Un pont sur la Seine

Littérature française
Par François Lechat

Peut-on faire un bon roman sans suspense, sans dialogues et (presque) sans action ? Sans doute, puisqu’Un pont sur la Seine séduit de bout en bout en jouant la carte de la sensibilité, de l’Histoire, des petites histoires qui font la grande.

Au centre du récit, qui démarre à la fin du 19e siècle, un pont reliant deux petites villes par-dessus la Seine, dans les environs de Paris. L’une est rurale et viticole, spécialisée dans le raisin de grande qualité. L’autre est ouvrière et industrielle, siège de l’usine Schneider, qui produit des locomotives électriques. Deux mondes qui se font face, que la Seine sépare mais que le pont relie. Le premier tend vers la tradition, le second tend vers le progrès ; le premier dépend des caprices de la nature, le second devra affronter, dans la seconde moitié du 20e siècle, les errements du capitalisme mondialisé. Et comme les membres de certaines familles passent d’une rive à l’autre, comme on vit d’un côté mais que l’on va au bal de l’autre, comme les générations se succèdent sans vouloir se ressembler, il y a de la place pour des histoires de famille, de guerre, d’amour, de carrière. Et pour des vengeances, aussi, car la lutte des classes ne concerne pas seulement les patrons et les ouvriers : on s’affronte aussi entre salariés, pour des symboles ou des petites vexations.

Dans une langue classique, fluide et travaillée, Pauline Dreyfus s’empare de ce pont, véritable personnage, pour raconter deux pans de l’Histoire de France au 20e siècle. À découvrir si l’on aime les mœurs de province et l’histoire des mentalités. Ou à découvrir, surtout, si l’on ne connaît pas la dureté de la vie agricole, la plus soumise qui soit à la roue de la fortune.

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Pauline Dreyfus
Un pont sur la Seine

Grasset
2025

Le liseur du 6h27 — La fissure

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Il y a quelques années, l’auteur nous avait séduits avec Le liseur du 6h27 dans lequel Guylain, que ses proches pensent bras droit d’un éditeur, est en réalité chargé de déverser dans une énorme broyeuse des stocks de livres invendus. Il conjure ce métier destructeur dont il a honte en récupérant au hasard des feuillets rescapés dont il fait lecture à voix haute chaque matin dans le RER de 6h27. Il acquiert ainsi un public conquis et fidèle et il est même sollicité pour faire des lectures dans une maison de retraite. Expérience gratifiante qui séduit un auditoire qui l’écoute avec enthousiasme, séduit surtout par la convivialité que suscite sa prestation. Sa vie reprend sens. Puis un jour, Guylain trouve dans le RER une clé USB, il y découvre une sorte de journal qui le touche et il n’a de cesse d’en retrouver l’autrice, vouée elle aussi à un quotidien peu gratifiant.

Ce petit livre, à la fois original et rempli d’humanité, m’a poussée à découvrir un nouveau roman de Jean-Paul Didierlaurent.

Dans La fissure, une entreprise de fabrication artisanale de nains de jardin agonise devant la concurrence chinoise. Xavier, qui en était depuis des années l’une des chevilles ouvrières en tant que responsable commercial, voit sa vie professionnelle s’effondrer. Il se réfugie alors dans sa petite résidence secondaire des Cévennes qu’il rénove avec passion depuis plusieurs années avec l’aide de sa femme. Mais il découvre une fissure dans un mur de la terrasse, qu’il tente en vain de colmater. Dès lors le lecteur comprend que c’est toute sa vie qui commence à se lézarder et que la fissure en est le signal d’alarme. Xavier remet tout en question et décide de changer complétement de vie, il quitte même son épouse pour entreprendre un long voyage avec pour seul compagnon le dernier nain de jardin fabriqué par son entreprise, un personnage un peu facétieux et pittoresque curieusement doté de la parole, qui s’exprime librement et donne son avis sur tout. Commence alors une épopée burlesque et touchante à la fois, qui mène Xavier à l’autre bout du monde et constitue l’essentiel du roman.

C’est drôle souvent, émouvant parfois, sans doute invraisemblable, mais l’on s’attache à cette sorte de fable qui évite assez bien les écueils d’un récit qui pourrait n’être qu’une métaphore facile et un peu farfelue. Ce n’est pas un grand livre – il n’en a sans doute pas la prétention – mais, comme Le liseur, il est original et se lit avec plaisir.

