La femme brouillon

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Littérature française
Une brève de Florence Montségur

Ce très court livre, simple, drôle, franc, dit le parcours d’une femme qui tombe enceinte et découvre tout ce que cela implique. Changement de statut social, humiliations, angoisses, résurgences de sa propre enfance, déséquilibres, envahissement, amour. En faire un livre fait sortir faits et émotions d’une sphère habituellement refermée sur quelques intimes – ou alors romancée. Décidément, aujourd’hui les femmes s’expriment.

Un chouette clin d’oeil. Un féminisme du quotidien.

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Amandine Dhée
La femme brouillon
Editions La Contre Allée
2017

Disponible en Folio

Norferville

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Policiers et thrillers
Par Sylvaine Micheaux

Comme toujours, Thilliez nous emmène dans un thriller haletant, mais avec un nouveau duo d’enquêteurs et dans un tout nouvel environnement… Passionnant.

Teddy, criminologue à Lyon apprend que sa fille Morgane, dont il avait très peu de nouvelles, a été retrouvée sauvagement assassinée dans le grand Nord québécois, sur le chemin d’une réserve indienne, à Norferville, une petite ville perdue près du cercle polaire, au milieu de nulle part. Il va décider d’aider l’enquêtrice Léonie, métisse innue, qu’on oblige à retourner dans sa ville natale dont elle n’a quasi gardé que des souvenirs effroyables. Un roman dur, mettant à jour l’âpre vie des innus amérindiens, les injustices et la violence dont ils sont victimes. Tout le contexte est vrai, même si l’histoire, les personnages et la ville sont fictifs : de nombreuses enquêtes sont actuellement ouvertes par le gouvernement québécois pour dénoncer les souffrances et discriminations contre les peuples premiers.

En cas de canicule, ce roman vous permettra en plus de vous plonger dans un bain de fraicheur à -40 °C.

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Franck Thilliez
Norferville
Fleuve éditions
2024

Toutes nos critiques de Thilliez sont accessibles à la lettre T du classement par auteur.

Quelque chose à te dire

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Elsa Feuillet, qui commence à se faire un petit nom en littérature, a placé en exergue du livre qu’elle vient de publier, une citation de la grande écrivaine trop tôt disparue, Béatrice Blandy, qu’elle admire particulièrement. Cette marque de reconnaissance envers celle qui fut en quelque sorte sa muse lui vaut d’être contactée par le mari de la défunte qui, très touché par cette marque d’attention, souhaite la rencontrer.

Si elle est flattée de cet intérêt, Elsa y voit aussi une occasion extraordinaire d’approcher un peu l’univers de la grande dame qu’était à ses yeux Béatrice Blandy. Elle accepte donc le rendez-vous avec un mélange d’enthousiasme, de curiosité et d’appréhension.

Mais que cherche-t-elle exactement ? Et que cherche exactement l’homme qui l’invite à entrer dans l’intimité de la grande dame et dans un monde tellement différent du sien ? Il paraît rapidement évident qu’il poursuit un but précis.

Le roman prend alors un tour de thriller littéraire plutôt prometteur. Le lecteur ne démêle pas immédiatement tous les fils d’une situation qui demeure incertaine voire troublante, mais il voit quand même assez rapidement quels peuvent en être les enjeux.

Ce livre se lit donc agréablement, les thèmes sont intéressants, il nous fait entrer dans le monde de la création littéraire, dans celui de l’édition, mais il reste un peu à la surface des choses.

Ce roman intéressant manque un peu de densité.

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Carole Fives
Quelque chose à te dire
Éditions Gallimard
2024

Disponible en Folio

Nos autres critiques de Carole Fives : Tenir jusqu’à l’aube, Une femme au téléphone, Le jour et l’heure.

Katie

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

En cinq pages rondement menées, le prologue nous fait assister au meurtre d’un chien et au décès d’une mère de famille. L’un et l’autre accompagnés de détails qui créent une atmosphère de légèreté, pour ne pas dire de farce.

