Le Roman vrai d’Alexandre

Mini-cycle de Noël-Nouvel An
Catégorie : l’autobiographie
Domaine : le divertissement

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Biographies et autobiographies (France)
Par Marie-Hélène Moreau

     Alexandre Jardin est un auteur prolifique. Depuis son premier succès littéraire en 1986 avec Bille en tête, prix du premier roman, il a enchaîné les succès – Le zèbre et Fanfan, notamment – et imprimé son style fantasque dans le monde littéraire en mettant en scène des personnages romanesques dont il faisait son double. C’est également comme cela qu’il se présentait sur les plateaux télé. Un bon client, comme on dit, extraverti et drôle. 

     Tout ceci n’était que mensonge comme nous l’apprend le titre explicite de ce récit autobiographique. Cette fois, promis juré, il va dire la vérité. Terminés, les héros romanesques et les histoires folles, Alexandre Jardin est en réalité un homme triste, traumatisé par une famille dysfonctionnelle dont il a conjuré l’existence par l’écriture, en s’inventant une personnalité débridée bien loin de la sienne. Un grand-père collabo – déjà évoqué dans son livre Des gens très bien – à l’origine de la propension familiale au mensonge, un père dont la mort imminente lui sera cachée jusqu’à la fin, une mère dont la relation aux hommes affecta profondément la relation filiale, un frère suicidé – thème de son récent ouvrage Frères – et des ex-femmes castratrices, voilà la vraie vie d’Alexandre Jardin qu’il a tenté d’effacer à travers ses romans, dans lesquels son double est un être à la légèreté débridée. Voilà qui renouvelle singulièrement le genre linéaire de l’autobiographie !

     On n’est pas obligé de le croire, bien sûr. Ne continue-t-il d’ailleurs pas à parler de roman là où il est censé parler de sa vie ? On peut même penser que tout cela n’est qu’une de ses énièmes lubies, voire une façon pour un auteur en mal de lecteurs de ressusciter leur intérêt. Mais l’exercice autobiographique auquel il se livre ici, à défaut d’enthousiasmer, ne peut que susciter de la curiosité. Admiration pour les uns – il risque ici sa carrière, à tel point que son éditeur historique l’a lâché –, malaise pour les autres – ne se donne-t-il pas le beau rôle, notamment face à ses ex-femmes ? –, difficile de trancher. Le style est un peu pompeux – c’est sa marque qui, elle, n’a pas changé – et sans doute tout cela aurait-il tenu dans un livre plus court, mais l’exercice n’est pas dénué d’intérêt en ce qu’il interroge le rapport d’un auteur à son œuvre.

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Alexandre Jardin
Le Roman vrai d’Alexandre

Éditions L’Observatoire
2019

Lien : site officiel de l’auteur

Cher connard

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Le roman épistolaire est un genre littéraire risqué. Souvent artificiel, il peut vite lasser son lecteur. Rien qui puisse effrayer Virginie Despentes qui en reprend les codes dans ce roman au titre un peu trop racoleur. C’est toutefois avec quelques préventions que l’on ouvre ce livre, préventions accentuées pour certains, dont je fais partie, par le tempérament radical et clivant de l’auteur. La curiosité l’emporte cependant.

L’histoire est dans l’air du temps. Oscar Jayack, romancier à succès rattrapé par un scandale de l’ère Metoo, est accusé de harcèlement moral et sexuel par une ancienne attachée de presse, Zoé Katana. Notamment alimenté par le blog féministe de cette dernière, un déferlement numérique s’abat sur lui et bouleverse sa petite vie d’intellectuel bon teint quoique passablement alcoolique. C’est dans cette période de déstabilisation profonde qu’il se laisse aller à un commentaire déplacé sur le physique de Rebecca Latté, une actrice vieillissante qu’il croise par hasard dans la rue, déclenchant en retour une réponse commençant par le fameux “Cher connard” qui inaugurera leurs nombreux échanges.

Ces deux-là se connaissent. Plutôt, se connaissaient. Dans leur vie d’avant, enfants de milieux modestes, ils vivaient tous deux dans une petite ville de province où ils étaient promis à un avenir terne avant que le destin n’en décide autrement. Elle était amie avec sa sœur, lui l’admirait en secret et, cette histoire commune faisant ressurgir ça et là quelques souvenirs d’enfance, leurs échanges passeront progressivement du bras de fer rageur aux confidences désabusées autour, lui, de son couple et sa paternité ratés, elle, de sa carrière à la peine et ses addictions. L’arrivée du Covid et ses confinements successifs contribuera encore à renforcer leur lien.

