La vie en sourdine

Hommage à David Lodge (1935-2025) – 2

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Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Marie-Hélène Moreau

Lire et relire un livre de David Lodge est toujours un plaisir même s’il est, cette fois, teinté d’un brin de tristesse compte tenu de la disparition de l’immense écrivain. J’ai ressorti de ma bibliothèque La vie en sourdine et m’y suis replongée avec délectation. Il suffit en effet de se laisser porter par cette prose parfaitement fluide et ce sens du détail, admirer cette érudition jamais pesante et rire à cet humour si représentatif de ce que l’on nomme souvent l’humour anglais pour passer un moment de total bonheur de lecture.

Tout comme David Lodge, le héros de ce roman est un universitaire, et tout comme lui également, il est sourd, c’est dire la part autobiographique que recèle le texte même si la fiction y a aussi une large place. Desmond est un professeur de linguistique à la retraite, une retraite anticipée qu’il regrette un peu car il peine à combler le vide de ses journées, d’autant que sa femme, Fred, a démarré tardivement une carrière réussie de décoratrice. Entre sa surdité qui l’isole de plus en plus et la perte progressive d’autonomie de son père dont il reste seul à s’occuper, les motifs de se réjouir ne sont guère nombreux en cette fin d’année, d’autant que Desmond déteste les fêtes de fin d’année. Une rencontre va cependant bousculer sa routine déprimante, celle d’une étudiante américaine sollicitant son aide pour l’élaboration d’une thèse consacrée aux lettres de suicide.

Écrit sous la forme d’un journal intime sur une période de quelques mois, La vie en sourdine aborde, outre les thèmes principaux du handicap lié à la surdité et la fin de vie, divers sujets aussi différents que les centres de loisirs type Center Parc, l’expérience de la visite du camp d’Auschwitz, le petit monde universitaire ou encore le difficile travail des infirmières des hôpitaux publics britanniques, sans oublier les hauts et les bas de la vie de couple, finement décrits à travers les relations entre Desmond et sa femme. Tout cela s’imbrique comme par magie et se lit sans ennui. Intéressant, touchant, drôle, La vie en sourdine (dont le titre anglais Deaf sentence est un jeu de mot entre deaf, surdité, et death, mort, tout un programme !) est un classique de David Lodge.

À lire et relire donc, et sans modération.

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David Lodge
La vie en sourdine

2008

En français :
Éditions Rivages
Traduction : Yvonne et Maurice Couturier

Vous lisez l’Anglais ? Essayez la version Penguin.

L’homme qui ne voulait plus se lever

Hommage à David Lodge (1935-2025) – 1

C’est avec tristesse que nous avons appris la mort de David Lodge, un auteur merveilleux par sa drôlerie, son intelligence et sa culture, ses formidables compétences littéraires, son sens de l’observation, son humanité. Professeur de littérature, il est connu autant pour son approche théorique de cet art qui ne peut se contenter d’inspiration que pour son œuvre propre : de nombreux romans mais aussi du théâtre et, bien sûr, des essais.

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Nouvelles et textes courts (Grande-Bretagne)
Par Florence Montségur

Le recueil paru en 1997 contient 6 nouvelles. Il y en a 8, si je comprends bien, dans l’édition de 2019 que je ne possède pas. Ceux qui ne connaissent pas David Lodge y découvriront son talent, son humour, sa sensibilité. Je leur conseille – je conseille à tous – de lire l’introduction après coup, pour l’apprécier d’autant mieux. David Lodge y explique, pour chaque nouvelle, le contexte d’écriture, l’inspiration, le thème, une anecdote. Ceux qui ont lu Lodge mais ne connaissent pas ces nouvelles s’amuseront à faire des liens au sein de son œuvre.


« Sous un climat maussade » (1987)

Deux jeunes couples d’Anglais, sages comme il le faut dans les années 1950 avant le mariage, passent des vacances au soleil qui rendent la tension sexuelle insupportable. Le feront-ils ou ne le feront-ils pas ? On souffre pour eux.

« Mon premier job » (1980) – ma préférée

Le premier job, dans une gare londonienne, d’un jeune homme qui deviendra professeur de sociologie. Une autre vision des années 1950 à travers un petit emploi comme on n’en fait plus — quoique, non, je retire ce que je viens d’écrire, c’était complètement con.

