Un soir d’été

————————–

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

L’auteur raconte ici une histoire qu’il a vécue pendant sa jeunesse. Il s’agit donc moins d’un roman que d’un récit personnel.

Une bande de jeunes, un été, dans les années 80, passe des vacances tranquilles sur l’île de Ré. Ils sont six, certains se connaissaient déjà, d’autres non.  Ils sont joyeux, insouciants, et n’ont d’autre but que de passer l’été en profitant des plaisirs simples et de leur âge dans une station balnéaire particulièrement agréable. Évidemment des affinités se créent ou non, mais les vacances ne sont qu’une parenthèse. On reste à la surface des choses. Et sur une île, donc un peu hors du monde.

Un jour le charme est rompu : l’un des six disparaît sans explication. Le paradis se disloque. L’unité est rompue.

Je ne fais pas partie des lecteurs que ce livre a enthousiasmés. Il se lit facilement et agréablement, il témoigne d’une époque, celle de l’insouciance des années 80, d’un lieu exceptionnel, l’île de Ré, il sous-entend que le farniente et la magie d’un lieu unissent quelques individus qui n’ont parfois pas beaucoup de points communs. Mais cela ne suffit pas à donner de l’épaisseur à ce livre. Je l’ai lu, sans déplaisir mais sans coup de cœur.

Comme une lecture de vacances vite oubliée en somme.

*

Philippe Besson
Un soir d’été
Éditions Julliard
2024

J’ai lu tout Jean Giono

1943
La mise en ligne de cette photo a été
aimablement autorisée par l’association
des Amis de Jean Giono.

Série « J’ai lu tout… »
Littérature françaiseHommages
Par Catherine Chahnazarian

Prenons par exemple Les grands chemins (1951). Ça commence avec un homme qui ne paie pas de mine et qui va on ne sait où. On dirait qu’il cherche un village où s’établir. Durablement ? C’est énigmatique. Pas trop près de la route, en tout cas ; un coin perdu ferait l’affaire. Que fait cet homme dans la vie ? « Cent métiers, cent misères ». On comprendra que « les grands chemins », c’est sa liberté, la liberté et ces cent expériences de vie que l’on fait tous. L’homme apprécie la nature automnale qu’il traverse : « J’aime cette saison. Elle est tendre. La grive chante dans les taillis. Ce qu’elle dit est exactement en rapport avec les feuilles mortes dorées et le petit vent froid. C’est un oiseau modeste mais qui connaît son affaire ». Quand il arrive à une maison, « il y a un chien, mais c’est un labri à poils ras. Il aboie par acquit de conscience ; en vérité il plaisante ». Le pays ? « Des bois sur des montagnes ».

Prenons Rondeur des jours (1943). « Ce que je veux vous apporter, c’est de l’eau claire. A peine ça. Mon ami le fontainier m’a dit : « La vie, c’est de l’eau. Mollis le creux de la main, tu la gardes. Serre le poing, tu la perds. » Je le vois. Il était devant moi avec sa pauvre main d’homme des fontaines, sa main usée d’eau, une main déjà toute lyrique rien que dans cet affûtage de l’eau, une main pointue, aimable, molle et de peau fine comme une main d’amoureux. » (*)

Voilà tout Giono : une manière de voir et de sentir bien à lui, un poète et un conteur hors normes. Et on dirait qu’il fallait la Provence et les Alpes pour façonner sa plume tant ses images sont fortes, tant les émotions qu’il fait naître sont liées à ce pays qu’il nous donne à voir, à ces hommes qui l’habitent et dont il nous dit la rudesse, les souffrances, l’amitié, la liberté ou l’aliénation, et la mortalité. Et puis finalement, ce pays, c’est le monde ; ces personnages, ce sont les hommes.

J’aime mon métier, écrivait Giono dans Noé (1961). Il permet une certaine activité cérébrale et un contact intéressant avec la nature humaine. J’ai ma vision du monde ; je suis le premier (parfois le seul) à me servir de cette vision, au lieu de me servir d’une vision commune. Ma sensibilité dépouille la réalité quotidienne de tous ses masques ; et la voilà, telle qu’elle est : magique. Je suis un réaliste. Il faut se servir de cette micheline comme Rabelais se servait d’une baleine. Le reste est vanité, orgueil ; et solitude : la vision commune est solitude.

