Regardez-nous danser

Leïla Slimani, Regardez-nous danser, Gallimard 2022
(Le pays des autres – tome 2)

— Par Anne-Marie Debarbieux

Éternel syndrome des « suites » ? Ce second volet ne m’a pas autant captivée que le premier. Il est pourtant très intéressant, très bien écrit (certains passages sont même remarquables), mais je me suis un peu moins attachée aux personnages, sans que je sache vraiment en cerner la raison. Amine, le père, à force de travail et de ténacité est devenu un riche propriétaire qui ne résiste pas aux signes extérieurs, presque indécents, de sa réussite. Mathilde, malgré son évolution sociale, s’occupe toujours de son dispensaire. Mais elle est rattrapée par sa fille Aïcha, brillante étudiante en médecine issue de l’université de Strasbourg. C’est en effet à la génération suivante, Aïcha (et son ami Mehdi), Selma et Selim, les 3 enfants d’Amine et Mathilde, qu’est consacré essentiellement ce second volume : ils incarnent la difficulté pour cette génération de se situer, de se construire, dans un pays qui a acquis son indépendance mais qui vit sous le règne autoritaire d’Hassan II et peine à se forger une unité et des repères : appât du gain, désir d’ascension sociale, émancipation des mœurs, évolution de la condition des femmes, mais aussi vanité des faux paradis, pauvreté persistante des classes populaires, attachement à la tradition, à la famille, aux racines. Le choc des cultures est difficile à vivre et les modèles de réussite individuelle se teintent parfois d’impression de trahison. Difficile de concilier des aspirations contradictoires dans un pays dont le régime ne facilite pas tous les choix et où l’accès aux études reste encore restreint. Et à un âge où amours et passions sont au cœur des préoccupations et des choix !

Devant cette vie compliquée, il faut finalement être fort, et le fragile Selim se perd dans l’aspiration à une liberté qui est un leurre, tandis que Mehdi l’intellectuel a le privilège de s’interroger sur son évolution et son avenir. Entre ces extrêmes, tous se cherchent et tâtonnent : Comment être heureux ? Comment rester soi-même ? Questions d’une jeunesse qui doit trouver sa voie entre modernité et tradition.

(A noter qu’un index permet au lecteur qui n’aurait pas lu le premier tome de se repérer facilement dans les personnages).

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de Leïla Slimani.

Les Silences d’Ogliano

Elena Piacentini, Les Silences d’Ogliano, Actes Sud, 2022

— Par Sylvaine Micheaux

J’ai eu ici l’occasion de parler d’Elena Piacentini — Corse installée à Lille — et de ses romans policiers que j’avais lus avec beaucoup de plaisir et d’admiration pour son imagination et sa belle écriture (voir ici). Elle nous offre maintenant son premier roman de littérature blanche.

Ogliano, petit village imaginaire du Sud (Corse, Italie, Sicile ?), est étonnamment préservé de la mafia et du clan Carboni qui règne en maître dans la région. Mais la mort du tyran du village, abject et violent, va faire voler en éclat cette pseudo-quiétude.

Ogliano est un village pauvre, écrasé sous le soleil, dominé par la Villa Rosa, palazzio du baron local, habitée l’été par la seule famille riche qui possède toutes les terres et maintient le village sous sa coupe  car seule apte à donner du travail — ou pas — aux paysans du coin.

Libero, 18 ans, fils de l’institutrice, né de père inconnu, est encore plein de rêves et d’espoir. Il est l’ami de Gianni qui se tourne petit à petit vers les malfrats locaux, et de Raphaelle, fils du baron, obsédé par l’Antigone de Sophocle.

Tout va s’enchaîner, les silences et les secrets vont exploser. 

C’est un livre qu’on ne quitte pas, magnifique dans ses descriptions de la région, profond dans l’analyse de ses personnages, du poids du passé, de la famille, de l’omerta et de la loi du Talion. De la difficulté des cœurs purs d’échapper au destin que la naissance leur impose. Les trois jeunes hommes vont passer en quelques heures de l’adolescence à l’âge adulte.