« L’hôtel des Paires et de l’Impair » (vers 1985)

David Lodge déroule ici son art de la mise en abîme. C’est très habile. Et cela se moque – oserais-je dire –  de la raideur anglaise, à une époque où, à la Côte d’Azur, la pudeur répondait à d’autres codes…

« L’homme qui ne voulait plus se lever » (hiver 1965-1966)

Une idée simple : un homme refuse un matin de sortir de son lit. Les conséquences aux plans familial, financier, spirituel, médical… sont logiques mais, en même temps, qui d’autre pour écrire un truc pareil ? Vous méditerez sur la fin – ou pas, selon la dépressivité de votre propre état.

« L’avare » (années 1970)

En quelques phrases, Lodge pose un décor précis. Images évocatrices de l’immédiat après-guerre, traits de l’enfance, personnalité du principal protagoniste, tout est ciselé en deux temps trois mouvements. La fin n’est pas drôle, mais jusque-là, la plongée est si profonde qu’on n’en veut pas à l’auteur.

« Pastorale » (1992 ?)

Un adolescent met en scène une Nativité pour le club de jeunes de la paroisse et ses motivations ne sont ni religieuses ni littéraires. Les thèmes de cette amusante nouvelle sont l’attirance sexuelle et le préjugé social.

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À lire en anglais si vous le pouvez. Mais la traduction française de Suzanne V. Mayoux chez Rivages (poche) est vraiment excellente.

L’éditeur renseigne ici toutes les œuvres de David Lodge traduites en français.

Bien-être

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Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Résumé au plus court, le propos est modeste : la destinée d’un couple installé à Chicago, des années 1990 à aujourd’hui. Mais déployée dans toute son ampleur – 660 pages de récit et une bibliographie scientifique de huit pages –, l’entreprise est époustouflante : j’ai rarement vu des personnages et leur époque passés au scalpel avec une telle richesse d’analyse et d’information, qui n’empêche pas l’humour et l’émotion.

Au départ, elle et lui tombent amoureux de la manière la plus romantique, après des mois à s’épier d’une fenêtre à l’autre et dans une belle alchimie de jeunes intellectuels, lui professeur de photographie à l’université et elle psychologue dans un laboratoire spécialisé dans l’effet placebo. À l’arrivée, chacun de ces points de départ aura révélé tout son arrière-fond destructeur, entre sagas familiales typiquement américaines, adhésion aux manies de notre temps et impacts délétères des recherches menées sur les placebos. Au passage, le snobisme du monde intellectuel en prend un coup (savoureuse description des circonstances dans lesquelles notre héros fonde malgré lui un courant photographique révolutionnaire), ainsi que le politiquement correct à l’américaine. Mais les courants réactionnaires sont aussi épinglés, au travers d’un irrésistible personnage secondaire.

La bibliographie impressionne par sa diversité, mais son évocation en cours de récit est toujours empreinte d’ironie et engendre un effet de scepticisme : des connaissances scientifiques aussi fines et précises sur nos comportements paraissent forcément mensongères, sans quoi nous serions des robots. La vérité réside plutôt dans les généalogies familiales, qui trahissent le cynisme et la dureté dans lesquelles l’Amérique s’est édifiée.

Il est impossible de faire sentir la richesse de ce roman en quelques lignes. Il s’adresse évidemment à un public cultivé, qui acceptera la longueur de certains flash-backs et appréciera la profondeur de champ de l’écriture : elle est toujours allègre et vivante, mais nourrie d’une impressionnante culture psychologique et sociologique.

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Nathan Hill
Bien-être

Traduction : Nathalie Bru
Éditions Gallimard
2024

Là où les lumières se perdent

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

J’avoue avoir un peu hésité avant de parler de ce roman. Non pas qu’il me soit tombé des mains à la dixième page. Pas du tout. Je l’ai même lu assez vite et, je dois dire, avec un certain plaisir. Quoi d’étonnant puisqu’il a reçu un excellent accueil critique et suscité un bel engouement à sa sortie. Non, c’est plutôt qu’il m’a déçue. En tant que fan de longue date de littérature américaine, j’en attendais sans doute plus et mieux. Plus, car si les personnages sont intéressants, ils ne sont pas assez approfondis à mon goût. Mieux, car le livre est parsemé de légères maladresses d’écriture qui peuvent heurter la lecture, mais cela est peut-être dû à une traduction approximative. Dommage. J’ai choisi néanmoins d’en parler car cela reste, dans le genre, un excellent livre, le premier d’un auteur dont je pense intéressant d’aller découvrir la suite de l’œuvre, ce que je ne manquerai pas de faire. Là où les lumières se perdent est un roman comme seuls savent les écrire les Américains. Des villes un peu paumées, tout comme leurs habitants, de l’alcool, de la misère sociale sur fond de désespoir et, bien sûr, de la violence. Beaucoup de violence.