Réflexions sur le patriarcat, le féminisme et ses combats internes, sur la notoriété et le rapport à la vieillesse, sur les addictions et la famille, Cher connard balaye un grand nombre des préoccupations de notre époque en y portant un regard relativement dépourvu de caricature et de manichéisme ce qui n’est pas une mince affaire. On peut trouver la démarche opportuniste mais il faut reconnaître à Virginie Despentes une acuité intéressante sur tous ces sujets comme si, à l’image de ses deux personnages, elle avait pris un recul salutaire et trouvé avec le temps une forme d’apaisement. Et puis il y a du style, là-dedans, il faut le reconnaître, une autre raison, s’il en fallait une, de faire la connaissance de ce Cher connard.

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Virginie Despentes
Cher connard

Éditions Grasset
2022

Un flic bien trop honnête

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Policiers et thrillers
Par Marie-Hélène Moreau

Les livres de Franz Bartelt sont toujours une bien agréable récréation littéraire et celui-ci, comme toujours un brin décalé, ne fait pas exception. Auteur français prolifique récompensé plusieurs fois par la critique, il y déploie encore une fois un univers burlesque non dépourvu de poésie.

Comme l’indique fort explicitement le titre, il est question ici des aventures d’un inspecteur, le dénommé Wilfried Gamelle, un flic bien trop honnête. Depuis plusieurs années, il court derrière un mystérieux tueur en série, adepte des arrêts de bus et des passages piétons, épaulé dans cette mission par un adjoint cul-de-jatte assez peu efficace. Malheureux en amour – sa compagne vient de le quitter pour un milliardaire -, peu soutenu par un patron plus porté sur les astres que sur les méthodes d’enquêtes conventionnelles, il ne renoncera cependant jamais à sa mission, écumant les lignes de bus et procédant à mille recoupements, allant jusqu’à mesurer la taille de centaines de suspects. Sa quête l’amènera à croiser la route d’un riche aveugle amateur de faits divers et d’une jolie employée dont il tombe amoureux, mais n’en disons pas plus pour ne pas dévoiler une intrigue pleine de rebondissements.

Quelle imagination ! C’est enlevé, drôle et, pour tout dire assez délirant. À condition de ne pas aimer que le noir le plus sombre, l’amateur de thriller y trouvera son compte puisque l’enquête avance à bon pas, parsemée de nouvelles victimes et de personnages plus truculents les uns que les autres. Un excellent moment de lecture, servi par un style fluide et léger.

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Franz Bartelt
Un flic bien trop honnête

Editions du Seuil
2021

Trois jours chez ma tante

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Voilà un livre qui plaira certainement beaucoup à certains et pas du tout à d’autres tant il est original et donc littérairement clivant.

L’histoire, tout d’abord. Marcello Martini rentre du Liberia pour un séjour de trois jours en France à la demande de sa tante, une dame riche et âgée qui subvient depuis de nombreuses années à ses besoins. Ce sont ces trois petits jours que nous conte le livre, narrés par Marcello lui-même qui, outre sa tante, croisera également son ex-femme et la fille de celle-ci, ainsi que plusieurs membres du personnel de la maison de retraite dans laquelle est herbergée la vieille dame. Au fil de ces trois jours, les raisons pour lesquelles elle l’a appelé auprès d’elle, mais également celles pour lesquelles il a été contraint de quitter précipitamment la France pour le Liberia vingt ans plus tôt et les conditions de ce départ, se révéleront. La personnalité plus complexe qu’il n’y paraît du narrateur se dévoilera alors progressivement.

Le style, ensuite. D’un format court, le roman est construit en une succession de chapitres également courts à l’écriture simple et directe. Par petites touches successives, l’auteur, tel le peintre à son tableau, fait apparaître la personnalité trouble de son personnage et crée une ambiance tout à fait intrigante qui conduit le lecteur (celui à qui le livre plaît beaucoup, en tout cas) à ne pas lâcher l’histoire. On peut certes regretter de-ci de-là quelques facilités scénaristiques, mais le réalisme le plus absolu n’est pas le propos de l’auteur qui prend visiblement plaisir à nous faire découvrir la face cachée de son héros. Plaisir partagé.