Plus ou moins lyriques, toujours poétiques, les romans de Giono font rêver, ils font aimer la nature, ils décrivent les croyances, les métiers, les conditions de vie d’autrefois, ils font réfléchir. Mais Giono est aussi l’auteur d’essais, de chroniques, de scénarii de films…

Mes préférés ? Colline (1929), un roman très terroir, le premier, celui par lequel Giono devient Giono ; et Le hussard sur le toit (1951), qui est pour moi un roman d’aventure. Mais tous m’ont marquée.

Ma phrase préférée : « Le présent est toujours une chose fort simple et sans aucun pathétique » (Noé).

À la fin des années 1970, avec ma mère, on était allées en Provence sur les sites des Giono qu’on avait lus. Souvenir inoubliable : en roulant vers Roquebrune sur des routes minuscules au milieu de nulle part, tout à coup, derrière un tournant, c’étaient des genêts en fleurs à perte de vue – du jaune, du jaune et encore du jaune ! – et, sur un petit sommet, le village : trois maisons de pierre. Rien d’autre.

*

Vous trouverez les Giono chez Grasset et surtout chez Gallimard.

Découvrez l’excellente chronique de Colline par Jacques Dupont,
et celle d’Anne-Marie Debarbieux sur Un roi sans divertissement
(j’y ai ajouté un itinéraire de découverte du Trièves) !

(*) Les rencontres de cet été organisées par l’association des Amis de Jean Giono ont justement pour thème l’eau vive.

L’échappée belle

—————————-

Littérature française
Par Florence Montségur

Un roman psychologique sur l’emprise et les violences morales dans le couple. Bien conçu et avançant de manière implacable, comme le séducteur qui refermera sur Elsa ses bras possessifs. Un sujet contemporain, traité avec toute l’empathie dont l’autrice est capable. Trop descriptif, mais montrant bien l’aveuglement de l’amour puis la négation du problème, les détours que font les pensées pour ne pas regarder la vérité en face et pour éviter de prendre la décision qui s’impose. Ce roman laissera peut-être dubitatifs ceux qui se sentent forts et lucides. Ils auront peut-être du mal à y croire en raison d’un point de départ un peu caricatrural. Mais, hélas, ces choses arrivent. Ingrid Chauvin a voulu montrer comment on peut parfois perdre la raison et la maîtrise de sa vie, et combien il est alors difficile de s’en sortir, tant le sentiment de perdre la face peut être puissant.

A essayer si le sujet vous intéresse ou si vous connaissez quelqu’un qui…

*

Ingrid Chauvin
L’échappée belle
Éditions Michel Lafon
2023

Existe en Michel Lafon Poche.

Des vies à découvert

————————–

Littérature étrangère (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

Willa Knox est journaliste. Son mari Iano est professeur à l’université. Dans un monde raisonnable, on pourrait imaginer que leur situation est enviable. Elle ne l’est pas car Willa est en freelance et Iano a vu sa titularisation remise en cause à la fermeture de sa précédente université. Dans l’Amérique de cette fin des années 2010, ils peinent à s’en sortir, d’autant qu’ils ont la charge d’un grand-père grabataire, d’une fille en lutte contre le système et d’un fils récemment papa dont la compagne vient de se suicider. Bref, rien ne va plus, à l’image de leur maison qui, comme tout le reste semble-t-il, menace de s’effondrer.

Fin du 19ème siècle. Thatcher Greenwood, enseignant, emménage avec sa jeune épouse, la mère et la sœur de celle-ci, dans une maison décatie héritée d’une tante de sa femme. Professeur acquis aux théories modernes de Darwin, il va s’opposer à nombre d’obscurantistes locaux… et à sa propre épouse, tandis que la maison se délite peu à peu sans qu’il ait les moyens d’y remédier.

Barbara Kingsolver, écrivaine progressiste portée sur les sujets de société et l’écologie, est particulièrement sensible aux injustices sociales. Dans ce livre passionnant qui voit monter l’ascension d’un certain Trump, elle entremêle avec finesse ces deux histoires dont les points communs ressortent peu à peu en filigrane. Porté par un style extrêmement fluide (l’autrice a reçu un prix Pulitzer pour un autre de ses romans), le livre est tour à tour émouvant et drôle tout en abordant les thèmes majeurs de notre époque. Passionnant.

*

Barbara Kingslover
Des vies à découvert

Traduction : Carine Chichereau
Éditions Rivages poche
2021

J’ai lu tout Gilbert Cesbron

1947 (studio Harcourt)

Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par Anne-Marie Debarbieux

Je crois pouvoir dire que j’ai lu tout Gilbert Cesbron, depuis ses premiers romans, ses essais, ses pièces de théâtre,  jusqu’à son œuvre testamentaire La regarder en face parue en 1982, peu avant sa mort. J’écoutais également ses chroniques sur Radio Luxembourg car il fut, avant d’être écrivain, un homme de radio.