Jacob est le fils du baron local de la drogue. Garage destiné à blanchir l’argent, fréquentations douteuses, flics achetés pour assurer sa tranquillité et pas une once d’humanité, le père est clairement un type à éviter. Jacob le sait mais vit dans l’idée qu’il ne sortira jamais du cercle infernal de sa filiation. Il a abandonné l’école et traîne sans but ni espoir. Le problème est que Jacob n’est pas un vrai dur, il ne le sera jamais. C’est son amie d’enfance et ex-petite amie Maggie, bonne élève sur le point de quitter la ville pour l’université, qui lui donnera enfin une lueur d’espoir. Rien ne se passera cependant comme prévu mais je n’en dévoilerai pas plus.

Le personnage de Jacob est puissant et attachant, empreint d’une mélancolie désespérée ; certaines scènes (celles avec sa mère notamment) sont particulièrement réussies, et l’ensemble coche toutes les cases du roman noir. Pas de raison de ne pas se laisser tenter lorsqu’on est amateur !

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David Joy
Là où les lumières se perdent

Traduction : Fabrice Pointeau
Sonatine
2016

À lire, du même auteur : Ce lien entre nous

Jour de ressac

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Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

La narratrice, dont le nom n’est jamais cité, doubleuse au cinéma, la cinquantaine, mariée et maman d’une fille de 20 ans, reçoit un coup de téléphone de la PJ du Havre. Elle est convoquée  pour le lendemain : un homme mort non identifié a été retrouvé sur la plage, avec dans les poches un ticket de cinéma portant le numéro de téléphone de l’héroïne.

Arrivée au Havre où elle a vécu toutes ses jeunes années, elle ne reconnait pas l’homme dont on lui montre les photos, mais ne peut se résoudre à quitter si vite la ville et se dirige vers la plage où on a trouvé le corps. Début d’une intrigue policière ? Pas du tout. Début d’une pérégrination dans la cité de son enfance, car la véritable héroïne est cette ville, grise, rebâtie en béton après sa quasi destruction lors des bombardements alliés de septembre 1944. La plage, la digue nord, le Ponant, le port tentaculaire qui est gangréné par les narcotrafics, et le récit qui part dans tous les sens comme les souvenirs de la narratrice qui petit à petit commence à avoir des doutes sur l’identité du mort… Peut-être celle d’un premier amour qui l’a abandonnée trente ans auparavant.

Ai-je aimé ce roman ? Difficile à dire. Certes, l’écriture est riche et remarquable, mais le déroulé chaotique de l’histoire m’a perturbée et la fin, qui n’en est pas une, tout autant. Quand il y a bien longtemps j’avais visité rapidement le Havre, la ville ne m’avait pas plu, trop grise, trop rectiligne : Jour de Ressac me confirme dans ma vision première.

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Maylis de Kerangal
Jour de ressac
Éditions Verticales
2024

L’heure bleue

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Policiers et thrillers
Par François Lechat

C’est le troisième roman de Paula Hawkins que je lis (sur cinq déjà parus), et je crains que ce soit le dernier. Non qu’il soit mauvais, loin de là. Il se laisse lire de manière fluide, il installe un certain suspense, il comporte des chapitres réussis. Mais il n’apporte rien de neuf par rapport à La fille du train ou à Celle qui brûle.

Le problème de Hawkins est qu’elle s’enferme dans ses procédés : abondance de flashbacks, extraits de correspondance ou de journal intime, personnages cabossés porteurs d’un secret, intrigues de thriller donnant lieu à des considérations psychologiques, moments d’accalmie après une explosion de violence… En l’occurrence, tout cela ralentit l’intrigue, la dilue, fait sans cesse retomber la tension. Sans que l’héroïne, une artiste de renommée mondiale à la personnalité torturée, soit assez originale pour marquer le lecteur.

