Les tourmentés

Lucas Belvaux, Les tourmentés, Alma, 2022

– Par François Lechat

Les premiers romans venant de cinéastes sont assez rares, et il y a de bonnes raisons de découvrir celui de Lucas Belvaux, réalisateur entre autres de deux films subtils et bien ancrés dans le Nord de la France, Pas son genre et Chez nous.

En plus, son point de départ est formidable. Il imagine que deux anciens légionnaires, qui ont traversé bien des épreuves sur différents terrains de guerre, se retrouvent cinq ans après autour d’un deal improbable. Max propose en effet à Skender de servir de cible, pendant un mois, dans le nord de la Roumanie, à une femme oisive, adepte de la chasse et à laquelle il manque un seul trophée : un gibier humain… Clochardisé, coupé de sa famille, Skender accepte, d’autant plus qu’il y a 3 millions d’euros à la clé s’il survit.

Lucas Belvaux campe cette situation et ses conséquences dans un style vif, aiguisé, en phrases courtes et tranchantes. Et il adopte, sur chaque événement, au moins trois points de vue, ceux de Skender, de Max et de Madame. Car il y a matière à disséquer les réactions, les doutes, les attentes de chacun dans ce contexte hors norme, et c’est fait avec une grande intelligence.

Deux bémols, cependant. D’abord pour le fait que le roman se centre sur les six mois séparant l’accord passé entre les protagonistes et leur arrivée en Roumanie. Autrement dit, nous n’assisterons pas à la chasse… Ensuite parce que l’écriture de Belvaux reste identique de chapitre en chapitre, alors qu’il fait parler ses différents personnages tour à tour. Cela donne son unité au roman, mais cela crée aussi une sensation de lenteur un peu étrange, après une entrée en matière saisissante.

Catégorie : Littérature francophone (Belgique).

Liens : chez l’éditeur.

Les sœurs de Montmorts

Jérôme Loubry, Les sœurs de Montmorts, Calmann-Lévy, 2021

— Par Julien Raynaud

Les trois cent quarante-trois premières pages de ce thriller de Jérôme Loubry vous raviront sans nul doute. Vous y verrez une prouesse, une réussite qui n’a rien à envier à Stephen King. Vous serez sous le charme d’un mystérieux village, où même le catalogue de la bibliothèque municipale est particulièrement original. Vous reconnaîtrez la brillante idée de l’auteur, consistant à la fin de certains chapitres à révéler ce qui arrive au même moment aux autres personnages dans le village de Montmorts. Vous trouverez l’enchaînement des chapitres juste parfait, alors même qu’alternent une histoire présente, la lecture d’un compte-rendu d’évènements antérieurs, quelques considérations scientifiques sur le cerveau humain, des lettres anonymes, et la lecture d’un blog. Là où un Dan Brown aurait interrompu l’intrigue en cours dans le seul but de vous faire tourner les pages pour découvrir la suite, Jérôme Loubry distille les éléments au moment où le lecteur en a besoin.

Pour que le lecteur reste sur ces impressions extrêmement positives, voire dithyrambiques, il aurait fallu que le roman en reste là, qu’il n’explicite aucun des mystères et laisse à chacun le soin de se perdre en conjectures. Au lieu de cela, Jérôme Loubry rajoute une cinquantaine de pages, qui donnent l’explication scientifique des événements. Malheureusement, elle est alambiquée, expédiée dans la plus grande précipitation, et c’est la déception qui domine.

Alors un conseil, lisez vraiment ce livre, il n’y a aucun doute là-dessus, mais arrêtez-vous donc à la page 343.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Lien : chez l’éditeur.

13 à table ! (hiver 2022-2023)

Restos du Cœur, 13 à table !, Pocket, 2022

Une année est déjà passée depuis la dernière édition de 13 à table ! et les Restos du Cœur doivent à nouveau faire appel à nous.

Cette fois, Thomas Pesquet s’est prêté au jeu de la préface, et avec brio. Généreux, gentil, sincère et intelligent comme toujours, il nous adresse quelques mots dans une écriture parfaite qui le rend encore plus sympathique.

Pourquoi Thomas Pesquet ? Parce que le thème de ce nouveau recueil est « La planète et moi ». Il comprend 9 nouvelles + 1 recette de Cyril Lignac pour cuisiner des restes : un risotto de coquillettes au bouillon de légumes !