Je l’ai découvert en 1966, comme beaucoup d’ados de l’époque, avec Chiens perdus sans collier, une belle histoire d’enfants orphelins, paru en 1954. A la même époque, j’ai dévoré sur la même lancée Notre prison est un royaume, Les saints vont en enfer, Il est plus tard que tu ne penses.

Se défendant d’être un « écrivain catholique », une étiquette qu’il détestait, Cesbron préférait se définir comme  « un chrétien qui écrit des livres ». Touchant un large public, il n’atteignit guère les sphères universitaires qui le considéraient avec une certaine condescendance. Mais pour moi il a été un écrivain de référence tant au niveau de l’écriture que des thèmes de société qui constituaient l’intrigue de ses romans. J’admirais les titres de ses ouvrages : Les Saints vont en enfer (thème des prêtres ouvriers et du travail dans les mines du Nord) , Une abeille contre la vitre (évoquant une femme au corps sculptural mais au visage ingrat), Je suis mal dans ta peau (thème du choc des cultures).

Cesbron était de ces auteurs dont on aime collectionner les « belles phrases » : « On n’est jamais si bien asservi que par soi-même », « J’achève avec des idées simples. Mais la simplicité est-elle le contraire de la profondeur ? »

Cesbron, par son humanité, ses engagements, sa belle écriture, a sans doute contribué à forger mes goûts et ma personnalité. Il m’a fait beaucoup réfléchir. Parmi d’autres bien sûr, comme Van der Meersch par exemple (et je rejoins tout à fait l’article de Sylvaine) auquel on pourrait sur certains points l’apparenter.  

Plus tard j’ai découvert et exploré Camus qui reste aujourd’hui ma référence.

Mais je n’ai jamais oublié Cesbron.

*

Gilbert Cesbron est publié chez Robert Laffont.

J’ai lu tout Erik Larson

————————–

Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers (U.S.A.) – Hommages

Par Pierre Chahnazarian

D’Erik Larson, on peut tout lire.

Ce sont toutes des histoires vraies, écrites d’une manière… palpitante ! Tout est passionant. Ce sont des thrillers – alors qu’on connaît l’histoire d’avance ! Que ce soit La Splendeur et l’Infâmie (2021), sur Churchill ; Dans le jardin de la bête (2012), sur la montée du nazisme ; Lusitania 1915, la dernière traversée (2016), sur ce célèbre naufrage… Qui va lire un bouquin sur le naufrage du Lusitania ? Eh bien, c’est palpitant !

Il y a souvent deux fils narratifs qui se rejoignent, comme dans Le Diable dans la ville blanche (2011), où l’on suit, d’une part, l’architecte de l’exposition universelle de Chicago (1893) et, d’autre part, H. H. Holmes, un serial-killer américain ; ou comme dans Les passagers de la foudre (2014), une histoire de poursuite en pleine mer dans laquelle on suit, d’une part, un médecin qui a tué sa femme et, d’autre part, Guglielmo Marconi, l’inventeur du télégraphe.

Larson fait des recherches très approfondies, ses romans sont pleins de détails précis, ce qui fait qu’il nous raconte toutes ces histoires « preuves à l’appui ». Et cette démarche ne rend pas les livres austères, au contraire : l’intrigue policière est toujours réussie.

Pour moi, ce sont tous des chefs-d’œuvre.

*

Erik Larson est publié en français au Cherche Midi. Ses romans sont réédités au Livre de Poche.

Le dernier paru est Une histoire vraie (2022). Vous souhaitez le chroniquer ? Envoyez votre article à les-yeux-dans-les-livres@orange.fr.

Un Animal Sauvage

————————–

Littérature francophone (Suisse)
Par Pierre Chahnazarian

Joël Dicker est décidément habile. Il écrit bien et on a envie de tourner les pages de son dernier roman comme c’était le cas pour les précédents. Mais les thèmes et contextes sont assez différents. Ici, il y aura des vols et une affaire d’espionnage intime. Les personnages principaux sont deux couples, de classe sociale différente mais amis. Les deux hommes tiennent ensemble la buvette du club de foot.