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Jean-Paul Didierlaurent

Le liseur du 6h27
Au Diable Vauvert (2014)
Folio (2022)

La fissure
Au Diable Vauvert (2018)
Folio (2019)

Taormine

Littérature française
Par Catherine Chahnazarian

J’ai pris Taormine un peu au hasard dans le rayon poches d’une librairie qui en proposait beaucoup du même auteur. J’ai ainsi découvert qu’Yves Ravey avait écrit un grand nombre de romans, tous courts à en croire le rayon, et j’avais justement envie d’une lecture qui occuperait simplement mon week-end. À part la démarche (parce que j’ai lu les deux premières pages dans la librairie) consistant à écrire au « je » et au passé composé, comme s’il était définitivement acté que le niveau des lecteurs s’arrête là, il m’a semblé que Taormine pourrait être divertissant. Et oui, c’est divertissant – sans être trop léger.

Tout au long de cette courte lecture, j’avoue avoir un peu râlé. D’abord, le narrateur aurait pu être drôle et ne l’est pas, mais c’est finalement un parti-pris qui se défend tout-à-fait. Ensuite, je n’ai pas réussi à bien cerner et me représenter ses deux personnages principaux – lui et sa femme – mais ça fonctionne quand même. Je me suis laissée embarquer par un suspense qui débute très vite : un couple arrive en Sicile pour une semaine de vacances ; ils prennent une voiture de location ; ils quittent l’autoroute dès qu’ils voient le premier symbole « plage »… et ça y est, tout foire. J’ai continué à râler un peu, mais je voulais absolument finir ce livre, parce que je voulais savoir ce qui allait se passer, et parce que je ne comprenais pas ce que je voyais comme une faiblesse : cet humour trop intériorisé par rapport au genre je-suis-con-et-je-raconte-dans-le-menu-détail-les-conneries-que-je-fais.

Et c’est comme ça que je suis arrivée à la chute, qui est formidable. Bravo, monsieur Ravey, c’est bien shooté !

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Yves Ravey
Taormine
Les Éditions de Minuit
2022/2024

Voir aussi l’article de Marie-Hélène Moreau sur Trois jours chez ma tante, du même auteur.

Au bonheur des filles

Littérature américaine
Par Marie-Hélène Moreau

Pris au hasard sur les rayons d’une bibliothèque (en grande partie, je l’avoue, pour la magnifique photo de couverture de l’édition de Poche), ce roman, même s’il n’a pas connu le succès de Mange, prie, aime, best-seller mondialement connu et porté à l’écran, fut une agréable surprise de lecture.

Dans l’Amérique des années quarante, Vivian Morris, une jeune fille de bonne famille, s’ennuie dans son collège au point de vouloir arrêter ses études. Elle ne sait quoi faire d’elle-même, pas plus que ses parents qui, en désespoir de cause, vont l’envoyer à New York chez sa tante Peg, malgré la réputation sulfureuse de cette dernière. Tante Peg, en effet, dirige un théâtre de revues populaires dans lesquelles des showgirls égayent de petites pièces sans prétention. Dans ce milieu pittoresque et débridé, Vivian va s’épanouir au-delà de toutes ses espérances, devenant même la costumière attitrée des spectacles qui y sont produits à la chaîne, et passant ses nuits à faire la fête. Tel est le point de départ de cette histoire, racontée par Vivian elle-même, dont nous suivrons ensuite toute la vie. Difficulté à faire tourner le théâtre, succès, scandales, tout cela sera bientôt rattrapé par la guerre. Une nouvelle page s’ouvrira ensuite, celle de la maturité.

Avec ses personnages hauts en couleurs et ses rebondissements, le roman ne serait qu’un aimable divertissement s’il n’immergeait le lecteur dans l’Amérique de la guerre et de l’après-guerre. Insouciance face à une guerre lointaine qui va douloureusement les rattraper, destruction de quartiers entiers au nom de la modernité, mais surtout, surtout, place des femmes dans une société corsetée par une morale très patriarcale (la liberté, mais à quel prix !), le roman aborde des thèmes qui lui donnent un intérêt certain et le classent dans la rubrique des romans résolument féministes. L’écriture fluide et légère d’Elizabeth Gilbert contribue sans nul doute également au bonheur du lecteur !

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Elizabeth Gilbert
Au bonheur des fille
s
Calmann-Lévy
2020

Aussi au Livre de poche

Mona et son manoir

Littérature américaine
Par François Lechat

Je n’ai pas lu les Chroniques de San Francisco, qui ont fait la fortune d’Armistead Maupin depuis 1976 et qui trouvent ici leur épilogue. J’admire d’autant plus son talent, l’absence de familiarité avec les personnages récurrents de ce cycle romanesque n’empêchant pas de plonger dans son univers.

