Et toute la vie devant nous

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Ils sont trois amis, Sarah, Paul et Alex. Ils habitent dans le même quartier, celui d’une classe moyenne laborieuse, dans une zone pavillonnaire coincée entre les beaux quartiers huppés et les quartiers populaires, deux milieux avec lesquels ils n’ont aucun lien ni aucune affinité. Ils sont par ailleurs liés à jamais par un lourd secret que le lecteur apprend rapidement.

Le roman s’étale sur 40 ans sous la forme d’une chronique à deux voix, celles de Sarah et de Paul qui s’expriment alternativement, Alex étant évoqué par l’un et l’autre. Ils racontent leurs parcours respectifs, cette époque où ils avaient « toute la vie devant eux ».

Le roman brosse la vie des trois amis au fil du temps, évoquant leurs choix, leurs succès, leurs espoirs, leurs déceptions, bref les méandres de leurs vies respectives. Mais le parcours de chacun témoigne aussi de l’évolution de la société de 1985 à nos jours. Ainsi, comme souvent chez Olivier Adam, le social et le psychologique se mêlent avec justesse et sensibilité. Car les personnages sont attachants et très individualisés, ce qui évite l’écueil qu’ils ne soient que les représentants de différentes facettes d’une même époque. Trois personnalités, trois destins, trois vies qui se construisent, chacun suivant son propre chemin au fil d’une évolution qui est la sienne mais aussi celle d’une société qui « bouge ».

Destins individuels sur fond d’histoire collective, rien de vraiment original mais c’est un livre attachant qui se lit comme une fresque où l’on reconnaît çà et là des engouements ou des rejets que nous avons nous-mêmes éprouvés, ou au contraire qui nous ont laissés indifférents.

Un roman donc qui fait revivre une époque sans prétention de témoignage historique. Il est bien construit, il est en ce sens conforme aux autres romans d’Olivier Adam, qui reprend des thèmes qui lui sont chers, ce qui peut à la fois être une force et une faiblesse.

*

Olivier ADAM
Et toute la vie devant nous

Éditions Flammarion
2025

À la table des loups


Littérature américaine
Par François Lechat

Attention, chef-d’œuvre à ne pas manquer !

Certes, résumé au plus court, ce roman parait banal : sur 60 ans, l’odyssée d’une famille américaine ordinaire, catholique et nombreuse. Du déjà-vu.

Sauf que l’écriture, d’abord, est d’une rare efficacité. Si la trame est chronologique, chaque chapitre est centré sur un autre membre de la famille Larkin, saisi à un instant « t » dans lequel on entre avec un naturel confondant. On ne connaît pas encore le personnage, ou on l’a perdu de vue depuis 100 pages ou depuis 15 ans, et l’auteur nous fait (re)prendre le fil comme si de rien n’était, en nous plongeant dans une mini-intrigue prenante, pleine de vie et d’atmosphère, rendue dans une langue fluide truffée de métaphores inventives. Du grand art, comme un chapelet de nouvelles étroitement liées entre elles – puisqu’il y va d’une famille et d’elle seule.

Les thèmes, ensuite, sont à la fois graves et banals : la vie sous toutes ses coutures, ses joies et ses drames, ses liens et ses ruptures, les fatalités de la transmission et la liberté de choix qui nous reste. Je ne détaille pas, pour ne rien déflorer. Mais certains chapitres sont d’une grande intensité, voire dramatiques, tout en s’achevant en douceur, sur un mode allusif alors qu’il aurait été facile d’en rajouter. En filigrane, c’est une Amérique rongée par le Mal qui se dessine, mais sans jamais insister, ni perdre totalement espoir en l’humanité. Du grand art. Avec, comme il se doit aujourd’hui, des personnages féminins plus marquants que les masculins, car ce sont les femmes qui font tenir les familles debout.

*

Adam Rapp
À la table des loups

Traduction : Sabine Porte
Seuil
2025

La disparution

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Quel drôle de livre… Au bon sens du terme, car je l’ai trouvé tout simplement épatant ! Cet adjectif colle particulièrement bien au côté gentiment déjanté de l’ouvrage.