Avec un début pareil on a évidemment envie de lire la suite, aux côtés d’une héroïne attachante et au contact d’une famille assez glaçante. C’est que la Katie du titre dispose à la fois d’un redoutable don de voyance et d’un bon coup de marteau…

Troisième roman de Michael McDowell publié par Monsieur Toussaint Louverture, Katie est de la veine des Aiguilles d’or, mais avec une intrigue plus simple, moins profonde, plus jouissive. Comme l’auteur l’a expliqué lui-même, il s’est beaucoup amusé à écrire ce livre contenant ses meurtres les plus effroyables. C’est de la littérature de genre, donc, qui se repose un peu trop sur l’opposition entre les bons et les méchants et sur des coïncidences, mais qui propose un pur divertissement, sous une de ces couvertures somptueuses dont l’éditeur a le secret.

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Michael McDowell
Katie

Traduction : Jean Szlamowicz
Illustration : Pedro Oyarbide
Édition : Monsieur Toussaint Louverture
2024

Nos autres critiques de Michael McDowell : Blackwater ; Les Aiguilles d’or.

Beautiful People

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Essais, Histoire…
Par Julien Raynaud

En ce mois de juin 2024, la mini-série « Becoming Karl Lagerfeld » (sur Disney+) fait beaucoup parler. Des acteurs brillants et parfaits, une époque insouciante, le charme est incontestable. Les spectateurs restent cependant sur leur faim, car au bout des six épisodes, l’histoire est loin d’être terminée. Le livre Beautiful People permet de découvrir la suite ! L’ouvrage d’Alicia Drake commence en effet au même moment que la série, exposant la découverte de Karl Lagerfeld par le dandy Jacques de Bascher. Et quand la série se termine en nous laissant au début des années 80, alors que le couturier à l’éventail entre au service de la maison Chanel, c’est dans Beautiful People que l’on peut se plonger pour poursuivre la biographie croisée d’Yves Saint-Laurent et de Karl Lagerfeld.

L’enquête d’Alicia Drake est extrêmement fouillée, cite des sources innombrables, témoignages et interviews. Les faits sont tellement décrits dans leur réalité qu’à la sortie du livre aux Etats-Unis, Karl Lagerfeld attaque en justice Alicia Drake pour réclamer l’interdiction du livre en France et même 10 000 euros par exemplaire vendu après l’interdiction éventuelle par le tribunal. En vain. On peut donc, un peu voyeurs, suivre cette chronique de la mode parisienne de 1954 à 1990, à la découverte d’un milieu qui a dévoré ses membres, lesquels étaient, il est vrai, « prêts à se faire dévorer ». Des coupables évidents sont présentés (rivalités, alcool, drogue, sexe, SIDA), mais c’est finalement « la mode elle-même qui est responsable de l’interminable liste de victimes ».

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Alicia Drake
Beautiful People

Éditions Denoël
2008

Existe en Folio.

Roman fleuve

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Littérature française
Par Florence Montségur

Mon libraire y avait placé une étiquette « coup de cœur ». Comme je lui fais confiance, j’ai mis la main sur l’un des derniers exemplaires empilés sur le comptoir. Dès que je l’ai ouvert, j’ai su que j’allais parvenir à calmer ma frénésie de grand nettoyage du printemps. Allongée les pieds sur l’accoudoir d’en face, je me suis laissée embarquer dans cette histoire. C’est le cas de le dire car ces trois jeunes Parisiens sont partis à l’aventure en canoë. D’où le titre. Mais pas au bout du monde. Le projet était de descendre la Seine jusqu’à la mer. Y arriveront-ils ? Je laisse le suspense entier.

Vous trouverez sûrement une ressemblance entre ces personnages et des jeunes que vous connaissez. Bonne aptitude à s’insérer en société, surtout dans les bistrots. Mais du courage, de l’acharnement. Dans une inconscience à peine compensée par « les premières lueurs d’une maturité relative » (l’expression n’est pas de moi – ni de Humm d’ailleurs).