Comme à son habitude, Dicker joue avec la ligne du temps : il y a des flash-back, le temps se compte tantôt en minutes, tantôt en jours… C’est efficace. C’est un bon polar. Même si j’ai trouvé que certains personnages ne sont pas très réalistes (ils sont un peu exagérés), et qu’il y a une partie invraissemblable – je n’en dis rien car ce serait dévoiler ce qui ne doit pas l’être.

Très addictif même si ce n’est pas un chef-d’oeuvre.

*

Joël Dicker
Un Animal Sauvage
Éditions Rosie & Wolfe
2024

Découvrez nos autres critiques de Joël Dicker dans le classement alphabétique par auteur.

De trop grosses ficelles

Lucia

————————–

Policiers et thrillers (France)
Par Julien Raynaud

Bernard Minier est notamment connu pour avoir écrit le thriller Glacé en 2011, qui a fait l’objet d’une adaptation en série par Gaumont. Cette enquête pyrénéenne diabolique obéissait à tous les codes du genre, mais abordait une thématique peu agréable qu’on ne peut divulguer sans briser le suspense. Dans Lucia, sorti en 2022, l’auteur récidive avec la même thématique en toile de fond, toujours aussi dérangeante, ce qui devient sinon une obsession du moins une facilité. L’enquête menée par la policière Lucia en Espagne fournit quelques éléments intéressants, mais qui ne sont pas à la hauteur de la scène d’ouverture. Quant à l’explication finale, laborieuse, elle est expédiée par l’auteur, qui avait manifestement envie d’en découdre. Si l’on ajoute à cela un titre tout à fait raté et une couverture Pocket sans lien véritable avec l’histoire, c’est quand même la déception qui l’emporte.

*

Un oeil dans la nuit

—————————

Policiers et thrillers
Par François Lechat

C’est mon premier Bernard Minier, et ce sera sans doute le dernier. Pas parce que l’intrigue m’aurait déçu : elle en vaut une autre en nous plongeant, au fil de meurtres sadiques, dans le monde des films d’horreur, et surtout dans celui du maître du genre, un certain Morbus Delacroix. Comme il se doit, le coupable ne sera pas celui qu’on imaginait. Contrat rempli, donc, mais avec quelle maladresse… Pourquoi nous annoncer systématiquement que l’on va bientôt avoir peur ? Pourquoi suggérer d’avance le lien entre deux personnages importants, au lieu de nous réserver la surprise ? Pourquoi mettre en majuscules les phrases censées nous frapper ? Pourquoi ces longues descriptions de l’état psychologique des personnages, alors qu’il se comprend chaque fois de lui-même ? Pourquoi ces dialogues ou ces monologues servant de rappel, et qui sont parfaitement inutiles ? Il y a une belle scène de suicide, assez corsée, et des idées horrifiques, mais l’ensemble est écrit comme si les lecteurs avaient 14 ans.

*

Bernard Minier
Lucia et Un oeil dans la nuit
publiés chez XO Éditions
2022 et 2023

Lucia est disponible en Pocket, Un oeil dans la nuit le sera bientôt.

J’ai lu tout Maxence Van der Meersch

1936

Série « J’ai lu tout… »
Littérature française – Hommages
Par Sylvaine Micheaux

Quand Catherine nous a proposé de parler d’un auteur dont on a tout lu ou presque, j’avais l’embarras du choix, tant à une période je pouvais être monomaniaque d’un écrivain aimé : Zola, Bazin, Troyat, Giono, Gide, etc. Mais l’actualité de ces dernières semaines m’a désigné un tout autre auteur, je vous expliquerai pourquoi.

Maxence Van der Meersch (1907-1951), auteur un peu retombé dans l’oubli, que certains ne connaissent peut-être même pas, bien qu’il ait été lauréat des prix Goncourt et de l’Académie française et que son nom soit encore sur le fronton de nombreux établissements scolaires du Nord, est né à Roubaix et a ciblé dans ses romans le Nord et ses gens simples, offrant une peinture humaniste de la région de l’entre-deux guerres, sans le côté misérabiliste d’un Germinal.

Je l’ai découvert avec La Maison dans la dune (1932), son premier roman. Nous sommes sur la côte de la mer du Nord où s’affrontent, parfois mortellement, contrebandiers de tabac et douaniers. Une belle histoire, violente, passionnée, dans l’atmosphère brumeuse de la côte dunkerquoise. L’auteur décrivait avec beauté ma région et j’ai tout de suite aimé car, adolescente, je découvrais ma région d’une manière positive à travers ses livres.