Les personnages secondaires sont plus intéressants, surtout l’un d’entre eux, et l’atmosphère des lieux, une île écossaise battue par les vents, est bien rendue. Mais tout cela paraît assez fabriqué, calculé. Il manque à Hawkins, soit du lâcher-prise, soit assez de méchanceté pour oser un livre qui dérange.

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Paula Hawkins
L’Heure bleue

Sonatine
2024

Le passager

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Littérature étrangère (USA)
Par Marie-Hélène Moreau

La série Nos monuments de la littérature américaine et l’article de Daniel Kunstler sur De si jolis chevaux m’ont donné envie de lire Le passager de Cormac McCarthy.

Cet écrivain américain, décédé en 2023 à quatre-vingt-dix ans, possède le statut intimidant de monstre de la littérature. Pas seulement parce qu’il a gagné le National Book Award (pour De si jolis chevaux) et le prix Pulitzer (pour La route) mais pour l’ensemble de son œuvre et la teinte inimitable qu’il donne à ses romans, cette espèce de mélancolie poignante qui imprègne tous ses personnages. Le passager n’échappe pas à la règle.

Difficile de résumer ce roman. Des plongeurs qui entrent dans l’épave d’un avion, une tempête sur une plate-forme pétrolière, une fille qui parle avec un drôle de petit bonhomme pourvu de nageoires, de mystérieux agents fédéraux, le traumatisme de la bombe nucléaire, un asile d’aliéné, un violon et mille autres choses, des personnages qui passent et qui meurent, des lieux improbables…  Tout cela forme le décor dans lequel évolue le personnage principal du livre, Bobby Western. Bobby Western traîne son deuil sur les plus de cinq cents pages du roman. Le deuil de sa sœur morte quelques années plus tôt et dont il était fou amoureux. Le deuil de sa sœur, schizophrène peut-être, qu’il n’a pas su sauver. Un deuil dont il ne se remet pas.

Non, il est décidément impossible de résumer ce roman. Comme tous les romans de Cormac McCarthy, il faut s’y plonger, accepter de ne pas tout comprendre et se laisser entraîner par la douloureuse mélancolie des personnages. Se laisser porter, aussi, par cette écriture sombre et puissante, traversée de somptueuses fulgurances poétiques. Peut-être pas le roman le plus facile d’accès pour découvrir cet auteur extraordinaire (La route ou De si jolis chevaux sont sans doute plus indiqués) mais assurément, un roman qui vaut la peine de faire un effort de lecture.

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Cormac McCarthy
Le passager

L’Olivier
2023

Les assassins de l’aube

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

On ne présente plus Michel Bussi, qui reste un auteur incontournable de thrillers mais qui a l’intelligence de se renouveler. Et cette fois-ci, il nous embarque dans une île paradisiaque, la Guadeloupe. 

Dans ces paysages enchanteurs sont retrouvées, jour après jour mais toujours à l’aube, trois personnes assassinées d’un harpon dans le coeur. Et toujours sur des lieux emblématiques de l’histoire coloniale et esclavagiste de l’île. Le commandant Valéric Kansel, revenu depuis peu dans son île natale, est prié de trouver rapidement le coupable, tourisme oblige.

Les crimes sont annoncés par le sorcier local avant même d’être commis… On navigue de fausses pistes en rebondissements, tout en découvrant peu à peu le lourd passé, peu connu des Métropolitains, de ce beau département français — et en visitant avec plaisir cette superbe île (Bussi a eu la bonne idée de mettre une carte en début du roman).

Un chouette livre pour s’évader durant les jours froids et pluvieux, qui devrait plaire encore plus aux lecteurs ayant la chance d’avoir déjà visité la Guadeloupe.

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Michel Bussi
Les assassins de l’aube

Presses de la Cité
2024

La fille qu’on appelle

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Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

Max Le Corre est boxeur. Un vieux boxeur qui rêve d’un retour sur le ring et s’y prépare contre plus jeune que lui. Pour vivre, il conduit la voiture de fonction du maire de cette petite ville de bord de mer qu’il n’a jamais quittée, contrairement à sa fille Laura. Laura qui revient, justement, et qui cherche un logement alors quoi de plus naturel lorsqu’on est son chauffeur que de demander au maire un petit coup de pouce ? Mauvaise idée.