Ce récit est plein de méandres (c’est le style de l’auteur qui m’inspire ce jeu de mots) et se situe entre la blague potache et le guide touristique. Avec des phases de réflexion presque philosophique, un certain regard sur le monde.

C’est savoureux. Humm se présente en adolescent attardé jetant sur lui-même et sur l’expédition un regard ironique. C’est la dérision qui commande dans ce roman distrayant et joyeux.

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Philibert Humm
Roman fleuve
Éditions des Équateurs, 2022
Folio, 2024

Petit éloge de la Belgique

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Littérature francophone (Belgique)
Par Catherine Chahnazarian

Ce petit livre vaut mieux que ce que son début peut laisser croire. Certes, il est très personnel, et Grégoire Polet commence l’évocation de « sa » Belgique en s’allongeant sur son balcon pour regarder le ciel en songeant comme le climat de son pays est humide, ce qui n’a rien de folichon. Mais ce « petit éloge » est surtout un texte libre. Polet évoque des éléments culturels et historiques qui lui viennent à l’esprit quand il est en roue libre et qu’il pense à son pays. Et il ne s’agit pas d’une simple divagation, il ne s’agit pas que d’une fantaisie. L’auteur a fait des choix : démarche, construction, ton, que l’on peut prendre pour des facilités mais dont on peut à tout le moins admirer l’originalité.

Sur un mode filmique, il se projette dans des scènes dont, documenté comme il l’est, le fond est avéré mais dont il romance le récit. Il assume de mêler sa rêverie aux scènes qui lui semblent représentatives de la vie de tel ou tel grand homme auquel il veut rendre hommage, ou aux événements marquants qui font « sa » Belgique. Il fait d’étonnants liens entre ces différentes évocations, à la fois légers voire farceurs, anachroniques et pleins de sens. Il crée ainsi des moments profonds et charmants qui cadrent bien avec une tonalité générale qui ne se prend pas au sérieux malgré le narcissisme qu’on peut lui attribuer. S’enchaînent ainsi : des coups de projecteurs sur des artistes célèbres comme Henry Van de Velde et Rick Wouters, ou d’autres, moins célèbres, dont il fait des personnages magnifiques ; un petit cours d’histoire de la Belgique ; des événements populaires, notamment footballistiques, qui sont de plus ou moins bons souvenirs…

Le tout peut dérouter mais se laisse lire et rencontrera chez les Belges et amis des Belges, des représentations, souvenirs, connaissances et sensations familières.

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Grégoire Polet
Petit éloge de la Belgique

Éditions Gallimard
2022

Le jour et l’heure

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Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Edith a toujours été de ceux qui veulent tout contrôler. Même la fin de sa propre vie quand elle apprend qu’elle est atteinte d’une maladie incurable pour laquelle aucun traitement ne peut plus lui être proposé.

Quand les quatre enfants montent à l’arrière de la voiture familiale avec leurs parents à l’avant, on pourrait croire à un joyeux départ en vacances. Sauf qu’ils sont adultes, qu’ils laissent conjoints et enfants pour répondre à l’injonction de leur mère de se rendre avec elle à Bâle où elle a décidé de mettre un terme à sa vie. Elle a prévu un programme qu’elle souhaite avant tout dénué de tristesse et de pathos. Est-ce si facile ? Est-ce un suprême panache, un suprême défi ? Une suprême preuve d’amour ? Ou une dernière emprise sur les siens ? Ou un peu de tout cela ?

L’objectif de ce petit roman très prenant n’est pas d’entrer dans le débat de la légitimité du choix de décider de programmer le jour de son « départ » lorsqu’on a épuisé toutes les ressources de la médecine. L’objectif est de s’interroger sur la manière dont les proches peuvent vivre cette situation. Une chose est d’en admettre intellectuellement le principe, autre chose est de la vivre le moment venu. Utilisant le procédé des voix alternées, en de très courts chapitres, Carole Fives explore les pensées de chaque personnage qui, en fonction de sa propre sensibilité, de sa propre histoire, de son propre rapport à la mort, va vivre ce moment ultime. On n’est jamais préparé à la mort de ses proches, mais encore moins dans les conditions imposées par Edith. Chacun relit sa vie et cherche à affronter le mieux possible une situation particulièrement douloureuse.