Puis suivent, dans mes lectures, Invasion 14 (1935) sur la Première Guerre mondiale, L’Empreinte du Dieu (1936) sur la fuite d’une jeune femme mariée à un homme violent, qui a reçu le prix Goncourt, Pêcheurs d’hommes (1940) sur la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) – il était un catholique convaincu –, etc.

Corps et âmes (1945), pavé de 700 pages, prix de l’Académie française, ne se passe pas dans le Nord mais en Anjou, dans le milieu médical. Livre fort qui décrit l’ambition, la dureté et le carriérisme  des chefs de service hospitaliers, mais aussi le quotidien des médecins de famille, souvent tiraillés à l’époque entre l’interdiction de parler de contraception et la détresse de patientes, enceintes tous les ans d’un nouvel enfant alors qu’elles n’avaient déjà pas les moyens de nourrir les premiers ; de l’horreur de ces femmes qui arrivaient aux urgences avec une septicémie ou qui mouraient dans d’atroces souffrances du tétanos, transmis par les aiguilles à tricoter rouillées des faiseuses d’anges. La toute jeune femme que j’étais a été émue et choquée par ces récits alors que pour ma génération, en 1967 on venait enfin de légaliser la contraception et, en 1974, d’autoriser l’IVG. Le scellement dans la Constitution française de l’IVG a été le point de départ de mon choix de cet auteur, Maxence Van der Meersch.

Mais le roman que j’ai préféré, si je devais n’en choisir qu’un, est Quand les sirènes se taisent (1933) qui se situe à Roubaix, en 1930, pendant la grève des ouvriers du textile : grève âpre, dure pour ces ouvriers tassés dans les courées, groupements d’habitations insalubres des travailleurs. Quand je l’ai lu, j’en ai discuté avec ma grand-mère qui avait été ouvrière du textile dans ces années-là (même si en 1930 elle n’y travaillait plus, élevant ses trois enfants, et bien qu’elle n’a jamais vécu en courée) : ce  furent des échanges merveilleux me plongeant dans la jeunesse et les souvenirs de ma Mémé. Des moments jamais oubliés.

Ce qui me fait souvent aimer un auteur et ses romans, c’est quand il mêle avec une belle écriture une histoire passionnante et l’Histoire. Et j’ai aimé Maxence Van der Meersch, décédé bien trop jeune de la tuberculose, aussi pour cela.

*

C’est chez Albin Michel que vous pourrez retrouver les romans de Maxence Van der Meersch.

En l’absence de photo de l’auteur sur le site de l’éditeur, la photo de Maxence Ven der Meersch affichée ci-dessus est reprise de la page Wikipedia qui lui est consacrée.

J’ai lu tout Agatha Christie

—————————

Série « J’ai lu tout… »
Policiers et thrillers (Grande-Bretagne)Hommages
Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

CATHERINE – Ça t’est arrivé, à toi, de lire tous les livres d’un même auteur ?

MARIE-HÉLÈNE – À quelques exceptions près (la romance par exemple), tout livre est susceptible de satisfaire mon goût de la lecture, mon grand plaisir étant de changer d’univers. Passer d’un roman flamboyant à un style épuré, d’un thriller à un livre intimiste pour ensuite naviguer vers la science-fiction. Aussi n’ai-je jamais ressenti le besoin de “lire tout un auteur” aussi brillant soit-il. Même la lecture d’un livre exceptionnel ne m’en donne pas l’envie car c’est ce livre-là qui est exceptionnel, pas forcément les autres.

CATHERINE – C’est amusant, je fonctionne tout à fait différemment. Quand un livre me plaît – je veux dire, me plaît vraiment -, j’ai envie d’en lire d’autres du même auteur. Et si l’auteur me plaît, je les lis tous (ou presque). Toi tu ne l’as jamais fait ?

MARIE-HÉLÈNE – Non, la seule exception, sans doute à mettre sur le compte de la jeunesse, je l’ai faite pour Agatha Christie. Je me souviens de cette bibliothèque lorsque j’étais collégienne. S’y trouvaient de gros volumes, chacun regroupant plusieurs de ses romans, et ils me fascinaient littéralement. Je les ai dévorés les uns après les autres jusqu’à épuisement et en ai gardé un respect profond pour cette grande dame de la littérature ainsi sans doute que cet amour immodéré des livres.