Damien Renoueux, spécialiste de l’Égypte ancienne, vient de terminer un ouvrage sur le sujet et cherche un éditeur. En attendant, et parce qu’il faut bien vivre, il vend à domicile des slips pour homme avec possibilité d’essayage. Voilà pour le contexte, déjà un peu loufoque. Entre en scène Évelyne de Bresson, une éditrice qu’un collègue met sur sa route. Emballée par le manuscrit, elle le contacte, le rencontre, lui propose une sortie prochaine, puis… puis plus rien, ou presque.

Au fil de plus de deux cents pages d’une écriture fluide, nous suivons les affres de notre malheureux écrivain, suspendu à une promesse de contrat qui n’arrive jamais sans qu’il sache bien pourquoi. Alors il imagine, Damien Renoueux, et il demande conseil, à sa sœur, à son ex, à son cousin. Bientôt toute la famille s’y met, en ordre dispersé mais avec conviction. Désespéré, notre auteur tente des relances dans des styles différents. Aucune n’aboutit, et la situation le plonge encore plus dans le doute. Il aime cette éditrice, ensuite il la déteste. Il lui trouve des excuses – elle concourt pour un prix qui sans doute l’occupe – mais se dit que, quand même, elle exagère un peu. Jusqu’au jour où…

La disparution est un livre drôle – particulièrement lorsqu’on est soi-même un auteur en quête d’éditeur ! – qui aborde de façon maline la difficulté des auteurs à naviguer dans le monde complexe de l’édition. On ne peut en effet que compatir, et sourire face à l’intense activité qui agite le cerveau de notre pauvre auteur – d’autant que le tout est entrecoupé de ses échanges avec des acheteurs de slips et son activité bénévole au sein du conseil syndical de son immeuble.

Une belle découverte !

*

Pierre Fréha
La disparution

Most Éditions
2025

Littérature Jeunesse Libre (2)

Par Catherine Chahnazarian

Pour me changer les idées, j’ai refait un petit tour sur ce site où, comme je dis toujours, il y a à boire et à manger, et j’ai découvert…

L’éveil de la forêt, une oeuvre inventive d’une poésie absolument charmante sur le soleil, les nuages, la nature. De très beaux dessins assortis de petits textes métaphoriques dont voici un avant-goût :

Et comme l’art est partout, je vous recommande aussi ce travail mêlant objets et dessin, qui peut donner des idées à des enfants peut-être un peu désoeuvrés pendant les vacances.

Un de mes préférés :

Parlant de vacances… Rendez-vous l’année prochaine pour de nouveaux articles !

Joyeux Noël, Bon bout d’an et déjà Bonne année 2026 !

*

Liens : Littérature Jeunesse Libre ; une précédente sélection de petits ouvrages.

Le journal d’un prisonnier

Mini-série Best-sellers
Essais, Histoire…
Par Catherine Chahnazarian

Quand j’ai ouvert ce blog avec des amis, j’ai établi quelques règles. Notamment, nos articles ne dépasseraient pas 2.500 signes, espaces compris, et on éviterait de polémiquer sur des sujets glissants. À la lecture du Journal d’un prisonnier, j’avais trop à dire pour rester dans le volume imparti et trop de remarques sur la forme et sur le fond, sur la personnalité de l’auteur, sur l’effarement de devoir reconnaître que c’était le même qui avait dirigé la France. Je ne m’en sortais pas dans ma critique du livre, alors j’ai abandonné. Pas le livre, que j’ai lu jusqu’au bout, mais d’en faire une critique précise. Je me suis dit : restons modeste et prudente. Disons simplement que peut-être que son électorat féminin tombe à genoux devant le récit de son malheur ; peut-être que son camp politique n’a pas honte de ses fréquentations ; que ses avocats ne sont pas gênés de sa défense simpliste ; que ses psychiatres ne sont pas inquiets de tout cet amour qu’il voit partout, lui le « symbole » de la droite qui n’a « de compte à régler avec personne » bien que son livre évoque Règlements de comptes à O.K. Corral… Houla, ça y est, ma phrase s’allonge, je m’emballe. Disons simplement : peut-être.