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Yves Ravey
Trois jours chez ma tante

Éditions de Minuit
2017

La condition pavillonnaire

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

On aime ou on déteste le livre de Sophie Divry, mais peu de chance qu’il laisse totalement indifférent.

L’histoire, tout d’abord. L’héroïne – encore que le terme convienne peu… -, désignée sous les initiales M.A., est la fille unique d’un couple modeste vivant dans un petit village d’Isère. Elle grandit, s’ennuie, rêve plus grand, plus loin, jusqu’au jour où, enfin, elle part faire ses études à Lyon, une délivrance. Apprentissage de la solitude, premières amitiés, premières amours, vacances et soirées entre amis, elle rencontre François, sage garçon qui admire cette belle jeune fille et cela, sans doute, lui suffit. Ils se marient. Apprentissage alors de la vie de couple, premier emploi, premier enfant et puis, le pavillon. La vie se déroule. Enfants à aller chercher à l’école, repas du soir à préparer, les parents qui vieillissent, le quartier qui doucement évolue… Elle s’ennuie, M.A. Elle aurait voulu autre chose, sans trop savoir quoi. Elle pense le trouver en prenant un amant. Il s’en va. Elle tente le yoga puis l’humanitaire, voit un psy, devient irascible, ensuite ménopausée. Elle se regarde vieillir, inexorablement. C’est ça, la vie ?   

Description quasi clinique de la vie de M.A., le style peut également désarçonner, notamment cette façon répétitive d’employer le “tu” :  “tu” fais ceci, “tu” fais cela. L’auteur décrit M.A. dans ses moindres gestes du quotidien et, partant, en décrit l’abyssale banalité, mais sans jamais juger. Certes, cela peut ressembler à certains moments à un pur effet de style, mais le procédé renforce au final le sentiment d’insupportable régularité de sa vie.

Le résultat est clivant, sans doute. Soit le lecteur plonge dans cette description implacable – quasi hypnotique – de la vie de M.A. et se confronte à cette vérité dérangeante : ne sommes-nous pas tous des M.A. en puissance ? Soit le lecteur s’ennuie ferme et aura l’impression d’avoir perdu son temps. Comme M.A.

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Sophie Divry
La condition pavillonnaire

Éditions Noir sur Blanc
2014

Pense aux pierres sous tes pas

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Littérature francophone (Belgique)
Par Marie-Hélène Moreau

L’auteur est belge, mais c’est pourtant à la littérature latino-américaine que ce roman m’a fait immédiatement penser, ce qui pour moi est un compliment.

Sur le fond tout d’abord. L’histoire se situe dans un pays imaginaire dans lequel se succèdent des dictateurs qui, tous, sous couvert d’apporter au peuple développement et modernité, recourent à la violence et au racket légalisé et généralisé. Un décor que ne renieraient pas des auteurs tels que Gabriel Garcia Marquès ou Mario Vargas Llosa pour ne citer que deux des plus connus. Nous y suivons le destin de jumeaux, un frère Marcio et sa sœur Léonora. Élevés dans une famille d’agriculteurs pauvres, ils grandissent sous les coups de Paps et Mams, parents dépassés par leur condition économique et incapables d’amour, et sont astreints à un travail de forçat sans espoir d’un avenir plus radieux. Il y a cependant dans leur vie de la joie car Marcio et Léonora s’aiment. Obligés de cacher cet amour interdit, ils usent de mille subterfuges pour échapper au joug familial, jusqu’à ce que leur relation soit un jour découverte et conduise à leur séparation. La suite du roman entremêlera l’histoire de leur quête pour enfin se retrouver à celle de la quête du peuple pour sa libération, entre paysan terroriste, et sorcière meneuse de foule. Pour tous, la rébellion gronde !

Sur la forme, ensuite. Écrit comme un conte, le roman est tour à tour foisonnant, poétique et cru. L’auteur joue en permanence sur le contraste car, si tout y est réaliste, la violence, les cris, la pauvreté, tout y est en même temps fictif et romanesque, ce pays imaginaire, ces dictateurs au nom improbable, ces personnages et événements souvent excessifs. Il y a du lyrisme et de la poésie là-dedans, même dans les moments les plus noirs.