En les entraînant dans ce voyage sans retour pour elle, Edith a-t-elle fait un ultime cadeau à ses proches ? À chacun sa réponse…

Carole Fives prouve ici encore son grand talent pour exprimer l’ambiguïté des relations familiales.

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Carole Fives
Le jour et l’heure

Éditions JC Lattès
2023

Très chers amis

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Littérature étrangère (U.S.A.)
Par François Lechat

Imaginez, pendant l’épidémie de covid, à l’époque du confinement, une bande d’amis qui se retrouvent dans un cadre idyllique sur les bords de l’Hudson. Parenthèse angoissante et enchantée à la fois. Et, surtout, un huis clos propice aux rapprochements comme aux déchirements et aux malentendus. Car dans ce petit monde intello et bourgeois (le couple d’hôtes est composé d’un écrivain et d’une psychiatre), tout le monde apprécie tout le monde, mais pas pour les mêmes raisons. Et des grains de sable risquent fort de gripper la machine : par exemple, un test qui doit permettre de désigner à coup sûr les couples potentiels, ou encore la venue d’un acteur célèbre, beau comme un dieu, qui pourrait faire des ravages…

Résumé ainsi, ce roman lorgne vers la comédie, et c’est une des intentions de l’auteur, qui a travaillé à l’écriture de plusieurs séries télévisées et qui possède un art consommé des dialogues. Mais il propose aussi un embryon de livre-monde, avec des personnages qui ont émigré aux Etats-Unis en provenance de l’Europe ou de l’Asie et qui en conservent des réflexes, des nostalgies et un rapport complexe à l’anglais. Cette petite bande est aussi traversée par des intérêts et des rivalités personnelles ou professionnelles, chacun ou presque ayant quelque chose à espérer d’autres membres du groupe. Le temps étiré du confinement va ainsi favoriser des glissements successifs, des changements de configuration, le dévoilement de secrets et l’ébauche de drames. Car la maladie rôde, ainsi que des véhicules inquiétants qui pourraient appartenir à une milice.

Le tout est brillamment ficelé, discrètement humoristique et très finement décrit. Mais réservé à des lecteurs attentifs, que ne découragent pas les emprunts à des langues étrangères et, dans les derniers chapitres (très beaux), les déplacements dans le temps et l’ambiguïté entre le rêve et la réalité.

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Gary Shteyngart
Très chers amis

Traduction : Stéphane Roques
Éditions de L’Olivier
2024

J’ai lu tout Jean Anouilh

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Série « J’ai lu tout… »
Théâtre – Hommages
Par Catherine Chahnazarian

J’ai dû tomber par hasard sur un de ses titres amusants, décalés, prometteurs. Il me semble que ce devait être le Poche proposant Adèle ou La marguerite et La valse des toréadors. Je devais avoir… quinze ans ? Dès que j’ai eu fini celui-là, j’en ai acheté un autre, puis un autre, puis un autre… J’ai vite décidé que je les lirais tous – sans m’intéresser à la vie de l’auteur : ses pièces me suffisaient. Sa langue me ravissait, la variété des genres, et des éléments que j’aurais sans doute eu du mal à expliquer à l’époque : une certaine vue de l’humain, pleine d’une tendre ironie ; une légèreté masquant à peine une gravité réaliste ; une dynamique dans les échanges, un sens exquis du dialogue ; d’originales revisites des mythes et de l’histoire ; un don aussi exceptionnel pour la comédie que pour le drame et la tragédie – dont il sait faire en sorte qu’on n’en sorte pas lessivé.