Chronique désabusée des relations humaines dans lesquelles le pouvoir est mis au service de la satisfaction du plaisir des hommes et où le mépris de classe le dispute au clientélisme politique, le roman de Tanguy Viel est bien dans l’air d’un temps où il est de bon ton de critiquer les politiques et les élites de tous poils en les parant de tous les vices. Un peu facile, sans doute, mais en l’espèce sacrément bien fait. Caricatural ? Peut-être un peu aussi, oui. N’empêche, il y a du style dans ce roman et c’est ce qui rend sa lecture aussi intéressante – presque addictive – même si certains seront sans doute déstabilisés par ces longues phrases qui se perdent parfois au point qu’on doive les relire. Un style indéniable, donc, et un sens certain de la narration et des personnages. Max en boxeur magnifique et déchu, Laura, si jeune, si belle, en proie idéale d’un maire libidineux, Bellec et son costume blanc, en patron de casino peu scrupuleux… Tous, même s’ils peuvent sembler sans surprise tant ils suivent un destin tout tracé, sont chacun à sa manière profondément attachants, hormis le maire, affreux politicard prêt à tout pour satisfaire son plaisir et son ambition. Il passe à travers ce roman le sentiment vague mais entêtant que tout cela ne changera jamais. Un peu désespérant… 

Inclus dans la première sélection pour le Goncourt 2021, ce qui n’est pas rien, La fille qu’on appelle n’aura finalement pas accédé à l’étape suivante. Ce n’est certainement pas une raison pour ne pas le lire !

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Tanguy Viel
La fille qu’on appelle

Les Éditions de Minuit
2021

Une relecture dont vous êtes le héros

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Extras et Redécouvertes
Par Julien Raynaud

Si vous étiez un garçon de 13 ou 14 ans à la fin des années 80, vous avez a priori été lecteur des « livres dont vous êtes le héros », publiés chez Folio Junior. Ces livres ont bercé l’enfance de toute une génération. Pour ceux qui ne connaissent vraiment pas, il s’agit de livres-jeux qu’on ne lit pas de manière linéaire, puisqu’il faut faire des choix qui mènent de paragraphe en paragraphe. Souvent le lecteur-héros fait les mauvais choix, meurt et il faut recommencer l’aventure, en changeant cette fois de parcours pour espérer emporter la partie. Ces livres se déclinent en plusieurs séries, la plus célèbre étant les « Défis fantastiques » qui explorent ce qu’on appelle aujourd’hui le genre littéraire de la fantasy, mais il faut aussi mentionner, entre autres, les passionnantes « Chroniques crétoises » ou la série « Sorcellerie ! ».

Quelques exemples parmi d’autres

Dans les cours de collèges, les jeunes lecteurs se livraient leurs trucs pour ne pas se faire tuer dans tel ou tel ouvrage. Trente-cinq ans plus tard (on doit être dans cet ordre d’idées), David Lluis a eu l’idée – et l’envie – géniale d’écrire un livre sur ces livres, en donnant aux lecteurs nostalgiques les clés pour vivre ces aventures en faisant les meilleurs choix, nous expliquant ainsi dans le détail comment il était possible de réussir ces aventures. Il nous fait revivre dans son volumineux ouvrage la plupart des opus écrits par les Steve Jackson (oui il faut dire « les » car ils sont deux, ce que peu de lecteurs avaient dû repérer).

Le livre de David Lluis est présenté comme le tome 1, car effectivement la matière est là pour en écrire plusieurs autres. C’est ce que les fans devraient souhaiter, car la lecture est passionnante. On conseillera d’avoir sous la main quelques LDVLH (« livres dont vous êtes le héros ») pendant la lecture, l’immersion n’en sera que plus délicieuse. Comme aujourd’hui encore ces LDVLH sont republiés (avec des couvertures modifiées) par Gallimard Jeunesse, on peut parier que tout lecteur de cette Relecture dont vous êtes le héros se précipitera en librairie pour compléter ou recréer sa collection, comme au temps de son adolescence.

Et pourquoi pas faire découvrir les LDVLH à vos jeunes ados ?

