Harvey

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

Un petit livre que j’ai énormément apprécié.

Harvey a mal au dos. Harvey a mal partout. Il attend le docteur venu lui prodiguer un soin qui le soulagera. Il attend son procès aussi. Il ne croit pas une seconde qu’il ne sera pas blanchi. Harvey a de grands projets pour après.

Voilà un étonnant roman, si tant est qu’on puisse le qualifier ainsi. La forme comme le fond peuvent en effet faire hésiter quant à sa qualification. Court récit de 105 pages, il suit le dénommé Harvey dont le lecteur reconnaîtra facilement le personnage réel.

Emma Cline, brillante nouvelle voix de la littérature américaine, nous raconte quelques heures de la vie d’Harvey de son point de vue à lui et l’exercice est pour le moins troublant. L’écriture est concise, immersive. Difficile de ne pas, malgré soi, se mettre dans la peau du personnage.

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Emma Kline
Harvey

Éditions de La Table Ronde, coll Quai Voltaire
2020

Une autre critique d’Emma Cline : The girls, par François Lechat.

Que notre joie demeure

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Littérature étrangère francophone (Québec)
Par Marie-Hélène Moreau

Il en va des livres comme des films. Lorsque les critiques sont contrastées, il est souvent intéressant d’aller y faire un tour. C’est le cas de celui-ci. Encensé par la critique (il a notamment reçu les prix Médicis et Décembre en 2023) et par une partie des lecteurs à sa sortie, le livre en a néanmoins dérouté – voire carrément agacé – beaucoup d’autres. Au-delà de la polémique autour de l’utilisation d’un “sensitivity reader”, pratique un peu trop anglo-saxonne vue d’Europe, qu’en est-il vraiment ?

Céline Wachowski, célèbre et richissime architecte, a une certaine idée d’elle-même et de la beauté qu’elle apporte. Depuis des décennies, elle conçoit des bâtiments admirés dans le monde entier et côtoie tout le gratin de la société, de la politique et des médias. Ne manque à son palmarès que le projet qui lui permettra de marquer sa ville, Montréal, de son empreinte. Ce sera le complexe Webuy, siège social d’une multinationale, qu’elle veut grandiose et qui sera érigé dans un quartier excentré. Les travaux commencent et avec eux une polémique autour de l’expulsion d’un certain nombre de locataires. Plus largement, la gentrification que produit ce type de projet au détriment des plus pauvres est pointée du doigt, gentrification dont CW est l’incarnation ultime. Les manifestations et menaces qui en découlent la précipiteront dans une dépression et une large remise en question. Jusqu’à un certain point, en tout cas.        

Révélé en 2019 avec Querelle, lauréat de nombreux prix littéraires, Kévin Lambert est un jeune auteur que l’on peut qualifier de clivant. Par son style tout d’abord. Si on ne peut lui nier un certain panache dans l’écriture, on peut aussi rapidement se fatiguer de ces longues phrases proustiennes dont on perd parfois le sens. Sur le fond ensuite, car si l’on perçoit bien la critique de la toute-puissance de l’argent au détriment des plus pauvres, la suite de considérations qu’il égrène sur nombre de sujets tels que le racisme et les inégalités sociales a un petit air de catalogue dans lequel toutes les cases devraient être cochées. Tout cela manque un peu de fluidité et on peine d’ailleurs à s’attacher à des personnages qui semblent souvent désincarnés voire caricaturaux. N’en reste pas moins une vision engagée de la société qui rend la lecture du livre intéressante à défaut d’exaltante.

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Kevin Lambert
Que notre joie demeure

Éditions Le Nouvel Attila
2023

Des vies à découvert

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

Willa Knox est journaliste. Son mari Iano est professeur à l’université. Dans un monde raisonnable, on pourrait imaginer que leur situation est enviable. Elle ne l’est pas car Willa est en freelance et Iano a vu sa titularisation remise en cause à la fermeture de sa précédente université. Dans l’Amérique de cette fin des années 2010, ils peinent à s’en sortir, d’autant qu’ils ont la charge d’un grand-père grabataire, d’une fille en lutte contre le système et d’un fils récemment papa dont la compagne vient de se suicider. Bref, rien ne va plus, à l’image de leur maison qui, comme tout le reste semble-t-il, menace de s’effondrer.