Un petit coup de cœur pour moi.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Connemara

Nicolas Mathieu, Connemara, Actes Sud, 2022

— Par François Lechat

Quatre ans après, rien ne distingue vraiment le dernier roman de Nicolas Mathieu de celui qui lui a valu le prix Goncourt, Leurs enfants après eux. Même fresque sociale et politique intimement mêlée à des destins individuels. Même contexte, l’Est de la France, région autrefois prospère et qui aujourd’hui doit se battre pour garder la tête hors de l’eau. Même style, très travaillé, avec des phrases subtiles et d’autres brutales, mélange de grande finesse et de sens de la formule (« C’était une de ces journées perdues, quand même le beau temps fait mal et que les copains ont des gueules d’assassins », p. 387). Même empathie pour les émotions de ses personnages, jusqu’à épouser les détails parfois crus de leur sexualité.

Avec deux différences, toutefois. Connemara use abondamment des flash-back, à un degré qui m’a d’abord paru excessif car cela retarde le moment où toutes les intrigues se nouent et se tendent. Mais pour un résultat, au final, très convaincant, car les personnages y gagnent une épaisseur rare.

Et par ailleurs, il y a l’époque. Nous sommes cette fois dans la décennie 2010, sous la présidence de François Hollande, qui n’est jamais nommé mais dont la politique affleure çà et là et qui possède manifestement un collaborateur, spécialiste en économie, promis à un brillant avenir et dont le mode de pensée devient dominant… La force de Connemara est là : nous donner à voir, de l’intérieur, comment des spécialistes en management imposent leurs préceptes à des pans entiers de la France, pouvoirs publics inclus, et substituent des calculs abstraits et des recettes toutes faites à l’organisation ancienne du travail, qui laissait une place pour l’humain et pour le désordre. Par-delà une histoire d’amour réaliste et désenchantée, Connemara doit se lire pour ses pages tranchantes sur la prise de pouvoir d’une caste assurée de sa rationalité et de sa supériorité, dans le style « start up nation ».

Sens du détail et de la formule qui tue, observations au scalpel, dialogues criants de vérité, touches d’humanité : Nicolas Mathieu livre un roman grinçant, qui laisse le lecteur étourdi.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Le Grand Monde

Pierre Lemaitre, Le Grand Monde, Calmann-Lévy, 2022

— Une brève de Pierre Chahnazarian

J’ai fini le tome 1 de Pierre Lemaitre (*). Très bon, 4,5/5. Comme dit Calmann (ou bien est-ce Lévy ?), il s’agit d’une « plongée mouvementée et jubilatoire dans les Trente Glorieuses ». On suit les Pelletier, propriétaires d’une savonnerie à Beyrouth, et leurs quatre enfants, de Saïgon à Paris. Un assassinat, quelques meurtres, un psychopathe, un journaliste, une belle-soeur insupportable, une surprise, bref, on attend la suite !

(*) La nouvelle série qui s’ouvre avec ce roman s’intitule Les Années Glorieuses.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; présentation vidéo par l’auteur (2 min.) ; nos autres articles consacrés à Pierre Lemaitre listés à la lettre L du classement par auteur.

La belle-mère

Sally Hepworth, La belle-mère, L’Archipel, 2020

— Par Sylvaine Micheaux

Diana, avocate sexagénaire, s’occupait avec passion d’une association d’aide aux réfugiés à Melbourne. Très empathique avec les jeunes femmes immigrées, elle se comportait très froidement avec ses propres enfants et beaux-enfants.

Diana vient de mourir, et si au départ on pense à un suicide, très vite des doutes apparaissent, la police parle de meurtre et les yeux se tournent vers la belle-fille, Lucy, dont les rapports avec Diana n’étaient pas simples.

Au fil des chapitres s’intercalent les récits par Diana de sa vie passée et présente, son histoire de l’adolescence à sa mort, et, par Lucy, le récit, jusqu’à nos jours, de sa relation avec sa belle-mère, dont elle aurait aimé – ayant perdu sa maman très jeune – faire une mère de substitution.

Plus qu’un suspense policier, c’est un roman psychologique sur les rapports entre parents, enfants et beaux-enfants : comment les éduquer pour leur apporter une certaine solidité, et jusqu’où les aider quand ils ont atteint l’âge adulte. 

Ce roman se lit quasiment d’une traite ; les moments présents et passés se mélangent en permanence mais sont clairement identifiés, ce qui rend la lecture aisée.