Adolescente, choisissant les livres au hasard (comment résister à un titre tel que L’hurluberlu ou le réactionnaire amoureux ?), j’ai été ballottée d’une pièce à l’autre avec un émerveillement désordonné : amusée et ricanant avec Anouilh devant L’invitation au château, surprise par le sujet de Becket ou l’honneur de Dieu, touchée par Antigone, assez fière d’être capable d’entrer dans la subtilité de La répétition ou l’amour puni, obligée de me documenter pour lire Pauvre Bitos ou le dîner de têtes… Puis j’ai compris que l’auteur classait lui-même ses pièces en « roses » ou « noires », puis « brillantes », « grinçantes », « costumées », « baroques », « secrètes » et même « farceuses ».

On réduit aujourd’hui Anouilh à son Antigone, évidemment inspirée de Sophocle et merveilleuse définition du tragique, jouée pour la première fois en 1944, au sujet de laquelle les commentateurs se rangent paraît-il en deux camps – ce qui me semble prouver que l’auteur n’a pas été compris. Mais son œuvre est prolifique et nombre de ses pièces résistent très bien au temps. Celles qui revisitent les mythes ou l’histoire méritent d’être relues (Médée, Œdipe ou le roi boiteux, L’alouette, Pauvre Bitos ou le dîner de tête, Becket ou l’honneur de Dieu, La foire d’empoigne…) mais ce serait dommage de s’y arrêter. Cécile ou L’école des pères pourrait en faire réfléchir plus d’un ; Le voyageur sans bagage, qui fut un grand succès, est une réflexion sur l’identité et le rapport d’un individu à son passé, des familles à leurs membres, de la société à la normalité. Etc.

Né en 1910, Anouilh a connu deux guerres mondiales et son nom est associé à ceux de grands auteurs, comédiens, metteurs en scène, décorateurs et compositeurs qui ont marqué le XXe siècle. Très musicale et crue à la fois, son écriture est difficile à caractériser. Il y a toujours, dans les pièces d’Anouilh, à la fois du réalisme, de l’ironie ou du burlesque, et de la poésie.

Je tenais à faire une citation et c’était très cruel de devoir faire un choix, mais voici un extrait du premier tableau du Voyageur sans bagage.

LA DUCHESSE [s’adressant à un Poilu rentré amnésique de la guerre] – Ainsi, vous êtes un de ces cas troublants de la psychiatrie ; une des énigmes les plus angoissantes de la grande guerre – et, si je traduis bien votre grossier langage, cela vous fait rire ? Vous êtes, comme l’a dit très justement un journaliste de talent, le soldat inconnu vivant – et cela vous fait rire ? Vous êtes donc incapable de respect, Gaston ?
GASTON – Mais puisque c’est moi …
LA DUCHESSE – Il n’importe ! Au nom de ce que vous représentez, vous devriez vous interdire de rire de vous-même. Et j’ai l’air de dire une boutade, mais elle exprime le fond de ma pensée : quand vous vous rencontrez dans une glace, vous devriez vous tirer le chapeau, Gaston.
(…)
GASTON – Et si j’avais déjà tué trois hommes ?
LA DUCHESSE – Vos yeux disent que non.
GASTON – Vous avez de la chance qu’ils vous honorent de leurs confidences. Moi, je les regarde quelquefois jusqu’à m’étourdir pour y chercher un peu de tout ce qu’ils ont vu et qu’ils ne veulent pas rendre. Je n’y vois rien.

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Les oeuvres d’Anouilh sont disponibles aux Éditions de la Table ronde et, pour certaines, en Folio.

J’ai lu tout Antoine de Saint-Exupéry

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Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par François Lechat

À l’adolescence, j’ai lu tous les livres de Saint-Exupéry, y compris les posthumes déjà publiés à cette époque. Et c’était, je crois, un bon âge pour découvrir cet auteur que je n’ose pas relire aujourd’hui de peur d’être déçu.