Sans doute le style de Pense aux pierres sous tes pas peut-il déstabiliser un lecteur habitué à une écriture plus classique, mais la découverte sera au minimum intéressante. Antoine Wauters réussit à créer ici un univers aux personnages attachants et dotés d’une résilience hors norme, tout en abordant sous un angle fort et original le thème de la liberté des êtres et des peuples.

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Antoine Wauters
Pense aux pierres sous tes pas
Editions Verdier
2018

7 années de bonheur

Etgar Keret, 7 années de bonheur, L’Olivier, 2014

— Par Marie-Hélène Moreau

Un fils de plus en plus raisonneur, une femme qui ne le ménage pas, une sœur orthodoxe qu’il ne reconnait plus tout à fait, un père atteint d’un cancer mais qui ne se laisse pas abattre, un journaliste manquant singulièrement de déontologie ou encore un chauffeur de taxi insupportable, voici quelques-uns des personnages hauts en couleur qu’Etgar Keret nous propose de rencontrer à travers les nombreuses anecdotes qui parsèment son livre.

À mi-chemin entre le roman et le recueil de nouvelles, 7 années de bonheur peut se lire dans l’ordre ou le désordre. En soi, cela ne présente pas d’intérêt particulier, mais décrit assez bien ce drôle d’objet. L’auteur y parcourt, année après année, les sept premières années de son fils au fil de courts chapitres sans réel lien les uns avec les autres mais qui dessinent au final la vie d’une famille “normale” en Israël. Ironiques et parfois absurdes, ces saynètes évoquent tour à tour les joies et les vicissitudes de la paternité, la crainte omniprésente des attentats et des roquettes qui risquent de s’abattre sur la ville à tout moment et auxquelles, finalement, on finit par s’habituer, la place de la religion dans la vie quotidienne et le travail de l’auteur, notamment à travers ses participations plus ou moins enthousiastes à des événements littéraires. Etgar Keret raconte sa vie, ses joies et ses doutes, ses angoisses. Il aborde aussi, avec beaucoup de finesse, son lien à la judéité, tant à travers le regard des autres – particulièrement lors de ses déplacements à l’étranger –, qu’à travers sa famille.

C’est passionnant et touchant tout à la fois, tout en étant drôle, car oui, ce livre est drôle à plus d’un titre même s’il laisse planer en permanence l’ombre d’une violence quotidienne. Ainsi cette scène dans laquelle, couché sur le bord d’une route en pleine alerte militaire, l’auteur invente le jeu du sandwich pour protéger son fils d’éclats éventuels. Sous ses airs légers, 7 années de bonheur est définitivement un livre profond.

Catégorie : Littérature étrangère (Israël). Traduction (de l’anglais) : Jean-Pierre Carasso et Jacqueline Huet.

Lien : chez l’éditeur.

Le chagrin des vivants

Anna Hope, Le chagrin des vivants, Gallimard, 2016 (disponible en Folio)

— Par Marie-Hélène Moreau

Il y a du bon (du très bon, même) dans ce livre encensé par la critique anglaise à sa sortie et du moins bon (un peu moins bon), mais il serait dommage de passer à côté tant le sujet est traité avec délicatesse.

Le sujet, justement : la guerre (la Première), le deuil de ceux qui ont vu partir un fils, un fiancé, le traumatisme de ceux qui en sont revenus, blessés à l’extérieur, cabossés de l’intérieur. Sur un tel sujet, il est toujours difficile de ne pas sombrer dans le pathos. C’est ce que parvient pourtant assez habilement à faire l’autrice par une construction faite d’allers et retours entre plusieurs histoires de femmes. Il y a d’abord Ada qui a perdu son fils et le voit sans cesse, délaissant son mari, Evelyn ensuite qui a perdu son fiancé et peine à s’imaginer à nouveau une vie sans lui, Hettie enfin, danseuse professionnelle auprès de laquelle d’anciens soldats viennent chercher écoute et réconfort le temps d’une valse.