Fin du 19ème siècle. Thatcher Greenwood, enseignant, emménage avec sa jeune épouse, la mère et la sœur de celle-ci, dans une maison décatie héritée d’une tante de sa femme. Professeur acquis aux théories modernes de Darwin, il va s’opposer à nombre d’obscurantistes locaux… et à sa propre épouse, tandis que la maison se délite peu à peu sans qu’il ait les moyens d’y remédier.

Barbara Kingsolver, écrivaine progressiste portée sur les sujets de société et l’écologie, est particulièrement sensible aux injustices sociales. Dans ce livre passionnant qui voit monter l’ascension d’un certain Trump, elle entremêle avec finesse ces deux histoires dont les points communs ressortent peu à peu en filigrane. Porté par un style extrêmement fluide (l’autrice a reçu un prix Pulitzer pour un autre de ses romans), le livre est tour à tour émouvant et drôle tout en abordant les thèmes majeurs de notre époque. Passionnant.

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Barbara Kingslover
Des vies à découvert

Traduction : Carine Chichereau
Éditions Rivages poche
2021

J’ai lu tout Agatha Christie

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Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers (Grande-Bretagne)Hommages
Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

CATHERINE – Ça t’est arrivé, à toi, de lire tous les livres d’un même auteur ?

MARIE-HÉLÈNE – À quelques exceptions près (la romance par exemple), tout livre est susceptible de satisfaire mon goût de la lecture, mon grand plaisir étant de changer d’univers. Passer d’un roman flamboyant à un style épuré, d’un thriller à un livre intimiste pour ensuite naviguer vers la science-fiction. Aussi n’ai-je jamais ressenti le besoin de “lire tout un auteur” aussi brillant soit-il. Même la lecture d’un livre exceptionnel ne m’en donne pas l’envie car c’est ce livre-là qui est exceptionnel, pas forcément les autres.

CATHERINE – C’est amusant, je fonctionne tout à fait différemment. Quand un livre me plaît – je veux dire, me plaît vraiment -, j’ai envie d’en lire d’autres du même auteur. Et si l’auteur me plaît, je les lis tous (ou presque). Toi tu ne l’as jamais fait ?

MARIE-HÉLÈNE – Non, la seule exception, sans doute à mettre sur le compte de la jeunesse, je l’ai faite pour Agatha Christie. Je me souviens de cette bibliothèque lorsque j’étais collégienne. S’y trouvaient de gros volumes, chacun regroupant plusieurs de ses romans, et ils me fascinaient littéralement. Je les ai dévorés les uns après les autres jusqu’à épuisement et en ai gardé un respect profond pour cette grande dame de la littérature ainsi sans doute que cet amour immodéré des livres.

CATHERINE – Moi aussi j’ai eu ma période Agatha Christie. J’adorais les ambiances rétro qui m’évoquaient les récits de ma grand-mère, réfugiée à Londres pendant la Première Guerre mondiale, j’apprenais l’esprit anglais et je rêvais de voyages au Moyen Orient, surtout en train ! Je ne devinais jamais qui étaient les coupables et j’adorais me laisser embarquer dans ces intrigues qui me dépassaient, toujours à la fois exotiques et énigmatiques. Elle a écrit plus de quatre-vingt livres, dont près de soixante-dix romans policiers, c’est fou. Je voulais tous les lire, mais j’avoue avoir abandonné après quelques dizaines.

MARIE-HÉLÈNE – Lesquels as-tu préféré ?

CATHERINE – Le meurtre de Roger Ackroyd et Le crime de l’Orient-Express (j’ai envie d’ajouter « bien sûr »), Pension Vanilos (avec Hercule Poirot) et Un cadavre dans la bibliothèque (avec Miss Marple).