Parlant de manger, le livre est à 5 euros et permet aux Restos du Cœur d’offrir 4 repas.

Et il contient des nouvelles très réussies, comme…

« Les encapuchonnés », de Romain Puértolas, où un homme se plaint des gens qui se sont installés près de chez lui et qui ne sont pas conformes à sa vision du monde.

« Lobo », de Karine Giebel, une histoire forte qui nous plonge dans un coin du Brésil où des hommes se battent (littéralement) contre la déforestation ; parmi eux, Paulo Paulino Guajajara, qui n’est pas un personnage de fiction.

« La mèche est dite », de François d’Épenoux, qui fait parler quelqu’un que nous connaissons bien (et c’est tellement lui !) en le plaçant dans une situation assez particulière, et qui se termine par une chute (avec un rebond) très amusante.

« C’est ainsi que l’orange continue de bleuir », de Mohamed Mbougar Sarr (prix Goncourt 2021), une excellente nouvelle, originale et spirituelle, qui se situe à la fin du monde.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Lien : chez l’éditeur (et dans toutes les librairies).

Récitatif

Toni Morrison, Récitatif, Christian Bourgois, 2022 (Morrison, 1983)

— Par Jacques Dupont

« Toni Morrison ne laissait rien au hasard », explique Zadie Smith, dans l’excellente postface de Récitatif : cette nouvelle a été spécifiquement conçue comme « l’expérience d’ôter tous les codes raciaux d’un récit concernant deux personnages de races différentes pour qui l’identité raciale est cruciale ».

Twyla et Roberta se rencontrent à l’orphelinat, pour une assez courte période de quatre mois. La mère de Roberta est malade. Celle de Twyla est trop occupée à danser pour garder sa fille auprès d’elle.

Twyla et Roberta : qui est Blanche ? ou Noire ? On ne peut s’empêcher de se poser la question, de tenter l’interprétation d’indices dont on ne pourra rien conclure, quelque attentive soit notre lecture. Nous ne pouvons les distinguer de « la seule façon que nous voulons vraiment ».

Twyla et Roberta se reverront à plusieurs reprises, à quelques années d’intervalle. A chaque fois, un même souvenir, quasi anecdotique, revient, s’affine et exaspère les retrouvailles des deux femmes : qu’en est-il de Maggie, une vieille femme, naine, muette. L’ont-elles vu chuter, dans le verger de l’orphelinat ?

Récitatif :  une déclamation musicale, chantée selon le rythme de la langue ordinaire et comprenant de nombreux mots sur la même note.

Écriture absolument remarquable, qui a résisté à la traduction grâce au talent de Christine Laferrière.

Catégories : Redécouvertes, Nouvelles et textes courts (U.S.A.). Traduction : Christine Laferrière.

Lien : chez l’éditeur.

La bataille

Sylvain Tesson, « La bataille », Le téléphérique, Gallimard, 2014 (Folio à 2 €)

Par Catherine Chahnazarian

— Dis-lui d’aller se faire foutre.
— Bien, Votre Altesse…
— Caulaincourt ?
— Sire ?
— Ajoute que je ferai des brochettes avec ses couilles.
— Oui, Sire.

Voilà comment commence « La bataille », ma préférée des six courtes nouvelles publiées sous le titre Le téléphérique.

Celui qui s’exprime aussi clairement, c’est Pavel Soldatov, un Russe des années 2010. Mais qui est ce Caulaincourt, alors ? Je vous laisse le découvrir… Vous verrez qu’on est dans l’Histoire, et surtout dans le burlesque.

La fluidité du style de Tesson n’est pas pour rien dans le plaisir qu’on prend à le lire, mais aussi le texte, qui déroute d’abord, réserve une surprise, s’éclaire alors et se développe avec un humour léger à la française, vif et coloré, cavalier, s’emballant comme un cheval au galop.

Et, vu ce qui se passe dans le monde, on peut prendre cette petite farce pour un joli clin d’œil à l’actualité !

J’ai adoré.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Liens : Le téléphérique, c’est-à-dire le Folio à 2 euros. Le recueil complet, S’abandonner à vivre, en « Blanche » chez Gallimard et en Folio. Toutes nos critiques de Tesson (via le classement par auteur). Notre article sur Le téléphérique.

