture d’un livre exceptionnel ne m’en donne pas l’envie car c’est ce livre-là qui est exceptionnel, pas forcément les autres.

CATHERINE – C’est amusant, je fonctionne tout à fait différemment. Quand un livre me plaît – je veux dire, me plaît vraiment -, j’ai envie d’en lire d’autres du même auteur. Et si l’auteur me plaît, je les lis tous (ou presque). Toi tu ne l’as jamais fait ?

MARIE-HÉLÈNE – Non, la seule exception, sans doute à mettre sur le compte de la jeunesse, je l’ai faite pour Agatha Christie. Je me souviens de cette bibliothèque lorsque j’étais collégienne. S’y trouvaient de gros volumes, chacun regroupant plusieurs de ses romans, et ils me fascinaient littéralement. Je les ai dévorés les uns après les autres jusqu’à épuisement et en ai gardé un respect profond pour cette grande dame de la littérature ainsi sans doute que cet amour immodéré des livres.

CATHERINE – Moi aussi j’ai eu ma période Agatha Christie. J’adorais les ambiances rétro qui m’évoquaient les récits de ma grand-mère, réfugiée à Londres pendant la Première Guerre mondiale, j’apprenais l’esprit anglais et je rêvais de voyages au Moyen Orient, surtout en train ! Je ne devinais jamais qui étaient les coupables et j’adorais me laisser embarquer dans ces intrigues qui me dépassaient, toujours à la fois exotiques et énigmatiques. Elle a écrit plus de quatre-vingt livres, dont près de soixante-dix romans policiers, c’est fou. Je voulais tous les lire, mais j’avoue avoir abandonné après quelques dizaines.

MARIE-HÉLÈNE – Lesquels as-tu préféré ?

CATHERINE – Le meurtre de Roger Ackroyd et Le crime de l’Orient-Express (j’ai envie d’ajouter « bien sûr »), Pension Vanilos (avec Hercule Poirot) et Un cadavre dans la bibliothèque (avec Miss Marple).

Je n’ai pas retrouvé, en feuilletant rapidement les premières pages de plusieurs de mes Agatha Christie, quel est celui dans lequel une jeune fille (ou une secrétaire ?) se fait sermonner par une dame plus âgée (ou sa patronne ?) parce qu’elle sert le thé, ce qui est bien, certes, sauf qu’il n’est pas très bon : « Je suis sûre que l’eau n’avait pas frémi ». Sooo british !

MARIE-HÉLÈNE – Il se trouve que mon Agatha Christie préféré est, de très loin, le meurtre de Roger Ackroyd 😊

*

Agatha Christie est publiée en français chez JC Lattès (Éditions du Masque).

Le Neveu d’Anchise

—————————

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est l’histoire d’un garçon qui se cherche. Né dans une famille dans laquelle il ne se reconnaît pas – ils sont tous gros sauf lui, et son prénom, Aubin, semble d’un autre milieu que le sien –, doté d’une sensibilité particulière qui le distingue des autres, il s’évade comme il le peut en galopant dans les collines sur les hauteurs de Nice.

Ses pas l’attirent souvent vers la maison d’Anchise, ce grand-oncle solitaire, veuf inconsolable d’une Blanche morte cinquante ans plus tôt, qui s’est suicidé il y a quelques années et dont il garde peu de souvenirs si ce n’est celui des abeilles qu’il élevait et qui un jour les avaient attaqués lui et sa mère.

Dans la maison abandonnée, Aubin déniche une vieille trompette à laquelle il va redonner vie et grâce à laquelle il va découvrir le jazz et particulièrement Chet Baker dont la vie cabossée le bouleverse. Il va également découvrir le désir…

À travers les portraits tout en finesse du père démissionnaire, ripeur de son état, de la mère un peu perdue et son nouveau compagnon Maxou, la tante Steph, maître-chien de son état, et son beauceron noir, les cousins jumeaux et l’oncle bricoleur, c’est l’histoire d’une famille et la manière subtile dont finalement Aubin se rend compte qu’elle est sienne.

Un très beau livre sur les racines et le temps qui passe, servi par un style puissant qui restitue à merveille les émois de l’adolescence et la quête d’identité.

*

Maryline Desbiolles
Le Neveu d’Anchise
Éditions du Seuil
2021

Monstresœur

————————–

Nouvelles et textes courts (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

L’œuvre de Joyce Carol Oates est particulièrement diverse et abondante. Grande romancière américaine – elle a remporté de nombreux prix littéraires, dont le prix Femina étranger en 2004 pour son roman Les chutes -, elle écrit également de la poésie, du théâtre, des essais et de nombreuses nouvelles, genre dans lequel elle excelle.

Monstresoeur, justement, est l’un des recueils de ses nouvelles dont plusieurs ont déjà été publiés aux éditions Philippe Rey. Il s’agit là d’une lecture qui apporte un plaisir renouvelé lorsque l’on connaît l’œuvre de Joyce Carol Oates, et une bonne entrée en matière si on la connaît moins ou pas du tout. Composé de douze textes de longueur très variable – l’un, “Le suicidé”, est presque un court roman – il aborde des thèmes chers à l’auteure : complexité des relations entre les êtres, poids de la société, famille et solitude.

Une étudiante cherche par tous les moyens à attirer l’attention de son professeur, un écrivain dépressif est tellement obnubilé par la mort qu’il souhaite se donner qu’il passe à côté de sa vie, une jeune fille développe une tumeur qui s’avérera être sa jumelle prenant progressivement sa place dans la famille, une mère entretient une relation obsessionnelle à son nouveau-né jusqu’à sombrer dans la folie… Ces textes ont cela de commun qu’ils fouillent l’âme humaine, souvent avec noirceur, et dressent ainsi un portrait acide de notre société et ses travers. Deux courts textes d’anticipation – sur les thèmes de la pandémie et de l’extinction de l’espèce humaine – clôturent le recueil et donnent un bon aperçu de la palette impressionnante de l’auteure.

Souvent troublante, l’écriture de Joyce Carol Oates peut dérouter le lecteur par un style de prime abord complexe, notamment du fait de nombreuses références et de l’utilisation récurrente des parenthèses. Il faut persister, se laisser porter et toucher par les histoires qu’elle raconte. Effet garanti !

*

Joyce Carol Oates
Monstresoeur

Traduction de Christine Auché
Éditions Philippe Rey
2023

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