Je n’ai pas retrouvé, en feuilletant rapidement les premières pages de plusieurs de mes Agatha Christie, quel est celui dans lequel une jeune fille (ou une secrétaire ?) se fait sermonner par une dame plus âgée (ou sa patronne ?) parce qu’elle sert le thé, ce qui est bien, certes, sauf qu’il n’est pas très bon : « Je suis sûre que l’eau n’avait pas frémi ». Sooo british !

MARIE-HÉLÈNE – Il se trouve que mon Agatha Christie préféré est, de très loin, le meurtre de Roger Ackroyd 😊

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Agatha Christie est publiée en français chez JC Lattès (Éditions du Masque).

Le Neveu d’Anchise

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est l’histoire d’un garçon qui se cherche. Né dans une famille dans laquelle il ne se reconnaît pas – ils sont tous gros sauf lui, et son prénom, Aubin, semble d’un autre milieu que le sien –, doté d’une sensibilité particulière qui le distingue des autres, il s’évade comme il le peut en galopant dans les collines sur les hauteurs de Nice.

Ses pas l’attirent souvent vers la maison d’Anchise, ce grand-oncle solitaire, veuf inconsolable d’une Blanche morte cinquante ans plus tôt, qui s’est suicidé il y a quelques années et dont il garde peu de souvenirs si ce n’est celui des abeilles qu’il élevait et qui un jour les avaient attaqués lui et sa mère.

Dans la maison abandonnée, Aubin déniche une vieille trompette à laquelle il va redonner vie et grâce à laquelle il va découvrir le jazz et particulièrement Chet Baker dont la vie cabossée le bouleverse. Il va également découvrir le désir…

À travers les portraits tout en finesse du père démissionnaire, ripeur de son état, de la mère un peu perdue et son nouveau compagnon Maxou, la tante Steph, maître-chien de son état, et son beauceron noir, les cousins jumeaux et l’oncle bricoleur, c’est l’histoire d’une famille et la manière subtile dont finalement Aubin se rend compte qu’elle est sienne.

Un très beau livre sur les racines et le temps qui passe, servi par un style puissant qui restitue à merveille les émois de l’adolescence et la quête d’identité.

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Maryline Desbiolles
Le Neveu d’Anchise
Éditions du Seuil
2021

Monstresœur

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Nouvelles et textes courts (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

L’œuvre de Joyce Carol Oates est particulièrement diverse et abondante. Grande romancière américaine – elle a remporté de nombreux prix littéraires, dont le prix Femina étranger en 2004 pour son roman Les chutes -, elle écrit également de la poésie, du théâtre, des essais et de nombreuses nouvelles, genre dans lequel elle excelle.

Monstresoeur, justement, est l’un des recueils de ses nouvelles dont plusieurs ont déjà été publiés aux éditions Philippe Rey. Il s’agit là d’une lecture qui apporte un plaisir renouvelé lorsque l’on connaît l’œuvre de Joyce Carol Oates, et une bonne entrée en matière si on la connaît moins ou pas du tout. Composé de douze textes de longueur très variable – l’un, “Le suicidé”, est presque un court roman – il aborde des thèmes chers à l’auteure : complexité des relations entre les êtres, poids de la société, famille et solitude.

Une étudiante cherche par tous les moyens à attirer l’attention de son professeur, un écrivain dépressif est tellement obnubilé par la mort qu’il souhaite se donner qu’il passe à côté de sa vie, une jeune fille développe une tumeur qui s’avérera être sa jumelle prenant progressivement sa place dans la famille, une mère entretient une relation obsessionnelle à son nouveau-né jusqu’à sombrer dans la folie… Ces textes ont cela de commun qu’ils fouillent l’âme humaine, souvent avec noirceur, et dressent ainsi un portrait acide de notre société et ses travers. Deux courts textes d’anticipation – sur les thèmes de la pandémie et de l’extinction de l’espèce humaine – clôturent le recueil et donnent un bon aperçu de la palette impressionnante de l’auteure.