Par petites touches légères se dessinent au fil du roman le passé regretté et l’horreur de la guerre, tout cela sur fond d’une autre histoire ou plutôt d’un événement, l’arrivée en Angleterre de la dépouille du soldat inconnu qui donne une indéniable profondeur à l’ensemble. Les personnages sont attachants, tant ces femmes blessées que les hommes gravitant autour d’elles, mari délaissé, soldat traumatisé par la perte d’un camarade, frère gradé traînant sa culpabilité. Ils se croisent sans jamais se confronter vraiment, tout en délicatesse, l’une dansant avec le frère de l’autre qui elle-même croise le camarade du fils disparu de la troisième, et cela donne un mouvement à l’ensemble, un peu comme une danse justement.

Il y a du moins bon, aussi. Ainsi, on regrettera peut-être le portrait inégal des trois personnages féminins, celui de Hettie la danseuse étant sensiblement moins creusé que les autres, laissant un sentiment d’inachevé. On pourra également trouver la construction du roman par moment trop “visible”, défaut de premier roman sans doute ce qui n’enlève rien, au contraire, à la performance car, pour un premier roman, on peut saluer l’ambition de l’autrice qui a depuis confirmé son talent. Bref, quelques défauts de jeunesse qui, s’ils empêchent le livre d’être un vrai coup de cœur, n’empêchent pas néanmoins de le classer dans les excellents moments de lecture.

Catégorie : Littérature étrangère (Royaume-Uni). Traduction : Elodie Leplat.

Liens : chez Gallimard ; en Folio ; notre critique des Espérances (Anna Hope, 2020).

À travers les champs bleus

Claire Keegan, À travers les champs bleus, Sabine Wespieser, 2012

— Par Marie-Hélène Moreau

Si vous aimez lire des nouvelles – du moins si ce genre souvent et injustement mal aimé ne vous rebute pas trop – et que vous avez aimé vos séjours en Irlande ou rêvez d’y aller, vous aimerez probablement ce recueil.

À travers les huit nouvelles qui le composent, la plupart balayées par les vents irlandais, Claire Keegan, d’une plume tout en finesse, dresse le portrait d’hommes et de femmes rudes et souvent solitaires, évoquant leurs secrets cachés, refoulés, leurs rêves abandonnés et leurs déchirements. Il y a dans ces pages des plaines désertes au bord de falaises vertigineuses, des prêtres emplis de tourments pour leurs fautes passées, des amours adultères et puis, bien sûr, des pubs où l’on vient boire une bière et des cheminées dans lesquelles on jette les pavés de tourbes. Il y a des silences aussi, des non-dits. Au final, c’est toute une atmosphère que l’auteure parvient à créer et dans laquelle on se glisse avec plaisir même si la tonalité de l’ouvrage est, soyons honnête, plutôt sombre. Mais comme nous sommes en Irlande (à l’exception d’une nouvelle située aux États-Unis), terre de légendes s’il en est, vous croiserez également au détour de ces pages quelques pointes d’excentricité et un soupçon de superstition qui font de ce livre une intéressante découverte.

Catégorie : Nouvelles et textes courts (Irlande). Traduction : Jacqueline Odin.

Lien : chez l’éditeur.

Quand la lumière décline

Eugen Ruge, Quand la lumière décline, Les Escales, 2012 (existe en 10-18)

— Par Marie-Hélène Moreau

L’idéal socialiste allemand à l’épreuve du temps, tel pourrait être le résumé de ce roman qui a obtenu en 2011 l’une des plus prestigieuses récompenses littéraires outre-Rhin, le Deutscher Buchpreis, avant de connaître un grand succès à l’international.

Mais ce serait ne pas lui faire justice que de s’en tenir à un résumé aussi abrupt car ce livre est également une fresque familiale dans la plus pure des traditions, alternant les regards de quatre générations à des moments-clés de leurs vies. Au centre de cette saga, les grands-parents Wilhelm et Charlotte, exilés au Mexique pour fuir les nazis avant de revenir participer à l’édification de la RDA. Pétri de cet idéal qui a forgé sa vie, Wilhelm, patriarche bougon et vaguement sénile, reçoit chaque année à son anniversaire une médaille du mérite lors d’une fête dans laquelle se croisent tous les représentants d’un monde de plus en plus suranné sous le regard crispé d’une épouse toujours passée au second plan. La dernière de ces fêtes, justement, est au centre du récit. Nous sommes en 1989 juste avant la chute du mur et personne n’ose évoquer devant le vieil homme ce qui se joue dehors. Kurt notamment, le père revenu des camps de travail soviétiques avec sa femme russe Irina et sa belle-mère, toutes deux en mal d’intégration, n’osera pas révéler la défection à l’Ouest de leur fils Alexander. Alexander que nous suivons en pèlerinage au Mexique sur les traces de ses grands-parents, justement, et qui se meurt doucement d’un cancer, comme une allégorie. Markus, enfin, dernier de la lignée, pour qui tous ces souvenirs, ces rituels n’ont plus vraiment de sens.