Sally Hepworth est une romancière australienne de la veine de Liane Moriarty – Le secret du mari, Petits secrets, grands mensonges.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Celle qui se métamorphose

Boris Le Roy, Celle qui se métamorphose, Julliard, 2021

— Par François Lechat

Ce jour-là, lorsqu’il se réveille, Nathan s’aperçoit que sa femme n’est « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre ». Est-ce lui qui la regarde autrement, qui change ? Ou est-ce vraiment elle qui se métamorphose, multipliant les prénoms, les professions, les parcours de vie ? Et Nathan doit-il s’en inquiéter, ou bien se réjouir que sa femme se multiplie, lui offre d’infinies possibilités, y compris érotiques ? Sur des thèmes très actuels – la suppression des frontières entre les hommes et les femmes, la fluidité des identités, la fin de l’opposition entre les hommes et les animaux… –, Boris Le Roy tisse une fable pour intellos et nous laisse décider s’il faut suivre la tendance du moment ou s’en moquer.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Un été avec Rimbaud

Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, Équateurs, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

On ne s’étonnera guère que Sylvain Tesson, journaliste baroudeur, épris de voyages, de liberté et de littérature, se soit intéressé à Rimbaud, poète génial et fulgurant, que sa quête a mené à un bien tragique destin. Avec son ami Olivier Frébourg, Tesson refait l’itinéraire suivi par Rimbaud lors de l’escapade de 1870 qui l’a conduit à pied de ses Ardennes natales jusqu’à Bruxelles. Cette randonnée est prétexte à s’interroger tant sur le poète que sur l’homme qu’il fut.

Tesson est évidemment un grand admirateur de Rimbaud. Il en raconte le génie et les excès qui l’ont mené aux Illuminations comme en enfer. Il admire ces vers qui ne sont que des images et des sensations, qui ne démontrent rien, n’analysent rien, n’expliquent rien. Rimbaud est tout sauf un théoricien.  

Et il s’interroge sur la vie et l’oeuvre de cet adolescent surdoué qui a peut-être avancé ses pions trop tôt, trop jeune encore pour tirer profit « du geyser de diamant qui sortait de son crâne ». Rimbaud est un génie, il est allé aux confins d’expériences de vie et de poésie sans vraiment en tirer parti ni pour lui ni pour l’évolution des arts et des lettres. Il n’y a trouvé ni art de vie, ni bonheur durable ni fondations d’une nouvelle école littéraire.

S’il admire en lui le précurseur, le poète qui s’approprie la réalité en nommant les choses sans chercher à leur donner sens, préférant la vision à l’analyse, Tesson porte aussi sur Rimbaud un regard d’homme qui connaît le prix de la vie et la considère comme le plus précieux de nos biens. « On peut être, écrit-il, le plus flambant des poètes et ne pas s’être aperçu à temps de la bénédiction de la vie. La vie passe, on la croit longue. Un jour on regrettera de ne pas l’avoir davantage aimée. »

Et de conclure : « L’enfer, Arthur, c’est de laisser passer sa saison. »

Et c’est bien là le principal intérêt de ce petit livre que de ne pas être une énième étude sur l’oeuvre d’un poète inclassable, mais le prétexte à tirer de cette lecture une leçon : on peut être génial et passer par désinvolture à côté de la vie !

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; les oeuvres complètes d’Arthur Rimbaud au Livre de Poche ; nos autres critiques de Sylvain Tesson dans le classement par auteur.

La Reine se confine !

Frédéric Lenormand, La Reine se confine !, La Martinière, 2021

— Une brève de Thierry Martin

Il y a les « Voltaire » mais signalons aussi la série « Au service secret de Marie-Antoinette ». Dans La Reine se confine ! l’intrigue policière n’est pas mal du tout, il y a de l’action et, bien sûr, les jeux de mot et caricatures amusent beaucoup. C’est une affaire de traité international volé, avec un couple d’enquêteurs qui se chamaillent et Versailles en pleine effervescence. Ça pourrait faire un bon téléfilm historico-comique.

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur ; nos autres critiques de F. Lenormand peuvent être consultées à partir du classement par auteur, ici.

Un monde sans Moi est-il possible ?

Vincent de Coorebyter, Un monde sans Moi est-il possible ? L’individu au Moyen Âge, Ed. Apogée, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

L’excellent Dis, c’est quoi la démocratie ? dont je vous avais parlé à sa sortie, c’était de lui — je vois un certain sens à rappeler aujourd’hui l’existence de ce livre de Vincent de Coorebyter. Mais celui qui vient de paraître en rejoint et complète un autre : Deux figures de l’individualisme.