Le téléphérique

Sylvain Tesson, Le téléphérique, Gallimard, 2014 (Folio à 2 €)
(Les six courtes nouvelles qui composent ce petit volume sont extraites du recueil S’abandonner à vivre.)

— Catherine Chahnazarian

Outre « La bataille » (voir ici), deux autres textes de ce volume amusant et bon marché se passent en Russie : « La ligne » et « L’ermite ».

« L’ermite » est une savoureuse nouvelle dans laquelle on voit un homme perdre la raison de façon très cocasse, et dans laquelle le narrateur jette sur les Russes un regard ethnologique pour le moins original. On sent qu’il y a du vécu là-dessous. C’est sans doute dans ce texte qu’apparaît avec le plus de clarté le goût prononcé de Sylvain Tesson pour la découverte de contrées lointaines et de leurs cultures, dont il parle avec l’humour et la franchise de celui qui assume qui il est sans se prendre au sérieux voire avec auto-dérision, ainsi que les opinions qu’il s’est forgées.

Dans « La ligne », deux hommes s’infligent une randonnée dans la neige. Je ne peux pas vous dire pourquoi, mais ce n’est pas parce qu’ils ont « les flics au cul ».

« Le téléphérique » qui donne son titre au recueil et qui se passe à Zermatt (Suisse), commence avec une femme qui prépare son réveillon de Noël en écoutant des yodeleurs tyroliens, « ces chanteurs en short de cuir [qui ont] réussi l’exploit de traduire en musique la dégoulinade de la crème » !

Dans « La lettre » un Réunionnais facteur à Paris nous apprend ce que c’est vraiment qu’une lettre. On ne rit pas avec ces choses-là ! Enfin, si, un peu quand même.

« Le barrage » est un peu différente. Le narrateur voyage en Chine avec son épouse et se retrouve devant un paysage extraordinaire — qui devait être merveilleux quand il était ordinaire.

Six très agréables récréations. Et un peu plus que cela.

Catégorie : Nouvelles et textes courts.

Liens : Le téléphérique, c’est-à-dire le Folio à 2 euros. Le recueil complet, S’abandonner à vivre, en « Blanche » chez Gallimard et en Folio. Toutes nos critiques de Tesson (via le classement par auteur). Notre article sur « La bataille ».

Le dernier gardien d’Ellis Island

Gaëlle Josse, Le dernier gardien d’Ellis Island, Noir sur Blanc, 2014

— Par Anne-Marie Debarbieux

Lors d’un voyage à New York, l’autrice a visité Ellis Island, passage obligé jusqu’en 1954 de tous les candidats à l’immigration venus d’Europe, et aujourd’hui transformé en musée. Elle a été saisie par toutes les traces de vie, de destins qui se sont joués en ces lieux austères où se décidait en quelques jours le sort des arrivants. S’inspirant très librement du journal de bord du directeur du centre, elle a fait de ses notes un roman pétri d’humanité : cet homme, viscéralement attaché à ces lieux, qui n’a jamais voulu changer de poste et évoluer vers une carrière moins dure et plus gratifiante, en est le personnage principal.

Le roman est donc constitué de tranches de vie, de destins qui se croisent et se jouent en quelques jours à Ellis Island. Car les raisons de demander asile sont multiples et souvent tragiques : après des parcours souvent difficiles et chaotiques, l’Amérique représente l’espoir de changer de vie et d’échapper parfois à la mort. Ellis Island est promesse de paradis après l’enfer mais tout le monde n’ira pas au paradis. Certains cas nécessitent une enquête qui parfois demande du temps. D’un côté donc, des aspirants à l’Amérique comme à une terre promise, comme ce couple traqué pour des raisons politiques, comme cette jeune fille avec son frère lourdement handicapé, comme cet interprète italien au passé trouble ; de l’autre, un directeur qui représente la loi mais qui peut parfois l’interpréter au gré d’une intuition ou d’un élan du cœur. C’est un fonctionnaire scrupuleux, efficace, pas méchant homme, assisté pendant un temps par son épouse, qui accepte le rôle ingrat d’infirmière des corps et des âmes dans ce lieu de transit où se propagent toutes sortes de maux. Mais un directeur ne peut l’impossible, il reste lui-même soumis à des règlements, à une hiérarchie, et aussi à ses propres émotions, un directeur a ses failles et peut se montrer compréhensif comme impitoyable. Tout sonne juste dans ce petit livre qui est à la fois historique et très humain.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Chef

Gautier Battistella, Chef, Grasset, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

« Si l’on mesure la grandeur d’une civilisation à sa capacité de produire et de chérir des choses a priori inutiles, la France aura été sans nul doute l’une des plus triomphantes et des plus raffinées », ainsi commence le roman de Gautier Battistella, ancien journaliste gastronomique au guide Michelin.