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David Lluis
Une relecture dont vous êtes le héros
Autoédité chez Polymnésia
2024
Disponible sur un grand site de vente en ligne

Liens : les LDVLH chez Folio Junior et Gallimard Jeunesse

Ce que je sais de toi

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Littérature francophone
Par Marie-Hélène Moreau

Multiprimé et encensé par une large majorité du public, ce premier roman dispose de nombreux atouts pour plaire au lecteur. Une narration qui s’étale sur près de quarante ans entre l’Égypte et le Québec, une histoire de famille où se mêlent conventions sociales, recherche d’identité, et amours contrariées, le tout servi par une belle écriture et des effets de style qui donnent au roman une indéniable profondeur.

Éric Chacour, né à Montréal de parents égyptiens, nous entraîne tout d’abord dans l’Egypte des années soixante jusqu’aux années quatre-vingt où il dépeint avec subtilité le carcan social dans lequel se débat Tarek, personnage central du roman. Entre carrière professionnelle toute tracée, milieux sociaux profondément inégalitaires et mœurs corsetées, ce dernier s’exilera finalement au Québec pour ne revenir qu’à la mort de sa mère au début des années deux mille.

Tous les sujets évoqués dans le livre – et ils sont nombreux ! – sont passionnants. C’est sans doute là que réside une des clés de son succès. L’Egypte multiculturelle des années soixante, qui peu à peu se referme sur elle-même, donne un cadre historique particulièrement intéressant à la première partie du roman tandis que la description de la famille de Tarek, famille de notables ouverts à la culture, notamment française, éclaire les clivages d’une société en pleine mutation. La seconde partie dans laquelle apparaissent quelques scènes de la vie de Tarek au Québec semble par comparaison moins réussie. Sans doute l’idée est-elle de montrer ici le déracinement causé par l’exil mais je n’ai pour ma part pas été totalement convaincue. J’ai surtout regretté que le cœur du récit, l’histoire d’amour contrariée vécue par Tarek manque de chair et d’incarnation. Cela aurait donné une profondeur supplémentaire au récit qui, selon moi, reste sur cet aspect assez froid et comme distancié.

Malgré ces quelques réserves (qu’une grande majorité de lecteurs ne partagent à l’évidence pas !) Ce que je sais de toi est sans nul doute un roman à découvrir et Eric Chacour un auteur à suivre.

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Éric Chacour
Ce que je sais de toi
Éditions Philippe Rey
2023

Sortir au jour

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

L’autrice a rencontré Gabrielle au cours d’une séance de signatures dans un salon du livre. Elles ont sympathisé, et Gabrielle lui a révélé son métier, peu connu et encore entouré de tabous. Elle est thanatopractrice, c’est-à-dire celle qui prend soin des corps des personnes décédées.

En quête de sens, Gabrielle a abandonné une profession plus gratifiante socialement pour se consacrer aux morts. Son métier est d’être là quand la catastrophe a eu lieu. Il commence quand tout finit. C’est sa manière d’accompagner les vivants. Sa compétence consiste à montrer l’image définitive du défunt, celle que les proches garderont, sans la nier, sans la cacher, mais sous l’angle le plus fidèle et le plus humain possible. Non, elle n’a pas de problème avec ce métier qu’elle a donc choisi, non, elle n’a pas un tempérament morbide, au contraire elle contribue à adoucir la séparation définitive. Elle aide ceux qui restent à en accepter la réalité et à garder une image la plus belle et la plus juste possible de ceux qui s’en vont. C’est un métier qui a du sens.

Ce livre très court, à la fois intimiste et émaillé de réflexions plus générales, alterne les conversations entre Gabrielle et Amandine Dhée et des passages consacrés à la vie de l’autrice, à sa vie de maman, à ses questionnements. Il n’est pas triste car la gravité du sujet n’exclut pas l’humour et la sérénité. Il est humain avant tout et nous dévoile une profession qui reste dans l’ombre et suscite une certaine répulsion, même si nous sommes en admiration devant les momies égyptiennes qui nous rappellent que le soin des morts ne date pas d’aujourd’hui.

Amandine Dhée a obtenu pour ce livre le prix « Talents de femmes » de l’association Soroptimist de Béthune.

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Amandine Dhée
Sortir au jour
Éditions La Contre Allée
2023

De la même autrice, notre critique de La femme brouillon.