Souvent troublante, l’écriture de Joyce Carol Oates peut dérouter le lecteur par un style de prime abord complexe, notamment du fait de nombreuses références et de l’utilisation récurrente des parenthèses. Il faut persister, se laisser porter et toucher par les histoires qu’elle raconte. Effet garanti !

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Joyce Carol Oates
Monstresoeur

Traduction de Christine Auché
Éditions Philippe Rey
2023

Le Roman vrai d’Alexandre

Mini-cycle de Noël-Nouvel An
Catégorie : l’autobiographie
Domaine : le divertissement

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Biographies et autobiographies (France)
Par Marie-Hélène Moreau

     Alexandre Jardin est un auteur prolifique. Depuis son premier succès littéraire en 1986 avec Bille en tête, prix du premier roman, il a enchaîné les succès – Le zèbre et Fanfan, notamment – et imprimé son style fantasque dans le monde littéraire en mettant en scène des personnages romanesques dont il faisait son double. C’est également comme cela qu’il se présentait sur les plateaux télé. Un bon client, comme on dit, extraverti et drôle. 

     Tout ceci n’était que mensonge comme nous l’apprend le titre explicite de ce récit autobiographique. Cette fois, promis juré, il va dire la vérité. Terminés, les héros romanesques et les histoires folles, Alexandre Jardin est en réalité un homme triste, traumatisé par une famille dysfonctionnelle dont il a conjuré l’existence par l’écriture, en s’inventant une personnalité débridée bien loin de la sienne. Un grand-père collabo – déjà évoqué dans son livre Des gens très bien – à l’origine de la propension familiale au mensonge, un père dont la mort imminente lui sera cachée jusqu’à la fin, une mère dont la relation aux hommes affecta profondément la relation filiale, un frère suicidé – thème de son récent ouvrage Frères – et des ex-femmes castratrices, voilà la vraie vie d’Alexandre Jardin qu’il a tenté d’effacer à travers ses romans, dans lesquels son double est un être à la légèreté débridée. Voilà qui renouvelle singulièrement le genre linéaire de l’autobiographie !

     On n’est pas obligé de le croire, bien sûr. Ne continue-t-il d’ailleurs pas à parler de roman là où il est censé parler de sa vie ? On peut même penser que tout cela n’est qu’une de ses énièmes lubies, voire une façon pour un auteur en mal de lecteurs de ressusciter leur intérêt. Mais l’exercice autobiographique auquel il se livre ici, à défaut d’enthousiasmer, ne peut que susciter de la curiosité. Admiration pour les uns – il risque ici sa carrière, à tel point que son éditeur historique l’a lâché –, malaise pour les autres – ne se donne-t-il pas le beau rôle, notamment face à ses ex-femmes ? –, difficile de trancher. Le style est un peu pompeux – c’est sa marque qui, elle, n’a pas changé – et sans doute tout cela aurait-il tenu dans un livre plus court, mais l’exercice n’est pas dénué d’intérêt en ce qu’il interroge le rapport d’un auteur à son œuvre.

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Alexandre Jardin
Le Roman vrai d’Alexandre

Éditions L’Observatoire
2019

Lien : site officiel de l’auteur

Cher connard

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Le roman épistolaire est un genre littéraire risqué. Souvent artificiel, il peut vite lasser son lecteur. Rien qui puisse effrayer Virginie Despentes qui en reprend les codes dans ce roman au titre un peu trop racoleur. C’est toutefois avec quelques préventions que l’on ouvre ce livre, préventions accentuées pour certains, dont je fais partie, par le tempérament radical et clivant de l’auteur. La curiosité l’emporte cependant.

L’histoire est dans l’air du temps. Oscar Jayack, romancier à succès rattrapé par un scandale de l’ère Metoo, est accusé de harcèlement moral et sexuel par une ancienne attachée de presse, Zoé Katana. Notamment alimenté par le blog féministe de cette dernière, un déferlement numérique s’abat sur lui et bouleverse sa petite vie d’intellectuel bon teint quoique passablement alcoolique. C’est dans cette période de déstabilisation profonde qu’il se laisse aller à un commentaire déplacé sur le physique de Rebecca Latté, une actrice vieillissante qu’il croise par hasard dans la rue, déclenchant en retour une réponse commençant par le fameux “Cher connard” qui inaugurera leurs nombreux échanges.