CATHERINE – Moi aussi j’ai eu ma période Agatha Christie. J’adorais les ambiances rétro qui m’évoquaient les récits de ma grand-mère, réfugiée à Londres pendant la Première Guerre mondiale, j’apprenais l’esprit anglais et je rêvais de voyages au Moyen Orient, surtout en train ! Je ne devinais jamais qui étaient les coupables et j’adorais me laisser embarquer dans ces intrigues qui me dépassaient, toujours à la fois exotiques et énigmatiques. Elle a écrit plus de quatre-vingt livres, dont près de soixante-dix romans policiers, c’est fou. Je voulais tous les lire, mais j’avoue avoir abandonné après quelques dizaines.

MARIE-HÉLÈNE – Lesquels as-tu préféré ?

CATHERINE – Le meurtre de Roger Ackroyd et Le crime de l’Orient-Express (j’ai envie d’ajouter « bien sûr »), Pension Vanilos (avec Hercule Poirot) et Un cadavre dans la bibliothèque (avec Miss Marple).

Je n’ai pas retrouvé, en feuilletant rapidement les premières pages de plusieurs de mes Agatha Christie, quel est celui dans lequel une jeune fille (ou une secrétaire ?) se fait sermonner par une dame plus âgée (ou sa patronne ?) parce qu’elle sert le thé, ce qui est bien, certes, sauf qu’il n’est pas très bon : « Je suis sûre que l’eau n’avait pas frémi ». Sooo british !

MARIE-HÉLÈNE – Il se trouve que mon Agatha Christie préféré est, de très loin, le meurtre de Roger Ackroyd 😊

*

Agatha Christie est publiée en français chez JC Lattès (Éditions du Masque).

La révolution culturelle nazie

—————————

Essais, Histoire
Par François Lechat

Le sujet de ce livre paraît assez sinistre, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais l’ouvrage est passionnant, à plusieurs titres.

D’abord parce qu’il restitue la cohérence de l’idéologie nazie, que nous avons tendance à considérer comme un fourre-tout délirant. Il s’agit au contraire d’une vision du monde très construite, fondée sur des principes clairs et puissants, une compréhension des lois de la nature que la race nordique-germanique aurait incarnée aux moments les plus glorieux de son histoire et qu’il faudrait restaurer pour rétablir l’ordre naturel. Cet « ordre naturel » est évidemment une horreur, un culte du sang, de la race et de la force. Mais il trouvait des arguments, à l’époque, chez de nombreux savants qui préparaient cette vision par leurs théories sur les vertus du naturisme, de la sexualité ou de la prophylaxie. Ce qui amène l’auteur à contester la thèse d’Hannah Arendt selon laquelle Eichmann, lors du procès de Nuremberg, aurait incarné « la banalité du mal », n’aurait été qu’un exécutant lâche et passif. Eichmann était au contraire un nazi parfaitement résolu et convaincu, qui a simplement trouvé le moyen de tromper ses juges, ainsi qu’une philosophe de haut niveau.

Un deuxième élément passionnant réside dans l’audace des torsions que les nazis ont imposée à l’Histoire. On découvre par exemple qu’à leurs yeux Platon était un philosophe germanique, car les grands auteurs grecs et romains de l’Antiquité étaient en fait des Germains installés au bord de la Méditerranée… Emmanuel Kant, figure majeure des Lumières allemandes, pacifiste, fondateur des droits de l’individu, est semblablement passé à la moulinette nazie parce qu’il fallait que, comme Goethe et d’autres, un grand penseur allemand soit forcément du bon côté de l’Histoire. D’autres ont fait l’objet des mêmes détournements, qui revisitent des pans entiers de la culture européenne.

Un dernier élément passionnant réside dans les chapitres qui restituent une certaine finesse critique des idéologues nazis. Sans partager aucune de leurs thèses, on doit bien admettre que leur dénonciation de la Révolution française ou du traité de Versailles ne manquent pas d’arguments et peuvent donner à penser (Clemenceau, au passage, en prend pour son grade). Rien de tout ceci ne mène à une quelconque sympathie, les derniers chapitres, sur la conquête territoriale et l’antisémitisme, étant glaçants. Mais le nazisme est bien un délire paranoïaque adossé à un semblant de rationalité, et il anticipe en cela ce que nous voyons à l’œuvre aujourd’hui dans différents pays.