J’ai relu à plusieurs reprises Le Petit Prince, cependant. Mais je n’en dirai rien ici, puisque tout le monde l’a lu et que chacun s’en fait une idée personnelle, qui varie selon les âges.

J’ai aussi lu le quatuor des romans d’aviation, publiés de 1929 à 1942 : Courrier sud, Vol de nuit, Terre des hommes, Pilote de guerre. Des titres courts, qui claquent et qui font rêver. Des aventures pleines de danger, datant d’une époque où l’aviation était synonyme de risque de mort. Un métier improbable, voler pour acheminer du courrier ou pour défendre son pays, que Saint-Exupéry donne à sentir en multipliant les détails techniques et l’évocation des périls surmontés.

Mais on devinait aussi, dès Vol de nuit, que ce qui l’intéressait était la condition humaine plutôt que les récits d’aventure, et c’est ce qui me plaisait. D’où ma prédilection pour Terre des hommes, dont le style est plus grave, limite pompeux, en phase avec les valeurs chères à l’auteur. C’est dans ce livre qu’on trouve la fameuse phrase : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait » (Guillaumet à Saint-Ex après avoir marché des jours et nuits dans la cordillère des Andes, en plein hiver, après le crash de son avion). Et c’est là que Saint-Exupéry célèbre le mieux l’humanité, à travers un Bédouin qui sauve des Blancs dans le désert, et là aussi qu’il montre de manière saisissante comment la Terre se donne du haut d’un avion, à partir d’un lieu et d’un métier qui font voir le monde autrement.

Le reste de l’œuvre est moins connu, et posthume, si l’on excepte la Lettre à un otage. On y trouve surtout des textes courts, repris dans différents recueils, qui exposent la vision morale de l’auteur, centrée sur la dignité de l’homme. Quand je relis les passages que j’avais cochés à l’époque, je suis frappé par le caractère héroïque qui s’en dégage, l’aspiration à vivre tête haute, chargé d’une mission, voué à répondre à des appels qui nous dépassent. Certes, tout n’est pas de la même veine : les Lettres de jeunesse à une amie inventée, écrites de 1923 à 1931, sont plus légères, intimes, anecdotiques ; et les Carnets brassent tous les genres et tous les styles, réflexions, aphorismes, colères, visions politiques… Je me rappelle notamment une descente en flammes de la pièce de Pirandello, Six personnages en quête d’auteur, qui selon Saint-Ex ne propose qu’une « métaphysique de concierge »…

Mais l’essentiel, parmi les posthumes, est Citadelle, que j’ai lu, celui-ci, à plusieurs reprises. Plus de 500 pages, inachevées et en désordre, d’anecdotes, de réflexions, de paraboles…, prêtées à un chef de tribu dans le désert, qui prend sur lui le destin de sa communauté et médite à perte de vue sur les voies du bonheur et la vraie justice. C’est ringard, magnifique, obscur, à la limite du fascisme, parfaitement dépassé et trop imprégné de religiosité pour notre regard contemporain. Mais il y a des pépites, et une évidente noblesse d’âme comme dans ce passage :

« Ils trouvent les choses, disait mon père, comme les porcs trouvent les truffes. Car il est des choses à trouver. Mais elles ne te servent de rien car tu vis, toi, du sens des choses. Mais ils ne trouvent pas le sens des choses parce qu’il n’est point à trouver mais à créer. »

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Antoine de Saint-Exupéry chez Gallimard : biographie, livres.

La princesse au petit moi

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Policiers et thrillers
Par Catherine Chahnazarian

Genre : policier léger aux personnages décalés mais attachants, intrigue suffisamment complexe mais sans complications inutiles, tonalité amusante ou amusée, avec une touche de burlesque, la certitude que ça finira bien avec un doute, néanmoins, qui maintient la curiosité et une légère inquiétude. C’est une mode, et je ne m’en plains pas. C’est agréable, facile, divertissant et bien dans notre époque.