Ces deux-là se connaissent. Plutôt, se connaissaient. Dans leur vie d’avant, enfants de milieux modestes, ils vivaient tous deux dans une petite ville de province où ils étaient promis à un avenir terne avant que le destin n’en décide autrement. Elle était amie avec sa sœur, lui l’admirait en secret et, cette histoire commune faisant ressurgir ça et là quelques souvenirs d’enfance, leurs échanges passeront progressivement du bras de fer rageur aux confidences désabusées autour, lui, de son couple et sa paternité ratés, elle, de sa carrière à la peine et ses addictions. L’arrivée du Covid et ses confinements successifs contribuera encore à renforcer leur lien.

Réflexions sur le patriarcat, le féminisme et ses combats internes, sur la notoriété et le rapport à la vieillesse, sur les addictions et la famille, Cher connard balaye un grand nombre des préoccupations de notre époque en y portant un regard relativement dépourvu de caricature et de manichéisme ce qui n’est pas une mince affaire. On peut trouver la démarche opportuniste mais il faut reconnaître à Virginie Despentes une acuité intéressante sur tous ces sujets comme si, à l’image de ses deux personnages, elle avait pris un recul salutaire et trouvé avec le temps une forme d’apaisement. Et puis il y a du style, là-dedans, il faut le reconnaître, une autre raison, s’il en fallait une, de faire la connaissance de ce Cher connard.

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Virginie Despentes
Cher connard

Éditions Grasset
2022

Un flic bien trop honnête

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Policiers et thrillers
Par Marie-Hélène Moreau

Les livres de Franz Bartelt sont toujours une bien agréable récréation littéraire et celui-ci, comme toujours un brin décalé, ne fait pas exception. Auteur français prolifique récompensé plusieurs fois par la critique, il y déploie encore une fois un univers burlesque non dépourvu de poésie.

Comme l’indique fort explicitement le titre, il est question ici des aventures d’un inspecteur, le dénommé Wilfried Gamelle, un flic bien trop honnête. Depuis plusieurs années, il court derrière un mystérieux tueur en série, adepte des arrêts de bus et des passages piétons, épaulé dans cette mission par un adjoint cul-de-jatte assez peu efficace. Malheureux en amour – sa compagne vient de le quitter pour un milliardaire -, peu soutenu par un patron plus porté sur les astres que sur les méthodes d’enquêtes conventionnelles, il ne renoncera cependant jamais à sa mission, écumant les lignes de bus et procédant à mille recoupements, allant jusqu’à mesurer la taille de centaines de suspects. Sa quête l’amènera à croiser la route d’un riche aveugle amateur de faits divers et d’une jolie employée dont il tombe amoureux, mais n’en disons pas plus pour ne pas dévoiler une intrigue pleine de rebondissements.

Quelle imagination ! C’est enlevé, drôle et, pour tout dire assez délirant. À condition de ne pas aimer que le noir le plus sombre, l’amateur de thriller y trouvera son compte puisque l’enquête avance à bon pas, parsemée de nouvelles victimes et de personnages plus truculents les uns que les autres. Un excellent moment de lecture, servi par un style fluide et léger.

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Franz Bartelt
Un flic bien trop honnête

Editions du Seuil
2021

Trois jours chez ma tante

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un livre qui plaira certainement beaucoup à certains et pas du tout à d’autres tant il est original et donc littérairement clivant.