Consacré à l’individu au Moyen Âge, ce nouvel opus est un très intéressant petit ouvrage, tout à fait abordable, Vincent de Coorebyter ayant un talent certain pour la vulgarisation. Au-delà du titre qui nous fait un sacré clin d’oeil, il interroge très sérieusement notre vision de l’individu, notamment notre croyance dans un individu qui aurait toujours existé et que l’Histoire, en particulier le monde moderne, aurait progressivement permis de libérer afin qu’il s’épanouisse comme, aujourd’hui, chacun s’en fait un devoir. Être soi, être libre et être heureux ! Cet individualisme nous caractérise mais, il faut bien le dire, nous encombre aussi un peu.

Y a-t-il d’autres voies possibles ? Comment juger nous-mêmes de ce que nous sommes ? Interroger le Moyen Âge, les chevaliers, les marchands, les saints, l’effacement des femmes… Nous comparer à ce que l’Histoire nous permet de connaître (ou de supposer), voilà la perche que nous tend Vincent de Coorebyter pour nous aider à prendre du recul sur le modèle qui est le nôtre.

Catégorie : Essais, Histoire…

Liens : chez l’éditeur ; excellente interview radio de l’auteur sur le livre (malgré une introduction qui pourrait laisser penser qu’on va parler des nonnes du XIIIe siècle, alors que ce n’est pas le cas).

Lady Chevy

John Woods, Lady Chevy, Albin Michel, 2022

— Par François Lechat

Le mieux, pour donner la couleur de ce roman, est de laisser l’héroïne se présenter : « On m’appelle Chevy parce que j’ai le derrière très large, comme une Chevrolet. Ce surnom remonte au début du collège. Les garçons de la campagne sont très intelligents et délicats. »

La campagne, en l’occurrence, c’est un bled perdu dans l’Ohio, qui a une particularité : on y exploite à tout va le gaz de schiste, ce qui rend l’eau imbuvable et qui est sans doute à l’origine des troubles neurologiques du petit frère de Chevy.

A partir de là, on peut imaginer un récit politique ou misérabiliste. Mais c’est plutôt un thriller qu’a composé John Woods, car il n’oppose pas de méchants industriels à de gentils citoyens paumés. Chevy va s’avérer bien moins timide et convenable qu’on pouvait le croire, et sa famille, comme sa petite ville, abrite quelques suprémacistes blancs radicaux qui ne sont pas seulement des brutes au front épais. L’un d’eux est même remarquablement lettré, ce qui n’en fait pas un ange pour autant.

Ce roman monte en puissance en même temps que son héroïne, confrontée à des dilemmes piégés, des conflits de loyauté et une incapacité croissante à distinguer les bons des méchants. On reste complice de Chevy jusqu’au bout, mais c’est bien l’ambivalence qui domine dans ce tableau d’une Amérique rongée par ses démons, évoquée dans un style direct et travaillé.

Catégorie : Littérature anglophone (U.S.A.). Traduction : Diniz Galhos.

Liens : chez l’éditeur.

Soif

Amélie Nothomb, Soif, Albin Michel, 2019

— Par Catherine Chahnazarian

J’avais dit que je ne lirais plus Amélie Nothomb. J’ai manqué à ma parole, je le confesse. Ma main s’est posée sur ce livre un jour d’ennui au supermarché, et j’ai cédé à la tentation.

C’est ainsi que j’ai vécu la dernière nuit de Jésus, le Chemin de croix, la Passion, la mort et la Résurrection — revus par Amélie Nothomb. Dans un style trop bavard comme toujours avec elle, mais à la fois biblique et moderne, et ça c’est amusant. Il faut une bonne culture catholique pour apprécier, mais mieux vaut ne pas être trop sensible au blasphème.

Jésus repense aux éléments saillants de sa vie terrestre : ses miracles, ses relations avec Judas ou Pierre, son amour pour Madeleine… Il a des états d’âme et réfléchit aux choix de son Père : pourquoi l’incarnation, pourquoi lui, était-il taillé pour le rôle… ? C’est assez spécial et ce n’est pas d’un très haut niveau philosophique, mais il y a des trouvailles.