*

Johann Chapoutot
La révolution culturelle nazie

Éditions Gallimard
2017

Existe aussi en édition de poche  « Tel »

Le Neveu d’Anchise

—————————

Littérature française
Par Marie-Hélène Moreau

C’est l’histoire d’un garçon qui se cherche. Né dans une famille dans laquelle il ne se reconnaît pas – ils sont tous gros sauf lui, et son prénom, Aubin, semble d’un autre milieu que le sien –, doté d’une sensibilité particulière qui le distingue des autres, il s’évade comme il le peut en galopant dans les collines sur les hauteurs de Nice.

Ses pas l’attirent souvent vers la maison d’Anchise, ce grand-oncle solitaire, veuf inconsolable d’une Blanche morte cinquante ans plus tôt, qui s’est suicidé il y a quelques années et dont il garde peu de souvenirs si ce n’est celui des abeilles qu’il élevait et qui un jour les avaient attaqués lui et sa mère.

Dans la maison abandonnée, Aubin déniche une vieille trompette à laquelle il va redonner vie et grâce à laquelle il va découvrir le jazz et particulièrement Chet Baker dont la vie cabossée le bouleverse. Il va également découvrir le désir…

À travers les portraits tout en finesse du père démissionnaire, ripeur de son état, de la mère un peu perdue et son nouveau compagnon Maxou, la tante Steph, maître-chien de son état, et son beauceron noir, les cousins jumeaux et l’oncle bricoleur, c’est l’histoire d’une famille et la manière subtile dont finalement Aubin se rend compte qu’elle est sienne.

Un très beau livre sur les racines et le temps qui passe, servi par un style puissant qui restitue à merveille les émois de l’adolescence et la quête d’identité.

*

Maryline Desbiolles
Le Neveu d’Anchise
Éditions du Seuil
2021

Veiller sur elle

————————-

Littérature française
Catherine Chahnazarian

Passée l’effervescence du prix Goncourt et ses polémiques, j’ai ouvert Veiller sur elle pour en lire le début et Jean-Baptiste Andrea a piqué ma curiosité.

Mimo (Michelangelo Vitaliani), né en France en 1904, se retrouve en Italie à douze ans, seul, pauvre, exploité, mais talentueux à l’excès : il est fait pour être sculpteur. Avec lui, l’auteur nous plonge dans une Italie campagnarde subissant de loin la Première Guerre mondiale, nous fait voyager à Florence, où nous assistons à la montée du fascisme, puis à Rome, où l’Italie fait le grand-écart entre le Pape et Mussolini. Ni l’histoire du XXe siècle ni l’art ne sont de vains décors dans ce récit que nous fait Mimo, car c’est lui qui raconte, à nous qui avons accès à ses pensées dans le moment où, près de rendre l’âme, il revoit toute sa vie. Récit d’un réalisme si convainquant que l’on pourrait croire que Michelangelo Vitaliani a réellement existé. Mais ce qui a réellement existé, c’est ce siècle, ce pays, son histoire, la terre, les rivalités, les rôles attribués par la naissance, les souffrances, les naïvetés et les calculs, la complexité et la force des amitiés, et l’importance de l’art. Le style d’Andrea, exceptionnel, dense, constant, poétique, savant sans nous perdre, confère à ce récit une dimension qui méritait bien un Goncourt. L’ensemble est beau sans se complaire dans la beauté, plein d’aventures et de rebondissements sans se perdre dans le narratif, et les personnages sont tous excellents, typés, cohérents, crédibles et si diversifiés que c’est tout un monde, plusieurs mondes, dans lesquels il nous est donné d’entrer.

Pour tout dire, il y a dans ce roman quelque chose qui le dévalorise. Ce sont ces annonces régulières, prolepses plus ou moins subtiles ayant pour vocation de stimuler la curiosité du lecteur à découvrir la suite. Procédé inutile, voire contre-productif dans un tel récit. Mais si cela m’a causé au début quelques déceptions, j’ai fini ce livre avec passion.

François Lechat

Je partage l’appréciation de Catherine, ainsi que sa réserve finale. Mais je serais plus enthousiaste encore. Si certaines anticipations sont inutiles et nous privent d’un effet de surprise, cela n’empêche pas le suspense de monter de chapitre en chapitre. Et j’ajouterais trois éléments pour expliquer le bonheur que m’a procuré Jean-Baptiste Andrea. D’abord le fait qu’une de œuvres de « Mimo » est entourée d’un épais mystère et fascine jusqu’au Vatican, et que l’on n’est pas déçu quand on découvre ce qu’elle a de surprenant. Ensuite, Andrea tisse une relation complexe, subtile et inhabituelle entre ses deux personnages principaux, qui apporte aussi sa part de suspense. Enfin, son héros n’est pas seulement sculpteur, ce qui est déjà original : il présente encore une autre spécificité, qui épaissit ce personnage tout en apportant des touches de drame et d’humour. L’ensemble est vraiment très riche et jamais prétentieux, fonctionnant par fines évocations toujours élégantes. Ne passez pas à côté, c’est un excellent Goncourt !