L’histoire, tout d’abord. Marcello Martini rentre du Liberia pour un séjour de trois jours en France à la demande de sa tante, une dame riche et âgée qui subvient depuis de nombreuses années à ses besoins. Ce sont ces trois petits jours que nous conte le livre, narrés par Marcello lui-même qui, outre sa tante, croisera également son ex-femme et la fille de celle-ci, ainsi que plusieurs membres du personnel de la maison de retraite dans laquelle est herbergée la vieille dame. Au fil de ces trois jours, les raisons pour lesquelles elle l’a appelé auprès d’elle, mais également celles pour lesquelles il a été contraint de quitter précipitamment la France pour le Liberia vingt ans plus tôt et les conditions de ce départ, se révéleront. La personnalité plus complexe qu’il n’y paraît du narrateur se dévoilera alors progressivement.

Le style, ensuite. D’un format court, le roman est construit en une succession de chapitres également courts à l’écriture simple et directe. Par petites touches successives, l’auteur, tel le peintre à son tableau, fait apparaître la personnalité trouble de son personnage et crée une ambiance tout à fait intrigante qui conduit le lecteur (celui à qui le livre plaît beaucoup, en tout cas) à ne pas lâcher l’histoire. On peut certes regretter de-ci de-là quelques facilités scénaristiques, mais le réalisme le plus absolu n’est pas le propos de l’auteur qui prend visiblement plaisir à nous faire découvrir la face cachée de son héros. Plaisir partagé.

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Yves Ravey
Trois jours chez ma tante

Éditions de Minuit
2017

La condition pavillonnaire

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On aime ou on déteste le livre de Sophie Divry, mais peu de chance qu’il laisse totalement indifférent.

L’histoire, tout d’abord. L’héroïne – encore que le terme convienne peu… -, désignée sous les initiales M.A., est la fille unique d’un couple modeste vivant dans un petit village d’Isère. Elle grandit, s’ennuie, rêve plus grand, plus loin, jusqu’au jour où, enfin, elle part faire ses études à Lyon, une délivrance. Apprentissage de la solitude, premières amitiés, premières amours, vacances et soirées entre amis, elle rencontre François, sage garçon qui admire cette belle jeune fille et cela, sans doute, lui suffit. Ils se marient. Apprentissage alors de la vie de couple, premier emploi, premier enfant et puis, le pavillon. La vie se déroule. Enfants à aller chercher à l’école, repas du soir à préparer, les parents qui vieillissent, le quartier qui doucement évolue… Elle s’ennuie, M.A. Elle aurait voulu autre chose, sans trop savoir quoi. Elle pense le trouver en prenant un amant. Il s’en va. Elle tente le yoga puis l’humanitaire, voit un psy, devient irascible, ensuite ménopausée. Elle se regarde vieillir, inexorablement. C’est ça, la vie ?   

Description quasi clinique de la vie de M.A., le style peut également désarçonner, notamment cette façon répétitive d’employer le “tu” :  “tu” fais ceci, “tu” fais cela. L’auteur décrit M.A. dans ses moindres gestes du quotidien et, partant, en décrit l’abyssale banalité, mais sans jamais juger. Certes, cela peut ressembler à certains moments à un pur effet de style, mais le procédé renforce au final le sentiment d’insupportable régularité de sa vie.

Le résultat est clivant, sans doute. Soit le lecteur plonge dans cette description implacable – quasi hypnotique – de la vie de M.A. et se confronte à cette vérité dérangeante : ne sommes-nous pas tous des M.A. en puissance ? Soit le lecteur s’ennuie ferme et aura l’impression d’avoir perdu son temps. Comme M.A.

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Sophie Divry
La condition pavillonnaire

Éditions Noir sur Blanc
2014

Pense aux pierres sous tes pas

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Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

L’auteur est belge, mais c’est pourtant à la littérature latino-américaine que ce roman m’a fait immédiatement penser, ce qui pour moi est un compliment.