Par contre, quand Amélie Nothomb, qui rédige tout ceci au « je », dit que c’est « le livre de [sa] vie », il y a de quoi rester perplexe. Le roman est plein, littéralement bourré d’assertions et de vérités. Des convictions profondes attribuées à Jésus plutôt qu’à elle-même ? Se sent-elle une mission divine et s’attend-elle à pouvoir se séparer de son corps ? Réserve-t-elle en fait ce livre à un lecteur psychanalyste qui, seul, pourrait comprendre sa vie ? Faut-il lire ses interviews pour savoir ? Depuis quand un livre ne peut-il se suffire ? Et est-ce Amélie ou l’éditeur, au fond, qui est borderline ?

Cent vingt-cinq pages à peine, à lire par curiosité peut-être, maintenant que le barouf de la parution est largement passé.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; au Livre de Poche.

Vis-à-vis

Peter Swanson, Vis-à-vis, Gallmeister, 2021

— Par Anne-Marie Debarbieux

Même si ses compétences lui confèrent une certaine notoriété dans le domaine de l’illustration, comment les policiers ne seraient-ils pas sceptiques devant les accusations d’une femme psychologiquement très fragile, quand elle prétend avoir identifié, au hasard d’une visite de courtoisie chez ses nouveaux voisins, l’auteur d’un crime perpétré plusieurs années auparavant ? D’autant que Matthew, l’homme qu’elle met en cause, est un paisible professeur sans histoires et estimé de tous. Ainsi Hen se trouve-t-elle soudain à la merci d’un meurtrier qui « sait qu’elle sait », et de policiers plutôt enclins à protéger celui qu’elle accuse. La situation tendue, mise en place dès les premières pages, pose les bases d’une intrigue qui va dérouler ses méandres dans une atmosphère de plus en plus oppressante, à la manière des œuvres d’Hitchcock. Car bien sûr, l’affaire n’est pas si simple : le meurtrier recherché est un justicier qui ne frappe qu’une catégorie bien précise d’individus. Cela ne pourrait-il être lié à quelque drame familial ? Sa personnalité est trouble, complexe, insaisissable. Mais celle de Hen l’est également. Pressentant que l’héroïne est en grand danger mais conscient que ses troubles psychiques peuvent altérer son jugement et sa perception des événements, le lecteur ne sait que penser et ne peut s’accrocher à aucune certitude. Matthew est-il un tueur machiavélique ou est-il victime des affabulations d’une femme déséquilibrée ? Folie ? Dissimulation ? Perversité ? Où est la vérité ?

Plus la lecture se poursuit, plus le lecteur est manipulé par un auteur qui lui suggère des pistes sans lui permettre d’en valider aucune. Un nouvel élément vient tardivement éclairer les hypothèses sous un jour nouveau et accentue encore la tension d’une situation qui aurait pu s’enliser.

Sans être un thriller exceptionnel, Vis-à-vis est un roman réussi, bien construit, qui repose sur des ressorts psychologiques que l’auteur manipule avec un indiscutable savoir-faire.

Catégorie : Policiers et thrillers (U.S.A.). Traduction : Christophe Cuq.

Liens : chez l’éditeur.

L’enfant parfaite

Vanessa Bamberger, L’enfant parfaite, Liana Levi, 2021

— Par Sylvaine Micheaux

Roman à deux voix, sur deux années, totalement ancré dans le monde du 21ème siècle.

2017. Roxane vient d’entrer en Première S d’un lycée très élitiste, à une heure en métro de chez elle. C’est une jeune fille brillante, calme en apparence, très exigeante envers elle-même, qui n’a toujours eu que d’excellents résultats scolaires. Elle se verrait bien en architecte mais, pour ses parents divorcés, une seule voie de la réussite est possible : une prépa maths de haut niveau. Sa mère est une altiste, qui s’imaginait grande concertiste à Pleyel, qui joue dans un quatuor se produisant dans de petites salles de Province, et son père est un ingénieur centralien qui ne supporte ni la paresse, ni l’échec. Mais le début d’année scolaire ne se passe pas au mieux pour Roxane, les notes baissent malgré un travail acharné, la pression scolaire est trop intense, et le quotidien difficile, entre le petit copain qui s’est formé à la sexualité grâce aux films pornos, les copines pas toujours présentes et une énorme éruption d’acné qui la défigure alors que son père est bien trop soucieux du physique de sa fille.