Paul Renoir – chef imaginaire mais condensé de chefs existants – est à la tête d’un restaurant trois fois étoilé et vient d’être nommé meilleur cuisinier du monde. Une équipe de télévision Netflix le suit mais, le dernier jour de tournage, Paul a disparu. Il vient de se suicider avec son fusil de chasse.

On va suivre en parallèle le récit – par Paul lui-même – de l’ascension souvent chaotique de ce grand chef, et l’après-décès pour sa famille et sa brigade au restaurant. On partage la pression toujours plus forte pour atteindre les étoiles, les difficultés financières tant il est difficile d’équilibrer les comptes quand on désire la perfection. Un monde dur, avec des coups bas ; la cruauté de ce milieu ; une bataille entre cuisine traditionnelle et modernité mais des menus extraordinaires qui vous font saliver rien qu’en les lisant.

Il n’y a jamais eu autant d’émissions culinaires à la télévision française. Battistella nous montre l’envers du décor, qu’il connaît bien, la difficulté de ce métier passion, souvent violent, qui laisse peu de place à la famille.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur.

Arpenter la nuit

Leila Mottley, Arpenter la nuit, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

L’autrice de ce premier roman l’a entamé à 17 ans, l’âge de son héroïne, et n’a aujourd’hui que 19 ans. On dirait pourtant l’œuvre d’une romancière chevronnée, dont il serait étonnant qu’elle ne rafle aucun prix lors de la moisson d’automne 2022.

S’inspirant d’une histoire vraie, Leila Mottley raconte un affrontement classique entre l’innocence et la perversité. L’innocence, ici, d’une adolescente noire vivant dans un quartier pauvre d’Oakland, livrée à elle-même pour faire vivre son frère, elle-même et un petit voisin dont la mère toxicomane ne s’occupe pas. De loyers en retard en petits jobs incertains, il ne lui reste qu’une issue : arpenter la nuit pour gagner quelques dollars en vendant son corps, un corps sur lequel les policiers du coin vont jeter leur dévolu.

Résumé ainsi, on pourrait craindre un récit misérabiliste. Effectivement, la détresse et la dureté règnent. Mais l’énergie vitale de l’héroïne et son sens des responsabilités dans ces situations bien connues où les hommes fuient les leurs transcendent la noirceur ambiante et débouchent sur un roman âpre, nerveux, sensible, pudique quand il le faut, et arrimé au corps quand c’est le plus efficace pour peindre un sentiment.

Je donne simplement, ici, deux exemples de l’alternance entre réalisme et lyrisme qui place ce livre bien au-delà du tout-venant : « La piscine est pleine de merdes de chiens et les ricanements de Dee nous narguent dans le petit matin. » / « Je ne dors pas et il y a quelque chose qui roule derrière mes yeux, qui grimpe de l’intérieur et qui émerge comme un nouveau-né. »

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Pauline Loquin.

Liens : chez l’éditeur.

V13

Emmanuel Carrère, V13, P.O.L., 2022

— Par Marie-Hélène Moreau et Catherine Chahnazarian

Marie-Hélène :

Pour L’Obs, Emmanuel Carrère a accepté la lourde mission de chroniquer au fil de l’eau le démesuré procès des attentats du vendredi 13 novembre 2015 – le fameux « V13 » – et son interminable défilé de parties civiles avec leur litanie de scènes d’horreur et de souvenirs traumatiques ; ses comptes-rendus minutieux et parfois soporifiques des enquêtes policières belge et française avec leurs échecs et leurs réussites ; ses interrogatoires se heurtant tantôt au silence, tantôt au déni voire au mensonge ; ses plaidoiries de l’accusation et de la défense, enfin, en double et contradictoire résumé de l’ensemble. De ce qui aurait pu n’être que la description recouverte d’un vernis littéraire d’une procédure au long court – nécessaire, sans doute, mais un peu fastidieuse –, Emmanuel Carrère a fait une œuvre essentielle. N’hésitant pas à partager ses doutes et ses angoisses, ses moments d’ennui et d’intense émotion, il a fait bien plus que décrire ce à quoi il assistait. Il a trouvé les mots – et par ses mots, les images – pour donner de l’humanité à ce qui se déroulait dans cette salle et, par-delà, à ce qui s’est passé ce soir-là. Et lorsque les plaidoiries des avocats, accusation et défense, parviennent à tour de rôle à faire changer le regard sur l’une ou l’autre des personnes enfermées dans le box, la machine judiciaire prend tout son sens. Car si personne ne saura jamais l’entière vérité sur les faits commis par chaque prévenu, ce temps extraordinairement long pendant lequel tout le monde sans exception a pu s’exprimer permet de toucher du doigt l’idée de Justice et c’est le grand mérite des chroniques d’Emmanuel Carrère de nous l’avoir fait ressentir.