Sur le fond tout d’abord. L’histoire se situe dans un pays imaginaire dans lequel se succèdent des dictateurs qui, tous, sous couvert d’apporter au peuple développement et modernité, recourent à la violence et au racket légalisé et généralisé. Un décor que ne renieraient pas des auteurs tels que Gabriel Garcia Marquès ou Mario Vargas Llosa pour ne citer que deux des plus connus. Nous y suivons le destin de jumeaux, un frère Marcio et sa sœur Léonora. Élevés dans une famille d’agriculteurs pauvres, ils grandissent sous les coups de Paps et Mams, parents dépassés par leur condition économique et incapables d’amour, et sont astreints à un travail de forçat sans espoir d’un avenir plus radieux. Il y a cependant dans leur vie de la joie car Marcio et Léonora s’aiment. Obligés de cacher cet amour interdit, ils usent de mille subterfuges pour échapper au joug familial, jusqu’à ce que leur relation soit un jour découverte et conduise à leur séparation. La suite du roman entremêlera l’histoire de leur quête pour enfin se retrouver à celle de la quête du peuple pour sa libération, entre paysan terroriste, et sorcière meneuse de foule. Pour tous, la rébellion gronde !

Sur la forme, ensuite. Écrit comme un conte, le roman est tour à tour foisonnant, poétique et cru. L’auteur joue en permanence sur le contraste car, si tout y est réaliste, la violence, les cris, la pauvreté, tout y est en même temps fictif et romanesque, ce pays imaginaire, ces dictateurs au nom improbable, ces personnages et événements souvent excessifs. Il y a du lyrisme et de la poésie là-dedans, même dans les moments les plus noirs.

Sans doute le style de Pense aux pierres sous tes pas peut-il déstabiliser un lecteur habitué à une écriture plus classique, mais la découverte sera au minimum intéressante. Antoine Wauters réussit à créer ici un univers aux personnages attachants et dotés d’une résilience hors norme, tout en abordant sous un angle fort et original le thème de la liberté des êtres et des peuples.

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Antoine Wauters
Pense aux pierres sous tes pas
Editions Verdier
2018

7 années de bonheur

Etgar Keret, 7 années de bonheur, L’Olivier, 2014

— Par Marie-Hélène Moreau

Un fils de plus en plus raisonneur, une femme qui ne le ménage pas, une sœur orthodoxe qu’il ne reconnait plus tout à fait, un père atteint d’un cancer mais qui ne se laisse pas abattre, un journaliste manquant singulièrement de déontologie ou encore un chauffeur de taxi insupportable, voici quelques-uns des personnages hauts en couleur qu’Etgar Keret nous propose de rencontrer à travers les nombreuses anecdotes qui parsèment son livre.

À mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, 7 années de bonheur peut se lire dans l’ordre ou le désordre. En soi, cela ne présente pas d’intérêt particulier, mais décrit assez bien ce drôle d’objet. L’auteur y parcourt, année après année, les sept premières années de son fils au fil de courts chapitres sans réel lien les uns avec les autres mais qui dessinent au final la vie d’une famille “normale” en Israël. Ironiques et parfois absurdes, ces saynètes évoquent tour à tour les joies et les vicissitudes de la paternité, la crainte omniprésente des attentats et des roquettes qui risquent de s’abattre sur la ville à tout moment et auxquelles, finalement, on finit par s’habituer, la place de la religion dans la vie quotidienne et le travail de l’auteur, notamment à travers ses participations plus ou moins enthousiastes à des événements littéraires. Etgar Keret raconte sa vie, ses joies et ses doutes, ses angoisses. Il aborde aussi, avec beaucoup de finesse, son lien à la judéité, tant à travers le regard des autres – particulièrement lors de ses déplacements à l’étranger –, qu’à travers sa famille.

C’est passionnant et touchant tout à la fois, tout en étant drôle, car oui, ce livre est drôle à plus d’un titre même s’il laisse planer en permanence l’ombre d’une violence quotidienne. Ainsi cette scène dans laquelle, couché sur le bord d’une route en pleine alerte militaire, l’auteur invente le jeu du sandwich pour protéger son fils d’éclats éventuels. Sous ses airs légers, 7 années de bonheur est définitivement un livre profond.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction (de l’anglais) : Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet.

Lien : chez l’éditeur.

Le chagrin des vivants

Anna Hope, Le chagrin des vivants, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

— Par Marie-Hélène Moreau

Il y a du bon (du très bon, même) dans ce livre encensé par la critique anglaise à sa sortie et du moins bon (un peu moins bon), mais il serait dommage de passer à côté tant le sujet est traité avec délicatesse.