*

Jean-Batiste Andrea
Veiller sur elle

Éditions L’Iconoclaste
2023

Nous avons consacré une mini-série aux romans de J.-B. ANDREA :
Ma reine, Cent millions d’années et un jour, Des diables et des saints

De façon générale, tous nos articles sont référencés dans le classement par auteur

Paris-Briançon

————————–

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Paris, Briançon, ce sont deux villes que relie encore un des rares trains de nuit qui subsistent sur le réseau ferroviaire français. Ce soir-là, un soir de vacances, ils sont nombreux à partir pour un voyage de 11 heures. Seul le hasard les réunit. Tous n’arriveront pas à bon port. Ils l’ignorent, mais l’auteur en prévient le lecteur dès le prologue.

Le long voyage en compagnie d’inconnus, la nuit, le contexte de rencontres improbables dans la vie habituelle, transforment ce voyage en un huis clos qui pousse aux échanges puis, progressivement, aux confidences, aux révélations… On n’a pas si souvent l’occasion de parler de soi sans conséquence ! Et 11 heures, c’est très court sur le temps d’une vie, mais c’est très long aussi. Une intimité se crée, qui n’est pas destinée à durer au-delà du temps d’un voyage. Ces rencontres fortuites, ces conversations instaurent une sorte de communauté éphémère entre des êtres qui n’ont ni le même âge, ni le même statut social, ni les mêmes préoccupations, ni les mêmes rêves, ni les mêmes raisons de se trouver dans ce train à Briançon cette nuit-là.

Mais le destin se moque bien de tout cela !

Ce livre court est un donc un huis clos qui devient de plus en plus pesant pour le lecteur qui, lui, sait que le destin rôde.

L’écriture, très fluide, incite à lire ce petit livre d’une seule traite jusqu’à la fin du voyage.

*

Philippe Besson
Paris-Briançon

Éditions Julliard
2022

existe en Pocket

Monstresœur

————————–

Nouvelles et textes courts (U.S.A.)
Par Marie-Hélène Moreau

L’œuvre de Joyce Carol Oates est particulièrement diverse et abondante. Grande romancière américaine – elle a remporté de nombreux prix littéraires, dont le prix Femina étranger en 2004 pour son roman Les chutes -, elle écrit également de la poésie, du théâtre, des essais et de nombreuses nouvelles, genre dans lequel elle excelle.

Monstresoeur, justement, est l’un des recueils de ses nouvelles dont plusieurs ont déjà été publiés aux éditions Philippe Rey. Il s’agit là d’une lecture qui apporte un plaisir renouvelé lorsque l’on connaît l’œuvre de Joyce Carol Oates, et une bonne entrée en matière si on la connaît moins ou pas du tout. Composé de douze textes de longueur très variable – l’un, “Le suicidé”, est presque un court roman – il aborde des thèmes chers à l’auteure : complexité des relations entre les êtres, poids de la société, famille et solitude.

Une étudiante cherche par tous les moyens à attirer l’attention de son professeur, un écrivain dépressif est tellement obnubilé par la mort qu’il souhaite se donner qu’il passe à côté de sa vie, une jeune fille développe une tumeur qui s’avérera être sa jumelle prenant progressivement sa place dans la famille, une mère entretient une relation obsessionnelle à son nouveau-né jusqu’à sombrer dans la folie… Ces textes ont cela de commun qu’ils fouillent l’âme humaine, souvent avec noirceur, et dressent ainsi un portrait acide de notre société et ses travers. Deux courts textes d’anticipation – sur les thèmes de la pandémie et de l’extinction de l’espèce humaine – clôturent le recueil et donnent un bon aperçu de la palette impressionnante de l’auteure.

Souvent troublante, l’écriture de Joyce Carol Oates peut dérouter le lecteur par un style de prime abord complexe, notamment du fait de nombreuses références et de l’utilisation récurrente des parenthèses. Il faut persister, se laisser porter et toucher par les histoires qu’elle raconte. Effet garanti !

*

Joyce Carol Oates
Monstresoeur

Traduction de Christine Auché
Éditions Philippe Rey
2023

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