Réunies dans le livre V13, leur force sera sans nul doute intacte.

Catherine :

Oui, tout cela est intact dans le livre, augmenté pour environ un tiers de notes qui n’avaient pas trouvé place dans les chroniques de L’Obs. Ainsi assemblés dans un même volume, ces textes retracent avec une densité bouleversante cet impressionnant procès tel qu’un observateur désintéressé pouvait le vivre. Désintéressé en ce sens qu’Emmanuel Carrère n’a pas été victime des attentats ; qu’il n’y allait pas à charge, pour voir punis les accusés ; que tant son intelligence que son cœur étaient ouverts à ce qui se produirait, à recevoir les témoignages et les débats. C’est cette attitude, le professionnalisme du journaliste en lui, le talent de l’auteur, aussi, qui ont permis un regard et une réflexion aussi intéressants. La plupart d’entre nous avons suivi le procès en nous informant de manière classique, mais le livre d’Emmanuel Carrère lui donne une autre dimension. Il permet de mieux écouter les témoignages des victimes, de mieux appréhender la personnalité des accusés, de réfléchir à la justice alors que le choc des attentats avait été si grand qu’il était difficile d’entendre leurs mobiles, d’accepter même de donner la parole aux (présumés) responsables.

Les chapitres, étant issus de chroniques, ont chacun son angle d’attaque, son originalité et sa chute, ce qui les rend tous forts. L’ensemble est formidable.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez P.O.L. ; dans L’Obs ; un article du Point (prix Aujourd’hui pour V13).

Les années

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – dernier épisode

Annie Ernaux, Les années, Gallimard, 2008

— Par Daniel Kunstler

Dans la rue à Grenoble le 6 octobre 2022, en route justement pour une librairie, j’ai appris par une alerte sur mon portable l’octroi du prix Nobel de Littérature à Annie Ernaux, dont je n’avais encore rien lu. La librairie avait déjà consacré une table à la nouvelle lauréate. Je m’y suis procuré Les années, particulièrement représentatif du travail de l’auteur selon les commentaires.

Les années ne sont pas le seul livre d’Ernaux à se présenter comme autobiographique, sans l’être tout à fait. Tant mieux. Ernaux cherche plutôt à tracer le portrait temporel et spatial de la France féminine depuis la Seconde Guerre, l’observant à travers l’objectif (au sens photographique) de son propre parcours et de la sexualité qui définit l’expérience franco-féminine. Par ailleurs, la description intermittente d’une série de clichés en noir et blanc sert de leitmotiv pour marquer des moments charnière de sa vie. Le regard sur ces images l’aide à juxtaposer ses aspirations passées à la réalité vécue. Des leitmotiv, il y en a d’autres, par exemple l’évocation, intermittente elle aussi, de la mémoire collective de l’Occupation, qui s’effrite inexorablement.

Ernaux décrit une France sortant des années de guerre, figée dans un conservatisme bigot et stagnant, où les filles et les jeunes femmes vivent dans la peur d’être souillées aux yeux de leur entourage, que ce soit par leurs choix vestimentaires tant soit peu provocants, ou d’une musique autre qu’insipide. Bien entendu, céder au désir est un tabou inviolable imposé par la famille, en classe et à l’église. Les Françaises vivent sous surveillance constante, chez elles, mais aussi dans la rue et par l’État, géré par des hommes investis dans le maintien de l’ordre social.

Et le “pourquoi” dans tout cela ?