13 à table ! (Hiver 2024-2025)

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C’est un rendez-vous annuel. Nous y sommes fidèles. Cette année encore, les Restos du Coeur publient, avec la complicité généreuse du monde du livre, un recueil de nouvelles dont les bénéfices bruts – puisque personne ne se fait payer pour son travail sur cette production – reviennent aux Restos. Le livre coûte 6 euros et permet de distribuer 5 repas à des personnes en difficulté, jeunes ou âgées, des bébés parfois – trop souvent -, des étudiants, des femmes et des hommes en souffrance.

13 à table ! reprend les nouvelles de 14 auteurs et il y en a pour tous les goûts, si j’ose dire. C’est l’occasion de lire des textes courts d’auteurs contemporains que vous connaissez, et d’en découvrir d’autres peut-être. Profitons-en pour faire d’ 1 pierre 2 coups. Oui, ce message annuel est toujours un peu mathématique, ça m’amuse, mais l’affaire est sérieuse : « On compte sur vous ! »

Cette année, le thème est « Tous dans le même bateau ». Découvrez ce que cela a inspiré à Sandrine Colette, Lorraine Fouchet, Karine Giebel, Raphaëlle Giordono, Christian Jacq, Marie-Hélène Lafon, Alexandra Lapierre, Marc Levy, Marcus Malte, Agnès Martin-Lugand, Étienne de Montety, François Morel, Romain Puértolas et Jacques Ravenne.

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Les Restos du Coeur
13 à table !
Éditions Pocket
2024

Dans toutes les librairies de France.

Tous nos articles sur cette publication annuelle sont disponibles à la rubrique « Restos du coeur« .

Un tramway nommé Désir

Série : NOS MONUMENTS DE LA LITTÉRATURE AMÉRICAINE

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Par Catherine Chahnazarian

Dans nos mémoires, Un tramway nommé Désir, c’est ce film dans lequel Marlon Brando, tout jeune, à peine sorti de l’Actors Studio, incarne une virilité sauvage et une sensualité indécente pour l’époque. Son personnage, Stanley Kowalski, vulgaire et dur, est servi par un texte sauvage et dur, dépêtré des carcans académiques et des modes littéraires. Ni belles phrases ni envolées, l’écriture est avant tout sociologique, le texte sent la pauvreté, le sexe et la sueur. Non, sans Tennessee Williams, pas de marcel taché sur le corps brillant du jeune Brando.

Pourtant, qu’il est difficile à lire, ce texte ! C’est que tout y est écrit. Des didascalies disent tout non seulement du décor à mettre en place mais du moindre geste, du moindre mouvement des acteurs, de la direction des regards, du phrasé… Tout est précisé et le lecteur, sans cesse coupé dans son élan, ne parvient pas à faire la lecture fluide à laquelle il est habitué. C’est qu’une pièce est faite pour être jouée.

On est à La Nouvelle-Orléans, il fait chaud et moite. Stanley ramène de la viande à la maison – un deux pièces minable – et repart aussitôt pour aller jouer aux boules. Stella, sa compagne, dont la vie entière tourne autour de Stanley, court le rejoindre et n’assiste pas à l’arrivée inopinée de sa sœur, Blanche, sorte de bourgeoise débarquant dans un monde qui n’est pas le sien. C’est l’élément perturbateur d’un équilibre fragile. Le mélodrame éclaire un milieu social où la brutalité est accentuée par la pauvreté et la sensualité par la chaleur et par le huis clos que vient paradoxalement renforcer la présence de la rue dans le décor. Cette atmosphère interpelle votre vision des mœurs, de l’amour, de l’équilibre mental. L’impossible ascension sociale de Stanley comme la dégradation sociale de Stella et Blanche ramènent l’humanité à ses frustrations et à ses échecs, à son rapport relatif à la réalité, à ses dépendances aussi – au sexe, à l’alcool, au jeu, au regard des autres, à ce qu’ils croient être la féminité et la virilité, ou le bonheur.

Quelque chose d’animal, dans cette pièce si éloignée du théâtre français, trouble encore aujourd’hui et rappelle qu’écrire doit toujours servir une idée vraie.

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Tennessee Williams
Un tramway nommé Désir
Titre original : A Streetcar Named Desire, 1947
Prix Pulitzer 1948

Le texte est aujourd’hui disponible en français chez Robert Laffont, en Pavillons Poche, dans une adaptation de Pierre Laville.
Le film d’Elia Kazan avec Marlon Brando et Vivien Leigh est sorti en 1951. Pour vous en faire une idée

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