Sous forme d’allers-retours entre les époques et les personnages, le livre retrace dans des pages dans lesquelles l’humour n’est jamais bien loin tout un pan de l’histoire récente sur un ton oscillant entre compte-rendu cruel d’une aventure gâchée et tendresse nostalgique pour ceux qui l’ont vécue. Un très beau livre, vraiment.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Pierre Deshusses.

Le roman est épuisé mais reste disponible d’occasion ou en bibliothèque.

Nouvel An

Julie Zeh, Nouvel an, Actes Sud, 2019

— Par Marie-Hélène Moreau

Le roman de Julie Zeh, l’une des auteures allemandes contemporaines les plus récompensées de son pays, commence de la manière la plus banale qui soit. Une petite famille, un jeune couple, deux enfants, passe les vacances de fin d’année sur une île des Canaries.

Très vite, pourtant, se dégage du texte une atmosphère étouffante. Les enfants, encore petits, sont une charge pour ce couple vacillant et le temps maussade de cette fin d’année n’arrange rien. Les choses, décidément, ne se déroulent pas comme l’avait prévu Henning, le père de famille, initiateur du séjour et personnage central du livre. Épuisé par son souci d’être à la hauteur des attentes de sa femme, dépassé par une paternité envahissante et victime de crises d’angoisse récurrentes et inexpliquées, il peine à se ressourcer. Le jour du Nouvel An, il décide d’utiliser enfin son vélo de location pour gravir la montagne qui surplombe le village et tenter ainsi de décompresser.

De cette histoire qui aurait pu n’être qu’une chronique douce-amère autour du thème classique de la famille et ses difficultés, l’auteure, dans un style simple et sans fioritures, tire un roman psychologique intense. Car contre toute attente, l’ascension, exténuante, amène le père de famille à se confronter à un traumatisme ancien profondément enfoui dont nous ne dévoilerons bien entendu ici aucun détail.

La force du roman de Julie Zeh est de nous plonger d’une manière totalement immersive dans la tête de cet homme un peu déboussolé. C’est donc dans une sorte d’apnée que nous gravissons avec lui cette montagne, l’effet est garanti. Peut-être peut-on regretter dans la narration une bascule un peu trop franche entre la scène traumatique de l’enfance et le présent – parti pris destiné à illustrer le choc ressenti ? – et quelques problèmes de temps peut-être liés à la traduction qui gênent par moment la lecture mais, malgré cela, le roman de Julie Zeh constitue un voyage fascinant dans les tréfonds de l’inconscient.

Catégorie : Littérature étrangère (Allemagne). Traduction : Rose Labourie.

Lien : chez l’éditeur.

V13

Emmanuel Carrère, V13, P.O.L., 2022

— Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

Marie-Hélène :

Pour L’Obs, Emmanuel Carrère a accepté la lourde mission de chroniquer au fil de l’eau le démesuré procès des attentats du vendredi 13 novembre 2015 – le fameux « V13 » – et son interminable défilé de parties civiles avec leur litanie de scènes d’horreur et de souvenirs traumatiques ; ses comptes-rendus minutieux et parfois soporifiques des enquêtes policières belge et française avec leurs échecs et leurs réussites ; ses interrogatoires se heurtant tantôt au silence, tantôt au déni voire au mensonge ; ses plaidoiries de l’accusation et de la défense, enfin, en double et contradictoire résumé de l’ensemble. De ce qui aurait pu n’être que la description recouverte d’un vernis littéraire d’une procédure au long court – nécessaire, sans doute, mais un peu fastidieuse –, Emmanuel Carrère a fait une œuvre essentielle. N’hésitant pas à partager ses doutes et ses angoisses, ses moments d’ennui et d’intense émotion, il a fait bien plus que décrire ce à quoi il assistait. Il a trouvé les mots – et par ses mots, les images – pour donner de l’humanité à ce qui se déroulait dans cette salle et, par-delà, à ce qui s’est passé ce soir-là. Et lorsque les plaidoiries des avocats, accusation et défense, parviennent à tour de rôle à faire changer le regard sur l’une ou l’autre des personnes enfermées dans le box, la machine judiciaire prend tout son sens. Car si personne ne saura jamais l’entière vérité sur les faits commis par chaque prévenu, ce temps extraordinairement long pendant lequel tout le monde sans exception a pu s’exprimer permet de toucher du doigt l’idée de Justice et c’est le grand mérite des chroniques d’Emmanuel Carrère de nous l’avoir fait ressentir.