Dès les premières pages, on est saisi par un ton badin, légèrement ironique, qui croque les protagonistes avec gourmandise et nous installe dans une savoureuse comédie de mœurs sur fond de campagne anglaise délicieusement surannée. Le fameux manoir, menacé de décrépitude, qui donne son titre au roman en constitue même un personnage à part entière, tant ce décor est subtilement exploité.

Il s’y mêle une sorte d’intrigue policière qui dynamise le récit, mais ce sont bien les rapports humains qui sont au cœur de ces pages très actuelles, une ode à l’émancipation féminine et à la liberté de choix en matière de genre et d’orientation sexuelle. L’auteur trousse une belle histoire d’amour, compliquée comme il se doit, entre son héroïne et la responsable d’un bureau de poste, tandis qu’il fait revenir d’autres figures récurrentes pour des retrouvailles touchantes, même pour qui ne connaît pas les épisodes antérieurs.

J’ai une légère réserve à l’égard d’un discours LGBTQIA+ quelque peu insistant, mais ce qui domine reste une galerie de personnages contrastés, fantaisistes et libres dans leur tête pour les uns, en cours d’émancipation ou de déconstruction pour d’autres.

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Armistead Maupin
Mona et son manoir

Editions de l’Olivier
2025

Le Ministère de la Peur

Catégorie : Redécouvertes
Par Catherine Chahnazarian

Roman d’espionnage, Le Ministère de la Peur, publié pour la première fois en 1943 et retraduit tout récemment, a pour décor le blitz de Londres — bombardements, abris souterrains, ruines fumantes. À partir de là se déclinent la peur, la méfiance et la trahison. Mais Graham Greene livre surtout un roman psychologique. Le personnage principal, Arthur Rowe, est en proie à des sentiments qui peuvent sembler paradoxaux au regard des événements de sa vie, sentiments que l’auteur explique et déroule avec précision : empathie, pitié, culpabilité, rapports à la justice, à l’enfance et au bonheur. Passionné de psychologie criminelle et influencé par la psychanalyse et le surréalisme (l’une ayant inspiré l’autre, notamment dans le travail sur le rêve), Graham Greene joue sur des ambigüités de langage et de comportement pour nous faire douter de ce que nous comprenons au plan narratif, et sur la complexité de l’esprit humain, de la conscience et de l’inconscient pour donner corps à son personnage.

La postface, bien que manquant un peu de modestie ou d’habileté, m’a convaincue de l’intérêt de cette nouvelle traduction. Quelques fautes d’orthographe et mots incongrus m’ont semblé d’autant plus regrettables, mais l’intrigue pour le moins… intrigante m’a tenue en haleine jusqu’à la fin du livre, même si j’ai trouvé l’épilogue un peu démodé.

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Graham Greene
Le Ministère de la Peur
Flammarion
2025

La Nuit de L’ours

Policiers et thrillers (France)
Par Sylvaine Micheaux

Angèle, la quarantaine, bien sous tous rapports, analyste dans une grande société, voit sa vie basculer depuis que son mari l’a quittée pour une autre femme, trois mois plutôt, et surtout depuis qu’un jeune homme suicidaire s’est écrasé à ses pieds, manquant de peu la tuer elle aussi. Elle perd pied, voyant apparaitre une petite fille en parka verte, entendant sans cesse une petite ritournelle à l’orgue de barbarie, et commençant à se sentir paranoïaque. Deviendrait-elle folle, elle qui a fait un séjour en psychiatrie pour catatonie à l’adolescente ? Quand, après un bain, l’inscription « va crever » s’affiche dans la buée de son miroir, elle quitte Paris pour se réfugier chez son père, psychiatre émérite qui, hélas, souffre d’un début d’Alzheimer. Il décide de partir avec elle dans un petit village des Pyrénées, berceau de l’enfance d’Angèle, où a lieu ce week-end-là, la fête ancestrale de l’Ours. Confusion des souvenirs, interrogations sur ses parents… Et puis, que se passe-t-il dans la clinique psychiatrique où son père a travaillé ?