*

Nicolas Sarkozy
Le journal d’un prisonnier
2025

L’Étranger

Mini-série Best-sellers
Littérature française

Par Anne-Marie Debarbieux

J’aime beaucoup les œuvres de Camus, même si L’Étranger n’est pas celle à laquelle je suis la plus sensible. Et j’aime beaucoup le cinéma de François Ozon. Mais adapter sans la trahir et sans la simplifier une œuvre aussi particulière et aussi complexe me paraissait un défi quasi impossible !

Pourtant, j’ai été conquise par le film d’Ozon qui propose un Meursault, incarné par Benjamin Voisin, que Camus n’aurait pas renié. Le choix du noir et blanc m’a paru excellent car conforme au cinéma de l’époque et apportant une sorte d’uniformité qui sert bien le personnage. Et le film restitue parfaitement la vie grouillante d’Alger, comme les paysages austères de la campagne accablée de soleil, ou encore la plage et les bords de mer animés ou quasi déserts.

Meursault… Comment « habiter » un personnage que caractérise son indifférence au monde, son insensibilité apparente à la mort de sa mère, son indifférence devant la brutalité de son voisin à l’égard de son chien, ou celle d’un autre voisin à l’égard de sa compagne, son absence d’émotion devant une femme qui l’aime, son geste incompréhensible de tirer sur un homme qui ne le menaçait pas ? Condamné à mort par la justice des hommes, Meursault ne s’agace que devant l’insistance du prêtre qui veut absolument lui imposer de donner un sens à ce qui, à ses yeux, n’en a pas. Cela nécessite un jeu très épuré et à la fois expressif de la part de l’acteur, et Benjamin Voisin y excelle.

À la sortie du cinéma, une spectatrice devant moi disait à sa voisine avoir beaucoup aimé le film mais ne pas comprendre pourquoi il s’appelait « L’Étranger ». J’ai préféré voir dans cette remarque une preuve supplémentaire de la complexité de la restitution de Meursault que propose Ozon. Meursault ne se sent pas étrange, il se sent étranger, indifférent à tout, pas seulement aux conventions sociales. Cela me semble très bien restitué dans le film qui alterne les vues de la ville animée, que Camus connaissait bien, et la solitude absolue du personnage, qui n’est ni bon, ni méchant, qui ne cherche rien, n’attend rien, n’est ni heureux ni malheureux parce que cela n’a pas de sens.

La sortie du film a fait remonter le livre parmi les meilleures ventes et l’a remis au programme de nombreuses classes de français. Rappelons qu’au-delà d’un procédé aujourd’hui banalisé consistant à écrire à la première personne et au passé composé, Camus a osé une écriture moderne, plate et directe par rapport aux canons de l’époque, factuelle, afin de rendre l’indifférence du personnage. L’Étranger est une œuvre majeure de la littérature du XXe siècle.

*

Albert Camus
L’Étranger
Gallimard
1942

Liens : la Blanche de Gallimard ; l’édition Folio ; un précédent article d’Anne-Marie Debarbieux sur Albert Camus.

Les morts ont la parole

Mini-série Best-sellers
Littérature francophone (Belgique)
Par François Lechat

Depuis la parution de ce premier recueil de souvenirs d’un médecin légiste, Philippe Boxho est devenu un phénomène d’édition. Il a même figuré dans le top 10 des livres de « non-fiction » avec trois titres simultanément ! Comme si rien n’était plus délectable que de lire des histoires de morts violentes, de suicides plus ou moins manqués, de crimes soi-disant parfaits, d’analyses et de dissections…

Le thème, bien entendu, est accrocheur, et j’ai lu le premier Boxho avec un certain plaisir. On apprend forcément une foule de choses, il y a des anecdotes sidérantes, et pas de mauvaise graisse : l’auteur va droit au but (si l’on excepte quelques réflexions vaguement philosophiques qui tiennent en une phrase parfaitement banale). C’est divertissant, et instructif sans être exagérément truffé de termes techniques. Et Philippe Boxho, qui vit et travaille à Liège, en Belgique, prend bien soin de ménager son lectorat franco-belge en précisant ce qui distingue les deux pays dans le domaine de la médecine légale.