Le sujet, justement : la guerre (la Première), le deuil de ceux qui ont vu partir un fils, un fiancé, le traumatisme de ceux qui en sont revenus, blessés à l’extérieur, cabossés de l’intérieur. Sur un tel sujet, il est toujours difficile de ne pas sombrer dans le pathos. C’est ce que parvient pourtant assez habilement à faire l’autrice par une construction faite d’allers et retours entre plusieurs histoires de femmes. Il y a d’abord Ada qui a perdu son fils et le voit sans cesse, délaissant son mari, Evelyn ensuite qui a perdu son fiancé et peine à s’imaginer à nouveau une vie sans lui, Hettie enfin, danseuse professionnelle auprès de laquelle d’anciens soldats viennent chercher écoute et réconfort le temps d’une valse.

Par petites touches légères se dessinent au fil du roman le passé regretté et l’horreur de la guerre, tout cela sur fond d’une autre histoire ou plutôt d’un événement, l’arrivée en Angleterre de la dépouille du soldat inconnu qui donne une indéniable profondeur à l’ensemble. Les personnages sont attachants, tant ces femmes blessées que les hommes gravitant autour d’elles, mari délaissé, soldat traumatisé par la perte d’un camarade, frère gradé traînant sa culpabilité. Ils se croisent sans jamais se confronter vraiment, tout en délicatesse, l’une dansant avec le frère de l’autre qui elle-même croise le camarade du fils disparu de la troisième, et cela donne un mouvement à l’ensemble, un peu comme une danse justement.

Il y a du moins bon, aussi. Ainsi, on regrettera peut-être le portrait inégal des trois personnages féminins, celui de Hettie la danseuse étant sensiblement moins creusé que les autres, laissant un sentiment d’inachevé. On pourra également trouver la construction du roman par moment trop “visible”, défaut de premier roman sans doute ce qui n’enlève rien, au contraire, à la performance car, pour un premier roman, on peut saluer l’ambition de l’autrice qui a depuis confirmé son talent. Bref, quelques défauts de jeunesse qui, s’ils empêchent le livre d’être un vrai coup de cœur, n’empêchent pas néanmoins de le classer dans les excellents moments de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Elodie Leplat.

Liens : chez Gallimard ; en Folio ; notre critique des Espérances (Anna Hope, 2020).

À travers les champs bleus

Claire Keegan, À travers les champs bleus, Sabine Wespieser, 2012

— Par Marie-Hélène Moreau

Si vous aimez lire des nouvelles – du moins si ce genre souvent et injustement mal aimé ne vous rebute pas trop – et que vous avez aimé vos séjours en Irlande ou rêvez d’y aller, vous aimerez probablement ce recueil.

À travers les huit nouvelles qui le composent, la plupart balayées par les vents irlandais, Claire Keegan, d’une plume tout en finesse, dresse le portrait d’hommes et de femmes rudes et souvent solitaires, évoquant leurs secrets cachés, refoulés, leurs rêves abandonnés et leurs déchirements. Il y a dans ces pages des plaines désertes au bord de falaises vertigineuses, des prêtres emplis de tourments pour leurs fautes passées, des amours adultères et puis, bien sûr, des pubs où l’on vient boire une bière et des cheminées dans lesquelles on jette les pavés de tourbes. Il y a des silences aussi, des non-dits. Au final, c’est toute une atmosphère que l’auteure parvient à créer et dans laquelle on se glisse avec plaisir même si la tonalité de l’ouvrage est, soyons honnête, plutôt sombre. Mais comme nous sommes en Irlande (à l’exception d’une nouvelle située aux États-Unis), terre de légendes s’il en est, vous croiserez également au détour de ces pages quelques pointes d’excentricité et un soupçon de superstition qui font de ce livre une intéressante découverte.

Catégorie : Nouvelles et textes courts (Irlande). Traduction : Jacqueline Odin.

Lien : chez l’éditeur.

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