Je ne parle  là que des 20-30 premières pages …  C’est inimaginable tout ce qu’il se passe ensuite. La Nuit de l’ours est un excellent thriller où règnent une tension inquiétante, un suspense prenant et des rebondissements incessants. L’autrice, que je ne connaissais pas, a une plume fluide et très efficace, sachant faire monter progressivement l’adrénaline.

À lire à tout prix si on aime le genre.

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Alexandra Julhiet
La Nuit de l’ours
Calmann Lévy noir
2025

Lire le début

Une vraie mère… ou presque

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Liitérature française
Par Catherine Chahnazarian

Didier van Cauwelaert, un Niçois au nom et à l’humour belge, harmonieux mélange d’énergie et d’inventivité, a un fameux palmarès. À 65 ans, il a signé 50 livres dont une grande majorité de romans, et reçu 17 prix dont un Goncourt. Et Pierre, le narrateur d’Une vraie mère… ou presque, est comme lui écrivain. Ayant écrit sur son père un livre à succès et toujours refusé à sa mère d’en écrire un sur elle, le voilà démuni, après la mort de celle-ci. Parler d’elle, finalement, pourquoi pas, mais comment aborder le sujet ? Une femme haute en couleurs avec laquelle la relation n’a pas toujours été facile, Niçoise pur jus dont il hérite de l’appartement et de la voiture, une Renault Fuego avec laquelle il se met à perdre des points… sur le permis de conduire de la disparue. Bien sûr, vient un moment où ça pose problème. Et une solution se présente en la personne d’une Niçoise tout aussi haute en couleurs que la mère de Pierre, à mi-chemin entre la folie et la manipulation, insupportable pot de colle dont on espère pour lui qu’il parviendra à se dépêtrer.

Le ton typique de l’auteur, celui de la comédie enlevée, un peu grinçante et pleine d’esprit, laissera progressivement de la place, au fil des rebondissements, à une thématique sérieuse : aux tournants de nos vies (mariages, divorces, naissances, décès…) l’auto-dérision ne suffit pas toujours, elle a besoin de l’introspection pour ne pas partir en vrille, et si Didier van Cauwelaert nous attire en nous faisant rire, il nous retient en nous touchant aussi. Le regard que nous portons sur eux se fragilise souvent au décès de nos parents, laissant place aux autres personnages qu’ils ont pu être, plus ou moins inconnus de nous, différents en tout cas de ce qu’on avait considéré jusque-là.

Un court roman (159 pages de plaisir) qui peut se lire d’une traite pour tirer le meilleur profit du rythme, du ton, du suspense, de l’absurde aussi, et prendre une bonne giclée de légèreté ironique.

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Didier van Cauwelaert
Une vraie mère… ou presque
Albin Michel
2022

Publié également au Livre de Poche

Lien : le site officiel de l’auteur.

Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès

Littérature française
Par François Lechat

Depuis la parution de L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, on connaît le talent de Romain Puértolas pour la fantaisie, les péripéties improbables, l’humour à froid. Mais on se rappelle moins le fait qu’il a été, entre autres, capitaine de police. Ce sont ces deux facettes de son parcours qu’il fait fusionner dans ce récit imaginaire centré sur le fugitif le plus célèbre de France, que le narrateur, au terme d’un jeu assez savoureux de fausses pistes, aurait fini par retrouver par hasard, en voisin dans un trou perdu. Et qu’il a tué à coups de couteau à beurre, en situation de légitime défense, selon lui, comme on l’apprend dès la deuxième page…

La suite dans le roman, entre l’enquête, la Cour d’assises et le parcours rêvé ou supposé de XDDL tout autour du globle.

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Romain Puértolas
Comment j’ai retrouvé Xavier Dupont de Ligonnès

Albin Michel
2024

Disponible aussi au Livre de Poche

Mon coeur a déménagé

Littérature française
Par Anne-Marie Debarbieux

Ophélie n’a que sept ans lorsque son père, un homme que les effets conjugués de l’alcool et de la drogue rendent de plus en plus violent, réclame une fois de plus de l’argent à Maja, sa compagne. Celle-ci refuse mais prend réellement peur et supplie par téléphone Vidame, l’assistant social qui est en charge de la famille, de venir à son secours. Il refuse, sous un prétexte à la fois légitime et discutable. Alors Maja, terrifiée et soucieuse de ne pas mettre Ophélie en danger, se sauve et l’on retrouve son corps sans vie sur la voie rapide. La thèse du crime est privilégiée et le mari alcoolique et drogué est immédiatement soupçonné d’en être l’auteur. Il est arrêté et condamné à une lourde peine de prison. Ophélie est placée en foyer, elle y passe plusieurs années et sa vie n’est pas facile. Or pour elle, le vrai coupable, c’est celui qui a été appelé d’urgence par une femme en danger et qui a refusé de venir à son secours. Pendant plusieurs années elle va alors tout mettre en œuvre pour venger sa mère, menant sa propre enquête. Elle consacrera tout son temps à établir ce qu’elle pense être la vérité. Le roman est donc à la fois policier, psychologique et social.