Pour autant, il faut dire que ce professionnel bardé de titres d’excellence (professeur d’université, membre de l’Académie royale de médecine…) écrit avec une platitude déconcertante. C’est sans doute voulu, pour créer un courant de sympathie malgré la noirceur du sujet, et cela marche. Mais, ajoutée à de petites fautes de langue, à des procédés répétitifs et à des maladresses, cette platitude situe le premier livre de Boxho au degré zéro de la littérature : en comparaison, Freida McFadden fait figure de styliste ! Pour autant, ne boudez pas votre plaisir si le thème vous intéresse.

*

Philippe Boxho
Les morts ont la parole

Kennes Editions
2022

Existe aussi en Livre de poche

Titres parus à ce jour : Les morts ont la parole (2022), Entretien avec un cadavre (2023), La mort en face (2024), La mort c’est ma vie (2025).

Le Cercle des jours


Mini-série Best-sellers
Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Pierre Chahnazarian

Ken Follett veut nous décrire les sociétés humaines à l’époque de la construction du cercle de pierres géantes de Stonehedge, 2.500 ans avant notre ère. Les éleveurs y côtoient avec plus ou moins d’harmonie et de contacts les agriculteurs, dirigés par un despote, et les hommes des bois, qui fichaient la paix à tout le monde. Mais les mineurs, un petit groupe d’ « ingénieux »…

La grande prêtresse veut achever le monument de pierres, les ingénieux pensent trouver la solution pour le transport, mais une grande sécheresse et l’appétit de certains vont déclencher des guerres. Bref, les méchants sont très mauvais, les bons sont très bons, et ceux-ci vont s’unir pour qu’enfin on puisse dignement fêter solstices et équinoxes !

Voilà, ça ne vole pas très haut, ça ne doit pas tellement plaire aux anthropologues, mais ça délasse.

*
Ken Follett
Le Cercle des jours

Robert Laffont
2025

Terre des Hommes

Mini-série Best-Sellers
Redécouvertes
Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

Récemment réédité avec des illustrations de Riad Sattouf, le livre ne figure pas par hasard parmi les meilleures ventes. La force de persuasion de Gallimard est toujours impressionnante mais Saint-Exupéry reste un auteur mythique et Terre des Hommes un des livres les plus célèbres de la littérature française.

Franchement, j’adore cette édition. Les dessins sont merveilleux, évoquent Saint-Ex sans l’imiter, illustrent avec justesse et émotion les récits du célèbre aviateur. Car, pour ceux qui ne connaîtraient pas Terre des Hommes, ce sont des témoignages que nous livre là un casse-cou des débuts de l’aviation, du temps où, sur son siège, le pilote était à l’air libre, emmitouflé comme il le pouvait contre le froid, la pluie, la neige, avec une casquette et des lunettes pour couper le vent. Il n’y avait pas de radars et d’instruments de navigation comme aujourd’hui, on repérait les routes en mémorisant les vallées et les montagnes et, la nuit, on se fiait aux étoiles. Entre pilotes, on se passait les bons tuyaux et, lorsque l’un d’eux ne rentrait pas, on partait à sa recherche sans moyens.

La langue de Saint-Exupéry n’est évidemment plus tout à fait la même que la nôtre. Elle est plus savante et l’auteur a du goût pour les formes littéraires, cela peut peut-être déconcerter les jeunes, mais accrochez-vous, cela en vaut la peine. Notamment pour les aventures de Guillaumet…

Voilà un beau cadeau à offrir pour Noël !

*

Antoine de Saint-Exupéry
Terre des Hommes

Gallimard
1939-2025

La femme de ménage

Mini-série Best-sellers
Littérature américaine
Par Daniel Kunstler

À la lecture d’un polar ou d’un mystère, je ne m’attends normalement pas à y découvrir de grandes qualités littéraires, comme si le prix de la détente imposait leur abandon. Mais en y réfléchissant, bon nombre d’auteurs de romans policiers ont la plume pointue et évocatrice. Izzo, Kate Atkinson, Simenon, Grisham, John Le Carré, Stieg Larsson, et j’en passe. Malheureusement, si ce livre est emblématique de ses autres romans, Freida McFadden ne figure pas parmi eux. 