Réunies dans le livre V13, leur force sera sans nul doute intacte.

Catherine :

Oui, tout cela est intact dans le livre, augmenté pour environ un tiers de notes qui n’avaient pas trouvé place dans les chroniques de L’Obs. Ainsi assemblés dans un même volume, ces textes retracent avec une densité bouleversante cet impressionnant procès tel qu’un observateur désintéressé pouvait le vivre. Désintéressé en ce sens qu’Emmanuel Carrère n’a pas été victime des attentats ; qu’il n’y allait pas à charge, pour voir punis les accusés ; que tant son intelligence que son cœur étaient ouverts à ce qui se produirait, à recevoir les témoignages et les débats. C’est cette attitude, le professionnalisme du journaliste en lui, le talent de l’auteur, aussi, qui ont permis un regard et une réflexion aussi intéressants. La plupart d’entre nous avons suivi le procès en nous informant de manière classique, mais le livre d’Emmanuel Carrère lui donne une autre dimension. Il permet de mieux écouter les témoignages des victimes, de mieux appréhender la personnalité des accusés, de réfléchir à la justice alors que le choc des attentats avait été si grand qu’il était difficile d’entendre leurs mobiles, d’accepter même de donner la parole aux (présumés) responsables.

Les chapitres, étant issus de chroniques, ont chacun son angle d’attaque, son originalité et sa chute, ce qui les rend tous forts. L’ensemble est formidable.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez P.O.L. ; dans L’Obs ; un article du Point (prix Aujourd’hui pour V13).

Betty

Tiffany McDaniel, Betty, Gallmeister, 2020

— Par Marie-Hélène Moreau

La sortie dans la collection poche des éditions Gallmeister du roman de Tiffany McDaniel donne l’opportunité à tous ceux qui sont passés à côté de ce très beau livre lors de sa parution initiale en 2020 de le découvrir.

Betty, c’est l’histoire, inspirée de celle de la mère de l’auteure, d’une “petite indienne”, fille d’une mère blanche et d’un père cherokee dans l’Amérique des années 50 à 70. À travers ses yeux d’enfant puis d’adolescente se dévoile le racisme ordinaire dont elle et son père sont quotidiennement victimes et la relégation sociale qui en découle. Betty nous raconte la vie de cette drôle de famille entre ses nombreux frères et sœurs, une mère souvent distante et un père à qui elle ressemble tant. Au fur et à mesure surgiront un certain nombre de secrets familiaux, tragiques et étouffés.

Mais s’il y a du tragique, certes, dans cette histoire, il y a aussi et surtout beaucoup de poésie et c’est assurément ce qui fait la beauté puissante du roman. Le père Cherokee de Betty, dont la principale source de revenu est de vendre au voisinage ses tisanes et décoctions diverses, entretient en effet un lien fort avec la nature et les esprits qui l’habitent. Il initie sa fille à ce savoir et, à travers les histoires empreintes de culture indienne qu’il lui conte, l’aide à surmonter les chagrins et les drames qu’elle affronte. Entre un mensonge merveilleux et une vérité hideuse, que préfères-tu, lui demande-t-il ? On ne peut que choisir le mensonge merveilleux tant la poésie des histoires égrenées au fil de ces pages nous transporte dans un monde plus beau à défaut d’être vrai.

On pardonnera facilement à l’auteur quelques passages peut-être un peu trop explicatifs, notamment sur la condition des femmes et des filles dans la société extrêmement patriarcale de l’époque (passages par ailleurs édifiants…). De même, on lui pardonnera certaines phrases moins crédibles dans la bouche d’une enfant de neuf ans qu’elles ne le seraient sans doute dans celle d’une jeune fille, mais il est difficile de faire vieillir un personnage tout au long d’une histoire, à moins qu’il ne s’agisse là d’un biais de traduction. Il n’en demeure pas moins qu’on s’attache terriblement à cette famille Carpenter et on se laisse délicieusement bercer par la magique poésie de ce roman qui a récolté de nombreux prix à sa sortie.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : François Happe.