Si le lecteur est vite happé par cette poursuite de la vérité qui dure plusieurs années, il est aussi saisi par la personnalité ambigüe de la jeune héroïne et la difficile mission des travailleurs sociaux.

Comme toujours, le suspense est maintenu jusqu’à la fin vers un dénouement qui n’est pas forcément celui qu’on attendait. Le principal intérêt de ce roman réside évidemment dans le thème mais surtout dans l’ambigüité des personnages…

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Michel Bussi
Mon coeur a déménagé
Presses de la Cité
2024

Paradise Garden

Littérature allemande
Par Sylvaine Micheaux

Un joli premier roman.

Billie, 14 ans, vit seule avec sa mère Marika, d’origine hongroise. HLM, deux boulots pour la mère, ce n’est vraiment pas la richesse, mais Marika a plein de fantaisie et d’imagination pour créer à sa fille la vie la plus heureuse possible. Certes, Billie aimerait en savoir plus sur son père inconnu, mais sa mère élude sans cesse la question.

Alors qu’elles projettent toutes les deux de partir enfin en vacances, pas forcément loin et en dormant dans l’auto, mais des vacances quand même, arrive la mère hongroise de Marika, qui va totalement bouleverser leur vie, jusqu’à un accident fatal. Billie se retrouve seule, en plein désarroi. Que faire ? Suivre en Hongrie la grand-mère pas très chaleureuse qu’elle connait à peine ou essayer à tout prix de trouver ce père dont elle retrouve de vagues traces : un morceau de photo déchirée et un ticket de caisse d’une ville du Nord, en bord de mer.

Cette toute jeune fille va alors se lancer dans un road-trip solitaire en Allemagne.

Une héroïne lumineuse, intelligente et pleine de ressources. On découvre l’Allemagne d’aujourd’hui, qui a aussi son lot de pauvreté, de problèmes d’immigration, de racisme dans les cités difficiles.

L’écriture est belle et on lit ce roman d’une traite ou presque.

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Elena Fisher
Paradise Garden

Gallmeister
2025

Absolution

Littérature étrangère (USA)
Par François Lechat

Comment la bonne conscience peut-elle se fissurer, dans le contexte de la présence américaine au Vietnam dans les années 1960 ? Comment une Américaine sage et tranquille, amoureuse de son mari et désireuse de devenir mère, peut-elle sortir des sentiers battus et se découvrir plus forte qu’elle ne le croyait ?

Alice McDermott répond à ces questions dans un récit déployé soixante ans après les faits, à l’intention d’une lectrice qui n’était qu’une petite fille à l’époque. La clé du livre réside dans la place centrale qu’y occupent les femmes, alors que le contexte colonial et le lieu, Saigon, inclinaient à se focaliser sur les hommes et leur pouvoir.

Ici, c’est une femme apparemment cynique et désinvolte qui fait bouger les lignes en faisant fabriquer des Barbie saïgonnaises à destination d’une léproserie. Les contacts se font de femme à femme, perçant les frontières entre les maîtresses de maison et les domestiques, entre les Blancs et les Vietnamiens, entre les générations aussi. Cela n’empêche pas l’Histoire de dérouler ses événements, qui permettront de faire entrer en scène un séduisant médecin militaire. Mais c’est bien à l’échelle individuelle que le récit progresse, par petites touches qui décortiquent les rapports entre les genres et entre les classes, avec une intelligence aiguë et d’excellents dialogues.

Absolution est un roman d’une grande élégance, féministe et décolonial sans jamais verser dans la colère ni dans la théorie. Juste un miroir aux effets grossissants, révélateurs.

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Alice McDermott
Absolution

La table ronde
2024

Traduction : Cécile Arnaud

La Croisière Charnwood

Littérature étrangère (Grande-Bretagne)
Par Marie-Hélène Moreau

Écrivain britannique de romans policiers à énigmes, Robert Goddard rencontre un grand succès chez les amateurs du genre, notamment avec L’énigme des Foster, déjà chroniqué sur le présent blog. Pas forcément un auteur vers lequel je me dirigerais spontanément, mais les hasards des lectures de vacances m’ont mis entre les mains La Croisière Charnwood et, sans crier au chef-d’œuvre, j’avoue m’être laissé prendre par ma lecture.