Comme pure distraction, La Femme de ménage est efficace. En lisant, on a effectivement envie de connaître la suite ; cela doit compter pour quelque chose. Mais à vrai dire, si un long trajet en avion n’avait pas prétexté une lecture sans effort, j’aurais eu l’impression d’avoir perdu mon temps.

Le livre nous présente quatre personnages principaux. Millie Calloway est une reprise de justice en liberté conditionnelle. Son casier judiciaire la prive d’emploi, jusqu’à ce que la maîtresse de maison d’une vaste villa de la banlieue new-yorkaise, Nina Winchester, l’engage comme bonne à tout faire. Nina est volatile, oscillant entre la bienveillance et la cruauté. Andrew, le mari, exhibe une affection ostentatoire, et donc suspecte, pour son épouse. Enfin, il y a le jardinier, Enzo qui feint ne pas parler anglais, mais prévient Millie du grand danger qu’elle court… en italien. L’indice du péril n’est autre que la chambre de bonne, un espace étriqué dans le grenier qui contraste avec les pièces somptueuses de la demeure, et qui servira de salle de torture. Je ne dirai pas plus sur le fil du récit.  

Outre des protagonistes découpés dans du carton, particulièrement fastidieuse est l’insistance maintes fois répétée sur la beauté du mari, ses biceps, son athlétisme sexuel, et même ses costumes avec cravates assorties. Le jardinier aussi est beau et fort, bien entendu, et fait baver les voisines. Le recours obstiné à ce même refrain, c’est vraiment agaçant. (J’ai lu La Femme de ménage en VO; il se peut que la traduction française laisse une autre impression.) Ceci dit, la structure du récit a son côté astucieux dans l’alternance du narrateur, Nina prenant le relais de Millie.

Je n’aime pas critiquer des auteurs, conscient du travail requis pour produire un roman. Et je n’irai pas jusqu’à recommander qu’on évite nécessairement celui-ci, car il est indéniablement distrayant. Mais en même temps je pense qu’il y a moyen de mieux réconcilier la distraction propre au genre policier et une plus ample valeur littéraire. D’autres y ont réussi.

*

Freida McFadden
La femme de ménage

City Éditions
2023

Disponible en J’ai lu

13 à table ! (Hiver 2025-2026)

Nouvelles et textes courts
Mini-série Best-sellers
Par Catherine Chahnazarian

J’ai fait de belles découvertes, cette année, en lisant 13 à table ! et, du coup, des auteurs – plus exactement des autrices vers lesquelles je n’ai pas l’habitude de me diriger. Notamment Mireille Calmel, Sandrine Collette et Céline Denjean. Mais tout est bon dans ce recueil. Et heureusement, 13 à table figure parmi les meilleures ventes. Ça marche bien, mais ça fait 40 ans que Coluche a lancé son « idée » à la radio et on en est toujours là, il n’y a pas eu de miracle, les Restos sont toujours nécessaires.

Alors si vous avez six euros en poche, sur une carte bancaire ou dans votre smartphone, et que vous passez devant une librairie ou un supermarché, n’oubliez pas que 1 livre = 5 repas et que c’est un schéma gagnant-gagnant.

J’en ai profité pour lancer une mini-série d’articles sur les best-sellers actuels. C’est pour les deux jeudis qui viennent… En attendant, à table !

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Les Restos du Coeur
13 à table !

Éditions Pocket
2025

Liens : Restos du Coeur ; 13 à table !
Tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Le mensonge suffit

Littérature française
Par Florence Montségur

Voilà un petit livre divertissant qui mélange différents ingrédients. Le plus inattendu, ce sont les parodies de vieilles publicités américaines, graphiquement très réussies. Le moins inattendu, c’est l’annonce d’un futur totalitaire dans lequel tous nos comportements sont enregistrés et évalués – comme en Chine déjà aujourd’hui. Le plus actuel, c’est le rôle de l’intelligence artificielle : ici un robot humanoïde qui interroge un citoyen ordinaire et l’accuse de meurtre. Et comme ce pauvre homme, évidemment, nie et se défend, il perd son calme, il sort des phrases politiquement incorrectes, et il aggrave son cas, ce qui crée un réel suspense quant au sort qui lui sera réservé.