2019. François, cardiologue en ville, marié, un fils, va devoir affronter le conseil de l’Ordre des Médecins, suite à une plainte. Fils d’un grand médecin, il se rêvait pianiste et créant un groupe électro avec un ami. Il sera médecin comme l’exigeait son père, son seul acte de rébellion ayant été de ne pas faire une grande carrière hospitalière mais de s’installer en ville. Son fils Romain, qui est censé s’inscrire dans la lignée familiale, est un élève très moyen dans les matières scientifiques, au grand dam de son père.

Les deux vies sont ainsi plantées, dans ce roman intense, percutant, rythmé par le langage très actuel de Roxane et par la musique — le rap écouté par Roxane, la musique classique de sa mère, le classique, le rock et l’électro de François. La pression de la société, des parents, pour la réussite et la beauté à tout prix ; l’angoisse de tous, adultes et enfants.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur.

Mélodie pour un tueur

Frédéric Lenormand, Mélodie pour un tueur, J.C. Lattès, 2020

— Par Florence Montségur

Très doué pour l’ironie et le jeu de mot, Frédéric Lenormand sait décidément faire de sa connaissance du 18e siècle un badinage réjouissant. Dans cet opus de la série « Voltaire mène l’enquête », on assiste notamment à la rencontre entre Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. L’exquise marquise du Châtelet fait évidemment partie de l’histoire, ainsi que Rameau, le compositeur, et quelques autres personnages célèbres comme La Pompadour ou Louis XV. Tous gentiment désacralisés.

Toujours aussi égocentrique, vaniteux, près de ses sous et hypocrite, Voltaire veut certes lutter contre l’intolérance mais mène une enquête dans son seul intérêt. Tradition de la série, il mangera à tous les râteliers, devra se déguiser, et traversera Paris en long et en large. Cette fois, nous irons aussi à l’Opéra, où des dames se pâment devant leur chanteur favori…

Lenormand nous transporte avec une aisance qui ne se dément pas dans un 18e siècle que l’on a l’impression de connaître. Ce roman cultivé et spirituel, très récréatif, est un des meilleurs « Voltaire mène l’enquête ».

Catégorie : Policiers et thrillers.

Liens : chez l’éditeur.

Le guerrier de porcelaine

Mathias Malzieu, Le guerrier de porcelaine, Albin Michel, 2022

— Par Catherine Chahnazarian

On est heureux que les dix à quinze feuillets qu’aurait pu remplir cette histoire — si Mathias s’en était tenu strictement aux souvenirs de son père — soient devenus un roman de 237 pages, parce qu’il se lit d’une traite, avec passion. On est heureux aussi de savoir que son père, Mainou, passée la surprise de voir ces quelques mois de son enfance ainsi romancés, a validé cette version, parce que c’est dans sa tête qu’on va passer la frontière, le 4 juin 1944, pour aller se jeter dans la gueule du loup nazi, sous les bombardements britanniques. C’est que, sa mère étant décédée et son père devant faire son devoir de combattant, Mainou est envoyé chez sa grand-mère en Lorraine, cette terre qui fut tantôt française, tantôt allemande. Il a neuf ans et un cahier pour écrire. Pour le reste : interdiction de sortir, de se montrer, de faire du bruit. Heureusement, l’oncle Émile est formidable.

Le guerrier de porcelaine n’est pas un récit de guerre historique mais plutôt une histoire d’amours (et ce pluriel n’est pas accidentel), poignante et pas qu’à cause des bombardements, transmise avec un art de dire impressionnant, une écriture particulièrement appropriée à l’imaginaire dans lequel l’enfant doit se réfugier pour supporter sa situation.

Seul bémol que je mettrais à une critique qui pourrait être dithyrambique : je n’ai pas oublié, en dévorant ce livre, que ce n’était pas Mainou mais Mathias qui racontait. Des tournures d’esprit, quelques anachronismes, une manière de manier la langue qui n’est pas d’époque, ni de l’âge de l’enfant, alors qu’on est censé lire le cahier auquel il s’est confié entre juin 1944 et mai 1945, rédigé au présent. Mais, à ce bémol près, Le guerrier de porcelaine est un roman formidable.

Catégorie : Littérature française.

Liens : chez l’éditeur ; très intéressante interview RTBF sur la genèse du roman.

Un Site WordPress.com.

Retour en haut ↑