Nous sommes au tout début des années trente. Deux Anglais, amis de collège et de guerre – la Première Guerre mondiale est encore dans tous les esprits -, par ailleurs escrocs, naviguent sur un transatlantique qui les ramène des États-Unis où leurs « affaires » ne se sont pas aussi bien passées que prévu. À bord, ils rencontrent Vita Charnwood et sa nièce Diana, héritières d’un empire financier, et y voient immédiatement l’opportunité de se refaire en séduisant cette dernière qui se trouve être d’une beauté renversante, ce qui ne gâte rien.

S’ensuit une histoire pleine de rebondissements, de trahisons et de complots en tous genres, qui se laisse lire sans ennui. Personnages attachants et plus complexes qu’attendu – Guy en escroc cynique rattrapé par le doute, notamment -, écriture fluide quoiqu’un peu trop sage à mon goût, description d’une époque délicieusement surannée, voilà un cocktail ma foi assez réussi même si certains le trouveront un peu fade comparé aux thrillers gore à la mode. Question de goût. La perspective historique du roman donne au livre le piquant qui lui manquerait sans doute un peu, c’est vrai, mais je n’en dévoilerai pas ici la teneur pour laisser au lecteur le plaisir de la découverte.

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Robert Goddard
La Croisière Charnwood

Sonatine Éditions
2018

Aussi au Livre de Poche
Traduction : Marc Barbé

Panorama

Littérature française
Par Sylvaine Micheaux

Je goûte peu les livres d’anticipation dystopiques, mais celui-ci, qu’on m’a offert, est plutôt une belle surprise.

En 2029, suite à un énième crime impuni, la France sombre dans la « Rivenge Week », révolution sanglante quand les victimes de viols, de crimes impunis (ou leurs proches) ont entrepris de se faire justice eux-mêmes. Pour arrêter les massacres, le gouvernement promeut une nouvelle loi : c’est le début de l’ère de la Transparence. Désormais, les habitants vivront dans des bâtiments aux murs totalement transparents, de même pour les administrations, écoles, etc. Dans un monde livré à la vue de tous, les crimes, viols, incestes  ne pourront plus avoir lieu. Et au moindre pas de travers, toute la population sera amenée à juger le présumé coupable, qui devra assurer seul sa propre défense.

En 2049, la délinquance a quasiment disparu dans ces quartiers de verre. Les policiers sont devenus de simples agents de protection qui s’ennuient. Mais dans le quartier le plus huppé de la ville, qui a en plus sa propre milice citoyenne, un couple et leur jeune fils disparaissent, volatilisés en pleine journée. Comment est-ce possible quand tout est visible, quand tout le monde surveille en permanence tout le monde ? Seuls coupables possibles : les habitants des Grillons, le quartier surpeuplé et malfamé où vivent ceux qui ont refusé cette transparence, par idéologie ou par manque de moyens !

Sous couvert d’une petite enquête policière, Lilia Hassaine nous décrit un monde effrayant grangréné par la montée des populismes et la perte des libertés fondamentales. Un monde où tout le monde vit sous l’oeil des autres… On pense sans problème à notre monde actuel, à ses réseaux sociaux omniprésents, surtout que le début de l’histoire se passe en 2029, quasiment demain.

Un panorama cauchemardesque qui surfe sur les tendances actuelles.

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Lilia Hassaine
Panorama

Gallimard
2023

Disponible en Folio

Voir aussi notre article sur Soleil amer, de la même autrice.

Le manoir des glaces

Policiers et thrillers
Par Julien Raynaud

Un manoir isolé, une tempête de neige. Quatre personnes bloquées là et une qui devrait l’être mais qui est introuvable tant le domaine est grand. Une ambiance à la Shining donc, mais sans folie ni surnaturel. Juste le passé qui s’en mêle, et les secrets. Ajoutez à cela le récit d’évènements qui se sont déroulés dans le même lieu cinquante ans plus tôt. Mélangez le tout avec une héroïne certes un peu pénible mais qui souffre de prosopagnosie (elle ne se souvient pas des visages), ce qui va être intéressant pour une intrigue assez diabolique et bien amenée.

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Camilla Sten
Le manoir des glaces

Seuil
2023

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