Le même auteur a déjà produit deux autres livres dans la même veine : le cauchemar technologique qui nous attend. Le style reste léger, il ne prétend pas être profond. Et c’est bien comme ça.

*

Christopher Bouix
Le mensonge suffit

Au Diable Vauvert
2025

Yapou, bétail humain

Littérature étrangère (Japon)
Par François Lechat

Dans une vie de grand lecteur, on croise quelques livres hors normes, des livres dont on n’aurait jamais cru que quelqu’un puisse en avoir l’idée. Yapou, bétail humain est de ceux-là, à l’égal des 120 journées de Sodome pour le scandale mais avec un raffinement intellectuel bien supérieur.

Au 40e siècle de notre ère, les humains ont fondé l’Empire EHS, qui régit la Terre et d’autres planètes. Les rapports entre les hommes et les femmes y sont inversés : les femmes ont tous les privilèges, les hommes sont en position subalterne, s’habillant et se maquillant comme des poupées. Mais d’autres rapports de caste régissent l’Empire : la plèbe est misérable, les « nègres » sont tous des serviteurs obéissants et, surtout, bien en dessous d’eux, on trouve les Yapous, qui forment littéralement un bétail humain.

Comme leur nom le suggère, ces Yapous sont des descendants de Japonais que la science et un dressage méticuleux ont transformé en « meubles viandeux » de toute nature : leur corps a été remodelé, compressé, charcuté, et leur cerveau endoctriné, pour qu’ils rendent tous les services possibles et imaginables à l’aristocratie d’EHS. Les plus spectaculaires sont les setteens, des WC humains dont la forme est parfaite pour se soulager en toute facilité et qui se nourrissent du type de boisson et de nourriture que je vous laisse imaginer. Mais on en trouve des centaines d’autres, que l’auteur décrit avec un luxe de détails : des jouets sexuels, évidemment, ou encore des paires de ski viandeuses, dont on dirige la trajectoire d’un simple mouvement de l’orteil…

Sur EHS plus encore que chez Sade, seule compte la satisfaction immédiate des pulsions corporelles : aucune ambition de sens ou de grandeur, juste le règne de la paresse et du plaisir – ce qui, dans ce roman entamé par l’auteur dans les années 1950, annonce étrangement notre rapport au numérique.

Mais l’essentiel est ailleurs, dans la thèse de Shozo Numa, Japonais humilié par le traitement infligé à son pays après la Seconde Guerre mondiale, selon laquelle les Yapous tirent un plaisir masochiste de leur avilissement. Un plaisir obtenu par des méthodes de conditionnement, mais un plaisir intense, qui conduit à vivre comme des délices les pires pratiques scatologiques et sexuelles, sur lesquelles l’auteur s’étend pendant des centaines de pages (le récit en compte 1.300).

Je n’en dis pas plus, sinon qu’il faut essayer ce roman et lire les quatre postfaces de l’auteur pour découvrir une vision fulgurante de notre époque d’après-guerre, même si Numa, masochiste revendiqué, se complaît dans la fange.

*

Shozo Numa
Yapou, bétail humain

Traduction : Sylvain Cardonnel
Éditions Laurence Viallet
2022

Un pont sur la Seine

Littérature française
Par François Lechat

Peut-on faire un bon roman sans suspense, sans dialogues et (presque) sans action ? Sans doute, puisqu’Un pont sur la Seine séduit de bout en bout en jouant la carte de la sensibilité, de l’Histoire, des petites histoires qui font la grande.