Lien : chez l’éditeur (coll. de poche).

Le monde d’après

Lufthunger Pulp n°1, « Le monde d’après », Lufthunger Club, 2022

— Par Marie-Hélène Moreau

Quelle bonne idée ! En ces temps où la nostalgie s’invite dans tous les domaines (le vintage dans la mode et la décoration, les tournées des stars des décennies passées, la série Stranger Things qui nous renvoie dans les années 80 pas si lointaines et pourtant…), deux passionnés d’écriture, récents créateurs du Lufthunger Club (accompagnement et conseil aux auteurs), ont conçu le projet fou de ressusciter les Pulps.

Les Pulps, ces magazines américains bon marché d’avant-guerre, faisaient la part belle aux auteurs de polar mais aussi de SF. Nombre d’auteurs parmi les plus connus du genre y ont publié leurs nouvelles avant de connaître la célébrité. Si les lois du marché les ont fait décliner puis disparaître, ils n’en restent pas moins cultes et c’est pour les faire revivre que le projet Lufthunger Pulp a vu le jour, respectant au plus près les codes du genre. Après un appel à textes et un financement participatif réussi, voici enfin le nouveau-né, et on ne peut que saluer l’initiative !

Dans ce premier numéro, 12 nouvelles autour du thème “Le monde d’après” sont publiées en doubles colonnes et sans illustration (peut-être la prochaine fois, nous dit-on, et ce serait bien). Le genre est clairement SF et, sans surprise, le “monde d’après” n’est guère idyllique… Vie virtuelle prenant le dessus sur la vie réelle, monde dévasté par la montée des eaux et livré aux trafics et autres monstres marins, intelligence artificielle ayant pris le pouvoir ou survie dans l’espace, il y en a pour tous les goûts dans ce premier numéro destiné, certes, aux amateurs du genre mais suffisamment attractif (jolie couverture et typo impeccable, format magazine pratique et textes accessibles) pour une première approche de lecteurs curieux de découverte.

Comme le dit si bien l’édito qui ouvre le numéro, “Les pulps sont morts, longue vie aux pulps!”.

Catégorie : Nouvelles et textes courts (revue française).

Liens : le club , le pulp.

La poursuite de l’idéal

Patrice Jean, La poursuite de l’idéal, Gallimard, 2021

— Par Marie-Hélène Moreau

Il est de plus en plus rare de nos jours de lire un roman aussi volumineux (496 pages sous forme de longs chapitres). Et tel n’est pas l’unique gageure de ce livre puisque, à la longueur, il associe la densité du récit.

De quoi s’agit-il ? Sous une forme que l’on pourrait qualifier d’ « Houellebecquienne », l’auteur nous invite à suivre la vie de Cyrille Bertrand (“notre héros” comme il le qualifie), poète putatif, éternel hésitant devant les complexités et opportunités de la vie. À noter cependant que la référence aux personnages de Michel Houellebecq s’arrête là, notre héros étant clairement moins déprimé que ceux de notre gloire nationale !

De son adolescence dans une petite ville de province dans laquelle il se rêve en Baudelaire à son arrivée laborieuse à Paris, nous le suivons au fil de ses amours contrariées, ses tentatives professionnelles hasardeuses, ses amitiés parfois douteuses. Il se cherche, indubitablement, un peu perdu dans ce monde foisonnant, se trouve parfois mais pas pour longtemps, hésite et s’interroge, et nous avec lui. L’occasion pour l’auteur, dans un style extrêmement fluide (même si l’on peut regretter certaines longueurs) d’alterner les considérations intimes (les émois amoureux, les désillusions amicales, les ambitions contrariées…) et sociétales (le capitalisme, le vide intellectuel du monde moderne, le monde de l’entreprise…). Tous sujets qui font échos aux débats actuels en en livrant une vision parfois un peu caricaturale et orientée mais souvent drolatique.

Un roman ambitieux donc, portrait de notre époque et ses travers, et dans lequel, si tout n’est pas totalement réussi, on se laisse facilement emporter.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

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