D’ailleurs Rufin est bien dans notre époque. Il évoque ici quelque chose qui ne relève malheureusement que du fait divers quand cela arrive à un quidam mais qui prend des proportions de scandale national lorsqu’il s’agit d’une princesse.

Vous ne connaissez pas encore Aurel le Consul ? Vous allez découvrir un enquêteur assez incapable (« calamiteux » est le terme qu’emploie l’auteur) mais qui nous ressemble. Ne mentez pas ! Au moins un peu. Il… Non, je vous laisse le découvrir, ainsi que les autres personnages de ce roman : un prince corseté dans son éducation et son rôle, une réfugiée syrienne qui en a vu d’autres, des domestiques fidèles, des Corses auxquels on n’a pas envie de se frotter…

Et comme Rufin manie la langue avec aisance, c’est un plaisir de le lire. Un exemple :

Elle conduisit ses hôtes jusqu’à un immense salon dans lequel s’ébattait un joyeux troupeau de fauteuils et de guéridons Louis XV, capturés chez des antiquaires et faux pour la plupart.

*

Jean-Christophe Rufin
La princesse au petit moi
Éditions Flammarion
2021

Disponible en Folio (même couverture).

Dans la série « Les énigmes d’Aurel le consul », Anne-Marie Debarbieux avait déjà chroniqué Les trois femmes du consul à découvrir ici.

Billy Summers

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Policiers et thrillers (U.S.A.)
Une brève de Pierre Chahnazarian

Un Stephen King sans surnaturel ! L’histoire d’un tueur à gage qui ne tue que les méchants… Une histoire de mafia… C’est spécial. Vraiment pas mal. Un bon polar.

3,5/5

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Stephen King
Billy Summers
Traduction : Jean Esch
Éditions Albin Michel
2022

Disponible au Livre de Poche

J’ai lu tout Fred Vargas

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Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers – Hommages
Par Florence Montségur

D’abord, il y a eu Ceux qui vont mourir te saluent. C’était pas mal, comme titre ! Et ces deux personnages d’aujourd’hui qui s’appellent Tibère et Néron, c’était trouvé ! Puis comme l’intrigue se tenait, le style aussi, on a mordu à l’hameçon.

Alors Vargas nous a régalés avec Debout les morts, L’homme aux cercles bleus, Un peu plus loin sur la droite, Sans feu ni lieu, L’homme à l’envers, Pars vite et reviens tard, tous des titres qui assumaient la catégorie « polar » sans décevoir, en lui donnant plutôt du charme. Car il y a du charme dans l’écriture de Vargas. Dans les deux sens du terme.

Adamsberg se laissait descendre vers la Seine, suivant le vol des mouettes qu’il voyait tourner au loin. Le fleuve de Paris, si puant soit-il certains jours, était son refuge flottant, le lieu où il pouvait le mieux laisser filer ses pensées. Il les libérait comme on lâche un vol d’oiseaux, et elles s’éparpillaient dans le ciel, jouaient en se laissant soulever par le vent, inconscientes et écervelées. Si paradoxal que cela paraisse, produire des pensées écervelées était l’activité prioritaire d’Adamsberg.[1]

Alors, il n’a plus été nécessaire de jouer avec les titres – et ce sont mes romans préférés – : Dans les bois éternels, Un lieu incertain, L’armée furieuse, Temps glaciaires, Quand sort la recluse

Enquêtes et enquêteurs sortant de l’ordinaire, intrigues à nœuds et surtout – surtout ! – ficelles invisibles. Du mystère, de la poésie, des métaphores, beaucoup de dialogues – sans jamais une fausse note – et une bonne bande de flics bien campés, aux caractères très distincts.