Lire la suite « Les années »

La place

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 3e épisode

Annie Ernaux, La place, Gallimard, 1984

— Par Catherine Chahnazarian

La place, c’est celle d’Annie dans sa famille quand elle est enfant puis jeune fille et enfin adulte, mariée et embourgeoisée. Le roman, biographique donc, décrit des parents modestes et travailleurs, l’école qui émancipe, un papa fier de l’instruction de sa fille, puis le lien qui se distend, les vies si différentes des uns et de l’autre, la difficulté d’être encore parents et fille, et l’immense tristesse de constater le gouffre creusé.

J’avais adoré cette oeuvre sociologique, historique, intelligente, sensible, sincère ; le style dépouillé, direct, allant droit aux êtres. Les lieux et les personnages m’ont assez marquée pour que je me souvienne encore des représentations que je m’en étais faites, iI y a pourtant de nombreuses années.

Mais j’avoue qu’après cela, les autres Ernaux que j’ai essayés m’ont paru sans intérêt, légers, répétitifs. Notamment par cette démarche consistant à passer par soi pour parler de l’amour ou du monde. Je suis donc très ambivalente à l’égard de ce Nobel 2022. Mais La place mérite une reconnaissance internationale.

Catégorie : Littérature française.

Lien : chez l’éditeur ; en Folio ; tous nos articles sur Annie Ernaux sont renseignés à la page E de notre classement par auteur.

Le jeune homme

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 2e épisode

Annie Ernaux, Le jeune homme, Gallimard, 2022

— Par Jacques Dupont

Elle, Annie, a 54 ans, et lui 24. Trente de moins.

Ils ont entamé une relation amoureuse.

Vivre, en jouir, écrire. Jouir et, à même cette plénitude, ressentir le manque, le reste à dire, et la nécessité de l’écrire. « Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont été seulement vécues. » Annie Ernaux place ces mots en exergue de sa nouvelle Le jeune homme.

C’est le récit de la relation amoureuse d’une femme à l’aube de son automne et d’un jeune homme, insolemment prodigue de sa fougue et de sa jeunesse ; mais aussi Le jeune homme montre l’émergence, la prise de forme d’un reste à dire bouleversant.

En attendant que ce reste se dévoile, les amants se retrouvent à Rouen, ville où elle a fait ses études. Ils couchent sur un matelas posé à même le sol. Les plaques électriques de la cuisine n’ont pas de thermostat. Il faut enfiler trois pulls pour supporter le froid. Le jeune homme est le porteur de la mémoire de son premier monde.

Il lui voue une ferveur, dont elle n’a pas souvenir. Avec lui, elle parcourt tous les âges de la vie, sa vie.

Elle lui offre des voyages, lui permet de ne pas travailler. Elle se sait dominante. 

Femme scandaleuse, ce qu’elle a autrefois vécu dans la honte, elle le vit aujourd’hui avec jubilation, elle dont les passants passent le corps au crible lorsqu’ils se promènent. Elle joue avec l’idée d’une nouvelle maternité.

Puis vient le moment où ça bascule : son histoire avec le jeune homme est une répétition, et elle ne ressent plus que cette répétition…

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; tous nos articles sur Annie Ernaux sont renseignés à la page E de notre classement par auteur.

Se perdre

Génération spontanée d’une mini-série sur Annie Ernaux – 1er épisode

Annie Ernaux, Se perdre, Gallimard, 2001 (existe en Folio)

— Une brève de Geneviève Petit

Ce livre, autobiographique, est le journal d’une amoureuse.
Le héros de ses émois est un diplomate russe de l’ancienne URSS sous Gorbatchev…
Au cours d’une année, jour après jour, le livre nous fait découvrir une passion dévorante, inassouvie, cachée (le beau Russe est marié, et l’autrice est de 13 ans son aînée)…

Catégorie : Littérature française.

Lien : en Folio ; tous nos articles sur Annie Ernaux sont renseignés à la page E de notre classement par auteur.

Toutes blessent, la dernière tue

Karine Giebel, Toutes blessent, la dernière tue, Belfond, 2018

— Une brève de Geneviève Petit

Tama, 8 ans, est vendue par son père marocain à une famille française qui s’en sert de véritable esclave… C’est une héroïne de la résilience. Dès les premières pages, on est captivé par son histoire, à laquelle se greffe celle de Gabriel, homme mystérieux qui tue sur commande des individus, suivant une liste bien précise.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Lien : chez l’éditeur.

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