Au centre du récit, qui démarre à la fin du 19e siècle, un pont reliant deux petites villes par-dessus la Seine, dans les environs de Paris. L’une est rurale et viticole, spécialisée dans le raisin de grande qualité. L’autre est ouvrière et industrielle, siège de l’usine Schneider, qui produit des locomotives électriques. Deux mondes qui se font face, que la Seine sépare mais que le pont relie. Le premier tend vers la tradition, le second tend vers le progrès ; le premier dépend des caprices de la nature, le second devra affronter, dans la seconde moitié du 20e siècle, les errements du capitalisme mondialisé. Et comme les membres de certaines familles passent d’une rive à l’autre, comme on vit d’un côté mais que l’on va au bal de l’autre, comme les générations se succèdent sans vouloir se ressembler, il y a de la place pour des histoires de famille, de guerre, d’amour, de carrière. Et pour des vengeances, aussi, car la lutte des classes ne concerne pas seulement les patrons et les ouvriers : on s’affronte aussi entre salariés, pour des symboles ou des petites vexations.

Dans une langue classique, fluide et travaillée, Pauline Dreyfus s’empare de ce pont, véritable personnage, pour raconter deux pans de l’Histoire de France au 20e siècle. À découvrir si l’on aime les mœurs de province et l’histoire des mentalités. Ou à découvrir, surtout, si l’on ne connaît pas la dureté de la vie agricole, la plus soumise qui soit à la roue de la fortune.

*

Pauline Dreyfus
Un pont sur la Seine

Grasset
2025

Le liseur du 6h27 — La fissure

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Il y a quelques années, l’auteur nous avait séduits avec Le liseur du 6h27 dans lequel Guylain, que ses proches pensent bras droit d’un éditeur, est en réalité chargé de déverser dans une énorme broyeuse des stocks de livres invendus. Il conjure ce métier destructeur dont il a honte en récupérant au hasard des feuillets rescapés dont il fait lecture à voix haute chaque matin dans le RER de 6h27. Il acquiert ainsi un public conquis et fidèle et il est même sollicité pour faire des lectures dans une maison de retraite. Expérience gratifiante qui séduit un auditoire qui l’écoute avec enthousiasme, séduit surtout par la convivialité que suscite sa prestation. Sa vie reprend sens. Puis un jour, Guylain trouve dans le RER une clé USB, il y découvre une sorte de journal qui le touche et il n’a de cesse d’en retrouver l’autrice, vouée elle aussi à un quotidien peu gratifiant.

Ce petit livre, à la fois original et rempli d’humanité, m’a poussée à découvrir un nouveau roman de Jean-Paul Didierlaurent.

Dans La fissure, une entreprise de fabrication artisanale de nains de jardin agonise devant la concurrence chinoise. Xavier, qui en était depuis des années l’une des chevilles ouvrières en tant que responsable commercial, voit sa vie professionnelle s’effondrer. Il se réfugie alors dans sa petite résidence secondaire des Cévennes qu’il rénove avec passion depuis plusieurs années avec l’aide de sa femme. Mais il découvre une fissure dans un mur de la terrasse, qu’il tente en vain de colmater. Dès lors le lecteur comprend que c’est toute sa vie qui commence à se lézarder et que la fissure en est le signal d’alarme. Xavier remet tout en question et décide de changer complétement de vie, il quitte même son épouse pour entreprendre un long voyage avec pour seul compagnon le dernier nain de jardin fabriqué par son entreprise, un personnage un peu facétieux et pittoresque curieusement doté de la parole, qui s’exprime librement et donne son avis sur tout. Commence alors une épopée burlesque et touchante à la fois, qui mène Xavier à l’autre bout du monde et constitue l’essentiel du roman.

C’est drôle souvent, émouvant parfois, sans doute invraisemblable, mais l’on s’attache à cette sorte de fable qui évite assez bien les écueils d’un récit qui pourrait n’être qu’une métaphore facile et un peu farfelue. Ce n’est pas un grand livre – il n’en a sans doute pas la prétention – mais, comme Le liseur, il est original et se lit avec plaisir.

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Jean-Paul Didierlaurent

Le liseur du 6h27
Au Diable Vauvert (2014)
Folio (2022)

La fissure
Au Diable Vauvert (2018)
Folio (2019)

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