[Estalère], tous ses collègues considéraient plus ou moins qu’[il] ne tenait pas la route, voire qu’il était un crétin complet. (…) [Il] suivait Adamsberg pas à pas comme un voyageur fixant sa boussole, dénué de tout sens critique, et idolâtrait simultanément le lieutenant Retancourt. L’antagonisme entre les manières d’être de l’un et de l’autre le plongeait dans de grandes perplexités, Adamsberg allant au long de sentiers sinueux tandis que Retancourt avançait en ligne droite vers l’objectif, selon le mécanisme réaliste d’un buffle visant le point d’eau. Si bien que le jeune brigadier s’arrêtait souvent à la fourche des chemins, incapable de se décider sur la marche à suivre.[2]

Vargas nous fait voyager dans des ambiances extraordinaires qui semblent à la fois d’hier et d’aujourd’hui. Paris, la Bretagne, l’Islande, des croyances, des légendes, l’Histoire… Mais, si j’aime et souligne l’intriguant de ses intrigues, leur force et leur complexité font des romans de Fred Vargas des policiers à part entière !

Que dire de plus pour lui rendre hommage et vous donner envie de la lire ou de la relire ? Qu’ il y a chez Vargas des trouvailles merveilleuses :

Danglard, tremblant de colère, s’était éloigné à grands pas, aussi vite que le lui permettait sa démarche bien particulière, basée sur deux grandes jambes qui semblaient aussi peu fiables que deux cierges partiellement fondus.[3]


[1] Dans les bois éternels, J’ai Lu, p. 262. [2] L’armée furieuse, J’ai Lu, p. 112-113. [3] L’armée furieuse, J’ai lu, p. 117.

*

Fred Vargas n’écrit pas que des romans policiers, comme vous pourrez le découvrir sur la page que les éditions Flammarion lui consacrent. Et elle est publiée en J’ai lu.
Sur Les yeux dans les livres retrouvez les articles qui lui sont consacrés à la lettre V du classement alphabétique.

Le dernier thriller norvégien

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Policiers et thrillers
Par Catherine Chahnazarian et plus

C’est mon frère qui me l’a passé, en me disant : « Ça, c’est complètement fou ! » et il riait en me le tendant.

Dans cette parodie mordante de polar nordique, un éditeur français venu à Copenhague pour négocier les droits du dernier roman d’un auteur à succès se retrouve dans le roman en question. Évidemment, c’est désagréable… Surtout qu’il y a un tueur en série qui sévit à ce moment dans la région.

PIERRE — Il ne sait jamais si ce qu’il vit est la réalité ou s’il est dans la fiction ! Tu vas voir, c’est très marrant. »

C’est effectivement avec un humour délicieux que plusieurs niveaux s’imbriquent : l’histoire qui nous est racontée, le livre dans l’histoire (et vous verrez que la frontière est bien plus floue que dans une mise en abîme classique), le fait que c’est un livre et la critique de ce livre, donc un certain regard sur sa lecture et son écriture. Mais c’est gai et facile à lire, hein ! (Et méditatif si on le souhaite.)

Je conseille le livre à François Lechat, convaincue que ça devrait lui plaire :

CATHERINE — Mais c’est bien un roman policier nordique (dans un roman français) : des personnages (réels ou fictionnels, ou réels mais pris au piège dans une fiction ?) recherchent un tueur en série très cruel dans un décor très froid. Puis des rebondissements purement narratifs, et d’autres – disons – plus méthodologiques, empêchent que l’on puisse se dire ‘’OK, j’ai compris le truc’’ et que l’on s’ennuie. »

Après quelques jours, François me répond :

FRANÇOIS —  Effectivement, c’est très amusant, car les personnages sont comme des marionnettes qui ne se contrôlent plus ; et subtil, car l’auteur nous laisse forger nos objections pour y répondre le moment venu. Il nous confronte aussi à nos plaisirs inavoués en tant que lecteurs (l’irruption de gros mots ou de fantasmes sexuels) et dézingue les courants philosophiques à la mode. Tout en donnant à réfléchir sur ce que devient la littérature quand le livre n’est plus qu’un produit (il ne parle pas de l’IA, mais on la devine).

C’est un cocktail très réussi de suspense et de troisième degré. »

*

Luc Chomarat
Le dernier thriller norvégien

La Manufacture de livres
2019

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